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TOME II

le bienheureux Henri Suso(mort en 1365); tous deux, comme Eckhardt, de l'ordre de saint Dominique, et Jean Ruysbrock (mort en 1381) ^ Plusieurs d'entre eux, nommément l'auteur de la Théologie allemande publiée par Luther, et Eckhardt luimême, n'ont pas su se garder de toute erreur panthéiste. Un des fruits les plus purs et les plus gracieux de la mystique du quinzième siècle est le célèbre opuscule de Vlmitation de Jésus - Christ , par Thomas Hammerken de Kempis (mort en 1471).

Toutefois , la mystique ne fut pas le seul moyen par lequel cette époque réagit contre la science devenue sceptique des écoles. D'autres hommes surgirent qui, à l'encontre de cette philosophie aux abois et victime de ses propres égarements, tentèrent avec un courage plus qu'audacieux d'escalader les hauts sommets de la vérité en dressant les échelles de leurs syllogismes , ou en s'élevant d'un vol rapide à l'aide d'une méthode inouïe jusque-là et nullement naturelle. Tel fut au treizième siècle l'Espagnol Raymond Lulie (1235-1315) ^, âme

* H. Martensen, Meisfer Eckart, eine theologische Studie, 1842 (Kopenh., 1851). — J. Bacht, Meister Eckart, der Vater der deutschen Spéculation, Wicn, 18G4. (Stœckl, II, 109o-1120.) -- Schmitl, Essai sur les mystiques du quatorzième siècle, 183G. — F. Pfeiffer, Die deutschen Mysliker. Leipz., 18'.5. — G. GreiU), Die deuische Mystik im Predigerorùen (1250-1300). Fribourir, 1801. — Kritische Studien zu Meisier Eckart, par W. Preger, dans Zeitschr. fur die histor. Théologie, livrais, il, 18(j4, 18GG, p. 453. — G. Schiniclt, Johannes Tauler von Strassburg. livitrog zur Geschtchte der Mystik u. des religiœsen Lebens im xiv Juhrh. Hamb., 1841. — Le même, Die Gotiesfreunde im XIV Jahih. léna, 1854.

Testrup, De mysticismo Tuuleri. Golli., 1826. — Fr. Bœhrinp:er, Die Kirchetigeschichte in Uiograpfiieen, 2^ vol., 3^ part.. Die deutschen Mysliker des XIV und xv Jahih. : Johannes Tauler, Heinrich Snso, Johannes liusbroek. Gril. Groofe, Florent ius liadewin, Thomas von Kempen. Zùr., 1855. — Bern. Bsebring, Joli. Tauler und die Goltesfreunde. Haïub., 1853. — Winkwortb, Life ofJ. Tauler. Londou, 1857. — A. Stœckl, II, 1120-1128.

— Heinrich von Berg, Suso, geb. zu Comfanz 1295, mort le 25 janvier 1366 à Ubn, Acta sanct,, 25 janvier. (Eu suite d'un bref de Grégoire XV, da IG avril 1G31, sa fête, dans l'ordre des dominicains, se célèbre le 2 mars.)

— Diepeubrock, Heinrich Suso's Leben und Schriften, mit Emleitung von Gœrres. Regsb., 1837, 2e édit. — Gbauvin de Malan, la Vie et les lettres du bienheureux H. Suso. Par., 1842. — F. Bricka , Henri Suso. Strash., 1854. — H. Amandus, Lcben und Schriften. Wien, 1863. — A. Stœckl, 11, 11-29-1137.

2 Etudes préparatoires et documents sur la vie de Raymond Lvlle, et les controi:er^es qu'il a suncite'es, dans Bunner Zeitschr. fur Philos, und kalhol. Théologie, 1852, 83e livrais., p. 55-134, 84» (et dernière) livrais., p. 1-26. —

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noble mais fanatique, pleine de zèle pour la conversion des infidèles et la réfutation des erreurs des averroïstes. Dans son Ars magna, il avait institué une nouvelle méthode de logique, un procédé d'invention consistant dans la combinaison des idées. Cette méthodi;, qui lui avait été inspirée d'en haut, disait-il, devait conduire rapidement aux plus grandes découvertes sur tous les domaines de la science. Dans les spéculations métaphysiques et religieuses, ses preuves de l'existence de Dieu allaient jusqu'à la témérité : — presque toutes portent le caractère de l'argument de saint Anselme ; — mais il était plus osé encore en voulant établir par des preuves rationnelles irréfragables la Trinité, le péché originel, l'incarnation et la rédemption. Il paraîtrait aussi qu'il fut entaché d'un faux mysticisme, dtt homme étrange ne trouva pas beaucoup d'écho parmi ses contemporains; mais au quatorzième siècle le nombre des luUistes se multiplia : ce qui suffirait à le prouver, c'est que la doctrine de Lulle fut condamnée en 1376 par Grégoire XI, et son Grand art, par l'université de Paris, au temps de Gerson. Ses partisans lui portaient un respect illimité et poussaient le culte fanatique de ses théories jusqu'à dire que l'Ancien Testament devait être attribué au Père, le Nouveau au Fils, la doctrine de Lulle au Saint-Esprit. Cette doctrine, on ne la découvre point par la réflexion, on ne l'apprend point par l'enseignement, et la comprendre n'est possible que par une inspiration d'en haut. Au temps de la réforme, alors que Giordano Bruno et Agrippa avaient eux-

Adolf. Helfforich , Baymund Lull und die Anfœnye der catalonischen LUeratnr. Berl., 1858. — Perroquet, Vie et marlyre du docteur illuminé li. Lulle, lti67. — VerDon , Histoire de la sainteté et de la doctrine de H. Lulle. Par., 16ii8. — Disertucion historica del culto inmemorial del heaio R. Lullo. Palma, 1701.— Loëv, De vita R. Lulli speciinen. Halle, 18;i0. —- Acta sa?ict., t. Y, juin. — Histoire lit 1er. de la France, t. XXI. — Hauréau , Histoire de la scolustique, H, p. 233-238. — Denzinger, Religiœse Erkenntniss, ISoG, t. I, 352. — Enchiridion symboloruoi fidei, éd. H*», p. 185.— Alb. Stœckl, II, 924-932.

Voir le catalogue de ses ouvrages dans W. Gave. — R. Lulli Op. omn, per Baccholiimi collecta, curante Electore palatino, et édita per Ivouem Salzinger. Mogunt., 1722-1742, 10 vol. in-fol. (t. Vll-VIII uou publiés sans doulej. — Rfiijrn. Lullii opéra ea, quœ ad inventum ah ipso arteni universalci/i pertinent, cum diuersorum commentarits, ace. Valerii de Valeriis opus iu arteui Lullii. Argentor., Itioi. — J. Villaujeva, Viage literario. Madr., 1851, t. XXI, p. 120; t. XXII, p. 156-158-160-201-208.

mêmes une haute opinion de la science de Lulle, ses adhérents étaient encore si nombreux que Paul lY dut condamner de nouveau ses écrits*.

Un autre homme, qui rappelle Lulle sous plus d'un rapport, mais qui n'a rien de ses extravagances fanatiques, réagit contre le scepticisme de la période précédente par une spéculation de haute visée ; ce fut Raymond de Sabonde ^, médecin espagnol et professeur de philosophie et de théologie à Toulouse dans la première moitié du quatorzième siècle (vers 14-36). La manière dont il démontre l'unité et l'infinité de Dieu dans sa fameuse Théologie naturelle, ne le cède point en audace aux preuves de Raymond de Lulle; comme lui, il s'évertue à établir par des arguments de raison la Trinité, l'incarnation et les autres mystères surnaturels de la foi. Sa connaissance exacte de saint Anselme, de saint Thomas, des victorins et des grands docteurs en général l'a préservé des erreurs où sa méthode l'eût infailliblement précipité.

Plus encore que chez ce dernier et que chez les lullistes , l'essor hardi qu'avait pris dans cette époque la spéculation des penseurs originaux se révèle dans le célèbre allemand Nicolas Chrypffs, cardinal-évêque de Brixen, et surnommé Nicolas de Cuse ^, de son lieu natal Kues , près de Coblentz

* J. Ruysbroek, chanoine régulier de Grûnthal, près Bruxelles, Doctor ecclesiasticus, né en 1293, mort en 1381. — Engelhardt , Hugo v. sanct. Victor u. Joh. R. Zur Geschichte d. mystischen Théologie. ErL, 1838. — Arnswald , Vier Schriften von Joh. Rusb. in niederdeutsher Sprache. Hann., 1848. — 'De ornatu spiritualium nuptiarum (son principal ouvrage).

— Spéculum œternœ salutis, etc. — Commentaria in tabernaculum fœderis.

— De prœcipuis quibusdam virtutibus. — De IV subtilibus tentation. — De VII custodiis. — De VII gradibus amoris. — Regnum Dei amantium.

— De calculo. — De vera contemplatione. — Epist. vu. — Cantiones II.

— Samuel s. de alta contemplatione apologia. — Op., éd. L. Surius. Colon., 1555, in-fol. — Stœckl, II, 1137.

2 Theologia naturalis, sive liber creaturarum , specialiter de homine et de natura ejus (éd. Sighart). Sulzb., 1852. — A. Stœckl, II, 1055. — Fr. Holberg, De theolog. natur. Raim. d. Sabunde. Halis, 1843. — Matzke, Die natûrl. Theol. d. Raim. v. S. Bresl., 184G. — Huttler, Die Religionsphilosophie d. Raim. v. S. Augsb., 1851. — Kleiber, De R. vita et scriptis. Berol., 1856. — Nitzsch , Quœstiones raimundanœ , dans Niedner's Zeitschr. f. hist. Theol., 1859, livrais, m.

« P. 54G (Harzbeim, Vita N. de Cusa. Trevir., 1730. — Scbarpff, Der Card. Nik. v. Cusa. Mainz, 1843. — Clément, Giordano Bruno u. Nikolaus Cusanus. Bonn, 1846. — Dûx, Der deutsche Card. N. v. C. u. d. Kirche s. Zeit. Regsb., 1847). — R. Zimmermann, Cusa als Vorlœufer des Leibnitz,

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(1401-1 464-). Le titre d'un de ses écrits, de la Docte Ignorance, semble tout d'abord indiquer un sceptique; mais cette expression doit s'entendre dans un sens mystique, comme lorsque saint Bonavonture écrit dans son Breviloquium : « C'est par une sorte d'ignorance que notre esprit est ravi hors de luimême dans les ténèbres et l'extase, » in caliginem et excessum.. Maître Eckliardt a dit dans le même sens : « L'intuition suprasensible de la divinité est une connaissance, mais aussi une ignorance ; c'est un état de cécité, de non-savoir; » « la volonté (le sentiment), éclairée de la lumière divine, se précipite dans l'ignorance. » Suivant Suso, cette connaissance réelle, qui est en même temps une ignorance, est l'intelligence de deux choses contraires dans une seule chose ; paroles qui rappellent clairement la doctrine de Nicolas de Cuse. Sa docte ignorance toutefois, n'est pas proprement une vue mystique, mais plutôt im élan hardi et antinaturel de la spéculation à l'aide d'une méthode qui dépasse et contredit même le procédé habituel de la raison. Il distingue en effet, outre la perception sensible (sensus) , deux autres sources de connaissance, la raison et l'intelligence. La raison discerne, affirme ou nie. Sa loi fondamentale est le principe de contradiction , l'incompatibihté des contradictoires. Son plus haut domaine sont donc les mathématiques, qui reposent complètement sur cette loi. Ce sont elles aussi qui offrent la plus facile transition dans le domaine intellectuel, où règne le principe contraire, « la coïncidence des contradictoires, » coincidentia contradictoriorum. Les mathématiques nous montrent ce qui est droit et ce qui est courbe , la ligne droite, par exemple, et le cercle, qui sont opposés l'un à l'autre , quoique le cercle infmi soit une ligne droite infinie. De plus, les mathématiques révèlent une opposition dans l'angle aigu et dans l'angle obtus , et toutefois l'angle aigu et l'angle obtus sont une seule et même chose, car dans l'un et l'autre les côtés forment une seule ligne droite. Cette coïncidence des contradictoires, dit Nicolas, les

Weim, 1852. — Op. omn. Basil., 1565, 3 tomes in-folio. — De catholica concordantta. — De docta ignorantia et apologia doct. ignor. — De Deo abscondito. — De conjecturis. — Epist. vil ad clerum et litteratos Bohemiœ. — Conjectur. de novissimis diebus. — Alb. Stœckl, Geschiclite der Philos, des M, A., t. III. Mainz, 1866, p. 23-84.

péripatéticiens n'en veulent point entendre parler, et c'est elle pourtant qui découvre un domaine nouveau et supérieur à celui de la raison, le domaine de la connaissance intellectuelle. Ce que la raison sépare, la connaissance intellectuelle le réunit, et comme elle diffère de la connaissance ordinaire, ce n'est point une science, mais une ignorance ; mais parce que celui qui possède cette connaissance supérieure sait que ce n'est point une science, il suit de là que c'est une docte ignorance, docta ignorantia. Nicolas l'appelle encore : vue sans compréhension, compréhension incompréhensible, spéculation, intuition, théologie mystique, troisième ciel, sagesse, etc. Le sens ne connaît que par l'affirmation ; la raison , que par l'affirmation et la négation ; l'intelligence, que par la négation, ainsi que le disait déjà Denis l'Aréopagite dans son système de la théologie négative.

Le premier objet de cette connaissance intellectuelle ou spéculative, c'est la divinité. Sans elle on ne connaîtrait rien. Supérieure à toutes les antinomies, elle n'est opposée à aucune, pas même au non-être. Dieu est, et il n'est pas. Il est l'unité, et rien de plus ; il est le plus grand, car il embrasse tout; le plus petit, car il est en tout. Il est le possest, car il n'y a point en lui opposition entre pouvoir et être ; il est tout ce qu'il peut être, et tout ce qu'il peut être en général. De ce que Dieu est le possest, Nicolas en conclut non-seulement son unité, mais encore sa trinité. Après avoir traité de Dieu en tant qu'il est la grandeur , l'unité et Têtre absolu , il parle de l'univers, de la grandeur relative, de la multiplicité, du devenir, afin de montrer partout le reflet de la divinité. Cette doctrine, qu'il développe avec la même audace et la même originalité que sur le terrain de sa théologie, est suivie de la doctrine du Dieu homme ; car il veut aussi appliquer à l'incarnation sa méthode spéculative.

On le voit, Nicolas de Cuse n'est point proprement un mystique; toutefois, sa spéculation a cela de commun avec la mystique des quatorzième et quinzième siècles, qu'elle est une réaction contre l'engouement sceptique de la période précédente. Telle est, si je puis le dire, l'excuse relative de cet élan plus que hardi vers les plus hautes cimes de la science. Quant à une véritable valeur scientifique, Nicolas en est

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