‹ Histoire de l'Église (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DEPUIS LA MORT DE BONIFACE VIII JUSq'uA L'ÉLECTION

d'urbain VI.

Benoit XI. Clément V. Translation du Siège apostolique à Avignon.

I. Vilae Paparura Avenionensium, éd. Steph. Baluzius, Paris, 1693. 2 voU. 4. Theodorici de Niem Vitœ Pontificum Romanorum a Nicolao IV usque ad Urbanum V, in Eccard. Corp. med. acv. I, 1462 ss. Barthol. Ferrariensis 0. P. Polyhistoria (1287-1367), in Muratori XXIV, 695. Joh. de Cermenate (1307-1313), in Muratori IX, 1221, et Ferretus Viceminus (1250-1318), ibid. 935. Nicolai Ep. Betrontin. relatiodeHenrici VII itinere Italico, in Muratori XIII, 1.

II. Histoire des Souverains Pontifes qui ont siégé à Avignon. Avignon, 1777. k.

Les cardinaux ayant élu tout d'une voix le cardinal Nicolas Boccasini, qui était parvenu à la dignité de général de l'ordre des frères prêcheurs et qui était universellement estimé, le Saint Siège ne vaqua pas longtemps et fut dignement occupé. Benoit XI révoqua aussitôt la condamnation que son prédécesseur avait prononcée contre les cardinaux Colonnes, sans toutefois leur rendre leurs dignités ecclésiastiques ou leurs biens, et des ambassadeurs français étant venus lui remettre une lettre de felicitation de la part du roi Philippe, il accorda , sans en avoir été requis, l'absolution à ce dernier, et annula insensiblement les bulles de Boniface VIII contre la France. Cependant, au mois de juin de l'an 1304, il frappa d'analhème les chefs de la dernière conspiration, particulièrement Nogaret et Sciarra Colonne. Mais huit mois après son intronisation , Benoît mourut à Pérouse, au mois de juillet de l'an 1304, et le Saint Siège vaqua longtemps, parce que les cardinaux étaient

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divisés en dcu\ partis ofralomont puissants. L'un de ces partis qui avait à sa tète Mattoo Orsini et Francois Gai'tani , voulait élire un Italien qui fût disposé à défendre les amis et la naémoirc de Boniface VIII ; l'autre qui avait pour chefs Napoléon Orsini et Nicolas Alhertini de Prato, désirait avoir un Français qui fût entièrement dévoué au roi Philippe et aux Colonnes. Le onzième mois, les habitants de Pé rouse les forcèrent enfin à procéder à l'élection du pape, e( leur choix tomba sur Bertrand de Got , archevêque de Bordeaux. Les deux partis pouvaient se féliciter de ce choix, l'un, parce que le nouveau pape était français, l'autre parce que l'attachement que l'archevêque de Bordeaux avait eu pour le pape Bonifoce, l'avait obligé de quitter la France et que le roi ne s'était réconcilié avec lui qu'après la mort de ce pontife. Mais Philippe savait déjà ce qu'il pouvait attendre de la condescendance de ce prélat, lorsqu'il envoya des ambassadeurs à Pérouse , dans la vue de disposer les cardinaux en sa faveur à force d'argent et par le crédit de François Colonne qui avait été déposé par Boniface '. Tandis que les cardinaux , pour des raisons très-fortes, conjuraient le nouveau pape, qui prit le nom de Clément T, de se rendre le plus tôt possible en Italie , il les fit venir à Lyon , afin d'assister à

' On connaît ce que dit Villam de la lutte des partis dans le conclave , ûvs intrigues des cardinaux français et du traite passé secrètement entre Bertrand et Philippe le Bel, et par lequel ce prélat se soumit aveuglément aux volontés de ce prince; mais cette relation , bien qu'elle ait été reproduite par la plupart des autres historiens, est plus que suspecte; car 1° Villani se trompe au sujet du nom du pape, puisqu'il l'appelle Raimond au lieu de Bertrand. 2 Suivant lui, l'élection doit s'être faite par compromis, tandis que, d'après la déclaration de l'acte d'élection , elle se fil par scrutin. 3" Aucun des six biographes contemporains de ce pape, dans Baluze, ne fait mention de celle histoire. 4" Trois autres historiens de cette époque, l'auteur de la Chronique de Bologne, dans Muratori XVIII, 307, Bartholomé de Ferrare , ibid. XXIV, 70i), et l'Annaliste de Forli , XXII, 177, assurent que les cardinaux, pour sortir enfin du conclave où on les avait enfermés, avaient élu Bertrand de Got, après qu'on eut répandu le bruit qu'il venait de mourir, et ce récit cadre bien avec la relation de Fcrreti de Vicence que nous suivons dans le texte et qui est bien au courant de ces événements. Enlin , 3° pourquoi Philippe le Bel aurait-il demandé l'absolution des censures que Boniface avait prononcées contre lui, puisque Benoît IX la lui avait déjà accordée?

son courronncment , et ce fut là le commencement de cette malheureuse époque de soixante-dix ans que dura, à peu près, le séjour des papes au-delà des monts. Un esprit de vengeance personnelle, l'élévation de ses parents et un dévouement sans bornes à la cour de France , tel fut le mobile des premiers actes de ce pontife. Il déposa Vauthier, évéque de Poitiers, parce qu'il l'avait menacé autrefois de l'exclure de la commnion de l'Eglise au nom de l'archevêque de Bourges avec lequel Bertrand avait eu des démêlés au sujet de la primatie en Aquitaine. Il nomma à l'évêché d'Agen son neveu qui n'avait que vingtquatre ans. Il nomma dix nouveaux cardinaux parmi lesquels il y avait neuf Français dont trois étaient ses proches parents. Sur la demande de Philippe le Bel, il rendit aux Colonnes leurs anciennes dignités et annula les bulles Clericis laicos et IJnam sanctam; celte dernière qui n'avait rapport qu'à la France fui remplacée par une autre bulle par laquelle le pape déclara qu'il ne prétendait point que la constitution Unam sanctam portât aucun préjudice au roi ni au royaume de France, ni qu'elle les rendît plus sujets de l'Église romaine qu'ils ne l'avaient été auparavant. Le roi et le pape vivaient en général en parfaite intelligence ; celui-ci accorda à l'autre la dîme des églises du royaume pour l'espace de cinq ans , afin de le mettre à même de faire face aux dépenses que lui occasionnait la guerre injuste qu'il soutenait contre la Flandre, et Philippe, de son côté, resta spectateur tranquille, lorsque Clément s'avisa de confier les sièges vacants à ses cousins et à ses amis et que, de concert avec ses cardinaux, il épuisa les églises par toutes sortes d'impôts et de taxes. Cependant le clergé qu'on pressurait ainsi de deux côtés, laissa à la fin éclater ses plaintes, et Philippe le Bel fui obligé de faire au pape des représentations à ce sujet. Clément avait toutefois encore une si grande délicatesse de conscience qu'étant relevé en 1307 d'une grande maladie, il retrancha un des abus les plus manifestes , en révoquant toutes les collations d'évêchés et de monastères en commende et en faisant l'aveu des fautes qu'il avait commises à cet égard.

Une demaïuk' que IMiilippe le Bel adressa au pape , mit celuici dans un grand embarras. Afinde justilier aux \eux du monde la conduite qu'il avait tenue envers Boniface , il songea à flétrir la mémoire de ce pontife, et, à cet eflet, il engagea Clément à condamner le pape défunt comme hérétique et à faire ôtcr son corps de la terre bénite. Ce fut avec peine que Clément parvint à déterminer le roi , dans une conférence qu'il eut avec lui à Poitiers en 1307, à abandonner la décision de cette affaire à un concile général qu'il se proposait de convoquer incessamment. En récompense de cette condescendance, il révoqua ensuite toutes les censures que Boniface avait prononcées après la Toussaint de l'an 1300, et donna même àNogaret l'absolution de son excommunication, sous la condition qu'il se soumettrais à la pénitence qu'il jugerait h propos de lui imposer. Mais Philippe ne voulut point attendre jusqu'en 1311 où le concile devait s'assembler, et le pape fut obligé de consentir à ce que Nogaret et Duplessis, accusateurs du pape Boniface, portassent en 1310 leur plainte au consistoire assemblé à Avignon , où , sur ces entrefaites. Clément avait fixé sa résidence. L'affaire prit dès lors la tournure d'un long procès; on en revint aussi à la question relative à la validité de la résignation de Célestin Y ; on envoya en Italie des commissaires pour entendre les témoins à charge de Boniface ; à Avignon même on recueillit les dépositions d'une quarantaine de témoins qui prétendaient savoir que l'accusé avait parlé avec mépris de la religion et des espérances d'une vie future, ou qu'il avait manifesté l'opinion que le monde est sans commencement et sans fin. Enfin , en l'an 1311 , le roi abandonna cette affaire au jugement du pape et du concile; il leur donna l'assurance qu'il ne révoquerait jamais en doute la sentence qu'ils trouveraient bon de prononcer, et il leur promit en même temps d'engager les accusateurs à renoncer h ce procès. Le pape , pour témoigner au roi sa reconnaissance , révoqua derechef tout ce qui s'était fait de fWcheux ou d'offensant pour la France, depuis l'an 1300, sans exception, et il ordonna en même temps de biffer des registres du Siège aposto-

Hquc tout ce qui serait préjudiciable à l'honneur et aux libertés (lu royaume.

Autant Clément montrait de condescendance et de complaisance dans sa soumission aux ordres du roi de France , autant il montrait de hauteur et d'arrogance envers d'autres , en franchissant même à leur égard toutes les bornes de l'autorité ecclésiastique. En l'an 1309, il publia contre les Vénitiens qui , sans prêter l'oreille à ses remontrances ni à celles de ses légats, s'étaient emparés de la ville de Ferrare , laquelle était du domaine de l'Église romaine , une bulle par laquelle non-seulement il les excommunia et mit leur république en interdii, mais il défendit aussi à toutes les nations d'avoir des relations de commerce avec eux ; il les déclara infâmes et incapables de tester ou de remplir aucune fonction civile, et, dans le cas qu'ils persistassent encore deux mois dans leur désobéissance , il les menaça de prononcer contre le doge et les fonctionnaires delà république, une sentence de déposition perpétuelle, el d'autoriser toutes les puissances à saisir et à confisquer les biens et les personnes des Vénitiens qui se trouveraient sur leurs terres. En outre, le cardinal Pelagrue, légat du pape, prêcha la croisade contre eux ; les Vénitiens succombèrent dans une sanglante bataille, et Robert , roi de Naples , obtint le vicariat de Ferrare; mais les troupes catalanes qu'il y envoya, furent bientôt tout autant à charge aux habitants de Ferrare que leur avait jamais été la domination des Vénitiens.

Après la mort d'Albert, roi d'Allemagne, en l'an 1308, Philippe le Bel se berçait de l'espoir de procurer, à l'aide du pape, à son frère Charles de Valois la couronne d'Allemagne et d'y joindre la couronne impériale, et c'est aussi en ce sens que le cardinal Raimond De Got adressa une lettre de recommandation à l'archevêque de Cologne. Mais Clément qui certainement subissait déjà assez le joug de la domination française, ne pouvait point sérieusement prêter la main à une élévation qui le mettait entièrement à la disposition de cette famille et qui eût affranchi l'autorité arbitraire de Philippe le Bel de

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toute entrave. Si donc ou ne peut pas ajouter foi au récit de Villani qui prétend que le pape aurait écrit secrètement aux princes électeurs pour leur faire connaître le projet du roi de France el qu'il les aurait engagés à se hâter d'élire Henri , comte de Luxembourg ; il est du moins certain qu'il ne travailla pas activement en faveur du prince français. L'ambassade que le nouveau roi d'Allemagne, Henri YH, adressa au pape en l'an 1309, fut favorablement accueillie et obtint de lui la ratification de son élection, et après qu'elle eut prêté au pape, au nom du roi , le serment de fidélité et de protection , Clément lui promit de couronner Henri empereur au bout de deux ans. En l'an 1310, Henri partit pour l'Italie dans le double but d'} rétablir l'autorité impériale que l'on y méconnaissait depuis soixante ans, mais dont un grand nombre d'habitants désiraient ie rétablissement , et de rendre à cette contrée la paix et la tranquillité. L'Italie était toujours encore en proie à la lutte interminable qui existait entre les Guelfes et les Gibelins, mais qui alors avait déjà perdu beaucoup de son importance. Les Gibelins soupiraient après l'arrivée de Henri , tandis que les Guelfes espéraient tout de la part de Robert d'Anjou que le pape avait couronné roi de Naples en l'an 1309. Henri ne put point jouer longtemps le rôle de médiateur entre ces deux partis; bientôt il fut impliqué dans une guerre sanglante contre les villes de Milan , de Crémone et de Brescia ; à Rome même qui était partagée entre les Colonnes et les Orsini, dont les uns appartenaient au parti des Gibelins et les autres à celui des Guelfes , il fut obligé de lutter contre les troupes du roi de Naples , et de prendre le Capitole d'assaut; et comme il lui fut impossible de chasser les Napolitains de l'église de Saint-Pierre el du Vatican, les cardinaux le couronnèrent enfin dans l'église du Latran. Les hostilités entre Henri et Robert, chef des Guelfes, embrassant de jour en jour un plus vaste théâtre et menaçant de mettre toute l'Italie en feu , le pape interposa son autorité en déclarant qu'en vertu du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté, ils devaient tous doux obéir à ses com-

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mandements et qu'en conséquence il les sommait de conclure un armistice. Mais Henri flt prendre par ses jurisconsultes une décision par laquelle l'empereur, étant le tuteur et le protecteur de l'Église et ne relevant d'elle en aucune façon , ne devait pas, sous le rapport temporel , obéir au pape comme le roi de Sicile, et franchissant, à l'exemple du pape, les bornes de son pouvoir, non-seulement il mit en 1313 le roi Robert au ban de l'Empire, mais il prononça même contre lui la peine de mort. II fit condamner avec la même rigueur les nobles et les villes du parti des Guelfes, nommément celles de Florence, de Pavie, de Padoue et d'Asti. Ensuite, il se disposa à attaquer le royaume de Naples, et Clément que le roi Philippe importunait aussi à ce sujet , ayant déclaré que la sentence qu'on avait prononcée contre Ro])ert devait être regardée comme nulle et non avenue et ayant défendu à l'empereur sous peine d'excommunication de commettre des hostilités contre un royaume qui relevait de l'Église, celui-ci protesta publiquement à Pise que sans violer les droits de l'Église , il ne cherchait qu'à sauver l'honneur et les prérogatives de l'Empire romain, et il adressa à ce sujet des ambassadeurs au pape , mais il mourut peu de temps aprrs , au jnois d'août de l'an 1313. Son état s'éîant empiré immédiaîenient après la communion que lui avait administrée le dominicain Bernard Poliziano, quelques Allemands inventèrent la cdlomnie que ce moine avait empoisonné l'empereur. Des historiens allemands ont, à dater de l'an 1350, ajouté foi à ce !>rnit qui a été réfuté par des auteurs italiens contemporains très-dignes de foi ; mais le fils de l'empereur, Jean, roi de Bohême, la ville d'Arezzo et les capitaines de la ligue des Gibelins prouvèrent à l'ordre des frères prêcheurs l'innocence du frère Bernard, et le médecin de l'empereur qu'on ni venir à Avignon donna également au pape l'assurance que l'empereur n'avait point été empoisonné.

Clément , comme s'il eût voulu concentrer l'autorité ecclésiastique dans les mains des Français et perpétuer la captivité du Siège apostolique en France, n'avait, dans deux nouvelles

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promotions, nommé que dos cardinaux, français. Toutefois en fixant en 1309 sa résidence à Avignon, qui, appartenant à la Provence, était situé dans les étals de Robert , vassal du Sié<;e apostolique, et dépendait en même temps de la haute souveraineté de Tempereur , il avait modifié , du moins en apparence, la dépendance dans laquelle il se trouvait à l'égard de Philippe le Bel, et en 1311 et 1312, il avait fait assembler à Vienne un concile général dans lequel on supprima l'ordre des Templiers et l'on déclara que Boniface VIII , pour la justification duquel trois cardinaux prirent la parole et que deux chevaliers catalans s'offrirent à justifier aussi par duel , avait été catholique et n'avait rien fait qui le rendît coupable d'hérésie. On y renonça aux autres accusations qu'on avait formées contre lui.

Clément V mourut au mois d'avril de l'an 1314. Son pontificat montra clairement , ce qu'on avait di^à pu remarquer du temps de Martin IV et de Boniface VIII, que la papauté était déchue du haut rang où elle pouvait diriger d'une main ferme les affaires de la chrétienté et qu'elle suivait les maximes d'une politique mondaine, mais adroite et prévoyante, qui chercha bientôt aussi à accumuler des trésors et par suite de laquelle le père commun de la chrétienté avait pour un prince une obéissance servile, tandis qu'il traitait impérieusement un autre. Les cardinaux, réunis en conclave à Carpentras, restèrent longtemps sans pouvoir tomber d'accord ; car les Italiens désiraient d'avoir un pape qui fixât sa résidence à Rome ou du moins en Italie, et les Gascons mettaient tout en œuvre pour que le Siège apostolique restât établi dans leur pays. Le parti des Gascons , à la tète duquel se trouvaient deux neveux du pape défunt, ayant attaqué les cardinaux italiens et leur suite, les cardinaux abandonnèrent le conclave , se dispersèrent et ne se rassemblèrent qu'en l'an 1316. A cette époque, Napoléon Orsini qui jouissait de la plus grande influence parmi les cardinaux italiens, adressa au roi Philippe une lettre remplie de plaintes amères au sujet de l'égarement dans lequel on avait

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jeté le sacré collège et qu'il avait partagé lui-même , au point de leur faire élire, par condescendance pour le roi , un pape tel que Clément V. Il y disait que , sous son pontificat , on avait pour ainsi dire ruiné la ville de Rome; que l'Etat de l'Eglise avait été dévasté par des brigands qui se donnaient le nom de gouverneurs; que l'on avait entièrement négligé l'Italie et qu'on l'avait laissée en proie aux factions ; qu'on avait fait un honteux trafic des dignités ecclésiastiques ou qu'on les avait données à des parents ou à des protégés; qu'on avait annulé des élections épiscopales sans se conformer aux règles établies ; que Clément avait tenu des consistoires pour prononcer de pareilles sentences en dépit des cardinaux italiens; qu'il avait \ oulu restreindre l'Eglise à un coin de la Gascogne et avait formé des projets qui auraient nécessairement causé sa perte et celle de l'Eglise. Il lui représentait ensuite que , dans ce moment , on avait besoin d'un pape disposé à extirper la simonie qui , depuis peu , faisait de si grands progrès, et à ne pas prodiguer les biens de l'Eglise aux membres de sa famille. Enfin , le comte de Poitiers, frère du roi Philippe qui, sur ces entrefaites, était venu à mourir, parvint à former un nouveau conclave à Lyon. On y élut, au mois d'août de l'an 1316, le cardinal Jacques d'Ossa, évéque de Porto, qui était natif de Cahors, qui avait été autrefois évéque de Fréjus et d'Avignon et qui prit le nom de Jean XXII. En fixant immédiatement après sa résidence à Avignon et en élevant à la dignité de cardinaux , à côté d'un Italien , sept Français parmi lesquels il y avait deux de ses neveux, il montra qu'il avait l'intention de suivre les errements de son prédécesseur.

Jean XXII. Benoît XII. Clément VI. Contestations entre ce pape et Louis de Bavière.

l. Chronicon Ludovici IV imp., in Pezii SS. Austr. II, 415. Hen- Rici DE Rebdorf chronica (1595-1 363) , in Freheri SS. Germ. , éd.

318 HISTOIRE DE LÉGLISE.

Slruve 1,598. Gcsta Baldevini de Lutzcnburg Arcbiep. Trevir. , in Reuberi SS. p. 953. (jualvanei de la Flamma de rebus geslis a Vicecuraitibiis, in Muralori XII, 989. Arnpekhii cbronicon Bavariit', in Pezii Ihcsaur. anecdot. t. Ill, p. Ill, 1. — Marsiui Patavini Defensor pacisct fiLii-iELMi Occam disput. de potest, ceci, et saicul.; quœstionum dccisioncs super potest, et di2;nilatc summi Pontificis; de jurisdictione imperatoris in causis matrimonialibus , in Goldasti Monarcbia S. R. Imperii. Francof. 1668. t. I et II.

II. Gewoldi Defensio Ludovici IV imp. Ingolst. 1618. k. — Her- WABTi AB HoHENBERG Ludovicus IV imp. defcHsus contra Bzoviura. Monacliii 1018. i. — OElenschlager Staatsgeschichte des Romischen Kaiserlhums in der erstcn Hiilfte des 14""" Jabrbund. Frankfurt, 1755. k-.

En Allcmatrne, les princes électeurs s'étaient partagés, à la mort de l'empereur Henri VII, entre Frédéric, duc d'Autriche, qui eut trois voix , et Louis , duc de la Haute Bavière , qui en obtint quatre. Ils se tirent couronner l'un et l'autre et combattirent avec une alternative à peu près égale de succès et de revers pour se dépouiller l'un l'autre de la couronne. Le pape Jean, dans la première bulle qu'il envoya en Allemagne et par laquelle il ne faisait que notifier son intronisation, exhorta les deux prétendants à s'arranger à l'amiable; mais en l'an 1317 il déclara, par une constitution apostolique, que, pendant la vacance du trône impérial, l'administration des pays de l'Italie ([ui faisaient partie de l'Empire, appartenait au Saint-Siège et que celui-ci avait seul le droit de nommer le vicaire de l'Empire en Italie. En effet. Clément IV avait nommé, dès l'an 12G8> le roi Charles vicaire de l'Empire en Toscane, et en 1314, après la mort de l'empereur Henri, Clément V avait confié le vicariat de l'Italie impériale au roi Robert; mais Henri avait nommé vicaires quelques Gibelins qui abusaient de ce titre pour opprimer les Guelfes, et le pape leur ordonna dès lors d'y renoncer sous peine d'excommunication. Peu de temps après, il confirma à Robert, roi de Naples, le vicariat particulier de l'Italie jusqu'au couronnement du nouvel empereur; il prononça les sentences d'excommunication les plus sévères contre les puis-

sants Gibelins Matteo et Galcazzo Visconti et fit prêcher contre eux une croisade comme contre des hérétiques et des schismatiques. Son neveu, le légat Bertrand dal Pogetto, s'était emparé de Plaisance , de Parme et d'autres villes ; déjà il menaçait également la ville de Milan et était sur le point de se rendre maître de toute ritalie septentrionale, lorsque Louis de Bavière qui, sur ces entrefaites, avait averti le pape qu'il venait de vaincre et de faire prisonnier son adversaire et qui avait reçu du pape une lettre par laquelle celui-ci l'exhortait à user de clémence envers son ennemi et à accepter sa médiation pour la conclusion de la paix , envoya du secours aux Gibelins de la Lombardie qui se trouvaient dans une fâcheuse position et confia le vicariat de l'Empire à son ambassadeur, le comte de Neuffen. Tout à coup le pape irrité de cette mesure, fit afficher, le 8 octobre 1323, aux portes de l'église d'Avignon un écrit par lequel il prévenait le roi Louis qu'attendu qu'il appartenait au Siège apostolique de décider des élections douteuses , il devait , sous peine d'excommunication, renoncer au gouvernement de l'Empire, révoquer toutes ses ordonnances, ne plus accorder de protection aux ennemis de l'Église et comparaître devant le pape dans l'espace de trois mois. 11 défendit en même temps à tous les ecclésiastiques et à tous les laïques de lui obéir en qualité d'administrateur de l'Empire. En butte à une pareille attaque , la conduite de Louis porta dès le principe le cachet d'une inconstance inconcevable et d'une timidité unie à beaucoup d'arrogance, ce qui ne servit qu'à envenimer la querelle. Tandis qu'il adressait des ambassadeurs au pape pour le prier de lui accorder un plus long délai , il protesta à la diète de Nuremberg contre le droit que le pape s'arrogeait d'examiner et d'approuver son élection; il lui reprocha à son tour de protéger les hérétiques; il s'offrit à le prouver en présence des cardinaux ou devant un concile œcuménique et demanda qu'on en fît assembler un pareil le plus tôt possible. Jean qui prenait fort à cœur les intérêts de la France, conçut, dans l'entre-temps , le plan de mettre la couronne royale et impériale d'Allemagne sur la tête de Charles , roi de

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France, et il reprocha dans la suite à celui-ci que ce plan avait (Vhoué par sa propre né2;ligenceet parce qu'il n'avait pas voulu siuritier l'argent nécessaire à cet effet. 11 est vrai qu'il accorda au roi Louis le délai de deux mois qu'il lui avait demandé; mais il l'excommunia ensuite et le menaça de prononcer con- !re lui les autres sentences , à moins qu'il ne renonçât au titre de roi. Après l'expiration de ce délai , il lui contesta tous les droits que son élection lui avait donnés sur l'Empire, et le 1 octobre, apr«''s lui avoir reproché de nouveau de protéger les lîérétiques , il fulmina derechef contre lui une sentence d'excommunication accompagnée d'un interdit.

Jean mit dès lors tout en œuvre pour susciter des ennemis à son adversaire. Il vit avec plaisir que les Polonais et les Lithuaniens idolâtres mettaient tout à feu et à sang dans la contrée qui s'étend de la Wartha jusqu'au Havel, sous prétexte d'exécuter la sentence prononcée par le pape, qui annulait l'investiture donnée au fils du roi Louis du margraviat de Brandebourg. Il se donna aussi toutes les peines imaginables pour empêcher Louis de se réconcilier avec son prisonnier Frédéric <'t pour anéantir la convention en vertu de laquelle ils devaient se partager le gouvernement de l'Empire. Mais Louis, suivant de mauvais conseils, ne garda plus aucune mesure et se laissa entraîner à des actes semblables à ceux qui jadis signalèrent le règne de Henri IV. Dans un manifeste qu'il publia à Francfort le 22 octobre 1324, il fit passer le « prétendu » pape Jean pour l'ennemi de la paix et pour l'auteur det tous les désordres qui régnaient en Italie et en Allemagne. Il y était dit de plus qu'il excitait les habitants des deux pays à la révolte; que partout il ne cherchait qu'à ruiner l'Empire et que c'était pour cette raison qu'il traitait d'hérétiques les fidèles sujets du roi; que luimême, au contraire, était un hérétique, puisqu'en s'élevant contre Jésus-Christ, la sainte Vierge et les Apôtres, il soutenait que notre Seigneur et ses disciples avaient possédé quelque chose en commun. Ici se trahit l'auteur de cet écrit qui se terminait par un appel au concile général et au futur pape légi-

liiue. C'était un frère mineur de la secte des Spirituels Fratict'lles dont Jean , en condamnant leurs principes dans deux bulles qu'il venait de publier, s'était attiré la haine et qui dès lors avaient embrassé , pour la plupart , le parti du roi Louis. Les censures du pape firent peu d'impression en Allemagne; car des armes, telles que l'excommunication et l'interdit, ne peuvent produire un effet durable que là où le peuple est convaincu de la justice de la cause qu'ils doivent servir. C'est pour ce motif que Burchard , archevêque de Magdebourg, paya de sa vie le zèle qu'il mit à publier et à exécuter ces censures et que les trois électeurs ecclésiastiques assistèrent aux noces du roi Louis qui furent célébrées à Cologne.

Le temps était passé où l'on regardait la cause des papes comme celle de toute l'Église et où tous ceux qui se distinguaient par la piété , par le savoir et en général par une tendance vers tout ce qu'il y a de sérieux et de profond, se rangeaient de leur côté. L'ambition et l'arrogance qui perçaient dans la conduite des derniers papes, les empiétements arbitraires sur les droits de tous les membres de l'Eglise, la poursuite extravagante de leurs propres droits et prétentions jusque dans leurs dernières conséquences , la partialité pour la cour de France qui n'était manifestement qu'une spéculation politique ou un préjugé national — tout cela rendit les uns indifférents, inspira même aux autres de la défiance et leur donna de l'aversion pour les projets et les décisions de la cour d'Avignon, et pour la première fois, on alla, dans les écrits qu'on publia en faveur du roi Louis, jusqu'à mettre en question les bases de l'autorité spirituelle et l'essence de la primatie. Deux docteurs de l'université de Paris , Marsile dei Raimondini de Padoue et Jean de Jandun (Jand en Champagne), se rendirent à la cour de Louis et cherchèrent à le convaincre qu'en sa qua-» lilé de futur empereur, il lui appartenait de ramener la vérité dans l'Eglise et de réformer les abus qui s'y étaient glissés , par la raison que l'Eglise devait se soumettre à l'Empire, et non l'Empire à l'Église, C'est dans ce jsens qu'ils composèrent aussi,

probablement avec le concours d'Lbertino de Casale qui appartenait à la secte des Spirituels , un ouvrage sous le titre de Defensor pads où l on remarque beaucoup de discernement, un style vigoureux avec une apparence de profondeur, et qui contient les traits fondamentaux du système de Calvin au sujet de l'autorité et de la constitution de l'Église. Il y est dit que toute la puissance legislative et executive de TEglise repose dans le peuple qui l'a transmise au clergé ; que tous les degrés de la biérarcbie ont été imaginés dans la suite ; que , dans le principe, les prêtres et les évéques avaient été parfaitement égaux ; quils ont été institués par la communauté et que par conséquent leur autorité est révocable ; que, par des raisons de convenance , la primauté qui ne peut consister que dans le pouvoir de convoquer des conciles œcuméniques et d'en diriger les opérations, n'a été accordé à l'évéque de Rome qu'avec l'autorisation d'un pareil concile et du législateur suprême (c'est-àdire de tous les lulèles ou de l'empereur leur représentant). Que les biens de l'Église appartiennent à l'empereur qui peut en disposer comme des siens propres. L'anglais Occam, provincial des frères mineurs, qui professait également la doctrine des Spirituels et qui s'était mis sous la protection du roi Louis, n'alla pas si loin que les auteurs de l'ouvrage dont nous venons de parler. Il considérait la dignité impériale à peu près sous le même point de vue que le grand Dante dans son ouvrage sur la monarchie, qui parut en 1322 et qui était le manifeste des Gibelins pensants : il la regardait nommément comme la fille et l'héritière de l'autorité des anciens empereurs romains qui exerçaient sur toute la terre un pouvoir absolu qu'ils tenaient directement de Dieu. Occam soutenait en outre, contrairement à l'histoire et à la constitution existante, mais conformément auxintérétsde son protecteur, quela dignité du roi des Romains et celle de l'empereur étaient identiques et qu'en vertu de son élection même, le roi était en droit de régner librement sur son royaume, même sans avoir été couronné. Irrité de ce qu'on avait condamné les principes de sa secte , Occam contestait lo

don de l'infaillibilité non-seulement au pape , mais aussi aux conciles œcuméniques et au clergé en général ; il croyait que les laïques en masse pouvaient décider en dernière instance, et soutenait qu'en matière de foi on pouvait en appeler contre le pape aux infidèles mêmes, qu'au besoin il était permis d'employer la force contre lui ou qu'on pouvait établir plusieurs papes indépendants les uns des autres. A ces erreurs déplorables que , dans un théologien aussi profond que l'était Occam , on ne peut attribuer qu'à une passion aveugle et passagère, ajoutez encore les invectives les plus furieuses contre le pape Jean XXII et contre sa prétendue hérésie.

En l'an 1327 , le pape répondit à l'ouvrage de Marsile et de ceux qui l'avaient aidé à le composer, par une bulle polémique, par laquelle il condamna et réfuta tout à la fois les maximes les plus choquantes; la faculté de théologie de Paris les censura également. L'autorité du pape fut défendue dans des ouvrages détaillés par le frère mineur Alvarus Pélagius et par Augustin Trionfi d'Ancône, ermite augustin. Le premier qui alors était pénitencier du pape , qui , dans la suite , fut évêque de Coron dans l'Achaïe et en dernier lieu de Silva en Portugal, blâma en même temps dans son ouvrage intitulé : « Des Plaintes de l'Église » les abus qui s'étaient glissés à cette époque dans l'Église et dans les différents ordres du clergé. Le second, dans son ouvrage qui traitait de l'autorité du pape , donna à celle-ci la plus grande extension , en soutenant que le pape pouvait par lui-même nommer l'empereur ou choisir d'autres électeurs, et qu'il n'était pas permis à l'empereur élu de se charger du gouvernement de l'Empire avant d'avoir obtenu l'autorisation et le couronnement de la part du pape , mais qu'il était libre de régner immédiatement après sur l'Allemagne.

Appelé par les Gibelins que le cardinal-légat et le prince Charles de Calabre, fils de Robert, avaient réduits à la dernière extrémité, et d'autant plus désireux de franchir les limites de l'Italie, qui était le véritable théâtre de la magnificence impériale, qu'il avait peu d'autorité en Allemagne, Louis

324 HISTOIRE DK l'kGLISE.

se rendit en 1327 dans cette contrée. Il était accompagné de quelques évoques et de quelques moines schismatiques qui, dans une assemblée tenue à Trente, rédigèrent quatorze chefs d'accusation contre le pape et le déclarèrent atteint d'hérésie et indigne d'occuper le siège pontifical, particulièrement à cause de l'opinion qu'il avait manifestée relativement à la pauvreté de Jésus-Christ et de ses Apôtres. En revanche, Jean prononça une série de nouvelles censures contre le roi Louis, contre lequel il menaçait de prendre les mêmes mesures qu'on prend contre les hérétiques et leurs fauteurs ; il y comprit son fils qui s'était emparé du Margraviat de Brandebourg, les évéques de Spire et d'Eichstiidt , ainsi que Marsile et Jean de Jandun. Sur ces entrefaites, Louis se fit imposer à Milan la couronne de Lombardie par les évéques de Brescia et d'Arezzo qui avaient été déposés ; il nomma lui-même les évéques de Come , de Crémone et de Citta di Castello; pendant son séjour à Pise , il mit Robert, roi de Naples , au ban de l'empire et s'avança ensuite vers Rome. Le pape, voyant qu'il méprisait les censures ecclésiastiques et qu'il continuait d'avoir des relations intimes avec Marsile et Jean de Jandun , le déclara convaincu d'hérésie et déchu de tous ses droits et prérogatives et fit prêcher une croisade contre lui. Mais les Romains qui , après avoir prié instamment le pape de venir au milieu d'eux en lui représentant que la confusion qui régnait dans l'État de l'Eglise et la décadence dans laquelle Rome menaçait de tomber de plus en plus , réclamaient impérieusement sa présence, n'en avaient reçu que des réponses où il s'en excusait poliment, ouvrirent les portes de la ville au roi Louis et lui conférèrent le titre de sénateur pour l'espace d'un an. Louis se fit dès lors couronner roi des Bomains par les deux évéques d'Aléria et de Castello qui avaient été déposés et il nomma vicaire de l'Eglise de Rome Marsile de Padoue qui persécuta et opprima le clergé romain dévoué au pape. Cédant aux insinuations perfides de ce même homme et des moines apostats qui l'entouraient , Louis se permit à l'égard du pape un attentat qui , conçu avec une légèreté

coupable , eut les suites les plus funestes. D'abord , il prononça la peine de mort contre quiconque serait convaincu d'bérésie ou du crime de lèse-majesté. Ensuite, Nicolas de Fabriano, moine augustin , demanda si quelqu'un voulait défendre le prêtre Jacques de Cahors qui se qualifiait de pape Jean XXII , et un abbé allemand fit contre lui une violente philippique. Ensuite on prononça au nom de Louis le jugement en vertu duquel Jacques de Cahors qui , par toutes sortes d'exactions et au moyen de la simonie , avait amassé une énorme quantité d'or , qui s'était arrogé les deux autorités , l'autorité impériale et l'autorité spirituelle, qui, par sa décision relative à la pauvreté de Jésus-Christ et par ses entreprises contre l'Empire, s'était rendu coupable du crime d'hérésie et de lèse-majesté, fut déclaré déchu de la dignité pontificale , et il fut ordonné qu'il serait livré aux autorités de l'empereur, afin de le faire mettre à mort. En revanche, le jeune Jacques Colonne eut le courage de faire , en présence d'une assemblée composée de citoyens romains, la lecture de la sentence que le pape avait prononcée contre Louis et de déclarer hautement que celui qui, dans l'action intentée contre le pape Jean , avait joué le rôle de syndic du clergé romain, était un imposteur; après cela il évita les poursuites des gardes du corps du roi par une prompte fuite. Cependant la majeure partie du clergé romain avait déjà antérieurement abandonné la ville de Rome sur laquelle le pape avait fulminé un interdit. Sur ces entrefaites, Louis publia une nouvelle loi dans laquelle il menaça de déposer les papes qui à l'avenir s'absenteraient longtemps de Rome , et il proposa pour pape au peuple qui , après avoir été consulté trois fois, y donna son consentement, le frère mineur Pierre Rainalducci de Corbario, au diocèse de Riéti. Cet homme était entré malgré son épouse dans l'ordre des frères mineurs où il prit le parti des Spirituels. Alvaro Pelagio qui l'avait connu à Aracoli le représente comme un hypocrite adroit qui cherchait à se rendre agréable aux femmes.

L'antipape, qui prit le nom de Nicolas V, s'entoura d'un

326 iiisToiHE DE l'Église.

collège de cardinaux dans lequel il fit entrer quelques moines dévoués à la cause du roi Louis. Lui et ses partisans qui avaient failli doccasioiiner un schisme eu professant des maximes extravagantes au sujet de la pauvreté illimitée, commencèrent dès lors à étaler un luxe mondain et à vivre dans l'abondance, et pour s'en procurer les moyens, ils trafiquèrent des dignités ecclésiastiques. Louis lui mit sur la tête le chapeau rouge dans l'église de Saint-Pierre, et, à son tour, il reçut de sa main un diadème d'or; mais on eut soin d'éviter tout ce qui aurait pu faire croire que le pape imposait la couronne impériale à Louis et que celui-ci se soumettait au pape.

Peu de temps après, poussé à hout par le besoin et par les progrès que faisait le roi Robert, Louis fut obligé de quitter Rome avec son pape, insulté par les violences de ce même peuple qui , à sou arrivée , avait fait une acclamation générale. Arrivés à Pise où Michel de Césène , général de l'ordre des frères mineurs, et les provinciaux Occam et Buonagrazia s'étaient joints à eux , ils confirmèrent la sentence de déposition prononcée contre le pape Jean. Corbara promit même des indulgences à tous ceux qui accéderaient à cette sentence ; il fulmina des analhèmes de tous côtés et nomma de nouveaux évêques; mais déjà son autorité et celle de son maître touchaient à leur fin. Un grand nombre de villes, telles que Pise, Pavie, Novare, Verceil^ Borgame , Lodi , même les Viscontis et d'autres chefs du parti des Gibelins, cherchaient à se réconcilier avec le pape Jean ; la ville de Rome promit à différentes reprises de lui obéir ; Corbara fut contraint d'abandonner Pise où le roi Louis l'avait laissé, et il se cacha jusqu'à ce qu'étant sur le point d être livré au pape en 1330, il se soumit lui-même, et après avoir confessé sa faute à Avignon , publiquement et la corde au cou, il reçut de Jean le baiser de paix; depuis ce moment jusqu'à sa mort il resta dans une douce captivité dans le palais du pape. Quant à Louis , réduit à une impuissance complète pendant son séjour à Pavie , il était déjà antérieurement retourné en Allemagne.

QLATUIÈME ÉPOQUE. CHAP. V. ' 327

Depuis son retour, Louis se donna beaucoup de peine pour engager le pape à révoquer ses censures et à approuver sou élection. Par l'entremise du roi de Bohême et de Baudouin , archevêque de Trêves , il s'offrit à annuler tout ce qu'il avait fait contre le pape Jean et contre le Siège apostolique et à abandonner l'absolution de son excommunication à la clémence du pape ; il condescendit même à se laisser infliger une pénitence et à se faire couronner de nouveau empereur soit par le pape soit par ses légats. Mais le pape Jean engagea au contraire les princes électeurs à procéder à l'élection d'un nouveau roi,et quoique Frédéric d'Autriche fut venu à mourir sur ces entrefaites, il paraissait décidé à ne reconnaître jamais Louis comme empereur, parce que, comme il disait, il ne pouvait pas tout à la fois lui pardonner ses fautes et lui accorder !a jouissance des droits qui en résultaient. Cette inflexibilité du pape fait présumer avec vraisemblance qu'il cherchait toujours encore à faire passer la couronne d'Allemagne et la couronne impériale à la famille royale de France. Enlin, Louis était décidé à abdiquer la royauté en faveur de son cousin Henri, duc de la Basse Bavière , et Jean qui n'avait entendu parler que vaguement de cette résolution , s'empressa de l'en féliciter. Cependant la vanité inconsidérée du duc qui, trahissant le secret , brigua les voix des princes électeurs et se fit prêter la foi et l'hommage par quelques villes , fournit à Louis le prétexte de reculer; ayant tout à coup recours à des mesures extrêmes contre le pape, de concert avec les chefs des Spirituels qui l'avaient suivi en Bavière et de connivence avec le cardinal Napoléon Orsini, il forma le projet de faire assembler un concile dans la vue de provoquer la déposition du pape Jean, qui, à cette époque, avait donné matière à la critique, par l'opinion qu'il avait manifestée au sujet de la contemplation des bienheureux. La mort du pape vint mettre un terme à ce projet. Jean qui , dans les derniers temps, avait songé à rentrer en Italie et à fixer provisoirement sa résidence à Bologne, mourut à l'âge de quatrevingt-dix ans, au mois d'avril de l'an 1334, laissant

des trésors immenses qu'il a>ait amassés au moyen de la dîme erclésiastiijuo qu'il avait levéo dans (juolquo pays dans la vue de la faire servir aux frais d'une nouvelle rroisade, ensuite au moyen de la redevance que lui payaient plusieurs états, et enfin par rélablissenient des annates et par la collation de plusieurs bénéfices considérables. On faisait alors en France des préparatifs pour une nouvelle expédition en Palestine , et le pape avait promis d'y contribuer par de fortes sommes d'argent.

Après la mort du pape Jean, les cardinaux français qui formaient la majorité dans le sacré collège, et qui voulaient à tout prix empêcher que le siège pontifical ne fût de nouveau transféré en Italie, offrirent, sous une semblable condition , la tiare à Jacques de Comminge, cardinal-évèque de Porto. Celui-ci l'ayant refusée, on élut le cardinal Jacques Fournier, de l'ordre de Cîteaux, qui avait été d'abord évéque de Pamiers et ensuite de Mirepoix et qui était natif de Saverdun, au diocèse de Toulouse. Il prit le nom de Benoit XII. Les réformes que ce pape bien pensant se vit obligé d'introduire dans l'Église tout au commencement, prouvent que l'indiscipline avait été poussée à l'excès sous l'administration de son prédécesseur. Il renvoya dans leurs diocèses les nombreux courtisans ecclésiastiques qui, convoitant de nouveaux bénéfices, assiégeaient la cour d'Avignon. Il révoqua toutes les commendes et expectatives qui avaient été accordées par les derniers papes, et il promit à des députés romains de fixer, dans l'espace de quelques mois, sa résidence en Italie. Mais le roi Philippe et les cardinaux français surent bien l'empêcher d'exécuter ce projet, comme aussi de se réconcilier avec le roi Louis, et de rétablir la paix de l'Eglise. Le roi d'Allemagne s'était offert en 1335 à faire tout ce qu'on pouvait raisonnablement exiger de lui. Il était disposé à révoquer tout, même la sentence prononcée contre le roi Robert; il voulait confier à celui-ci le vicariat de l'Empire en Italie , réparer tout le dommage qu'on avait fait dans l'Etat de l'Église ; il s'engageait à ne pas se rendre en Italie sans le consentement du pape, à se faire couronner de

nouveau empereur et à al)andonner les frères mineurs hérétiques; mais les ambassadeurs de Philippe, roi de France et de Robert, roi de Naples, à Avignon, firent tout leur possible pour empêcher le pape, qui s'était montré très-disposé à accepter ces propositions, de se réconcilier avec le roi d'Allemagne. Philippe força les cardinaux, en séquestrant leurs biens et leurs revenus en France , à embrasser son parti, et en même temps, le roi de Bohême qui s'était derechef brouillé avec Louis, et Henri, duc de la Basse Bavière, écrivirent au pape à Avignon en lui disant qu'ils étaient d'intention de faire , à l'aide des rois de Hongrie et de Pologne, déposer le roi Louis et de procéder à l'élection d'un nouveau roi. De nouveaux efforts et de nouvelles offres que fit Louis, qui promit même d'entreprendre une croisade en Palestine et d'y rester aussi longtemps que le pape le voudrait et qui, en gagnant le roi Philippe, espérait d'écarter le principal obstacle qui s'opposait à sa réconciliation avec l'Eglise, vinrent échouer contre la résistance des cardinaux français qui prétendirent que le pape ne pouvait point absoudre Louis sans le consentement formel du roi de France et du roi de Naples '. Ainsi la bonne volonté de ce faible pape qui, en accordant, à l'exemple de ses prédécesseurs, le chapeau de cardinal de préférence à des Français, ne fit que river ses propres chaînes, se borna à ne pas prononcer de nouveaux anathèmes

' Ratnald et Pagi cherchent à prouver que l'alliance que Louis avait conclue avec l'Angleterre est la cause de la mauvaise issue de ses négociations avec le pape; mais la lettre de Benoît au roi Philippe, qui se trouve dans Raynald, éd. Luccens. VI, 96, montre assez clairement la puissante influence à laquelle le pape était obligé de céder. Le pape y parle de la nécessité d'accepter des conditions équitables, en supposant toutefois qu'il n'en résulterait aucun préjudice ni pour l'Église ni pour les intérêts du roi Robert ou ceux du roi Philippe; car autrement les Allemands devinant, avec leur finesse et leur pénétration ordinaires, la source des obstacles, seraient poussés par le mécontentement ou par le désespoir, à contracter alliance avec les Anglais ou avec d'autres ennemis du roi. Que si cependant, dans le cours de la négociation , les Allemands, par un acte quelconque, donnaient lieu à différer ou à empêcher la chose , de sorte qu'on ne pourrait l'attribuer ni au pape ni au roi, ils en seraient justifiés l'un et l'autre devant Dieu.

contre le roi Louis; mais ce qui élait assez malheureux, c'est qu'il laissa l'église d'Allemagne en proie à la dé])lorable anarchie à laquelle elle se trouvait réduite par suite du long interdit dont elle était frappée; car les partisans de Louis maltraitaient de toutes les manières tous ceux qui voulaient observer rinterdit, de sorte que plusieurs d'entre eux lurent obliges de prendre la fuite, ce qui entraîna la ruine d'un grand nombre de fondations religieuses et de monastères. La prédiction de labbé Joachim qui disait que la puissance de la France serait pour l'Église romaine semblable à une canne pointue qui percerait la main de celui qui s'y appuyerait, ne se réalisa que trop tôt.

Lue assemblée d'évêques allemands qui eut lieu à Spire en 1338 par les soins de Henri, électeur de Mayence, envoya au pape une deputation pour le prier d'absoudre enfin le roi Louis qui élait prêt à faire pénitence. Mais dans une lettre que Benoit adressa à l'archevêque de Cologne, il rejeta toute la faute sur le roi d'Allemagne, en disant que c'était lui qui le premier avait rappelé ses ambassadeurs d'Avignon et qui avait pris une attitude hostile vis-à-vis de la France. Mais , au rapport d'Albert de Strasbourg, il doit avoir avoué, les larmes aux yeux, aux députés des évoques que le roi de France l'avait menacé, dans le cas qu'il accordât l'absolution au duc de Bavière sans son consentement, de le traiter avec la même rigueur que Philippe le Bel avait jadis employée envers Boniface YIIL En conséquence, dans une diète qui se tint àFrancforten 1338, les princes d'Allemagne déclarèrent que le roi Louis, qui y accusa publiquement le roi de France comme portant obstacle à sa réconciliation avec le pape , n'était nullement la cause de la prolongation de l'interdit et que tous les ecclésiastiques qui l'observeraient encore, seraient regardés comme perturbateurs du repos public. Peu de temps après , les archevêcjues des provinces rhénanes et les électeurs séculiers du Palatinat, de fa Saxe et du Brandebourg conclurent une alliance à Rense, dans le but de se maintenir dans leurs prérogatives d'électeurs , et

dans une nouvelle diète qui eut lieu à Francfort, Louis fît publier la constitution relative à l'indépendance de l'Empire , en vertu de laquelle le roi qui aurait obtenu la pluralité des voix dans le collège électoral, devait être regardé comme roi et comme empereur sans avoir besoin du consentement ou de la confirmation du pape, et pouvait exercer tous les droits attachés à la couronne impériale, par la raison que l'autorité impériale émane directement de Dieu. Un manifeste composé par le frère mineur Buonagrazia montra pourquoi l'on ne devait pas observer l'interdit en Allemagne; Lupoid de Babcnbourg, chanoine de Bamberg, qui devint plus tard évêque, défendit, conjointement avec Occam , les nouveaux principes dans son ouvrage intitulé : « des droits de l'Empire romain, » et un nouvel édit porta qu'à l'avenir les bulles du pape ne seraient reçues et exécutées dans l'Empire qu'avec le consentement des archevêques. Des milliers de moines et d'ecclésiastiques qui continuaient à regarder l'interdit comme obligatoire, quittèrent les villes impériales ou en furent chassés; les dominicains de Francfort avaient affiché à îa porte de leur église l'anathème du pape avec la constitution de l'Empire du 8 août, et pour cette raison ils furent expulsés de ia ville. C'est ainsi que l'abus de la puissance d'un côté en provoqua aussitôt un plus déplorable de l'autre; en méconnaissant les droits et les devoirs réciproques, on augmenta de plus en plus la confusion qui régnait dans les idées et dans les rapports , et l'Eglise romaine qui devait embrasser toutes les autres églises avec une tendresse maternelle, était devenue tellement française à Avignon qu'elle vit avec indifférence augmenter de jour en jour les maux et l'anarchie de l'église d'Allemagne. En général, on ne paraissait vivre à Avignon qu'au jour la journée, en se souciant peu de quelle manière les papes se tireraient désormais d'affaire avec les armes de l'Eglise , devenues inutiles par l'usage immodéré et extravagant qu'en avaient fait leurs prédécesseurs.

Peu de temps avant sa mort arrivée en 1341 , Benoît avait

:î32 HISTOIRE DE l'éulise.

refusé d'acccplor la m^'dialion du roi Philippe en faveur de Louis, médiation que celui-ci avait achetée au prix de la révocalion du vicariat de IKinpire qu'il avait accordé au roi d'Angleterre, et de la rupture de son alliance avec cet ennemi redoutahle de la France, sans doute parce qu'il savait bien que cette médiation n'était (lu'apparente. îl eut pour successeur, au mois de mai de lan 1 '.]Ï2 , le cardinal Pierre Roger, natif du diocèse de Limoges , qui fut successivement abbé de Fecamp , évoque d'Arras , archevêque de Sens et de Rouen et qui prit le nom de flcment Vl. C'était un homme qui ne ressemblait point à son prédécesseur, qui, ayant été garde des sceaux, avait adopté les mœurs de la cour, qui étalait un luxe et une magnificence immodérés et qui, à l'exemple des papes d'Avignon qui avaient déjà établi en principe la dépendance de l'Eglise de la cour de France, confirma aussitôt ce principe en nommant dix cardinaux dont neuf étaient Français et le dixième un Italien qui avait fixé son domicile en France. Dès lors Louis , par faiblesse de caractère et se laissant influencer par de mauvais conseillers e^ par des parasites sophistiques , se laissa entraîner à un acte qui ne justifia que trop le reproche qu'on lui faisait de ne pas être un catholique orthodoxe et qui lui fit plus de tort dans l'opinion publique que tout le reste. Se fondant sur une incapacité physique, il usa de son autorité impériale pour annuler le mariage de Marguerite , héritière de la Carinthie et du Tyrol , avec Jean-Henri , prince de Bohême ; il donna au margrave Louis, son fils, la dispense nécessaire pour pouvoir épouser cette princesse qui était sa parente ', et chargea du soin de justifier sa conduite Occam et un autre frère mineur. Le premier publia, à cette occasion, son ouvrage intitulé : « Du pouvoir de l'empereur dans les affaires relatives au mariage. » De cette façon , il indisposa contre lui la puissante maison de Luxembourg , et le nouveau pape qui était dévoué tout à la

' Tota terra illud matrimonium multirariam multisque modis diris vocibus inculpa\it. Joii. Vitodcrams ad a. 13'«2. p. 59.

OUATRIÈME ÉPOQUE. — CHAP. V. 333

fois à la cour de France et , comme ancien précepteur de Charles, margrave de Moravie , à celui-ci et h Jean son père, répondit aux ambassadeurs que Louis lui avait envoyés pour lui demander de lui accorder l'absolution, qu'il devait avant tout abjurer ses erreurs , abdiquer la royauté et restituer 1<* Tyrol à son légitime possesseur. Peu de temps après , par une bulle datée de l'an 1343 , il le somma de se rendre à Avignon pour y être jugé. Dans le principe, Louis chercha à conjurer l'orage en déclarant qu'il ne reconnaissait pas le pape comme véritable chef de l'Eglise ; mais voyant que plusieurs de ses anciens partisans commençaient aussi à chanceler, il invoqua la médiation du roi de France auprès de Clément et signu même les pleins pouvoirs qu'on lui avait envoyés d'Avignon pour ses ambassadeurs et qui étaient tellement outrageants pour lui qu'on croyait qu'il ne les aurait jamais approuvés. li y était dit qu'il devait confesser et condamner toutes les hérésies dont le pape Jean l'avait accusé , être prêt à se laisser imposer telle pénitence qui serait jugée nécessaire et avouer qu'il avait usurpé le titre d'empereur ; qu'en outre il devait se soumettre entièrement à tout ce que le pape lui ordonnerait de faire ; qu'en particulier il devait se conformer à tout ce qu'il plairait au pape de statuer relativement à ses relations avec la France et avec la maison de Luxembourg et révoquer et annuler tout ce qu'il avait fait jusqu'alors en qualité d'empereur. Les ambassadeurs de Louis ayant remis leurs pleins pouvoirs à la cour d'Avignon et juré au nom de leur maître qu'il exécuterait ponctuellement ce que le pape lui avait imposé ; au lieu de lui accorder son absolution , on lui imposa une série de nouvelles conditions en vertu desquelles il devait, entre autres, révoquer tout ce qu'il avait fait comme roi d'Allemagne, et l'on ajouta que, par une faveur spéciale, le pape sanctionnerait de nouveau ces actes. On alla même jusqu'à lui faire promettre que désormais il ne se permettrait plus aucun acte public sans une autorisation particulière du pape.

Louis soumit ces conditions à une diète qui s'assembla à

334 UlSTOIKE DE LKGLISE.

Francfort au mois de septembre de l'an 131i et où elles furent rejelées, parce qu'on les rejjardait comme propres à entraîner la ruine de l'Kmpire. Dans une réunion des électeurs à Hense, il fut décidé aussi que le roi ne devait plus demander son absolution; mais en même temps ces princes firent éclater b'ur indignation au suj(U de sa manie à s'emparer des possessions d'aulrui , de son caractère faible et équivoque et de l'anarchie dans bujuelle il avait plongé l'Allemague , et conformément au vœu émis par le pape , on mit déjà sur le tapis la question d'élire roi d'Allemagne Charles de Moravie. L'alliance que Louis, roi de Hongrie, qui, entreprenant une expédition contre Naples, voulait venger l'assassinat de son frère dont on soupçonnait fortement la reine Jeanne , conclut avec le roi d'Allemagne, et l'intention que celui-ci manifesta alors de marcher de nouveau en Italie, paraissent avoir singulièrement allarmé le pape et l'avoir engagé à se hâter d'employer des moyens extrêmes contre celui contre lequel on avait déjà fait l'essai de toutes les armes de l'Église. Car le jeudi saint de l'an 1345, parut une bulle qui prononçait réellement contre Louis toutes les peines et toutes les conséquences de l'excommunication , telles que la coniiscation de ses biens, la perte de son honneur, l'exclusion de toutes les fonctions publiques , la privation de tous les droits civils, et à laquelle on avait ajouté en même temps des imprécations inconvenantes empruntées aux formules d'imprécations en usage chez les Juifs, comme si à la cour d'Avignon on eût cherché à suppléer au défaut de justice et de bo!i droit par la violence d'un langage révoltant. En même temps, on déposa Henri, archevêque de Mayence , à l'élévation duquel le pape Jean avait puissamment contribué, mais qui, depuis lors, avait chaudement embrassé le parti de Louis et sans le concours duquel il n'y avait pas moyen de procéder à l'élection d'un nouveau roi , et on le remplaça }>ar Gerlach, comte de Nassau, qui n'avait que vingt ans. Ensuite, Clément engagea les électeurs à élire un nouveau roi, et le roi Philippe qui, précisément à cette épo([uc, était serré de

près par les Anglais, n'étant plus en état de faire valoir ses prétentions sur la couronne d'Allemagne et sur la couronne impériale, leur proposa comme le sujet le plus convenable Charles de Moravie et fit promettre à celui-ci, qu'il avait fait venir à Avignon conjointement avec le roi Jean son père, qu'il annulerait tous les actes du roi Louis , qu'il protégerait tous les droits el possessions du pape en Italie, qu'il chasserait tous les prélats qui avaient été nommés malgré lui et qu'en revanche il accorderait les sièges épiscopaux et les benefices à ceux qu'il plairait au pape de nommer. En conséquence, au mois de juillet de l'an 1346, les cinq électeurs, Gerlach de Maycnce, Baudouin de Trêves et Jean de Bohème, tous deux de la maison de Luxembourg, el Walrani de Cologne et Rodolphe de Saxe qu'on avait gagnés à force d'argent, élurent, comme roi des Romains et sous le nom de Châles IV , le margrave de Moravie , fils du roi Jean , après avoir déclaré que le trône d'Allemagne était vacant depuis longtemps et qu'on avait besoin d'un nouveau souverain. Les partisans de Louis annulèrent cette élection à la diète de Spire; sur ces entrefaites, Charles fut couronné à Bonn, et tout paraissait présager une nouvelle lutte interminable, lorsque Louis mourut subitement à Munich, au mois d'octobre de l'an 1347.

Mais le pape avait trop perdu de son autorité pour qu'il lui fût possible de procurer aussitôt à son favori Charles la reconnaissance de toutes les puissances. Les habitants des villes ne voulaient accepter que purement et simplement la révocation de l'interdit qui leur avait été offerte sous la condition qu'ils promettraient de n'obéir désormais qu'à un roi qui fut approuvé par le pape , et le parti de la maison de Bavière qui se composait de Henri , archevêque de Yirnebourg , des fils du roi Louis, des princes de Bavière et du comte palatin du Rhin , opposa au roi Charles d'abord Edouard d'Angleterre, et après que celui-ci et Frédéric , margrave de Misnie eurent rejeté cette offre , Gunther , comte de Schwarzbourg comme roi d'Allemagne. Mais ce dernier étant tombé dangereusement malade

336 IIISTOIUE DE LEGLISE.

peu de temps après son avènement , renonça à la couronne el mourut hu'iilùt après on 13-49 , et dès lors Charles se Gt élire et couronner, au grand déplaisir du pape, à Francfort et à Aixla-Chapelle, villes où l'élection et le couronnement des souverains d'Allemagne devaient avoir lieu.

A dater de cette époque , les frères mineurs schismatiques qui jus([u'alors avaient été protégés par la cour de Louis, particulièrement Occam , se soumirent aussi au pape, après avoir abjuré leurs erreurs. Henri , archevêque de 3Iayence, resta déposé jusqu'à sa mort arrivée en 1353 , et Clément vit la persévérance qu'il avait montrée dans cette longue lutte couronnée d'un succès brillant en apparence. En l'an 1348, il acheta à Jeanne, reine de Naples , qui se trouvait dans de grands embarras financiers, la ville d'Avignon qui lui appartenait en sa qualité de comtesse de Provence , et Charles, qui possédait la haute souveraineté du royaume d'Arles , ratifia la cession de la ville et du territoire d'Avignon au siège pontifical. Cette acquisition et la nomination de douze cardinaux qui , pour la plupart, étaient du midi de la France, paraissaient devoir prolonger indéfiniment l'exil des papes. Clément mourut au mois de décembre de l'an 1352. Il s'était chargé du rôle de médiateur entre les rois d'Angleterre et de France , entre ceux de Hongrie et de Naples , entre les républiques de Venise et de Gênes ; mais il ne fut pas toujours heureux dans cette mission ; il avait donné en outre , en 1344, à Louis de la Cerda , comte de Clermont, l'investiture des îles Canaries dont on avait fait la découverte depuis peu, mais qu'on n'avait point encore conquises, sous la condition de lui payer une redevance annuelle ; mais Louis ne fut point en état de faire valoir ses prétentions sur ces îles.

Innocent VI. Urbain V. Grégoire XI. Urbain VI. Grand Schisme d'Occident.

I. Petri âmelii itinerarium Gregorii XI, in Muratori SS. rer Ital. t. m. p. II, 690. ThomvE de Acerno de crealione Urbani VI et creationeDn. Gebennensis in Antipapara.Ibid. p. 715. Theodorici a Niem {secrétaire du pape, qui mourut en 1417), libri IV de Schismate. Argentorati, 1609. Acta varia de schismate Pontif. Avenion., in Marlene thesaur. anecdotor. II, 1073-1753. Colucii Pierii Salutati {secrétaire des papes Urbain V et Grégoire XI, ensuite chancelier de jp/orpnce ) epistolae, ed, Rigacius. Florent. 1742.

II. Pierre du Ply, histoire générale du schisme des Papes. Paris, 1685. — Louis Maimbourg, histoire du grand Schisme d'Occident. Paris, 1679. 2. vol.

De même que les cardinaux d'Avignon avaient élu, après un Jean XXII, un Benoit XII , qui répara au moins en partie les défauts elles abus de son prédécesseur, ainsi, après Clément VI, qui , en enrichissant , en élevant ses parents à de hautes fonctions et en trafiquant des dignités ecclésiastiques , avait dépassé toute mesure , on élut le zélé et loyal Etienne Aubert, cardinalévêque d'Ostie et natif du diocèse de Limoges. Il avait élé antérieurement professeur en droit à Toulouse , ensuite évoque de Noyon et en dernier lieu de Clermont et il prit le nom d'Innocent VI. Il abolit aussitôt les réserves, les expectatives et les commendes que son prédécesseur avait multipliées à l'excès; il chassa de sa cour et renvoya dans leurs diocèses les prélats étrangers et les parasites ecclésiastiques; il défendit aux cardinaux d'avoir des dignités dans les chapitres sans une autorisation particulière; il borna les dépenses de sa cour et le luxe des cardinaux ; il renvoya les filles de joie que les employés du pape avaient tolérées jusqu'alors à Avignon, moyennant un certain tribut qu'elles payaient, et qui avaient donné à cette ville la réputation d'un lieu de prostitution. Les car-

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dinaux, réunis en conclave, avaient essayé de limiter l'autorité du pape à leur avantage et de mettre le pape futur tout à fait dans la dépendante de leur corporation dans les afliiires les plus importantes. Ils avaient notamment rédi<;é une série d'articles que chacun d'eux devait jurer d'observer et que le nouveau pape devait confirmer le jour de son élection. Par ces articles on cherchait à imposer au pape l'obligation de ne pas porter désormais le nombre des cardinaux au-delà de vingt, de ne pas déposer, emprisonner ou nommer les cardinaux , de ne conférer les hautes fonctions de la curie romaine et de l'État de l'Église, ainsi que les dîmes ecclésiastiques ou les subsides , que du consentement des deux tiers du sacré collège. En outre , ils devaient avoir à leur disposition la moitié des revenus de l'Église romaine. Innocent qui, comme cardinal, n'avait signé ces articles que sous la réserve qu'ils ne seraient point contraires aux lois canoniques, et qui, depuis lors, y avait démêlé une tendance pernicieuse et ambitieuse, à savoir celle d'ériger le collège des cardinaux en une corporation indépendante et absolument autonome et en une puissance aristocratique , les déclara invalides d'après l'avis de plusieurs théologiens et jurisconsultes.

L'État de l'Église, partagé en plusieurs états gouvernés par des tyrans, était sur le point d'être à jamais perdu pour le pape, lorsqu'Innocent y envoya , en 1353 , le cardinal Egidius Albornoz avec une petite armée de troupes mercenaires. Celuici réussit à rétablir en peu de temps l'autorité pontificale dans la majeure partie du pays., Nicolo di Rienzo faisait partie de sa suite. A l'époque où Rome se trouvait à deux doigts de sa perte par l'anarchie et les interminables guerres que se faisaient les familles nobles dégénérées, telles que celles des Colonna, des Orsini, de Savelli, dont les mercenaires pillaient et assassinaient les pèlerins même dans les rues, cet homme , en qualité de tribun du peuple , et de concert avec Ramondo, évêque d'Orviéto et vicaire apostolique, s'était mis , en 1347 , à la tète du peuple, et , quoiqu'il eût juré au pape en

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qualité de souyerain légitime une obéissance illimitée , il avait remis en vigueur, à sa manière , la constitution de l'ancienne république romaine , après avoir humilié ou chassé la noblesse et après avoir rétabli le bon ordre. Mais bientôt l'amour du faste et la vanité lui avaient fait commettre plusieurs fautes ; il avait même sommé publiquement le pape Clément de revenir à Rome ; il avait cité les rois d'Allemagne, Louis et Charles, à comparaître devant le tribunal du peuple romain. Bertrand de Deux, légat apostolique, l'avait excommunié, et dès le mois de décembre de l'an 1347 , il avait été contraint de prendre la fuite. Ayant été absous de l'excommunication, il rentra bientôt dans Rome ou le pape le nomma sénateur quelque temps après. Comme autrefois, il gagna bientôt la confiance du peuple , mais ce ne fut pas pour longtemps , car il ne tarda pas à se rendre odieux et méprisable par ses actes tyranniques et par ses dérèglements, et en l'an 1354 , il perdit la vie dans une émeute. Le légat nomma ensuite un nouveau sénateur, et rétablit la tranquillité dans Rome. Cependant Charles IV se rendit en Italie sur la fin de l'an 1354. Il n'y conduisit pas, comme son aïeul, une armée considérable; il n'avait qu'une faible suite toute pacifique, qui cependant s'augmenta au point qu'elle eut l'air d'une armée. Il se fit prêter foi et hommage par les républiques et dynastes d'Italie , et , après avoir juré de n'exercer aucun pouvoir à Rome sans le consentement du pape et de n'y rester que fort peu de temps , il y fut couronné empereur par les cardinaux Bertrandi et Albornoz. Il fut le premier empereur romain légitime depuis Frédéric II ; mais il trompa l'attente de ceux qui (comme Pétrarque) avaient espéré qu'il rétablirait en Italie l'autorité impériale, et partant la paix et le bon ordre. Il retourna bientôt en Allemagne , s'occupant plutôt du soin d'augmenter la puissance de sa famille.

Après la mort d'Innocent VI , dont l'unique faiblesse était le népotisme, Grimoard, du diocèse de Mende, abbé du monastère de Saint-Victor à Marseille, qui , à cette époque, demeurait en Italie, fut élu pape quoiqu'il ne fût pas cardinal. Il prit le

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nom d" Urbain Vol luaiiifesla aussitôt rinloiilion de transférer de nouveau le Siège apostolique en Italie, et la première demande que lui adressa Jean , roi de France , tendant à lui abandonner la nomination des quatre premiers cardinaux , ne put que l'affermir dans celte résolution. Les bandes de brigands et de mercenaires qui alors mettaient toute la France h feu et à sang cl qui, se présentant devant la ville d'Avignon, lui arrachèrent une forte somme d'argent, durent le dégoûter de son séjour en Provence. L'empereur Charles IV alla lui-même en 1365 à Avignon et promit de dompter le furieux BernaboYisconti, tyran de Milan , qui assiégeait Jîologne et qui envahissait les terres de l'Église. C'était en vain qu'Urbain avait eu recours jusqu'alors aux moyens extrêmes que lui fournissaient les censures ecclésiastiques contre un homme qui se vantait d'être seul empereur, pape et Dieu dans son pays. Dans l'entre-lemps , il reçut en 1366 de Pétrarque une lettre éloquente , mais sévère , dans laquelle ce poëte célèbre mit tout en œuvre pour l'engager à revenir le plus promptement possible en Italie, et lui demanda enfln s'il préférait de ressusciter un jour au milieu des j)écheurs d'Avignon plutôt qu'au milieu des apôtres et des martyrs de Rome. En revanche, Nicolas Orême, docteur de l'université de Paris, vint à Avignon en qualité d'ambassadeur du roi Charles V , et dans un discours qu'il adressa au pape , il lui fit sentir la supériorité de la France qui avait toujours été favorable aux papes et qui , par l'étal florissant de ses écoles et parla culture des sciences et des lettres, l'emportait sur tous les autres pays. Cependant Urbain mit son projeta exécution en 1367; il s'embarqua à Marseille au mois de mai avec les cardinaux qui étaient en proie aux afflictions, et qui lui adressaient des reproches amers, parce (ju'ils s'imaginaient qu'on les envoyait en exil. Il se rendit d'abord à Yiterbe, et de là à Rome, où il fut reçu avec des transports de joie par le peuple qui était fatigué de la longue anarchie qui y avait régné. L année suivante, l'empereur Charles passa aussi les Alpes, et aprè.s avoir engagé Bernabo Visconti à faire sa paix, il eut une en-

trevue avec le pape à Viterbe , se hâ(a d'arriver le premier à Rome , reçut le pape à pied aux portes de la ville et y fit ensuite imposer la couronne impériale à son épouse.

Après le départ de l'empereur, qui n'avait pour ainsi dire fait qu'amasser des amendes , des contributions et des présents en Italie, Urbain se trouva dans une situation critique. De Joutes parts, la terre chancelait sous lui; dans le nord il était menacé par le redoutable Bernabo; dans le voisinage de Rome, la ville de Pérouse arbora l'étendard de la révolte. 11 est vrai que Louis, roi de Hongrie , s'offrit à entrer en Italie à la tête de dix mille Hongrois; mais le pape ne voulut point abandonner le pays à ces hordes. En outre, en nommant, en 1368. à Montefiascone , de nouveaux cardinaux, parmi lesquels il n'y avait qu'un Italien, un Anglais et six Français, il n'avait fait (jiï'augmenter l'influence de ces derniers dans le sacré collège. !)e cette sorte, il arriva que , malgré les supplications des Romains, malgré les représentations du pieux frère mineur Pedro, prince d'Aragon, et de sainte Brigitte qui lui prédit la mort comme une suite nécessaire de son arrivée en France , il retourna en Provence en l'an 1370. Il allégua pour motif de cette démarche la nécessité dans laquelle il se trouvait d'interposer sa médiation entre la France et l'Angleterre qui étaient sur le point de renouveler la guerre , mais les importunités des cardinaux et sa prédilection pour sa patrie, jointes aux inquiétudes que lui causait l'état alarmant de l'Italie , y auront probablement contribué davantage. Urbain mourut déjà deux mois après avoir abordé à Marseille , au mois de décembre de l'an 1370 — avec la réputation bien méritée d'un saint; car c'était un homme pieux , doux et humble qui , quoiqu'élevé sur le siège pontifical , pratiquait encore les mêmes austérités que les simples moines et qui ne déposa jamais l'habit religieux. Il protégeait en outre les sciences et entretenait mille étudiants en diverses universités. Plusieurs rois et plusieurs princes demandèrent sa canonisation : elle n'eut pas lieu, à ce qu'il paraît, parce que le bouleversement causé par le schisme, y mit obstacle.

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Aprùs la mort d'Urbain , le jeune cardinal Pierre Roger, neveu du pape Clément VI et fils de Guillaume comte de Beautort, lui élu pape sous le nom de Grégoire XI. Il s'entoura également de pas moins de dix-huit nouveaux cardinaux français, et de cette façon il prépara le funeste schisme qui éclata après sa mort. Cependant la défection générale des villes de l'État de l'Église que les Florentins avaient provoquée en l'an 1375 , le forcèrent de songer sérieusement à entreprendre un voyage en Italie , et les prières et les exhortations des saints personnages les plus influents de cette époque , entre autres de Catherine de Sienne, religieuse du tiers-ordre de saint Dominique, hâtèrent l'exécution de ce projet. Elle s'était rendue à A\iguon dans le double but d'engager le pape à retourner à Rome et à faire sa paix avec les Florentins, contre lesquels Grégoire avait pris les mêmes mesures que Clément V avait prises autrefois contre ies Vénitiens. Le pape la chargea du soin de conclure cette paix , mais elle s'aperçut bientôt que les Florentins l'avaient bercée de vaines promesses. Cependant les cardinaux aussi bien que le roi de France qui, pour cette raison, envoya son frère, le duc d'Anjou, à Avignon, cherchèrent en vain à retenir le pape en lui faisant les représentations les plus énergiques. Six cardinaux restèrent à Avignon ; Grégoire se rendit avec les autres à Rome au mois de janvier de l'an 1377 ; mais il trouva l'État de l'Église en proie à une anarchie épouvantable ; à Rome même où on le reçut à bras ouverts, on ne songeait point à se soumettre sérieusement. Toutefois la ville de Bologne rentra dans le devoir, et sainte Catherine ([ui, par ordre de Grégoire, s'était rendue à Florence pour rétablir la paix dans ce foyer de discorde, parvint, non sans s'exposer aux plus grands dangers, à appaiser la fureur du peuple, et à entamer des négociations pour lesquelles le pape lui adressa ses pleins pouvoirs. La mort de Grégoire, arrivée au mois de mars de l'an 1378, interrompit à la vériti ces négociations, toutefois la paix se conclut sous le pontificat d'Url)ain VI. Déjà Grégoire avait résolu de retourner en France,

lorsque les sjmptômes de la mort lui firent publier une bulle par laquelle il ordonnait aux cardinaux de procéder incessamment à l'élection d'un nouveau pontife, sans attendre l'arrivée de leurs collègues absents et simplement à la pluralité des voix, dans l'endroit qu'ils jugeront le plus convenable et même sans se réunir en conclave.

11 y avait alors à Rome seize cardinaux dont quatre seulement étaient Italiens , un Espagnol nommé Pedro de Luna , et les onze autres Français. Mais ces derniers n'étaient pas d'accord, car les Limousins qui, depuis trente-six ans , étaient sans interruption en possession du pontificat et qui espéraient de s'y maintenir encore, avaient éveillé la jalousie et l'aversion des autres Français. Les Romains qui déjà précédemment avaient fait mine d'établir un pape romain et qui, à cet effet, avaient jeté les yeux sur leur concitoyen , l'abbé de Monte Cassino, chargèrent leur sénateur et les chefs des douze quartiers de supplier les cardinaux de donner, en élisant un Romain de naissance ou du moins un Italien, un chef à l'Eglise qui, en fixant sa résidence en Italie, pût y rétablir la paix et mettre un terme aux nombreux abus et à l'anarchie qui , pendant la longue absence des papes , avaient failli de causer la ruine du patrimoine de saint Pierre. Les cardinaux leur répondirent que cette affaire ne pouvait se traiter que dans le conclave et que l'élection du nouveau pontife serait conforme au vœu général de la chrétienté et au bien-être de l'Église. Pendant que les cardinaux étaient réunis en conclave, le peuple fit éclater ses plaintes en disant qu'il lui fallait pour pape un Romain, et non un Italien, et il ne manqua pas de faire des menaces devant le palais. Cependant les cardinaux élurent tout d'une voix Bartholomée Prignani , archevêque de Bari , soit parce que craignant une émeute dans le peuple, ils n'osaient point élire un Français, soit parce que les deux partis français préféraient de voter en faveur d'un Italien , afin d'empêcher un de leurs adversaires d'être élevé sur le Siège pontifical. Le nouveau pape était né à Naples d'un père Pisan; ses vertus lui

M\ HISTOIRE DE L'ÉGLISK.

avaient gagné l'estimo gonéralo, ot il rlail tn-s-hien connu des < .»rdinau\ , puisqu'il avait éti' employé pendant quatorze ans à l;( curie et qu'en dernier lieu il avait rempli les fonctions de > ire-chancelier romain. Après l'élection , il y eut à Home une .s«ène épouvantable. Plusieurs cardinaux, redoutant la vengeance du peuple qui avait été trompé dans son attente, avaient fait répandre le bruit que le vieux cardinal Tebaldeschi, ro- UKiin de naissance, avait été élu, et en conséquence on l'entraîna et on l'intronisa dans l'église de Saint-Pierre; tandis que d'autres qui avaient entendu parler de l'élection d'un pape de Bari, croyant que c'était un odieux Français de Limoges, nommé Jean de Bar, excitèrent une telle révolte que quelques cardinaux se sauvèrent dans le château Saint- Ange, et que d'autres abandonnèrent la ville.

Cependant l'ordre se rétablit bientôt; le sacre et l'intronisation à' Urbain VI — c'est ainsi que se nommait le nouveau pape — se passèrent tranquillement en présence des cardinaux; tout le monde lui prêta foi et hommage, et personne ne songea à attaquer la validité de son élection. Les seize cardinaux qui s'étaient réunis à Rome, mandèrent le 19a\Til, onze jours après l'élection , à leurs collègues qui étaient restés à Avignon, tout ce qui s'était passé, en leur donnant l'assurance que dans cette élection on avait été parfaitement libre et d'accord. Ils adressèrent de semblables lettres à leurs amis et à tous les princes de l'Europe. Il est vrai que, dans la suite, ils prétendirent qu'Urbain les avait forcés à faire tout cela , mais toute leur conduite prouve le contraire; car les lettres qu'ils écrivirent chacun en particulier à cette époque, étaient d'accord avec celles qu'ils rédigèrent en commun, parce qu'autrement leurs collègues d'Avignon n'auraient point reconnu Urbain VI. Ceux qui avaient abandonné Rome, y étaient aussi retournés de leur propre mouvement et avaient prêté le serment de fidélité au pape. Le cardinal d'Amiens, principal auteur du sctisme qui éclata dans la suite, et qui lors de l'élection d'Urbain VI, se trouvait à Pise , s'était également rendu à Rome pour prêter

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la foi et l'hommage au pape. Enfin, pendant trois mois, ils avaient dirigé de concert avec Urbain les affaires de l'Église; ils l'avaient aidé dans ses saintes fonctions et lui avaient denjandé des faveurs et des indulgences pour eux-mêmes et pour d'autres.

Si Urbain avait suivi le conseil de sainte Catherine de Sienne (jui , dès le commencement, lui adressa huit lettres et qui plus lard se rendit à son invitation à Rome, et s'il avait nommé aussitôt un certain nombre de cardinaux vertueux qui par leur énergie eussent inspiré du respect et de la crainte aux autres, on aurait probablement évité le funeste schisme. Mais comme [sape , il montrait un zèle rude et impétueux sans aucune circonspection, une volonté inflexible et une excessive rigueur avec une extrême faiblesse envers ses courtisans et ses parents, et comme avec son caractère violent il ne ménageait personne, il devait nécessairement se faire une foule d'ennemis. Il reprocha , dans les termes les plus formels, aux évêques de Rome de négliger de résider à Rome, et aux cardinaux d'amasser des richesses et de mener une vie dissolue. Insensiblement les cardinaux français , irrités de ce qu'il refusait de les accompagner à Avignon, cherchèrent à l'abandonner. Avec sa permission, ils se rendirent à Anagni; toutefois ils y continuèrent à le regarder comme pape légitime et à lui demander différentes faveurs. Ils attendaient que, conformément au projet qu'il avait formé, il vint les y rejoindre bientôt. Sous prétexte que la première élection n'avait pas été tout à fait libre et qu'il était nécessaire d'avoir recours à une autre pour écarter tout soupçon à cet égard , ils voulaient lui proposer de se faire élire de nouveau et en élire un autre à sa place ou du moins se débarrasser de lui d'une manière ou d'autre. Mais Urbain, instruit de ce qui se tramait, n'alla point à Anagni, mais à Tivoli, et dès lors le schisme fut manifeste. Il menaça d'excommunier et de déposer quelques cardinaux qui montraient déjà des intentions hostiles ou qui refusaient de lui obéir, et vainement il pria Otton de Brunswick , époux de Jeanne , reine de Naples , de tâcher de

les réconcilier avec lui. Une troupe de partisans gascons et bretons , que les cardinaux avaient fait venir à Anagni pour leur servir de garde, repoussa, en route, avec une grande perte, une jwignée de Romains qui étaient allés à leur rencontre, et le peuple romain en tira une vengeance éclatante en mettant à mort les nombreux Français qui se trouvaient à Rome et en emprisonnant jusqu'à des évoques. Dès lors les cardinaux d'Anagni attirèrent aussi dans leur parti leurs trois collègues italiens en donnant adroitement à chacun d'eux l'espoir d'être élevé sur le Siège pontifical. Le vieux Tebaldeschi resta seul lidèle à Urbain , et au mois d'août , immédiatement avant sa mort, il déclara encore , en présence de témoins, qu'Urbain avait été librement et légitimement élu pape. Les autres tachèrent ensuite à obtenir des avis favorables de la part de quelques jurisconsultes célèbres; mais le fameux Baldo de Pérouse et Giovanni da Legnano de Bologne prouvèrent à l'évidence, dans leurs répliques, que l'élection d'Urbain était légitime et que, quand même elle eût été douteuse , les cardinaux n'avaient pas le droit de l'annuler, mais qu'il fallait à cet effet convoquer un concile général. Urbain leur proposa lui-même ce dernier moyen, et Charles, roi de France, à qui les cardinaux s'étaient adressés pour implorer son assistance, et qui avait consulté à cet égard les hommes les plus instruits de son royaume, obtint également de la plupart d'entre eux pour réponse que ce différend ne pouvait être terminé que par un concile œcuménique. Mais les cardinaux d'Anagni qui étaient sur le point de rompre l'unité de l'Église, refusèrent de se rendre à ces raisons. Le 2 août, ils annulèrent l'élection d'Urbain, sous prétexte qu'elle avait été extorquée aux cardinaux; toutefois l'acte qui avait été rédigé à cet effet renferme l'aveu tacite qu'on n'avait pas eu recours à la violence et qu'on n'avait attaqué aucun cardinal. On n'y parle que de prières et de représentations , des cris qu'on poussait dans les rues et de la crainte des cardinaux d'être la victime de la fureur du peuple. Ils adressèrent à Urbain une dépêche officielle dans laquelle ils

disaient qu'ils ne lavaient élu que dans la supposition qu'il refuserait son consentement à un acte aussi irrégulier; qu'il devait dès lors déposer les marques du pontificat et réparer par une pénitence publique le scandale qu'il avait donné, que, dans le cas contraire , il serait frappé d'analhème comme apostat et comme destructeur du christianisme. Dans d'autres lettres , ils défendirent à tous les fidèles d'obéir à l'usurpateur du Siège apostolique vacant , et cherchèrent à gagner les rois et les princes, et surtout Louis, duc d'Anjou, qui devint aussi un des principaux fauteurs du schisme. Les six cardinaux d'Avignon se joignirent aussi à eux. Ensuite, les seize cardinaux élurent, à Fondi où ils étaient en sûreté sous la protection du comte Gaétani et de Jeanne, reine de Naples, le cardinal Robert de Genève, qui était le parent ou l'ami de la plupart des princes de l'Europe , mais qui s'était particulièrement fait haïr en Italie par la cruauté avec laquelle il avait ordonné, en qualité de légat apostolique, le massacre des habitants de Cesène. Les trois cardinaux italiens s'aperçurent trop tard qu'ils avaient été trompés; il est vrai qu'ils abandonnèrent les Français et leur pape , mais la honte ou la crainte les empêcha de retourner auprès d'Urbain , et , comme terme moyen, ils proposèrent la convocation d'un concile.

En nommant vingt-neuf cardinaux dont la plupart étaient Italiens et qui tous acceptèrent leur nomination à l'exception de trois, Urbain se créa un sacré collège. Ensuite il prononça l'excommunication et l'anathème contre les cardinaux rebelles et les évêques qui s'étaient ligués avec eux. Sur ces entrefaites, une assemblée de prélats et d'hommes d'état français, que Charles V avait convoquée à Vincennes , se prononça en faveur de Clément VII , comme on appelait l'antipape. Dans le principe ce n'était que la majeure partie de la France , la reine de Naples et le duc de Savoie , cousin de l'antipape , qui s'étaient déclarés pour lui ; tous les autres pays restèrent attachés à Urbain ou gardèrent la neutralité. L'Allemagne se déclara pour Urbain. Charles IV exhorta par lettres plusieurs princes, surtout

348 HISTOIRE DE l'ÉGLISK.

In reine de Naples, à rester fidèles au pape lesjitimonient élu , attendu que la préférence qu'on accorderait à son adversaire, ontratnerait l'avilissement du Siège apostolique et la ruine de l'obéissance chrétienne. L'empereur étant au lit de mort , recommanda la même chose à son fils Wenceslas , et Urbain avant confirmé l'élcctioli de celui-ci comme roi des Romains, ce prince conclut, à la diète qui se tint à Nuremberg en 1379 , une union avec les étals de l'Empire , dans le but de reconnaître et de proléger le pape Urbain. Les évéques promirent de n'admettre dans leurs chapitres que des partisans d'Urbain, cl la paix publique conclue à Francfort renfermait aussi la condition que tous ceux qui y accédaient n'auraient aucune relation avec l'antipape. Cependant quelques princes et prélats, entre autres l'évéque de Spire, l'administrateur de l'archevêché de MayencC , les ducs d'Autriche et de Brabant , les comtes de Nassau, de Clèves et de la Mark, la ville de Metz, prirent le parti de Clément YIL La cour d'Angleterre s'intéressa vivement pour Urbain. En Espagne, le frère mineur Pedro, oncle du roi d'Aragon, était dévoué au pape Urbain, mais le cardinal de Luna travaillait en faveur de l'antipape , et l'exemple de la France entraîna insensiblement dans le schisme la Castille, l'Aragon , la Navarre , l'Ecosse et la Lorraine. Le roi Charles V qui d'ailleurs avait de si bonnes intentions, s'était entièrement laissé circonvenir et égarer par les cardinaux qui faisaient mrme garder les rues, afin qu'aucune lettre, qu'aucun messager d'Urbain, ne pût arriver jusqu'au roi, et d'après ses ordres , l'université de Paris qui aurait préféré rester neutre , fut obligée, après une longue tergiversation, à accéder à l'obédience de Clément YIl , malgré la résistance de la nation Picarde et de la nation Anglaise.

Ainsi l'abcès qui s'était formé dans le corps de l'Eglise depuis la déplorable translation du Siège pontifical à Avignon, était enfin venu à crever. L'ambition et l'orgueil des hommes à qui les derniers papes, dans leur aveuglement, avaient confié le sort de l'Église, se montraient dans une fticheuse nudité que

tout l'art dos sophistes pouvait à peine voiler. Le mal avait pris naissance en France , et la France devint aussi le principal , e( dans le fond , l'unique appui du schisme , car les autres états n'y furent entraînés que par suite de leurs relations avec la France. Mais l'église de France dut aussi sentir tout le poids du joug que, dans un moment d'égarement, elle sélait imposé. Les sièges épiscopaux et les prébendes devinrent la proie d'un fantôme de pape et de ses trente-six cardinaux dont les besoins étaient nombreux et dont les revenus étaient pour ainsi dire bornés ti la France seule. Il était lui-même l'esclave de la cour de France; il devait supporter tous les affronts qu'il plaisait aux courtisans de lui faire et se procurer leur protection aux dépens des églises de France qui, de cette façon, étaient tout à la fois en proie aux exactions de la cour d'Avignon et do celle de Paris '.

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