‹ Histoire de l'Église (volume 2)Chapitre 3 sur 16 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

SITUATION DE l'ÉGLISE DANS LES PRINCIPAUX PAYS DE l'eCROPE,

Situation de l'Église en France.

I. Flodoardi liistoria ccclcsiic Rheraensis {jusqu'en 9i8), éd. Colvcnerius. Duaci, 1017. (Ilabki Radllphi bistoria Francoriim, in Bouquet rcrum Gall, scriptt. t. X.

II. Le CoiNTE Annales ccclesiastici Francorum. Paris, 1668. fol. tom. IV^-Vni. — LoNGL'EVAL Histoirc de l'Eglise gallicane, Paris. 1732. torn. IV-VII.

Au commencement de cette époque, la monarchie franrais<' passa des faibles mains des Mérovingiens dans celles d'une d\nasti(; plus énergicpie, les Carlovingiens. Alors, l'église de France se trouva dans une situation cjui, si elle eût duré plus longtemps, eût nécessairement eu pour résultat sa dissolution et sa ruine. Dans les premiers temps après la conquête du

royaume, le clergé se composait presque exclusivement de Gaulois-romains , mais bientôt il fut obligé d'admettre aussi dans ses rangs des hommes appartenant h la race dominante , et plus les églises s'étaient enrichies, phisles Francs cherchèrent à s'en emparer. Si, au concile de Màcon de 585 , on ne trouve que six noms germaniques parmi les soixante-trois évoques et prêtres qui y assistèrent, en revanche, on ne remarque plus dans un diplôme émané du jeune Clovis en 653, que cinq noms romains parmi les quarante-cinq signatures qui y sont apposées; tous les autres sont germaniques. Cette circonstance montre le grand changement qui, dans l'espace de quatrevingts ans, s'était opéré dans le personnel du clergé; elle montre que, sur la fin du septième siècle, la plupart des membres du haut clergé étaient déjà d'origine germanique. Mais il n'y en avait que peu qui fussent redevables de leurs dignités à leur mérite ; ils les avaient achetées des rois, ou ils les devaient à la puissante influence de leurs parents, ou bien ils s'en étaient emparés par force, et leur administration était en rapport avec cette manière de parvenir. La grossièreté, l'ignorance, l'abrutissement et l'absence de toute discipline ecclésiastique passèrent de ces prélats au clergé inférieur. Il y eut des évéques, tels que Savaric d'Auxerre qui , pendant les troubles qui suivirent la mort de Pépin de Héristal, fit la guerre uniquement par envie de combattre et par arrogance, conquit des provinces tout entières et s'y comporta en véritable souverain. On commença alors aussi à cumuler différentes fonctions ecclésiastiques : c'est ainsi que Hugues, évêque de Rouen, vers l'an 718, fut tout à la fois évèque de Paris et de Bayeux et abbé de Fontenelle et de Jumiège. D'un autre côté, par suite de la dissolution complète de l'ordre social, l'Église se trouva tellement sans défense que plusieurs évéques, tels que Tétric d'Auxerre, Gandin de Soissons, et Lambert de Maestricht furent mis à mort en 707. Sous l'administration de Charles Martel, la mesure des maux fut comblée. Ce général , pour retenir à sa suite et pour s'attacher de plus en plus étroitement ses fidèles,

CCS guerriers Francs, avec lesquels, comme un nouveau Clovis, il conquil-la Gaule pour la seconde fois, ne trouva pas de meilleur moyen que de leur distribuer, d'une main libérale, les i vêcbés et les abbayes. Les suites de cette spoliation eussent été moins funestes, s'il s'était borné à dissiper ainsi les biens de l'Église; mais souvent, pour donner à ces bommcs d'épée une apparence de droit, il leur fit embrasser l'état ecclésiastique et les nomma évéques et abbés. Dès lors, on vit des abbés qui faisaient servir à un faste mondain les revenus de leurs abbayes, tandis que le besoin et l'indiscipline plongeaient leurs moines dans l'abrutissement. Les évéchés tombèrent entre les mains d'une certaine classe dbommes, tels que fut ce Milon, un des fidèles de Cbarles, qui, pendant quarante ans, dévasta le diocèse de Reims et, pendant quelque temps aussi, celai de Trêves, en sorte que les fondations religieuses y furent anéanties, et que le clergé, au lieu de former un corps bien organisé, bien uni , ne présentait plus que l'image d'un amas d'êtres vils et méprisables.

Pépin et Carloman , fils de Charles Martel , firent tous leurs efforts, l'un en Neustrie et l'autre en Austrasie, pour remédier eflicacement à cotte profonde corruption des mœurs. Dès son avènement, Carloman fit venir d'Allemagne Boniface, vicaire du Siège apostolique , et le pria d'assembler un concile, dans la vue de rétablir, dans ses états, la discipline ecclésiastique, entièrement négligée depuis soixante-dix ans. Ce concile, se composant des évéques d'Austrasie, se tint en 742 en présence des seigneurs laïques qui avaient été également invités à y assister. On y déposa un grand nombre de prêtres indignes et on leur infligea une pénitence; on défendit au clergé le port d'armes, le service militaire, la chasse, les habits mondains et la cohabitation avec des femmes; on recommanda fortement aux prêtres d'obéir à leurs évéques, et l'on ordonna d'assembler un concile chaque année. Au concile qui se tint ensuite h. Lestines, au diocèse de Cambrai, on décida que le roi pourrait encore, pendant quelque temps, employer une partie des revenus de

l'Église à rentretien do son armée, mais qu'il payerai 1 une certaine redevance aux églises et aux monastères qui en avaient été dépouillés, et de cette manière, les évéques réussirent à faire reconnaître les droits de l'Église sur ces biens aliénés. Dans un concile que Pépin convoqua à Soissons en 74 i , on prit des résolutions tout à fait semblables. Dans un nouveau concile que tint Boniface en 746, plusieurs évêques français qui s'étaient brouillés avec le pape, peut-être parce qu'ils ne voulaient pas reconnaître l'autorité de saint Boniface comme légat du pape en France, promirent au saint Siège une soumission canonique; on y rétablit ou l'on affermit aussi le pouvoir des métropolitains qui, pendant les derniers troubles, avait été anéanti.

Charlemagne, digne émule dr son père et de son oncle, continua de travailler au rétablissement de l'Église, et son règne forme l'âge d'or de l'église de France. Relever l'Église, y affermir l'ordre intérieur, étendre son influence sur les relations de la vie civile — tel fut, à proprement parler, le but constant de ses pensées et de ses actions. Ses Capitulaires se rapportent, en grande partie, aux affaires ecclésiastiques; comme protecteur de l'Église, il avait les yeux constamment llxés sur tout ce qui pouvait l'intéresser; les conciles s'assemblaient par son ordre ou se tenaient avec son agrément ; le < lergé , fcn possession des biens de l'Église , n'était pas moins soumis à son autorité que les vassaux laïques. Cependant il é^ait loin d'être jaloux du pouvoir du chef de l'Église; on ne >oit nulle part qu'il ait cherché à limiter ou à arrêter cette puissance; bien plus, il ne publiait ses lois relatives aux aff lires ecclésiastiques qu'avec l'autorisation du Siège de Rome {'{ il exhortait ses sujets à se soumettre généralement à cette autorité, alors même que le pape leur imposerait un joug à peine supportable. Il n'avait pas moins à cœur d'inspirer à tout !e monde du respect pour la hiérarchie épiscopale ; « c'est dans la soumission à leurs évêques dans l'exercice de leurs fonctions ecclésiastiques, disait-il dans un Capitulaire de l'an 804,

qu'il reconnaissait le (lévouejnent de ses sujets ; ceux qui refusaient de le Aiire, de> aient être punis de Texil, de la confiscation de leurs Liens et notés dinfaniie.» (Charlemagne choisissait ses principaux ministres parmi les ecclésiastiques; ses commissaires [missi dominici] qui parcouraient fenipire pour en connaître la situation, qui \ cillaient à ce (jue la juslice fut bien administrée , qui recevaient et examinaient les plaintes des habitants, qui con voquaientles comtes, les évéques, les abbés et les vassaux de la couronne pour les diètes nationales et qui demandaient aux évéques des renseignements sur la conduite des comtes, étaient, pour le moins la moitié, ecclésiastiques. Pour rétablir partout la discipline ecclésiastique, il ordonna en Tan 813 d'assembler presque en même temps cinq grands conciles à Arles , à Reims, à Mayence, h. Tours e( à Chàlons-sur-Saône; ensuite, il tint à Ai\-la-Chapelle un«assemblée générale de la nation, dans laquelle il publia un Capitulaire qui contenait les canons de ces conciles dont l'exécution avait besoin du concours de la puissance temporelle.

Pendant l'âge de fer qui dura du septième jusque vers le milieu du huitième siècle , on avait presque entièrement négligé l'étude des sciences en général et celle de la théologie en particulier; mais, sous le règne de Charlemagne, il s'opéra à cet égard une heureuse révolution. Il attira en France les savants de différents pays : de l'Italie, Pierre de Pise et Paul Warnefried; de J'Angleterre, Alcuin, le plus profond théologien de son temps, qui avait reru soU éducation dans la florissante école attachée à l'église d'York. Des hommes, tels que ïhéodulphe et Leidrade furent nommés, par son entremise, l'un évéque d'Orléans et l'autre archevêque de Lyon. En l'an 787, il exhorta, par une lettre circulaire, tous les évéques et abbés à fonder, pour l'iustiuctiou des clercs dans chaque églisi? cathédrale et dans chaque monastère, des écoles dans lesquelles on devait enseigner l'Écriture sainte indépendamment des arts libéraux comme on les appelait. Pour exciter les prêtres à approfondir la théologie, il luur adressait lui-même des questions

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relatives aux dogmes et à la discipline ecclésiastique, avec ordre d'y répondre. A l'instar de l'école qu'il avait établie dans son projjre palais et de celles qu'on avait fondées à Lyon et à Orléans, on en attacha de pareilles à la plupart des églises cathédrales et des monastères. La plus florissante de ces écoles fut celle de l'abbaye de Saint-Martin de Tours qui était sous la direction d'Alcuin. De cette école sortirent Amalaire de Trêves, Raban de Mayence , Hetton , abbé de Fuldc , Haimon d'Halberstadt, Samuel de Worms. Sous les auspices de Raban, l'école de l'abbaye de Fuldc s'acquit aussi une grande considération, tandis que celles de Gorbie, d'Aniane, de Saint- Germain d'Auxerre, deRcichenau et d'Hirsau étaient également dans un état florissant.

Louis le Débonnaire, fils et successeur de Charlemagne, prince faible, mais vraiment pieux et consciencieux, eut une prédilection particulière pour les affaires de l'Église. Il déclara lui-même qu'il regardait comme son premier devoir de protéger et de défendre l'Eglise et ses ministres, en même temps qu'il travaillait au maintien de la paix et de la justice. Déjà à la diète tenue à Aix-la-Chapelle en 816, il proposa une série de lois, toutes relatives aux affaires ecclésiastiques; mais bientôt après un enchaînement de malheurs, la révolte de son neveu et celle de ses fils , troublèrent la paix de l'Église comme celle de l'Empire. Pendant la guerre civile qui en résulta, plusieurs évêques furent chassés de leurs diocèses, d'autres furent déposés pour avoir pris part à la révolte , les monastères et les biens de l'Église redevinrent la proie d'avides seigneurs laïques; il est vrai que Louis ordonna en 829 de convoquer à la fois quatre conciles à Mayence , à Paris , à Lyon et à Toulouse , dans le but d'aviser au rétablissement du bon ordre à la cour, dans le clergé et dans le peuple. Il tint ensuite une assemblée à ^'orms dans laquelle il confirma dans un Capitulaire ce qui paraissait de plus utile dans les règlements de ces conciles; mais il n'eut ni la force ni l'autorité nécessaire pour le mettre à exécution. Les éyêques se plaignaient déjà alors de ce qu'on violait la li-

borti' des élections , qu'on né^rligeait d'iiislruire le peuple et les enfants dans la religion, qu'on laissait tomber en ruine les écoles publiques, que la puissance temporelle empiétait trop sur le pouvoir spirituel et que les évoques s'occupaient trop des affaires temporelles.

Sous le règne de Cbarles le Chauve, on tint, à dater de l'an 840, une série de conciles à Coulaines, à Thionville, à Loire, à Bcauvais, à fléaux ; l'on y rédigea une quantité de canons pour la réforme de l'Église; mais rien que le renouvellement des mêmes règlements prouve assez qu'on ne les observait pas, et dans une assemblée tenue à Êpernai en 816 , les seigneurs laïques qui avaient su gagner le roi, exclurent les évéques des délibérations , et parmi les canons qui avaient été rédigés antérieurement, ils choisirent ceux qui ne les regardaient pas principalement, sans faire aucune mention des biens ecclésiastiques dont on leur demandait la restitution. Déjà les Normands qui attaquaient et détruisaient avec une fureur extrême les églises et les couvents, avaient commencé leurs courses. En l'an 841 , ils avaient saccagé la ville de Rouen; en 845, ils s'étaient présentés devant Paris; en 853 , ils avaient mis à mort 116 moines de la célèbre abbaye de Marmoutier ; l'inaction du roi et l'é- !.joïsme de la plupart des seigneurs laïques forcèrent souvent les évéques à se charger de la défense des villes assiégées par les Normands, ou à rassembler des troupes et à se mettre à leur tête.

L'état florissant des sciences ecclésiastiques et cette longue série de théologiens qui étaient sortis des écoles de Charlemagne et qui s'étaient formés à la faveur de la paix et de la tranquillité qu'il savait faire régner dans ses états, répandirent encore un grand éclat sur le siècle de Louis le Débonnaire et de ses fils jusque vers l'an 870. Agobard de Lyon, Loup, abbé de Ferrières , Angelome , moine de Luxeuil , Paschase Ratbert, Ralramne, Prudence de ïroyes, Florus, Amalaire, Enée de Paris, Jonas d'Orléans, Jean Erigène, Usuard, Remy de Lyon, Adon de Vienne — étaient tous plus ou moins conteni-

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porains; aucun ne vécut au-delà de l'an 875, et comme ils , n'avaient point laissé de disciples ou du moins que des médiocres, comme tant de foyers de lumières avaient été détruits, tant d'écoles supprimées , tant de bibliothèques brûlées, comme les évéques et les prêtres avaient à lutter contre les besoins d'autrui et contre leurs propres besoins, il arriva qu'à l'époque suivante, la littérature ecclésiastique fut tout à la fois pauvre et sans consistance.

Pendant tout le dixième siècle , la situation déplorable du pays qui , laissé sans défense , était , d'un côté , en proie aux ravages des Normands , et de l'autre , aux vexations des seigneurs laïques qui profitaient de l'impuissance du roi pour tyranniser le peuple , influa aussi sur l'Église : la simonie , la spoliation des biens ecclésiastiques, le mépris de toute discipline, étaient à l'ordre du jour. La profonde ignorance du clergé engagea en 910 Froticr, évéque de Poitiers, et Fulradc , évêque de Paris , à charger Abbon , moine de Saint- Germain, de composer sur les vérités fondamentales de la religion des homélies qui pussent servir de matière aux sermons du clergé de leurs diocèses. Le concile de Troly, tenu en 909 , se plaignit de ce qu'un nombre infini de personnes vieillissaient sans connaître la confession de foi , ni l'oraison dominicale.

Au milieu de la dissolution de l'ordre social en France, l'influence politique de l'Église s'affaiblit et s'anéantit à mesure que l'autorité des derniers Carlovingiens succomba sous la prépondérance des grands vassaux et que les prérogatives de la couronne tombèrent une à une en partage à un grand nombre de seigneurs particuliers. Le droit de voter dans les grands conciles — les conciles devenaient de jour en jour plus rares — n'appartenait plus, comme jadis, à toutl'épiscopat ; mais quelques prélats puissants par leurs relations de famille ou par des liaisons politiques, tels que l'archevêque de Reims, dirigeaient les affaires publiques. Mais le siège de Reims même fut en 925 la proie d'un seigneur puissant , le comte de Verman-

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dois , qui fit élire archevêque son fils Hugues qui n'avait que cinq ans. L'indigne Jean X approuva celle éleclion et commit Abhon , évè(|ue de Soissons , pour exercer les fonctions épiscopales dans l'archevêché de Reims. Le comte Hébert ne se contenla pas de cette mesure el chargea du spirituel de ce diocèse L'dalric, évéque d'Acqs, qui avait été chassé par les Magyares. Le roi Raoul s'étant brouillé avec Hébert et ayant pris la ville de Reiras , fil élire en 932 ' pour ce siège Artaud qui reçut aussi le pallium du pape Jean XI et qui, après la mort de Raoul, couronna le nouveau roi Louis IV. Mais élant tombé en 040 entre les mains d'Hébert et de ses alliés, il fut obligé de renoncer à l'administration de son église. Dès lors Hugues fut de nouveau reconnu comme archevêque par un concile assemblé à Soissons et protégé par les armes de son père; il fut sacré à Reims et se maintint dans son diocèse jusqu'en l'an 946 oiî la ville de Reims étant tombée au pouvoir du roi Louis et de son allié Otton, roi d'Allemagne, Artaud fut rétabli sur son siège par les archevêques de Trêves et de Mayence. Sur ces entrefaites, Hugues chercha à se maintenir par la force des armes ; l'archevêque de Trêves assembla , en vertu d'une autorisation du pape, deux conciles, l'un à Verdun et l'autre à Mouzon, qui se déclarèrent en faveur d'Artaud. Le concile d'Ingelheim que Marin, légat du pape, convoqua encore eu l'an 948 en fit autant. Il est à remarquer qu'à ce dernier concile, outre Artaud, il ne se présenta qu'un seul èvêque français, nommément Raoul de Laon, parce que le duc Hugues le Grand dont l'autorité surpassait celle du roi, avait empêché les autres évêques de France d'y assister. Hugues y fut excommunié, el dès lors Artaud resta paisiblement en possession du diocèse de Reims.

Hugues Capet qui monta en 987 sur le trône de France et qui fut la souche d'une nouvelle dynastie, jouissait, en sa qualité

' D'autres historiens ecclésiastiques placent cet événement en l'an 931.

de duc de France , d'un pouvoir beaucoup plus considérable que celui de ses prédécesseurs immédiats, dont les possessions n'avaient pour ainsi dire consisté que dans la ville de Laon et dans son territoire; mais ce sont principalement les évêques qui fondèrent et qui affermirent son trône; ce sont eux qui, par le couronnement et par l'onction, lui doniièrent, aux yeux de ses contemporains, des droits incontestables sur la royauté, tandis que son compétiteur, le duc Charles de Basse-Lorraine, qui était l'héritier légitime de la couronne , mais qui n'avait point reçu celte onction , semble n'avoir jamais été reconnu comme roi, pas même par ses propres partisans. A cette époque, la royauté avait, avant tout, besoin de l'Église, et celle-ci de la royauté ; personne n'était plus intéressé que le clergé à voir la royauté se relever de cet état d'impuissance et d'abaissement où elle avait été réduite par le triomphe du système féodal et par l'entière indépendance des grands vassaux. Les évêques, trop -faibles pour se défendre con ^e l'oppression de ces vassaux , avaient besoin d'un puissant appui ; ils étaient eux-mêmes autorisés à se maintenir dans la position qu'ils s'étaient faite vis-à-vis des rois et qu'ils risquaient de perdre par les prétentions des ducs ; car, comme le dit un auteur contemporain', « Le duc d'Aquitaine et d'autres seigneurs profitèrent de la faiblesse des rois pour exercer eux-mêmes sur les évêques l'autorité dont ces rois avaient joui autrefois, » c'està-dire qu'ils cherchèrent à réduire les évêques à la condition de vassaux et leur donnèrent l'investiture des biens de leurs diocèses. C'est ce que firent en 1020 le duc d'Acquitaine à l'égard du nouvel évêque de Limoges, et Thibaut, comte de Chartres, à l'égard de l'abbé de Saint-Pierre. Mais, quoique des cas semblables se présentassent encore dans la suite, le clergé n'y vit que des empiétements sur son ancienne liberté, et jamais il ne voulut reconnaître que l'élection des évêques avait besoin d'un autre consentement que de celui du roi, que

' Chron. Rich. mon. Clun. ap. Bouquet X , 264.

Ci HISTOIRE DE l'kGLISE.

l'investitiiro appartcMiail à d'autres (ju'aii roi. C'est pour cette raison que les prélals dont les diocèses étaient situés dans les domaines des premiers Capétiens, assistaient toujours aux plaids du roi , et si les évéques assistaient quelquefois aussi au\ plaids des grands vassaux, ils le faisaient de leur propre gré , de même qu'anciennement ils avaient été dans la coutume de se rendre aux assemblées municipales; ce n'était nullement un devoir. Enfin , c'est encore le clergé qui parvint à faire recevoir parmi les grands qui, du reste, exerçaient presque tousles droits de souveraineté dans leurs états, la maxime qui contribua tant au développement de l'autorité royale, qu'aucune fondation publique, telle que l'établissement et la dotation des abbayes, ne pouvait avoir lieu sans le concours du roi.

Dans un temps où l'on ne voyait de toutes parts que tyrannie «4 servitude, qu'une force brutale d'un côté et une extrême faiblesse de l'autre , les circonstances imposèrent en quelque sorte à l'Église l'obligation de se charger de la juridiction temporelle que les rois de France avaient autrefois exercée. Les rois euxluêmes invoquèrent souvent les censures ecclésiastiques contre les vassaux qu'ils ne pouvaient pas faire rentrer dans le devoir par la force des armes. L'impuissance des lois fut cause qu'on dut s'adresser tous les jours davantage aux évêques pour les prier de faire usage des foudres de l'Eglise, et les excommuniés qui désiraient de recevoir l'absolution, furent obligés de se défendre devant l'évêque qui seul avait le pouvoir de les absoudre. En général, tous ceux qui étaient sans défense et qui gémissaient sous l'oppression, commencèrent ;\ se soumettre au jugement des évêques , persuadés qu'ils avaient seuls la volonté et le pouvoir de les assister, et qu'ils pouvaient s'attendre de leur part Ji être traités avec douceur et avec équité, tandis que •Vautres décidaient ordinairement les questions avec l'épée. Par rétablissement de la Trêve de Dieu, la juridiction ecclésiastique s'augmenta considérablement, puisque toutes les infractions à b paix et à la trêve de Dieu étant considérées comme des

crimes de lèse-majesté divine , encouraient les censures ecclésiastiques. Mais cette position de l'épiscopat à l'égard de la couronne et de la nation, comme aussi le besoin de se défendre contre des agressions injustes et des usurpations de toute espèce , impliquèrent les évéques dans des guerres interminables avec les grands feudataires, et comme il leur était physiquement impossible de lutter avec avantage contre eux , ils cherchèrent à aiguiser les armes des censures ecclésiastiques qui leur étaient particulières; et c'est ainsi qu'on eut recours aux interdits qa on commença à mettre en usage pour la première fois sur la fin du dixième siècle. Par cette institution, on étendit l'excommunication de la personne du malfaiteur sur ses biens ; cette sentence ecclésiastique pour laquelle le malfaiteur, tant qu'elle ne le touchait que personnellement, se montrait souvent indifférent, s'appliqua aussi sur son château et sur ses domaines, c'est-à-dire qu'on y défendit la célébration des sacrements et du service divin , ou bien on mit aussi en interdit une contrée tout entière qui gémissait sous la tyrannie d'un puissant seigneur. C'est ainsi qu'au commencement du onzième siècle , Alduin , évêque de Limoges, n'eut d'autre moyen de soustraire son diocèse aux ravages et au pillage que d'interdire la célébration du service divin dans toutes les églises et dans tous les monastères. Gomme cette mesure ne fut jamais tellement générale que les innocents auraient été privés des moyens nécessaires à leur salut , les évéques crurent devoir faire ce sacrifice au bien-être général et au soin de leur propre conservation. Mais une arme aussi dangereuse et dont on ne pouvait faire usage, dans tous les cas , qu'avec une prudence extrême et avec la plus grande délicatesse de conscience , devait inévitablement donner lieu aux abus les plus graves entre les mains de prélats indignes et mondains; aussi dès l'an 1026 il arriva que de certains évéques mirent leurs diocèses et même des provinces tout entières en interdit pour la moindre contestation qu'ils avaient avec des seigneurs laïques. C'est ce que fit Robert, archevêque de Rouen , qui se maria publiquement et qui pour une querelle

66 UlSTOIRE DE L ÉGLISE.

qu'il eut avec le duc Robert, fulmina un interdit sur toute la Normandie.

Le relàchoment qui s'était introduit dans la discipline ecclésiastique et qui dura en France jusque dans la première moitié du onzième siècle où Léon IX y apporta des remèdes efficaces, c\erça aussi une iniluence funeste sur les rapports qui existaient entre les évoques et les abbés. Quelques évoques voulurent forcer les abbés à leur prêter le même serment que les vassaux prêtaient à leurs seigneurs suzerains; c'était un tel serment que Tévoque d'Orléans exigea de l'abbé Gauselin. En même temps, plusieurs évêques entreprirent, en l'an 993, de dépouiller les monastères dos dîmes , prétendant qu'ils les avaient usurpées sur les prêtres séculiers, leurs possesseurs légitimes. En conséquence , ils assemblèrent un concile à Saint- Denys près de Paris, mais les moines, soutenus du peuple, obligèrent les évoques à prendre la fuite. Cependant un autre abus qui menaçait d'avoir pour l'Eglise les suites les plus funestes, ce fut la violation progressive des lois du célibat. Sous la dynastie des Carlovingieus, on renouvela, il est vrai, aussi bien dans les Capitulaires que dans les conciles les décrets qui défendaient aux prêtres d'habiter avec des personnes du sexe; ils ne pouvaient avoir chez eux que leurs mères, leurs sœurs ou des personnes qui ne donnaient lieu à aucun soupçon; mais il n'est fait aucune mention du mariage dans ces lois, et tout porte à croire que jusqu'à la lin du neuvième siècle, il n'y eut pas de prêtres mariés en France. Le pape Nicolas I adressa à Adon , archevêque de A'ionne, dos reproches sévères de ce qu'il avait permis à un sous-diacre de se marier. Le premier exemple d'un prêtre qui voulait se marier formellement, se présenta en 894 dans le diocèse de Châlons, et ce cas parut tellement extraordinaire à l'évéque 3Ianciou qu'il consulta les évêques de la province de Reims pour savoir comment il devait se conduire à l'égard de cet homme. Le concile de Bourges de l'an 1031 ordonna à tous ceux qui à l'avenir seraient ordonnés sous-diacres de promettre, en présence de l'évéque, do n'avoir ni femme ni

concubine, et de se séparer de leurs femmes, dans le cas qu'ils fussent déjà mariés. Mais vers le même temps, on ne se faisait aucun scrupule de violer à cet égard les lois ecclésiastiques en Normandie et en Bretagne. Depuis l'arrivée de RoUon en Normandie, les Normands, quoique grossiers et ignorants, étaient insensiblement parvenus à s'introduire dans le clergé; quoique prêtres , ils continuèrent de porter les armes et de mener une vie mondaine; ils avaient des femmes ou des concubines, et comme leurs prélats leur en donnaient l'exemple, comme nonseulement Robert, archevêque de Rouen, dont nous venons de parler, mais aussi son successeur Manger s'étaient publiquement mariés, les prêtres de la campagne, ainsi que les chanoines ne tirent aucune diiîiculté de contracter la même union. A la même époque (1034) , Orscand, évêque de Quimpcr en Bretagne, se maria, et Sigefroi, évêque du Mans, qui avail obtenu son évêché en échange de quelques terres, entretint publiquement une concubine.

Déjà l'on lit des tentatives pour rendre héréditaires les bénéfices ecclésiastiques ; certains évêques commencèrent à donner en dota leurs lilies des terres de leurs évêchés, et la simonie qui, de jour en jour, faisait de plus grands progrès, fut dans un rapport intime avec ce scandale public. Des ducs et des comtes trafiquèrent ouvertement des évêchés et des abbayes qui étaient situés dans leurs domaines ; ils les prodiguaient à leurs parents ou les cédaient au plus offrant. Il arriva qu'on vendit un évêché pendant que l'évêque légitime vivait encore; un gentilhomme en légua un autre à sa femme. Outre la simonie eS l'incontinence du clergé, on eut encore à lutter contre le plus terrible de tous les fléaux, l'anarchie, la guerre de tous contre tous, à laquelle les évêques cherchèrent à mettre des bornes au moyen de la trêve de Dieu. Parmi les quatre-vingts conciles qui se tinrent en France pendant le onzième siècle , la plupart s'efforcèrent de remédier à ces trois principaux abus.

Malgré ces calamités , les écoles des églises cathédrales se maintinrent encore , et celles des monastères se multiplièrent

même par suite do la réforme qu'on avail introduite dans un î^rand noni])re de couvents. Fn ^rônéral, les monastères ainsi réformés étaient alors les membres les plus nobles et les plus vigoureux du corps de l'Église de France, d'ailleurs si énervé : c'étaient les j)épiiiiéres d'où sortaient l(>s évéques les plus distingués, et c'était pour un grand nombre de ces monastères un immense bienfait que d'être immédiatement soumis au Siège de Rome , puisque cette circonstance les mettait à l'abri de larbitraire des seigneurs laïques. Pendant le dixième siècle , un petit nombre d'hommes remarquables forma la chaîne qui servit à perpétuer la tradition de la doctrine de l'Église : c'étaient Remy d'Auxerre, Hucbald de Saint-Amand, le célèbre Gerbert, Abbon de Fleury, Fulbert de Chartres; ce dernier vécut jusque dans le onzième siècle, et l'école de l'église de Chartres fut , sous sa direction , la plus florissante école épiscopale de France. L'école de Reims conserva son ancienne réputation sous les auspices des disciples de Gerbert, et celle de Tours attira une foule d'élèves sous le fameux Bérenger. L'abbaye de Marmou tiers près de Tours, réformée par saint Majole de Clugny, et le monastère de Saint-Bénigne à Dijon, après que l'abbé Guillaume, qui mourut en l'an 1031, y eut introduit la réforme de Clugny, possédaient aussi des écoles célèbres. Les meilleures écoles de Normandie étaient celle de l'abbaye de Fécam, rétablie en 1001, et vers la fin de cette époque, celle du monastère du Bec dans laquelle enseignèrent Lanfranc, le plus grand théologien de son temps, et, après lui, son dis- <i})le Anselme, qui surpassa même son maître en science. Il y eut dans cette école une si grande affluence d'Allemands que W'illeram , scolasli(iue de Bamberg, qui y avait été élevé luimême, put espérer avec confiance que de cette pépinière les lumières se répandraient aussi dans sa patrie. Cette école produisit, entre autres hommes distingués, le pape Alexandre II, Guitmond, archevêque d'A>('rseet Ivon, évêque de Chartres. L'école de Paris jouissait déjà aussi d'une telle réputation qu'elle attirail des élèves de l'étranger ; tels furent saint Sta-

nislas, évèque de Cracovie, Adalhéron, évèque de Wurzbourg, Altmann, évèque de Passau et Gebhard , évèque de Salzl>ourg. La haine nationale et les relations politiques occasionnèrenf, dans l'ouest de la France, au sujet de la hiérarchie des contestations qui troublèrent pendant longtemps la paix de l'Eglise. Dès le sixième siècle , les évèques de la Bretagne, surtout ceu\ de Dol , avaient commencé à se soustraire à l'autorité métropolitaine de l'archevêque de Tours; un concile tenu à Tours en 566 avait cherché à remédier à cet abus, et la réunion de la Bretagne à la monarchie française avait eu pour résultat de réintégrer l'église de Tours dans ses droits métropolitains. Mais en l'an 847, Nomenoé, prince des Bretons, qui voulait se rendre indépendant des Français sous le rapport ecclésiastique aussi bien que sous le rapport politique , dans le but de se fairt* couronner roi, sépara de nouveau la Bretagne de la province de Tours. Il tâcha d'abord de se débarrasser des évèques qui auraient pu faire échouer son projet. Accusés de simonie , ils devaient se faire juger à Rome par le pape ; mais , comme , contre son attente, ils n'y furent point déposés, il fit assembler en 848 un concile à Goetlou près de Vannes, dans lequel il menaça sous main les accuses — c'étaient les évèques de Vannes, de Quimper, de Laon et de Dol — de les faire mourir s'ils ne s'avouaient pas coupables. Il donna ensuite leurs sièges à des hommes qui lui étaient dévoués, érigea deux nouveaux évéchés, à Tréguier et à Saint-Brieux , et déclara l'évéque de Dol métropolitain. En outre, il déposa Actard, évèque de Nantes, sans qu'il fût accusé , et se fit couronner roi par ses évèques. Après la mort de Nomenoé, Actard fut rétabli sur son siège, et le roi Salomon qui cherchait en vain à obtenir du pape le pallium en faveur de l'évéque de Dol , rendit en 866, par déférence pour le souverain pontife, les églises de Laon et de Quimper à leurs évèques légitimes, et le projet qu'il avait formé de rétablir aussi le dernier des évèques chassés par No^ menoé, doit avoir donné lieu à une conspiration qui lui coûta la vie. Cependant les évèques de Dol renouvelèrent de temps

70 HISTOIRK DE l'kGLISE.

en Icmps lourr? pretentions sur l'autorité métropolitaine. Grégoire VII paraît les avoir soutenus dans ces prétentions, puisqu'il accorda le pallium à l'évèque Even; mais il abandonna enfin la décision de cette affaire à un concile convoqué à Saintes qui déclara en 1080 que les évéques de Breta^ïne devaient se soumettre au métropolitain de Tours. 3ïais cette longue disput«' ne fut entièrement vidée que plus d'un siècle après.

Situation de l'Église en Allemagne, 888-1073.

I. Réginon, Ditiimar de MEnsEBoiRG , Adam de Buême, Lambert d' Ascii AFFENBOUKG. \yiTTicHiNDi mon. Corbej. annales {jusqu'en 937), in Meiboin. SS. rcr. Germ. 1. 1. Adelboldi vita Henrici II, in Leibnitz, SS. Brunsvic. 1. 1. AVippoms vita Conradi Salici, in Pistor. tom. III.

II. SiGisM. Galles annales ccclcsiastici Gcrmania?, tora. IV, V.

Lors du démembrement de la monarcbie française, après la déposition et la mort de Charles le Gros en 888 , les Francs orientaux, les Souabes, les Bavarois, les Tburingiens et les Saxons formèrent le royaume d'Allemagne. Ce royaume comprenait encore dans le sud-est la marche de Carinthie qui tantôt appartenait à la Bavière, tantôt en était séparée, dans l'ouest la Lotharingie qui, dans le principe , flottait entre l'Allemagne et la France, comme aussi les royaumes de Bourgogne à dater de l'an 1032. L'église de Mayence était et resta la métropole de toute l'Allemagne depuis le temps de saint Boniface. Les suffraganls de l'archevêque de Mayence étaient d'abord les évèques de Strasbourg, de Worms , de Spire , de Constance , de Coire , d'Augsbourg, d'Eichstiidt et de VVurzbourg, et leur nombre se monta à douze^ après qu'on y eut admis aussi les évéques de la Saxe, h savoir ceux de Paderborn, d'IIalberstadl, d'Hildesheim et de Verden. L'église de Cologne dont l'évéquc était destiné à être l'un des suffraganls de la métropole de Mayence sous l'épiscopat de Boniface, fut regardée dès le huitième siècle comme

métropole, et elle avait pour suffragants les évêques de Liège (antérieurement ceux de Tongres et jusqu'en 708 ceux de Maestrichl), d'UtrccIit, de Munster, de Minden et d'Osnabruck. La métropole de Treves comprenait toujours les trois évéchés de la Lorraine, de Metz , de Toul et de Verdun qui y appartenaient depuis le commencement. Les évêques de la Bavière, à savoir ceux de Sében (de Brixen depuis le dixième siècle) de Freysing , de Ratisbonnc et de Passau étaient, à dater de l'an 798, suffragants de l'archevêque de Salzbourg. A l'archevêché de Magdcbourg, fondé en 968, on réunit les évéchés de Zeitz (celui de Naumbourg depuis 1029) , de Mersebourg, de Misnie, de Havelberg et de Brandebourg. L'évêché d'Aldenbourg ( plus tard celui de Lubeck ) , dont on forma en 1052 encore deux évêchés, nommément ceux de Mecklenbourg (plus tard celui de Schvvérin) et de Ratzebourg, dépendait du siège archiépiscopal de Brème et de Hambourg. Depuis la réunion de la Bourgogne à l'Allemagne , la métropole de Besançon avec les sièges épiscopaux de Bale et de Lausanne qui en dépendaient et dont le premier faisait partie de l'Allemagne dès l'an 888, ainsi que les archevêchés de Lyon et d'Arles, furent compris dans l'Empire d'Allemagne.

Le premier concile proprement allemand qui s'assembla en 894 à Tribur près de Mayence et auquel assistèrent vingt-deux évêques, dans îe but de rétablir et d'affermir la discipline et l'autorité de l'Église, montre déjà combien le pouvoir spirituel était d'accord avec le pouvoir temporel. Du consentement du roi Arnoul qui s'y trouva avec tous les grands de son royaume, il y fut ordonné que celui qui, après avoir été excommunié par son évêque, refusait de lui faire satisfaction, serait arrêté par le comte; qu'il appartiendrait à l'évêque de terminer les contestations entre les prêtres et les laïques et que la décision de l'évêque l'emporterait sur celle du comte, dans le cas qu'ils ne fussent pas d'accord. A la demande de l'archevêque de Cologne, on priva, du consentement du pape, l'église de Brème du titre de métropole et on la réduisit à un simple évêché soumis à

Cologne, mais le pape Sergiiis III la rélablil en 911 dans ses anciens droits.

Arnoul étant mort en 899 et son lils Louis qui n'avait que six ans, avant été élu à sa place, les Hongrois commencèrent à envahir et à ravager l'Allemagne, et cette contrée afl'aiblic et houlevcrsée dans son intérieur depuis qu'on était parvenu h convertir insensiblement toutes les propriétés en bénéfices et à forcer les propriétaires sans défense à servir leurs seigneurs comme vassaux liges, fut en proie à une anarchie contre laquelle le clergé ne put se défendre ni lui-même ni les autres; car il lui manquait cette union et cet accord qu'il ne pouvait trouver qu'en suuissant étroitement à son centre, le Siège de Rome, et malheureusement celui-ci était alors le jouet de misérables factions. Cependant c'était le premier prélat de l'Allemagne, Uatton, archevêque de Mayence, qui, de concert avec le duc de Saxe, administrait l'Empire. Il paraît que c'est à lui particulièrement que Conrad, duc de Franconie, fut redevable de la couronne après la mort du roi Louis. 3Iais l'Allemagne et l'église d'Allemagne étaient alors sur le point d'être réduites au même état dans lequel se trouvaient la France et son église: Otbert, évêque de Strasbourg, fut assassiné en 913; on arracha les yeux à Einhard , évêque de Spire , et Salomon , évêque de Constance, fut fait prisonnier par Erchanger et Berthold , comtes de Souabe. Arnoul, duc de Bavière, disposait arbitrairement des évôchés de ce pays ; heureusement qu'après la mort de Conrad, arrivée en 918, la famille énergique et prudente des ducs de Saxe occupa le trône d'Allemagne et qu'elle sut soustraire l'église d'Allemagne au sort de l'église de France. Encore en l'an 91G on tint à Altheim un concile, présidé par le légat du pape et ayant pour objet la réforme des principaux abus qui s'étaient glissés dans l'Eglise; mais les évêques du nord de l'Allemagne ne s'y rendirent pas.

Sous la bienfaisante administration de Henri I (919-93G), l'église d'Allemagne se rétablit insensiblement; il n'y eut que les évêchés de Bavière qui eussent à souffrir du despotisme du

duc Arnoul , car Henri avait été obligé de lui accorder, pour prix de sa soumission , le droit d'en disposer librement , et il prodiguait leurs biens à ses vassaux. Mais aucun duc allemand n'obtint plus jamais une semblable prérogative, et sous le règne d'Otlon I (936-973), qui se distinguait par sa prudence, par sa fermeté et par sa piété, et qui, par la victoire qu'il remporta sur les bords du Lech , arrêta pour toujours les ravages des Hongrois, l'église d'Allemagne se trouva dans une situation tellement florissante qu'elle éclipsa les églises de tous les autres pays. Tout au commencement du règne d'Olton I, Gérard, évéque de Passau, fit au pape Léon VH une peinture si vive de la corruption des mœurs et des abus qui s'étaient introduits dans l'église d'Allemagne, que le pape le renvoya en qualité de légat, en lui donnant de grands pouvoirs à l'effet d'y rétablir la discipline et qu'il engagea les évéques d'Allemagne à lui obéir et à l'aider en toutes choses. Il paraît que, dans la suite, on n'eut plus besoin de recourir à cette autorité extraordinaire, et la légation que le pape donna à Brunon, archevêque de Cologne, n'avait pour objet que la réforme de quelques monastères. Ce même Brunon, frère du roi, avant d'être élevé sur le siège de Cologne, avait été archichapelain du clergé de la cour, et y dirigeait l'éducation de plusieurs jeunes ecclésiastiques distingués, parmi lequels Otton choisissait souvent les évêques et les abbés de son royaume ; car la nomination aux évêchés appartenait en général au roi, et c'est par une mesure exceptionnelle que sur la demande del'évêquePoppon, il accorda la liberté de l'élection au chapitre de la cathédrale de Wurzbourg. Mais Otton compensa la perte de cette liberté par la délicatesse de conscience avec laquelle il choisissait les évêques ; de là le grand nombre de prélats éminents qu'on remarque à cette époque. Des hommes, tels que saint Ulric, évêque d'Augsbourg , et l'archevêque Brunon qui était en même temps duc de Lotharingie, étaient, sous le rapport temporel aussi bien que sous le rapport spirituel , les pères et les prolecteurs de leur peuple. Otton donna à l'archevêché de Magdebourg, dont il est

HIST. DE l'ÉGUSE. -T. II. 4

i^ UISTOIRK DE L EGLISE.

le londak'ur, un excellent prélat dans la personne d'Adalbert, et Frédéiie, ar«hevèque de Mayence, fut aussi le modèle de son clergé malgré ses principes é(juivoques sous le rapport politique. Les plus florissants des monastères étaient l'abbave de Corbie, qui possédait l'historien Wittekind, et surtout celle de Saint-Gai, où Notker traduisit les Psaumes en allemand, et où s'était retiré Ekkehard, à qui Otton confia l'éducation de son (ils Otton II. La constitution et l'état prospère de l'Église exercèrent une influence salutaire sur le développement de la vie sociale, et de nombreuses cités s'élevèrent comme par enchantement sous l'égide de l'épiscopat.

Gérard , évéque de Passau, en engageant le pape Léon VII à lui conférer la dignité de métropolitain de Lorch, opé-ra un changement notable dans la hiérarchie de l'église d'Allemagne. Hérold , archevêque de Salzbourg , mit tout en œuvre pour l'empêcher d'empiéter ainsi sur ses droits et sur son diocèse, et en l'an 947, le pape Agapet termina le diflérend de manière qu'il donna le sud et l'ouest de la Pannonie à l'archevêque de Salzbourg, et l'est de cette contrée y compris la 3Ioravie à l'évêque Gérard qui devait flxer sa résidence à Lorch , le pape n'ayant pas l'intention d'ériger une nouvelle métropole , mais seulement de rétablir l'ancienne. Mais Adalbert, successeur de Gérard, paraît déjà avoir renoncé à la restitution de l'église de Lorch qui était exposée aux ravages des Hongrois et s'être contenté de celle de Passau. Il est vrai que le pape IJenoîl VI accorda en 973 à Frédéric, archevêque de Salzbourg, la |X)9session exclusive de celte dignité dans le Noricjue et la Pannonie, c'est-h-dire dans la Bavière et l'Autriche; mais Pilgrin de Passau , ayant ftiit connaître au pape Benoît VII combien il s'était donné de peines pour propager la Foi parmi les Magyares, obtint de nouveau en 975 le pallium en qualité de métropolitain de Lorch.

Sous les deux Otton, le (ils et le petit-fils d'Otlon le Grand , qui succédèrent à ce prince, la plupart des évêques d'AlIcmagn(> qui, depuis cette époque, commencèrent à être plus

fréquemment élus , étaient des hommes capables et dignes des hautes fonctions qu'ils étaient appelés à remplir. Ceux qui se distinguaient le plus par leurs éniinentes qualités étaient saint Wolfgang de Ratisbonne, saint-Gérard , évêque de Toul , saint Conrad, évêque de Constance, qui se rendit trois fois en Palestine , Pilgrin , évêque de Passau , et Bernouard , évêque d'Hildesheim. Ce dernier eut au sujet du monastère de Gandersheim une contestation avec le puissant Yilligise qui , étant le fils d'un simple charpentier, avait été élevé, au grand étonnement de tout le monde, sur le siège archiépiscopal de Maycnce, tandis que la plupart des évêchés des environs étaient occupés par des fils de ducs et de comtes. Ce fut Sophie, sœur de l'empereur Otton, qui donna lieu à cette contestation. Ne voulant recevoir le voile que des mains d'un archevêque, elle engagea Villigise à s'attribuer la juridiction sur le monastère de Gandersheim, dépendant de l'évêché d'Hildesheim. Tandis que Bernouard soumettait cette affaire au pape et à l'empereur à Rome, Villigise se fit attribuer la juridiction sur ce monastère par une assemblée qu'il tint à Gandersheim et qui était entièrement à sa dévotion. Cependant le concile de Rome se prononça en faveur ^ie Bernouard, et le légat Frédéric, cardinalprêtre de l'Église romaine, convonqua en 1001 un concile à Polden que Villigise quitta tout à coup , après y avoir parlé avec une arrogance insupportable : ce qui lui attira une suspension de la part du légat. Ce fut en vain que le pape et l'empereur invitèrent les évêques d'Allemagne qui , de même que les princes séculiers, étaient mécontents de la longue absence d'Otton et de l'aversion qu'il avait pour l'Allemagne, à se rendre à Rome; ils refusèrent de le faire; deux conciles qu'on «onvoqua l'un à Franckfort et l'autre à Todi en Italie ne terminèrent point le différend. Otton III vint à mourir sur ces entrefaites , et ce ne fut qu'en l'an 1007 que , sous la médiation de Henri II, cette affaire s'arrangea en ce sens que Villigise renonça formellement à ses prétentions. Les archevêques de Mayence ayant de nouveau élevé des prétentions à ce sujet, le

7(i HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

«•oncile (jui se tint à Fraiikforl encore en liin 1027 reconnu! les droits de l'évèquc d'Hildesheim sur le monastère de Gandersheini.

Ifcnri II, qui était particulièrement redevable aux évêques (le la victoire qu'il avait remportée sur les prétendantsà la couronne, fit un acte de justice en rétablissant l'évèché de Mersebourg. Pour satisfaire à l'anibilion de l'évèque Gieseler, qui du siège de Mersebourg avait passé au siège archiépiscopal de 3Iagdebourg, on supprima en 081 l'évèché de Mersebourg, douze ans après sa fondation, et on le réunit en grande partie à l'église de 3Iagdebourg. Déjà le pape Grégoire Y, de concert avec Otton III, avait, dans un concile tenu à Rome en 998, ordonné le rétablissement de l'évèché de Mersebourg; mais Gieseler avait réussi à éluder celte mesure. Après sa mort, arrivée en 1004, Henri éleva sur le siège de Magdebourg Tagmon, prêtre de Ratisbonne; celui-ci et les évèques de Misnie et de Zeitz renoncèrent aux portions du diocèse de Mersebourg qui avaient été réunies à leurs églises, en sorte que cet évêché fut rétabli et donné au chapelain Wigbert. L'érection d'un nouvel évèché à Bamberg éprouva plus do diflicultés; le pieux Henri prit ce projet tellement à cœur qu'au concile de Frankfort tenu en 1006, il lit ce qu'aucun roi d'Allemagne n'avait jamais fait avant lui : à plusieurs reprises différentes, il se prosterna devant l'assemblée des évèques, les priant d'exaucer ses vœux, bien que Henri, évèque de Wurzbourg, du diocèse duquel Ramberg faisait partie, s'opposât à cette érection par l'entremise de son chapelain. Mais celui-ci cédant aux représentations de l'évèque d'Halberstadt et de l'archevêque de Cologne, se désista de ses droits. Le pape Jean XVIII confirma la fondation du nouvel évèché, et dans un nombreux concile (jui se tint de nouveau à Frankfort el auquel assistèrent aussi les archevêques Bourguignons de LM)n et de Tarantaise, l'acte de fondation fut signé par tous les prélats présents, et l'on sacra en même temps évèque de Bamberg Fberhard de Villigise, chancelier du roi.

Par esprit de piété et parce qu'il regardait les évêques comme les plus fermes appuis de son trône, Henri s'abandonna entièrement au clergé. Les évéques et les abbés étaient ses compagnons, ses conseillers ordinaires; ils devaient même conduire ses armées, et c'est pour cette raison qu'il leur fit plusieurs donations et leur accorda de grandes immunités. Ce fut lui qui le premier donna aux évéques des comtés tout entiers, sans doute aussi parce que, par ce surcroît de puissance, il voulait mettre les princes ecclésiastiques en état de maintenir l'équilibre à l'égard des princes séculiers dont plusieurs lui étaient hostiles et dont quelques-uns même cherchaient à se révolter contre lui. Toutefois, ce n'est pas aux donations du roi seules qu'il faut attribuer les grandes richesses des évéchés d'Allemagne; les rois étaient dans l'habitude de confler les églises pauvres à des évéques qui appartenaient à des familles opulentes et qui consacraient ordinairement leur fortune à leurs diocèses. C'est ainsi que Henri confia l'évêché de Paderborn, qui alors était encore pauvre, au riche Meinwerk; Ansfroi, en devenant évéque d'Utrecht, apporta cinq seigneuries considérables comme dot à cette église, et Baldéric H, évéque de Liège, donna à son diocèse le comté de Loos qui lui appartenait. L'école de la cathédrale de Liège qui fleurit par les soins du célèbre évéque Notker, mort en 1008, qui se distingua par une ardeur incroyable à orner sa ville épiscopale d'églises magnifiques, était une pépinière d'évèques pour toute l'Allemagne. Si, dans la nomination des évéques, Henri H agit parfois arbitrairement et s'il annula sans nécessité quelques élections d'évèques, il ne se permit cependant jamais de nommer des hommes indignes, et l'épiscopat allemand continua à compter dans son sein un grand nombre de prélats distingués par la science et par la piété , tels que Libentius de Brème , Rethar et Meinwerk de Paderborn , Adalbéron de Metz , Eidon de Misnie, saint Wolbodon de Liège, Burchard de Worms, Dithmar de Mersebourg, le meilleur historien d'Allemagne avant Lambert, A dater du milieu du dixième siècle, on n'as-

semblait pas souvent de grands conciles, car les diètes, avec lesquelles ils ne foiinaient , dans le principe, qu'une seule et même assemblée, étaient rarement aussi convoquées, et, sous le rètïne de Henri , elles étaient tombées entièrement en désuétude. Les conciles avaient, la plupart du temps, un but déterminé, comme l'érection de lévéché de Bamberg ou le mariage illégitime d'un souverain, ou les contestations (jui s'élevaient au sujet de la juridiction desévêques. Il paraît que, sous le règne de Henri, le concile qui se tint en 1022 à Séligcnstadt fut le seul qui s'occupât de régler la discipline ecclésiastique. Les svnodes dont Burchard de Worms nous a conservé la forme, étaient sans doute plus fréquents.

La dynastie de Saxe s'étant éteinte à la mort de Henri II, la prudence et l'union des évéques surent préserver l'Empire, qui d'ailleurs était déjà trop divisé par les grands duchés, de l'anarchie et de la guerre civile auxquelles l'ambition et l'égoïsme des princes séculiers auraient pu facilement donner lieu. Par leur entremise, on élut tout d'une voix le prince le plus digne de la couronne, Conrad l'Ancien , duc de Franconie. Il ternit sa gloire par la simonie, à laquelle il se laissa quelquefois entraîner par le manque d'argent, n'ayant qu'un mince patrimoine. Il vendit pour une forte somme d'argent lévéché de Baie à un prêtre nommé Ldalric, et de la même manière, Reginald, prêtre de Cologne, obtint de lui l'évêché de Liège. Cependant il eut, au bout de trois ans, un remords de conscience : il alla à Rome et déposa sa crosse aux pieds du pape ; toutefois le pape le rétablit sur son siège sous la condition qu'il expierait ses péchés par de nombreuses aumônes et par une fondation pieuse. Dans la suite, Conrad Ht lui-même vœu de ne plus commettre simonie, et quoiqu'il ne s'en acquittât pas ponctuellement, il ne confia en général les sièges èpiscopaux de l'Allemagne qu'à des hommes distingués, tels que saint Poppon, abbé de Slavelo, qu'il voulut pour ainsi dire forcer à accepter l'évêché de Strasbourg, Héginbald , evecjue de Spire, le savant Bruno de Wurzbourg, saint Bardon, ar-

chevêque de Mayence. qui, comme abbé d'Hersfeld , jouissait d'une telle considération qu'en sa faveur on n'eut aucun égard à l'ancienne prérogative de l'abbaye de Fulde de donner alternativement un arcbevéque à l'église de Mayence. Nommés par Henri II , saint Godehard , évéque d'Hildeshcim et Unwan de Brème florissaient du temps de Conrad : l'un se lit remarquer par son esprit prophétique et par la discipline exemplaire qu'il lit observer dans son diocèse, et l'autre par son zèle infatigable à propager la Foi dans la Scandinavie et par les liaisons intimes qu'il eut avec quelques souverains du Nord et avec quelques princes Slavons.

Henri IH (1038-1056) est comparable à Charlemagne en ce sens qu'après avoir été forcé par les circonstances de se mêler sérieusement des affaires ecclésiastiques, il travailla avec tant de sagesse et de droiture au bien-être de l'Église qu'il s'attira les bénédictions de ses contemporains et de la postérité. Aussi n'eut-il rien plus à cœur que de maintenir la discipline et de réformer l'Église en Allemagne. Reconnaissant la faute de son père, il avertit les évêqucs de se mettre en garde contre la simonie qui déjà commençait à régner çà et là et qu'il regardait avec raison comme le plus grand fléau. Pierre Damien dit à ce sujet qu'après Dieu ce fut Henri III qui trancha les têtes de cette hydre. Quant à la nomination des évêques, il se montra encore plus délicat qu'aucun de ses prédécesseurs, et il eut raison de choisir dans son episcopal, qui était alors le plus respectable de toute la chrétienté, les prélats qu'il éleva sur le siège pontifical. L'église la plus remarquable de cette époque était celle d'Eichstaedt qui donna presque en même temps à Rome le pape Victor II, à Aquilée le patriarche Gotebald et à Ravenne l'archevêque Gebhard , et qui , dans le cours de ce siècle, fournit encore six évêques à l'Italie et trois à l'Allemagne. Luitpold , archevêque de Mayence, fut aussi un des principaux ornements de l'église d'Allemagne , et un auteur contemporain *

' Gozechini cpist. ap. Mabillon Analect. p. 444.

le représente lui et l'empereur comme les deux grandes lumières de l'Église à cette époque; il dil (|ue Dieu les appela trop tôt à lui et que leur mort lut une vérilahle perle pour la religion, pour la justice, pour la civilisation et pour les bonnes mœurs.

Aussitôt qu'après avoir mis fin au schisme, Henri eut rendu au Siège apostolique son ancien éclat et son ancienne dignité, l'autorité de Rome dut insensiMcmenl reprendre sur l(^s alîaires ecclésiastiques de l'Allemagne l'ascendant qu'elle était en droit d'exercer. Di\jà l'è^éque di> Liège Wazon, honune eminent en doctrine et en piété, indiqua avec justesse à l'empereur le rapport qui existait entre lui, le pape et les prélats d'Allemagne, en disant : « Au pape nous devons prêter olx'-issance, et à vous le serment de fidélité. » Léon IX se rendit aussi en 1049 de France en Allemagne et tint, en présence de l'empereur, un concile de quarante èvèques à 3Iayence, dans lequel on prit les mêmes décisions qu'au concile de Reiras. Le pape se trouvant de nouveau en Allemagne, donna h Worms un grand exemple de modération et de douceur, en réintégrant dans ses fonctions, sur la demande de l'archevêque Luitpold, un diacre qu'il avait dégradé pour lui avoir désobéi ; mais pour ce qui regardait la simonie, lui et ses successeurs furent inexorables. Ce mal qui était la source de tousles autres abus, fut poussé jusqu'à l'excès, après la mort prématurée de Henri HL Pendant la longue minorité de son fils, les hommes vertueux qui, sous les deux empereurs précédents, avaient été élevés sur les sièges épiscopaux, étant venus à mourir, d'autres s'emparèrent de leurs places par l'intrigue, par la faveur, par la corruption. Bientôt l'église d'Allemagne se déshonora par des scandales et des crimes de toute espèce. Même le pieux Annon, archevêque de Cologne, abusa de son pouvoir pour imposer à l'église de Trêves son neveu Cunon comme archevêque, et le résultat en fut que celui-ci fut cruellement mis à mort. Hozilon, èvêque d'Hildesheim , transforma en 10G3, pour une misérable dispute au sujet de la prééminence, l'église de Goslar en un champ de bataille et pro-

voqua même au carnage. Un jeune homme sans expérience , nommé Henri , fut élevé sur le siège de Spire, parce qu'il avait été l'ami d'enfance du prince royal; Hermann, vice-chanoine de Mayence, se lit acheter l'évêché de Bamberg par ses parents, et l'abbé Rudbertde Bamberg, surnommé le Boursier, acheta l'abbaye de Reichenau des courtisans de Henri. Le schisme de Cadaloùs , auquel l'arrogance des Allemands et la corruption des évoques de Lombardie donnèrent naissance, fut aussi, comme Pierre Damien s'en plaignit en 1067, nourri et protégé par les courtisans et les conseillers du roi. Adalbert, archevêque de Brème, qui a^ait gagné la confiance du jeune roi et qui ne se faisait aucun scrupule de la mettre à profit pour luimême et pour d'autres , fut celui qui exerça la plus funeste influence. Ce prélat, plein d'esprit et distingué sous plus d'un rapport, mais vain et ambitieux, prodigue à la fois et avide, cherchait à se former un patriarcat dans le Nord, et avait déjà antérieurement disposé des évêchés à son gré. S'étant étroitement uni au comte Werner, autre favori du roi, ils firent l'un et l'autre un honteux trafic des évêchés et des abbayes. Ils déclarèrent que les biens des abbayes appartenaient à la couronne et que le roi pouvait en disposer librement; c'est ainsi que, pour se concilier les bonnes grâces des seigneurs laïques et ecclésiastiques ou pour leur imposer silence, on leur donna les monastères les plus célèbres et les plus riches, tels que ceux de Séligenstadt, de Corbie, de Kempten, d'Altaich, de Malmedy, de Stavelo, de Lauresheim : c'était par grâce spéciale quon n'enleva que quelques biens à d'autres monastères. Il arriva de là que tandis qu'en France les monastères, c'est-à-dire les meilleurs séminaires et établissements d'instruction pour le clergé, se purifiaient, se perfectionnaient et s'augmentaient, ils dégénéraient ou tombaient même en ruine en Allemagne. Un essai que fit Aruion de réformer le monastère de Saalfeld en y faisant venir des moines étrangers, répandit dans les monastères voisins une telle panique que les moines se sauvèrent en foule. Le clergé séculier n'était pas dans un état plus favo-

82 IllSTOIUR DK l'kGLISK.

rablo; les évoques intrus qui avaient obtenu leur dignité au moyen de la simonie, ne se faisaient aucun scrupule d'y avoir recours encore, et en l'an 1070, le pape adressa aux prélats d'Allemagne des reproches amers de ce qu'ils traliquaienl des ordres sacrés, en les conférant à tous ceux qui les payaient, sans le moindre égard pour leur capacité, ni pour leur moralité. De celte façon , les rangs du clergé d'Allemagne se remplirent d'une foule d'hommes grossiers, ignorants et sans délicatesse qui regardaient l'état ecclésiastique comme un métier et qui naturellement ne se sentaient pas disposés à garder la continence prescrite par l'Eglise. Les évoques, s'occupant exclusivement à cette époque d'affaires temporelles, des intérêts de l'état et de leurs projets d'agrandissement, ou étant eux-mêmes sans moralité, craignant en partie aussi de s'engager dans une misérable lutte dont ils ne prévoyaient pas la fin, laissèrent le mal s'enraciner de toutes parts, et sur la fin de cette époque, un grand nombre de prêtres séculiers étaient mariés ou vivaient dans un concubinage scandaleux. Il est difficile, du reste, de préciser l'époqui' à laquelle les prêtres commencèrent à se marier en Allemagne. Déjà saint Bonifiice y trouva des clercs mariés auxquels il prêcha la continence ou qu'il chercha à éloigner. Sous les premiers Carlovingiens, l'Eglise avait assez d'autorité pour maintenir les lois ecclésiastiques, et réta})lissement ou le rétablissement de la Règle monastique facilita aux évéques l'exercice de leurs fonctions à cet égard ; car la partie la plus influente et la plus im[)ortante du clergé était par son genre de vie même à l'abri de la tentation de s'unir aux personnes du sexe, et l'exemple des moines, dont un si grand nombre gardaient la plus exacte continence dans les monastères, (hîvait nécessairement influer aussi sur le clergé séculier. Mais sur la fin du neuvième siècle, les liens de la discipline ecclésiastique commencèrent aussi à se relâcher au milii'U de la confusion générale. Déjà le pape Léon VII, dans la Iclire qu'il adressa en 1)37 aux évêques d'Allemagne», leur rappelle les as-ciens canons qui défendent aux prêtres le ma-

TROISIÈME ÉPOQUE. — ClIAP. V. 83

riage et le concubioage, et le concile qui se tint en l'an 950 à Augsbourg, se vit déjà obligé de renouveler la loi qui défendait à tous les clercs de se marier ou d'user de leurs femmes, sous peine de déposition. Depuis cette époque jusque vers le milieu du siècle suivant, on fait à peine mention de cette affaire. La lettre qu'Llric, évéque d'Augsbourg, doit avoir écrite en faveur du mariage des prêtres à un certain pape Nicolas , est une imposture manifeste , absurde , puérile , que les clercs mariés firent circuler sur la lin du onzième siècle. Dans un concile tenu à Mayence en 1049, on porta aussi contre le mariage des prêtres un décret qui cependant paraît être resté sans effet. Cet abus devint bientôt tellement grave qu'on fut obligé de recourir à d'autres moyens qu'à la simple remise en vigueur des anciennes ordonnances à cet égard. Cet abus qui opposait en même temps des obstaclj^s insurmontables à toute espèce de réforme, résidait particulièrement aussi en Allemagne dans cette classe de prêtres qui , se composant des chapelains et autres ecclésiastiques attachés au service des seigneurs laïques , ainsi que des tenanciers des fiefs ecclésiastiques que leurs seigneurs traitaient comme des vassaux, était à la faveur de ce patronage pour ainsi dire entièrement indépendante de l'autorité des évêques, et les prêtres, dans leur ignorance et leur dégradation morale, avaient perdu tout sentiment de dignité et de convenance. Ces hommes se mariaient comme lK)n leur semblait, ou bien ils entretenaient des concubines. Leur exemple fut d'autant plus contagieux pour le reste du clergé qu'à cette époque les monastères tombèrent de plus en plus en ruine, et que les chanoines des églises cathédrales cl collégiales qu'on avait en grande partie supprimées, saisirent cette occasion pour s'affranchir de la continence aussi bien que des autres obligations que leur imposait leur Règle.

Ainsi l'église d'Allemagne présentait à la fin de cette époque un tissu, difficile à démêler, d'arbitraire, d'abus, de corruption et de profanation de ce qu'il y a de plus sacré. En voulant défaire ce tissu ou plutôt le déchirer par des mesures

84 IIISTOIUE DK l'kGLISE. •

('norgiqucs cl eflicaccs, on devait nécessairement causer un terrible bouleversement géiiérijl diuis toutes les classes de la société et allumer un incendie dont nul mortel ne pouvait ]>ré\oir l'issue,

Situation de l'Église en Italie. Les Patarins.

Attoms Ep. Vcrcellens. de prcssuris ecclcsiaslicis libri III, in ejus opp. cd. com. de Buronzo, Venet. 1768. fol. Ratiieiui op. A'croncns. opera, cur. P. cl Hier. Uallcriniis. Veronœ 1765. fol. Ar.nclpui Mediolanens. gesta Mediolancnsium et Landclphi senioris historia Mediolancnsis, in Muratori Ser. rer. Ital. t. IV. Iîomzoms Sulrienz. cp. liber ad amicum, in Ocfele ScripU. rorum Boicar. t. II. B. A>drejî vita s. Arialdi et Landulphi (?) vita s. Arialdi, in Piiricelli de ss. marlyribus Arialdo cl Herlcnibaldo. Mcdiolan. 1657. fol. Patri Da— MiAM cpistolaruin libri A III, cd. Cat-tani, Paris, KJIO. '♦.

Dans les derniers temps de la domination des Lombards , l'histoire de l'église de l'Italie septentrionale et méridionale est pleine de ténèbres. On voit par les noms propres que , depuis Luitprand, le haut clergé y était presque entièrement composé de Lombards. Depuis l'extinction de l'Arianisme, la nation était devenue plus foncièrement religieuse. On fonda et l'on dota richement un grand nombre d'églises et de monastères; Anselme, duc de Frioul , et beau-frère du roi Aistulphe, fut lui-même le fondateur et le premier abbé du célèbre monastère de Nonantula dans le Modénois , et il doit avoir eu sous sa direction 11 44 moines dispersés dans dilTérents couvents. Luitprand , qui se donnait le litre de roi catholique , conlirma dans ses lois les décrets des difl'érenls conciles et y prit sous sa protection les fondations pieuses, nommément les h('»pilaux. Mais, sur la lin de la domination des Lombards en Italie, l'tglise commença à se trouver dans une situation fâcheuse, et Paul Warnefried, historien de celle nation, se plaint de ce que, de

son temps, l'église de Saint-Jean de Monza, qui autrefois attirait un si grand concours de fidèles, était pour ainsi dire abandonnée, étant desservie par des prêtres concubinaires et simoniaques. Ce qui prouve encore l'état déplorable de l'église d'Italie, c'est l'histoire d'un moine qui demeurait dans les environs de Brescia et qui , en l'an 790, annonça au peuple qu'à cause de la corruption des moines on était sur le point de voir la lin du monde. S'étant fait passer pour prophète, il eut bientôt un grand nombre de partisans qu'il partagea en chœurs d'anges sous la conduite de plusieurs archanges, et après avoir traité les moines avec la plus grande cruauté , il fut arrêté et mis à mort à Brescia ',

Sous la domination des Francs , l'église d'Italie jouissait dt« mêmes droits que les autres parties de l'Empire. Les évêques devinrent riches et puissants ; l'immunité de leurs biens leur procura un grand nombre de vassaux qui se mirent sous leur protection ; ils occupèrent les premières places dans les diètes et participèrent à toutes les affaires politiques, eu les dirigeant souvent à leur gré. Insensiblement ils se mirent eu possession de l'autorité temporelle de leurs villes épiscopales. Le premier qui atteignit ce but fut Nothing, évêque de Brescia, que l'empereur nomma aussi comte de Brescia en 851 ; toutefois , la prérogative de comte ne fut accordée qu'à quelques-uns, et non à tous les successeurs de Nothing. Plusieurs évêques avaient au moins le droit d'empêcher les commissaires du roi d'exercer la justice dans leurs villes sans leur consentement. En général, les rois de la dynastie Carlovingienne augmentèrent la puissance de l'Eglise en Italie par toutes sortes de moyens. Sous les rois Louis I, Bernard et Lothaire, Adalhard, abbé de Corbie, et son frère le moine Wala eurent pour ainsi dire toute la direction des affaires de l'État ; dans l'absence des rois, ils administraient le royaume. Les commissaires royaux étaient la plupart du temps des évêques ou des abbés , et lorsque le roi rendait la justice, les évêques et les prêtres lui servaient ordinairement

' Rinoi.Fi NoTARii historia lerum Brix. p. 17.

d'assesseurs. Ajoutez à cela que, sous la domination des Carlovingiens, on aliénait moins souvent en «jénéral les biens des églises et des monastères et (juon conliait moins souvent les abbayes à des abbés laïques. Deux conciles nationaux qui se tinrent à Pavie en 850 et 855, rédigèrent une série de canons propres à réformer la discipline ecclésiastique.

A cette époque, l'épiscopat d'Italie s'attacha étroitement au Siège de Rome et eut par cela même plus de consistance et plus d'influence; il n'y eut que les archevêques de Ravenne qui renouvelèrent de temps en temps leur opposition contre Rome. Dès l'an 708, l'archevêque Félix refusa, lors de sa consécration, de prêter le serment d'obéissance au Siég<' apostolique, en signant un acte authentique semblable au formulaire contenu dans \e Liber diurnus; mais il remplit cette obligation à son retour de la captivité dans laquelle il avait été retenu en Grèce. Il s'éleva de nouvelles contestations au moment où Sergius, qui était un laïque marié , fut élevé en 750 sur le siège archiépiscopal ; le pape Etienne II le manda à Rome en le menaçant de le déposer ; mais Sergius se justifia en disant que son épouse s'était faite diaconesse et que le pape précédent avait connu son étal en le sacrant. La donation de l'Exarchat qu'on lit ensuite au Siège de Rome , donna lieu à des dissensions d'une autre nature. L'archevêque Léon s'opposa de toutes ses forces à l'établisseraent du gouvernement papal dans les villes de l'Exarchat; il se rendit lui-même à la cour de Charlemagne, et, à son retour, il prétendit que le roi lui avait donné ces villes et il fit en sorte que le pape ne conserva que la Pentapole depuis Rimini jusqu'à Gubbio et que toutes les autres villes lui furent soumises. Le pape xVdrien s'adn'ssa plusieurs fois à Charlemagne à ce sujet ; on ignore quelle fut l'issue de cette affaire ; quoi qu'il en soit, il paraît qu'il entrait dans la politique de l'empereur de ne pas s'opposer sérieusement aux prétentions de l'archevêque de Ravenne, convaincu qu'il était que sans l'Exarchat la puissance temporelle du [)ape était déjà assez considérable. Le violent archevêque Jean (850-878) fut celui qui s'opposa aux papes

avec le plus d'opiniâtreté , et il paraît que , sur ces entrefaites, les archevêques de Ravenne s'étaient emparés de nouveau de l'Exarchat. Ce prélat maltraita même les habitants de la Pentapole ; il imposa un tribut aux évêques de ce pays et les dépouilla de leurs églises paroissiales et de leurs monastères. Ce fut en vain que le pape l'appela trois fois à Rome a lin de s'y justifier devant un concile. A la demande des habitants de Ravenne, Nicolas se rendit lui-même dans cette ville et lit restituer les biens à tous ceux qui en avaient été dépouillés par Jean ou par son frère. Cependant l'archevêque voyant que l'empereur ne le soutenait plus dans son opposition contre le pape , se présenta devant le concile de Rome et y promit solennellement de se rendre tous les ans à Rome , de n'établir arbitrairement aucun évêque dans l'Exarchat et de renoncer à toute espèce de vexations et de confiscations. Cependant il se révolta de nouveau dans la suite, accusa le pape auprès de l'empereur et lit cause commune avec les prélats Lorrains, Gonthier et Theutgaud que le pape avait condamnés. Mais cette affaire n'eut pas d'autres suites, et plus tard les archevêques de Ravenne se trouvèrent de nouveau, à l'égard des papes, dans l'état de subordination ordinaire.

Par suite du schisme qui eut lieu parmi les évêques d'Istrie du teuq)s de la dispute au sujet des Trois Chapitres , il y eut dans le nord-est de l'Italie deux patriarcats différents , celui d'Aquiléc et celui de Grado; les catholiques nommément avaient donné le titre de patriarche à l'évêque de Grado pour l'opposer à l'évêque schismatique d'Aquilée qui se donnait le même titre. La dispute étant terminée, le patriarche d'AquilcK?, secondé par Didier, roi des Lombards, chercha, en 771, à récupérer son ancienne autorité et à enlever à l'évêque de Grado les suffragants qu'il avait dans l'Istrie. Le doge de Venise et le patriarche de Grado invoquèrent le secours du pape contre les mesures arbitraires de Didier et de ses évêques , et les exhortations d'Adrien déterminèrent d'autant plus facilement les évêques à se soumettre de nouveau à l'évêque de Grado que la

province d'islrio l'iail tombée, sur ces entrefaites, nu pouvoir de Cbarleniafïne. Cependant au concile (jui se tint en 827 à Mantoue, Maxcnce, patriarche dAquilée, parvint à son but : des députés istriens s y plaignirent de ce (jue leurs évèques, qui prêtaient déjà le serment de foi et d'hommage aux rois d'Italie , étaient obligés de prêter encore le même serment au gouvernement de Venise, toutes les fois qu'ils se rendaient à Grado pour y être sacrés , et le concile décida qu'à l'avenir tous les évê(jues d'Istrie seraient ordonnés par le patriarche d'Aquilée. En vain Vénérius de Grado adressa des réclamations à cet égard aux papes Eugène II et Grégoire IV; ils confirmèrent la décision du concile. Léon VIII accorda en 980 aux deux patriarches la préséance sur tous les métropolitains de l'Italie, et en 1050, Léon IX fixa enfin les limites entre les deux patriarcats, de manière que Grado devait être la métropole de la Vénétie et de rislrieet que le patriarcat d'Aquilée ne comprendrait plus (jue les évêchés de la Lombardie.

Durant le huitième siècle, les études ecclésiastiques étaient encore plus négligées en Italie qu'en France; toutefois le pape Adrien et Paulin d'Aquilée font exception à cet égard. Au siècle suivant, Lothaire ordonna, il est vrai, d'établir des écoles d'enseignement supérieur dans plusieurs villes d'Italie, et au concile qui se tint à Rome en 826, le pape Eugène II exigea (juon attachât à chaque église cathédrale une école pour l'interprétation de l'Ecriture sainte et qu'on établît des écoles dans les communes rurales; mais, malgré toutes ces mesures, l'Italie resta, sous le rapport des études ecclésiastiques, encore loin en arrière en comparaison de la France et même de l'Allemagne. Claude de Turin, (jui cependant ne fut point élevé en Italie, André Agnellus, biographe des archevêques de Ravcnne, le bibliothécaire Anastase, qui recueillit les vies des papes , Jean Diacre, biographe des archevêques de Naples; plus tard, dans le dixième siècle, Atton de Verceil, Rathère de Vérone, Luitprand de Crémone, écrivain satirique et mordant, qui a j)ublié une histoire de ce qui s'est passé en Europe de son

temps — ce sont là pour ainsi dire les seuls auteurs de quelque importance que l'Italie ait à citer.

A dater de l'extinction de la dynastie Carlovingienne, l'Italie ne présente plus que l'image de la discorde, de la dissolution de tous les liens , de la plus profonde corruption et de la misère, au point que la situation de la France paraît supportable à la même époque. En proie, au sud, aux mercenaires des Grecs et aux Sarrasins ; au nord , aux ravages des Magyares que les chefs de faction appelaient souvent enx-mimes à leur secours ; déchiré par la lutte sanglante et interminable , occasionnée par les prétendants au trône et par une foule de contestations particulières , ce pays semblait marcher à grands pas à une barbarie complète; mais heureusement les évèques , quoique entraînés par le tourbillon de la confusion générale, avaient encore assez de puissance et d'influence pour défendre au moins une partie des classes inférieures et pauvres contre la tyrannie des factions et pour maintenir encore en quelque sorte une ombre d'ordre public, de constitution et de justice, au moyen du poids que, par leur reconnaissance, ils jetaient chaque fois dans la balance des rois éphémères qui se succédaient sur le trône. Cependant on était menacé de perdre encore ce dernier appui , dès que les chefs de faction s'avisèrent do s'emparer des évèchés et de les donner à leurs créatures. C'est ce que lit notamment le roi Hugues (925-946) , et après lui , Bérenger : on imposa comme évèques aux églises les plus considérables des courtisans étrangers ou des fils illégitimes du souverain ; d'autre fois , on les aflerma de manière que le roi percevait la majeure partie de leurs revenus. A l'aide d'une pareille protection , Manassès , évéque d'Arles, en s'cmparaut des diocèses de Vérone , de Mantoue, de Trente et enfin de Milan, réunit cinq évêchés sous sa juridiction. Hugues abandonna les^ monastères en partie à ses femmes , en partie à ses vassaux et à ses espions. C'est ainsi que l'Église fut en proie à cette confusion, à cette anarchie que, vers l'an 950, Atton de Verceil nous dépeint dans son ouvrage sur les souffrances de l'Église et

dont nous avons un tableau plus frappant encore dans les écrits deRathère qui, persécuté de toutes les manières et ballotté entre Liège et Vérone, lut tour à tour condamné à la prison et à l'exil. Il n'était plus question d'élections libres : la fortune, la parenté, des services rendus en tait de politique, tels étaient pour ainsi dire les seuls moyens de parvenir à lépiscopat; après la mort ou le bannissement de l'évéque, on s'emparait des biens de son église; on cédait le diocèse au plus offrant, quelquefois même à un enfant. Les clercs et les laïques, les évèques et les prêtres affectaient également du mépris pour les lois canoniques. Les laïques se mettaient au-dessus de l'excommunication, parce qu'ils savaient bien que ceux qui la prononçaient en étaient frappés eux-mêmes en vertu des canons. Les prêtres du diocèse de Rathère dont plusieurs ne connaissaient pas le symbole des Apôtres, contestèrent à cet évêque tous ses droitsépiscopaux; et quand il dit qu'il est presque impossible de trouver parmi les prêtres de son temps un homme capable d'être évêque, il ne paraît nullement exagérer.

Il était naturel qu'un tel clergé fût ou marié ou concubinaire. Les prêtres prétendaient qu'ils étaient obligés de se marier, pour ne pas commettre de péchés contre nature ; le clergé inférieur et celui des campagnes s'imaginaient qu'ils ne pouvaient pas rester sans femmes par cela même qu'elles servaient en partie à leur procurer la subsistance nécessaire, et le haut clergé s'appropriait, autant que possible, les biens de l'Église, afin de pouvoir entretenir ses lils et doter ses hlles. Tous ces prêtres mariés faisaient embrasser l'état ecclésiastique à leurs lils encore en bas âge ; de sorte (jue Rathère avait raison de dire que si l'on excluait tous les enfants de clercs, on en aurait à peine assez pour servir d'enfants de chœur. Il est vrai qu'à cette époque on prit quelques mesures pour remédier à cet abus, ([ue l'évéque de Vérone parle d'une décision d'un concile de Ravenne, d'un décret de l'empereur et d'une légation du pape, ayant pour but d'obliger le clergé à garder la continence et qu'une loi d'Otton II excluait des fonctions publiques les fds de

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diacres, de prêtres et d évoques; mais il se passa encore bien du temps avant qu'on pût déraciner le mal.

Les Otton, en conliant les diocèses de l'Italie à des Allemands ou à des hommes dévoués , mais capables , sauvèrent et relevèrent l'épiscopat italien. Il est possible que ces évéques, constamment occupés à récupérer, à conserver et à augmenter les biens de leurs églises et ayant perpétuellement à lutter contre la jalousie des seigneurs laïques ou des différentes factions, contre leurs propres vassaux , et bientôt aussi contre les communes qui s'étaient élevées insensiblement, se soient peu souciés de rétablir la discipline et de réformer leur clergé; toujours est-il qu'au commencement du onzième siècle, l'épiscopat fut la première puissance de l'Italie , ayant la direction de toutes les affaires publiques. Car la base matérielle de l'Église avait, à cette époque, je ne sais quoi d'impérissable; en effet, quelque fréquentes que fussent les spoliations des meilleures possessions des évêchésetdes abbayes, ces possessions y retournaient toujours comme par une pente naturelle; les titres de propriété de l'Eglise ne tombaient pas facilement dans l'oubli ; ils résistaient à la prescription ; souvent aussi le repentir d'un mourant lui faisait restituer à l'Église les biens dont il l'avait dépouillée; et tandis que les propriétés des seigneurs laïques leur étaient personnelles et qu'au milieu de la confusion générale , de la lutte des vassaux entre eux et contre le pouvoir royal , elles passaient rarement à la troisième génération , les évéques qui , par leur dignité même, étaient beaucoup moins exposés à des malheurs et dont les destinées particulières avaient peu d'influence sur les biens de l'Eglise dont ils n'avaient que l'administration , pouvaient facilement augmenter ces possessions ou y réunir ce qui en avait été détaché. En outre, les rois se plaisaient aussi à accorder aux évéques d'Italie des prérogatives qu'ils refusaient ou qu'ils ôtaient aux seigneurs laïques qui se révoltaient contre eux : telles étaient la juridiction territoriale, le droit de battre monnaie, le droit de péage et d'autres droits régaliens. Si les évéques avaient déjà

anlôrieurcnuMil obtenu le gouvernenienldes villes épisropales, à dater du règne de Henri II, ils obtinrent encore celui de comtés tout entiers. C'est ainsi «[u'enlre autres, l'évèque de Parme, revêtu d'abord de Tautorité civile dans la ville de Parme, obtint aussi, au dixième siècle, l'administration de la dépendance de ( ette ville. Enlin , le comte de Parme étant venu à mourir sans laisser d'héritier mâle, Conrad II étendit aussi en l'an 1035 son autorité sur tous les châteaux du Parmesan, c'estfi-dire qu'il lui céda tout le comté '. Il est vrai qu'à celle époque les prélats instruits et pieux, aussi bien que les prélats mondains et ignorants se laissaient tous entraîner par le désir d'acquérir et d'augmenter les biens de leurs églises, et partant leur autorité épiscopale; mais, abstraction faite des prétentions ambitieuses et extravagantes de quelques prélats, tel entre autres, Herbert de 3Iilan , ce n'était point l'avarice ou l'ambition qui faisait naître en eux cedésir,mais bien la nécessité, l'instinct de la conservation ; car, par suite de l'impuissance de l'autorité publique, la masse des possessions territoriales et le grand nombre de vassaux et d'arrière-vassaux étaient devenus la condition nécessaire d'une existence indépendante et d'une influence durable , et sans cette large base matérielle, les évêqucs eussent été inévitablement réduits à la plus honteuse dépendance, même à l'esclavage; ils seraient devenus les instruments des seigneurs laïques qui auraient abusé de leurs fonctions sacrées pour satisfaire à leur and)ition. Dans un temps où le système féodal fut porté jusqu'au plus haut degré, le principe qui dirigeait tout le monde ne consistait pas à se procurer une liberté et une indépendance légitimes, l'égalité des droits et le libre dévelo})pemenl des facultés intellectuelles et matérielles , mais à assujettir les autres et à élever un empire de vassaux et d'arrièrevassaux sur les ruines de leur liberté et de leur indépendance L'Église eut donc une doubhî lutte à soutenir : d'abord, elle fut obligée de rompre les liens dans lescjuels les ducs , les comtes et

' AlTù Storia di Parma, II, 13.

d'autres seigneurs cherchaient à la retenir au moyen de leur puissance et des formes que leur présentait le système féodal, et eu cela elle eut les rois pour auxiliaires; mais du moment que ses anciens protecteurs et alliés, les rois, songèrent à leur tour à changer l'influence qu'ils exerçaient légitimement sur l'Église en une véritable oppression , cl à l'asservir à leurs vues politiques et même à leurs caprices, force lui fut de soutenir encore pour son émancipation cette lutte difficile. La première de ces luttes appartient aux trois derniers siècles de cette époque, et la seconde à l'époque suivante.

Tandis donc que les familles les plus puissantes de l'Italie, toujours en guerre ensemble, finissaient par se détruire les unes les autres, et leurs possessions par être démembrées, au point qu'au commencement du onzième siècle, il n'en resta plus que les marquisats de Toscane, d'Ivrée et de Vérone, les évoques avaient tellement agrandi et affermi leur puissance que le royaume d'Italie était presque entièrement sous l'inffuence d'une aristocratie ecclésiastique , et lorsqu'Adelbold , biographe de Henri II, cite les noms des princes italiens qui doivent avoir invité le roi d'Allemagne à se rendre en Italie, il nomme à côté d'un prince séculier, le marquis de Toscane, dix dignitaires ecclésiastiques, deux archevêques et huit évêques. L'exemple des princes qui, au siècle précédent, avaient aspiré au trône, leur avait montré à quoi ils devaient s'attendre de la part de ces gens , et le compétiteur de Henri , le grossier Arduin, marquis d'Ivrée, l'avait prouvé tout récemment encore , en faisant mettre h mort Pierre, évêque de Vereeil et en maltraitant de ses propres mains l'évêque de Brescia, (rest pour cette raison qu'ils s'attachèrent d'un commun accord à Henri et qu'ils furent le principal appui de la domination des rois d'Allemagne en Italie. Lorsque donc, en 1026, quelques seigneurs laïques, dans le but d'exclure Conrad II, offrirent la couronne d'Italie à Guillaume, duc d'Aquitaine, ils ne le firent que sous la condition qu'il déposerait à leur gré les évêques du pays et qu'il les remplacerait par d'autres qu'ils

'Ji HISTOIRE DH l'ÉGLISE. ^

lui désigneraient. A cette époque, le prince le plus puissant de l'Italie septenIrionaU' était l'archevêque Hérihert, profond politiqui', mais plein d'arrogance et d'une ambition démesurée, qui non-seulement dominait sur la ville populeuse de Milan , mais aussi sur les villes voisines de la Lomhardie. Conrad II (jui lui était redevable de la paisible possession de la couronne d'Italie, lui avail même donné l'investiture del'évéché de Lodi, conséquemment le droit d'en investir l'évéque, et il fit valoir <e droit en dévastant le territoire de Lodi dont les habitants lui opposaient de la résistance. En même temps, il fut impliqué dans une guerre sanglante contre les vavasseurs ou petits vassaux qui habitaient les villes et qui , en se révoltant contre lui, lui opposèrent une confédération formidable, connue sous le nom de Molta, parce qu'il croyait pouvoir les dépouiller arbitrairement des biens qu'ils tenaient en (iefs et qu'ils regardaient comme une possession inviolable. L'empereur, indigné de la conduite despotique de l'archevêque, profita de la diète qu'il tint en 1036 à Pavie pour le faire arrêter et mettre en prison avec ses trois partisans , les évêques de Verceil , de Plaisance et de Crémone , et il donna l'archevêché de Milan à un autre. De c4»tte sorte, il y eut empiétement et abus de pouvoir de part et d'autre. La conduite de Conrad déplut même à ses partisans les plus zélés de l'Allemagne, et Héribert qui s'échappa bientôt de sa prison , se réconcilia, après la mort de l'empereur en 1039, avec son fils Henri III.

Cependant cette tendance politique qui, jusqu'alors, semblait augmenter les forces de l'Église et l'activité des évêques, est, dès ce moment, absorbée par des événements religieux qui se succèdent avec violence et même malgré les prélats, et qui produisent bientôt dans le peiiph; une fermentation et une exaltation qui confondent toutes les prévisions de la prudence humaine, toutes les prévisions de la mollesse et de la bassesse. A dater du dixième siècle, la corruption des mœurs avait plutôt augmenté (jue dimir.ué»; dans le clergé; les évêques n'avaiciil ni l'énergie, ni le zèle, ni le loisir nécessaire pour

s'occuper sérieusement et efTicacement de la réforme de l'É- «TJise , et si quelques-uns d'entre eux renouvelèrent de temps à autre d'anciens canons, ils le firent plutôt dans l'intention d'apaiser en quelque sorte l'opinion publique et leur propre conscience que dans la vue de les mettre à exécution. Aussi la réforme aurait dû commencer par eux-mêmes; car c'étaient eux qui donnaient souvent à leur clergé l'exemple d'une vie tout à fait mondaine; c'étaient eux qui enlevaient aux églises de leurs diocèses et même aux églises paroissiales, les revenus qu'ils dissipaient ensuite en luxe et en magnificence oif dont ils enrichissaient leurs parents. Le tableau que des auteurs contemporains font du clergé de la ville capitale de la Haute-Italie, s'applique, bien que dans un degré inférieur, au clergé de la Lombardie en général ; très-peu de clercs remplissaient leurs fonctions ou restaient dans leur communauté; les uns passaient leur temps à la chasse; d'autres tenaient auberge ou faisaient la l)anque ; tous devaient les ordres sacrés à la simonie et avaient des femmes ou des concubines. Il est vrai que le concile qui en l'an 1022 se tint à Pavie sous la présidence du pape Benoît YIII avait rédigé plusieurs canons contre l'incontinence des ecclésiastiques, et que Henri II, en confirmant ces canons, avait désigné ce vice comme la source de tous les maux; mais l'élat des choses resta toujours le même, et, au rapport de saint Pierre Damien , les clercs commencèrent à se marier à Rome même, après que ce pape de la famille des comtes de Tuscaneile en eut fait, par sa vie infâme, une école de mauvaises mœurs. La simonie était un mal profondément enraciné à Milan; déjà le pape Paschal II avait adressé en 820 à l'église de Milan des reproches de ce qu'on y trafiquait des ordres sacrés, et le clergé de cette ville paraît avoir eu, depuis cette époque , contre le Siège de Rome une aversion qui dégénéra en un schisme, lequel, pendant près de deux siècles, priva les papes de toute influence directe sur les affaires de l'église de Milan : ce schisme s'appuyait sur le préjugé populaire que l'église de saint Ambroise ne pouvait jamais s'abaisser.

Anselme da Baggio, prêtre attaché à cette époque à la cathédrale do Milan , est le premier qui attaqua ouvertement la corruption des mœurs du clergé de cette ville; mais l'archevêque Guy qui s'était rendu lui-même coupable de simonie et d'incontinence, l'emmena pour cette raison avec lui en Allemagne et fit si bien que, pour l'éloigner de Milan, le roi le nimmia en 1057 évêque de Lucques. 3Iais déjà deux autres clercs do Milan, Landulphe Cotta et Arialde, protégés par un citoyen riche et puissant nommé Nazaro, étaient entrés dans la même voie; en prêchant tous les jours contre l'hérésie des Simoniaques et des Nicolaïtcs (c'est ainsi qu'on désignait alors les liaisons que les clercs entretenaient avec des femmes) , ils excitèrent une violente sédition dans le peuple , et comme les clercs appartenaient la plupart aux familles les plus influentes ot qu'ils avaient pour eux tous ceux qui profitaient do la vénalité des fonctions ecclésiastiques, les capitaines ou les grands vassaux et les vavasseurs, ensuite leurs propres parents et ceux de leurs femmes, il se forma à Milan, et bientôt dans tout le diocèse, deux partis dont l'un puisait sa force dans le rang qu'il occupait, dans ses richesses ot dans un intérêt commun, et l'autre dans l'enthousiasme qu'inspire une bonne cause et dans l'énergie du peuple. Los partisans d' Arialde et de Landulphe reçurent de leurs adversaires le nom injurieux do Patorins, c'est-à-dire de canaille, parce qu'ils appartenaient on majeure partie aux classes pauvres, et de même que les gueux à une époque postérieure, ils se liront une gloire de ce nom. En l'an 1057, leur puissance était déjà tellement considérable qu'ils forcèrent le clergé de signer un décret du peuple, ayant pour objet le rétablissement général du célibat. Dans sa perplexité, le clergé s'adressa aux évêquos et au pape Etienne IX, et celui-ci chargea l'archevêque Guy de soumettre <olle affaire à la décision d'un concile provincial. Dans ce concile qui se tint à Fontaiieto près de Novare , l'infâme Grégoire, évêque de Verceil , plaida surtout la cause des clercs mariés; on invita Arialde ot Landulphe à y comparaître, et

TllOISILME EPOC>5 H. — CiîAP. V. ^.17

comme ils refusèrent de se soumettre à un tribunal aussi pariial , on les excommunia. Cependant Arialde fut favorablement accueilli à Rome par le pape, qui l'envoya avec ses deux légals, Anselme, éveque de Lucques et Hildebrand, à Milan où, sur ces entrefaites , la lutte qui existait entre les deux partis semblait être à la veille de dégénérer en une véritable guerre civile. Les légats encouragèrent les personnes bien pensantes et accusèrent de simonie l'archevêque Guy, qui était absent. Arialde et Landulphe firent en sorte que le peuple ne voulut plus recevoir les saints sacrements des mains des clercs mariés. On eut recours de part et d'autre à des actes de violence et à des outrages; la noblesse qui, jusqu'alors, avait protégé Ec clergé, quitta en partie la ville, et attendit en partie l'occasion de se venger. Toutefois , Arialde et Landulphe , quoique ce dernier eût déjà été blessé deux fois dans un guet-apens , commencèrent dans leurs sermons à attaquer la simonie avec le même zèle qu'ils avaient montré jusqu'alors pour flétrir le concubinage des prêtres. A cette époque, c'est-à-dire en 1059, le nouveau pape Nicolas II envoya à Milan le cardinal Pierre Damien, évêque d'Ostie, et Anselme, évêque de Lucques. Les partisans du clergé cherchèrent à soulever le peuple contre eux. «Ils viennent, disait-on, pour mettre l'église de saint Ambroise, qui a toujours été indépendante, sous le joug de celle de Rome; c'est une ignominie qu'on ne doit pas souffrir. » 11 s'éleva eu effet une sédition que Damien parvint néanmoins à appaiser. Guy eut assez de souplesse pour promettre enfin d'abolir la simonie et de contraindre les clercs à garder la continence, et il se soumit à la pénitence qui lui fut imposée. Quant aux autres clercs , ceux qui étaient d'une conduite irréprochable furent réintégrés dans leurs fonctions après avoir exhibé les insignes de leur ordre; les autres restèrent suspendus, mais ils furent tous soumis à la pénitence canonique.

Sur ces entrefaites, les grands zélateurs de la pureté de l'Église s'unirent plus étroitement, et les Patarins finirent par former une grande confédération connue sous le nom de

HIST. DE l'église. - T. II, 5

Pataria, qui de Milan s'étendit sur toute la Lombardic. Les évêques de la Lombardie, serrés de prés par les Patarins, se rendirent encore, en 1059, au concile de Rome où Guy promit solennellement de se soumettre au pape ; mais s'étant laissé corrompre par des présents, ils négligèrent, à leur retour, de publier les décrets contre les Simoniaques et les Nicolaïtes ; l'évèquc de Brescia qui le fit seul, faillit d'être mis ;\ mort par son clergé corrompu. L'indignation qu'excita cet attentat augmenta les forces des Patarins : plusieurs personnes à Brescia, à Crémone, à Plaisance et dans d'autres villes se séparèrent des prêtres coupables. Les habitants de Pavie et d'Asti ne reçurent point les évêques nommés par le roi , parce qu'ils étaient parvenus à la dignité épiscopale au moyen de la simonie. Arialde, de concert avec un grand nombre d'ecclésiastiques qui partageaient ses sentiments, institua pour la première fois la vie commune à Milan , en 1061 .

Anselme da Baggio , qui le premier avait commencé à s'opposer aux dérèglements du clergé de Milan, monta dès lors sur le Siège pontifical sous le nom d'Alexandre II ; mais les évêques de la Lombardie désiraient d'avoir un pape qui, au lieu de prétendre leur imposer d'odieuses réformes , fut en état de les protéger contre les Patarins; de là l'élévation de Cadaloiis. A Milan , le parti d' Arialde eut un excellent chef laïque dans la personne d'Herlembaud , frère de Landulphe qui était mort sur ces entrefaites. Le pape, approuvant son entreprise, l'avait nommé, à son retour de Jérusalem , gonfalonier de l'Église. L'archevêque Guy et la plupart des prêtres violèrent la foi qu'ils avaient jurée aux légats du pape et continuèrent à vivre dans le dérèglement. En conséquence, Herlembaud se rendit de nouveau à Rome et en rapporta, en 1066, une bulle d'excommunication dirigée contre Guy. Cependant celui-ci parvint à donner le change à un peuple léger et inconstant en lui représentant que Rome menaçait la liberté de l'église de saint Ambroise; l'or fit le reste, et Arialde, abandonné des siens, fut tellement maltraité par les clercs qu'on le crut mort. Il est vrai

qu'il se rétablit, mais il tomba peu de temps après entre les mains des gens de l'archevêque et fut assassiné par deux clercs de la manière la plus barbare. Dix mois après, son corps était encore tout à fait intact. Dès lors le peuple et le clergé s'efforcèrent à l'envi de le révérer comme un martyr, et Alexandre II étant venu lui-même peu après à Milan, Arialdc y fut solennellement canonisé *. Les cardinaux Mainard et Jean Minutus, légats du pape, cherchèrent à rétablir l'ordre à Milan en y publiant un décret très-sage et très-modéré. On y défendit de nouveau la simonie et l'incontinence des clercs, et l'on interdit en même temps aux laïques de maltraiter ou de dépouiller les ecclésiastiques de leur bien, sous prétexte qu'ils auraien! commis l'un ou l'autre crime.

La simonie produisit aussi une division à Florence. Les moines de Vallombreuse y engagèrent le peuple à se séparer de la communion de l'évêque Pierre qu'ils regardaient comme simoniaque et à ne plus recevoir les saints sacrements des mains des prêtres qu'il avait ordonnés. Pierre Damien leur reprocha d'avoir agi avec trop de précipitation dans cette circonstance, puisqu'il n'était pas encore prouvé que l'évêque fût réellement coupable, et il conseilla aux Florentins de soumettre cette affaire à la décision du pape. D'après ce conseil, les moines, accompagnés de leurs amis, se rendirent en l'an 1063 à Rome et offrirent au pape de faire l'épreuve du feu pour prouver que Pierre était simoniaque. Le pape, qui avait précisément convoqué un nombreux concile, ne voulut ni déposer l'évêque dont presque tous les prélats qui assistaient au concile avaient embrassé le parti, ni permettre aux moines de se soumettre à l'épreuve du feu. Hildebrand s'intéressa seul en faveur des moines , tandis que le duc Godefroi, qui était porté pour l'évêque, menaçait ceux-ci de les faire mourir. On renvoya les moines, en leur recommandant de s'abstenir d'injurier l'évêque dans leurs sermons ; mais la ville de Florence n'en resta pas

' GiciiNi Memorie spettanti alla Storia di Milano, IV, 106 sqq.

100 niSTOÎRK UV. LKGLISK.

moins dans la plus grande fennonlalion ; les moines ne gar- (Irrenl point le sik'nco; «'iifin , en lan 101)3, on fit venir dn couvent saint Jean Gualherl pour être médiateur dans eette affaire. Celui-ci engagea l't'vèque à avouer sa faute et à metln* fin au scandale; mais en vain ; on résolut ensuite de procéder à répreuve du feu. Par ordre de saint Jean, un simple moine, nommé Pierre, qui avait gardé le troupeau du monastère d«; Vallombreuse, après avoir célébré la messe, passa à travers les flammes de deux longs bûchers, formant une espèce de rue étroite, et au grand étonnement de tous les spectateurs, il en sortit sain et sauf. Le peuple condamna l'évèque tout d'une voix ; sur l'avis des Florentins, le pape le déposa de l'épiscopal , et Pierre se retira dans la suite dans un monastère pour y faire pénitence. Quant au moine Pierre, il reçut dès lors le nom lïlyni'c [Igneus); il devint bientôt abbé, fut fait par la suite cardinal à Rome et évéque d'Albano et rendit jusqu'à sa mort, arrivée en 1087, de grands services à l'Église.

Cependant les Patarins curent bientôt un grand nombre d»' partisans dans les villes de la Lombardie. D'abord il se forma une conjuration de douze personnes à Crémone ; bientôt toute la population y prit part. Dès ce moment , tous les prêtres et <liacres concubinaires furent chassés de la ville ; l'évèque luimême fut maltraité pour avoir voulu faire arrêter un prêtre du parti des Patarins, et une deputation qu'on avait envoyée au pape en rapporta une lettre dans laquelle il approuvait la résolution qu'ils avaient prise de participer à la grande lutte que l'Église de Rome venait d'engager. Les habitants de Plaisance se joignirent aussi aux Patarins et chassèrent leur évêque que le pape avait excommunié. A 3Iilan, l'archevêque Guy renonç;i de guerre lasse à sa dignité ; il vendit son titre à un ecclésiastique d'une naissance illustre, nommé Godefroi, qui étant dintelligencc avec les évêques et les capitaines de la Lombardie , se rendit avec son anneau et sa crosse à la cour du roi d'Allemagne, et y promit d'exterminer les Patarins et de faire conduire Herlembaud en Allemagne comme prisonnier, pourvu

qu'on voulût lui accorder l'investiluro do l'archevêché de Milan. 11 obtint l'investiture; mais Herlemhaud saisit les armes et l'assiégea dans son château, et dans la vue de le sauver, le parti des Simoniaques mit le feu à la ville de Milan , de sorte que la moitié de cette ville devint la proie des flammes. Les Patarins élurent ensuite, en 1072 , en présence des légats du pape, un nouvel archevêque dans la personne d'Atton, prêtre de Milan. Aussitôt leurs adversaires arrêtèrent Atton , après l'avoir arraché de l'autel, et le forcèrent de renoncer à sa dignité sous la foi du serment. Herlemhaud ayant, sur ces entrefaites, remporté une victoire, le pape, dans un concile qui se tint à Kome, déclara que le serment qu'on avait arraché à Atton était invalide et qu'il avait été légitimement élu métropolitain de Milan. En revanche, des ambassadeurs du roi d'Allemagne lirent connaître aux évêques de la Lombardie, assemblés à Novare, que le roi désirait qu'on reconnût Godefroi comme archevêque, et celui-ci fut aussi consacré immédiatemeni après. Cependant ni Godefroi ni Atton ne purent exercer leurs fonctions; Atton ne fut jamais sacré ni Godefroi reconnu à Bïilan. Herlemhaud, soutenu par les Patarins, jouissait d'un pouvoir presque illimité à Milan et dans le diocèse; le nouveau pape Grégoire était en correspondance avec lui et avait pour lui une grande estime. Toutefois le parti de la noblesse, qui était toujours en relation avec le roi d'Allemagne, lui promit d'anéantir les Patarins et de se défaire d'Herlembaud et parvint h paralyser l'eiTct des exhortations et des propositions que le pape avait faites au roi, dans le but de mettre tin au schisme de Milan. Au premier concile convoqué par le pape Grégoire, Guibert , archevêque de Ravenne, porta de graves accusations contre les Patarins de Crémone et de Plaisance , mais il y trouva un éloquent antagoniste dans la personne d'un certain Dodon, habitant de Crémone. Sur ces entrefaites, et à dater de l'an 1074, les Patarins commencèrent à perdre leur crédit à Milan ; les nobles qui avaient abandonné la ville, y étaient rentrés ; les partisans du roi, ceux de la noblesse et le clergé s'unirent

étroitement, et firent aussi épouser leurs intérêts au peuple en lui faisant adroitement une proposition qui était parfaitement en rapport avec ses anciens préjuj^és «-t qui consistait à former une confédération ayant pour objet de maintenir l'intégrité de l'église de saint Ambroise. Aussitôt une foule de personnes abandonnèrent les Patarins ; un incendie qui consuma de nouveau une grande partie de la ville fut regardé comme une punition de Dieu eu expiation des péchés commis par les Patarins ; Ilerlembaud succomba en 1075 dans un combat ; le prêtre Léoprand qui, depuis la mort d'Arialde, était l'ecclésiastique le plus distingué du parti des Patarins, eut le nez et les oreilles coupés ; tous ceux qui échappèren t à la mort se réfugièrent auprès des Patarins de Crémone. A la nouvelle de la mort d'Herlembaud, le roi Henri envoya à Milan le comte Kverard qui avait déjà été excommunié par le pape Alexandre. Celui-ci fit assembler les seigneurs de la Lombardie dans la plaine de Roncaglia,et adressa aux Milanais des remcrcîmentspour avoir mis Herlembaud à mort. Il y prononça en même temps une sentence de proscription contre tous les Patarins comme ennemis déclarés du roi. Ensuite, il attaqua à l'improviste les habitants de Plaisance et les chassa de la ville ; il fut néanmoins obligé d'abandonner Crémone dont les habitants lui opposèrent une vigoureuse résistance. Conformément aux ordres du roi, les capitaines de Milan élurent archevêque le prêtre ïédaud , qui avait prêté serment de fidélité à Godefroi, et le roi, de qui Godefroi, qui vivait encore, avait reçu l'investiture et par ordre duquel il avait été sacré par les évéques de la Lombardie, investit dès lors Tédaud. Bientôt après, Henri se brouilla avec le pape.

Depuis le dixième siècle jusque sur la fin du onzième, la situation de l'Italie et de son église ne fut point favorable, en général, au développement des études théologiques. Il est vrai qu'il existait alors à Milan deux écoles de philosophie dans lesquelles les clercs étaient instruits par quelques professeurs payés par l'archevêque ; on parle aussi de semblables écoles

qui auraient existé à Parme , à Bologne et à Faenza ; mais il paraît que l'enseignement s'y bornait au Trivium (la grammaire, la rhétorique et la dialectique) et au Quadrivium (l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie). Lanfranc de Pavie acquit en Italie les connaissances qu'il répandit ensuite en France et en Angleterre. Parmi les écrivains ecclésiastiques , c'est sans contredit Pierre Damien qui tient le premier rang. Né à Ravenne en l'an 1007, il se retira de bonne heure au monastère de Sainte-Croix d'Avellane, où il pratiqua les plus grandes austérités et où il fit des études sérieuses. En l'an 1046, cédant au désir de l'empereur Henri III, il suivit le pape Clément II à Rome , afin de l'aider de ses conseils , et prit une part active à toutes les affaires importantes de l'Eglise. Il combattit la simonie et l'incontinence des clercs par ses écrits aussi bien que par ses voyages et par les conciles qu'il fit assembler. Nommé cardinal et évêque d'Ostie en 1057, il désirait de finir ses jours dans son ancien monastère. C'est dans cette vue qu'il se démit de son évéché en 1069 , mais il fut obligé de se charger encore de plusieurs légations, et mourut ensuite à Faenza en l'an 1072. Ses ouvrages dans lesquels on remarque une connaissance profonde de l'Ecriture sainte, des Pères et des lois canoniques, comprennent particulièrement, outre un grand nombre de Lettres, des Traités sur les vices dominants et sur les dérèglements du clergé. Arnoul écrivit, non sans partialité pour les prêtres concubinaires et simoniaques , l'histoire de Milan depuis 925 jusqu'en 1076 , mais il se rétracta lui-même à la fin de son ouvrage. Son contemporain , Landulphe l'aîné , l'emporte encore sur lui en partialité pour la même cause.

Situation de l'Église en Angleterre, en Irlande et en Ecosse.

1. Bed^ Chronicon Anglosaxonicum , éd. Ingram. Lond. 1823. 4. Gdiuelmi Malmesburiensis de rebus gestis regum Anglorum libri V

10 î HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

{jusqu'en 1126), de gcstis pontilicum Anglonim , in Savile rerum Angl. Scrij)lt. Lond. 1596. fol. Lnglli'Hi Abbatis Croyiandensis de— scriprio compilata (jusqu'en 1066). in Savile. Asskrii Menevensis annales rcrum gestarura Alfredi. Oxun. 1T22. Les Biographies de saint Dunslan de Britfertu et d'OsBER.N, in Actis SS. Maji IV, 3'i-4, d'Os- BERT, in Surii vilis SS. 111, 309 (in Wharton Anglia sacra II, 211, sous le nom d"E.4DMER). Eadmeri vila S. Oswaldi, in Wharton t. II. WolsrAM vita S. Ethelwoldi , in Mabillon Actis SS. O. S. B. Sa?c. V. — OcoNNOR Scriptores rcrum Hibcrnicarum. Buckingham 1814 — 1826. V vol. 4. — Pour l'Ecosse, les petites Chroniques, in I»es critical Essay. Lond. 1729, 2 vol. et in Pinkerton Enquiry into the ancient History of Scotland ; Lond. 1789. 2 vol. — Wilklns Concilia Magnae Britanni.T et HibernicT. Lond. 1737. fol. torn, 1.

11, Ai.FORDi Annales eccl. Brit. Leodii. 1603. t. II, III. fol. — Li.\tJARD Antiquities of the Anglosaxon Church. Newcastle 1806. 2 vol. — Lamgan eccl. History of Ireland. Dublin 1829. vol. II. III.

Au commencement de cette époque , on avait si bien réussi à propager la Foi dans la Bretagne Anglo-saxonne que la nou- > elle religion était devenue dominante dans tous les royaumes de rileptarchie et qu'il ne restait plus de païens que là où l'on manquait de prêtres et d'instruction. Sous Théodore et ses successeurs immédiats, le nombre des évéchés fut porté de sept à dix-sept. Dans le principe, on élisait les évéques dans les conciles nationaux sous la présidence du primat ; bientôt après, le clergé du diocèse eut le droit d'élire son évéque sous l'approbation du peuple. Cependant on y adopta insensiblement aussi les principes du système féodal ; les rois se réservèrent la confirniation de l'évêque élu, ainsi que son investiture au moyen de l'anneau et de la crosse, et ils y commencèrent hientôt aussi, de même que dans d'autres pays, à empiéter sur les élections, soit en proposant des candidats, soit en nommant les évéques. Tous les évéques avaient un certain nombre de prêtres attachés à leurs cathédrales, lesquels suivaient la Règle commune, et ces institutions servaient en même temps de séminaires aux jeunes ecclésiastiques. L'église d'Angleterre est

TROISIÈME ÉPOQUE. — CIIAP. V, 105

particulièrement redevable à l'archevêque Théodore de l'étahUsscment des paroisses, et pour exciter les Thancs à fonder et à doter de semblables églises , ce prélat leur accorda ainsi qu'à leurs héritiers le droit de patronage. La dîme y fui établie de bonne heure, puisque Boniface et Egbert d'York eu parlent au huitième siècle comme d'un impôt existant depuis longtemps ; au concile de Calcuith , on prit des mesures sévères pour la faire acquitter. Les monastères qui furent fondés de bonne heure et dont le nombre s'augmenta rapidement , suppléèrent, dans bien des localités, au défaut des églises paroissiales. Benoît Biskop, abbé de Weremouih , dans le Nord , Aldhelm, évêque de Sherburn, et Egwin, évéque de Worcester, dans le Sud, furent ceux qui, durant le septième siècle, contribuèrent encore le plus à répandre le goût de la vie cénobilique; les abbayes dEvesham, de Malmesbury, de Weremouth , et l'ancienne ;\bbaye Bretonne <le Glastonbury, « la >îère des Saints, » étaient regardées comme les plus anciennes et les plus florissantes. Outre ces abbayes, on en fonda bientôt d'autres qui communiquaient avec des monastères dr femmes , telles que celles de Whitby, de Goldingham , de Winburn. Dans ces monastères d'hommes et de femmes , il n'était pas permis aux moines d'entrer dans la demeure des religieuses, ni à celles-ci de pénétrer dans l'habitation des moines ; ceux-ci , aussi bien que les religieuses devaient se soumettre à l'abbesse ; c'est elle qui nommait leur prieur, et le but de cette réunion dont à peine un seul monastère de femmes fut exempt en Angleterre pendant le septième et le huitième siècle , paraît avoir été de soustraire les religieuses aux soins que réclamaient l'administration des biens et d'autres occupations incompatibles avec celles des personnes du sexe.

Les biens de l'Eglise jouissaient de l'exemption des charges publiques, à l'exception de ce qu'on appelait la trinoda neces- ^itas, qui comprenait le service militaire et les contributions affectées à l'entretien des ponts et chaussées ainsi que des forlili-cations. Cependant une ordonnance du roi Ethel wulf qvi

date do l'an 85-4, porte qu'à la venir la dixiènii' partie des biens des monastères ainsi que de l'héritage des laïques serait entièrement IVanche de toutes charges. Dans la vue d'obtenir les mêmes privilèges et les mêmes immunités dont jouissaient les moines, des laïques d'une naissance illustre, hommes et femmes, tirent construire des monastères, prirent le nom d'abbés et d'abbesses , et y menèrent avec leur suite ou d'autres personnes qu'ils avaient réunies autour d'eux, une vie tout à fait mondaine, sans règle ni discipline. Le concile de Gloveshoe désigna l'avarice et la tyrannie comme la source de ces désordres ; mais l'Église fil des eflbrts impuissants pour détruire ces monastères de nom ; ils ne furent anéantis que lorsque l'Angleterre fut en proie aux dévastations des Danois qui étaient encore dans l'idolâtrie.

Dès le commencement l'église d'Angleterre fut dans un rapport très-intime avec le Siège de Rome , et des ecclésiastiques et des laïques entreprirent très-souvent le voyage de Rome pour aller visiter les tombeaux des Apôtres et pour recevoir la bénédiction du pape. Huit rois Anglo-saxons firent le voyage de Rome en pèlerins ; d'autres envoyèrent au moins des messagers avec des présents, afin d'avoir part à la bénédiction du pape '. Les métropolitains anglais, pour obtenir la confirmation de leur dignité , ainsi que le pallium , devaient se rendre en personne auprès du pape , afin qu'il pût se convaincre de leur capacité. Cette prétention fut bientôt regardée en Angleterre comme une chose insupportable, soit à cause du grand éloignement et des dangers du voyage, soit parce que les présents que les prélats faisaient ordinairement en pareille circonstance, leur furent insensiblement imposés comme une obligation. En conséquence, les évêques d'Angleterre prièrent, dès l'an 801, le pape Léon III de vouloir accorder le pallium gratuitement à leurs métropolitains et les exempter du voyage à Rome. Le pape rejeta cette demande; enfin , Canut le Grand, lors de son

' Kenulphi reg. ep. ad Leonem P., in Wilkins Conciliis Brit. 1, 164.

séjour à Rome en 1031 , obtint la remise de la somme qu'on devait payer pour le pallium, sous la condition toutefois que les prélats se présenteraient devant le pape. On plaça de bonne heure aussi les établissements religieux de l'Angleterre sous la protection spéciale du chef de l'Église ; les rois mêmes étaient dans l'habitude de demander au pape la confirmation des donations qu'ils faisaient aux monastères. Ine , roi de Wessex , qui termina ses jours à Rome, y fonda, dès l'an 714, un séminaire pour les jeunes Anglais qui se destinaient à l'état ecclésiastique. On ignore si le denier de saint Pierre [Romescot] qui fut probablement établi pour la première fois en 790 par Offa , roi de Mercie, était originairement destiné à l'entretien de ce séminaire ou s'il se payait aux églises de Rome et au Siège pontifical. Chaque famille qui possédait des biens était tenue de payer annuellement un denier d'argent , dont les évoques faisaient faire la collecte dans leurs diocèses, et dont le montant, du temps de Grégoire Yll , s'éleva quelque peu au-dessus de deux cents livres argent de Saxe. Du reste, il est probable que les rois d'Angleterre s'étaient engagés d'abord à faire annuellement au pape un présent en argent et que , dans la suite , un d'entre eux , peut-être Ethelwulf en 855 , établit le denier de saint Pierre comme tribut général pour couvrir cette dépense. Les papes firent assembler plusieurs conciles en Angleterre ; de ce nombre est celui qui se tint à Cloveshoe en 747. Saint Boniface avait notamment , dans une lettre adressée au roi de Mercie , censuré sévèrement la corruption qui faisait de jour en jour de plus grands progrès en Angleterre , et il en avait probablement donné connaissance au pape Zacharie, et c'est ce qui engagea celui-ci à charger les évoques de remédier aux abus les plus manifestes par une série de canons. En l'an 785, le pape Adrien envoya en qualité de légats en Angleterre les évoques d'Ostie et de Todi , qui dotèrent l'église de ce pays d'une collection de canons. Dès lors, il s'y tint deux conciles, l'un à Calcuith dans le royaume de Mercie et l'autre dans le Northumberland, et les évéques promirent solennellement

108 IIISTOIRK DF. L ÉGLISE.

(1 observer scrupulouscmoiil les canons que le pape leur avail adressés.

L'unité de la religion cl de l'Église fui destinée à remplacer, dans les États anglo-saxons, cette faible el imparfaite unité politique que le Birttraîila y avait établie. Si, au milieu de ses triomphes les plus éclalauls, ri"2glise n'eût point été arrêtée el interrompue par les guerres et les révolutions continuelles qui donnèrent à l'Angleterre l'aspect d'un camp retranché, le peuph' anglais, par ses heureuses dispositions et par une propension naturelle à une piété solide el véritable, fut parvenu déjà dans les premiers siècles de l'existence de l'Église , à un degré extraordinaire do moralité et de culture intellectuelle. Plgbert lui-même, qui réunit en 82G tous les royaumes anglosaxons en une seule monarchie, fut incapable de rétablir au milieu d'un grand nombre d'états et de peuples toujours encore séparés les uns des autres, l'unité dans les lois et dans l'administration , et déjà dans les dernières années de son règne , commencèrent les expéditions des Danois el des Normands qui, à dater de 832, continuèrent, pendant soixante-dix ans, à mettre à feu et à sang les diverses parties de l'île , à incendier les églises et les monastères, à tuer des milliers de prêtres <'t de moines, et à arrêter pour longtemps tout germe d'amélioration.

Pendant le septième siècle l'église de Cantorbéry était et resta la seule métropole de toute l'Angleterre. En l'an 735 , Kgbert, évêquc d'York (!t frère du roi de Northumberland, se fondant sur la circonscription faite primitivement par Grégoire le Grand, obtint du pape un décret en vertu duquel tous les évêchés, situés au-delà de l'Humber, furent soumis à son autorité métropolitaine. Peu de temps après , le puissant roi de 3ïercie, OfTa, résolu! de soustraire aussi les églises de ses états à l'autorité dévêques étrangers; il fit en sorte que le oncile qui se lint en 785 à CaKuilh sous la présidence des légats du pape el dont nous avons parlé plus haut, érigea l'église de Lichiield en un archevêché et que le pape Adrien

donna le pallium à Aldulf, évéqiic de Lichfield. Mais Kenulf, roi de Mercie, ayant fait la conquête du royaume de Kent, on n'eut plus aucun motif de se séparer de l'archevêché de Cantorbéry; l'archevêque Ethelhard se rendit à Rome pour engager le pape à supprimer le nouvel archevêché; le pape et le roi y donnèrent leur consentement, et Ethelhard convoqua en 803 à Cloveshoc un concile qui se composait de ses douze suîîragants et qui rendit au siège de Canlorhéry son ancienne juridiction dans toute son étendue. La hiérarchie anglaise comprenait en conséquence le primat de Cantorbéry et ses suffragants l'évêque de Rochester dans le royaume de Kent, «clui de Londres dans l'Essex , ceux de Dunwich et d'Helmham (plus tard Norwich) dans l'Ostanglie, ceux de Dorchester, de Winchester et de Sherburne (plus tard Salisbury) dans le Wessex, celui de Selsey (plus tard Chichester) dans le Sussex, ceux de Lichfield (plus tard Coventry), d'Hereford, de Worcester et de Lincoln dans le royaume de Mercie ; ensuite l'archevêque d'York à qui étaient subordonnés l'évêché (le Sydnacester (anciennement Lindisfarne et plus tard Durham), celui d'Hexham qui, dans la suite, fut détruit par les Danois, et celui de Whithern qui était l'évêché de Ninian, érigé en faveur des Pietés méridionaux du pays de Galloway. Pendant le huitième siècle, la jeune église d'Angleterre, on partie par suite de ses relations avec l'église d'Irlande, eut, sous le rapport de la culture intellectuelle, une supériorité (|[u'on reconnut et qu'on apprécia même dans le continent de l'Europe. Le savant Daniel, évêque de Winchester, fut sou- > enl consulté par saint Boniface ; Aldhelm , abbé de Malmesbury , qui , dans la suite , devint évêque de Sherburne , fut le premier poète de sa nation; d'abord, il écrivit en anglosaxon, ensuite en latin. Mais celui qui mérite surtout d'être regardé comme l'oracle de son pays et même de son siècle e( du siècle suivant, c'est l'excellent historien ecclésiastique d'Angleterre, Bède le Yénérable, qui naquit dans le Northumberland et qui mourut en 735. Pendant l'espace de près de

J 10 lilSTOIRK DE l'kGLISE.

Moixanle ans, il passa, dans les monaslèros réunis de Weremouth «'t de Jarrow, son temps à s'inslruiro , à enseigner et à composer des ouvrages. Personne ne posséda comme lui luniversalité des sciences de cette époque, et c'est avec raison que le concile d'Aix-la-Chapelle lui donna, cent ans après sa mort, le litre de docteur admirable des temps modernes. Nous avons de lui , sur presque tous les livres de l'Ecriture sainte , des Commentaires qu'il a recueillis dans les ouvrages des Pères de TEglise et (jui , plusieurs siècles après sa njort , furent encore consultés comme lun des principaux, et des plus savants ouvrages exégéliques. Bède mourut le soir même du jour oil il venait d'achever sa traduction anglo-saxonne de IKvangile de saint Jean. Son disciple Kgbert, prince de la famille royale et archevêque d'York, qui enseigna avec autant de zèle que Bède lui-même, forma le célèbre Âlcuin à qui l'école d'York fut, dans la suite, redevable de sa réputation européenne.

Les lettres par lesquelles Alcuin exhorte et réprimande les Anglo-Saxons prouvent que, de son temps, le goût des études ecclésiastiques avait tout autant diminué chez eux que la moralité et la piété. Tout à coup l'Angleterre fut envahie par les Danois; le célèbre monastère de Lindisfarne fut déjà détruit en 793 et ensuite en 875; dans le Northumberland, la ruine totale des abbayes entraîna celle de la vie monastique, et les monastères ne se relevèrent que sous le règne de Guillaume le Conquérant. Les abbayes de Croyland, 31edeshamstede, d'Ely, eurent le même sort; l'Angleterre tout entière fut couverte de cadavres et de ruines. Alfred encouragea et délivra son peuple ; cependant il ne réussit pas à chasser les Danois; ils se convertirent et se confondirent avec les Anglo-Saxons. Leurs mœurs et leur religion même se ressentirent encore longtemps des eflets du Paganisme, et les indigènes, abrutis déjà par la longue guerre et par l'anarchie et l'indiscipline qui en sont les compagnes inséparables, furent plongés dans une immoralité et dans une barbarie qu'augmenta encore le contact avec

TROISmiE ÉPOQUE. CHAP. V. Ill

ces païens étrangers. Alfred fit un nouveau code de lois, et> en appelant en Angleterre des savants étrangers, il chercha à en bannir l'ignorance qui y régnait généralement et qui y était tellement grande qu'Alfred lui-même n'y connaissait personne qui fût en état de traduire une lettre latine en anglosaxon. Dans cette vue, il envoya en France en 883 une deputation solennelle qui ramena de l'abbaye de Corbie le prêtre saxon Jean, et de Reims le prévôt Grimoald. Alfred traduisit lui-même en anglo-saxon l'histoire ecclésiastique de Bède, les ouvrages d'Orose , de Boëce, le Pastoral de Grégoire le Grand, une partie des Psaumes et des Extraits de saint Augustin. Plegmund , évêque de Cantorbéry, et Werfrith , évêque de Worcester, secondèrent son zèle, et l'on réussit à donner (|uelque instruction au haut clergé.

Tous les établissements d'enseignement ecclésiastique , les monastères aussi bien que les instituts de chanoines, ayant été détruits par les Danois, on se vit réduit à ordonner prêtres tous ceux qui se présentaient ou à choisir, dans le grand nombre de sujets incapables, ceux qui l'étaient le moins. On conféra même les ordres sacrés à des hommes mariés , et il est possible qu'en raison de la grande pénurie de prêtres, les évêques aient négligé de leur faire promettre de garder la continence. La conséquence en fut la perte de la discipline, et surtout la violation de la continence imposée aux prêtres. Jusque vers l'an 860, le mariage ou le concubinage avait été une chose inouïe , au moins extraordinaire , parmi les membres du clergé anglais; les évêques n'avaient pas besoin de recourir à de nouveaux canons pour rappeler aux clercs l'obligation du célibat. Mais cet état de choses changea considérablement par suite des guerres des Danois. Vers l'an 870, Fulcon , archevêque de Reims , dans une lettre adressée au roi Alfred, se flatta de l'espoir de voir le nouvel archevêque Plegmond s'opposer énergiquement à ceux qui prétendaient alors qu'il était permis aux prêtres de se marier, et un concile qui se tint en 944 à Londres, sous le règne d'Edmond, ex-

112 uiSTOiRE DE l'Église.

horta , dans son premier canon , les clcrrs à vivre dans la conîinencc. Cependant, on dépit de ces canons, le nombre des clercs mariés paraît avoir augmenté de jour en jour davan- Jaire. Les chanoines dont les instituts échappèrent à la destruclion, ou furent rétablis, avaient renoncé à leur règle en cessant de vivre en communauté ; plusieurs d'entre eux se marièrent, allèrent habiter les fermes de leurs prébendes et firent desservir la cathédrale par des vicaires à gages. Le goût <le la vie monastique, qui jadis avait porté tant de rois, tant de fils et de filles de rois et tant de personnes d'une naissance illustre, à se retirer dans les monastères, s'était entièrement éieint au milieu des peuples abrutis, et Alfred fut obligé de peupler le monastère qu'il avait fondé à Ethelingev de moines tl de jeunes gens qu'il faisait venir de France. Le roi Edgar prétendit vers l'an 960 que , sous ses prédécesseurs , les monastères d'hommes et de femmes avaient été détruits ou abandonnés dans toute l'Angleterre. Un grand nombre d'Anglais se rendirent en France, dans le monastère de Fleury ; c'est là que furent élevés Dunstan , Oswald et d'autres, et c'est de là que vinrent dans la suite les restaurateurs de la vie monastique en Angleterre.

Dunstan, neveu d'Athelm , archevêque de Cantorbéry, fit ses études à Glastonbury, sous la discipline de prêtres irlandais. Dégoûté de la cour et du monde , il embrassa d'abord l'état ecclésiastique, se retira ensuite dans le monastère de Glastonbury et en fut nommé abbé. Le sage chancelier Turketul , restaurateur et abbé de Croyland , l'avait recommandé au roi î'Mmond qui lui fit présent du monastère de Glastonbury avec les terres y appartenantes. Son successeur Edred dont Dunstan possédait toute la confiance, lui offrit l'éyêché de AVinchester (d'après une autre version, celui de Kirton), qu'il refusa , parci" que les fonctions qu'il remplissait à la cour ne lui permettaient pas de s'acquitter des devoirs de l'épiscopat. Edred eut en l'an 0Ô.5 pour successeur Edwy , jeune prince passionné et dissolu , qui avait de l'aversion pour Dunstan par cela seul qu'il était un

censeur sévère et qu'il avait loyalement administré les trésors de son prédécesseur. Lors de son couronnement , le jeune roi abandonna tout à coup l'assemblée des grands du royaume , pour aller s'entretenir avec deux femmes légères , Ethelgive et sa fdlc, qui espéraient de le séduire au point de lui faire épouser l'une ou l'autre d'elles. Aussitôt Dunstan et Kinsey , évéque de Lichfield , furent chargés par l'assemblée qui était indignée de la conduite du jeune roi , de le ramener dans la salle. Ethelgive et Edwy se vengèrent de Dunstan : il fut chassé de son monastère , et , pour se soustraire aux dangers qui le menaçaient, il fut obligé de se réfugier dans la Flandre ; on chassa également les moines de ses deux abbayes de Glastonbury et d'Abingdon. Pendant l'absence de Dunstan, Edwy, quoiqu'il fût alors marié, eut toujours des relations avec Ethelgive. Pour faire cesser ce scandale, l'archevêque Odon la fit arrêter et conduire en Irlande conformément à une loi qui ordonnait de chasser du pays les femmes impudiques. Bientôt après, Edwy, par sa conduite arbitraire et par ses folies, souleva contre lui les provinces septentrionales de son royaume; il fut contraint de prendre la fuite, et Ethelgive, qui était revenue d'Irlande et qui l'accompagnait , tomba au pouvoir des insurgés et fut cruellement assassinée soit par ceux-ci, soit par les gens de l'archevêque Odon.

Edgar, qu'Edwy dut en 957 reconnaître comme roi de Mercie et de Northumberland et qui, après la mort prématurée d'Edwy, soumit de nouveau toute l'Angleterre à son empire, rappela Dunstan. Celui-ci obtint dès lors les évêchés de Worcester et de Londres et fut nommé primat de l'Angleterre après que Byrhtelm, archevêque de Cantorbéry, eut été forcé de rentrer dans son premier diocèse de Sherburne. Il alla à Rome, y reçut le pallium du pape, et céda l'église de Londres à Aelfstan et celle de Worcester à Oswald, neveu d'Odon. Sous sa direction , le jeune Edgar eut un règne heureux , et l'Angleterre, pour la première et la dernière fois pendant l'espace de plusieurs siècles , jouit d'une paix de seize ans. Toutes

Hi HiSTOiRj-: DE l'Église.

les fois que ses fuuctioiis lui en impusaienl 1 obligaliun , Duiislan résistait avec une fermeté inébranlable au roi et au pape même. Edgar qui a\ait enlevé la lille d'un gentilhomme anglais, d'un monastère où elle étiiit élevée et qui l'avait déshonorée, fut obligé de la quitter et de se soumettre, pendant sept ans, à une pénitence sévère sous la condition de publier des lois pour la réforme de l'administration de la justice. Une personne d'une grande influence avait été excommuniée par Dunstan pour avoir contracté un mariage illégitime : protégée par le roi, elle en appela à Uome, et obtint du pape un rescrit qui ordonnait à l'archevêque de lever ses censures. Dunstan y répondit qu'il le ferait aussitôt que cette personne témoignerait du repentir et commencerait à se bien comporter. Celle-ci, ébranlée par cette fermeté, renonça à cette union illégale, se présenta à un concile qui se tint précisément alors , y demanda humblement pardon de ses péchés , et ce ne fut qu'alors que Dunstan lui permit de recevoir les saints sacrements. 3Iais la grande lutte que Dunstan , de concert avec Oswald , évêque de Worcester, et Edeiwald, évêque de Winchester, qui partageaient son opinion, soutint avec sa fermeté ordinaire, fut relative au dérèglement des mœurs du clergé. En Flandre, il avait été témoin des succès qu'avait obtenus l'abbé Gérard en réformant un grand nombre de monastères et en remplaçant par des Bénédictins les chanoines qui s'étaient relâchés de la discipline. A son retour, il chercha d'abord à soustraire l'état monastique à une ruine entière. Avec ses propres moyens il fonda un monastère à ^^'estminster, et après y avoir rassemblé les moines qui avaient été chassés des monastères de Glastonbury et d' Abingdon , il chercha à inspirer de nouveau à la nation le goût de la vie monastique et des donations pieuses et confia les dignités ecclésiastiques à des moines distingués par leur piété et par leur savoir. Ensuite il obtint du pape et du roi la permission d'expulser des églises les chanoines qui n'observaient pas la règle et la continence, et de les remplacer par des moines. Dans un concile qui se tint à ce sujet , le roi prit

TROISIEME ÉPOQUE. — CUAP. V. 115

rengagement d'insister de tout son pouvoir sur l'exécution des décrets et des mesures qui tondaient à réformer les mœurs d'un clergé indiscipliné et mondain. On y prit ensuite la résolution de laisser aux clercs qui avaient reçu les ordres majeurs le choix entre la continence et la renonciation à leurs prébendes. Oswald , évéquc de Worcester, en faisant construire une nouvelle église à proximité de sa cathédrale, en la faisant desservir par des moines et en y célébrant lui-même la messe, n'eut aucune peine à introduire cette réforme dans son diocèse. Le peuple abandonna aussitôt l'ancienne église et le clergé qui la desservait ; plusieurs chanoines prirent insensiblement le froc , et enfin la cathédrale passa sans la moindre opposition entre les mains des Bénédictins. A Cantorbéry , les chanoines étant sans doute moins corrompus qu'ailleurs, restèrent en possession de la cathédrale. Ethelwold , évêque de Winchester, rencontra dans son diocèse de grands obstacles à l'exécution de son plan ; les chanoines *, dont plusieurs avaient arbitrairement répudié leurs premières femmes pour en épouser d'autres, dont quel- «|ues-uns dépensaient leurs grands revenus dans d'autres endroits sans prendre aucune part au service divin, ou qui consumaient leur bien dans le vin et dans le dérèglement, ne manquaient pas de parents ni de puissants prolecteurs; ils bercèrent leur évêque de vaines promesses de se corriger. Enfin, après avoir fait apporter dans l'église et déposer devant les chanoines qui y étaient assemblés, un certain nombre d'habits de moine, l'évêque leur laissa l'alternative de prendre le froc ou de renoncer aux fonctions qu'ils remplissaient à la cathédrale. Trois d'entre eux se décidèrent pour le premier parti , les autres renoncèrent à leurs fonctions , reçurent une indemnité sur les biens du diocèse , et l'on donna leurs places à une colonie de moines qu'on fit venir de l'abbaye d' Abingdon. Quelques-uns de ceux qui venaient d'être renvoyés se vengèrent de l'évêque en l'empoisonnant , mais il en guérit par la

' Wot-stani vita S. Ethelwoldi p. 614. Annal. Winton. p. 289.

It fi HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

'^Tdce de Dieu. L'année suivante, c'est-à-dire en 964, les chanoines du n()uv(>;ui ]\Iinsl('r furent ét>al('nienl renvoyés et remplacés par dos moines d'Ahingdon. Dunslan, Oswald et Elhelsvold encouragèrent aussi par leur exemple les autres évéques à fonder de nouveaux monastères et à rétal)lir les anciens, et le roi Edgar eut la gloire da^oi^ établi, dans les six premières ;innées de son règne, avec l'assistance de ses évéques, quarantesept monastères qui furent ou nouvellement fondés, ou rétablis, el Iiabités par des moines qui y remplacèrent les anciens chauoines. Comme les instituts de chanoines, ainsi transformés en monastères, n'avaient pas d'abbés particuliers, et que les évéques y remplissaient absolument les fonctions d'abbés, sur la proposition de Dunstan on prit , dans un concile qui se tint à \\'inchester, la résolution d'accorder aux moines de la cathédrale le droit de choisir leur évoque soit dans leur propre monastère, soit dans un monastère voisin et de soumettre cette élection à l'approbation du roi. On espérait que cette mesure forait tomber le choix sur des évéques qui veilleraient constamment au maintien de la discipline ecclésiastique, et l'on chercha en même temps à empêcher les prêtres séculiers de s'emparer de nouveau des places occupées par les moines. Afin de faire observer derechef une règle uniforme dans tous les monastères de l'Angleterre, on adopta dans le même concile ce qu'on appelle la Concorde des iîénédictins anglais. Dans ces statuts on avait fondu dans la Règle de saint Benoît les usages du monastère de Kleury , qui avait embrassé la réforme de Clugny , ainsi que ceux de l'abbaye de Gand a^ ec quelques anciennes observances des monastères anglo-saxons.

Quant au reste du clergé, Dunslan fit renouveler dans diflérents conciles les anciens canons relatifs au célibat des prêtres, ri lanl que vécut le roi Edgar, on ne leur opposa aucune résistance. Mais après la mort de ce prince en 975 , les prêtres séculiers qui avaient été renvoyés, ainsi que leurs partisans, profitèrent des troubles auxquels avaient donné naissance la minorité d'Edouard et les intrigues de sa belle-mère, pour

(enter de se remettre en possession de leurs anciennes églises. Aelfher, caldorman de Merrie, chassa les moines de tous Ses monastères de son pays , tandis qu'Athelvvin , Alfwold «î Brithnod, princes d'Ostanglie et d'Essex, prirent les religicisK sous leur protection. Pour empêcher la guerre civile d'éclater, on convoqua à Winchester un concile dans h'quel Dunstan ei!: les évéques qui étaient de son avis réussirent à faire prend jxune décision en faveur des moines. Cependant les prêtres mariés, ainsi que leurs fds, ne regardèrent pas encore leur caos<' comme désespérée. Dans le concile qui se tint à Calne en 978, un étranger nommé Beornhelm , évêque irlandais ou écossais, plaida leur cause avec beaucoup d'éloquence. Aussitôt la saHe où l'on était réuni s'écroula; quelques personnes furent tuées, d'autres blessées, et Dunstan, en se tenant à une poutre, eiii la vie sauve. Cet événement ayant été regardé comme une punition de Dieu, les monastères furent sauvés pour le moment.

Le règne d'Edgar et l'administration de Dunstan forment les deux dernières époques glorieuses de l'histoire des Anglosaxons. La mort de Dunstan arrivée en 988 fut le signal de la longue lutte qui exista entre les deux peuples qui occupaieai alors la Grande Bretagne , les Anglo-saxons et les Danois. Ceux-ci, presque exclusivement maîtres du nord de l'AngU'terre et soutenus par les Scandinaves leurs compatriotes, cherchèrent à soumettre cette île à un roi de leur nation , et ifs réussirent dans ce projet. Cependant avant l'exécution de ce projet, l'Angleterre fut de nouveau livrée à toutes les horreurs du saccagement et de la dévastation. Le massacre qu'on fil en 1002 de tous les Danois qui habitaient les provinces occupées par les Anglo-saxons, provoqua à une vengeance terrible, Ee» l'an 1011 , Elphège, archevêque de Cantorbéry, périt d'une mort glorieuse. Les Danois l'assassinèrent, parce qu'il ne voulait ni engager le roi à leur payer de fortes sommes d'argent, ni permettre à ses frères de payer une rançon pour lui. Durt autre côté, les contestations et la rivalité recommencèrent ;*

lis HISTOIRE OK l'ÉCîLISF.

s't'levor de temps en temps entre les moines et les chanoines. L'archovôquo Aelfric plaça en 1006 des Bénédictins dans la cathédrale de Cantorbéry; mais ceux qui protégeaient les prêtres séculiers dépouillèrent souvent aussi les religieux de leurs églises dans le but de les confier à leurs protégés, et les ravages des Danois curent pour effet la ruine d'un grand nombre de monastères.

L'Angleterre, après avoir successivement supporté le joug de trois rois danois, passa sous la domination du pieux Edouard le Confesseur (1042-10G6) qui était issu de l'ancienne famille royale. Sous le règne de ce prince qui avait passé une grande partie de sa vie en Normandie, les Normands commencèrent à avoir toute la prépondérance en Angleterre. Edouard s'entoura particulièrement d'ecclésiastiques normands qui , sans contredit , surpassaient les prêtres anglais en science et en civilisation. Un d'entre eux, nommé Robert, qui avait été élevé dans le monastère de Jumièges, fut d'abord nommé évêque de Londres, ensuite archevêque de Cantorbéry. Cependant la puissante faction des Godwin parvint à le chasser avec les autres Normands qui jouissaient de la faveur du roi, et l'ignorant et intrigant Stigand qui avait été d'abord évêque d'Elmham et qui, à cette époque, occupait le siège de Winchester, s'empara eu 1053 de la métropole de l'Angleterre, tout en conservant son ancien évêché ; il obtint le pallium de l'antipape Jean de Velletri et sut se maintenir malgré la suspension que le pape Alexandre II avait prononcée contre lui. Aldred qui, outre la métropole d'York , possédait aussi l'évêché de Worcester, fut déposé à Rome comme simoniaque en 1060 par le pape Nicolas; car, à cette époque, la simonie était la compagne inséparable de l'investiture en Angleterre aussi bien que partout ailleurs. Toutefois, le pape modifia sa sentence dans la suite , en ce sens qu'il se borna à le faire renoncer à l'évêché de Worchester. Tels étaient alors les deux chefs de l'église d'Angleterre; ajoutez-y encore d'autres évêques, tels queLéofwin deLichfield qui, quoiqu'il eût été moine autrefois.

vivait néanmoins, étant évoque, publiquement en concubinage. Parmi les clercs l'ignorance était si grande que la plupart com- . prenaient à peine assez de latin pour prononcer convenablement les paroles sacramentelles. Les moines eux-mêmes s'étaient de nouveau relâchés de la discipline; ils portaient dçs habits d'un drap fin et s'insinuaient à la cour, dans la Mie de parvenir aux dignités ecclésiastiques en corrompant les courtisans.

La conquête de l'Angleterre par les Normands changea considérablement la situation de l'église d'Angleterre : elle y introduisit de grandes améliorations, mais elle eut aussi des suites funestes. Au rapport des historiens normands , Guillaume, duc de Normandie, à la mort d'Edouard qui ne laissa aucun héritier, avait soumis les droits qu'il avait à faire valoir sur la couronne d'Angleterre , à la décision du pape. Il n'eut aucune peine à lui prouver que ses droits étaient mieux fondés que ceux qu'Harold basait sur son usurpation. En conséquence, le pape Alexandre l'avait reconnu comme roi légitime , et pour lui montrer qu'il approuvait la lutte qu'il avait soutenue contre l'usurpateur, il lui avait adressé un drapeau béni. Aussi Guillaume fit-il semblant , en sa qualité de roi , de respecter les prérogatives du pape. L'indigne Stigand qui, pour trois motifs différents, avait mérité d'être déposé, et son frère Agilmar à qui il avait procuré l'évêché d'Elmham , furent déposés dans le concile qui, en l'an 1070, se tint à Winchester sous la présidence de trois légats du pape. Dans un autre concile que les mêmes légats firent assembler peu de temps après à Windsor, un évêque et plusieurs abbés eurent le même sori. Guillaume eut soin qu'on mît au jour le dérèglement et les crimes d'un certain nombre de prélats et de les faire servir à leur condamnation. Les légats paraissent avoir été entièrement à sa dévotion, et avoir prêté de temps en temps la main à des dépositions injustes, car toutes les hautes fonctions ecclésiastiques devaient passer insensiblement entre les mains des prêtres normands. On nomma primat le savant abbé Lanfranc , qui toutefois n'ac-

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cepta cette (îipfiiilé quo par déférence pour le pape. Le chanoine Thomas do lîavoux obtint rarchevéché d'Vork, ot Walkolin. chapelain du roi, l'évéché de A> inchoster. Ces prélats, ainsi tjue tous ceux qui furent alors nommés, méritaient presque généralement cette faveur par leur piété et par leur savoir; ils donnèrent un nouvel essor à l'église d'Angleterre en y réformant insensiblement les abus les plus manifestes. Cependant le roi Guillaume ne leur laissa que peu de liberté et d'indépendance sous le rapport ecclésiastique; il entrait plutôt dans sa politique de se soumettre entièrement l'église d'Angleterre, ot il respectait aussi peu les possessions et les droits des évéchés ol des diocèses que ceux de la nation. Lanfranc qui , comme primat, devait être témoin de l'odieuse tyrannie du roi et de ses barons, de la misère du peuple et de la spoliation des églises, sans pouvoir remédier à tous ces maux , désirait de voir approcher la (in de ses jours et adressait, quoiqu'on vain, les plus pressantes prières au pape , afin d'être délivré du fardeau de l'épiscopat. L'église d'Angleterre continua à présenter un aspect aussi sombre jusqu'au commencement de l'époque suivante.

Saint Dunstan et son ami et disciple Ethelwold avaient fait les plus grands efforts pour réveiller les études ecclésiastiques; mais ces efforts furent presque entièrement paralysés au milieu des nombreux bouleversements du onzième siècle. Ce qui nous reste de plus important de cette époque, ce sont les ouvrages d'Aelfric, disciple do l'évêque Elhohvold. Aelfric traduisit en anglo-saxon quelques livres de l'Écriture sainte et fit, h l'usage du clergé, un recueil d'homélies composées dans la même langue.

hV'glise d'IHaiide A\ai[ atteint, au commencement de cotio époque, à un haut degré do porfoclion. Tous les ans, il sortait des monastères d'Irlande et de leurs écoles un grand nombre d'hommes pieux et instruits, soit indigènes, soit étrangers, ol appartenant surtout à la nation anglo-saxonne, qui travaillèrent avec le plus grand succès à la propagation de la Foi en

TKOiSlHrtiE Ki'OùLi;. — CAIAV. V. Hi

Angleterre et dans le continent. Au rapport d'AldhcInt . il arrivait annuellement d'Angleterre sur le continent des navires chargés déjeunes gens, qui allaient faire leurs études soit dans le monastère de Mayo, qui était uniquement destiné &a\ jeunes Anglais, soit dans d'autres monastères et écoles. Mais, à dater de l'an 795, l'Irlande eut le même sort que l'Angleterre: elle devint le rendez-vous des Normands ou des Danois qui , avec leur férocité et leur rapacité accoutumées, détruisirent un grand nombre des établissements ecclésiastiques les plus florissants. Il arriva de là que les évéques, les prêtres et l.'s moines irlandais se réfugièrent fréquemment sur le continent ou en Angleterre. Du reste, le clergé irlandais était général;'ment disposé à s'établir dans des pays étrangers, et Osbeni, biographe de saint Dunstan, remarque encore que l'habitude des prêtres irlandais de quitter leur patrie et de se fixer ailleurs, était pour ainsi dire devenue une seconde nature. Ce fui un bonheur pour l'église d'Irlande qu'à cette époque , c'est-àdire en l'an 800, le clergé irlandais fut exempté de l'obligatiori de servir les rois à la guerre. Mais au milieu des guerres sans fin dont l'Irlande fut le théâtre sous les Danois et dans lesquelles les prêtres furent souvent obligés de prendre les armes pour leur propre défense, ces derniers furent de nouveau pleins d'une ardeur belliqueuse et, dans le cours du neuvième siècle, plusieurs abbés et plusieurs prêtres prirent même une part a« tive aux guerres intestines de l'Irlande. Au commencement du neuvième siècle , l'autorité du métropolitain d'Armagb , « la loi de Saint Patrice » ( sous laquelle on comprenait aussi certaines taxes qui se payaient à l'église d'Armagh et qui avaient été établies antérieurement) , s'étendit sur toute l'Irlande. Ce qui est surprenant, c'est la réunion de la dignité épiscopale à la dignité royale , dont l'évêque d'Emly, Olchobair Mac-Kinède , qui, en l'an 846, devint roi de Cashel, fut le premier exemple. Le belliqueux Cormac Mac-Culinan, évêque de Cashel et roi de la province de Munster, fut celui qui, vers l'an 901, se rendit le plus célèbre parmi ces rois-évêques. Quoique son courage

HIST. DE l'église. - T. II. 6 '

impétueux lui fît perdre la vie dans une sanglante bataille livrée en 908, il fut cependant un homme pieux et savant qui composa le Psautier de Cashel , ouvrage célèhre qui traite de l'histoire d'Irlande. L'église d'Armagh, métropole de toute l'Irlande, tomba en 927 entre les mains d'une puissante famille, de sorte que, pendant l'espace de deux siècles, les membres de cette famille qui, étant en même temps investis de l'autorité souveraine , sont connus sous le nom de princes d'Armagh, furent exclusivement en possession du siège de cette ville. Il arriva de là que des personnes mariées qui appartenaient h cette famille s'arrogèrent de temps en temps le titre ^t les prérogatives d'archevêque, sans avoir reçu aucun ordre sacré. Depuis le commencement du onzième jusqu'au commencement du douzième siècle, huit de ces laïques portèrent le titre d'évêques d'Armagh et firent remplir les fonctions ecclésiastiques par d'autres évêques. Les Danois qui s'étaient établis en Irlande embrassèrent insensiblement le christianisme, et en l'an 1040, Donat, leur premier évêque, fixa son siège à Dublin. Ire Patrick , son successeur, fut sacré en Angleterre en 1071 par l'archevêque Lanfranc , et prêta, à cette occasion, à celui-ci, ainsi qu'à ses successeurs, le serment de l'obéissance canonique. De cette manière, l'évêque de Dublin commença à être un des suflragants de l'archevêque de Cantorbérv , bien que jusqu'à cette époque aucune église en Irlande ne se fût trouvée dans un pareil rapport avec la métropole d'Angleterre. Il paraît donc que les Danois établis en Irlande, ne se soumirent à l'église de Cantorbéry que parce qu'ils avaient une estime particulière , basée sur une origine commune, pour les Normands qui dominaient alors en Angleterre. Toutefois, dans un concile qui se tint deux ans auparavant à Winchester et dans lequel la contestation qui s'était élevée entre Cantorbéry et York au sujet de la primauté, fut terminée en faveur de la première de ces églises, on avait, en s'en rapportant au témoignage de Bède, émis l'opinion que, jusqu'au l(Mups de Bède, l'archevêque de Cantorbéry avait exercé une

autorité prima tiale sur toute la Grande-Bretagne et sur l'Irlande. Cette erreur provient sans doute de ce que , sans aucun fondement, on a appliqué à l'Irlande le mot de Britanniarum dont se sert le pape Grégoire le Grand dans une lettre dans laquelle il donne à Augustin le pouvoir de légat sur tous les évoques

de la Bretagne.

Non-seulement les moines irlandais se trouvèrent dispersés dans plusieurs monastères du continent, mais ils y obtinrent aussi, et surtout en Allemagne, des couvents qui leur étaient exclusivement consacrés. Ces couvents qu'on avait particulièrement fondés par reconnaissance pour la part active que les Irlandais avaient prise à la conversion de l'Allemagne, devinrent ensuite d'excellentes écoles pour les jeunes Allemands et servirent d'hospices aux Irlandais qui parcouraient le continent et qui faisaient souvent le pèlerinage de Rome '. Déjà en l'an 786, on fonda à Amarbaric dans les environs de Yerden un semblable monastère, qui cependant ne subsista pas longtemps. Dans un capitulaire de l'an 845, Charles le Chauve fait mention des Hospitalia Scotorum que des Irlandais avaient fondés en France en faveur de leurs compatriotes , mais dont quelques-uns étaient tombés entre les mains d'étrangers et avaient été dépouillés. L'abbaye de Saint-Symphorieu à Metz à laquelle l'évêque Adalbéron qui la rétablit, donna pour abbé l'irlandais Fingen, obtint en 992 de l'empereur Otton HI la confirmation de ses possessions , sous la condition qu'elle ne se composerait que de moines irlandais aussi longtemps qu'il serait possible d'en avoir. Le même abbé Fingen plaça aussi des moines irlandais dans la célèbre abbaye de Saint- Vannes à V^erdun. Du temps de saint Gérard, il y eut dans un monastère du diocèse de Toul des Irlandais et des Grecs qui célébraient en commun l'office divin en langue grecque. Le monastère de Saint-Martin à Cologne renfermait des Irlandais à dater de l'an 975, et en 1036 on en fonda un pareil à Fulde.

' V. Acta SS. Bolland. Febr. II , 361, Scotorum in Germania Monasteria,

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