LES DOMINICAINS
et résolut de former une société de prédicateurs. Foulques , évêque de Toulouse, et le comte Simon de Montfort les aidèrent de tout leur pouvoir. Innocent III, que Foulques et Dominique étaient allés trouver, confirma l'ordre nouveau en 1215, mais à la condition que Dominique accepterait une règle déjà existante. Il prit celle de saint Augustin. Son ordre n'était pas destiné dans le principe à devenir un ordre mendiant; un chapitre, tenu en 1221 seulement, décida qu'il serait un ordre pauvre, entretenu par de pieux donateurs. Il offrait beaucoup d'analogie avec celui de saint François. Il était gouverné par un maître général, dont le nom indiquait la mission de l'ordre ; à la tête de chaque province était un prieur provincial, et à la tête de chaque couvent un prieur. Dominique devint ministre du Sacré-Palais, avec charge d'instruire ks compagnons des cardinaux, c'est-à-dire les prêtres et les prélats, et de les entretenir dans la vie spirituelle. C'est de Rome, comme du foyer, que devait s'épancher la vie morale. Saint Dominique, qui étudiait l'Ecriture sainte et la commentait jour et nuit, exhortait vivement les siens à s'y appliquer avec soin, comme étant le seul moyen de maintenir l'intégrité de la foi catholique et de vaincre les hérétiques. Il portait toujours sur lui l'Evangile et les Epîtres de saint Paul, et les expliquait à ses compagnons de voyage. Aussi le meilleur commentateur de l'Ecriture sainte fut-il un dominicain, saint Thomas. Sous ce rapport, les franciscains, tel que Nicolas de Lyre, rendirent aussi d'incomparables services.
Les religieux de ces deux ordres reçurent bientôt partout le plus joyeux accueil. Ils joignaient à l'enthousiasme une prudence et une science consommée. C'est de leur sein que sortaient les premiers savants, et il leur était facile de remplir leur mission envers les hérétiques et les 'prêtres séculiers, souvent si ignorants. Mais ils devinrent, par leur supériorité même, un objet d'envie pour le clergé sécuUer et les universités. Quant à nous , le seul jugement que nous puissions porter des ordres mendiants, c'est qu'ils ont été donnés à l'Eghse par un bienfait particulier de la Providence. Quand les premiers ouvriers de la vigne du Seigneur se furent relâchés , d'autres les remplacèrent et furent salués avec des
transports unanimes. Tout le monde se pressait autour de leurs chaires et de leurs confessionnaux. En revanche , les prêtres séculiers, les évêques eux-mêmes élevaient contre eux de violentes clameurs ; emportés par l'esprit d'orgueil et d'ambition, disaient-ils, les religieux décréditent le clergé séculier en lui reprochant sa paresse et sa stupidité, en invitant les fidèles à déserter ses confessionnaux et à lui préférer les religieux. Il se peut que l'humilité ait fait défaut à plus d'un moine mendiant, mais dans le premier siècle de leur existence, ils étaient investis et ils étaient dignes de la confiance générale. De leur côté, les professeurs de théologie, à Paris, s'opposaient à l'adoption des rehgieux mendiants comme professeurs dans les hautes écoles. Ils ne voulaient à aucun prix que les chaires de l'enseignement leur fussent ouvertes, et quand ils durent céder, ils les ditfamèrent par les libelles les plus injurieux, nommément Guillaume de Saint- Amour dans son De periculis novissimorum tempoi^um , et Girard d'Abbeville (1260). Saint Thomas écrivit contre le premier, et saint Bonaveiiture contre le second, tous deux avec le plus grand calme et d'une manière si excellente que leur victoire fut complète. — Comment osait-on imposer le silence à un Antoine de Padoue, à un Berthold de Ratisbonne, à un Tauler, dont les prédications remuaient des masses entières? Comment pouvait -on les exclure de l'enseignement, après qu'on avait vu paraître un Bonaventure, un Albert le Grand, un Thomas d'Aquin ? Et cependant sans la haute protection des papes, sans les grands privilèges qu'ils leur accordèrent, les religieux se seraient difhcilement soutenus. Ces luttes ne servirent qu'à les fortifier et à les maintenir dans leur premier enthousiasme.
L'ordre des tertiaires atteste principalement l'estime qu'on leur portait. Dès le début, saint François d'Assise avait créé un second ordre pour les femmes et lui avait donné pour fondatrice sainte Claire. Le troisième ordre fut ainsi établi. Un jour, pendant que saint François prêchait, une multitude de laïques se présentèrent à lui pour le prier de les recevoir dans son ordre. Le saint, prévoyant qu'ils n'auraient pas sans doute les qualités requises pour en remplir les devoirs, mais voulant en même temps les satisfaire^ les rattacha à l'ordre par
LES FRANCISCAINS , LES CARiMES. 535
des liens plus intimes. Ils reçurent le nom de frères pénitents. Leur costume était simple; ils étaient astreints à différents exercices de prières et à une vie sévère. — Chez les dominicains , le devoir primitif des tertiaires était de défendre l'Eglise par les armes contre les hérétiques. Plus tard, quand ce besoin eut cessé , il devinrent des pénitents pacifiques, ('ette institution a rendu dans l'un et l'autre ordre d'incalculables services.
Querelles intestines des franciscains. — Les carmes.
Déjà du vivant de saint François, des religieux de son ordre auraient volontiers désiré quelques adoucissements à sa règle, mais il ne s'y prêta point, et, de peur qu'on y changeât rien dans l'avenir, il défendit dans son fameux testament que sa règle fût jamais expliquée. Peu de temps après sa mort, des disputes éclatèrent, qui eurent au moins cet avantage d'empêcher pour longtemps que la plupart de ses moines ne devinssent infidèles à sa règle. Mais son successeur EUe de Cortone était déjà un enfant du siècle, passionné pour l'argent, vêtu d'habits splendides et menant une vie princière. Les moines rigides en furent désolés ; Antoine de Padoue se mit à leur tête , et Elie fut déposé avec l'aide du pape. Il se releva, mais n'ayant pas voulu renoncer à ses aises, il fut de nouveau déposé^ et cette fois à l'instigation d'un franciscain allemand , Césaire de Spire.
Il y avait pourtant dans la règle de saint François quantité de points , notamment sur la pauvreté , qui n'étaient pas d'une exécution facile , et l'on proposa que les franciscains pussent recevoir des honoraires de messes et faire quelques provisions de blé. Ce fut alors que surgit la controverse sur le propre caractère de la pauvreté. Les prêtres séculiers contribuèrent encore à échauffer les esprits. La vérité était sans doute du côté des franciscains les plus intelligents lorsqu'ils disaient : la jouissance appartient aux franciscains, la propriété au Saint-Siège. Les papes intervinrent et tâchèrent d'apaiser le différend. Le concile de Vienne (1311) et plusieurs papes s'en occupèrent. La plupart des franciscains cédèrent ; mais un grand nombre, entre autres Jean Cliva, Michel de
Céséna et Guillaume Occan à leur tête, s'obstinèrent. La confusion était si grande que quelques-uns songèrent à établir un nouvel ordre, et comme on les en empêcha, plusieurs (les spirituels, les fraticelles, etc.) entrèrent dans des voies toutà-fait hétérodoxes. C'est alors que parut l'Evangile éternel, dont l'auteur probable était le général Elie, déposé en cette même année (1230). On y prédisait la ruine de l'Eglise, devenue incorrigible. Le général des franciscains, Jean de Parme, qui avait été déposé, entra dans ces vues. Suivant lui, l'Evangile du Christ disparaîtrait (ou avait déjà disparu) pour faire place à l'Evangile du Saint-Esprit, sous lequel il n'y aurait plus que la vie contemplative ; quant à l'EgUse romaine, ensevelie dans les délices et les richesses et devenue incorrigible, elle finirait par s'éteindre. Voilà où en étaient venus quelques franciscains ; ils furent rangés parmi les hérétiques et brûlés comme tels dans le sud de la France. Ces agitations se calmèrent, et loin d'entraîner la ruine de l'ordre, elles eurent l'avantage de prévenir sa prompte extinction.
Au nombre des plus grands ordres mendiants, il faut ranger celui des carmes * , qui tiraient leur nom de moines établis sur le mont Carmel. Eux-mêmes crurent longtemps qu'ils descendaient d'Elie ; mais il n'est pas possible de le prouver. Ce qui est indubitable, c'est qu'il y eut des ermites sur le Carmel bien des siècles avant l'origine de cet ordre. Au milieu du douzième siècle, Berthold de Calabre construisit
* Jacob, de Vitriaco (mort en 1240), Historia hierosolymitana, c. i.ii (ap. Bongars, Gesta Dei, I, 1075). — Spéculum carmel it anum , sive historia Eliani ordinis FF. B. Virg. Mariœ de monte Carmelo, per Danielem a Virgine Maria. Antv., 1680, 4 vol. in-fol. — Anno memorabile de Carmelitani, nel quale si rappresentano le vite di S. Elia e di tutti H santi del '«* ordine délia B. Maria V. del m. Carmelo, da G. M. Fornari, Milano,
1688, 2 vol. in-fol. — Hermani a S. Barba, Carmelus iriumphans. Lovan., 1C88. — Joann. Launoii De Simonis Stochii viso (sur Torigine du scapulaire), De Sabbatinœ bullœ privilegio, et de scapularis carmelitarum Sodalitate dissertationes V, éd. 3* correctior. — auct. J. Launoi, Opéra omnia, II, il, p. 379-451 (rejette la tradition du scapulaire et la vision de Simon Stock). — Carmelitana bibliotheca, sive illustr. aliquot Carmel. Bel. scriptorum , et eorum operum catalogus a Petro Lucio Belga, 1593 (1643). — Bibliotheca scriptorum utriusque congreg. et sexus carmelitarum excalceatorum, collecta per Martialem a Joaune Baptista. Burdigalae, 1730. — Bibliotheca carmelitana a Fr. Villiera a S. Stephano. Aurelian., 1752, 2 vol. in-fol.