‹ Histoire de l'Église (volume 2)Chapitre 7 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DEPUIS GRÉGOIRE IX JUSQU'a LA 3I0RT DE BOMFACE VIII.

Grégoire IX. L'empereur Frédéric II se brouille irréconeiliahlement avec l'Église.

I. Petri de V ineis {chancelier de l'empereur Frédéric) epistolaruni libri VI, éd. Isclin. Basil. 1740. 2 voU. Richard de Saint— Germain. Mathieu Paris. Albert de Stade. Les Chroniques du frère Pipi> et du MOINE DE Padoie, ill Muralori, t. VIII cl IX.

II. ScHWARZHUEBEU dc cclcbii inlCF sacerdotium et imperium scbismate tempore Frcdcrici II, Diss. hist. Salisburgi, 1771.

Le cardinal Ugolino, neveu d'Innocent III, qui, àla mort

d'Hoiiorius, fut élu tout d'une voix et qui monta sur le Siège apostolique dans un âge très-avancé sous le nom de Grégoire L\, ayant eu toute la confiance de son prédécesseur, avait dirigé jusqu'alors toulesles affaires importantes de l'Église, notamment celles qui se rapportaient à la croisade , et l'empereur lui-même lui rendait justice en disant que c'était un homme d'une conduite irréprochable, qu'il se distinguait par sa piété, par son savoir et par son éloquence et qu'il brillait au milieu des autres prélats comme un astre lumineux. Ce pape qui avec le nom possédait la fermeté inébranlable et l'inflexible rigidité de Grégoire VII, consacra aussitôt tous ses soins à la cause de la Terre-Sainte. En conséquence, il exhorta l'empereur à exécuter la convention de San-Germano, en lui rappelant que n'étant encore que cardinal , il s'était donné, à sa propre demande , les plus grandes peines au sujet de la croisade , et en lui mandant que tous les cardinaux étaient disposés à employer les censures ecclésiastiques contre ceux qui s'étant croisés, refuseraient d'entreprendre le voyage de la Terre-Sainte. Il condamna en même temps les dérèglements de l'empereur et le luxe et la corruption qui régnaient à sa cour. Une armée de croisés très-nombreuse et très-brillante se réunit en effet dans l'Italie méridionale , comptant sur les promesses de Frédéric et dans l'espoir de le voir venir bientôt se mettre à la tête de l'expédition. Le landgrave de Thuringc et les évêques d'Augsbourg, de Ratisbonne et de Bamberg s'y rendirent d'Allemagne avec une suite considérable , et 60,000 croisés y vinrent d'Angleterre. Mais l'empereur différa le départ de semaine en semaine. Les chaleurs de l'été occasionnant bientôt des maladies contagieuses parmi des troupes inaccoutumées au climat de l'Italie, l'armée se trouva cruellement ravagée. Le landgrave et les évêques d'Augsbourg et d'Angers furent du nombre de ceux qui périrent alors. Il est vrai que l'empereur partit enfin de Brindes, mais il aborda de nouveau à Otrante, et après s'y être arrêté quelque temps, il se rendit aux bains de Puzzuoli, pour s'y rétablir d'une véritable ou prétendue maladie.

:2i8 HISTOIRE DE l'église.

Le résultat de celte conduite fut que cette expédition pour laquelle on avait fait tant de préparatifs et d'immenses sacrifices, tomha entièrement en dissolution : plus de -10,000 croisés retournèrent chez eu\ , et il ne resta plus en Palestine qu'une poiirnée de chevaliers au nombre d'environ huit cents. En supposant même que la maladie de Frédéric ait été plus qu'un simple prétexte ', il est toujours fort étonnant que s'élant rétabli peu de temps après, il ne soit pas parti pour la Syrie dès lautomne de l'an 1227, et qu'il ait ainsi manqué de parole aux croisés qui s'y étaient rendus. Ce qui est le plus probable , c'est qu'entraîné par une sorte de conformité de sentiments avec ceux des princes mahométans , et dénué de cet enthousiasme religieux avec lequel d'autres princes se vouaient entièrement au bien-être de la Terre-Sainte, il ne désirait rien moins que de voir la domination des chrétiens se consolider en Syrie. Son grand but était de se soumettre toute l'Italie, et la possession du royaume de Jérusalem auquel il aurait du sacrifier, pendant toute sa vie, ses principales forces, était incompatible avec ce plan. C'est ainsi qu'il ne voulut faire en faveur de la Terre- Sain te que ce que lui commandaient son ancien vœu, son honneur et l'opinion qui prédominait dans tout l'Occident, et ce qu'il pouvait se procurer sans s'exposer à de grands sacrifices et sans troubler la bonne harmonie qui régnait entre lui et les princes mahométans. En conséquence , il avait déjà entamé avec Kamel , sultan d'Egypte, des négociations qui sans doute eussent été interrompues, s'il se fût présenté en Syrie à la tête d'une si puissante armée; car le voyant arriver avec de telles forces, on devait nécessairement supposer qu'il méditait des entreprises plus importantes, ou

' Dans la lettre que l'empereur adressa au roi d'Angleterre qui , au retour des chevaliers de son royaume, devait bien a^oi^ appris ce que c'était que la maladie de Frédéric, cette maladie grave se réduit à de simples incommoda infinnitatis et n'est alléguée que comme un motif aceessoire, tandis qu'on y parle de \'insolentia rebellium Sirulorum, comme de la raison principale qui engagea Frédéric à difTerer son départ. Cependant aucun historien ne rapporte qu'une pareille insurrection ait éclaté en Sicile à celte époque.

bien son armée aurait cherché à reconquérir sans lui ce qu'on avait perdu. Il est donc probable que la dissolution de l'armée des croisés ne fut pour lui une circonstance ni inattendue ni désagréable '.

Pénétré de la plus profonde douleur de se voir, avec toute la chrétienté , déçu de ses espérances , le pape Grégoire déclara au mois de septembre 1227, qu'attendu que Frédéric n'avait point accompli son vœu, ni rempli les deux autres conditions relatives au remboursement des sommes d'argent qui lui avaient été particulièrement avancées par les monastères et les églises , pour le mettre en état d'entreprendre la croisade et d'armer 2000 chevaliers, il avait, conformément à la convention de San-Germano, encouru la peine d'excommunication. Les prélats qui s'étaient réunis à l'armée des croisés, lui ayant fait savoir que la maladie de l'empereur n'était qu'un prétexte pour éviter de partir pour la Terre-Sainte, il refusa, il est vrai, d'admettre les raisons qu'il lui alléguait; toutefois il lui donna à entendre que, s'il témoignait le moindre repentir, il le traiterait avec toute la condescendance possible. Cependant il ne put s'empêcher de lui reprocher les exactions qu'il avait commises dans le royaume de Sicile et qui étaient de telle nature que le pape pouvait à peine les tolérer partout ailleurs , encore moins dans un royaume qui était sous la suzeraineté du Siège apostolique. Il lui rappela en même temps qu'il n'avait fait que se conformer à la déclaration formelle de l'empereur, en vertu de laquelle il avait prononcé sa propre excommunication , dans le cas qu'il violât la convention de San-Germano; toutefois il le conjura de rentrer incessamment

' Frédéric donna à plusieurs reprises l'assurance aux princes sarrazins que son intention n'était pas tant de délivrer la \ille sainte que de chercher à conserver son autorité, en disant qu'il devait faire quelque chose pour ne pas perdre sa réputation en Occident. Voyez la lettre de Frédéric au Sullan du Caire, publiée par l'historien arabe Dehebi, dans Micuaid Bibliographie des Croisades, II . 714. Reinaud Extraits des historiens arabes , p. 430. Aussi Frédéric avait reçu de riches présents du Sultan Malec. MicuAi d Bibliogr. p. 776.

'2Ô0 HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

dans le giron do sa charitahle inrrc, lÉ^Misc, le Siôge apostoli(iue rlaiU disposé à usor d'indulgciuo envers lui, pour autant (|u'il pourrait le faire sans une injustice manifeste. Au lieu daecepter des offres aussi bienveillantes et de faire des démarches pour se réconcilier avec le saint Siège, Frédéric donna un libre cours à la haine qu'il avait longtemps concentrée au-dedans de lui-même, et dans les lettres qu'il adressa à différents rois, il s'emporta en invectives contre le pape. Lui, qui jadis avait donné à l'Kglise romaine le titre d'amie et de protectrice de sa jeunesse, la traita dès lors comme une marâtre qui l'avait dépouillé de bonne heure de son bien, qui cherchait partout à subjuguer les hommes libres et à extorquer de l'argent, et en conséquence, il invita les princes à s'unir avec lui pour mettre un terme à la tyrannie du Siège apostolique. Vers le même temps, il chercha à gagner les Romains; après avoir acheté les biens de la puissante famille des Frangipani, il les en investit et se fit prêter par eux le serment de foi et d'hommage. Le pape ayant renouvelé , à la fête de Pâque de l'an 1228, l'excommunication contre l'empereur, par la raison qu'il avait méprisé la première, qu'il avait dépouillé les Templiers et les religieux hospitaliers de leurs biens, et qu'il avait violé la convention qu'il avait conclue avec le comte de Celano sous la garantie du Siège de Rome, les Frangipani excitèrent contre lui une révolte qui l'obligea à quitter Rome et à se réfugier à Pérouse.

Cependant, au mois d'août de la même année, Frédéric partit pour la Syrie avec une faible arniée. Le pape l'excommunia de nouveau, parce qu'il était parti nonobstant l'excommunication qui avait été prononcée contre lui. Après avoir fait publier l'acte d'excommunication en Orient, il confia le commandement de l'armée des croisés à d'autres chefs. La position de Frédéric vis-à-vis de l'Eglise et les relations secrètes qu'il entretenait avec les Sarrazins, excitèrent la méfiance et le mécontentement des chefs de l'église d'Orient, entre autres de Gérold, patriarche de Jérusalem, et des grands maîtres de l'or-

dre des Templiers et de celui des hospilaiiers. Ses liaisons intimes avec le sultan Kamel et avec les Sarrazins, le mépris qu'il témoignait ouvertement pour la religion chrétienne et sa prédilection pour le culte et les institutions du mahométisme, laquelle faisait croire aux Mahometans mêmes que dans le fond de son âme il était partisan de l'Islamisme, tout cela n'était propre qu'à lui aliéner de plus en plus les chrétiens, et d'après le rapport de Mathieu Paris, qui se trouve conlirmé par une chronique arabe d'une date postérieure, les Templiers et les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem doivent avoir poussé si loin la haine qu'ils portaient à Frédéric, et que celui-ci avait encore fortifiée dans leur cœur par diflerents actes de violence, qu'ils firent savoir au sultan Kamel qu'il se présentait pour lui une occasion favorable de s'emparer de sa personne. Mais ce qui rend cette assertion très-invraisemblable, c'est qu'on n'ignorait pas que le sultan et l'empereur étaient parfaitement d'accord et qiie lorsqu'on fit à plusieurs reprises un reproche à ce dernier de sa conduite injuste envers les deux ordres, il ne parla en aucune manière, ni alors ni dans la suite, de cette trahison.

En vertu de la paix ou plutôt de l'armistice de dix ans que l'empereur conclut au mois de février de l'an 1229 avec le sultan de Damas ', celui-ci lui céda Jérusalem, à l'exception du temple de Salomon et de la chapelle de Sachra , conjointement avec les places situées entre la ville sainte et Ptoléjiaïs, sous la condition toutefois que les murs de Jérusalem ne se-

' L'auteur confond dans ceUe relation le sultan de Damas avec celui d'Égypie. Voici les laits: Kamel, sultan d'Egypte, avait appelé l'empereur Frédéric à son secours contre son frère Moatlam, sultan de Damas. 3Ioattam mourut sur ces entrefaites, et Jérusalem tomba au pouvoir de Kamcl. Ce fut donc Kamel qui conclut avec l'empereur la trêve de dix ans dont il est fait mention dans le texte, et qui lui livra Jerusalem , Bethléem , Nazareth, Rama et tout le territoire qui s'étend entre Akkon , lyre, Sidon et Jérusalem. V. J. C. Pfister Geschichte der Teutschsn , tome II , p. o2a et sitii:. Hambunj, vm. y. d. T.

raicnl point relevés; el tandis que Frédéric faisait passer eu Europe de ponipeuv rapports sur les hrillants résultats de sou expédition, le sultan jusliiia cette cession aux jeux de ses coreligionaires, en leur représentant qu'il ne remettait à l'empereur que des églises et des maisons détruites et qu'il était facile de reprendre plus tard cette ville ouverte. Au rapport des historiens arabes, Frédéric n'avait en effet réclamé Jérusalem , « qu'alin qu'à son retour en Europe , il pût élever la tète parmi les autres rois», et il avait déclaré au préalable qu'il était prêt à renoncer à tout avantage que pourrait lui procurer cette possession. En conséquence, à l'exception des Allemands qui étaient dévoués à l'empereur, tous les chrétiens de la Palestine furent profondément indignés de cette convention trompeuse qui laissait presque tous les avantages réels entre les mains des Sarrazins et qui ne fut pas même capable d'empêcher le sultan de Damas, qui n'y avait point accédé, de chasser les chrétiens de Jérusalem, et le patriarche de Jérusalem défendit de célébrer l'office divin dans les lieux saints à Jérusalem ou deles laisser visiter par les pèlerins, sans l'autorisation du pape. Malgré cela, Frédéric se rendit à Jérusalem et s'y fil couronner dans l'église du saint Sépulcre. A cette occasion, il chargea Herman de Salza, grand maître de l'ordre Teutonique, de faire la lecture .d'une apologie dans laquelle il reconnaissait que le pape avait été obligé de l'excommunier, pour ne pas se couvrir de honte et d'ignominie devant les hommes et dans laquelle il avouait que le pape n'avait écrit contre lui en Syrie que parce qu'on lui avait mandé que lui, l'empereur, assemblait une armée, non dans la vue de délivrer la Terre-Sainte, mais uniquement pour faire la guerre à l'Église. Il quitta ensuite Jérusalem, après avoir défendu au patriarche de cette ville de recruter désormais des chevaliers pour la défense de la Terre-Sainte. 11 ordonna à tous les croisés de retourner en Europe et prononça des peines rigoureuses contre ceux qui ne se conformeraient pas à cet ordre. Il lit arracher de leurs chaires et accabler de coups les prédicateurs

qui se prononçaient contre ces mesures, et enfin il retourna dans la Fouille au mois de mai de l'an 1229.

Sur ces entrefaites, le duc Rainald, à qui Frédéric avait conlié l'administration du royaume de Sicile, avait commencé, de concert avec son frère Berthold , gouverneur impérial de la Toscane, à faire la guerre au pape, se proposant particulièrement de s'emparer du duché de Spolète , qui faisait partie de l'Etat de lEglise et sur lequel il prétendait avoir des droits. Il est difficile de croire que, sans les ordres de l'empereur ou du moins sans son consentement, les deux frères aient osé entreprendre une guerre aussi dangereuse; il est étonnant aussi que Frédéric, qui alla avec une si faible armée en Syrie, ait laissé à la disposition de son gouverneur des forces si considérables. Tandis que Rainald envahissait la Marche d'Ancône etqu'ilymettaittoutàfeuetà sang, Conrad s'empara du château de Prusa près de Nursie, après en avoir fait massacrer les habitants par les Sarrazins qui servaient dans son armée. Dans cette circonstance, Grégoire ne pouvait naturellement pas avoir recours à l'excommunication ; il résolut donc de repousser la force par la force. Il opposa en conséquence au duc Rainald unearmée commandée par Jean de Bricnne, roi de Jérusalem, et en faisant avancer une seconde armée contre la Fouille, il força soudain son frère à battre en retraite. Frédéric représenta dans la suite cette irruption de l'armée du pape, à laquelle Grégoire n'avait eu recours que parce qu'il était de son devoir de défendre son pays contre une aggression insolente , comme une guerre déloyale que, sans la moindre provocation de sa part , il lui avait faite, dans l'unique but de le dépouiller de ses états héréditaires. Cependant Frédéric aborda à Brindes, et aussitôt on renoua avec le pontife des négociations qui, par les soins du dominicain Gualo et par la médiation de quelques princes allemands et de qulques évoques , amenèrent enlin une paix qui fut conclue à San-Germano au mois de juillet de l'an 1230. Par ce traité, Frédéric s'engagea, par rapport aux causes qui lui avaient attiré l'excommunication, à se con-

tonner cnlièreracnt au\ ordres du pape, à lui restituer tout ce ce (jui lui avail clé enlevé dans la Marche d'Ancôneet dans le duché de Spolèle, à ne [)lus empiéter à l'avenir sur le territoire de rÉ|;lise, à pardonner à tous ses ennemis et à ne plus accabler arbitrairement le clergé d'impôts. Les princes allemands qui étaient témoins de cette transaction, garantirent l'exécution de ce traité au nom de l'empereur (pii devait même engager quelques chàtcauv au grand maître de l'ordre ïeutonique et à l'évéque de Reggio. Frédéric ayant ensuite été absous de l'excommunication, eut une entrevue avec le pape à Anagni. Il dit lui-même dans la suite que, dans cette occasion , il n'avait eu qu'à se louer de la franchise et de la bienveillance avec lesquelles le pape l'avait accueilli et qui avaient étouffé en lui tout ressentiment.

31ais le siège de saint Pierre eiit-il étéoccupé par le pape le plus pacilique et le plus indulgent, cette bonne intelligence ne pouvait pas être de longue durée avec un prince disposé comme Frédéric. En l'an 1233, l'empereur invoqua la médiation du pape dans les contestations qu'il avait avec les Lombards ; mais Grégoire ayant décidé qu'on publierait une amnistie générale, qu'on s'indemniserait de part et d'autre des pertes qu'on avait éprouvées et que les Lombards fourniraient cinq cents chevaliers pour marcher au secours de la Terre-Sainte, mécontenta Frédéric. Celuici s'élant plaint de ce que le pape n'avait pas imposé de plus grands sacriiices aux Lombards, ce dernier lui répliqua que les procureurs impériaux n'avaient élevé aucune plainte contre les villes confédérées, et que si Frédéric se trouvait lésé, on pourrait annuler ce qui avait été résolu et remettre les choses dans leur ancien état. Mais celte proposition n'accommoda point l'empereur. Son lils lïenri, à qui il avait conlié l'administration de l'Allemagne, s'élant révolté contre lui de concert avec les Milanais, Grégoire prit chaudement les intérêts de l'empereur. H déclara nulles toutes les alliances conclues contre lui et menaça Henri de laire publier contre lui, dans toute rAlIcmagne, une bulle d'excommunication, s'il ne se soumettait à l'instant à son

père. Abandonné de la plupart de ses partisans, Henri iiil bientôt obligé aussi de se soumettre, et mourut en prison en l'an 1242. Ainsi les rapports d'amitié et la confiance mutuelle semblaient se rétablir, du moins en apparence, entre les deux chefs de la chrétienté; et lorsque Frédéric se maria en troisièmes noces avec Isabelle d'Angleterre, il abandonna au pape le soin de déterminer la dot. Et cependant la discorde et le mauvais vouloir poussaient des germes à cette époque-là même. Frédéric était dans le fond de son âme un ennemi irréconciliables de la papauté, dont il rejetait l'autorité suprême, dont tout le pouvoir ne lui semblait reposer que sur la duperie d'une part, et la crédulité de l'autre, et qui entravait ses opérations tantôt comme un Mentor incommode, tantôt comme une puissance temporelle , placée au milieu de ses états , tantôt aussi comme; seigneur suzerain. Il regardait toute l'Italie comme son héritage, et dans une lettre qu'il adressa à un prince italien, il disait que tous ses efforts tendaient à se soumettre l'Italie qui était enclavée [conculcata) dans ses autres états, et à la rendre de nouveau partie intégrante de l'Empire, de la même manière que le royaume de Jérusalem, comme héritage de son fils Conrad, celui de Sicile qu'il avait lui-même hérité de sa mère et le royaume d'Allemagne étaient soumis à ses lois *. Ainsi ce n'était pas la Lombardie seule ; c'était l'Etat de l'Église qu'il se proposait de subjuguer et de réunir comme une nouvelle province à son Empire, Le pape devait donc s'attendre à être dépouillé de ses possessions et à n'avoir plus d'autre alternative que de se réfugier en pays étranger ou de se soumettre aveuglément aux volontés d'un maître qui tantôt le forcerait à servir d'instrument à sa politique, tantôt lui ferait sentir tout le poids de la haine qu'il portait à l'Eglise et à ses chefs. Grégoire qui, à l'âge de plus de quatre-vingt-dix ans, se trouvait dans la position la plus difficile, qui devait étouffer l'hérésie des Cathares qui faisait des progrès effrayants , préserver d'une ruine pro-

' V. Sigonii, hist, de regno Italiœ 1 , 18, p. 80. Venet., 1391 fol.

chaine le chancelanl Empire lalin-byzantin et sauver le reste (les possessions des ehrélieiis en Orient ; qui , outre cela, devait lutter continuellement contre les turbulents Romains et qui, plus d'une fois, fut obligé de quitter Rome — Grégoire, pour autant que son devoir et son état pouvaient le permettre, ne demandait pas mieux que d'être en paix avec l'empereur ; aussi, ce ne fut qu'à la dernière extrémité , c'est-à-dire lorsqu'il vit que l'existence de son siège était gravement compromise qu'il résolut de soutenir un combat à toute outrance contre un prince qui, depuis Cbarlemagne , n'avait pas eu son égal en puissance et qui ne se faisait aucun scrupule d'employer tous les moyens propres à bumilier son ennemi personnel,

Frédéric qui se sentait assez fort pour subjuguer les Lombards, ne voulut plus laisser aplanir le différend par l'entremise du pape. En conséquence, sous prétexte que les députés des villes de la Lombardie tardaient trop à arriver, il rappela son ambassadeur. Déjà il était entré en Italie à la tète d'une armée, lorsque la révolte du duc d'Autriche le força à se rendre dans ce pays et à invoquer de nouveau la médiation du pape, à reflet de terminer son différend avec les villes confédérées. Grégoire s'empressa d'y envoyer des légats et demanda aux Lombards de se réunir à un jour fixe à Mantoue. Mais , au mois d'août de l'an 1237, Frédéric envahit l'Italie avec une armée plus considérable, augmentée encore par de nombreux renforts, et certain de la victoire , il refusa même de recevoir les légats du pape. Les Lombards furent entièrement défiiits à la journée de Corte Nuova. Humiliés par cette défaite , ils offrirent de se soumettre à l'empereur aux conditions les plus honteuses ; mais le tyran que ce succès avait enivré , qui avait hérité des vices de son père et de son grand-père, sans posséder les vertus de ce dernier, exigea d'eux qu'ils se rendissent à discrétion , et eux qui n'avaient pas encore oublié le châtiment qu'on avait infligé aux villes de la Pouille et la manière dont Padoue et la March<; Trévisane avaient été traitées par les alliés de Frédéric et par son beau-fils, le fougueux Ezzelin, déclarèrent qu'ils préfé-

raient de se battre à outrance que de mourir par la main des bourreaux, de l'empereur. Grégoire paraissait destiné à voir tomber le dernier appui du Siège apostolique, et ce fut pour l'insulter que Frédéric envoya le Carocium des Milanais à Rome , où son parti qui avait le dessus et qui était dirigé par les Frangipani , venait de prendre les armes contre le pape. Sur ces entrefaites, il s'était passé bien des choses qui ne laissaient plus aucun doute sur les véritables intentions de Frédéric et qui mirent le pape dans la nécessité de recourir aux moyens extrêmes. L'empereur avait fait arrêter et mettre en prison le neveu du roi de Tunis qui , ayant été converti par des dominicains, se rendait à Rome pour y recevoir le baptême; et Grégoire s'en étant plaint, il lui répondit avec une sorte de dédain qu'on avait égaré ce prince et qu'on ne pouvait pas lui faire embrasser le christianisme sans la permission de son oncle. Frédéric se montra ouvertement hostile aux églises et au clergé de l'Italie méridionale; il bannit les prélats les plus respectables, condamna plusieurs prêtres au dernier supplice, en fit périr d'autres dans les prisons et défendit de nommer aux sièges vacants, de sorte que Grégoire put citer dans sa bulle d'excommunication vingt diocèses de la Fouille et de la Sicile dont les sièges étaient vacants par la faute de l'empereur. Il permit aux Sarrazins qui , en sa qualité d'ennemi de la religion chrétienne , lui étaient plus dévoués que les chrétiens , de détruire les églises et d'en employer les matériaux pour élever des mosquées et d'autres édifices. Enfin, il réclama en faveur d'Enzio , son fils naturel , qui avait épousé la fille d'un des chefs ou rois de la Sardaigne , celte île qui depuis longtemps reconnaissait la suzeraineté du Siège apostolique, et Grégoire lui ayant rappelé qu'il avait juré plusieurs fois de maintenir l'Église romaine dans la possession de la Sardaigne et de la Corse , il lui donna pour réponse que l'Empire romain avait perdu ces îles dans des circonstances malheureuses et qu'il avait fait serment de lui restituer toutes ses anciennes possessions. Grégoire voyant que les exhortations et les prières res-

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laionl sans cfibt, et comptant sur quelque assistance de la part (les Vénitiens et des Génois, avec lesquels il avait conclu une alliance, prononra le jour des Hameaux de l'an 1230, l'excommunication contre Frédéric et délia tous ses sujets du serment de fidélité pendant tout le temps (ju'il serait exclu de la communion de l'Kglise. Il allégua pour motils, outre ceux dont nous venons de parler, que , dans la vue de faire chasser le pape de Rome, l'empereur y avait excité une révolte, que, contrairement à la convcMition qu'il avait signée, il ne restituait pas aux Templiers et aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem les biens qu'il leur avait enlevés , que , dans le royaume de Sicile, il maltraitait, dépouillait de leurs biens et bannissait tous ceux qui montraient de l'attachement pour l'Eglise romaine , qu'outre la Sardaigne , il avait aussi incorporé à ses états Massa , Ferrare et d'autres portions de l'Etat de l'Eglise, que, dans l'Italie méridionale , il s'était emparé des possessions des églises et des monastères et qu'il les avait chargés d'impôts onéreux , qu'il avait empêché le cardinal-évéque de Palestrine de remplir sa mission de légat, qu'il avait fait emprisonner l'ambassadeur que le roi d'Angleterre envoyait au Siège apostolique, et qu'enfin il mettait des obstacles à la délivrance de la Ïerre-Sainte et au rétablissement de l'Empire de By/ance. Le pape se réserva en outre de statuer ultérieurement sur l'incrédulité qu'on reprochait généralement à l'empereur.

Frédéric répondit à toutes ces accusations. Il en nia plusieurs et en défigura d'autres avec beaucoup d'adresse. Il adressa en même temps aux rois et aux princes de l'Europe une lettre circulaire dans laquelle il débitait les impertinences les plus dégoûtantes et les calomnies les plus grossières. Il chercha surtout à accréditer la nouvelle que Grégoire n'avait agi de la sorte que pour complaire aux rebelles Lombards, et comme à cette époque Milan était le principal refuge dos Cathares, il profila de cette circonstance pour accuser le pape de protéger ces héréti(jues, tandis que lui-même, en vrai défenseur de l'Eglise, cherchait à les exterminer. Dans l'excès de sa haine,

il s'abaissa même à vomir des injures contre le pape , en accusant ce vieillard de quatre-vingt-dix ans de se jeter dans la débauche. Le pape écrivit alors contre Frédéric une lettre énergique dans laquelle il lui reprochait amèrement d'avoir manqué à sa parole et d'exercer des actes de tyrannie , et d'avoir dit que le monde avait été trompé par trois imposteurs, Moïse, Mahomet et Jésus-Christ , que la naissance de Notre-Seigneur de la Vierge Marie n'était qu'une fable ridicule et qu'en général l'homme ne doit ajouter foi qu'à ce qui peut se prouver par la nature et à ce qui tombe sous nos sens. On a souvent regardé cette accusation, que les dérèglements de l'empereur, dérèglements que le pape lui avait déjà reprochés antérieurement, que la confiance (ju'il mettait dans des astrologues et que les relations intimes qu'il avait avec les Sarrazins, ne sauraient infirmer, comme l'effet de l'animosité du pape, mais le fait est attesté par des autorités irrécusables, et aujourd'hui que nous connaissons ce que dit à cet égard un auteur musulman contemporain ', nous n'avons plus le moindre doute que l'empereur, dans les entretiens qu'il eut avec les Sarrazins à Jérusalem, n'ait parlé de la religion chrétienne que pour la tourner en ridicule.

Le pape engagea les évêques d'Allemagne à publier en Allemagne la bulle d'excommunication contre l'empereur; mais celui-ci, qui espérait de faire la conquête de l'Italie à l'aide des Allemands, avait plutôt augmenté que diminué les droits et les prérogatives des princes ecclésiastiques et séculiers de l'Allemagne , et de cette façon, les plaintes du pape qui avaient rapport à des affaires qui leur étaient peu connues et qui ne les touchaient que de loin , y trouvèrent peu d'écho. Les évêques prièrent le pape de travailler plutôt à rétablir la paix entre lui et l'empereur, et le légat apostolique, Albert Bcham, archidiacre de Passau , par sa maladresse, par son arrogance et par l'abus qu'il fit du pouvoir qui lui avait été confié, nuisit con-

' Voyez la relation d'un Iman de la grande mosquée de Jérusalem , dans neinaud, E.rtiaits des historiens arabes relatifs aux (juerres de$ croisades, p. «1. Paris, 1829.

260 uiSTOiRK DE l'Église.

sidéra])leiiientà la cause du pape en Allemagne. Fort de l'appui que lui prêtait Otlon, duc de Bavière, il excommunia les prélats qui refusaient de publier la huile d'excomnmnication contre l'empereur. C'étaient l'archevêque de Salzhourg, les évéques de Passau , de Ratishonne, d'Augsbourg , de Freysing, d'Eichstaedl , de Wurzhourg , ainsi que quelques princes et villes. Le résultat en fut que le peuple commença à mépriser les foudres du Vatican, que les évéques formèrent une opposition manifeste contre le pape et que le duc de Bavière, menacé par le roi Conrad et par le duc d'Autriche, finit par renvoyer le légat de son pays.

Frédéric reprocha aux. Romains d'avoir permis la publication de l'excommunication dans leur ville. Il invita les cardinaux à convoquer un concile général, dans lequel il se proposait d'appuyer de preuves toutes les accusations qu'il avait formées contre le pape — la plus grave était qu'il avait lui-même engagé le sultan à ne pas se désister des conquêtes qu'il avait faites dans la Palestine. — Il menaça de faire mourir sur le bûcher quiconque passerait les frontières de l'Empire avec des lettres du pape , et peu de temps après , il fit exécuter de la sorte un frère mineur. Tous les ordres monastiques furent obligés de lui fournir caution pour l'assurer de leur fidélité. Les églises furent frappées de toutes sortes d'impôts pour subvenir aux frais de la guerre ; plusieurs évéques qui passaient pour être partisans du pape, furent chassés de leurs diocèses, et le fisc s'empara de leurs revenus. Tout cela n'empêcha point Frédéric de protester de son orthodoxie en toute circonstance, et, malgré son excommunication, il ne cessa d'assister au service divin . Cependant les légats du pape engagèrent les Lombards à persister dans leur résistance contre l'empereur ; les évéques de France et d'Angleterre publièrent la bulle d'excommunication, et l'on fit, parmi les ecclésiastiques de ces deux pays, une collecte en faveur du pape. Mais on dit que saint Louis défendit de lui envoyer l'argent qui avait été recueilli en France, parce qu'il espérait encore de voir terminer à l'amiable

io différend qui existait entre le pape et l'empereur. En l'an 1240, Frédéric envahit l'Étal de l'Église avec des forces supérieures, et après s'être rendu maître des principales villes, il osa, « en vertu de son autorité impériale, » les délier du serment de fidélité qu'elles avaient prêté à l'Église romaine , et s'étant approché de Rome , il chercha , par des promesses pompeuses et par de l'argent, à gagner les Romains et à les exciter contre le pape. Mais Grégoire, en faisant porter dans une procession solennelle les principaux des apôtres et en représentant aux Romains tous les maux que l'empereur causait à l'Église , leur inspira un tel enthousiasme qu'ils se croisèrent contre Frédéric. Celui-ci , irrité de cette mesure , ordonna de mettre à la torture, de mutiler, de brûler tous les croisés qui lui tomberaient entre les mains. On chassa du royaume de Sicile tous les frères prêcheurs et tous les frères mineurs , en n'en laissant que deux dans chaque couvent; ensuite on pilla les églises et les monastères; car Frédéric avait l'art de faire la guerre à l'Église, en se servant de son or et de ses trésors. La position du pape devint de jour en jour plus critique , surtout après que le puissant cardinal Colonne l'eut abandonné. C'est alors que la situation de l'Église l'engagea à convoquer un concile œcuménique auquel il invita, outre les différents prélats, les rois et les princes de l'Europe.

On put dès lors se convaincre combien Frédéric redoutait l'examen des plaintes que le pape avait élevées contre lui. Il savait bien que la plupart des évêques italiens ne pouvaient que lui être hostiles, d'après tout ce qu'ils avaient vu et souffert, et que les évêques allemands qui lui avaient été si favorables jusqu'alors, se rangeraient à peine de son côté, aussitôt que leur présence en Italie et au concile les aurait mis à même de mieux apprécier ses procédés à l'égard de l'Église romaine, des affaires ecclésiastiques et du clergé. En conséquence, lui qui naguères avait vivement insisté sur la nécessité de convoquer une pareille assemblée, écrivit de tous côtés pour détourner tout le monde de se rendre à ce concile et chercha par des

accusations mal fondées à rendre celle assemblée suspecte , en disant, par evemple, (jue, dans ses lettres de convocation, le |)ape ne proposait pas pour sujet de délibération le rétablissement de la paix , mais « certaines affaires importantes et dilliciles de l'Église , » qu il y avait aussi invité des princes rebelles aux ordres de l'empereur, entre autres, le doge de Venise et le comte de Provence, et que les évoques, parmi lesquels ceux d'Angleterre s'étaient déjà déclarés ouvertement contre lui, en payant au pape les sommes qu'il leur avait demandées, n'oseraient pas se prononcer contre ce dernier. Dans le but d'empêcher les prélats de se rendre au concile, il envoya de tous côtés des lettres circulaires rédigées par son chancelier Pierre de Yinea, dans lesquelles il était dit que toutes les côtes, tous les ports de mer et toutes les routes étaient soigneusement gardées et que les prélats avaient tout à craindre de la part de l'empereur, s'il arrivait qu'ils tombassent en sou pouvoir. Afin d'engager les gardiens qu'on avait placés en différents endroits, à redoubler de soins et de vigilance , il promit de leur donner tout ce qu'ils enlèveraient aux prélats captifs. Un grand nombre d'évéques et d'abbés s'étant néanmoins réunis dans la vue de se rendre par mer à Rome , Frédéric leur proposa d'y aller par terre, afin qu'il pût s'entendre avec eux et leur faire connaître le véritable état des choses, leur donnant l'assurance qu'ils pourraient ensuite continuer librement leur roule. Mais les prélats qui n'ignoraient pas combien il s'efforçait d'empêcher la tenue du concile, n'eurent aucune confiance dans celle dernière assurance; et de cette manière, Frédéric chargea son fds Enzio de chercher à s'emparer des prélats à tout prix , de les noyer ou de les faire mourir de toute autre manière. Ses ordres furent exécutés : la flotte impériale réunie à celle de Pise attaqua le 3 mai 1241 les navires génois qui avaient pris les prélats à bord, dans les eaux de Pise ; elle en coula quelquesuns, s'empara de la plupart, et c'est ainsi que trois légats aj)ostoliques, les archevêques de Rouen, d'Auch et de Bordeaux, les évêques de Nîmes, d'Agde, de Carcassonne, de ïortone et

de Pavic, les abbés de Clugny, de Cîteaux et de Clairvaux, avec un grand nombre de députés et de procureurs d'autres prélats, en tout cent personnes, tombèrent au pouvoir de l'empereur. L'arcbevèque de Besançon fut tué pendant ou après le combat naval, et jeté à la mer. On enchaîna les prisonniers et on les promena sur la mer; ensuite on les conduisit dans la Fouille où on les enferma dans différents châteaux et où plusieurs d'entre eux moururent des suites des mauvais traitements qu'ils avaient reçus sur mer ou dans les prisons, A la demande réitérée de saint Louis qui, à la lin, fut obligé de recourir aux menaces, Frédéric mit plus tard les prélats français en liberté.

Frédéric fut transporté de joie à la nouvelle de cette victoire, et comme s'il avait voulu faire parade de sa haine implacable contre toute l'Église , il se vanta de ses procédés envers des prélats étrangers, procédés qui étaient tout à fait contraires au droit des gens. 11 se prépara en même temps à attaquer sérieusement la ville de Rome , et à cet effet il la cerna de jour en jour davantage. Lorsqu'on lui représenta qu'il était urgent de marcher contre les Mongols qui avaient envahi la Hongrie et qui menaçaient de pénétrer en Allemagne , il répondit que la conquête de l'Italie fixait exclusivement son attention. C'est dans ces circonstances que mourut le pape, âgé près de cent ans. Il succomba plutôt sous le poids de la douleur et de la misère que sous celui des années, et il laissa l'Église romaine dans un état encore plus déplorable et plus désespéré que celui où elle se trouva à la mort de Grégoire VIL

Innocent I V. Concile de Lyon. Déposition de Frédéric H.

Les deux biographies d'Innocent IV par Nicolas de Curbio et Bernard GciDON, in Muratori SS. rer. Ital. t. III, p. I, p. 389 ss. Nicolai DE 'Jamsilla historia de rebus gestis Frcderici II ejusquc filiorum

264 IIISTOIRK DE l'église.

Conradi et Manfrcdi (1210-l-2o8), in Muratori t. VIII, 4S9. Les actes du concile de Lyon, in Harduin. \ II, 335 ss.

Après la mort de Grégoire, douze cardinaux élurent pape, au mois d'octobre de l'an 1241, Geoffroi Castiglioni de 31ilan, èvèque de Sabine, qui prit le nom de Célcstin IV cl qui envova des légats à l'empereur dans le but de conclure la paix avec lui, mais qui mourut au bout de dix-buit jours. Le Saint-Siège vaqua longtemps après; la plupart des cardinaux quittèrent Rome, afin de se soustraire à la violence des Romains, à laquelle ils avaient déjà été en butte lors de la dernière élection, et ils cbercbèrent à se mettre à l'abri de la persécution de l'empereur, en se réfugiant dans différents châteaux forts. Celui-ci fit dès lors semblant de désirer ardemment qu'on procédât à l'élection d'un nouveau pape. A cet efTet, il écrivit des lettres injurieuses aux cardinaux , et comme , dans de pareilles circonstances, ses paroles étaient toujours démenties par ses actions, il fit borriblemcnt dévaster les terres des environs de Rome, et surtout celles qui appartenaient aux cardinaux; il permit à ses hordes de Sarrazins de détruire une grande quantité d'églises, le tout sous le prétexte d'engager les cardinaux à élire un nouveau pontife , et en même temps , il refusa de nouveau de marcher contre les Mongols. Enfin , après que Frédéric eut rais en liberté , outre le cardinal Otton qui avait été relâché auparavant , l'évéque de Palestrine , on se décida à élire un nouveau pape au mois de Juin de l'an 1243. Cette élection eut lieu à Anagni, et le choix des cardinaux tomba sur le cardinal Sinibalde Fieschi de Gênes , qui monta sur le siège pontifical sous le nom d'Innocent IV.

Frédéric, ayant eu connaissance de cette élection, doit avoir dit qu'il craignait bien d'avoir perdu un ami dans le collège des cardinaux pour n'avoir plus qu'un ennemi dans la personne du pape, parce qu'il était impossible qu'il fût du parti des Gibelins. Cependant il dépêcha vers le nouveau pontife une ambassade solennelle, chargée de lui faire dos propositions

de paix ; mais la clause telle que l'entendait Frédéric et par laquelle « il se réservait les droits inhérents à sa couronne impériale et à ses couronnes royales, » devait nécessairement faire échouer les négociations. Le pape lui adressa néanmoins des légats pour l'assurer de ses intentions pacifiques, et surtout pour le prier de mettre en liberté les ecclésiastiques et les laïques qui avaient été faits prisonniers dans le combat naval. Les légats lui proposèrent, dans le cas qu'il eût été lésé par l'Église, de soumettre le ditferend à un concile œcuménique, composé de princes ecclésiastiques et séculiers, en ajoutant que le Siège apostolique se conformerait à la décision de ce concile pour l'absoudre de son excommunication et pour le satisfaire entièrement. Des propositions aussi équitables eurent pour résultat des négociations , et Frédéric devant exposer ses griefs contre l'Église romaine, n'en sut alléguer aucun de quelque importance, si ce n'est la captivité du gibelin Saliuguerra. Il eut recours aux choses les plus futiles : il reprocha, entre autres , au pape d'avoir chosi pour ses légats l'archevêque de Mayence , son ennemi personnel , et l'évoque d'Avignon , qui était hostile au comte de Toulouse. Il accusa même le pape de n'avoir pas encore extirpé l'hérésie dans la Lombardie.

Enfin on paraissait être d'accord sur les conditions de paix. Les principales de ces conditions étaient celles-ci : que l'empereur rendrait à l'Église toutes les terres qu'il lui avait enlevées; qu'il mettrait en liberté et qu'il indemniserait les prélats captifs ; qu'il permettrait aux clercs et aux laïques exilés de rentrer dans leur patrie; qu'il amnistierait tous ceux qui avaient pris les armes contre lui; que pour sa pénitence, il ferait certaines bonnes œuvres et qu'il déclarerait publiquement qu'il avait négligé l'excommunication , non parce qu'il méprisait le pouvoir qu'a l'Église de lier et de délier, mais parce qu'elle ne lui avait pas été annoncée dans les formes convenables. En se conformant à ces conditions, on promettait de ne porter aucune atteinte ni à ses droits, ni à ses prérogatives, ni à ses possessions. Déjà les plénipotentiaires de l'empereur

HIST. DE l'église. - T. II. 12

avaient solennellement accepté ces articles, et le pape, pour se rapprocher de l'empereur, s était rendu avec les cardinaux à (]ittà di Gastello et ensuite à Sutri; tout à coup Frédéric conunença à reculer, en déclarant qu'il ne rendrait les terres de l'Église et qu'il ne mettrait les évéques captifs en liberté , qu'après qu'il aurait été absous de l'excommunication. Innocent pouvait d'autant moins lui donner l'absolution qu'il aurait agi contrairement à la discipline de l'Église et que la mauvaise foi bien connue de l'empereur lui faisait craindre à bon droit (juaprès avoir été absous, il n'eut recours à la ruse et à des subterfuges pour éluder l'exécution du traité. Sur ces entrefaites, il n'avait pas cessé de faire tous ses efforts pour s'emparer du reste des débris de l'État de l'Église, et afin d'affermir son pouvoir à Rome, il avait réussi à obtenir des Frangipani la moitié du Colisée avec une citadelle située dans le voisinage. Outre cela , il faisait garder toutes les routes , tous les ports de mer et tous les ponts , dans le but d'empêcher le pape de correspondre avec les églises étrangères et de recevoir du secours, et son (ils Conrad maltraitait, sans aucun ménagement , les moines envoyés par le pape ou se rendant auprès de lui , quand ils tombaient entre ses mains. Un certain nombre de troupes impériales qui arrivèrent dans les environs de Sutri , ne laissèrent plus aucun doute sur les intentions hostiles de Frédéric, et Innocent ne vit plus pour lui d'autre salut que dans la fuite. Il s'embarqua secrètement avec les cardinaux à Civita Vecchia sur des vaisseaux génois, aborda h Gènes et se rendit de là à Lyon — au grand déplaisir de l'empereur qui croyait déjà avoir le pape dans ses (ilets et qui le regardait comme son prisonnier.

A la Saint-Jean de l'an 1245, Innocent convoqua à Lyon le concile que Grégoire avait déjà résolu d'assembler. Les rois, les prélats et les princes devaient s'y assembler pour délibérer sur les affaires générales de la chrétienté, sur la délivrance de la Terre-Sainte et l'affranchissement de l'Empire latin-byzantin , sur les mesures à prendre pour repousser les Mongols et

sur le différend qui existaitentre l'Église et l'empereur. Comme, d'après les mesures que l'empereur avait prises, on ne pouvait lui faire parvenir aucune dépêche, le pape l'invita dans un discours qu'il prononça en public à Lyon, à se rendre en personne ou à se faire représenter au concile. Frédéric lit, sur ces entrefaites, de nouvelles ouvertures de paix par l'entremise du patriarche d'Anlioche. Il proposa de soumettre son différend avec les Lombards à la décision du pape et d'autres médiateurs, sans toutefois accepter les conditions de la paix de Constance qu'il n'avait jamais voulu reconnaître. Le pape lui répondit que si, avant l'ouverture du concile, il voulait mettre les prélats captifs en liberté et rendre les provinces dont il avait dépouillé l'Eglise, il s'empresserait de faire sa paix avec lui. Mais Frédéric, chez qui ces propositions n'étaient pas plus sérieuses que celles qu'il avait faites précédemment, qui ne cherchait qu'à gagner du temps et qui, précisément à cette époque où plusieurs puissants barons venaient d'abandonner le parti des villes de la Lombardie, se berçait de nouveau de l'espoir de triompher de cette confédération , n'en fit rien.

Les patriarches latins de Constantinople et d'Antioche, le patriarche d'Aquiléc et environ cent quarante — d'après une autre version deux cent cinquante — archevêques et évêques d'Italie, de France, d'Espagne et d'Angleterre ; l'empereur Bauduin de Constantinople, les comtes de Provence et de Toulouse, et des ambassadeurs des rois de France et d'Angleterre assistèrent au concile de Lyon. Des états de l'empereur il n'y eut, outre quelques évêques exilés , que l'archevêque de Palerme qui s'y était rendu en qualité de son ambassadeur avec Thaddée de Suessa. Ce dernier chercha à éblouir les prélats, que, dès le principe, il trouva très-peu disposés en faveur de l'empereur, par un pompeux éloge qu'il fit des projets gigantesques que son maître se proposait d'exécuter. Il n'annonça rien moins que la réunion de l'église grecque et de l'église latine , le rétablissement de l'Empire latin en Orient, l'expulsion des Chowaresmiens de la Palestine, l'assujétissement des Sarrazins et la

dispersion des Mongols — toulcs choses, pour lesquelles Frédéric ne s'était jamais donné la moindre peine; il avait même empêché que quelques-unes d'entre elles ne fussent exécutées. Il déclara en même temps que l'empereur était prêt à rendre à l Église romaine tout ce qu'on lui avait enlevé et à réparer les injustices qu'on lui avait faites. Innocent réduisit en peu de mots toulcs ces brillantes promesses à leur simple expression ; il dit qu'il ne demandait que l'exécution des conditions de paix que les plénipotentiaires de l'empereur avaient acceptées l'année passée en son nom , et il voulut savoir qui garantirait l'exécution des nouvelles propositions que l'empereur venait de faire. Thaddée ayant nommé les rois de France et d'Angleterre, le pape rejeta cette offre, en disant que ces rois ne lui avaient pas donné l'autorisation nécessaire à cet effet et que, si, malgré cela, Frédéric venait à violer de nouveau son serment , l'Église ne pouvait pas se brouiller avec ces princes. Innocent représenta ensuite dans un long discours la conduite de l'empereur. Il l'accusa d'hérésie , car, à cette époque , on donnait ce nom à l'incrédulité aussi bien qu'à l'hétérodoxie, et pour preuve de ce qu'il avançait , il lui reprocha de mépriser les censures ecclésiastiques, de protéger les Sarrazins et d'avoir un commerce scandaleux avec des femmes arabes qui restaient à sa cour pour lui servir de concubines. Ensuite , il l'accusa d'avoir violé sa foi, en rompant le traité qu'il avait signé en l'an 1230 et en pillant et en maltraitant sans ménagement les églises qu'il avait juré plusieurs fois de maintenir dans leurs droits et possessions. Il allégua que , dans des lettres que Frédéric avait envoyées de toutes parts, il disait qu'il n'était point hostile à l'Église, mais seulement au pape, et que néanmoins il avait renchéri sur ses anciens actes de violence précisément à l'époque où le Siège apostolique était vacant. En même temps, il fit faire la lecture du diplôme que Frédéric avait octroyé au pape Honorius et distribuer des copies des privilèges que les empereurs et les rois de Sicile ses prédécesseurs avaient accordés au Siège de Rome. Il l'accusa en outre d'avoir violé sa foi

QUATRIÈiME ÉPOQUE, — CHAP. IV. 2G0

el son hommage, en ce que, quoiqu'il eût lui-mémc reconnu à plusieurs reprises que le royaume de Sicile relevait du Siège apostolique, il prit néanmoins les armes contre son Seigneur suzerain et qu'il refusa de lui payer le tribut qui lui était dû. Enfin, il lui reprocha le sacrilège dont il s'était rendu coupable, en usant de violence à l'égard des prélats qui se rendaient au concile. Ce dernier point qui fut attesté par les nombreux parents et amis des prélats qui avaient péri ou qui languissaient encore dans les prisons , présenta sous un jour si défavorable le tyran qui osait se mettre au-dessus des choses divines et humaines, et il fit ressortir si clairement la fausseté de ses promesses et de ses assurances que tous ceux qui jusqu'alors avaient parlé en sa faveur, gardèrent le silence, ou bien se prononcèrent contre lui , et que Thaddée de Suessa resta seul chargé du soin ingrat de le défendre.

Mais cette défense servit peut-être plus que les plaintes du pape à convaincre l'assemblée de la culpabilité de l'empereur, car il fut impossible à Thaddée d'opposer des raisons solides aux principaux points d'accusation ; la plupart de ses raisons eurent même l'air d'une grossière insulte. Quant à l'accusation d'incrédulité, il y répondit en disant que son maître ne tolérait pas les usuriers dans ses états. Par rapport aux Sarrazins qui , par ordre de Frédéric , avaient répandu le sang des chrétiens par torrents et qui lui avaient rendu les plus grands services en détruisant et en pillant les églises, il fit remarquer qu'en prenant des Sarrazins à son service , l'empereur épargnait plutôt le sang des chrétiens. Il crut disculper son maître dont les dérèglements étaient attestés par le grand nombre de ses enfants naturels, de ce qu'on lui imputait d'avoir des concubines arabes , en disant qu'il ne gardait ces femmes chez lui que pour son entretien et pour leur faire faire des ouvrages artistcment travaillés. Pour ce qui regarde la captivité et les mauvais traitements qu'on avait fait essuyer aux prélats, il eut l'audace de soutenir que l'empereur avait été peiné de cet événement qui n'avait eu lieu que par accident et contre son in-

'IHO HISTOIRE DK l'kGLISE.

lention ; el cependant ce prin(x» avait ordonné à tous ses sujets , sous peine d'un !)annissenient perpétuel, d'arrêter, de dévaliser et d'emprisonner tous les prélats qui se rendaient au coneile. Lorsqu'on demanda ensuite à Thaddéc pourquoi l'empereur n'avait pas mis en liberté les évéques et les al)bés qu'on avait arrêtés contre son gré, il ne sut rien répondre, sinim (jue Grégoire n'avait point convoqué le concile en due forme, qu'il y avait aussi invité des laïques qui étaient des ennemis personnels de l'empereur et qu'outre cela , le cardinal de Palestrine avait, avec quelques autres, irrité l'empereur, en disant qu'il était excommunié. Enlin, il produisit des leltres du pape , qui devaient démontrer que, sous ce dernier rapport, on ne s'était pas conformé exactement aux traités ; mais ces lettres ellesmêmes servirent de justilication au pape, puisqu'en les lisant, on put se convaincre qu'elles étaient conditionnelles , tandis que celles de l'empereur étaient sans restriction , et de cette sorte, celui-ci mérita seul le reproche d'avoir violé sa foi.

Outre le pape, d'autres prélats, nommément l'évéque de Calvi dans la Fouille et l'archevêque de Corapostelle en Espagne, accusèrent l'empereur. Ce dernier engagea le pape h ne pas ménager le tyran, en lui promettant le concours de tous les évéques de sa nation qui étaient en très-grand nombre au concile ; plusieurs autres prélats lui promirent la même chose, ïhaddée demanda dès lors la remise de la troisième session, en disant que Frédéric était en route pour se rendre lui-même à Lyon. Le pape lui accorda un délai de deux semaines, malgré l'opposition d'un grand nombre de prélats qui se lassaient d'être si longtemps éloignés de leurs diocèses et de demeurer dans une ville encombrée de monde. Si alors, c'est-à-dire dans le temps qui s'écoula du 2G juin au 17 juillet, jour de la troisième session, l'empereur avait donné l'ordre de mettre les prélats en liberté, et qu'il eût retiré ses troupes de l'État de l'Église ou que du moins il eût averti le pape qu'il avait donné cet ordre, il aurait pu éviter sa déposition; on ne poussa pas même si loin les exigences; on se contenta de lui demander

d'envoyer des plénipotentiaires pour négocier et pour conclure un nouveau traité de paix. Mais Frédéric n'en lit rien; il préféra de se répandre en invectives contre le pape. Il est vrai qu'il prétendit dans la suite qu'il avait envoyé comme plénipotentiaires l'évêque de Freysing, le grand maître de l'ordre Teutonique et Pierre Délie Vigne, mais que le pape n'avait pas voulu attendre après eux, le délai qu'il avait accordé étant expiré: or, il est certain que ces plénipotentiaires n'arrivèrent point à Lyon, puisqu'aucun auteur contemporain n'en fait mention. Thaddée s'étant aperçu dans la troisième session combien les esprits étaient peu disposés en faveur de son maître, proposa d'en appeler à un concile général, en prétendant qu'il s'en fallait que tous les prélats et tous les princes fussent représentés dans celui de Lyon. Mais le pape lui répliqua que le nombre des prélats était assez considérable et que ceux qui ne s'y étaient pas rendus, en avaient été empêchés par l'empereur lui-même, à qui cette nouvelle preuve de sa mauvaise volonté ne devait pas venir bien à propos. Il déclara ensuite que, pour satisfaire au vœu généralement manifesté par l'assemblée , il était temps de prendre des mesures énergiques contre Frédéric, qui persistait à mépriser l'anathème dont il était frappé. En conséquence, il déposa l'empereur, en le déclarant déchu de sa dignité et de son pouvoir, pour avoir manifestement violé sa foi à plusieurs reprises , pour s'être rendu coupable de félonie et de sacrilège et pour être soupçonné d'hérésie ; il délia tous ses sujets du serment qu'ils lui avaient prêté ; il excommunia tous ceux qui , à l'avenir, le reconnaîtraient comme empereur ou comme roi , et permit à ceux qui avaient le droit d'élire le roi des Romains, de procéder à une nouvelle élection. Quant au royaume de Sicile , le pape déclara qu'il s'entendrait avec le collège des cardinaux relativement aux mesures à prendre à cet égard. Les prélats approuvèrent la sentence du pape , en jetant par terre les cierges allumés qu'ils tenaient en main et en apposant leurs sceaux sur l'acte de déposition. Aucun des prélats présents ne s'opposa à cette dé-

position; ceux d'Anijlelcrre seuls avaient intercédé, dans la seconde session où, pour la première fois, il avait été question de déposer Frédéric , en faveur de Conrad son lils, en disant que le fils ne devait pas pAtir pour le père. Mais Conrad avait déjà fait voir par ses actes qu'à l'égard de l'Énjlisc et du clergé, il ne se dévierait point de la route suivie par ceux de sa famille, et particulièrement par son père et son grand père.

En Allemagne, Frédéric s'était tellement aliéné les princes, ou bien la plupart étaient tellement convaincus de la justice et delà nécessité delà mesure qu'on venait de prendre au concile de Lyon , que les archevêques de Maycnce , de Trêves, de Cologne et de Brème, les évéques de Wurzbourg, de Naumbourg, de Ratisbonne, de Strasbourg et de Spire, les ducs de Saxe et de Brabant, avec un grand nombre de comtes et de seigneurs, élurent comme roi , à Hochheim près de Wurzbourg, au mois de mai 1246, en présence du légat du pape Philippe, évèque de Ferrare, le landgrave de Thuringe, Henri Raspon, à qui Frédéric avait confié l'administration de l'Empire. Conrad fut même Oi)ligé de quitter ses états héréditaires de Souabe , mais Henri vint à mourir dès le mois de février de l'an 1247. Quelques mois après, grâce aux efforts du légat Capucius et des archevêques des provinces rhénanes, on élut à la place de Henri le jeune Guillaume, comte de Hollande, et neveu du duc de Brabant, tandis que le comte palatin du Rhin, Otton , duc de Bavière, et le duc de Saxe restèrent attachés à Frédéric.

Frédéric, pour se justifier du reproche d'incrédulité, se lit examiner par quelques évê([ues, abbés et moines, et il envoya ensuite ces personnes au pape pour le convaincre de son orthodoxie. Celui-ci, après avoir soumis cette affaire à l'examen de trois cardinaux, regarda la déclaration faite par ces ecclésiastiques comme invalide ; mais il fit en même temps connaître à l'empereur qu'il était prêt à recevoir sa justification personnelle, dans le cas qu'il voulût venir à Lyon avec une suite peu nombreuse et avec des intentions pacifiques. Le roi de France doit , à la demande de Frédéric, avoir offert alors sa médiation

Ql'ATRIEME ÉPOQUE. — CHAP; IV. 273

entre lui et Innocent; mais cette démarche n'eut aucun succès, parce que le pape, se référant à la conduite que Frédéric avait tenue jusqu'alors, déclara qu'on ne pouvait avoir aucune confiance dans ses promesses '. Ce qui est certain , c'est que la fortune qui avait autrefois souri à l'empereur, l'avait abandonné depuis ce temps et qu'après qu'il avait été condamné à Lyon , il n'éprouvait plus que des malheurs. Dans l'Italie septentrionale et la méridionale , plusieurs villes qui jusqu'alors avaient été du parti de l'empereur , entre autres Trévise et ensuite Pise même, se rangèrent du côté du pape. Les Guelfes, auxquels Innocent fournissait de l'argent et des troupes, s'élevèrent à un degré extraordinaire de puissance; Frédéric lui-même fut complètement défait devant Parme, et son fds Enzio fut battu et fait prisonnier par les habitants de Bologne. Frédéric se rendit de jour en jour plus odieux par son esprit de vengeance et par des excès de cruauté. Il fît ignominieusement mettre à mort l'évêque d'Arezzo, après l'avoir fait arrêter; il se vengea, à la manière de son père, de ceux qui avaient tramé une conspiration contre lui en Sicile , en attaquant même leurs femmes et leurs enfants, et dès l'an 1249, il fit arracher les yeux à Pierre Délie Vigne qui avait été son conseiller intime et son bras droit et qui avait composé contre le pape ces manifestes injurieux dont nous avons parlé. Chargé du poids de ces forfaits et de l'excommunication de l'Église, il mourut en 1250 à Fiorentino dans l'Italie méridionale. Depuis Charlemagne, aucun monarque n'eut autant de moyens que lui pour faire le bien ; mais l'usage qu'il en fit , lui attira toute espèce de malédictions et entraîna la ruine de toute sa famille et le bouleversement le plus épouvantable de l'Italie. Le Siège apostolique lui-même qui , en apparence , sortit victorieux de la lutte , mais non sans

' Mathieu Paris parle en detail des conférences qui eurent lieu à ce sujet à Clugny entre le roi Louis et le pape; mais on trouve dans l'histoire de ces temps, à côté d'un grand nombre de bons matériaux , des erreurs si grossières que son récit, à moins qu'il ne soit appuyé par des auteurs contemporains ou par des diplômes , ne mérite aucune croyance , ou n'en mérite que fort peu.

avoir reçu de profondes blessures, se ressentit encore plusieurs siècles après de leurs suites funestes.

Lue de ces C()nsè([uences les plus désastreuses fut (jue cette lutte sanglante obligea les papes à frapper les églises étrangères de fortes contributions. Dépouillés de toutes leurs possessions en Italie, chassés de la ville de Rome ou pouvant h peine y rester, accablés de dettes, assaillis de demandes de toutes parts, ils devaient pourvoir à la subsistance d'un nombreux clergé supérieur et inférieur, indemniser en quelque façon leurs partisans des perles qu'ils avaient essuyées, et fournir l'argent nécessaire à la guerre qui se faisait en Allemagne et en Italie, et pour subvenir à toutes ces dépenses, ils n'avaient point de revenus lixes. Il est vrai que les papes qui sortirent triomphants de la lutte au sujet des investitures, se trouvèrent dans une position non moins fâcheuse et que cependant ils n'eurent point recours à des exactions et à des impôts aussi onéreux que ceux que levèrent à cette époque Grégoire IX et Innocent IV ; mais alors on était généralement et intimement convaincu que les papes étaient les seuls soutiens de l'Eglise et que, dans la grande lutte qui avait pour objet la liberté et la réforme de l'Église, il s'agissait autant du bien-être du dernier de ses membres que de celui de son chef. Chaque bon catholique, depuis le dernier frère convers jusqu'à l'archevêque, contribuait, spontanément et sans reculer devant aucun sacrifice, au triomphe de la bonne cause , et les laïques mêmes connaissaient assez l'importance des choses pour lesquelles on luttait, et ils avaient assez de zèle, pour prendre part à cette lutte, à leurs propres frais, et non comme des mercenaires. Mais il n'en fut pas de même dans la dernière lutte que les papes soutinrent contre la maison de Hohenstaufen. Dans celle-ci, ce ne fut point la liberté et l'intégrité de l'Kglise, mais l'existence ou du moins l'indépendance du Siège apostolique, qui forma l'objet des contestalions; il est vrai que, dans certaines classes de la société, «n pouvait regarder comme une abstraction le rapport intime (jui existait entre le bien-être de l'Église et celui de son chef, mais

on pouvait à peine espérer de mettre ce principe en pratique , et la grande majorité des ecclésiastiques et des laïques ne voyait au fond de cette lutte que des contestations au sujet de certains territoires, contestations auxquelles ils étaient peu lentes de prendre part. Si , par son irréligion et par sa conduite tout aussi coupable qu'impolitiquc envers les prélats qui se rendaient au concile , Frédéric ne s'était pas ouvertement déclaré contre l'Eglise, et si les papes n'avaient pas trouvé dans les ordres nouvellement fondés des frères mineurs et des frères prêcheurs, un puissant appui moral , ils auraient à peine réussi à avoir ainsi l'opinion publique pour eux ; il est même probable qu'ils auraient succombé dans la lutte.

Grégoire et Innocent ayant donc imposé à plusieurs reprises sur les bénéfices ecclésiastiques une taxe qui se montait à un dixième ou à un vingtième des revenus , et quelquefois même plus haut; et Innocent, qui, pendant les dix ans quil demeura à Lyon , n'ayant eu en particulier d'autres ressources que les contributions du clergé, et étant obligé de demander de jour en jour de plus fortes sommes et de procurer en outre à un si grand nombre de prêtres italiens qu'on avait envoyés en exil et dépouillés de leurs biens, des bénéfices affectés à des églises étrangères, il se manifesta de plus en plus un mécontentement général, et les liens d'amour et de confiance qui attachaient les différentes églises au Siège apostolique, se relâchèrent insensiblement. Cependant plusieurs évêques approuvèrent les mesures que prenait le pape , et Robert Grosseteste , évêque de Lincoln, homme d'un caractère si sévère et si inflexible, répondit lui-même au roi Henri, qui lui reprochait d'exiger l'impôt du tallage ' du clergé de son diocèse , que ce que lui et son frère faisaient à cet égard , n'était nullement surprenant ; que bien plus ils s'exposeraient à des reproches

' En Angleterre, on appelle tallage (tallagium) un impôt mis sur les marchandises à l'importation ou à l'exportation. C'était anciennement une taxe que payaient les barons ou les chevaliers [tour subvenir aux dépenses du roi. V. Th. Dyche general Englisch Diction nary , voce tallage. N. d. T.

27 G UISTOIRE DK l'kGLISE.

bien fondés, si, en voyant leur père spirituel chassé de son église, persécuté, dépouillé de son patrimoine et dénué même du nécessaire, ils ne lui reniellaient pas spontanément ces sommes ou de plus fortes encore '. Mais le clergé en général n'était })oint favorable aux. prétentions du pape. Depuis longtemps, on reprochait au clergé romain son avarice et sa vénalité; ajoutez-y l'avidité ou l'incapacité de quelques persoimes à qui le pape avait confié la mission dilîicile de percevoir les impôts. Ce qui contribua encore à faire désapprouver ces mesures , ce sont les nombreuses diatribes contre le pape et les cardinaux que les partisans de Frédéric répandirent de tous côtés avec le plus grand empressement et dans lesquelles on représentait les chefs de l'Église comme des hypocrites qui , dans toutes leurs actions, ne se laissaient diriger que par une avarice et une ambition sans bornes. C'est pour cette raison qu'au concile de Lyon , les ambassadeurs d'Angleterre firent des représentations énergiques contre les exigences réitérées et exorbitantes du pape. Innocent ayant, nonobstant cela , demandé peu de temps après un vingtième des ecclésiastiques pauvres et une plus forte somme des ecclésiastiques riches de l'Angleterre, ceux-ci exposèrent kurs griefs au concile, et en appelèrent du pape au prochain concile œcuménique. Enfin , ils se décidèrent néanmoins à lui payer 1 1,000 livres. Le pape avoua que c'était un abus que d'accorder tant de bénéfices aux prêtres de sa curie ou à d'autres prêtres italiens qui avaient été chassés ou dépouillés de leurs biens, mais il allégua pour sa justification le pressant besoin dans lequel il s'était trouvé avec un si grand nombre d'ecclésiastiques, surtout pendant son séjour à Lyon.

Après la mort de Frédéric, Innocent retourna en Italie, où il visita quelques villes de la Lombardic, et après avoir habité Pérouse jusqu'en 1253, il se rendit à Rome. Il regardait le royaume de Sicile comme un lief dévolu au Siège apostolique,

' Epist. 119, (/flft* /'Appendix ad fasciculum rcruni expetcnd. et fugiend. éd. Brown , Londin. ICIK), fol. p. 390.

et à sa demande , plusieurs grands seigneurs et plusieurs villes de ce royaume, telles que Naples et Capoue, arborèrent la bannière de l'Église, tandis que Mainfroi, fils naturel de Frédéric , cherchait à s'emparer de ce royaume , mais on ignore si c'était pour lui-même ou pour son frère Conrad. Bientôt après, Conrad s'y présenta lui-même à la tête d'une armée composée d'Allemands et d'Italiens; il se rendit maître de la Fouille, et s'attira par là l'excommunication de la part du pape qui ne voulait absolument pas le reconnaître comme l'héritier de la couronne de Sicile , parce qu'il haïssait tout autant l'Eglise que son père et qu'il était tout aussi dur, aussi cruel et aussi perfide que lui; mais il avait résolu d'en investir un prince assez puissant pour en faire la conquête et pour s'y maintenir. En conséquence, il entama des négociations avec Richard , comte de Cornouailles et frère du roi d'Angleterre, ensuite avec Charles d'Anjou, frère du roi de France, et n'ayant pu s'arranger avec aucun de ces deux princes, il prit le parti de mettre le prince anglais Edmond en possession de ce royaume. Conrad mourut sur ces entreftiiles. Haï de la nation, il laissa un fils en bas âge, nommé Conradin , et le margrave Berthold de Hohenbourg, tuteur de celui-ci , demanda au pape l'investiture du royaume de Sicile en faveur de son pupille. Le pape lui refusa, il est vrai, cette investiture, mais il lui accorda le royaume de Jérusalem et le duché de Souabe; il confirma ses autres privilèges, même ceux dont il jouissait dans le royaume de Sicile et il permit que les habitants de ce royaume lui prêtassent ainsi qu'à l'Eglise romaine le serment de fidélité , « à la réserve toutefois des droits du jeune Conrad. » Le pape, en sa qualité de seigneur suzerain de ce royaume , voulut en avoir l'administration jusqu'à la majorité de Conradin, et il chercha surtout à faire reconnaître que ce royaume était dévolu au Siège de Rome. Mainfroi , frère naturel de Conrad , entama des négociations avec le pape à Anagni, et après qu'il se fut soumis à son autorité, le pape envoya dans la Fouille une armée commandée par le cardinal Fieschi, et en l'an 1254, il se

rendit lui-même à Naples. Mais l'assassinat du comte Borello <la Anfjlone (juc le paj)e proléireail , donna lieu à une rupture entre ce dernier et .^lainfroi. Celui-ci attaqua à l'improvisle les troupes du pape avec une armée composée de Sarrazins et d'Allemands, et après les avoir entièrement défaites, il se rendit maître de toute la Pouille. Sur ces entrefaites, Innocent vint à mourir à Naples, au mois de décembre de l'an 1254, et on y élut pape le cardinal Reginald , fils du comte de Scgni et neveu des papes Innocent et Grégoire, sous le nom à' Alexandre IV.

Alexandre IV. Urbain IV. Clément IV. Grégoire X. Nicolas III. Martin IV. Honorius IV. Nicolas IV. Célestin V.

Sah.e Malaspin.e libri VI reruni Sicularum (1250-1309), in Muralori t. VIII, 781. Bartuol. de Neocastro historia Siciila (12o0 129+) , in Muratori t. XIII, 1001. Matth. Spixelli Diario del regnu di Napoli (12^^7-68), in Muratori t. VII, lOoo. Les Biographies de saint Pierre Célestin par les cardinaux Jacqces Stefaxeschi et Pierre d'Aili-v, in Actis SS. Bolland. Maii IV , 437 ss.

Alexandre IV ne put confirmer une convention que le ( ardinal Octavien et Mainfroi avaient conclue ensemble et en vertu de laquelle ce dernier et Conradin devaient recevoir de l'Église l'investiture du royaume de Sicile, à l'exception de la Terre de Labour, parce que, dans l'entre-temps, les négociations qu'on avait entamées avec la cour d'Angleterre dans la vue d'offrir cette couronne à Edmond , fils puîné du roi d'Angleterre, étaient parvenues à leur maturité. En revanche, Mainfroi profita du bruit qu'on avait répandu sur la mort de Conradin, pour se faire couronner roi des Deux Siciles à Palerme. Il s'empara de la ville d'Aquila qui avait embrassé le parti du pape, et la détruisit de fond en comble. Il se mit à la tête des Cibelins dans l'Italie septentrionale et la centrale et excita des troubles à Rome, de sorte que le pape fut obligé de se réfugier à Vilerbe. Alexandre exconmiunia dès lors Mainfroi, mais les

troubles qui avaient éclaté en Angleterre et le manque d'argent empêchèrent le prince Edmond de tenter la conquête du royaume qui lui était destiné, et Alexandre entama en 1260 de nouvelles négociations avec Mainfroi. Il promit de l'investir du royaume de Sicile et de le reconnaître comme roi, pourvu qu'il rendît aux barons qui avaient été exilés, les biens qu'on leur avait enlevés et qu'il licenciât les Sarrazins qui servaient dans son armée et qui maltraitaient jusqu'aux femmes et aux enfants. Au lieu de cela , Mainfroi lit encore venir un plus grand nombre de Sarrazins, et les conduisit dans les environs de Rome où ils connnirent d'horribles ravages. Alexandre mourut sur ces entrefaites, au mois de mai de l'an 1261, et les cardinaux élurent Jacques Pantaléon de Troycs, patriarche de Jérusalem, qui avait été autrefois archidiacre de Liège, ensuite évoque de Verdun , et qui se trouvait précisément alors à Viterbe pour des affaires concernant son diocèse.

Urbain 1 Tprit contre un ennemi aussi dangereux que l'était Mainfroi, des mesures plus décisives. Il lit offrir la couronne de Sicile au roi de France en faveur d'un prince de sa famille. Mais Louis hésita d'abord à accepter cette offre , parce que le roi Henri l'avait prié d'intercéder auprès du pape pour son iils Edmond et qu'il croyait que , lors même que Conradin aurait perdu ses droits sur la couronne de Sicile, ces droits étaient passés à Edmond en vertu de l'investiture qu'il avait reçue. Mais le pape lui représenta que ni l'héritier de Frédéric II, qui avait été privé de son llef pour crime de félonie, ni Edmond, qui avait négligé d'exécuter la convention qui avait été conclue avec son père , ne pouvaient plus aspirer à cette souveraineté, et dès lors le légat apostolique présenta pour la seconde fois la couronne de Sicile à Charles, comte d'Anjou et frère du roi de France. Sur ces entrefaites, Urbain, à l'exemple d'Alexandre lY, écrivit d'Orviéto à Mainfroi , pour le sommer de venir se justifier devant le Siège apostolique des crimes qu'on lui imputait, du sac de la ville d'Ariano, de l'assassinat dun grand nombre de barons ainsi que d'un ambassadeur que Con-

280 HISTOIRE DE LÉGLISE.

radin avait dépêché vers le saint Siège, du mépris qu'il affectait pour lesconsuros ecclésiastiques et du système d\)]>pression qu'il avait adopté à l'égard de la Sicile. Mais MaiulVoi refusa de comparaître devant le pape aux conditions que celui-ci lui proposait, et il continua à l'aire la guerre à l'État de l'Église. Urbain pressa d'autant plus vivement la conclusion des négociations ([u'il avait entamées avec la France. Déjà Charles d'Anjou avait été nommé sénateur romain; déjà l'on avait décrété de se croiser contre 3Iainfroi , lorsque le pape , en se rendant d'Orviéto, où ce dernier se proposait de l'assiéger, à Pérouse, vint à mourir, au mois d'octobre de l'an 1264. On élut ensuite à Pérouse le cardinal Guy Fulcodi , natif de Saint-Gilles en Provence, qui précisément alors était parti en qualité de légat et qui comme pape prit le nom de Clément IV. Louis et son frère Charles acceptèrent dès lors les conditions auxquelles ce dernier devait recevoir l'investiture du royaume de Sicile. Charles promit de payer au pape une redevance annuelle de 8000 onces d'or, de ne jamais aspirer à réunir à sa couronne la couronne royale ou impériale d'Allemagne, de fournir 300 chevaliers destinés à défendre l'État de l'Église, de rendre aux églises les biens dont on les avait dépouillées et de maintenir tous les citoyens dans les libertés et les privilèges dont ils jouissaient avant l'avènement des rois de la famille de Souabe. Au moyen d'une dîme que levèrent en sa faveur les évéques de France et d'une certaine somme d'argent que lui paya le pape, Charles mit sur pied une armée, arriva à Rome en 12G5, prêta entre les mains des cardinaux, que Clément y avait envoyés de Pérouse , foi et hommage et fut couronné , conjointement avec son épouse , au mois de janvier de l'an 126(). Il était grandement temps qu'on vînt au secours du pape qui était menacé au nord et au sud par Mainfroi et par les Gibelins. Charles remporta dans la bataille de Bénévent, où succomba Mainfroi, une victoire décisive qui lui facilita la conquête de tout le royaume de Sicile. 3Iais les Français imposèrent aux habitants de la Sicile un joug aussi insupportable , pour

ne pas dire plus insupportable que celui sous lequel ils avaient gémi sous la dynastie de Hohenstaufen. Le pape ne manqua pas d'exhorter le roi à la douceur et à la justice , mais celui-ci dont le cœur s'était endurci aux malheurs d'autrui et que la fortune avait rendu insolent, dédaigna ces avertissements.

Cependant il se présenta un nouveau prétendant au trône de Sicile : le jeune Conradin, excité par les Lancia et les Capèce , qui étaient restés inébranlablement attachés à la dynastie de Souabe, prit le titre de roi de Sicile, et se disposait à marcher en Italie. Le pape, parlant du principe, incontestable de sa nature, que Frédéric II ayant été dépouillé de son fief pour crime de félonie, ses héritiers ne pouvaient plus y prétendre, menaça de l'excommunier pour cette raison , et voyant qu'il continuait toujours ses préparatifs , il le déclara réellement excommunié. Conradin s'étant néanmoins présenté en Italie en l'an 1267, et ayant relevé partout le courage des Gibelins , Clément le déposséda aussi du royaume de Jérusalem et fulmina un interdit sur tous ses états. Henri de Castille, sénateur romain, qui était redevable de son élévation au roi Charles, prépara, dans l'entretemps , au jeune prince une brillante réception à Rome ; le peuple le proclama même empereur, et lui-même commença sous les auspices les plus favorables à marcher contre la Fouille à la tête d'une armée considérable. Mais la bataille de Tagliacozzo justifia la prédiction du pape ; Conradin et son cousin Frédéric, prince de Bade, furent arrêtés dans la fuite, et de cette sorte, le petit-fils qui était innocent en comparaison de ses ancêtres , succomba sous le poids des crimes que ceux-ci n'avaient cessé de commettre pendant l'espace d'un siècle. Vainement le pape exhorta Charles d'Anjou à la clémence ; vainement il pria le roi de France lui-même d'intercéder auprès de son frère pour les princes captifs ; le 29 octobre de l'an 1268, mourut sur l'échafaud, au milieu de la ville de Naples, le dernier rejeton de la famille de Hohenstaufen '.

' On sait que ce prince , qui n'avait alors que seize ans , jeta son gant de l'échafaud dans la place , pour marque de l'investiture qu'il donnait à celui de

282 HISTOIRE UK l'église.

Un mois après, le papo mourut à Vilerbe, et ce ne fut qu'au bout de fleu\ ans et neuT mois (jue les cardinaux qui, pendant tout ce temps, étaient restés enfermés dans le conclave, se réunirent pour élire pape Tédald Visconti de Plaisance, archidiacre de Liège , qui , à cette époque , demeurait à Acre en Syrie. Le nouveau pape qui prit le nom de Grégoire X et qui fut sacré à Rome, au mois de mars de l'an 1272, dirigea toute son attention sur les derniers débris de la puissance des chrétiens en Syrie et sur le rétablissement de la paix en Italie, en réconciliant les Guelfes et les Gibelins. Afin de prêcher une nouvelle croisade et de réunir l'église grecque et la latine , il convoqua en 1274 le second concile œcuménique à Lyon. En traversant l'Italie centrale et la septentrionale pour se rendre à Lyon , le pape chercha à délivrer les villes des divisions intestines dont elles étaient déchirées; mais le roi Charles qui l'accompagnait, suivit un autre plan, celui notamment d'étendre d'abord sa domination dans la Toscane et la Lombardie et ensuite dans toute l'Italie, et le pape qui ne démêlait en aucune manière les artifices de son ambitieux vassal, prodigua, soit en voulant à toute force rétablir la paix et le bon ordre, soit en servant à son insu d'instrument aux projets du roi Charles , les censures ecclésiastiques. Il fulmina même un interdit sur les villes de Florence et de Milan, sans autre résultat sinon que les armes spirituelles s'émoussèrent de jour en jour davantage en Italie et que le clergé y perdit de plus en plus de son influence et de son autorité. Les papes durent aussi faire la triste expérience qu'il est plus facile d'exciter chez le peuple les mauvais comme les bous penchants et d'allumer ses passions au point de lui faire connnettre les plus grands excès, que de le calmer lorsqu'il a rompu tous les liens et de rétablir l'ordre et la tranquillité au milieu de la lutte occasionnée par l'exaspération et l'égoïsme des partis.

En Allemagne, le roi Guillaume, après le départ de Con-

ses parenls qui voudrait io venger. Un cavalier le porta au roi d'Aragon qui avaitépousé la fille de Mainfroi et qui sut si bien faire valoir ses droits. V. d. T .

rad IV pour l'Italie, n'avait eu que fort peu d'autorité, et il avait perdu la vie dans une expédition qu'en l'an 1258 il avait entreprise contre Hollande. Richard, comte de Cornouailles , fut ensuite élu empereur par l'archevêque de Cologne et par quelques autres princes, tandis que l'archevêque de Trêves nomma roi des Romains en son nom et en celui du roi de Bohème, du duc de Saxe et du margrave de Brandebourg, Alphonse X de Castille, qui , du côté de sa mère, était allié à la famille de Hohenstaufen. Il semblait qu'il était réservé au pape de terminer ce différend en accordant la couronne impériale à l'un ou à l'autre compétiteur, et c'est pour celte raison que les deux princes envoyèrent des ambassadeurs à Alexandre IV. Mais celui-ci , de l'avis des cardinaux , laissa provisoirement l'affaire indécise, et Richard, en accordant des privilèges particuliers à quelques villes, leur donna d'avance l'assurance qu'il les délierait du serment de fidélité qu'elles lui avaient prêté , dans le cas que le pape refusât de le reconnaître et que sous peine d'excommunication il les forçât à en reconnaître un autre. Le projet que quelques princes avaient formé d'élever Conradin sur le trône d'Allemagne, engagea le pape Urbain IV à déclarer qu'il ne permettrait jamais qu'on rétablît sur le trône cette famille qui avait toujours nourri contre l'Église une haine implacable, et en l'an 1264, il exhorta les deux prétendants au trône d'Allemagne, Richard et Alphonse, à lui soumettre , par l'entremise de leurs chargés d'affaires , leurs prétentions , conformément à la promesse qu'ils lui en avaient faite. Mais l'un ayant négligé d'envoyer ses plénipotentiaires au temps convenu et l'autre n'ayant point donné au\ siens les pouvoirs elles documents nécessaires, l'affaire traîna en longueur jusqu'à ce que Richard vint à mourir en l'an 1272. Alphonse qui ne s'était jamais rendu en Allemagne et qui n'avait fait aucune démarche pour se maintenir dans la possession de la couronne de ce pays, fut dès lors regardé par les princes d'Allemagne comme déchu de ses droits, et Grégoire X ayant engagé ceux-ci à élire un nouveau roi, en leur disant

que, dans le cas contraire, le Siège apostolique se verrait dans la ni'cessitô i]c donner lui-nu^nie un chef à l'Empire romain, rarchevèque de Majence parvint en 1273 à faire tomber le choix sur Rodolphe , comte de Habsbourg qui avait été un des plus zélés partisans de la famille de Hohenstaufen , mais à qui les princes ecclésiastiques accordèrent particulièrement la préférence, parce qu'ils lui connaissaient assez d'énergie et assez d'habileté pour affermir un trône chancelant et pour rétablir l'unité dans l'Empire. Rodolphe adressa une lettre respectueuse au pape pour le prier de le reconnaître et de lui accorder la couronne impériale. Il y prit l'engagement d'exécuter tout ce qu'Olton IV et Frédéric avaient promis au pape en 1209 et 1220, et il jura en outre de n'attaquer ni les possessions de l'Église romaine ni celles de ses vassaux, de n'accepter aucune dignité dans l'État de l'Église ou à Rome ( nommément la dignité de sénateur) sans la permission du pape ,. de ne pas attaquer le royaume de Sicile et de ne pas inquiéter les partisans de l'Église qui avaient prêté du secours au roi Charles contre Frédéric et ses successeurs. Grégoire reconnut ensuite Rodolphe comme roi des Romains, et il s'eiTor«;a d'engager Alphonse de Castille à renoncer à ses prétentions ; mais il ne réussit dans cette démarche qu'après l'avoir menacé de l'excommunier et par suite des guerres intestines qui forcèrent le roi de se désister de cette entreprise. Grégoire et Rodolphe eurent une entrevue à Lausanne, au mois d'octobre de l'an 1275. Ce dernier s'y croisa , promit de se rendre l'année prochaine à Rome et s'engagea même de maintenir l'Eglise romaine dans la possession de ses biens, nommément de l'Exarchat de Ravenne et de la Pentapole, de la Marche d'Ancône et du duché de Spolète, des allodiaux de la comtesse 3Iathilde, ainsi que de la Corse et de la Sardaigne. Le pape et le roi étaient parfaitement d'accord ; mais Grégoire mourut trop tôt ; peu de temps après son retour de Lausanne, il rendit le dernier soupir à Arezzo, au mois de janvier de l'an 1270. Dans le dessein d'empêcher les longues vacances du Saint-Siège, il avait fait au concile de

Lyon une constitution, en vertu de laquelle les cardinaux étaient obligés de rester enfermés en conclave jusqu'à ce qu'ils eussent procédé à l'élection du nouveau pape. Les trois papes suivants n'occupèrent en tout le Siège pontifical que l'espace d'un an et demi. On avait conçu les plus belles espérances du vertueux dominicain Pierre de Tarantaise qui, comme arclievéque de Lyon et comme cardinal , avait mérité la confiance de tous les gens de bien et qui fut élu pape sous le nom d'Innocent V, mais il mourut dès le mois de juin de l'an 127G. Il eut pour successeur le cardinal Oltobono Ficschi , neveu d'Innocent IV, qui prit le nom à' Adrien V et qui descendit dans le tombeau, trente-neuf jours après son élection. Ensuite, le portugais Pierre qui auparavant s'était acquis de la célébrité comme médecin et qui prit le nom de Jean XXI, mais qui en réalité n'est que le vingtième de ce nom ', occupa le siège pontifical pendant huit mois et se distingua par une grande activité. Malheureusement il fut écrasé à Viterbe sous les ruines de sa chambre.

Les habitants de Viterbe contraignirent les huit cardinaux à s'enfermer en conclave, quoique le dernier pape leur eût permis de s'affranchir de ce devoir, et de cette sorte on élut , au mois de novembre de l'an 1277, le cardinal Jean Gaétan Orsini , qui prit le nom de Nicolas III. Ce fut lui qui acheva d'affermir la domination du pape dans l'État de l'Église, puisqu'il parvint à engager le roi Rodolphe à renoncer formellement, en l'an 1279, à tous les droits que l'Empire pouvait avoir sur le territoire de l'Église depuis Radicofani jusqu'à Ceperano et à délier les villes de la Romagne du serment de foi et d'hommage que son chancelier Hoheneck s'était fait prêter au nom du roi. Dès que Nicolas eut atteint ce but, il fixa son attention sur son dangereux Vassal , le roi Charles , et le força de renoncer au titre de sénateur romain et au vicariat de l'Empire en Toscane,

' Le dernier pape du même nom était Jean XIX; mais comme quelques auteurs ont eompté pour pape Jean , (ils de Robert , et ont aussi donné le nom de pape à l'antipape Phiiagalhe , on a nommé celui-ci Jean XXI. iY. d. T.

280 HISTOIKE DE l'ÉGLISE.

car aussitôt que Rodolphe se présentait en Italie pour y recevoir la couronne impériale , il ne pouvait mancjuer de regarder cette dernière prérogative comme un empiétenieul sur ses droits. Le pape défendit ensuite de conférer désormais la dignité de sénateur romain à des princes étrangers, et il mourut peu de temps après, au mois d'août de l'an 1280. On a hlàmé ce pape d'avoir trop aimé ses parents, les Orsini, et d'avoir même employé des moyens peu légitimes pour les enrichir et leur procurer des alliances honorables, (juoiqu'ils fussent déjà si puissants; mais le grand poète Gibelin de cette époque le range à tort parmi les damnés comme coupable de simonie. L'assertion du Dante n'est fondée notamment que sur une accusation vague et invraisemblable, qui consiste en ce que Jean de Procida serait parvenu à l'engager au moyen de l'or de la cour de Constantinople à reconnaître les droits de Constance d'Aragon sur la couronne de Sicile.

Le rusé Charles s'était volontairement soumis en apparence aux conditions que lui avait proposées Nicolas IIL 11 n'entrait point dans sa politique de rompre ouvertement avec le Siège apostolique; il lui paraissait préférable de cherchera faire élire un pape qui lui fût dévoué et qui se prêtât à ses vues. C'est pour celte raison qu'il se rendit lui-même à Viterbe. Richard Annibaldi, qui était de connivence avec lui, ye\citaune révolte et parvint à arracher du conclave les deux cardinaux Orsini. Les autres cardinaux, effrayés de cette mesure, élurent pape le cardinal Simon de Brie, qui était français de nation et qui était l'homme qu'il fallait à Charles. Cette malheureuse élection fut la source de tous les maux qui accablèrent dans la suite le Siège apostolicjuc et qui le (irent tomber dans la décadence et dans l'avilissement. Dès ce moment, la faveur, la politique et la tyrannie des Français portèrent à la dignité et à la considération de ce siège des coups plus funestes que n'avaient été ceux que lui avait portés la famille arrogante et vindicative de Hohenstaufen. Martin 1 1" conunença par rapporter la bulle de son prédécesseur au sujet de la dignité de sénateur; il se lit élire

lui-même sénateur de Rome et donna depuis cette dignité à Charles, roi de Sicile. Il nomma ensuite neuf cardinaux parmi lesquels il y avait quatre français; il plaça dans l'État ecclésiastique des chevaliers français en qualité de recteurs , et par là il ralluma aussitôt la guerre entre les Guelfes et les Gibelins, que Nicolas avait en quelque sorte terminée, et au lieu de se rendre médiateur entre les deux partis , il s'abaissa au point à n'être plus que l'instrument des Guelfes et des projets ambitieux du roi Charles et ne se fit aucun scrupule non-seulement de fulminer un interdit sur la ville de Forli comme étant le siège principal des Gibelins, mais aussi de cenfisquer les biens des habitants. Bientôt après, ce pape se porta encore à d'autres excès. Les Siciliens, épuisés par de nouveaux impôts, vexés et tyrannisés par les agents du roi et exaspérés par l'insolence des Français, secouèrent en l'an 1282, après que les habitants de Palerme, en égorgeant tousles Français qui s'y trouvaient, leur on eurent donné le signal ^ le joug que leur avait imposé le roi Charles. Les Palermitains cherchèrent à se disculper auprès du pape, en lui représentant qu'ils ne pouvaient plus supporter les excès et les actes de violence que commettaient ces étrangers; mais Martin les frappa d'anathème conjointement avec tous ceux qui attaqueraient la Sicile qui relevait du saint Siège , ou qui prêteraient du secours aux rebelles. Cette mesure du pape n'empêcha pas Pierre, roi d'Aragon, qui prétendait au royaume de Sicile , du chef de sa femme Constance qui était fdle de Mainfroi, d'accepter la couronne que les Siciliens lui avaient offerte, et de se faire couronner à Palerme. Le pape n'épargna pas les censures ecclésiastiques ; il alla si loin qu'en l'an 1283 il déclara le roi Pierre déchu de ses droits sur le royaume d'Aragon qu'il prétendait être un lief du Siège de Rome ; plus tard , il en fit autant à l'égard du royaume de Valence qu'il offrit conjointement avec le comté de Barcelone à Philippe, roi de France, en faveur d'un de ses lils. Philippe accepta cette offre pour son second fils Charles. Pour faciliter au roi de France la conquête de ces pays, le pape fit prêcher la

croisade contre le roi d'Arag:on ; mais les villes, les évêques el les autorités cspajïnok's reslÎTcnl fulrlos à leur roi. La prétendue croisade de Philippe échoua, et il mourut lui-même , après avoir tenté cctteenfrcprise. Son neveu Charles ne fut pas plus heureux dans ses entreprises contre la Sicile, bien que Martin eût mis tout en mouvement en liiveur de son proté<Tc et qu'à la lin il lui eût encore cédé la dîme ecclésiastique provenant de l'Ecosse, du Danemarck, de la Suède, de la Pologne et de la Hongrie. Martin et le roi Charles moururent l'un et l'autre dès l'an 1285. Le pape termina sa carrière à Pérouse, n'ayant pas osé se rendre à Rome pendant toute la durée de son pontifical, à cause des troubles qui avaient éclaté dans celle ville. De tous les papes il fut le premier qui s'abandonna à celle politique étroite et à courte vue, qui n'envisage que le besoin du moment et à qui tous les moyens sont bons pour y satisfaire, sans se soucier des conséquences qu'ils peuvent avoir.

Honorius IV — c'est ainsi que s'appelait le successeur du pape 3Iartin, le cardinal Jacques Savelli, vieillard paralytique — marcha, toutefois avec plus de modération, sur les traces de son prédécesseur. Toute la Sicile fut mise en interdit; les évêques de Cefalû, de Neocastro et de Squillacc furent déposés, parce qu'ils avaient couronné roi de Sicile Jacques , lils de Pierre d'Aragon ; cependant le pape donna à la Sicile où, après la mort du roi Charles , il y eut un interrègne par suite de la captivité de son lils, des lois bienfaisantes, en vertu desquelles le pouvoir du roi fut limité relativement à la perception des impots, et lui-même astreint à faire la guerre et à se révolter, à rançonner le prince captif, à obliger ses tils à porter les armes et à doter ses lilies, choses qui, du reste, se pratiquaient généralement en Occident à celle époque. Il déclara en même temps que la transgression de cette loi autorisait à en appeler au Siège de Rome auquel il appartenait de faire rentrer le roi dans le devoir en le soumettant à une série de censures ecclésiastiques. Après sa mort arrivée en l'an 1287, on différa l'élection du nouveau pape jusqu'à l'année suivante, où on élut l'ancien gé-

néral de l'ordre des frères mineurs, le cardinal Jérôme d'Ascoli, évêque de Palcstrine. Lui, qui n'avait accepté la dignité de cardinal que malgré lui et par esprit de subordination , ne consentit à se charger du fardeau du pontificat, qu'après avoir résisté longtemps et après avoir été élu trois fois , et il prit le nom de Nicolas IV. Il ne réussit pas plus que ses prédécesseurs à décider d'une part les Siciliens à se soumettre de nouveau à la domination de la maison d'Anjou, et de l'autre Jacques d'Aragon à renoncer à ses droits sur la Sicile, encore qu'Alphonse, roi d'Aragon et frère de ce dernier prince, craignant une nouvelle invasion de la part des Français , abandonnât en 1291 la cause de Jacques et qu'il promît même de l'obliger à se soumettre. La mort de ce roi, qui arriva peu de temps après, et le retour de son frère Jacques en Aragon ne changèrent rien à la situation de la Sicile, car Frédéric, le plus jeune des frères, s'arrogea l'administration de cette île. Les efforts que fit ce pape pour sauver les débris de la puissance des chrétiens eu Orient, restèrent également sans résultat. Sous son pontificat,, les Latins perdirent la dernière place où ils s'étaient encore maintenus jusqu'alors; toutes les peines que les papes et quelques princes se donnèrent pour récupérer ce qu'ils avaient perdu furent inutiles , et les chrétiens furent exclus, par leur propre faute, du pays qui était l'objet de leurs vœux et qui , pendant la courte durée de leur domination, était devenu uu théâtre de débauches, de crimes et de folies.

Après la mort de Nicolas IV en 1292, le siège apostolique vaqua pendant vingt-sept mois, car les douze cardinaux, partagés entre les Golonna que le dernier pape avait protégés, et les Orsini qui étaient à la dévotion de la maison d'Anjou , ne purent point s'entendre , quoiqu'ils s'enfermassent plusieurs fois en conclave soit à Rome, soit à Pérouse. Enfin, ils élurent comme par inspiration un pieux moine qui vivait en ermite suv le mont Morrone près de Sulmone. Le doyen des cardinaux, Latino Malabranca , le proposa pour la dignité pontificale, et les autres lui donnèrent leurs voix. Les députés qui lui appor-

HIST. DE l'église. -T. II. 13

lèrent celte nouvelle, trouvèrent un vieillard respectable dont l(» corps était épuisé par les luortilications et qui, reconnaissant dans cette élection extraordinaire la volonté de Dieu , n'osait point y résister. Charles II, roi de Naples et son iils Charles Martel, roi titulaire de Hongrie, s'approchèrent de lui et surent si bien circonvenir ce pontife simple comme un enfant et qui, avec les intentions les plus pures et les plus droites , n'avait pas les talents nécessaires pour démêler les affaires de ce monde , qu'à son insu ils le firent servir d'instrument à leurs projets. Ce fut probablement à leur instigation qu'il résolut de rester provisoirement à Aquila dans le territoire de Naples et qu'il obligea les cardinaux qui l'avaient invité à se faire sacrer à Pérouse, de venir le trouver à Aquila. C'est dans cette dernière ville qu'il fut intronisé sous le nom de Célestin V, au mois d'août 1294. Les cardinaux s'aperçurent bientôt que les su"-gcstions du roi Charles avaient plus de pouvoir sur son esprit que leurs conseils. Il décida les affaires les plus importantes sans les consulter; il nomma tout d'un coup douze nouveaux cardinaux , parmi lesquels se trouvaient sept Français et trois Napolitains; il accorda avec une légèreté impardonnable des faveurs, des dispenses et des bénéfices à des personnes qui ne les méritaient pas, et ce qui mit le comble àl'indif^nation des cardinaux, c'est qu'il rcniouvela le décret de Grégoire X qui les obligeait de s'enfermer en conclave pour l'élection d'un autre pape, et qu'il chercha à leur faire diminuer leurs dépenses et h les astreindre à une discipline plus sévère. En passant d' Aquila à Naples, il fît voir que de son propre mouvement il ne se soustrairait point à l'influence qui le dominait; cependant le pontificat lui paraissait un fardeau insupportable, et afin de pouvoir, dans la solitude, se livrer sans gène à ses anciens exercices de piété , il résolut, à l'approche de l'avent , de confier la direction des affaires à trois cardinaux, mais le cardinal Matteo Orsini l'en empêcha. Dès lors, il aspira de plus en plus à renoncer à sa dignité. En conséquence, il souleva la question de savoir si le pape peut donner

sfi renonciation. Les Célestins qui l'entouraient, en ayant été instruits, firent tout leur possible, de concert avec le roi, pour le détourner de cette résolution. Une nombreuse procession à laquelle assistaient le peuple et le clergé, se présenta devant le palais du pape, en le suppliant de ne pas renoncer à sa dignité; mais il leur donna une réponse evasive, et peu de temps après, il lit une constitution qui porte expressément que tout pape peut renoncer à sa dignité , et que le collège des cardinaux peut accepter sa résignation. En même temps, il annonça aux cardinaux qu'il renonçait au pontifical par esprit d'humilité, parce qu'il désirait de se reposer, qu'il craignait de charger sa conscience et que l'état délabré de sa santé et le défaut de connaissances ne lui permettaient plus désormais de remplir une si grande place. Ensuite, on élut, au mois de décembre de l'an 1294, le cardinal Benoît Cajetan d'Anagni, un des plus grands jurisconsultes de son temps , qui , depuis trente ans, avait été employé dans les affaires les plus importantes du Siège apostolique et qui prit le nom de Boniface VIII.

Boniface VIII. Démêlés du pape avec Philippe le Bel, roi de

France.

\. Jacobi Cardinalis de eleclione et coronationc Bonifacii VIII , in actis SS. Mail IV^, 462. Giov. Villani. Ptolémée de Lucques. (P. Du Pcy), Histoire du différend d'entre le pape Boniface VIII et Philippe le Bel. Paris, 1655. fol.

II. JoH. RuBEi Bonifacius VIII. Romœ, 1651. 4. — Baillet Histoire des démêlés du pape Boniface VIII avec Philippe le Bel. Paris, 1718.

Le nouveau pape révoqua aussitôt les grâces accordées par Célestin , de la simplicité duquel on avait abusé. Il se rendit ensuite de Naples à Rome; il était accompagé des rois de Naples et de Hongrie, et il y fut reçu avec les plus grandes démonstrations de joie. Il crut ne pas devoir laisser en liberté son prédécesseur

292 HISTOIRK DK I. KGLISK.

qui avail repris le nom de Pierre de Morrone, parce qu'un grand nombre de personnes regardaient son abdication comme invalide et qu'il était à craindre (jue sa présence ne donnât lieu à un schisme. En conséquence, il le fil enfermer dans le cbàleau de Fumona on ce saint homme mourut dès le 9 mai des suites des mauvais traitements que ses gardiens lui avaient fait éprouver. Boniface YIII avait plutôt les qualités d'un prince séculier que celles d'un chef de l'Eglise: ses manières brusques qui ne gardaient aucun ménagement, sa présomption qui dégénérait facilement en un orgueil et une arrogance indignes d'un ministre des autels, son habitude de traiter les affaires de l'Église d'après les principes d'une politique mondaine , son mépris pour les rapports religieux les plus intimes qu'il ne connaissait en aucune façon, tout cela fil que Dieu refusa d«' verser ses bénédictions sur son administration et qu'à la fin ce superbe pontife fut entraîné dans des complications d'affaires qui causèrent sa perte.

N'ayant pas réussi à surmonter la répugnance que les Siciliens éprouvaient à se soumettre derechef au roi Charles II, et ceux-ci ayant au contraire proclamé roi Frédéric, prince d'Aragon , il prononça aussitôt contre eux toutes les peines spirituelles et temporelles imaginables , sans songer qu'un peuple qui, pour défendre sa liberté, avait bravé, depuis vingt-trois ans, toutes les foudres de l'Eglise, était peu disposé à les redouter encore dans ce moment , et que ces censures , loin de faire aucun bien, ne pouvaient être que préjudiciables à l'autorité pontificale. Mais des papes, tels que Martin lY, Boniface VIII el plusieurs de leurs successeurs, n'avaient, à moins qu'ils ne fussent arrêtés par une prudence calculée , d'autre règle ni d'autre mesure que le sens littéral de leurs droits dont ils n'abusèrent que trop souvent, sans s'inquiéter du funeste héritage qu'ils laissaient ainsi h leurs successeurs et sans considérer que les droits les mieux fondés , quand ils ont pour but une domination arbitraire et qu'ils sont portés à l'excès, peuvent donner lieu à une tyrannie insupportable.

Dès l'an 1297, Boniface s'avisa aussi de prendre des mesures l'vtrémcs contre la puissante famille dos Colonna qui comptait deux de ses membres dans le collège des cardinaux. Cette famille soutenait Frédéric, roi de Sicile, tandis que ses adversaires, les Orsini, étaient dévoués à la maison d'Anjou. Sciarra Colonna s'était môme emparé des trésors du pape , et les chefs de cette famille ayant refusé de rendre à ce dernier les places fortes de Palestrine, de Colonna et de Zagarolo qu'ils occupaient dans l'Etat de l'Eglise, Boniface publia contre eux une bulle conçue dans les termes les plus odieux ; il déposa les deux cardinaux Jacques et Pierre Colonna, parce qu'ils ne s'étaient pas rendus à son invitation , et les frappa d'anathème avec tous leurs partisans. Ceux-ci publièrent en revanche un manifeste dans lequel ils déclaraient qu'ils ne le reconnaissaient pas comme pape légitime, parce que Célestin n'avait pas pu renoncer au pontificat qui est une dignité établie par Dieu même et qui attache celui qui en est revêtu à l'Eglise par des liens indissolubles ; qu'il n'avait pris ce parti que parce qu'il avait été circonvenu par Boniface, et qu'ils en appelaient à la décision d'un concile œcuménique. Dès lors le pape les traita de schismatiques et d'hérétiques; il confisqua leurs biens et prêcha une croisade contre la ville de Palestrine. Les Colonna étant ensuite rentrés dans le devoir et ayant remis en l'an 1299 la ville de Palestrine au pape, celui-ci, ne respirant que la vengeance , fit détruire la ville et ordonna d'en élever une nouvelle sous le nom de Citta Papale dans un autre emplacement. Les Colonna se réfugièrent dès lors soit en Sicile , soit en France , ou bien ils se cachèrent. 11 traita avec la même rigueur les Génois qui avaient prêté du secours au roi Frédéric. Les censures ordinaires ne lui paraissant pas sufTisantes , il les excommunia en due forme , proscrivit leurs personnes et confisqua leurs biens.

En Allemagne, après la mort de Rodolphe , on avait élu roi Adolphe de Nassau; mais dès l'an 1297 plusieurs princes résolurent de le déposer et de le remplacer par Albert, duc d'Autriche et fils de Rodolphe. On demanda à cet effet le consen-

204 UISTOIUE DE LJiGLlSE.

lemcnl du pape qui jugea à propos de le refuser. Toutefois la contestation fut terminée par la voie desai'mcs, car, dans une baUiille livrée en l'an 1208, Alherl ùla à son adversaire la couronne avec la vie, et il fui ensuite; élu roi par les princes électeurs. 3Iais des ambassadeurs ayant demandé au pape de conlirmer l'élection d'Albert, il leur répondit qu'il était indigne de régner, parce qu'il s'était rendu coupable du crime de lèse-majesté et qu'il avait assassiné son souverain, et dès le mois d'avril de l'an 1301, il adressa auv électeurs ecclésiastiques une bulle , par laquelle il enjoignit à Albert de lui envoyer, dans l'espace de six mois, des plénipotentiaires pour répondre du crime de lèse-majesté qu'il avait commis contre le roi Adolphe, du parjure et d'autres crimes dont il s'était rendu coupable envers l'Eglise , et pour s'entendre condamner par le Siège apostolique, l'nenouvelleambassade rapporta en 1302 une lettre du pape qu'Albert n'osa pas même décacheter. Une ])areille conduite de la part du pape rend moins invraisemblable le récit de deux auteurs contemporains qui prétendent que Boniface avait pris les marques de l'autorité temporelle, que, l'épéc au côté et la couronne impériale sur la tète, il avait déclaré que la puissance de l'empereur et celle du pape se trouvaient réunies dans sa personne et que, puisque le trône impérial était vacant , il allait régner lui-même sur les peuples de l'Italie. En sa qualité d'administrateur de l'Empire, il appela aussi en Italie le prince français, Charles de Valois, afin de le charger d'être le pacificateur [Paciarius) de la Toscane, et tout l'odieux de la conduite lâche ou astucieuse par laquelle ce digne frère du roi Philippe précipita la llorrissante ville de Florence dans un abîme de malheurs, retomba , du moins en partie , sur le pape. Boniface, le plus grand ennemi que les Gibelins eussent en Italie, protégeait les Guelfes; il était en même temps l'ami et le protecteur de la famille royale de France, et c'est précisément de ce côté qu'il essuja les plus cruelles mortifications et qu'il éprouva toutes sortes de mauvais traitements. La première fois qu'il s'immisça dans les affaires de l'Ouest de l'Europe, ce fut

on faveur de la France. En l'an 1295, il exhorta Edouard, roi d'Angleterre, à faire sa paix avec le roi Philippe, et il ordonna expressément à Adolphe, roi d'Allemagne, de renoncer à l'alliance qu'il avait conclue avec l'Angleterre contre la France. Ensuite, il chargea en 1296 ses légats d'enjoindre sous peine d'excommunication à ces trois rois de faire une trêve de deux ans, et il s'offritpour médiateur de la paix entre eux. En agissant de la sorte , le pape ne se proposait pas seulement de procurer des avantages à la France qui , par la tournure que prenait la guerre, pouvait lui sembler être en danger, mais il cherchait aussi à donner de la suite au projet qu'il avait formé de délivrer la Terre-Sainte, et pour pouvoir l'exécuter, il fallait nécessairement rétablir la paix. Mais les deux légats hésitèrent à faire connaître au roi de France l'ordre de leur maître. Sur ces entrefaites , le pape publia une nouvelle bulle dans la vue de faire conclure l'armistice dont il vient d'être parlé, et peu de temps après , il publia aussi la fameuse bulle Clericis laicos, dans le double but de rendre les parties belligérantes plus disposées à la paix , en les privant de leurs ressources pécuniaires et de mettre le clergé à l'abri de toute espèce d'exactions arbitraires. L'excès des abus justifia complètement la mesure que venait de prendre le pape , car Edouard , roi d'Angleterre , en dépouillant le clergé de ses biens et en l'exilant , l'avait tout récemment réduit à une telle extrémité qu'il lui offrit la moitié de ses revenus, et le roi Philippe avait exigé des ecclésiastiques de son royaume la cinquantième partie de leurs biens meubles et immeubles. La bulle frappa donc d'anathème tout prêtre qui payerait aux laïques un subside extraordinaire, et tout laïque qui, sans l'autorisation du Siège apostolique, demanderait un semblable subside aux ecclésiastiques. Philippe se vengea du pape en défendant le transport des espèces d'or ou d'argent, ainsi que des pierres précieuses , hors de son royaume , et par là il empêcha implicitement la cour de Rome de recevoir de l'argent de la France. Le pape se plaignit de cette ordonnance qui , si on l'appliquait au clergé et aux biens ecclésiastiques ,

(levait néc'cssairemoiu avoir pour résultat l'excommunication ; M interpréta sa bulle de manière à la mitiger le plus possi- !>!(» et manifesta de nouveau son désir qu'on lui permît de terminer le différend qui existait entre les trois rois, parce qu'au dire d'Edouard et d'Adolphe , Philippe était tombé en péché. Le roi répondit h la lettre du pape en déclarant que les ecclésiastiques, en leur qualité de sujets de l'Etat et en jouissant de la protection du roi , devaient contribuer aux charges publiques. Mais Boniface qui, sacrifiant tout au parti des Guelfes et désirant ardemment de s'unir étroitement à la France, évitait soigneusement de rompre avec le roi Philippe, lui adressa , au mois de février de l'an 1297, une lettre dans laquelle il le ménageait autant que possible et le priait seulement de ne pas étendre son ordonnance au sujet de l'exportation de l'argent sur les sommes qu'on envoyait de France au Siège apostolique. Tes légats ayant ensuite remis au roi la bulle du pape qui ordonnait de proroger la trêve d'armes, Philippe déclara que, dans l'administration temporelle de son rojaume , laquelle lui appartenait exclusivement, il ne reconnaissait personne au-dessus de lui et qu'il ne ferait aucun cas des censures ecclésiastiques relatives à cette trêve d'armes.

Le pape qui, par les remontrances de l'archevêque de Reims, comprit que tout ce qu'il faisait pour recouvrer les droits et les libertés de l'Église n'était pas même aggréé ni appuyé par les évêques de France, envoya dans ce pays une explication de la bulle Clericis, aussi favorable que le roi pouvait h; désirer. Il y déclara que ce décret ne s'étendait ni sur les dons volontaires du clergé, ni sur les droits féodaux, ni sur les besoins de l'état, dont le roi avait la faculté de juger selon sa conscience. De cette sorte, la bulle resta à peu prés comme non avenue pour la France. Boniface loua le zèle que le clergé de France avait montré à assister le roi au moyen des revenus de l'Eglise ; il confirma la résolution que ce clergé avait prise de payer à ce prince la dîme pendant l'espace de deux ans et lui accorda d'importants privilèges, et Philippe ayant, vers le même temps,

QUATRIE3IE EPOQIIE. — CHAP. IV. 297

suspendu son ordonnance relative au\ sommes qu'on envoyait à Rome, et le pape ayant solennellement canonisé Louis IX, aïeul du roi Philippe, ils vécurent de nouveau et pour quelque temps en bonne intelligence. Boniface fit môme en sorte que les rois de France et d'Angleterre le choisirent en 1298 pour Hiédiateur dans leur différend , non comme pape, mais comme simple particulier, et il réussit h rétablir la paix entre eux.

Cependant les nombreux actes de violence qu'une avidité insatiable faisait commettre à Philippe et à ses ministres à l'égard des biens de l'Eglise, forcèrent le pape à lui adresser de nouvelles plaintes et de nouveaux reproches; toutefois il le fit pendant quelque temps avec le plus grand ménagement. Philippe s'empara des biens du diocèse de Laon dont l'évcque avait été suspendu par le pape; il confisqua ceux que le cardinal Jean avait destinés à des fondations pieuses; il refusa de rendre au nouvel archevêque de Reims les biens de son église ; ses agents profitèrent de la permission que le pape avait accordée au roi de percevoir les annates de tous les bénéfices de France, pour opprimer et pour épuiser les ecclésiastiques et les églises; il enleva lui-même à l'évêque de Maguelone le comté de Melgueil qui relevait du Siège de Rome et investit le vicomte Amalric de différents biens qui appartenaient à l'église de Narbonne. Dans cet état des choses, Boniface dépêcha en 1301 Bernard de Saisset, qui venait d'être nommé évoque du nouveau diocèse de Pamiers, vers le roi avec lequel ce prélat avait déjà eu précédemment des contestations au sujet des immunités que possédait son église. Il devait, à ce qu'il paraît, défendre au roi de disposer arbitrairement des dîmes qu'on ayait recueillies pour la croisade et de les destiner à d'autres usages ; il devait l'exhorter à ne plus empiéter sur les droits de l'Église, et il s'acquitta de sa commission soit avec tant de franchise , soit avec (ant de prétendue franchise, que Philippe s'en offensa au point qu'il chargea deux de ses conseillers de recueillir contre lui des chefs d'accusation dans les environs de Toulouse , qu'il le fit (Misuite comparaître devant le magistrat comme coupable de

lèse-majeslé pour avoir blâmé, comme on prélendait, la conduite du roi et la corruption de sa cour, et qu'il le lit emprisonner sans lui permettre de se défendre. Après cela, il ordonna au pape de le dégrader, alin qu'il put être puni conformément aux lois civiles.

Dès ce moment, lîonifacc montra plus d'énergie : il suspendit le privilège en vertu duquel le roi percevait la dime des revenus du clergé, se fondant sur l'abus qui en était résulté. Le même jour, le 5 décembre de l'an 1301, il publia contre le roi la bulle Ausculta fili, dans laquelle, après lui avoir rappelé qu'il avait un supérieui* ici-bas et qu'il devait se soumettre au chef de l'Église, il lui reprocha d'opprimer le clergé et le peuple; d'empiéter sur les droits de l'Eglise eu disposant arbitrairement des dignités ecclésiastiques, en frappant le clergé d'impôts extraordinaires, en empêchant l'Église d'infliger des punitions cl en limitant la juridiction des évéques sur les monastères; de s'emparer des revenus des sièges vacants; d'avoir étendu sa domination sur le diocèse de Lyon, qui n'appartenait en aucune façon au royaume de France, et enfin d'avoir altéré les monnaies. 11 annonça en même temps au roi qu'il avait convoqué les prélats et les docteurs français à un concile qui se tiendrait en Italie et qui aurait pour but de mettre un terme à ces abus, et il l'invita à s'y rendre en personne ou à y envoyer ses ambassadeurs. Jacques des ^Normands, archidiacre de Narbonne, fut chargé de remettre au roi ces dépèches avec la lettre de convocation du concile. 11 doit encore lui avoir remis une lettre conçue en très-peu de mots, où le pape disait tout crûment que le roi devait lui être soumis dans les alTaires temporelles comme dans les affaires spirituelles et où du reste il rapportait en peu de mots quelques points renfermés dans la bulle Ausculta. Philippe qui sans doute n'aimait pas qu'on publiât cette bulle avec les griefs bien fondés qu'on y signalait, aura probablement fait publier à sa place cette dernière lettre, et voilà ce qui aura porté le pape à se plaindre de ce que le chancelier Flotte avait défiguré le sens de la lettre qu'il avait adres-

see au roi, et le cardinal Aquaspar la à déclarer qu'on avait interpolé en France un écrit qu'on y avait répandu au nom du pape. Cependant le pape employait encore beaucoup de ménagements avec Philippe et se conduisait avec beaucoup de prudence. Le roi, sous le nom de régale , s'était emparé de tous les fruits et revenus des évêchés et archevêchés qui étaient vacants dans ses états. 11 est vrai que cette juridiction avait été sanctionnée avant lui relativement aux revenus féodaux de quelques églises; mais le concile de Lyon de l'an 1274 avait défendu de l'étendre sur les églises qui jusqu'alors avaient conservé leur indépendance. Sur ces entrefaites , Philippe s'arrogea le droit de disposer, pendant la vacance des sièges, de toutes les dignités ecclésiastiques que conféraient les évêques. Le pape ne lui contesta pas formellement ce droit, quoiqu'entre les mains d'un Philippe un pareil droit fût de nature à causer un grand préjudice à l'Église; mais il se borna à prétendre que le roi était tenu de demander d'abord au Siège apostolique l'autorisation nécessaire à cet effet et que de cette sorte il ferait légalement ce que jusqu'alors il avait fait illégalement. Mais l'esprit vindicatif de Philippe et la mauvaise volonté de ses ministres qui attisaient le feu de la discorde, mirent tout en œuvre pour occasionner une rupture ouverte. Philippe avait prudemment avisé aux moyens de neutraliser l'effet de l'interdit que le pape aurait pu lancer contre son royaume, et de donner plus de poids à sa résistance, en faisant épouser ses querelles aux trois ordres de l'état. Il convoqua à Paris les prélats, les députés des abbayes, des chapitres et des universités, les barons et les délégués des villes, et dès le mois de février de l'an 1302, il lit brûler publiquement la bulle du pape en présence d'un grand nombre de gentilshommes et d'autres personnes. Il ordonna de conduire à la frontière le nonce du pape et l'èvêque de Pamiers, quoique le procès de ce dernier fût encore pendant. On répandit à la même époque une lettre conçue en peu de mots et adressée au pape, oii le roi traitait celui-ci de sot [tua maxima fatuitas) «t où il lui disait que, dans les affaires temporelles, il ne dépen-

dait do personne et qu'il regardait eoninie un insensé quiconque lui contesterait ses droits ecclésiastiques. Mais on ignore si cet écrit a été réellement envoyé au pape. Du moins on ne saurait concilier cette circonstance avec ce qu'on rapporte de Philippe qu'il aurait dépêclié alors l'évêque d'Auxerre vers le pape pour le prier de dilTérer, pour l'amour de lui, la convo- » at ion des prélats français à Rome.

Les états du royaume s'étant assemblés le 10 avril dans l'église de Notre-Dame à Paris, le roi leur déclara qu'il leur enjoignait en qualité de seigneur et qu'il les priait en ami de l'aider de leurs conseils et de leurs lumières dans raflaire pour laquelle il les avait convoqués. Ensuite le chancelier Flotte exposa à rassemblée que Boniface prétendait que le roi devait lui être soumis dans toutes les affaires temporelles de son royaume et qu'il était le vassal du Saint-Siège; que le pape avait mandé les prélats et les docteurs du royaume à Rome, afin de mettre un terme aux désordres et aux abus qui, suivant lui, s'étaient glissés dans l'administration de l'état. Après cela, le même chancelier présenta sous les couleurs les plus sombres les vexations auxquelles l'église gallicane était en butte de la part de la cour de Rome. Il s'en rapporta aux réservations, à la collation arbitraire des évéchés et des meilleures prébendes qui se faisait à des personnes inconnues, quelquefois suspectes, et à des étrangers non domiciliés, aux nouvelles pensions et aux droits de toute espèce qu'on imposait aux églises, enfin aux restrictions que l'on mettait aux prérogatives des archevêques et des évéques. C'est ainsi qu'on reprocha au pape les privilèges mêmes qu'il avait accordés au roi relativement aux biens de l'Église. Les gentilshommes et les députés des villes déclarèrent aussitôt qu'ils étaient prêts à sacrifier leurs biens et leur vie à l'indépendance de leur patrie, et ils ajoutèrent que, lors même que le roi voudrait satisfaire aux prétentions du pape, ils s'y opposeraient. Les ecclésiastiques qu'on avait effrayés en décrétant que quiconque s'opposerait k cette résolution serait regardé comme hostile au

roi et à la nation, firent au roi des protestations de fidélité et de service, toutefois ils lui demandèrent la permission de se rendre au concile de Rome, mais on leur refusa cette permission. Une ordonnance du roi Philippe qui, à cette même époque, approuvait les immunités ecclésiastiques , telles qu'elles avaient existé du temps de saint Louis , et qui mettait les églises et les ecclésiastiques à l'abri des rapines et des vexations de ses agents ', montre que les plaintes du pape étaient fondées et que le roi sentait le besoin d'apaiser le clergé par cet acte d'une justice tardive et incomplète.

Les prélats qui faisaient partie des états généraux adressèrent une lettre au pape pour le supplier de ne pas rompre l'union qui a toujours existe entre la France et l'Église de Rome, de révoquer l'ordre qu'il leur avait donné de se rendre au concile de Rome et d'agir en général avec d'autant plus de ménagement et de circonspection que les laïques étaient déterminés à mépriser les censures ecclésiastiques, dans le cas qu'il en prononçât contre eux. La noblesse et le tiers-état écrivirent aux cardinaux en leur disant d'un ton impérieux qu'ils ne permettraient jamais qu'un roi de Fiance se soumît au pape dans les affaires temporelles , et qu'il appartenait au roi seul de réformer les abus qui s'étaient glissés dans son gouvernement et que le pape se proposait de retrancher dans son concile. Les cardinaux dans leur réponse leur firent observer que le pape n'avait jamais écrit au roi pour lui dire qu'il dépendait de lui dans les affaires temporelles, et que son royaume était un fief du Siège apostolique; que le pape, en cherchant, avec une sollicitude vraiment paternelle, à délivrer la noblesse, le clergé et le peuple de toutes sortes de vexations et d'abus, avait plutôt droit à leur reconnaissance ; que si , en accordant à l'église de France la dîme et d'autres privilèges, il l'avait offensée, il ne l'avait fait que sur la demande du roi et par condescendance pour lui ; que le reproche d'avoir nommé des étrangers à des

' Ménétrier , Histoire de Lyon , p. 441 , et Preuves p. 82.

302 uiSToiRE DE l'Église.

évèchés franc aiij, ne pouvait s'appliquer qu'à deux Italiens qui ne devaient nullement être suspeets au roi et qui étaient des homiues d'un mérite eminent, notamment Égide Colonne, archevêque de Bourges, et Gérard Pigalotli, évêque d'Arras, qui tous deux avaient enseigné à l'université de Paris et dont le premier avait été le précepteur du roi ; qut; , du reste , aucun pape n'avait fait autant que Boniface en faveur des Français, surtout des savants peu favorisés de la fortune et totalement négligés par les évêques. Le pape lui-même répondit aux prélats en leur reprochant amèrement de s'être laissé intimider par des misérables , tels que Flotte , et d'avoir répété leurs propos schisma tiques, au lieu de les réfuter.

Il paraît qu'à cette époque, Philippe hésitait encore à pousser la patience du pape à bout. 11 consentit à ce qu'on envoyât à Rome quatre évêques au nom du clergé de France et que Robert , duc de Bourgogne, entamât des négociations avec (juelques cardinaux de ses amis , auxquels ce même duc déclara que le roi ne demandait pas mieux que de faire la paix , pourvu que le pape levât la suspension des privilèges qu'il lui avait autrefois accordés et qu'il s'abstînt d'appeler les prélats du royaume au concile de Rome ; car Philippe et ses conseillers ne redoutaient rien tant que la présence des prélats français dans celte ville. Sur ces entrefaites, Boniface tint, au mois d'août de l'an 1302, un consistoire, où, pour justifier sa bulle Ausculta, il dit qu'il n'avait jamais eu la pensée de nier qu'il y ait une différence entre les deux puissances établies par Dieu et de s'arroger la juridiction du roi, mais que le roi, de même que tous les fulèles, devait lui être soumis relativement au péché. Le pape Innocent 111 avait dcyà établi la distinction (( relativement au péché » dans sa décrétale Nomt de l'an 1202 , dans la vue d'y baser son intervention dans le différend qui existait entre les rois d'Angleterre et de France. La négociation du duc de Bourgogne échoua, parce que les cardinaux demandèrent au nom du pape que le roi fît avant tout des actes d'humilité et qu'il témoignât un sincère repentir de toute sa

couduite passée. Mais celui-ci était tellement éloigné de se soumettre à ces conditions qu'il récusa le pape comme médiateur entre lui et le roi d'Angleterre et qu'il saisit les biens des prélats qui s'étaient rendus au concile de Rome.

Boniface ouvrit son concile auquel assistèrent quatre archevêques, trente-cinq évéques et six abbés français , au mois de novembre de l'an 1302. On regarde comme l'ouvrage de ce concile la fameuse décrélale Unam sanctam qui fut publiée le 18 novembre et qui expose les rapports qui existent entre la puissance spirituelle et la puissance temporelle, le pape cl les souverains. Il existe dans l'Eglise deux puissances, la temporelle et la spirituelle; en tant qu'elles se trouvent l'une et l'autre dans l'Église, elles ont le même but; la puissance temporelle, étant une puissance inférieure, doit être soumise à la souveraine puissance spirituelle ; elle doit se laisser diriger par celle-ci, comme le corps se laisse diriger par l'âme ; elle reçoit l'onction de la puissance spirituelle qui la dirige vers le but suprême, et c'est pour cette raison que si elle s'écarte de la voie qui lui est indiquée, elle sera jugée par la puissance spirituelle. C'est un article de foi que tous les hommes, même les rois, doivent se soumettre au pape. Si donc ils commettent des fautes graves relativement à la guerre et à la paix, à l'administration de leurs états ou à l'égard de leurs sujets et qu au grand scandale de toute la chrétienté, ils s'écartent manifestement du but auquel doit tendre la puissance des rois chrétiens, le pape peut, puisque, sous le rapport du péché, ils sont soumis à la puissance spirituelle, les exhorter, les remettre sur le bon chemin et au besoin les forcer par les censures ecclésiastiques à réparer le scandale. Car si , dans l'exercice de leur pouvoir, ils n'étaient pas soumis aux censures de l'Église, il en résulterait qu'en qualité de rois, ils seraient en dehors de l'Église j que les deux puissances seraient tout à fait différentes l'une de l'autre et que par conséquent elles seraient basées sur des principes diamétralement opposés. Ce serait assez admettre les deux principes du Manichéisme qui sont jugés faux et hérétiques. Le

pape chercha donc par cette bulle à doniier à rÉglise un pouvoir indirect sur la puissance temporelle des rois, et pour faire prévaloir son svstème, il avait puisé à dessein les ar|?unienls les plus conclnants dans les ouvrages de deux théologiens français, à savoir saint Bernard et Hugues de Saint-Yiclor. Le même jour, le pape excommunia tous ceux qui inquiéteraient, de quelque manière que ce fût, ceux qui se rendraient à Rome ou qui en reviendraient, sans toutefois faire mention dans l'une ou l'autre bulle du roi Philippe ou de la France. Cependant, le 11 décembre, PJiilippe défendit de nouveau à ses sujets de quitter le royaume sans sa permission ou d'exporter de l'argent. Comme, sur ces entrefaites, Charles de Valois, frère du roi , à qui le pape avait rendu de si grands services , s'était rendu médiateur entre eux deux, Boniface envoya en France, en qualité de légat, le cardinal Jean Le Moine d'Amiens, porteur d'une instruction contenant douze articles que le roi devait accepter ou modifier. On y demandait au roi de révoquer la défense qu'il avait faite à ses sujets de se rendre à Rome , de reconnaître au pape le droit de conférer des bénéfices vacants, d'envoyer librement des légats partout où bon lui semblait et de disposer à son gré des revenus de l'Eglise ; on lui enjoignait en outre de réparer l'offense qu'il avait faite au pape en condamnant sa bulle aux flammes, de mettre de justes bornes au droit de régale , de respecter en général les immunités de l'Eglise, de laisser l'église de Lyon en possession de ses biens et de réparer le dommage qu'il avait causé en altérant la monnaie. La réponse du roi , quoique respectueuse, ne fut pas de nature à contenter le pape : il s'en rapporta aux droits que lui avaient légués ses prédécesseurs; il s'expliqua sur quelques articles d'une manière vague et insignifiante; il donna pour raison d'état les motifs qui l'avaient engagé à altérer la monnaie et nia d'avoir ordonné de brûler la bulle du pape, ce qui prouve au moins qu'il se repentait de cet acte. Le pape ne se contenta pas de cette réponse : au mois d'avril de l'an 1303, il iavita les prélats français qui ne s'étaient point rendus au cou-

QUATRIÈME ÉPOQUE. — CHAP. IV, 30f5

cilc de Rome , à y assister, et il chargea son légat de menacer le roi de l'excommunication, dans le cas qu'il persistât à ne pas se soumettre. Nonobstant cela , les lettres du pape furent saisies à Troyes par les agents du roi, et l'on arrêta lo messager qui était chargé de les porter à leur destination.

Déjà antérieurement, c'est-à-dire le 12 mars, le roi Philippe avait chargé un de ses conseillers nommé Guillaume Nogaret — car le chancelier Flotte avait perdu la vie dans la malheureuse bataille que le roi avait livrée aux Flamands — d'accuser le pape publiquement. Celui-ci prétendait que Boniface était un intrus , un hérétique manifeste et un impudent simoniaque, et qu'il avait commis tant de crimes qu'on devait îe condamner dans un concile général comme un pécheur incorrigible , élire un nouveau pape et confier provisoirement le Siège apostolique à un administrateur. Après ce prélude, le roi convoqua, au mois de juin de l'an 1303, une nombreuse assemblée de prélats et de barons à Paris, où le chevalier Guillaume Duplessis, secondé par quatre barons, produisit contre le pape une série de griefs dont les Colonnes lui avaient probablement fourni le sujet et qui surpassaient encore en gravité les accusations de Nogaret. Il y était dit qu'il s'était rendu coupable d'hérésie pour avoir nié l'immortalité de l'âme et la présence de Jésus-Christ dans le sacrement de l'Eucharistie, qu'il avait déclaré ouvertement que les papes ne pouvaient pas commettre simonie , qu'il était cause de la mort de son prédécesseur, qu'il se livrait à des opérations de magie , qu'il profanait les sacrements, qu'il méprisait tous les prélats et les ordres religieux et qu'il persécutait la France et son roi avec une haine implacable. Duplessis protesta de la vérité de tous ces griefs; il déclara qu'il était prêt à en faire la preuve dans un concile général et appela d'avance à ce concile des censures que Boniface pourrait prononcer contre lui. Le roi et son assemblée en appelèrent également, toutefois «. avec le respect diî au Siège de Rome » à ce concile que le roi promit de convoquer incessamment , ainsi qu'au pape futur qui serait élu canoniquement. Cette

306 UlSTOIRE DE l'église.

cunduite était sans exemple : jamais on n'avait vu en France en appeler du pape à un futur concile, et, ce qui plus est , par l'appel au pape <( légitime)^ on prévint dans cette circonstance le jugement du concile sur la légitimité, et de cette sorte on donna lieu à un schisme manifeste. Les prélats qui faisaient partie de l'assemblée — ils étaient au nombre de trente-neuf évéques et de onze abbés — cherchèrent à miliger celle mesure en déclarant que, pour satisfaire aux. pressants besoins de l'Église et pour fournir au pape l'occasion de se justifier, ils consentaient à ce qu'on convoquât ce concile, sans toutefois prendre part aux accusations qu'on avait intentées contre lui , et que du reste ils approuvaient l'appel comme une mesure de prudence. De son côté, le roi Philippe promit à tous les ecclésiastiques et à tous les laïques qui , dans cette conjoncture , se joindraient à lai , de les défendre contre les entreprises du pape. Au moyen de lettres circulaires, il fit en sorte que, dans toute l'étendue du royaume, les évèqucs, les chapitres, les religieux des divers ordres, les universités, les villes et des provinces tout entières accédèrent aux deux articles touchant la convocation du concile et l'appel. La nation tout entière paraissait prolester tout d'une voix qu'elle supportait avec plaisir le joug que lui avait imposé le roi et qu'elle savait mauvais gré au pape de chercher à l'alléger.

Philippe envoya en conséquence en Italie deux gentilshommes chargés de remettre de sa part aux cardinaux une lettre où il les priait de coopérer à la convocation du concile ; dans le même but, il en envoya aussi en Espagne et eu Portugal. Il fit surveiller de près le légat apostolique; mais celui-ci parvint à s'évader et retourna enitalic. Sur ces entrefaites, le pape, pour se fortifier contre Philippe, avait reconnu comme roi légitime d'Allemagne Albert d'Autriche que jusqu'alors il n'avait point voulu reconnaître en cette qualité; il avait exhorté les princes électeurs à lui prêter le serment de fidélité et invité Albert lui-même à venir à Rome pour y recevoir la couronne impériale. Albert avait répond^ au langage superbe du pa|)c

par une lettre bumble et respectueuse où il reconnaissait que l'Empire romain avait été transféré par le Saint-Siège des Grecs aux Allemands; que le droit d'élire le roi des Romains destiné à être empereur avait été accordé par le Saint-Siège à certains princes ecclésiastiques et séculiers , et qu'il renonçait à toute alliance qu'il pouvait avoir conclue avec l'un ou l'autre ennemi du Siège apostolique. Lorsque le pape qui, à cette époque , s'était rendu de Rome à Anagni sa patrie , apprit ce qui s'était passé en France, il se justifia par serment devant le consistoire des crimes qu'on lui imputait en France, et le 15 août, il publia plusieurs bulles par lesquelles il déclara que toute lettre de convocation au concile de Rome était valide par ellemême, quoiqu'elle n'eût point été remise à ceux qui y avaient été invités ; ensuite il ôla provisoirement aux corporations religieuses le droit de disposer des prébendes vacantes et aux universités celui de conférer des grades académiques; enfin, il prononça de nouveau les censures ecclésiastiques contre le roi, mit le royaume en interdit et délia les sujets de Philippe du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté. Mais avant la publication de cette bulle , un événement imprévu vint mettre un terme au développement ultérieur de cette funeste division. Nogaret, d'après les ordres de Philippe, s'était rendu secrètement en Italie avec de fortes sommes d'argent , et après avoir gagné plusieurs d'entre les Gibelins qui étaient particulièrement hostiles au pape, il entra de concert avec Sciarra Colonne et avec une troupe de mercenaires à Anagni le 7 septembre , et après quelque résistance, il s'empara du palais et du trésor du pape. Boniface voyant qu'il était tombé au pouvoir de ses ennemis , dit qu'ayant été trahi comme notre Sauveur, il voulait mourir en pape. On l'avait trouvé revêtu de ses habits pontificaux. Nogaret lui déclara qu'il était venu pour le conduire à Lyon où il devait se justifier devant le concile ; mais Sciarra vomit des injures contre lui et l'invita à renoncer à la dignité pontificale. Ils le retinrent pendant trois jours en captivité, jusqu'à ce que les habitants d'Anagni , écoutant la voix du cardinal Luca del

308 UISTOIRE DE X'ÉGLISE.

Fiesco , prirent les armes , et après avoir délivre le pape , ils chassèrent ses oppresseurs de la ville. Boniface retourna dès lors i\ Rome, mais il y essuya bionlôl une mortification beaucoup plus cruelle. Les deux cardinaux Orsini ayant rtmarqué que le pape les soupçonnait d'avoir pris part à la conspiration tramée contre lui, corrompirent ses gardes, et sous prétexte de le mettre à l'abri des pièges que lui tendaient ses ennemis, ils le mirent dans une espèce de prison décente. Boniface ayant voulu en sortir pour aller habiter le Latran, le cardinal Matteo lui dit sèchement qu'il devait se regarder comme prisonnier et obéir aux ordres qu'on lui donnait. Cet affront brisa le cœur de l'orgueilleux pontife , et il mourut à l'âge de quatrevingtsixans, le 11 octobre 1303 '.

Le seul événement politique qui avec la participation de ce pape ait eu une heureuse issue, c'est la paix qui, en l'an 1302, termina la longue guerre entre les rois de la maison d'Anjou et le prince aragonais Frédéric, fils de la reine Constance. En vertu de cette paix, Frédéric obtint la Sicile avec le titre de roi de Trinacrie , à condition qu'il payerait au Siège apostolique une redevance annuelle et qu'il se regarderait comme sou vassal. Cependant cette paix ne fut pas de longue durée , parce que les deux rois, Robert et Frédéric, protégeant l'un les Guelfes et l'autre les Gibelins, se brouillèrent de nouveau; de sorte qu'en 1321 le pape Jean XXII excommunia Frédéric et mit l'île de Sicile en interdit, et qu'en 1339 Benoît XII, conformément aux traités existants, regarda la Sicile comme un fief dévolu au Saint Siège et déposa Pierre II. Mais la dynastie aragonaise se maintint malgré cela en Sicile jusqu'à ce qu'en l'an 1372 on conclut une paix durable , en vertu de laquelle le royaume de Trinacrie fut considéré comme un arrière-fief apostolique du royaume des Deux-Siciles.

' Ce dernier fait est attesté par deux auteurs contemporains , le chroniqueur lie Parme et Ferrkti de Vicence, dans Muratori IX, 848 et 1006.

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