‹ Histoire de l'Église (volume 2)Chapitre 6 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DEPUIS HONORICS II JUSQI'a L.\ MORT DHOXORIUS III,

Honorius II. Innocent II; sr/n'sme. Z,w^ù/^ //. Eugène ///. Adrien IV.

Arnclphi Sagiensis archidiaconi tract, de schismate Petri Leonis. in .Muratori t. III, p. 1. Falco.ms Benevenlani cbronicon, in Muratori t. II. JoH. DE Ceccano cbronicon Fossae novae, in Muratori t. VU. A\ACLETi epistola?, dans le Recueil des Historiens des Gaules t. XV. p. o60. Epistola Reijibai.di Leod. canonici de schismate, ibid. p. 36G. Fpistolae In>ocentii II ad Gerraanos , in Cod. Udalrici, in Eccard. Corp. hi^t. t. IL S. Bernardi Abb. Claraevall. epistola», opp. cd. Mabilion, t. L S. Bebnardi Libri V de consideratione ad F.ugenium P. ib.

Après la mort de Calixte II, arrivée en 1124, le choiv tomba d'abord sur le cardinal Tebaldo Boccadipecora , mais immédiatement après , le puissant Robert Frangipane proclama pape Lambert, évêque d'Ostie. Plusieurs personnes se déclarèrent en sa faveur, et Tebaldo s'étant aussitôt retiré , l'évêque d'Ostie fut généralement reconnu; cependant quelques jours après, il se soumit à une seconde élection à cause de l'irrégularité de la première, et prit le nom d'Honorius II. Henri V étant mort sans laisser de postérité, le cardinal Gérard , légat du pape , avait contribué à faire élire, à Mayence en 1125, Lothaire, duc de Saxe, roi d'Allemagne. Lui et les évêques de Cambrai et de Verdun partirent aussitôt pour Rome en qualité de commissaires du roi , afin d'obtenir du pape la confirmation de l'élection de Lothaire. Le jour même de son élection, Lothaire fit à l'Eglise une concession qui confirmait pleinement la liberté des élections canoniques stipulée dans le concordat de Worms : il ordonna notamment qu'à l'avenir les élections ne se feraient plus en présence du roi et que celui-ci s'abstiendrait de gêner les électeurs soit en les intimidant soit en leur proposant des candidats. Lothaire n'exigea non plus des prélats que le serment de fidélité et renonça à l'hommage. Conrad , de la maison de Hohenstaufen, neveu de Henri V, s'étant ensuite fait couronner roi , le pape , à l'exemple des évêques d'Allemagne, l'excommunia en l'an 1128, et chargea le cardinal Jean de Crème, son légat, de déposer Anselme, archevêque de Milan, qui avait couronné Conrad roi d'Italie à Monza.

Lorsqu'en l'an 1130, il s'agissait de donner un successeur à Honorius II, une division funeste éclata parmi les cardinaux. Parmi ceux-ci se trouvait Pierre de Léon, appartenant à une famille qui, après celle des Frangipani, était la plus opulente et la plus puissante de Rome ; mais son ambition démesurée , le luxe qu'il étalait et, au rapport de quelques contemporains, le dérèglement de ses mœurs lui avaient aliéné les affections de tous ceux qui s'intéressaient au bien de l'Église. En conséquence, on élut à la hâte le cardinal Grégoire Papareschi qui

prit le nom d'Innocent II. Mais bientôt après , Pierre de Léon , par le ( rrdil de sa fi.inillc l'I le dévouement d'un grand nombre de partisans, par\inl à se l'aire élire à son tour sous le nom d'AnacIel II. La l'aniilUî des Frangipani s'était déclarée en faveur d'Innocent, et peu de temps après, trois cardinaux (jui avaient assisté à élire l'antipape, embrassèr<>nt îiussi le parti d'Innocent. Il est vrai qui' Pi(!rre de Léon gagna les Romains à force d'argent , qu'Innocent fut obligé de quitter Rome et de se retirer en France avec les cardinaux qui lui étaient dévoués; mais dans un grand concile qui se tint à Etampes, il fut reconnu comme pape légitime par l'oracle de l'Église gallicane, saint Eernard, à l'avis duqmd les prélats étaient convenus de s'en rapporter. Bientôt l'Angleterre, l'Espagne et la plupart des églises de l'Italie, à l'evception de celle de Milan, se déclarèrent pour lui. Cependant l'antipape était soutenu par les Romains et par les Normands; il avait gagné ces derniers, en accordant à Roger, duc de Pouilly, de Calabre et de Sicile, le litre de roi, sous la condition toutefois qu'il prêterait f«>i et hommage au Siège apostolique. Grâce à l'activité infatigable de saint Bernard , Innocent fut presque généralement reconnu ; les ordres religieux , entre autres celui de Clugny , étaient également portés pour lui. Le pape ayant été invité, en 1131 , par les Allemands à se rendre à Liège , Lothaire , accompagné d'un grand nombre d'évèques et de princes, l'y reçut avec tous les hoimeurs dus a son rang; il lui servit d'écuycr pendant son entrée dans la ville, etinnocent ayant ensuite convoqué à Reims un grand concile composé de 270 évèques, Lothaire lui envoya saint Norbert, archevêque de Magdebourg , pour lui promettre qu'il le rétablirait sur le Saint-Siège. En l'an 1132, le pape et le roi se rendirent en Italie , et le A de juin de la même année , h' roi fut couronné empereur à Rome, pendant que Pierre de Léon occupait encore le Vatican et le château Saint-Ange. À wtte époque, Innocent transigea avec l'empereur sur les allodiaux que la comtesse Mathilde avait cédés à différentes reprises au Siège apostolique ; il en investit d'abord l'empereur,

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et , à la demande de ce dernier, il en investit aussi son gendre Henri, duc de Bavière, sous la reserve de ses droits de suzeraineté et d'un cens annuel, et sous la condition qu'à la mort du duc, ces biens retourneraient à l'Église romaine. Ces allodiaux comprenaient une partie du duché de Mantoue, Parme, Reggio, Modène et Garfaguana. Peu de temps après, le pape donna aussi au margrave Engelbert l'investiture de la Toscane. Innocent qui, après le départ de Lothaire, ne se trouvait pas en sûreté à Home, convoqua, à Pise en l'an 1134, un concile dont saint Bernard était l'ame. Les évéques du Milanais se soumirent aussi au pape, et les autres évéques italiens qui avaient embrassé le parti de l'antipape , furent déposés. Sur ces entrefaites, le pape, étant serré de près par le roi Roger, implora le secours de l'empereur, et Lothaire passa une seconde fois en Italie en 11 36. A la tête d'une armée formidable, il triompha cette fois de ses ennemis et de Roger même. I)*» concert avec l'empereur. Innocent investit le comte Renaud du duché de Pouille et de Calabre, et en l'an 1137, il retourna à Rome où l'antipape était réduit à jouer un rôle insignifiant et pitoyable. Il est vrai que Lothaire, le principal soutien du pape, mourut en retournant en Allemagne; mais par son éloquence, saint Bernard avait déjà réussi à engager le roi Roger, qui favorisait particulièrement le schisme, à garder la neutralité, lorsqu'en 1138, la mort de l'antipape facilita le rétablissement de la paix dans l'Église , attendu que le successeur que lui donna une faible faction sous le nom de Victor IV, s'étant laissé persuader par saint Bernard , se soumit bientôt après au pape avec tous ses adhérents, et qu'à l'intercession du saint, il en reçut facilement l'absolution. Ensuite, Innocent assembla à Rome en l'an 1139 le dixième concile œcuménique auquel assistèrent près de mille prélats. Il y déposa les évéques ordonnés par Pierre de Léon et par ses partisans , et prononça l'excommunication contre le roi Roger. Mais peu de temps après , il tomba au pouvoir de ce prince qui , après la mort de Renaud, avait reconquis la Pouille , et dès lors on conclut une paix par

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laquelle Roger s'engagea à prêter au pape la foi et l'hommago rt à lui payer un cens annuel; Innocent, de son côté, leva lexconinuinication qu'il a\ait prononcée contre lui, lui accorda le titre de roi de Sicile et l'investit de la Fouille et de la principauté de Capoue.

Cet esprit d'indépendance qui animait les habitants de la plupart des villes de rilalie et qui était encore excité davantage par les discours d'Arnaud de Bresse, s'était aussi emparé des Romains. En l'an 11 i3, ils refusèrent dt; reconnaître le pape comme leur souverain temporel et instituèrent un nouveau sénat. Innocent vint à mourir sur ces entrefaites. Son successeur ('pfpstin II ne lui survécut que de quelques mois. Ensuite, on élut pape le cardinal Gérard, chancelier de l'Eglise romaine, (pii prit le nom de Lucius //. Cependant les Romains, irrités de ce que le pape entretenait des relations avec les Normands et de ce qu'il reconnaissait leur prince Roger en qualité de roi , résolurent de changer la république qu'ils avaient rêvée jusqu'alors en un empire dont Rome devait être la capitale comme elle l'avait été dans l'antiquité. En attendant, ils donnèrent au frère de l'antipape Pierre de Léon le titre de patrice et demandèrent au pape de lui abandonner toutes les régales. Lucius essaya de s'emparer de vive force du Capilole où le nouveau sénat tenait ses séances; mais, dans l'attaque, il fut blessé d'un coup de pierre, et mourut déjà le onzième mois de son pontificat , en l'an 1145. Il eut pour successeur Bernard de Pise, un des disciples de saint Bernard, qui avait été autrefois moine de Clairvaux et en dernier lieu abbé du monastère de Saint-Anastase à Rome, et qui monta sur le Siège pontilical sous le nom d'^w- (jf-ne III. Dès lors Arnaud se montra de nouveau à Ronie. Cet homme, lecteur de l'église de Bresse, avait étudié en France sous la discipline d'Abailard. Déjà sept ans auparavant il avait enseigné, à la grande satisfaction de plusieurs personnes , dans les villes de la Lombardie, que les prêtres, pour être sauvés, ne pouvaient pas posséder le moindre bien. Il prétendait qu'il était défendu aux évoques d'avoir des régales et aux monastères

d'avoir des propriétés; que tout cela appartenait aux princes séculiers qui n'en pouvaient donner l'usufruit qu'à des laïques. En outre , se montrant en public sous un costume monastique et parlant avec facilité , il était dans l'habitude de critiquer sévèrement la conduite des prêtres et des moines et de flatter les laïques, et, de cette sorte, il acquérait beaucoup de popularité, car une doctrine qui permettait à tous ceux qui convoitaient le bien d'autrui et qui avaient les moyens de s'en emparer, d<; dépouiller les églises et les prêtres de leurs possessions avec la conviction de faire une bonne œuvre, même à l'égard de ceux que l'on dépouillait , devait naturellement être bien accueilli»^ partout. Innocent II lui avait imposé silence au concile de Latran tenu en l'an 1139; mais il avait trouvé le moyen de passer les Alpes et de se retirer à Zurich où il réussit à répandre ses principes. Sous ses auspices , une populace indocile et tumultueuse se livra à Rome à toutes sortes d'excès et de brigandages. « Le sénat et le peuple romain » invitèrent Conrad, roi d'Allemagne, à venir fixer sa résidence à Rome où il ne serait plus gêné par les prêtres (le pape n'y demeurant plus) et à régner sur l'Italie et l'Allemagne. Conrad n'accepUi point cette offre dont il lui fut facile de pénétrer la tendance ; il se rapprocha plutôt du pape dont il accueillit favorablement les légats et à qui il envoya , à son tour, des ambassadeurs.

Eugène se réconcilia ensuite avec les Romains ; mais l'esprit de sédition dont ils étaient animés le força bientôt à quitter de nouveau la ville de Rome. En 1146, il se rendit en France et retourna en Italie en 1148. Cependant, à l'exception de quelques rapprochements éphémères qui eurent lieu entre les den\ partis, parce que les Romains redoutaient la présence des Normands, le même esprit d'arrogance et d'indépendance républicaine dominait toujours à Rome. Sur ces entrefaites, Conrad vint à mourir en Allemagne au milieu des préparatifs qu'il faisait pour une expédition en Italie. Aussitôt le nouveau roi Frédéric I envoya au pape des ambassadeurs avec une lettre dans laquelle il disait qu'il était prêt à exécuter toutes

21 i uisToiRK DK l'Église,

los mesures que son oncle Conrad avail prises pour affranchir et pour relever le Siège apostoliqu»' et à «onsidérer les ennemis de ce Sié<re coiiiinc les siens propres. Peu de temps après, le pape retourna à Rome où il fut reçu avec les plus grands hon- !»eurs par les Romains qui avaient enfin saisi avec empressement l'occasion de sortir de l'anarchie. Kn l'an 1153, ses légats conclurent à Constance, avec les plénipotentiaires du roi, un traité par lequel Frédéric s'engagea à rétablir le pape dans ses anciens droits de souveraineté sur la ville de Rome, à protéger de tout son pouvoir les régales de saint Pierre et à ne faire la paix avec Roger, roi de Sicile, qu'avec le consentement du pape. Eugène, de son côté, promit de respecter le roi comme l'enfant chéri de saint Pierre, de le couronner empereur aussitôt son arrivée à Rome et d'employer contre tous les ennemis de l'Empire les censures ecclésiastiques, et même l'excommunication. Entre les années 1118 et 1152, saint Bernard composa, à la demande d'Eugène III , son célèbre ouvrage intitulé : De la méditation et divisé en cinq livres. C'est un guide pour l'administration spirituelle (les papes. Il y conseille au pape de ne pas perdre un temps précieux à juger une foule de causes que des hommes ambitieux et avides lui soumettaient relativement à des prébendes et à d'autres objets. Il y critiqîie sévèrement l'avarice sans bornes des Italiens et des Romains en particulier, et il confirme ce que d'autres écrivains contemporains reprochent souvent au clergé romain, h savoir qu'il se laissait facilement corrompre et qu'il aimait trop surtout l'éclat extérieur et la pompe dans les cérémonies religieuses et qu'il recherchait trop les honneurs. Ensuite, il y exhorte le pape à réformer les appels qui n'avaient souvent lieu que dans le but d'entraver les évéques dans l'exercice de leurs fonctions, et à révoquer les nombreuses exemptions dont jouissaient les évéques à l'égard des métropolitains et les abbés à l'égard des évéques. Il y dépeint l'arrogance et l'esprit de rébellion du peuple romain, qui était dans l'habitude de ne se soumettre à l'autorité légitime que lorsque ses moyens de résistance étaient épuisés. Il y dif

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que le pape peut choisir les cardinaux dans toutes ies parties de l'Église, et qu'il doit être très-prudent dans le choix de ses légats dont plusieurs avaient déshonoré leurs importantes fonctions par leur avarice et en dépouillant les églises et les monastères de leurs hiens. — Malheureusement l'auteur et celui pour lequel cet ouvrage fut composé , moururent l'un et I'auJre peu de temps après qu'il fut achevé, c'est-à-dire pendant l'été de l'an 1153.

Le successeur d'Eugène , Conrad , cardinal-évêque de Sabine , fut élevé sur le Siège pontifical à l'âge de quatre-vingtdix ans, sous le nom à'AnastascîV; mais il mourut seize mois après son intronisation. Nicolas Breakespeare, Anglais de nation, qui avait été d'abord moine et prieur d'un monastère en Provence , et qui ensuite avait été nommé évêque d'Albane par le pape Eugène III, lui succéda en 1154 et prit le nom d'Adrien IV. A cette époque , le Siège apostolique se trouvait dans la position la plus difficile. Son pontificat ne fut qu'un enchaînement continuel de combats opiniâtres. Tout au commencement, il fut obligé de fulminer un interdit sur la ville de Home, où Arnaud prêchait de nouveau l'insurrection cl où un cardinal avait été attaqué et blessé mortellement. Cette mesure servit à éloigner de la ville Arnaud et ses partisans les plus exaspérés. Bientôt après , le roi Frédéric qui s'avançait vers Rome afin de s'y faire couronner empereur, s'empara de ce démagogue et le livra aux cardinaux. Le préfet de Rome ordonna qu'on le pendît et qu'on brûlât son corps. Frédéric, après avoir promis, sous la foi du serment, au pape et aux cardinaux de protéger leurs personnes, leurs droits et leurs possessions , eut une entrevue avec le pape à Sutri, où son refus de se conformer à l'ancien usage de tenir l'étrier du cheval du pape , donna lieu à des conférences qui eurent pour résultat que le roi remplit cette formalité. Ils partirent ensuite l'un et l'autre pour Rome, où le couronnement eut lieu. Les Romains , irrités de ce que Frédéric refusait de recevoir de leur part la couronne impériale , ou plutôt de l'acheter pour une

somme d'argont, allaquèrent les Allemands à l'improvisle , mais ils furenJ repousses avec une grande perte.

Adrien a^ant adressé à Guillaume, roi de Sicile, qui, en prenant en main, de son propre chef, les rênes du gouvernement et en se faisant couronner roi sans son consentement , avait violé ses droits de suzeraineté , une lettre dans laquelle il le qualiliait simplement de « seigneur » , celui-ci ravagea les terres de l'Église romaine et mit le pape dans la nécessité de l'excommunier. Sur ces entrefaites, le pape se vo^'ant assiégé dans Bénévent, fut contraint de conclure avec le roi, en 1156, un traité de paix par lequel il fut statué que les élections canoniques seraient libres et que le roi aurait le droit de les confirmer ; que le pape, de son côté , serait autorisé à visiter les églises du royaume, à y envoyer des légats et à recevoir les appels , sans que toutefois les deux derniers points fussent applicables à la "Sicile. Guillaume fut ensuite investi de la Sicile, de la Pouille et de la Calabre, et prêta au pape la foi et l'hommage. Mais à peine cette contestation fut-elle terminée qu'il s'en éleva une autre entre le pape et l'empereur. Frédéric trouva très-mauvais qu'Adrien eût fait sa paix avec le roi Guillaume, à qui il se proposait de faire la guerre, et sa colère et son indignation furent encore allumées davantage par quelques cardinaux qui, à cette époque, formaient déjà un faible parti pour l'empereur et qui lui représentaient leurs collègues comme étant vendus au roi de Sicile. Adrien dépécha Roland et Bernard vers l'empereur, alin de se réconcilier avec lui , et il les ( hargea en même temps de lui remettre une lettre dans laquelle il se plaignait amèrement de ce que non-seulement Frédéric ne punissait pas celui qui avait fait arrêter en Bourgogne et qui avait dépouillé de son diocèse Eskyl, archevêque de Lund en Danemarck, mais aussi de ce qu'il ne faisait aucune démarche pour la délivrance de ce prélat. Dans cette lettre il était dit que le pape se serait réjoui s'il avait pu accorder à l'empereur de plus grands bénéfices [bénéficia) encore que celui du couronnement , et comme le mot beneficium se

prenait alors aussi dans le sens de fief, l'empereur et les princes allemands , quoiqu'il fût évident que le pape ne pouvait pas entendre par là des fiefs qui fussent encore plus grands que l'Empire , saisirent avec empressement cette occasion pour accuser Adrien de regarder l'Empire comme un fief du Siég< apostolique. Dans la discussion qui s'éleva à ce sujet, le cardinal Roland demanda : « de qui l'empereur a-t-il reçu sa dignité , si ce n'est du pape? » ce mot pensa lui coûter la vie. Sous des prétextes frivoles, on congédia indignement les légats , et l'empereur adressa aux églises d'Allemagne une circulaire pleine d'aigreur, dans laquelle il disait que c'était lui qui cherchait à défendre leur honneur et leurs libertés contre le joug que leur avait imposé le Siège de Rome. Il est vrai que les prélats allemands savaienf très-bien comment Frédéric, qui depuis longtemps avait violé le concordat de Worms et qus disposait aussi arbitrairement des évéchés qu'un Henri V, entendait les libertés de l'Eglise ; mais ils redoutaient ce prince violent, inflexible, qui ne connaissait d'autre droit que le sien, et ils ne devaient pas ignorer qu'il avait des partisans parmi les cardinaux mêmes. C'est ainsi qu'ils se rangèrent aussi du côté de l'empereur et qu'ils répondirent dans le même sens et probablement dans les mêmes termes que lui aux plaintes du pape. Mais celui-ci opposa à l'insulte et à l'arrogance une dignité calme et tranquille ; il adressa à l'empereur deux autres cardinaux avec une lettre dans laquelle il expliquait , d'une manière simple et même à la satisfaction de l'empereur, ce qu'il avait dit dans sa première lettre au sujet du couronnement et du mot beneficium, et ses légats ayant répondu avec la plus grande modération à toutes les questions que leur adressait Frédéric , et lui ayant donné l'assurance que le pape n'avait aucunement l'intention d'empiéter sur son autorité, il s'appaisa enfin.

Mais il aurait fallu un pape qui eût été disposé à renoncer à ses propres droits et à sacrifier ceux des autres, pour continuer à être en bonne intelligence avec un prince tel que Fré—

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déric. Lors de sa seconde expédition en Italie en l'an 1158, il résolut de boulovorser la constitution civile et politique de illalie septentrionale et inéridionaK' et d'y rétablir l'ancien ordre de choses. Les villes y avaient insensiblement aboli l'ancien système féodal; il n'y avait plus de ducs, de margraves ni de comtes ou, de même que la noblesse inférieure, ils avaient été réduits à la condition de simples citoyens; les évéqucs avaient également perdu plusieurs droits régaliens qui, la plupart , étaient devenus la propriété des villes. Tout h coup Frédéric, après avoir humilié la superbe cité de Milan , fit déterminer , dans une diète qui s'assembla dans les champs de Roncale, ses droits régaliens d'après les maximes de l'autorité illimitée d'un empereur romain , de sorte qu'on déclara que 1<' domaine avait la propriété incommutable du droit de monnaie, des douanes maritimes, des péages, des fournitures, des contributions et de tant d'autres droits régaliens utiles qu'il resta à peine encore quelque droit qui ne fût pas regardé comme régale. Ainsi , non-seulement les villes, mais aussi les évèques , les monastères et les églises se virent dépouillés tout d'un coup d'une foule de prérogatives et de revenus qu'ils avaient légitimement acquis et qu'ils possédaient depuis longtemps. C'était un coup d'état sur lequel le pape ne pouvait pas fermer les yeux ; mais le même homme qui , naguères , avait pris l'engagement formel de défendre les droits et les possessions du Siège apostolique et de lui faire restituer ce qu'on lui avait enlevé, commença bientôt à exercer .^ l'égard de ce siège les mêmes actes de violence. Il investit le duc Guelphe de la Toscane, de Spolète, de la Sardaigne et de toute la succession de la comtesse Mathilde, encore que l'empereur Lothaire eût conlirmé dans les termes les plus formels les droits du pape sur cette succession. Il fit des réquisitions sur le territoire de l'Église même , et s'arrogea la souveraineté de la ville de Rome, « sans laquelle , disait-il , le litre d'empenmr des Romains n'esl qu'une fiction » . Contrairement au concordat de Worms , il nommdi, en Italie, son chancelier Reinold archevêque de Co-

logne et destina Guy, fils du comte de Blandrate, à l'archevêciié de Ravenne. Or, celui-ci était dt-jà sous-diacre de l'Église romaine et ne pouvait pas accepter de fonctions dans une autre église sans la permission du pape qui la lui refusa, parce qu'il ne pouvait pas se passer de lui à Rome. Dans la conviction que le pape avait des motifs très-plausibles de se plaindre de lui, Frédéric saisit avec empressement chaque occasion qui se présentait de lui faire des reproches. C'est ainsi qu'on trouva trèsuiauvais que , dans une lettre , Adrien se fût nommé avant l'empereur; qu'il lui eût adressé la parole à la seconde personne du singulier, et qu'il lui eût fait remettre cette lettre par un messager inconnu qui s'éloigna aussitôt après l'avoir remise. Las de toutes ces tracasseries , le pape lui adressa enhn cinq cardinaux chargés de lui notifier qu'il ne pouvait plus, sans le consentement du pape, envoyer ses commissaires à Rome pour y exercer les droits de suzeraineté ; qu'on ne pouvait plus faire des réquisitions sur les terres de l'Église que lors du couronnement de l'empereur ; que les évêques de l'Italie ne devaient plus lui prêter le serment d'hommage , mais simplement celui de fidélité; que les possessions de l'Église romaine, ainsi que les revenus de Ferrare, de Masso, de Figheruolo , de la succession de la comtesse Mathilde , du pays situé entre Acquapendente et Rome, du duché de Spolète et des îles de Sardaigne et de Corse devaient être restitués. Frédéric, de son côté, se plaignit qu'Adrien s'était réconcilié , sans son consentement, avec le roi de Sicile ; que ses légats traversaient ses états , sans lui en demander la permission ; qu'ils habitaient les palais épiscopaux et qu'ils opprimaient les églises ; enfin qu'on se permettait à Rome de recevoir des appels injustes. Frédéric étant ainsi disposé, on pouvait à peine espérer de rétablir la bonne intelligence entre lui et le pape , lorsque tout à coup ce dernier vint à mourir en 1159, au moment où il était sur le point d'excommunier l'empereur qui avait déjà fait emprisonner deux cardinaux.

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Alexandre III. Schisme. Triomphe du pape. Lucius 111. Urbain III. Clément III et Célcstin III.

JoHANNis Sarisberiensis et Arnulfi Lexoviensis cp. cpistolae, dans le Recueil des Historiens des Gaules, l. XVI. Les actes des conciles tenus au sujet du schisme, in Harduin. t. VI. p. II, p. 1565-1615. RoMUALDi archiep. Salernit. chronicon, in Muratori t. A'II. Alexan- BRI III epistolœ 419, dans le Recueil des Historiens des Gaules, t. XV.

La mort d'Adrien fut suivie d'un schisme pour lequel quelques cardinaux dévoués à l'empereur el probablement de connivence avec lui, avaient tout préparé. Le 4 septembre 1159, les cardinaux élurent à une grande majorité Roland Bandinelli de Sienne qui, autrefois , avait enseigné la théologie à Bologne. A cause de ses éminentcs qualités, il avait été nommé par Eugène III cardinal et ensuite chancelier de l'Église romaine et il fut un des hommes les plus instruits de son temps. D'abord il refusa obstinément la tiare, el dès lors il eut pour concurrent ce cardinal Octavien qui, après s'être brouillé autrefois avec Adrien , s'était exclusivement attaché à l'empereur et qui pouvait d'autant plus compter sur son appui qu'il avait été d'abord auprès de lui à Bologne en qualité de légat. Il ne fut élu que par deux cardinaux; malgré cela, il eut la bassesse de se revêtir aussitôt des ornements pontilicaux et, par l'entremise d'un certain nombre de partisans qu'il avait gagnés à force d'agent, il retint Roland et les cardinaux en prison , jusqu'à ce qu'ils furent délivrés par le peuple et par les Frangipani. Roland fut ensuite sacré pape dans un château près de Rome sous le nom d'Alexandre III. Huit jours après , il frappa Octavien d'anathème. Celui-ci, pour lequel le comte palatin, qui était alors ambassadeur de l'empereur à Rome , s'intéressait vivement , chercha d'abord , à la faveur du nom de l'empereur et à force d'argent , à gagniM' quekjiies évêques dont il pût se faire sacrer. Enfin les évêques de Frascati, de Férenlino et

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d'Amalfi, dont le dernier avait déjà été déposé par Adrien pour différents crimes qu'il avait commis, se déclarèrent en sa faveur, et au bout d'un mois , ils le sacrèrent au monastère de Farfa sous le nom de Victor IV. Lui et son parti qui insensiblement comprit cinq cardinaux , cherchèrent à répandre le bruit qu'Alexandre n'avait été élu que par une faction dévouée à Guillaume , roi de Sicile , et qui déjà auparavant avait conspiré contre l'empereur.

Dès le principe, Frédéric, tout en faisant semblant de ne prendre aucun parti dans ce différend , se prononça néanmoins ouvertement contre Roland, dont il connaissait bien la fermeté et les principes religieux. Il est vrai que , d'après le conseil des prélats, il convoqua un concile à Pavie, pour examiner cette double élection; mais dans les lettres qu'il adressa aux deux compétiteurs pour les inviter à se rendre à cette assemblée , il se contenta de qualifier Alexandre de cardinal Roland, tandis qu'il donnait à Victor le titre d'évêque de Rome. Ainsi Frédéric avait décidé l'affaire d'avance. Alexandre et ses amis connaissaient toute l'étendue de la lutte qui allait s'engager ; ils résolurent en conséquence de se sacrifier entièrement à la liberté et à l'indépendance de l'Église et de ne point abandonner la cause sacrée qu'ils défendaient au jugement d'une assemblée qui se laissait entièrement diriger par l'empereur et qui tremblait devant lui. Ils répondirent donc aux deux évêques que leur avait adressés Frédéric que l'empereur écrivait à sa mère comme à une esclave; que l'Église rachetée au prix du précieux sang de Notre-Seigneur ne pouvait plus jamais être traitée comme une esclave et que l'autorité temporelle ne devait plus s'arroger le droit de décider les affaires les plus importantes de l'Église. Les deux évêques allèrent ensuite trouver l'antipape Octavien à Segni et se prosternèrent devant lui en le respectant comme pape. Au mois de février de l'an IIGO , le concile s'ouvrit à Pavie , mais de tous les évêques italiens il n'y en eut que six qui s'y rendirent ; tous les autres ôlaicnt des prélats allemands qui s'étaient trouvés au camp de

rompereur. La plupart de ceux-ci voulurent même qu'on remit cette aiîairt' jusqu'au niomenl où l'on pourrait convoquer un concile plus nombreux; mais Oclavien et son puissant prolecteur refusèrent d'y consentir. Ainsi l'on prit une décision qui devait être nécessairement préjudiciable à Alexandre. On lui reprocha de ne point s'être rendu au concile malgré l'invitation qu'il en avait reçue et d'avoir conspiré contre l'empereur de concert avec le roi de Sicile et avec les habitants de Milan, et l'on prononça contre lui une sculeuce d'excommunication. Quant à Oclavien , on le regarda d'autant plus comme pape légitime qu'on le croyait seul capable de rétablir la paix et l'harmonie entre la royauté et la papauté. Frédéric fit aussi à sa créature l'honneur de lui tenir l'étrier et de lui baiser les pieds.

Le résultat immédiat de tout cela fut que les contestations religieuses se confondirent avec la lutte que les habitants de la Lombardie soutenaient contre l'empereur dans le but de conquérir leur indépendance. Le cardinal Jean d'Anagni, en sa qualité d(; légat du pape , et de concert avec Obert , archevêque de Milan, fulmina l'excommunication contre Frédéric et Octavien dans l'église cathédrale de celle ville. Frédéric, de son côté, ordonna à tous les prélats de son Empire, sous peine de bannissement, de reconnaître le pape Victor et de lui porter respect, en déclarant que lesecclésiasliques et les laïques qui reconnaîtraient Alexandre, encourraient la confiscation de leurs biens et seraient même punis de mort. C'est ainsi qu il mit le pape dans la nécessité , non-seulement de l'excommunier comme persécuteur de l'Eglise, mais aussi de délier tous ses sujets du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté. De toutes jKirts, les partisans d'Alexandre furent chassés de leurs églises. La congrégation de Gîtcaux qui comptait plus de 700 abbés, s'étant déclarée en sa faveur, l'empereur se courrouça et força des milliers de moines à se réfugier en France. Les prélats d'Allemagne, soit par crainte, soit par indifférence ou par ignorance des circonstances, prêtèrent pour la plupart le ser-

ment de fidélité au pape de Frédéric; mais les prélats consciencieux, tels qu'Eberbard, archevêque de Salzbourg, les évoques de Brixen et d'Halberstadt , et bientôt après, Conrad de Wittelsbacb , archevêque de Mayence , qui cependant avait été nommé par l'empereur, refusèrent de se prosterner devant l'idole de ce prince; ils embrassèrent au contraire le parti d'Alexandre, et l'évêque d'Halberstadt fut déposé pour ce motif. En France et en Angleterre, on méprisa les décrets du concile de Pavie ; tout le monde se déclara pour Alexandre ; les prélats français, dans un concile tenu à Beauvais, et les prélals anglais dans ceux qu'on convoqua à Londres et à Neufmarche en Normandie, le reconnurent solennellement, et en l'an 1161, un grand concile qui fut assemblé par ordre des rois de France et d'Angleterre et auquel assistèrent , outre les cardinaux d'Alexandre et d'Octavien, les envoyés de l'empereur et du roi d'Espagne , prononça le même jugement , après avoir écouté attentivement les parties.

Alexandre qui ne pouvait plus résister en Italie à la prépondérance de l'empereur, se rendit en France où plusieurs de ses prédécesseurs s'étaient déjà mis à l'abri de la tyrannie des rois d'Allemagne. Il est vrai que l'empereur réussit à engager le roi Louis à ne reconnaître le pape qu'après une conférence qui devait avoir lieu entre les deux princes ; mais le roi s'étant rendu à Launes ou Saint-Jean de Launes , près de Dijon , où cette conférence avait été indiquée, n'y trouva point l'empereur, mais bien son chancelier Reinold , archevêque de Cologne , qui lui déclara qu'il n'appartenait ni au roi ni à ses évêques de juger des droits de l'un ou de l'autre pape, mais qu'ils devaient reconnaître comme pape celui que l'empereur et les évêques de l'Empire auraient reconnu. Étonné de cette déclaration , le roi demanda à l'archevêque si les prélats et luimême n'appartenaient pas au même troupeau que Jésus-Christ a confié à l'apôtre saint Pierre et à ses successeurs, et aussitôt il s'en retourna charmé d'avoir trouvé cette occasion de dégager sa parole. Quelque temps après, le roi de France et le roi

•22 î HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

d'Angleterre se trouvèrent ensemble h Couci sur la Loire, et y reçurent le pape avec l'honneur convenable : ils le conduisirent même à sa tente marchant à côté de lui et tenant à droite et à gauche la bride de son cheval. Il était évident que toute la chrétienté respectait dans la personne d'Alexandre le chef légitime de l'Église et qu'on ne reconnaissait Octavien que pour autant que l'on se trouvait sous l'influence de l'empereur. C'est ainsi qu'Alexandre fut en état d'assembler à Tours, en l'an 1163, un grand concile auquel assistèrent dix-sept cardinaux et cent vingt-quatre évêques et dans lequel on condamna les ordinations faites par Octavien et par les autres schismatiques. D'un autre côté , Frédéric , de concert avec son pape qui l'avait suivi en Allemagne , convoqua un concile à Dole où son confident , l'archevêque Reinold, en déclarant que l'empereur avait seul le droit d'approuver les élections des évêques dans la ville impériale de Rome, manifesta assez clairement l'intention de son maître de réduire le pape à la condition d'un simple évêque de l'Empire qui devait lui être soumis et servir d'instrument à tous ses projets.

Octavien étant mort à Lucques en l'an 1164, il se présenta une occasion favorable de mettre un terme au schisme. Mais les partisans de l'empereur, entre autres Reinold et l'évêque de Liège, secondés par les deux cardinaux d'Octavien, crurent qu'il était de leur intérêt et de celui de leur maître de perpétuer la division. En conséquence, on procéda à une nouvelle élection , c'est-à-dire que le cardinal Guy de Crème , nommé par l'autre cardinal, Jean de Saint-Martin, prit le titre de pape sous le nom de Paschal III, après s'être fait sacrer, d'une manière tout à fait illégale , par le seul évêque de Liège. En insultant ainsi à la dignité suprême de l'Eglise, on ne fit qu'augmenter le nombre des partisans d'Alexandre, et l'antipape n'eut plus d'autre obédience que cette espèce d'hommes mondains qui ne reconnaissaient d'autre autorité que la fortune et la puissance de l'empereur. Pour ôter au pape tout espoir de réconciliation, Frédéric jura dans une assemblée qui se tint à

W'urzbourg en 1165 et à laquelle assistèrent les princes allemands, qu'il ne reconnaîtrait jamais comme pape ni Roland ni aucun autre de son parti et qu'il persisterait à défendre Paschal. Ayant exigé le même serment des évêques qui y étaient réunis, la plupart, se fondant sur l'opinion généralement reçue à cette époque que l'empereur ne pouvait exiger ce serment qu'en vertu de l'hommage qu'ils lui avaient prêté, déclarèrent qu'ils renonceraient plutôt à leurs régales que de se soumettre à cet ordre. Mais Frédéric, encouragé par la promesse que lui avaient faite les ambassadeurs du roi d'Angleterre en lui disant que le roi leur maître qui , s'étant brouillé avec Thomas Becket , était également irrité contre le pape Alexandre , était disposé à embrasser le parti de l'antipape, répondit aux évoques que, de gré ou de force, ils devaient prêter le serment et conserver leurs régales. Conrad , archevêque de Mayence , et l'onrad de Salzbourg persistant dans leur refus de reconnaître d'autre pape qu'Alexandre, l'empereur mit le dernier, qui était son oncle, au ban de l'Empire et ravagea son archevêché. Après 3a fuite de Conrad de Wittelsbach , il plaça sur le siège archiépiscopal de Mayence le prévôt Christian de Mersebourg. De cette façon , on plaça à la tête de l'église d'Allemagne un tïomme qui , ayant dissipé les revenus de son archevêché pour avoir entretenu un grand nombre de femmes et de chevaux , rendit, comme chef de partisans et comme archer, d'importants services à l'empereur, en vexant et en épuisant les malheureux habitants de la Lombardie.

Sur ces entrefaites, Alexandre, se rendant à l'invitation des Romains, avait fixé sa résidence à Rome, tandis que Christian avait conduit l'antipape à Vilerbe. Les villes de Crémone , de B^Tgame, de Bresse, de Ferrare et Mantoue, réduites à l'extréjuité par les exactions des intendants de l'empereur, conclurent en 1167 une ligue contre ce prince et résolurent de rebâtir la ville de Milan, détruite cinq années auparavant. Déjà Frédéric était venu assiéger Rome et avait pris l'église de Saint-Pierre qu'on avait forliiiée. Après l'avoir profanée, il

y 111 introniser lanlipapc et s'imposer de nouveau la couronne im[)iTiale. Lui , qui d'abord avait formellement promis, à la diète de W urzhourj;, de protéger le pape Pasehal, proposa alors aux Romains d élire, sans sou intervention, un troisième pape, après que les deux autres se seraient démis de leur dignité. Aussitôt le pape, après avoir eveommunié de nouveau l'empereur au Latran, se retira à Bénévent. Dès lors les Romains, à Texception des familles puissantes qui, à la faveur de leurs châteaux forts,- bravaient la puissance de l'empereur, prêtèrent à celui-ci le serment de fidélité. Mais le jour de la vengeance arriva bientôt, et il fut frappé d'un de ces coups qui linirent insensiblement par abattre la fierté d'un prince qui violait les lois de l'équité. Une maladie pestilentielle lit périr en peu de jours des milliers de ses soldats. Outre les ducs Guelphe et Frédéric, l'archevêque Reinold, qui prêtait les mains à toutes les injustices de l'empereur, ainsi que les évêques de Liège, de Verden , de Spire et de Ratisbonne moururent de cette maladie, et , comme un exemple frappant de la punition de Dieu , Frédéric arriva à Pavie à la tête des malheureux débris de son armée. Il y mit aussitôt au ban de l'Empire les villes confédérées, mais, dès le l""^ décembre , les villes de la marche de Vérone, Venise, Plaisance, Parme, Modène et Bologne accédèrent à la ligue des villes de la Lombardie , et au mois de mars de l'an 1168, il se présenta comme un fugitif sur les frontières de l'Allemagne.

L'antipape Pasehal mourut au mois de septembre de l'an 1168 au Vatican où il avait été ramené par l'archevêque Christian; et ses partisans, désespérant de pouvoir se réconcilier avec Alexandre, éliront aussitôt, bien qu'il ne restât plus aucun des cardinaux schismaliques, Jean, abbé de Struma, qui prit le nom de Calixte III. Frédéric le reconnut égalemenl et continua de persécuter les partisans du pape Alexandre. En conséquence, il chassa de leurs diocèses l'évêque de Passau el Adalbr'Tt, qui venait d'être élevé sur le siège archiépiscopal de Salzbourg et qui était le fils du roi de Bohême. Sur ces entre-

faites, Emmanuel, empereur de Constantinople, avait envoyé une seconde ambassade à Bénévent , pour prier le pape de le couronner empereur des Romains, offrant de lui payer de grandes sommes d'argent et de réunir les deux églises; mais Alexandre refusa d'acquiescer à cette demande et de recevoir l'argent. En revanche, les rapports qui existaient entre le pape et les villes de la Lombardie devinrent de jour en jour plus intimes. Les Lombards fondèrent, entre Asti et Pavie, une nouvelle ville qui se peupla bientôt et à laquelle on donna le nom d'Alexandrie en l'honneur du pape. En l'an 1170, ils la donnèrent en propriété à lui et à l'Eglise romaine. Vainement Frédéric chercha, par des négociations particulières, à détacher le pape du parti des Lombards; Alexandre fit venir, à ce sujet, des députés des villes de la Lombardie, et comme Eberhard, évêque de Bamberg et plénipotentiaire de l'empereur, n'était pas même autorisé à le reconnaître comme pape et que d'un autre côté , Frédéric se montrait toujours hostile aux prélats qui s'étaient soumis au pape légitime , ces négociations restèrent sans effet.

Pendant l'automne de l'an 1174, l'empereur se rendit pour la cinquième fois en Italie à la tête d'une armée considérable. Il voulut d'abord assouvir sa rage contre Alexandrie, mais ayant été obligé d'en lever le siège à l'approche de l'armée des confédérés, il conclut un armistice. On entama ensuite des négociations de paix, et, les Lombards s'étant réservé, outre leurs immunités, les prérogatives du Siège apostolique, on fit , sur la proposition de l'empereur, venir à Pavie trois cardinaux en qualité de légats du pape; mais en vain, car Frédéric ne voulut point se désister des résolutions qui avaient été prises dans la plaine de Roncale, ni faire aucune concession aux légats. Ce ne fut qu'au mois de mai de l'an 1176, alors qu'il fut frappé du second coup , son armée ayant été presque entièrement défaite par les Lombards à Lignano , qu'il devint plus traitable. Les archevêques de Mayence et de Magdebourg , accompagnés de l'évêque de Worms, furent envoyés comme

228 msToiKK DE l'kglise.

plénipolonliaires de l'omperour à Anagiii auprès du pape qui demanda quo les Lombards et le roi de Sicile fussent aussi compris dans le traité de paix. Après qu'on fut tombé d'accord sur les principaK's conditions, le pape partit avec plusieurs cardinaux pour Venise, afin de conclure effectivement la paix. L'empereur tâcha encore une fois de récupérer la prépondérance qu'il avait perdue, en cherchant, par l'entremise des partisans qu'il avait h Venise, à se faire recevoir dans cette ville contrairement à la promesse que les Vénitiens avaient faite au pape : dans ce cas, il eût eu le pape en son pouvoir et eût pu dicter les conditions de la paix. Mais ce projet échoua, parce que le pape et les enibassadcurs du roi de Sicile et des Lombards se disposèrent aussitôt à partir et qu'à Venise on craignait surtout le ressentiment du roi de Sicile. Dès lors, Frédéric ordonna à ses plénipotentiaires de signer le traité de paix. Le pape l'invita ensuite à se rendre à Venise ; les prélats allemands renoncèrent au schisme , et les cardinaux qui y avaient été envoyés à cet effet, levèrent l'excommunication qui avait été prononcée contre lui et ses partisans. Le 24 juin de l'an 1177, il entra dans Venise; le pape le reçut à l'entrée de l'église de saint Marc. Frédéric se prosterna devant lui pour lui baiser les pieds ; mais Alexandre le releva et lui donna le baiser de paix. Le lendemain il accompagna le pape à l'office divin, en lui tenant l'étrier et en conduisant son cheval. La paix fut solennellement jurée dans la dernière conférence qui eut lieu le l'-^ août 1177. L'empereur y était assis à la droite du pape, et Romuald, archevêque de Salerne, qui nous a laissé une histoire de ces événements , et qui y remplissait les fonctions de plénipotentiaire du roi de Sicile, était à sa 'gauche. 11 y fut statué que l'empereur percevrait encore pendant quinze ans les revenus de la succession de la comtesse Ma- Ihilde et qu'après ce terme , on soumettrait la possession de < es biens à une sentence arbitrale. Avec les Lombards on conclut provisoirement un armistice de six ans et avec le roi de Sicile, on en conclut un de quinze ans. Ceux qui , pendant le

schisme, avaient été nommés évoques par l'empereur, tels que les archevêques de Mayence et de Cologne avec leurs suffragants et l'évêque de Mantoue , devaient rester en possession de leurs sièges. C'est ainsi que Conrad, archevêque de Mayence, dut céder sa place à l'intrus Christian qui toutefois , dans ces derniers temps, avait puissamment coopéré au succès de la paix ; mais il obtint en compensation le siège de Salzbourg, dont le pape engagea le possesseur légitime, Adalbert, à se démettre de ses fonctions. Ulric qui avait été chassé du diocèse d'Halbcrstadt , y remplaça le schismatiquc Géron.

Invité par une deputation de citoyens romains, le pape alla de nouveau fixer sa résidence à Rome , après que les sénateurs lui eurent prêté, à Aganni, le serment de fidélité et promis de lui restituer toutes les régales de l'Eglise romaine. L'antipape Jean de Struma voulut d'abord continuer le schisme, et fut, pour celte raison, assiégé dans Viterbe par l'archevêque Christian. Enfin il se soumit volontairement. A Tuscolo, il se prosterna devant le pape en confessant sa faute; le pape le releva, le fil approcher de sa table et lui confia le gouvernement de Bénévent. î.a tentative que fit une poignée de schismatiques de nommer antipape un certain Lando Sitino , eut bientôt pour résultat l'arrestation et l'emprisonnement de ce fantôme de pape. En l'an 1179, Alexandre convoqua au Latran le onzième concile œcuménique , auquel assistèrent 300 évêques de tous les pays de l'Occident et de la Syrie. Pour prévenir les schismes , on y statua que, pour être reconnu pour pape, il faut que dans l'élection on ait les deux tiers des voix , et que celui qui s'arroge la dignité pontificale sans avoir obtenu ce nombre de votes, sera perpétuellement exclu de la communion de l'Église avec tous ceux qui l'auront élu. Ensuite, on condamna toutes les ordinations faites par les antipapes et l'on déposa nonseulement ceux qui avaient été nommés par eux, mais aussi ceux qui avaient juré de persister dans le schisme.

Après la mort d'Alexandre, arrivée en l'an 1181 , on élut pour lui succéder le cardinal Ilubaut Allucingolo, ôvêque

"230 HISTOIRE DE LÉGLISE.

(l'Oslie el homme d'un grand àgc, qui prit le nom de Lucius II J. Mais les intrigues et l'esprit de sédition des Romains qui enveloppèrent bientôt dans la haine qu'ils portaient à la ville de Tuscolo, le pape qui s'en était déclaré le protecteur, le forcèrent à éviter de demeurer à Rome et même dans les environs. Il se rendit en conséquence dans le nord de l'Italie et eut en 1148 une conférence avec l'empereur à Vérone. Frédéric qui, sur ces entrefaites, avait conclu à Constance avec les Lombards une paix perpétut^lle par laquelle, en reconnaissant leur confédération , il leur avait rendu la jouissance de leurs droits régaliens, et avait renoncé, de crtte manière, aux odieuses résolutions qui avaient été prises dans la plaine de Roncale, demanda au pape de confirmer les prélats qui avaient été nommés et sacrés pendant le schisme et de couronner empereur son fds Henri. Lucius refusa d'acquiescer à l'une et à l'autre demande, se fondant sur ce que l'Empire ne pouvait pas avoir deux chefs à la fois et qu'il lui était impossible d'annuler, sans le consentement des cardinaux , un des articles du traité de Venise et un décret du dernier concile œcuménique. De son côté, l'empereur refusa de céder les allodiaux de la comtesse 3Iathilde au Siège apostolique , en invoquant une prétendue donation que la comtesse devait avoir faite en faveur de l'Empire. La conduite arbitraire que Frédéric avait tenue dans l'élection douteuse qui avait eu lieu à Trêves, acheva de le brouiller entièrement avec le pape. Dans l'entre-tcmps , Lucius vintà mourir en 1 185, et il eut pour successeur Uberto Crivelli, archevêque de Milan , qui prit le nom d' Urbain III et qui resta en possession de son archevêché. Précisément à cette époque, Frédéric donna lieu à de nouvelles complications, en donnant pour épouse au roi Henri son fds la princesse Constance , laquelle, après la mort du roi Guillaume II qui ne laissa pas de postérité, hérita de toutes les possessions des Normands dans la Rasse-Italie. — Cette union procura à la maison de llohenstaufen l'Italie méridionale; elle dépouilla le pape de son plus ferme appui , et dans le cas que la couronne impériale

et la couronne de Sicile se trouvassent réunies sur la même tôle, elle paraissait assurer à celui qui les porterait, une domination universelle en Italie.

Urbain qui déjà eu sa qualité de Milanais et pour avoir été autrefois en butte avec ses parents aux persécutions de Frédéric, était supposé avoir une aversion naturelle pour ce prince, se prononça contre lui avec plus de fermeté et d'énergie que n'avait fait le pape Lucius. Ce qui, d'abord, dut indisposer l'empereur contre le pape, c'est que ce dernier suspendit de ses fonctions le patriarche d' Aquiléc pour avoir imposé au roi Henri lors de son mariage la couronne royale d'Italie et avoir ainsi usurpé les droits de l'archevêque de Milan ; il suspendit aussi les autres évêques qui avaient assisté à cette cérémonie. Mais Urbain avait plusieurs griefs contre Frédéric : il lui reprochait de regarder les allodiaux de la comtesse Mathilde comme sa propriété, de s'approprier la succession des évêques, de disposer arbitrairement des monastères de filles, de donner les dîmes ecclésiastiques à des laïques et d'entraver la liberté des élections des évêques. Dans l'élection douteuse de Trêves, Urbain sacra Volkmar au préjudice de Rodolphe que protégait l'empereur. Dès lors Frédéric alla jusqu'à fermer les passages des Alpes, afin d'empêcher le pape de correspondre avec les évoques d'AÎlemagne. Son fils Henri se vengea d'Urbain en ravageant !cs terres de l'Église et en faisant mutiler un des serviteurs du pape qui lui était tombé entre les mains. D'un autre côté , Frédéric , par les moyens qu'il avait déjà employés autrefois avec succès, avait si bien réussi à intimider ou à gagner en sa faveur les prélats allemands qu'étant réunis à la diète de Geînhausen, ils adressèrent à Urbain une lettre dans laquelle ils l'exhortèrent à se réconcilier avec l'empereur ; ce qui étonna d'autant plus le pape qu'il croyait avoir agi dans leur intérêt et dans le but de leur conserver leurs prérogatives. Cependant peu s'en fallut que le pape n'excommuniât l'empereur à Vérone, pour avoir chassé de leurs diocèses les évêques de Metz et de Verdun uniquement parce qu'ils avaient assisté à un conci!f

232 IIISTOIRK DE L ÉGLISE.

convoqué par Volkmar, archevêque de Trêves, et que , de cette sorte, ils l'avaient reconnnu comme lournu-tropolitain; mais, se rendant aux pressantes sollicitations des habilantsde Vérone (jui craignaient que Frédéric ne s'en vengeât sur eux, il s'en abstint et mourut peu de temps après à Ferrare en l'an 1187, Son successeur, le cardinal Albert 3Iora de Bénévent, qui prit It' nom de Grégoire Mil, n'eut que le temps d'animer les lidèles au recouvrement de la Terre-Sainte et de prendre d'autres dispositions à ce sujet ; il mourut deux mois après son élection il Pise. Le cardinal Paul , évèque de Préneste et Romain de nation , lui succéda sous le nom de Clément III. A cette époque, l'impression profonde que la malheureuse situation de la Terre- Sainte , la défaite des chrétiens à la bataille d'Hittin et la perle de Jérusalem avaient faite sur les peuples de l'Occident, produisit parmi eux une propension générale , quoique passagère , à faire pénitence et à se réconcilier avec Dieu. Il y eut un rapprochement entre le pape et l'empereur : celui-ci se croisa , et celui-là termina, de concert avec Frédéric , le schisme occasionné par l'élection douteuse qui avait eu lieu à Trêves, en écartant et Yolkmar et Rodolphe, et en nommant archevêque de cette ville Jean, chancelier de l'empereur. Les Romains aussi se soumirent de nouveau au pape ; après avoir renoncé au pntriciat, ils lui permirent de nommer un préfet et prirent l'engagement d'obliger leurs sénateurs à lui prêter le serment de fidélité; ils exigèrent toutefois de lui la destruction de l'odieuse ville de Tuscolo. De cette façon, Clément tixa de nouveau sa résidence à Rome. Après la mort de Guillaume , roi de Sicile, avec lequel s'éteignit la race mâle des princes normands qui avaient régné sur la Sicile , ce royaume , d'après le droit féodal, devait proprement appartenir au Siège apostolique; mais le comte Tancrède de Lccce , qui était un descendant illégitime de cette famille, fut élevé en 119t) sur le trône par la faveur du peuple et par la crainte qu'on avait de le voir occupé par un prince allemand , et le pape qui savait bien que le Siège de Rome perdait son indépendanc<» du moment qu'un

QUATRIÉIVIE ÉPOQUE. — CUAP. III. 233

prince de la maison de Hohenstaufen réunissait à la couronne impériale et à la couronne d'Italie la succession de la comtesse Mathilde et le royaume de Sicile , accorda aussitôt l'investiture au roi Tancrède. Peu de temps après, Clément vint à mourir au mois de mars 1191 , et eut pour successeur le cardinal Hyacinthe Bobo de la famille des Orsini, qui était déjà âgé de quatre-vingt-cinq ans et qui prit le nom de Célestin TIL

Un de ses premiers actes fut d'imposer la couronne impériale à Henri VI, roi d'Allemagne, Il exhorta le nouvel empereur à ne pas étendre sa main vers le royaume de Sicile , mais ce fut en vain , et le vieux pape ne se sentit pas disposé à prendre des mesures plus énergiques. Dès lors Henri se rend dans la Fouille, mais ayant éprouvé un échec devant Naples, il retourne en Allemagne. Il s'y rend successivement coupable de deux actions infâmes qui auraient certainement engagé un pape plus énergique que ne le fut Célestin , à employer les moyens extrêmes que l'Eglise mettait à sa disposition. Il vendit notamment l'évêché de Liège à un prélat de Bonn, et fit mettre a mort à Reims, par des assassins, l'évêque légitime. Peu de temps après, il obligea Leopold, duc d'Autriche, de lui livrer, contre une certaine somme d'argent, Richard, roi d'Angleterre, qu'à son retour d'Asie il avait fait arrêter , bien résolu d'extorquer à ce dernier une forte rançon. La reine Éléonore, mère de Richard, fit au pape les sollicitations les plus pressantes, et enfin les reproches les plus amers , afin de l'engager à faire mettre en liberté un prince qui, comme croisé, était particulièrement mis sous la protection de l'Eglise , et à punir l'attentat commis contre lui. Mais les menaces de Célestin firent peu d'impression sur Henri ; il ne relâcha le roi que contre une énorme somme d'argent. Le duc Leopold qui reçut le tiers de cette somme , fut excommunié , et l'empereur lui-même fut compris dans cette sentence, du moins médiatement. C'est [>our cette raison qu'après sa mort , les évêques de Sicile demandèrent au pape la permission de l'enterrer, et elle ne leur fut accordée que sous la condition que cette somme serait

234 HlSÏOllUî DE LEGLISE.

restituée au roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, Henri se rendit pour la seconde l'ois dans lltalic méridionale, afin de s'emparer du royaume de Sicile , et cette fois , son entreprise lut marquée par les plus grands succès. Après y avoir Irailé les laïques comme les ecclésiastiques avec une excessive cruauté , il mourut au mois de septembre de l'an 1197 , chargé des malédiction» de la nation et regardé comme l'opprobre des rois d'Allemagne. Trois mois après , le vieu\ Célestin le suivit dans la tombe.

Innocent III et Honorius HI.

I. Innocentii iU epislolse, éd. Baluz. Paris. 1682, 2 vol. io-fol. {comprenant les livres 1, 2, 5, 10-lG). Bkequigny et De la Poète du Theil Diplomata, chartœ, cpistolae ci alia documenta ad res Francicas spcctantia. Paris. 1791, t. 1. (^comprenant les livres 3 et 5-10). Les Gesta Innoccntii , ibid. Le Rcgistnim super negot. Rom. imperii , dans Baluze, t. I, n. 687. Richaudi de S. Germano (regis Sicil. notarii) chronicon {depuis 1189-1243), in Muratori, t. VU.

II. HuRTER GeschichtcPapst Innocenz des Dritten und seiner Zeitgenossen. Hamburg, 1834, 2 B''*'.

Après la mort de Célestin , le cardinal Lothaire qui n'avait que trente-sept ans et qui appartenait à la famille des comtes de Conti, fut tout d'une voix élu pape malgré lui sous le nom d'Innocent III. Il commença par introduire d'utiles réformes dans son palais; ensuite, il rétablit l'autorité pontificale à Borne, en donnant au préfet l'investiture de ses fonctions, en se faisant prêter par lui le serment de fidélité et eu noimnant un sénateur soumis aux mêmes formalités. Il reprit les terres que Henri \l avait enlevées à l'Église romaine pour les distribuer à ses courtisans. Le chevalier alsacien Markward que ce prince avait nommé duc de Ravenne et de Romague et qu'il avait investi de la marche d'Aucune, ayant opposé de la résistance au pape, fut frappé d'anathcmc , après que son armée eut

OUATRIÈME ÉPOQUE. — CHAP. 111. 235

été défaite. Le chevalier souabe Conrad Lutzenhard , à qui l'empereur avait donné le duché de Spolète et le comté d'Assises, fut obligé de restituer ces pajs au Siège de Rome. Les villes de la Toscane, en se soumettant au pape, conclurent, dans le but de défendre leurs privilèges et l'Église romaine contre l'empereur, une alliance à laquelle le pape accorda une protection spéciale. L'impératrice Constance qui, dans la confusion où se trouvait le royaume de Sicile , sentait vivement îc besoin de l'appui du pape , lui envoya des députés pour le prier d'investir son fils mineur de la Sicile, de la Fouille et deCapoue. Mais Innocent , à qui les derniers événements avaient fait voir combien l'exercice d'aussi importantes prérogatives ecclésiastiques, telles que celles que ses prédécesseurs avaient accordées aux rois de Sicile, couvrait l'Église d'ignominie et lui causait de maux dans les mains avides et ensanglantées d'un Henri YI, lui proposa en revanche de renoncer aux principales prérogatives dont jouissait le tribunal de la monarchie de Sicile et qui consistaient à donner au roi le droit de nommer les évêques, d'être le légat-né du saint Siège, de recevoir les appels et de charger à son gré les évêques d'assister aux conciles. Constance dut céder, et mourut peu de temps après, au mois de novembre de l'an 1198. Dans son testament, elle nomma le pape tuteur de son fils. Depuis ce moment jusqu'en 1208 , Innocent seul défendit les états du jeune Frédéric contre les tentatives que faisaient les barons allemands Markward et Diephold , l'un en Sicile et l'autre dans la Fouille, et, après qu'il fut déchargé de sa tutelle , il présida encore en 1208 à la diète qui se tint à San Germano et dans laquelle les comtes de Célano et de Fondi furent nommés gouverneurs.

Au moment où Innocent monta sur le Siège apostolique , on n'était pas d'accord sur le choix du successeur qu'on devait donner à Henri VI. Les princes , à la demande de ce souverain, avaient élu, en 119G, son fils Frédéric et lui avaient prêté le serment de fidélité ; mais on commença à regarder cette élection et ce serment comme invalides , parce qu'ils avaient eu lieu

avant son baptême, et ils étaient tous convaincus que, dans les circonstances actuelles, l'Empire avait besoin d'être gou- \ erné par un bonime , et non par un enfant de quatre ans. C'est ainsi que le parti de la maison de Hohenstaufen engagea l'oncle de Frédéric, le duc Philippe, qui avait obtenu de son frère Henri le duché de Toscane et l'héritage de la comtesse Mathilde, à demander la couronne impériale. Il fut élu par les archevêques de Magdebourg et de Brème, par les évêques de Constance, «le Bamberg, d'Eichstœdt, d'Osnabruck etdeBrixen, par les princes Saxons et parles ducs de Bavière et de Carinthie. En revanche, les princes des Provinces rhénanes etdes Pajs-Bas,les archevêques de Cologne et de Trêves, les évêques de Strasbourg, de Munster, de Paderborn, d'Ulrecht, de Cambrai et de Minden portèrent leur choix sur Otton, fils cadet de Henri le Lion, que Frédéric avait mis au ban de l'Empire, et neveu de Richard, Cœur de Lion , roi d'Angleterre. Philippe , qui avait déjà été excommunié par le pape Célestin pour avoir commis des actes de violence contre l'État de l'Église, réussit à engager l'évêque de Sutri, légat du Saint-Siège, à l'absoudre de l'anathème de Clément HL Le même légat assista ensuite à son couronnement qui se fit à Mayence par l'entremise de l'archevêque de Tarantaise, mais alors le couronnement d'Otton avait déjà eu lieu à Aix-la-Chapelle. Otton chercha le premier à gagner le pape , en lui mandant qu'il avait juré de maintenir les prérogatives de l'Église romaine et de toutes les autres églises et de renoncer à l'odieux droit de dépouille. Il fut aussi recommandé au pape par le roi d'7\ngleterrc son oncle , par le comte de Flandres par le duc de Brabant et par les Milanais. Ce ne fut que plus lard que Philippe et les princes de son parti écrivirent que le pape ne devait pas porter préjudice aux droits de l'Empire et qu'ils acconipagnernient bientôt leur roi à la tête d'une armée considérable à Rome , afin de Ty faire couronner empereur. Innocent désirait ardemment de mettre un terme aux contestations des deux rivaux ; car elles mettaient obstacle à la croisade pour laquelle il avait publié une bulle générale et

elles troublaient l'église d'Allemagne. Déjà une double élection avait eu lieu à Mayence, et l'on était menacé d'avoir le même inconvénient dans d'autres diocèses toutes les fois que le siège venait à y vaquer. Il était impossible que le pape, en se rappelant le mal que le père et le frère de Philippe avaient fait à l'Église, et les hostilités qu'il avait lui-même commises contre les possessions du Siège apostolique, fùtporté pour ce prince, bien qu'il eût en sa faveur la puissance et la pluralité des voix et qu'il eût pour allié le roi de France. Il craignait aussi que les princes de cette maison ne cherchassent à rendre la cou- Tonned' Allemagne hérèdilairedans leur famille, et partant aussi la couronne impériale. Cependant, quoiqu'il eût déclaré sans détour qu'en vertu du droit qu'il avait de couronner l'empereur, la décision de cette affaire lui appartenait principalement et finalement , il crut devoir attendre pour voir si les princes allemands ne tomberaient pas eux-mêmes d'accord sans son intervention. Mais comme , au lieu de s'accorder, on rendit l'Allemagne le théâtre de guerres civiles et que les armes ne promettaient qu'une solution tardive ou douteuse, Innocent y envoya en l'an 1200 le cardinal Guy, évêque de Palesrine, porteur d'une délibération motivée, dans laquelle il développait notamment toutes les raisons qui le portaient à désapprouver l'élection de Philippe, en déclarant en même temps que, dans le cas que les princes ne fussent pas d'accord ou qu'ils ne voulussent pas se soumettre à son arbitrage, il reconnaîtrait Otton à cause de l'attachement que lui et ses ancêtres avaient témoigné pour le saint Siège et qu'il l'engagerait à venir recevoir la couronne impériale. Dans une lettre qu'il écrivit l'année suivante, il exigea formellement qu'on reconnût Otton comme roi d'Allemagne. Celui-ci, dans une conférence qu'il eut avec les légats du pape à Neuss , leur promit de protéger les posses- .sions , les fiefs et les prérogatives du Siège de Rome , de lui faire restituer ce qui lui avait été enlevé et de suivre l'avis du pape à l'égard du peuple romain , de la confédération des villes de la Lombardie et de la Toscane, et de la paix à conclure

238 HISTOIRE DE l'ÉGLISK.

avec la France, Un des légats excommunia d'avance tous ceux qui s'opposeraient an roi.

D'un autre coté, les partisans de Philippe, qui s'étaient assemblés à Bamberg, et auxquels se réunirent aussi Eberhard, archevêque de Salzbourg, l'évéque de Passau et Leopold , duc d'Autriche, soutinrent dans un manifeste qu'ils adressèrent au pape qu'il n'avait aucun droit de s'immiscer dans l'élection du roi d'Allemagne , ni de décider d'une élection douteuse ; ils lui donnèrent toutefois l'assurance que Philippe se soumetîrait, en toute circonstance, au Siège apostolique. Le roi de France chercha aussi à réconcilier le pape avec ses alliés. Mais Innocent prétendit que, loin de vouloir empiéter sur la liberté des élections des princes, il n'avait fait qu'exercer le droit qu'il avait d'examiner la conduite du roi élu qu'il devait couronner empereur, et auquel il devait imposer les mains, et que, par suite de cet examen , il s'était d'autant plus empressé de se prononcer en faveur d'Otton que celui-ci seul avait été couronné d'une manière convenable. Cependant ni les lettres du pape , ni les efforts de son légat Guy ne purent empêcher Philippe de fortifier de plus en plus son parti dans les années 1204 et 1205, de s'attacher plusieurs princes , et même l'archevêque de Cologne , et de se faire couronner de nouveau par ce dernier à Aix-la-Chapelle, Innocent fit déposer cet archevêque parjure ; Bruno , prévôt de Bonn , fut élu à sa place , mais en l'an 1206, il tomba avec la ville de Cologne au pouvoir de Philippe qui, étant reconnu par presque toute l'Allemagne, commença à respecter lé pape et à lui promettre une entière fidélité, et bientôt après , il lui adressa même une deputation solennelle à laquelle il avait tlonné plein pouvoir de conclure la paix avec lui. Innocent lui envoya ensuite, en 1207, deux de ses plus habiles cardinaux, Hugolin , évêqne d'Ostie , et Léon Brancaleone, qui, après que Philippe leur eut promis de se soumettre au pape relativement à ce qui lui avait attiré l'excommunication , lui donnèrent l'absolution de l'anathème ci-devant prononcé contre lui , et qui , après avoir ménagé deux entrevutes

QUATRIÈME ÉPOQUE. — CHAP. III. 23î>

aux rois rivaux , finirent par les engager à conclure un armistice. Déjà les ambassadeurs que Philippe avait dépêchés vers le pape étaient tombés d'accord avec ce dernier sur les conditions d'une paix perpétuelle et sur son couronnement, lorsque leur maître fut assassiné par Otton de Wittelsbach, comte palatin de Bavière , à qui il avait fait une injure personnelle.

Le pape exhorta dès lors les prélats allemands à ne pas donner lieu à un nouveau schisme , et il leur défendit , sous peine d'excommunication, d'élire ou de sacrer un autre roi. C'est ainsi qu'à la diète tenue à Franckfort, Otton IV qui, en fiançant Beatrix, fille aînée du roi Philippe, avait réussi à gagner les partisans de la maison de Hohenstaufen , fut proclamé roi par cinquante princes. En l'an 1209, Otton s'engagea formellement à Spire à ne pas se mêler des élections canoniques et à renoncer à la dépouille des prélats décédés. Il promit en même temps de laisser l'Église romaine en possession de tout le pavs qui s'étend de Badicofani jusqu'à Cépérano , de lui rendre les allodiaux de la comtesse Mathilde, le comté de Britanori, la marche d'Ancône, le duché de Spolète et l'exarchat de Bavenne avec la Pentapole. Il partit ensuite pour l'Italie et eut une conférence avec Innocent à Viterbe. Après avoir juré de nouveau de remplir fidèlement ses engagements , il reçut le 27 septembre de l'an 1209, la couronne impériale des mains du pap{\ Cette fois, il y eut encore une lutte sanglante entre les Bomains et les Allemands qui accompagnaient Otton; mais l'empereur ayant violé les engagements qu'il avait contractés à son sacre, la rupture qui en résulta entre lui et le pape , eut des suites bien plus funestes. Il se fit démontrer par quelques jurisconsultes que les possessions les plus importantes du Siège apostolique appartenaient proprement à l'Empire, et sous prétexte qu'à son couronnement il avait juré de maintenir la dignité el les possessions de l'Empire, il ne se fit aucun scrupule de s'en emparer. Il ravagea les contrées où on lui opposait de la résistance ; il investit ses créatures des meilleures provinces de l'État de l'Église, et déjà il éleva des prétentions sur la Pouille.

Bientôt on put se convaincre qu'il avait formé le projet de se soumettre toute l'Italie : il envahit la Pouille et se rendit mailrc de presque tout le continent de l'Italie méridionale. Le pape ayant exhorté Otton à ne pas violer ses engagements et à ne pas le mettre dans le cas de l'excommunier , celui-ci lui répondit qu'il ne s'arrogeait rien du pouvoir spirituel qui est une attribution essentielle de la dignité pontificale , mais que , quant à l'autorité tenq)orelle, il lui était libre d'en agir comme bon lui semblait et que le pape n'avait aucun droit de le juger à cet égard. Innocent hésita longtemps à prendre son parti; pour conserver la paix , il s'offrit de supporter tout le mal que jusqu'alors les Allemands avaient fait à l'État de l'Église. Il enjoignit à Otton, sous peine d'excommunication, de se désister de la Sicile; mais ce fut en vain; puisque ce prince se préparait à y passer. En conséquence, le pape le frappa d'anathème le jeudi saint de l'an 1211, et bientôt après , il^ délia ses sujets du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté. Cette excommunication fut aussitôt publiée dans le nord de l'Italie et en Allemagne; dans ce dernier pays, elle le fut par l'entremise de Sigefroi, légat du Saint-Siège et archevêque de Mayence. Dans une diète générale qui se tint à Nuremberg, Otton, qui s'était aliéné les esprits par son arrogance et par une sévérité inQexible, fut déclaré déchu de ses droits sur l'Empire par les archevêques de Mayence , de Trêves et de Magdebourg , par les évêques de Spire et de Baie , par le landgrave de Thuringe el par le roi de Bohême , et l'on chargea deux personnes d'offrir la couronne impériale à Frédéric qui avait été élu autrefois et qui, du reste, avait pour lui les anciens et nombreux partisans de la maison de Hohenstaufen. Non-seulement le pape approuva ce choix , mais il engagea même Frédéric à se montrer le plus tôtpossible en Allemagne. Otton fut aussi obligé en l'an 1212 à y retourner en toute hâte et à renoncer aux conquêtesqu'ilavaitfaitesen Italie et qui dèslorslui furent enlevées avec la même rapidité qu'il les avait faites , sans que sa présence fût capable de donner une tournure favorable à la guerre

qu'il y faisait aux princes qui lui étaient hostiles, avec une alternative à peu près égale de succès et de revers.

Sur ces entrefaites, le pape reçut Frédéric à Rome avec tous les honneurs dus à son rang. Il lui promit de le défendre de tout son pouvoir, et Frédéric, de son côté, lui donna l'assurance qu'aussitôt qu'il aurait reçu la couronne impériale, il renoncerait au royaume de Sicile en faveur de son lils ; car cette séparation de l'Allemagne d'avec l'Italie méridionale pouvait seule assurer l'indépendance du Siège apostolique et faire renoncer les empereurs à l'attrayant projet de soumettre toute l'Italie à leur domination. Ce ne fut qu'un an auparavant que Frédéric, en payant au pape le cens, reconnut sa suzeraineté dans la Fouille, et qu'il lui accorda la liberté des élections canoniques. Aussitôt qu'il arriva dans le midi de l'Allemagne , il fut entouré de la noblesse de Souabe, et Otton dut se réfugier dans ses états héréditaires. Dans une diète générale qui se tint à Éger en 1213, il déclara dans une bulle que la plupart des princes signèrent comme témoins, que le pape Innocent était son protecteur et son bienfaiteur ; que c'était lui qui l'avait élevé, protégé, et qui lui avait procuré la couronne; il accorda et promit tout ce qu'avant lui , Otton avait accordé et promis , sans être fidèle à son serment; il jura aussi de maintenir en général les prérogatives du Siège apostolique et particulièrement ses droits sur le royaume de Sicile et sur les îles de Corse et de Sardaigne. Cependant Otton tourna ses armes contre Philippe, roi de France, qu'il regardait comme le principal appui du pape et comme l'allié le plus puissant de Frédéric. Il s'imaginait que s'il parvenait à vaincre le roi de France , il pourrait disposer des biens de l'Église en faveur de ses créatures et réduire le clergé à la dîme. Mais dans la bataille de Bovines livrée en 1214, il essuya une défaite qui le rendit désormais incapable de tenir tète à Frédéric. Il mourut en 1218. S'étant repenti de ses fautes et ayant promis au pape, sous la foi du serment, de se soumettre à tout ce qu'il lui plairait de lui ordonner, il fut absous de l'excommunication qui avait été prononcée

HIST. DE l'église.— T. II. 11

contre lui. En 1215, Frédéric fui couronné à Aix-la-Chapelle par l'archevêque de Mayence. Il fil aussitôt vœu de se croiser avec un grand nomhre de princes; il prit en même temps l'engagement de résigner, immédiatement après qu'il aurait été couronné empereur, le royaume de Sicile à son ills, et en attendant ([u'il eût atteint l'âge de majorité, de le confier à un régent , chargé de rendre compte de son administration au pape.

Innocent convoqua en l'an 1215 un concile œcuménique à Rome. C'est le concile le plus nombreux qu'on ait jamais vu en Occident. Il s'y présenta 71 primats et métropolitains, parmi lesquels se trouva le patriarche des Maronites, 412 évéques, 900 abbés et prieurs, des ambassadeurs de l'empereur de Constantinople, les rois d'Angleterre, de France, d'Aragon, de Hongrie et de Chypre , et des députés de plusieurs princes et villes. Ce fut une grande diète de toute la chrétienté. Le principal but de cette assemblée fut de publier une nouvelle croisade. A cet effet , on recommanda à tous les princes et à tous les peuples de la chrétienté, d'observer la trêve de Dieu et l'on imposa aux évêques l'obligation de remettre les péchés à tous ceux qui prendraient part à celle expédition. On s'y occupa aussi de l'affaire des deux prétendants au trône d'Allemagne. Le marquis de Montferral se prononça en faveur de Frédéric, et un député de la ville de Milan plaida la cause d'Otton; mais le concile approuva l'élection du premier de ces princes. Innocent mourut l'année suivante. C'était un homme ([ui à d'excellentes qualités du cœur unissait les dons les plus brillants et les plus extraordinaires de l'esprit. Comparable à Grégoire YII , sous le rapport de sa fermeté inébranlable et de son équité qui domptait tout, et qui était inaccessible à la corruption, iU'emportait sur lui par une connaissance profonde et par une sage appréciation des rapports politiques, des goûts et des préjugés de l'espèce huniaine , par une grande adresse à manier les affaires, quel([ue différentes qu'elles fussent, et par une étude approfondie du droit et de la théologie. Il n'eut

point, comme Alexandre III, l'occasion de montrer du courage et de la dignité dans le malheur.

Au mois de juillet de l'an 1216, on donna pour successeur à Innocent le cardinal Cencio Savelli de Home, qui prit le nom à'Honorius III. Ses premiers efforts eurent pour objet de prêcher une croisade , sans laquelle il devenait impossible à la chrétienté de recouvrer la Terre-Sainte. Il exhorta en conséquence le roi Frédéric à accomplir son vœu le plus tôt possible , et celui-ci montra tant d'empressement qu'il pria luimême le pape d'enjoindre , sous peine d'excommunication , à tous les princes et prélats qui s'étaient croisés, de se mettre aussitôt en marche. A cette époque , Frédéric parlait encore avec le sentiment de la plus vive reconnaissance des bienfaits qu'il avait reçus du Siège apostolique ; il disait qu'il lui était redevable de tout ce qu'il était et de tout ce qu'il avait. Dans une diète qui se tint à Hagenau en l'an 1219, il renouvela la promesse qu'il avait faite antérieurement de maintenir les immunités de l'Église et de l'Etat ecclésiastique. Mais en contradiction avec les engagements qu'il avait contractés envers le pape Innocent, il chercha en même temps à faire élire roi d'Allemagne son fds Henri, et il y réussit, en accordant en 1220 aux princes ecclésiastiques une pragmatique sanction, qui confirma leurs anciens droits de souveraineté ou qui leur en accorda de nouveaux. Ensuite, il donna au pape l'assurance que cette élection avait eu lieu à son insu et malgré lui; qu'il n'y consentait que pour autant qu'elle serait approuvée par luimême et que , dans tous les cas , les royaumes d'Allemagne et de Sicile resteraient séparés. Le pape, d'un caractère doux et facile , consentit à tout ; malgré le danger auquel était exposée la Terre-Sainte, il prorogea trois fois le terme qu'il avait accordé au roi pour la croisade et déclara qu'il était prêt à le couronner empereur. Il répondit aux députés des villes qui étaient venus le consulter sur la conduite qn'ils devaient tenir à l'égard de Frédéric, que tous les habitants de la Lombardie devaient lui prêter le serment de fidélité , sous la réserve toute-

fois des prérogatives de l'Kglise. Frédéric, de son côté, exauç.i les vœux du pape en obligeant la noblesse qui habitait les prévôtés des biens de la comtesse Malhilde, à prêter au Siège apostolique la foi et l'honnnage, et en lui promettant solennellement de remplir les engagements qu'il avait contractés antérieurement en Allemagne. Ensuite, il fut couronné empereur dans l'église de saint Pierre à Rome, le 22 novembre 1220. Immédiatement après, il reçut de nouveau la croix des mains du cardinal Tgolino et promit sous la foi du serment de partir lui-même pour la Terre-Sainte, au mois d'août de l'an 1221, après s'y être fiiit précéder par une division de son armée. Il confirma au pape les droits qu'il avait sur le pays qui s'étend de Radicofani jusqu'à Ceperano, sur le duché de Spolète et la marche d'Ancône ; il délia en même temps ceux qui possédaient des biens de la comtesse Mathilde, du serment qu'ils lui avaient prêté et reconnut que le pape avait exclusivement le droit de nommer les magistrats de ces contrées. Ensuite , jl confirma aussi les libertés des églises et des ecclésiastiques, et il ordonna que ceux qui, à l'avenir, seraient excommuniés pour avoir violé les droits de l'Eglise, seraient aussi mis, dans l'espace d'un an , au ban de l'Empire. Frédéric se rendit alors dans ses états héréditaires de Sicile, et Honorius ne s'opposa pas à ce qu'il réunît l'administration de ce royaume à la couronne impédale , bien qu'il y eût renoncé par une convention conclue antérieurement.

Cependant Frédéric ne remplit pas les engagements qu'il avait contractés à l'égard de la croisade , et les chrétiens avant complètement échoué dans leur importante entreprise contre l'Egypte, et ayant été obligés d'évacuer Damiette dont ils s'étaient déjà emparés, le pape, qui d'ailleurs était si indulgent, ne put qu'exhaler sa douleur en plaintes et menacer l'empereur de l'excommunication. Après cela, de nouvelles promesses et bientôt après de nouveaux subterfuges et de nouveaux délais de la part de ce dernier. Dans une conférence.' qu'il eut avec le pape à Ferentino en 1223, on convint de dif-

férer de nouveau Texpedition de deux, ans, parce que lempcreur devait, avant tout, rétablir la tranquillité dans l'intérieur de ses états. Le pape espérait (jpie le mariage de Frédéric avec Jolande, héritière du royaume de Jérusalem, serait pour lui un motif de plus pour préserver de la ruine un royaume qui par là promettait de devenir sa propriété. Il est vrai que dans la convention qui fut conclue à San-Germano en 1225, Honorius lui accorda de nouveau un délai de deux ans, et Frédéric y prit l'engagement de fournir une certaine somme d'argent, un certain nombre de troupes et de vaisseaux, et permit même au pape de l'excommunier et de disposer, comme de droit, de sa personne et de ses états, dans le cas qu'il ne remplit pas cet engagement.

A moins que jusqu'ici la conduite de Frédéric n'ait été qu'hypocrisie, il faut qu'à cette époque, il se soit opéré dans ses sentiments religieux un changement qui seul peut nous donner la clef de plusieurs événements postérieurs. Il ne tarda pas à avoir une vive dispute avec Honorius même, qui savait cependant supporter tant de choses et qui était contraire à toute mesure rigoureuse. Le pape, conformément au droit de dévolution, avait nommé à cinq des principaux évêchés delltalie méridionale, dont Frédéric avait longtemps laissé les sièges vacants, afin de pouvoir en toucher plus longtemps les revenus. Mais l'empereur non-seulement en chassa les nouveaux évoques, mais il refusa aussi de recevoir les légats apostoliques. Contrairement à toutes les conventions qui avaient été conclues jusqu'alors, il voulut contraindre les habitants du duché de Spolète, qui appartenait au pape , à le suivre dans l'Italie septentrionale , et dans les lettres qu'il adressait au Siège apostolique, au lieu de lui faire, comme autrefois, des protestations de reconnaissance et de fidélité, il ne lui faisait plus que des reproches amers et injustes. Il aurait bien désiré de rompre la puissance des Lombards, qui venaient de se liguer ensemble pour vingt-cinq ans, afin de défendre contre lui leurs privilèges et leurs anciennes franchises, et au mois de

juillet de l'an 1220, il mil tous les récalcitrants au ban de IKinpire. Mais il était encore trop faible pour faire exécuter cette sentence, et comme, dans ces circonstances criti([ues , il avait besoin de l'assistance du Siège apostolique , il rappela les évéques qu'il avait repoussés d'abord , exposa au pape ses griefs contre les Lombards et le pria de terminer cette affaire par sa médiation. Honorius refusa d'abord de se cbarger d'une commission délicate et qui paraissait devoir lui aliéner l'un ou l'autre parti; mais l'empereur insista et promit de se soumettre au saint Siège. Les Lombards, de leur côté, prêtèrent aussi les mains à un accommodement. Ainsi le pape stipula une amnistie parfaite entre les deux partis, à condition qu'ils se rétracteraient des hostilités qui avaient été commises de part et d'autre, que les Lombards reconnaîtraient la haute souveraineté de l'empereur, qu'ils entretiendraient pendant deux ans un corps de quatre cents chevaliers au service de leur souverain légitime dans la Terre-Sainte, et qu'ils se réconcilieraient avec les villes et les gentilshommes qui avaient embrassé le parti de l'empereur. Honorius mourut peu de temps après, au mois de mars de l'an 1227.

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