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CHAPITRE II

HISTOIHK DKS IIKRÉSIKS, DES CONTESTATIONS ET DES SCHISMES Al SUJET DE NOS DOGMES SACRÉS.

Les Pauliciens.

PiiOTics adv. Paulianistass.rccentiorcs Manichaeos libri IV, in WoUii Anecdotis Crrcc. t. I. Petri Siclli (vers l'ati 870) historia .Maiiichœorum, cd. MatlJi. Rader. Ingolst. 160i. Johanms Ozmensis Armcniurum Calholici (vers l'an 718) Oratio contra Paulicianos, in cj. 0pp. éd. Aucher. Vcnct. 1834. — Formula abjurationis Athinganorum, in Bandini Anecdotis Grœc. t. II. Florent. 17C3.

Il se manifeste dans toute l'histoire de l'Eglise, jusque \ers la lin du moyen âge , une succession non interrompue de doctrines et de sectes gnostique-manichéennes. Outre les Manichéens , les 3Iarcionites , dont Théodoret trouva encore un grand nombre dans son diocèse, paraissent avoir existé longtemps, surtout en Syrie. Celte secte avait très-probablement donné lieu aux Pauliciens , qui ne prirent sans doute pas ce nom des fondateurs ou des prein iers chefs de la secte — peut-étr<' les (bîux frères Paul et Jean, fils de Callinicjue, fenmie (jui professait le Manichéisme — mais plutôt de l'apôtre saint Paul, dont ils crurent devoir suivre les dogmes opposés à ceux des

autres Apôtres et surtout de saint Pierre, et des disciples duquel ils empruntèrent les noms de leurs chefs, de même qu'ils donnèrent aussi à leurs communautés les noms des églises que saint Paul avait autrefois fondées ou administrées. Le fondateur de cette secte fut un syrien gnostique (probablement Marcionite) nommé Constantin (Sylvain) qui , entre les années G57 et 684, réussit à répandre ses principes au loin, de Cibos^a en Arménie , où il demeurait. L'empereur envoya un certain Simeon qui le fit arrêter et lapider par ses propres disciples ; mais bientôt Simeon se réunit lui-même à la secte et en devint le chef sous le nom de Titus. Des dissensions intérieures furent cause que l'empereur Justinien II apprit, en 690, que cette secte existait toujours et qu'il ordonna de brûler tous ceux qui persistaient à y rester attachés. Ce sort fut réservé à Simeon et à plusieurs autres. L'Arménien Paul, qui s'était sauvé de là avec ses deux fils Gegnèse et Théodore , fut placé à la tête de la secte à Episparis , dans la Phanarée , province de l'Arménie. Après sa mort , des dissensions qui éclatèrent entre ses fils divisèrent les sectaires. L'un des deux, Gegnèse, prétendait qu'en vertu des facultés intellectuelles qu'il avait reçues de son père , il devait être le chef de la secte , et l'autre disait avoir reçu ces facultés immédiatement de Dieu. En 717, Gegnèse, en faisant, à Constantinople, passer sa doctrine pour orthodoxe au moyen d'expressions équivoques , obtint même un passeport de l'empereur, et fixa dès lors son domicile à Mananalis , bourg appartenant au califat. Après sa mort, son fils Zacharie et son pupille Joseph partagèrent de nouveau la secte en deux factions violentes. Les partisans du premier tombèrent en grande partie sous le glaive des Sarrasins; mais Joseph propagea sa doctrine depuis Antioche en Pisidie jusque dans l'Asie mineure. Il eut pour successeur, en 770 , Baanès , surnommé le Salaud (o p'j-.oi.poç,], à cause de ses honteux excès. A cette époque la secte était sur le point de se perdre par la dissolution des mœurs, ou de faire moins de prosélytes, lorsque Sergius, doué de grands talents et d'une activité infatigable, donna un nou-

vel essor au parli dos Pauiiciens dont il était le chef, tandis «|ue !os autres rostèronl attachés au parti de Baaiiis. Le nom de Tychicjuc ([uil se donna , devait, dans le sens de la niétenips}eose, le représenter réellement comme un autre disciple de saint Paul. Il se faisait révérer comme le paraclet par ses aflidés; il s'appelait lui-même le llam])eau de la vérité, le bon pasteur et le conducteur du corps de Nôtre-Seigneur qui resterait toujours attaché à sa communauté juscjuà la lin du monde; il se vantait aussi d'avoir parcouru le monde de l'est à l'ouest et du nord au sud pour annoncer l'Evangile aux hommes. Pendant sa longue administration , les destinées extérieures des Pauiiciens, qui comj)taient même à Constantinople un grand nombre de partisans, changèrent considérablement. L'empereur Nicéphore les protégea vers l'an 810; Michel 1, ayatit mis en délibération de quelle manière il en agirait à leur égard , trouva les avis partagés; les uns pensaient qu'il fallait bannir la peine de mort des affaires ecclésiastiques ; les autres, parmi lesquels se trouvait le patriarche , pensaient que c'étaient des sectaires dangereux qui empoisonnaient des provinces entières par leur doctrine hétérodoxe et qu'au besoin il fallait les exterminer par le glaive. L'empereur Michel se contenta d'en faire exécuter quelques-uns des plus audacieux. Son successeur Léon envoya deux juges d'instruction avec plein pouvoir de faire mettre à mort les récalcitrants; mais ils furent massacrés l'un et l'autre par les Pauiiciens, qui dès lors liront, de l'Arménie qui appartenait aux Sarrasins, de fré- (juentes irruptions dans les provinces de l'Empire romain et emmenèrent avec eux une multitude de prisonniers malgré les représentations de Sergius. Sergius ayant été massacré en <S35, ses aflidés se chargèrent de diriger (comme Twr/'j'/^uc!) les nombreux partisans que la secte comptait aussi dans l'Asie mineure. Mais bientôt, sous Theodora, on prit à Constantinople le parti de les convertir ou de les exterminer; on dit (ju'en cette occasion cent mille personnes furent pendues , décapitées ou noyées. Un des sectaires, nommé Carbéas, se ré-

Tugia avec 5000 Pauliciens sur le territoire du Califat. A îabri de toute attaque dans leurs forteresses d'Argeum, de Téfrique et d'Amare , ils devinrent le fléau des provinces de l'Asie mineure, accordèrent un asile à tous les criminels cS fortifièrent leui" parti par la réunion des Baanites avec les Sergiotes. Après une lutte que l'impuissance des empereurs de Constantinople fît traîner en longueur, ils furent enfin battus en 873 par l'empereur Basile , et dès lors leur puissance kii anéantie. L'empereur Jean Zimiscès transplanta, en 9G9, le reste de la secte dans les environs de Philippopolis en Thrac<' ; Constantin Copronyme avait déjà fait la même chose deux cents ans auparavant; Alexis Comnène y disputa encore contre eux en 1084, et prétendit en avoir converti un grand nombre. Conformément au dualisme, les Pauliciens reconnaissaient un Dieu, principe du bien, maître du ciel et créateur du monde invisible, qu'ils prétendaient adorer seuls, et un Dieu, principe du mal, le démiurge, issu du feu et des ténèbres,' créateur de ce monde et du corps humain, enseigné par l'ancien Testament et adoré par les Catholiques. D'après leur doctrine, l'àme , unie ou consubstantielle au Dieu suprême , se trouve , comme dans une captivité impure, dans un corps qui lui est étranger et qui est le siège de tout mauvais désir. Ils regardaient la chute du premier homme comme un bienfait, probablement parce qu'ils y voyaient la résistance du premier homme à la loi du démiurge, occasionnée par une révélation de l'Être supreme. Le Sauveur qui, aux yeux des Pauliciens, n'avait sans doute d'autre mission que de travailler à purifier les âmes enchaînées et souillées par la matière , descendit du ciel , d'un Dieu, principe du bien, avec un corps céleste, et passa par 3Lirie (qui ne resta en aucune façon toujours Vierge , et qui peut à peine être comptée parmi les personnes vertueuses, biers loin d'être parmi les Saints) , comme par une espèce de canal. Ils ne considéraient pas la passion de Notre-Seigneur comme une chose réelle, et ne lui attribuaient aucune vertu. Ils pensaient que la croix ne se rapportait à lui que pour autant qu ii

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il8 HISTOIRE DE L ÉGLISE.

ii\nil ('toiulu SOS mains oi\ fornic de croix, soil en [triant, soil vu bénissant, et que c'était une abomination que d'avoir de la vénération pour ce signe de nialédiction ; cependant ils en faisaient souvent un usage superstitieux dans leurs maladies. Regardant la matière connue le siège du mal, ils rejetaient les sacrements, même le liaptéme et l'iùicharislie. Ils prétendaient que Jésus-Christ n'avait pas voulu être baptisé avec de l'eau, mais qu'il s'était appelé plutôt lui-même l'eau vivante et que dans la sainte cène il n'avait pas oflèrt à ses disciples le pain et le vin en réalité, mais qu'en leur adressant la parole, il avait employé ces mots dans un sens allégorique. Ils condamnaient naturellement aussi toute la constitution de l'Eglise , le sacerdoce et toutes les cérémonies extérieures du culte. La plupart rejetaient aussi, outre l'anciim Testament, les Actes des Apôtres et les Epîtres catlioli([ues. Ils avaient particulièrement en horreur l'apôtre saint Pierre qu'ils qualifiaient de voleur, de brigand et d'interpolaieur de la parole de Dieu. Ils se regirdaienl connue les seuls chrétiens, les seuls catholiques romains. Le lieu de leurs assemblées ne devait pas porter le nom d'église, mais simplement de couche [-po'jvj •/■/{). Ils respectaient les fondateurs et les premiers chefs de leur secte comme des apôtres et comme des prophètes ; ils regardaient les lettres de Sergius comme inspirées. Selon les circonstances, ils se permettaient de déligurer et de nier leur croyance, de l'envelopper dans des phrases ambiguës, et de prendre part même aux cérémonies et aux sacremcmts de l'Église catholique. Les auteurs grecs et arméniens, tout à fait indépendants les uns des autres, s'accordent à dire que, dans leurs réunions nocturnes, ils se livraient, coninn; h's anciennes s(Htes gnosti([ues, à des excès abominables, et (|u'ils y célébraient une Eucharistie criminelle; il s'agit seulement de savoir si ce reproche regarde toute la secte ou sculemenl (juelques fractions. On dit que Sergius mit hn à cette abomination, ou qu'il chercha à la couvrir d'un voile. Vers l'an 840, il se forma en Arménie un(^ nouvelle secte qui avait quelque rapport avec celle des Pauliciens et qui eut

pour fondateur un certain Semljat. Ce fut la secte de Thondraeites, qui reçut son nom de la petite ville de Thondrac et qui , avec un anlinoinisme manifeste , rejetait les sacrements , même l'iminortalité de l'âme et la divine Providence. Malgré les mesures de rigueur qu'on prit contre elle, elle se maintint sous une succession de neuf chefs jusqu'au onzième siècle. On cite la secte des Athinganicns, comme ayant éîé répandue dans l'empire de Constantinople en môme temps que celle des Pauliciens. Il paraît qu'on les regardait alors comme les successeurs des Melchisédéciens ou ïhéodotiens, parce qu'ils enseignaient que Melchisédec était la grâce efficace de Dieu , qu'il était plus grand que Jésus-Christ et plutôt son dieu et son père. Ils observaient le sabbat, rejetaient le baptême, pratiquaient l'évocation des démons et l'astrologie, et avaient reçu leur nom de l'horreur que leur inspirait le contact avec tous ceux d'une autre croyance; car ils croyaient se souiller de cette manière et cherchaient à effacer ces souillures par des ablutions.

Hérésie des Iconoclastes dans l'Orient.

I. La chronique de Théophanc et l'Abrégé historique du patriarche Nicéphore [qui mourut en 828). Trois lettres du patriarche Germain dans les actes du second concile de Nicce, Harduin. t. IV. Les lettres chi pape Grégoire II, in Harduin. t. IV. Les actes du concile de 734, dans ceux du concile de Nicée. Johannis Damasceni orationes de iraaginibus, in opp. éd. Le Quien, I, 305. Acta Stephani in Analect. griec, Paris 1688. 4. p. 396. Vita Tarasii,in Actis SS. Fehr.IlI, 576. Vita S. Nicophori Patr. , in Actis SS. Mart. II, 704. Vita Nicetse ibid. April, I, 26L Vita Theophanis ibid. Mart. II, 218. Tueodori Studit^ epistol* et opera dognialica cum ej. vita, in opp. Sirmondi t. V, Paris, 1696. fol. — Nicolai Studitai vita, in Actis SS. Febr. I, 538. Les actes du concile de 842, dans Mansi t. XIV.

II. Maimbourg, histoire del'hérésie des Iconoclastes, Paris, 1679. 2 vol.

La suite des grands débats sur la sainte Trinité et sur le rapport entre les diverses natures en Jésus-Christ, avait mon-

iré que dans l'Orient aussi, le p('uj)lc prenait la part la plus acli\e à do paroillos questions sprculalives qui o\if;eaient les définitions les plus rifîoureuscs. Du moment donc que des objets matériels et visibles venaient à occasionner une lutte, ils devaient nécessairement avoir une influence extraordinairement grande sur la masse du peuple et produire un violent bouleversement dans les rapports entre Tl^glise et l'Etat. L'empereur Léon risaurien, soldat grossier et ignorant, avait déjà contraint les Juifs et les IMontanistes à se faire baptiser, au point que plusieurs d'entre ces derniers se brûlèrent de désespoir ; il adopta insensiblement la croyance des Juifs et des Mahometans , qui regardaient l'usage et le culte des images de Jésus-Christ et des Saints comme une grossière superstition , et résolut de s'ériger en réformateur de l'Eglise en extirpant cette superstition. Un nommé Béser, renégat Syrien, qui était rentré dans le giron de l'Église, et un certain Théophile, évéque de Nacolie en Phrygie, doivent avoir contribué à cotte résolution. Les représentations dos théologiens de la capitale et du patriarche Germain n'empochèrent point l'empereur de publier en 726 un édit qui défendait le culte des images comme une superstition païenne. Léon chercha à calmer le mécontentement général qui éclata à celle occasion, en déclarant qu'on ne détruirait point les imagos, mais qu'on ne ferait que les placer plus haut dans les églises, afin qu'on ne pût plus les profaner on les touchant. Cet édit, joint à l'irritation que produisit un impôt onéreux, occasionna en Italie une violente réaction, et sans la médiation du pape, aux représentations duquel Léon avait répondu en le menaçant de le déposer, on y aurait élu un nouvel enq)oreur, ou bien l'on se serait entièremont séparé de l'empire de Conslanlinoplo. L'opposition (|U(' Léon rencontra de toutes parts, l'exaspéra et lui fit prendre des mesures do plus en plus sévères et tyranniques. La plupart des peintres habitant les couvents, et les moines exerçant une grande influence sur l'opinion publique, la haine de l'empereur se tourna particulièrement contre celte classe do ci-

toyens. Il porta le dernier coup à la culture de l'esprit en supprimant les écoles d'enseignement supérieur qui, en Orient, étaient généralement attachées aux couvents. Après avoir étouffé la révolte que ses mesures contre le culte des images avaient fait éclater parmi les insulaires grecs , qui se présentèrent même devant Constantinople avec une flotte, il ordonna par un nouvel édit de l'an 728 d'arracher les images de toutes les églises. Dans le principe on devait y laisser les images de Notre-Seigneur et de la Sainte Yierge, et arracher seulement celles des Saints, mais bientôt la condamnation s'étendit aussi sur les premières. A la place de Germain que Léon chassa du siège patriarcal, il nomma Anastase Syncelle qui entra complaisamment dans toutes ses vues. Dans la capitale même la destruction d'un crucifix, exposé à la vénération du public, alluma une révolte qui ne fut pas étouffée sans effusion de sang. L'opinion de l'empereur et du parti des Iconoclastes (cr/.sv;- •Aa.nxa.i) qui se forma dès lors, se manifesta par une inscription qu'il fit placer sous la croix à l'endroit où s'était trouvée l'image de Jésus-Christ qu'on venait de briser. Cette inscription était ainsi conçue : L'empereur n'a pas pu supporter qu'une image muette et inanimée se montre comme Jésus-Christ sur une matière terrestre, souillée par des couleurs. C'est ainsi ([ue son animosité contre les images des Saints dégénéra bientôt en une haine aveugle et insensible contre les beaux-arts en général .

Le patriarche Germain , les papes Grégoire II et Grégoire III , ainsi que Jean Damascene , le plus grand théologien de son temps, réfutèrent les assertions de l'empereur et de ses courtisans et défendirent l'ancienne coutume de l'Église; le dernier surtout le fit avec le plus grand talent. Ils lui représentèrent que l'idée seule que depuis des siècles l'Eglise avait toléré et favorisé une superstition grossière et violé le premier commandement de Dieu, devait révolter toute âme chrétienne; qu'aucun chrétien ne s'avisait de regarder, à l'exemple des païens, la matière d'une image ni comme quelque chose

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(le divin ou qui fùl rempli ci anime par la divinilé, ni de l'adorer pour celle raison; ([ue les faibles desprit mêmes étaient en état de l'aire une distinction entre le culte des images absolu et la vénération relative qu'on devait au\ images à cause des ori<iinau\ , et que la défense qu'on avait autrefois faite aux Juifs de révérer les images ne p()u\ait point s"appli(|uer au Christianisme par cela seul que l'incarnation de Jésus-Christ avait j)ermis de le représenter sous une forme humaine.

Toutes les églises qui étaient à l'abri de la vengeance de l'empereur, n'eurent plus aucune communication avec les Iconoclastes, GrégoirellI assembla à Rome, en 732, un concile composé de qualre-vingt-lreize évéques, dans lequel on evcommunia tous les adversaires du culte des images. Léon chercha à étouffer toute résistance en Italie par la force des armes, mais sa flotte fut détruite par une tempête , et il dut se conl(Miter de contisquer les terres du patrimoine de l'église romaine en Calabre et en Sicile et de détacher les provinces Illyriennes du patriarcat de Rome. Constantin Copronyme (741-775) , fds de Léon, alla plus loin encore que son père. Tout au commencement de son règne, il fut contraint à disputer le trône à l'usurpateur Artabasde qui , pour gagner le j)cuple, se faisait passer pour le prolecteur du culte des images.

Après la victoire, il s'abandonna à tous les evcès d'une folle cruauté, et après avoir infligé au misérable Anastase, qui s'était déclaré en faveur des saintes images, un châtiment ignominieux, il le rétablit dans sa dignité, alin de le faire servir, en toutes circonstances, d'instrument à ses caprices. Après la mort d'Anastase, l'emjjereur convoqua à Constanliiiopb' en 75i un concile de 338 évéques qu'il chargea de prendre une décision relativement au culte des images. Cette assemblée, qui ne se composait que des évéques de l'Asie mineure, de la Thrace, de la .Macédoine et de la Grèce, à l'exclusion de ceux des trois patriarcats de l'Orient, manifesta le profond avilissement dans lequel était tombée l'Église grecque. Il n'y en avail que très-peu qui fussent sérieusemenl hosliles au culle

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des images; toutefois le grand nombre se plia, avec une obéissance servile, à la volonté de la cour. La décision qui y fut prise est conçue en ces termes : Gomme le Sauveur a envoyé autrefois ses Apôtres pour la destruction des idoles, ainsi il a suscité maintenant des empereurs pieux pour bannir de TÉglise le culte des images qui y a été introduit depuis par une invention du démon. L'art honteux et scandaleux des peintres anéantit l'oeuvre de la rédemption, et défigure les décisions des six premiers conciles œcuméniques; car il n'y a qu'une seule et véritable image de Jésus-Christ, qui est l'Eucharistie, parce (fu'elle est le corps même de Jésus-Christ, uni à la divinité et que par conséquent elle renferme aussi bien son corps que sa divinité et la plénitude du Saint-Esprit qui habite en lui corporellement. Elle seule est adorable et à l'abri de l'illusion que produisent toutes les autres images. C'est de la sorte qu'on défendit sous les peines les plus sévères de confectionner, d'exposer et de révérer les saintes images; on permit néanmoins de révérer et d'invoquer les Saints eux-mêmes. Le patriarche Germain, qui était déjà mort, Georges de Chypre et Jean Damascene furent frappés d'anaihème. En outre, l'empereur fit promettre aux évéques et à d'autres personnes, sous la foi du serment, de regarder toutes les images comme des idoles, ceux qui les révèrent comme des idolâtres, et de haïr et d'outrager tous les moines. Dès lors on détruisit toutes les images qui se trouvaient encore^ sur les autels, sur les murailles, sur les vases et les ornements de l'église. Plusieurs Catholiques, surtout les moines qu'on commença à persécuter sérieusement, se réfugièrent en Italie, dans l'île de Chypre et dans cette partie de l'Asie qui dépendait des Mahometans. Le pape et les trois patriarches de l'Orient rejetèrent les décrets du concile de 754. La persécution de ceux qui ne se soumettaient pas aux nouveaux décrets, devint de plus en plus violente, et Constantin lui-même aimait à se repaître de la vue des flagellations et des mutilations. Le moine André le Calybite paya sa franchise de sa tête. L'abbé Etienne eut le même sort pour

;n()ir dit on nionlraiit une pièce de nionnaio qui représentait *te buste de l'empereur, que l'outrage qu'on faisait à l'image rejaillissait toujours sur celui qu'elle représentait. Ayant été conduit en prison, il y trouva 342 moines, qui la plu[)art avaient été appliqués à la torture ou mutilés et qui attendaient leur condamnation. Constantin chez qui la cruauté, comme il arrive souvent, était unie à la débauche et même à des vices contre nature, voulut détruire entièrement tous les couvents et exterminer tous les moines. En conséquence, les couvents, et avec eux plusieurs bibliothèques, furent incendiés ou changés en casernes; les moines durent renoncer à l'habit monastique et se marier ou se réfugier en pays étranger. Le patriarche de Constantinople lui-même, qui entrait si complaisamment dans toutes les vues de l'empereur, fut d'abord déposé et ensuite mis à mort par son ordre. Le parti des Iconoclastes au- (juel, outre l'armée et les fonctionnaires publics, appartenait aussi la populace de la capitale, se déchaîna enlin aussi contre les reliques des Saints, qui furent jetées à l'eau ou brûlées; on ne respecta que l'image de la croix.

Sous la courte administration de Léon IV (775-780) , les lois portées contre le culte des images furent maintenues, et chaque évéque fut tenu de signer à son sacre la condamnation des images; cependant un grand nombre de moines qui avaient pris la fuite, rentrèrent dans leur patrie. Sa veuve Irène, qui prit le gouvernement de l'empire pendant la minorité de son tils Constantin Yï, n'osa d'abord ])as se prononcer ouvertement en faveur des images et ne protégea les orthodoxes que sous main. Sur ces entrefaites mourut le patriarche Paul en témoignant le repentir de s'être chargé de l'administration d'une église séparée de toute la catholicité et d'avoir signé par respect humain la condamnation des images. Taraise, un des principaux magistrats de Constantinople^ que Paul avait recommandé à l'impératrice, déclara en 784 qu'il n'accepterait la dignité de patriarche que sous la condition qu'on rétablirait l'unité de l'Église et que, pour y parvenir, on convoquerait .

de concert avec l'évêquc do Rome, un concile œcuménique. Le pape Adrien, auquel il s'adressa ensuite en lui soumettant sa profession de foi, lui accorda la communion de l'Église et manda à l'impératrice, qui lui avait envoyé quelques évoques pour le prier de venir prendre la présidence du concile, (pi 'il fallait avant tout rejeter le (aux concile de 754, et exigea on outre qu'on lui promît, sous la foi du serment, de ne porter aucune atteinte à la liberté d'un concile auquel il enverrait ses légats. Sa réclamation au sujet des terres du patrimoine de l'Église que Léon s'était appropriées, resta sans effet. Les députés que Taraisc avait envoyés aux trois patriarches de l'Orient, ne purent point parvenir jusqu'à eux à cause de la politique ombrageuse des Mahometans. Les moines de Jérusalem, dont le patriarche Élie se trouvait en exil en Perse, on choisiront deux d'entre eux, à savoir Jean et Thomas, dont l'un avait été syncelle du patriarche d'Alexandrie et l'autre de celui d'Antioche, pour les accompagner au concile. Ceux-ci devaient, autant que les conjonctures malheureuses le permettaient, représenter les trois patriarches. Les moines prétendaient que l'absence des patriarches ne pouvait en aucune façon être préjudiciable à l'autorité du concile, puisque le pape lui-même n'y prenait part que par l'eniromise de ses légats. Le première session devant avoir lieu dans la capitale, au mois d'août de l'an 786, les soldats, instigués par les évoques Iconoclastes, se révoltèrent; l'assemblée fut en conséquence ajournée, et ce ne fut qu'on 787, après le licenciement de la garde, que le concile se réunit de nouveau, non à Constantinople, où les Iconoclastes étaient encore très-puissants , mais à Nicéo. Deux cent quarante-cinq évêquos avec cent trente-deux moines, y assistèrent, et Taraise, quoique siégeant après les légats du pape, y dirigea les délibérations. Plusieurs évêques qui, l'année précédente, avaient été du parti des Iconoclastes, se rétractèrent, et ceux qui avaient pris part aux décisions du concile de 754, déclarèrent qu'on les avait trompés alors par des passages apocryphes des saints Pères. Taraise le premier, et

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ensuite toute rasseml)lée approuvèrent les principes que le pape Adrien avait établis dans ses lettres au sujet du culte des images. Knsuite o\\ prouva, au nioven des passages relatifs auv (Chérubins sur l'arche d'alliance et de ceux qui se trouvent dans les Pères du quatrième el du cinquième siècle que le culte des images est permis el louable; toutefois on allégua aussi des preuves tirées de certains auteurs apocryphes; les écrits de saint 31a\inie et de saint Léonce de Chypre sont les premiers qui parlent du culte des images. Dans la session suivante, on s'attacha à prouver que c'étaient particulièrement les Juifs, les Mahometans et les hérétiques, nommément les Manichéens, qui s'étaient opposés les premiers à l'usage des images; ensuite on lut et l'on réfuta les décisions du concile de 754. Dans la septième session, on confirma les décrets des six conciles œcuméniques relativement aux différents articles de foi, et l'on (it la lecture du décret du concile touchant l'objet en délibération. Il y est dit que l'on doit conserver, de même que l'image de la croix, les images de Jésus-Christ, de sa sainte mère et des autres saints dans les églises, sur les vases et les ornements sacrés, dans les maisons et dans les chemins publics, parce qu'elles rappellent le souvenir de l'original et que celui qui révère l'image révère aussi le sujet qu'elle représente; que, d'après l'ancienne coutume, on doit aussi révérer ces images soit par des baisers, soit par l'encensement et par des cierges allumés, soit par l'inclination ou la prostration [xi^:ri'iy:fi zpo'jy.-jy/i'jtç) , comme cela se fait ordinairement devant l'image de la croix, devant les saints Évangiles et d'autres objets sacrés; toutefois on ne doit pas leur rendre la véritable lalrie [Aix-psccf.) qui ne convient <ju'à la nature divine. Car on ne doit à l'image qu'un culte purement relatif (a/erty./; ) et qui se rapporte à l'objet qu'elle représente. Le concile repoussa en termes formels l'accusation ([u'on lui intentait d'établir l'idolâtrie et d'assimiler la pratique de l'Église au culte du Paganisme. « Les chrétiens, dit-il , ne donnent pas le nom de dieux à leurs images; ils ne les adorent pas comme des dieux; ils

n'attendent d'elles ni leur salut, ni le jugement dernier; mais pour leur témoigner leur reconnaissance, leur amour et leur conliance, ils les saluent et les révèrent, sans leur rendre des honneurs divins en les adorant. » — La dernière session se tint à Conslantinople en présence de l'impératrice, de son Ills et d'une foule de peuple, et on y lut ceux des passages des Pères qui pouvaient le mieux éclairer le peuple sur le véritable usage des images. On rétablit aussitôt les images partout, et cette hérésie qui avait causé une plus grande effusion de sang qu'aucune de celles qui l'avaient précédée, semblait étouffée jmur toujours; mais il n'en fut pas ainsi.

Les Iconomaques formaient toujours, dans l'Empire, un parti puissant qui, sous les règnes d'Irène, de Nicéphore et de Michel Guropalate , surnommé Rangabé, resta généralement tranquille tout en révérant la mémoire de l'empereur Léon et de Constantin Copronyme, mais qui conçut de nouvelles espérances lorsqu'un soldat, Léon l'Arménien (813-820), parvint de nouveau au trône. Deux chefs de ce parti , l'abbé Jean le Grammairien , surnommé Léconomantis, parce qu'il s'occupait de la divination, et Théodote Cassitéras, insinuèrent à l'empereur que la malheureuse situation de l'Empire était une punition de Dieu provenant de la religion dominante. On lui fit prédire que s'il extirpait cette religion , son règne serait long et heureux. Il crut lui-même s'apercevoir que, parmi les empereurs, les Iconomaques avaient eu un règne glorieux et qu'ils avaient conservé la couronne jusqu'à la fm de leurs jours , tandis (jue tous les Iconolàtres avaient eu une fin malheureuse. Mais le patriarche Nicéphore, secondé par Théodore, abbé du grand monastère de Stude à Constantinople, qui, à cette époque, était le protecteur le plus éclairé et le plus zélé du culte des images, s'opposa énergiqucment aux premières tentatives de la cour. Ni lui, ni les nombreux évéques qui se réunirent à lui, ne voulurent point se rendre à une conférence à laquelle l'empereur désirait de les faire assister avec les Iconoclastes, parce qu'ils prétendaient que la question avait déjà été décidée

\2S HISTOIRE DK L ÉGLISE.

irrévocablement par un concile. Dès lors on leur défendit (la voir des conférences ensemble, et un édil de l'empereur de l'an 810 abolit le culte des images comme étant contraire à la loi divine. Nicéphore fut enfermé dans un couvent, cl trois Icouoclasles occupèrent successivement le siège patriarcal pendant vingt-sept ans. Le premier, Théodote Cassitéras, qui jusqu'alors avait été commandant d'une compagnie de la garde inq)ériale, réunit ses partisans en un conciliabule, dans lecjuei on lit la lecture des actes du concile de 754, ou du septième concile œcuménique, comme on l'appelait ; après quoi l'on traîna dans l'assemblée quelques évéqucs catholiques qui , après avoir été foulés aux pieds, furent mis en prison. Aussitôt on cassa ou l'on brûla toutes les images et l'on anéantit tous les vases sacrés qui contenaient quelques ligures. Quiconque refusa de se soumettre fut flagellé ; on arracha la langue à un grand nombre de personnes, et les peines les moins sévères furent l'exil et la confiscation des biens. Des évéques et des moines furent assommés de coups ou jetés à la mer, après qu'on les eut cousu dans des sacs. La simple possession d'une image ou d'un livre qui défendait le culte des images, l'accueil que l'on faisait aux exilés, ou le soin que l'on donnait aux prisonniers, tout cela entraînait les peines les plus rigoureuses ; ajoutez à cela qu'on était de toutes parts entouré d'espions à gages. Plusieurs prêtres et moines se réfugièrent à Rome , où le pape Paschal lit bâtir [K>UT eux le couvent de sainte Praxédis. Le principal soutien des Catholiques, à cette époque, fut Théodore Studite, qui, malgré sa captivité et les mauvais traitements auxquels il était en butte, ne cessa de composer des épîtres pour consoler ceux qui étaient persécutés, pour encourager ceux qui chancelaient et pour instruire ceux qui étaient dans l'ignorance. Ses écrits contiennent l'apologie la plus profonde et la plus complète du culte des images et la réfutation de toutes les objections que Ion a faites contre cet usage.

Michel le Bègue 1^820-829) , qui monta sur le trône après l'assassinat de Léon, permit aux exilés de rentrer dans leur

patrie. Homme grossier, ignorant et incrédule, il fil, dès le principe, seml)lant detrc indifférent au sujet du culte des images. Il disait qu'il ne voulait rien innover, qu'il était permis à chacun de faire, à cet égard, comme il le jugeait à propos, mais que pour éviter les troubles il fallait seulement bannir les images de la capitale. Mais bientôt il prit pour modèle Constantin Copronyme, le héros des Iconoclastes, et dès lors Jean Lécanomantis put de nouveau, comme sous le règne de Léon, vexer et persécuter les évêques et les moines. Euthymius, évêque de Sardes , expira sous les coups de fouet. Dans une lettre à l'empereur Louis , Michel accusa les partisans du culte des images de la superstition la plus extravagante. Il y disait entre autres qu'ils adoraient formellement les images, qu'ils en attendaient leur salut , et que certains prêtres étaient la couleur des images, qu'ils la mêlaient dans le pain et le vin de l'Eucharistie, et qu'ils la présentaient ainsi aux communiants. Plusieurs de ces griefs étaient sans doute des calomnies inventées par les Iconoclastes, d'autres n'étaient exactement que l'effet de l'exaltation produite par la longue et sanglante persécution que l'on venait d'essuyer, comme lorsqu'on disait qu'au baptême des enfants on remplaçait les parrains par l'image d'un saint, ce qui reçut l'approbation de Théodore Sludite luimême.

Son fils Théophile (829-842) avait sucé avec le lait, dans les leçons de son précepteur Jean Lécanomantis qu'il éleva en 836 à la dignité de patriarche, une 'aVersioii insurmontable contre ce qu'il appelait l'idolâtrie des images. De cette lanon on recommença à détruire les images et à persécuter les prêtres; on chassa les moines des couvents, des villes et des villages, en sorte qu'un grand nombre moururent de faim et de misère. L'empereur s'engagea même dans des discussions avec quelques défenseurs du culte des images , entre autres, avec les célèbres frères Théodore et Théophane , auxquels , par un raflinemcnt de cruauté , il fit graver à l'eau forte douze vers sur le front. Après sa mort, l'impératrice Theodora, sa veuve, entreprit,

430 HISTOlUi; DK LKGLISK.

do concert avec son oncio 3Ianuol ol son frcrc Bardas , lulours du jeune empereur, de rétablir le culte des imafres dans l'état où il se trou\ail en 787. L indigne patriarche Jean fut déposé, et Methodius qui, sous les deux empereurs précédents, avail essuyé les nlus cruelles persécutions, obtint sa dignité. Knsuile en 842 on tint, dans la capitale, un concile dans lequel les partisans du culte des images qui avaient été mis en liberté , formaient la majorité avec les évéques qui ne connaissaient d'autre loi que la volonté de la cour. En conséquence on y renouvela les décrets du second concile de Nicée, et les Iconoclastes furent frappés d'anathème. L'impératrice ayant assuré qu'en mourant Théophile avait donné des marcjues de repentir, on leva l'excommunication prononcée contre lui, et l'on institua une fête anniversaire en mémoire du rétablissement de la Foi orthodoxe et de la lin de cette lutte terrible qui avait duré cent vingt ans.

Contestations au sujet du culte des images dans l'empire des Francs. Claude de Turin.

Augusta Concilia Nicaeni II censura (libri Carolini) cd. Heumann. Hanov. 1731. Alansi Concil. Cuil. l, XIII. XIV. Claidrs Tacrine.ns. do cullu imaginum [des fragments) et Dc.vgali liber rcspuns. in Bil>li(.th. max. Vi\ l. XIV.

Dans l'empire des Francs, on n'eut aucune connaissance exacte des contestations au sujet du culte des images que lors(]ue le pap(> Adrien y envoya une traduction très-inlidèle et inintelligible des décrets du septième concile. Jusqu'alors les images de Jésus-Christ et des Saints n'avaient été en aucune façon l'objet d'un culte extérieur, car dans toutes les parties de rem[)ire, le peuple était encore plus ou moins attaché aux idées et aux superstitions du Paganisme. Les conciles devaient constamment rappeler au clergé l'obligation d'extirper les restes du

TROISIÈME ÉPOOri". — CliAl». II. 431

Paganismt', cl il était par consequeiit à craindre qu'un peuple sauvafie et encore (juelque peu attaché au Paganisme, ne comprît mal le culte extérieur des ima<jes cl ne le transformât en une idolâtrie. Ajoutez à cela que dans l'empire des Francs , il n'existait aucune analopiie en laveur du culte des images, tandis que dans celui de Constantinople, on était accoutumé de temps immémorial à rendre des honneurs non-seulement à l'empereur, mais aussi aux images et aux statues qui le représentaient. On les révérait au moyen de cierges allumés et d'encens, et l'on croyait avec raison qu'il ne ftillait pas moins révérer les images du Christ et des Saints. Mais il n'en fut pas de même chez les Francs , (jui attachaient même un sens tout différent aux signes du culte et qui regardaient notamment la prostration [npooy.'jy/ia^) que le concile de Nicée avait approuvée relativement aux images , comme un acte d'adoration qui ne pouvait s'adresser ([u'à Dieu seul. De là proviennent les opinions opposées que manifestèrent à cette époque les évoques Francs au sujet du culte des images et l'aversion avec laquelle ils reçurent les décrets du concile de Nicée et qui fut encore augmentée par des erreurs grossières. 11 est vrai que douze évéqucs Francs avaient signé les décisions du concile de Rome , qui se tint en 769 sous le pontificat d'Etienne II, et qui conlirma le culte des images , et ils s'accordaient généralement tous à regarder l'animosité des Iconoclastes contre les images, comme aussi insensée que blâmable, et ils pensaient qu'il était permis et louable de placer des images dans les églises; mais les évéques, réunis au concile de Francfort en 794 , s'appuyant sur la traduction défectueuse des actes du concile de Nicée ou sur de fausses notions qu'ils basaient sur cette traduction, s'imaginèrent à tort que cette assemblée était tombée dans l'erreur opposée , et qu'elle avait résolu (ju'il fallait rendre des honneurs divins aux images. Selon cette traduction, Constantin, évéque de Chypre, devait avoir dit en termes formels au concile , qu'il fallait rendre le morne service d'adoration aux images qu'à la sainte Trinité elle-même; mais en réalité, il avait dit tout le contraire, puis-

432 iiiSTOiïŒ Di: l'église.

qu il } a , dans rorifjinal irrec , quil ne faiil rendre qu'à la seule Trinité l'adoration de latrie (/; /.ar.y. '}.cf.-.yux'j v.oo'^/:jYr,':i; . Les évèques cherchèrent en vain à se justifier en disiintque le concile de Constantinople (ils croyaient que c'était celui deNicée; avait résolu que ceux qui ne rendraient pas aux images des Saints le service et l'adoration comme à la divine Trinité, seraient jugés anathèmes, et en revanche ils déclarèrent qu'il était permis de faire usage des images des Saints dans les églises comme au dehors par respect pour Dieu et pour ses Saints, mais qu'on ne pouvait forcer personne à les adorer, qu'on ne permettait pas non plus de les hriser ou de les détruire, et (ju'il fallait suivre en cela les maximes du pape Grégoire le Grand. Bientôt après parurent les Livres Carolins qui, composés probablement par plusieurs évé([ues au nom de Charlemagne, contenaient en partie une violente réfutation des actes du concile de Nicée, livresque ce prince adressa ensuite au pape. Parmi un grand nombre d'objections sans fondement et ([ui dénotaient qu'on donnait à dessein une fausse interprétation aux actes de ce concile comme celle qu'on faisait à Taraise pour avoir dit que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils) , cet ouvrage renfermait aussi plusieurs raisons solides contre les laibles arguments dont quelques évéques ignorants s'étaient servis au concile de Nicée poit| motiver leur approbation du culte des images. Le pape Adrien , qui avait approuvé le décret de Nicée, réfuta cet ouvrage en détail. Depuis lors cette question se reposa jusqu'à ce quo , par l'ambassade que l'enqx'rcur Michel envoya à Louis le Débonnaire, et par la conduite de Claude, évèque de Turin, elle fut de nouveau soulevée en 825. L empereur lit assembler avec la permission du pajie Eugène , les évéques de France à Paris. Ceux-ci, dans la lettre qu'ils adressèrent au pape, rejetèrent le concile de Nicée, blâmèrent le pape Adrien d'avoir favorisé la superstition des Grecs , et déclarèrent qu'il ne fallait ni honorer ni profaner les images. Par une contradiction singulière, ils reconnurent à l'image de la croix un culte et des honneurs ({u'ils refusèrent à limage de

Jésus-Christ lui-même. On ignor.' ce que fit le pape après que l'empereur lui eut envoyé une ambassade. Les négociations au sujet du culte des images se poursuivaient au moyen de dilîérents écrits, lorsque Claude, Espagnol de nation , à qui Louis le Débonnaire avait donné l'évéché de Turin, s'érigea en Iconoclaste furieux, en brisant les images et les croix dans son diocèse et en écrivant contre le culte qu'on leur rendait. L'abbé Théodemir ayant blâmé cette conduite, Claude lui répondit par de misérables sophismes en disant que s'il faut révérer la croix par rapport à Jésus-Christ , il faut également révérer les crèches, parce que Jésus-Christ était couché dans une crèche, et les ânes, parce qu'il était monté sur un âne. Allant encore plus loin que les Iconoclastes grecs , il rejeta aussi l'invocation des Saints en disant qu'on ne pouvait point compter sur leur intercession, et que leurs reliques ne valaient pas mieux que les ossements des animaux. Digne émule de Vigilance, il défendit d'allumer dans les églises des lampes et des cierges en plein jour, de prier avec les yeux baissés, et refusa de comparaître à un concile qu'on avait convoqué par rapport à lui et qu'il appelait une assemblée d'ânes. Il fut réfuté par Dungal , moine Irlandais à Saint-Denys , et par Jonas , évéque d'Orléans ; mais celui-ci le fit faiblement. Dungal, et peu de temps après lui, Walafrid Strabon et Hincmar de Reims exprimèrent le véritable sentiment à cet égard, en disant qu'il fallait rendre aux images le même culte qu'on rendait alors dans les églises des Gaules à la croix et aux reliques des Saints. Ce sentiment étant le seul qui fût conséquent , dut nécessairement l'emporter sur celui qu'il n'est pas permis de rendre aucun culte extérieur aux images, que d'autres, et même Agobard, évêque de Lyon, manifestaient alors, et de cette sorte se dissipa d'elle-même la prévention que l'on avait conçue contre les décrets du concile de Nicée, et qui, du reste, provenait d'un malentendu qu'il était facile de faire cesser.

HIST. DE l'église. --T. I. 19

Les Adopt iens.

I. Beati [prêtre d'Astorga) et Etherii [évéquc d'Osma) de adoptione filii Dei adv. Elipandum 11. H, in Canisius-Basnage Thesaur. t. II. Alciim libellus adv. haîicsin Folicis, et epistola ad Feliccm; adv. Felicem libri VII; adv. Elipandum libri IV, opp. cd. Frobenius t. II. Pallim Aqnilcj. sacrosyllabus cl contra Felicem libri III; opp, éd. Madrisius. Venet., 1737. fui. Agobardi archiep. Lugdun. adv. dogma Felicis, opp. éd. Baluzius, Paris, 1666. Les lettres d'Elipand, in Alcuini opp. t. II. La lettre dogmatique du pape Adrien, les Actes du concile de Francfort et la Confcssio Fidei de Félix , in Mansi Concil. Coll. t.

II. J. F. Madrisii diss, de Felicis et Elipandi hœresi, dans son édition de Paulin. — J. C. F. Walchii historia Adoptianorum. Getting, 1755. — Frobenii et Emiueber dissertt. de haeresi Elipandi, in Alcuini opp. t. I.

La première contestation en matière de foi qui , depuis la grande migration des peuples , occupa les évêques et les théologiens de l'Occident, n'était que l'écho des grandes controverses sur la filiation de Jésus-Christ qui autrefois avaient ébranlé tout l'Orient et n'avaient eu que peu de retentissement en Occident; ce qui donna lieu à cette contestation, c'est la doctrine des Adoptiens, qui a des rapports manifestes avec le Nestorianisme. Deux évéques espagnols , Elipand de Tolède et Félix d'Urgel, enseignèrent à dater de 790 que Jésus-Christ, on tant que Dieu, est véritablement et proprement le fils de Dieu, engendré naturellement par le Père; mais que Jésus- Christ, en tant qu'homme ou fils de Marie, n'est que le fils ;)doptif de Dieu. Cette doctrine (jui provient peut-être des efforts que l'on faisait pour rendre le mystère de l'incarnation moins choquant aux yeux des Mahometans, eut bientôt en Espagne un grand nombre d'adhérents, parmi lesquels il y eut même des évéques , et se répandit même en deçà des Pyrénées,

Hans l'Aquitaine. Elipand , homme passionné , violent et arrogant, regarda tous ceux qui n'embrassaient pas la nouvel ie doctrine, comme des hérétiques qu'il fallait chasser du pays. Félix, plus réfléchi et plus instruit que lui, sut aussi avec plus d'esprit élayer et défendre cette doctrine. Ils invoquèrent tous deux, en faveur de leur hérésie, des passages tirés de la liturgie Mozarabique; mais dans ces passages les mots d'adoptivus homo, AUidoptio carnis (et non de filius adoptivus) ne se prennent évidemment que dans le sens à\isswntio, pour désigner le rapport qui existe entre l'humanité et la divinité, et non celui qui se trouve entre l'Homme-Jésus et le Père. Ceux qui par leurs écrits réfutèrent l'erreur des Adoptiens, nommément Béatus et Ethérius, évéque d'Osma, Paulin, patriarche d'Aquilée, et surtout l'anglo-saxon Alcuin, l'ami de Charlemagne et le plus grand théologien de son temps, trouvèrent que les Adoptiens marchaient sur les traces des Nesloriens, et en effet la nouvelle secte avait presque toujours recours aux arguments dont Théodore et Nestorius s'étaient servis autrefois. Comme Nestorius, Félix disait aussi que le Verbe avait demeuré dans l'homme adoptif comme dans un temple , et que Jésus-Christ avait été un homme qui portait en lui la divinité. Jésus-Christ, qui ressemblait à l'homme en tout, hormis dans le péché, devait, de même que les fidèles deviennent enfants de Dieu , être adopté aussi par Dieu , mais dans un sens plus relevé. Il regardait aussi le baptême de Notre-Seigneur dans les eaux du Jourdain, comme l'action solennelle par laquelle cette adoption eut lieu au moyen de ces paroles : Ceci est mon Fils bien-aimé. En conséquence , Jésus-Christ n'avait sans doute pas besoin du baptême (c'est ce que Félix disait en termes formels) , pour être purilié de ses péchés , mais seulement pour être engendré, pour renaître spirituellement. Il n'est donc pas exact de dire que le vrai Dieu a été conçu dans le sein de Marie et que celui qui a été conçu est véritablement Dieu ; mais c'est l'Homme-Jésus, c'est l'esclave qui a été conçu, et le vrai Dieu, le véritable fils habite dans le fils adoptif, le

luaîtro de l'esclave dans l'esclave. 11 est vrai que Jésus-Christ, en tant qu'homme, porte aussi le nom de Dieu, mais ce n'est qu'un nom qu'on lui donne; de même que dans l'Écriture sainte on trouve aussi des hommes qui portent le nom de dieux, et comme on peut avoir à la fois un prre propre et un père adoptif , ainsi l'Homme-Jésus, par sa naissance, est le (ils de David, tandis que par l'adoption ou par la grâce il est le lils de Dieu. Comme homme , comme fils adoptif , et non comme Dieu , il intercède pour nous auprès du Père et il a prié tout autant pour lui-même que pour nous; aussi ne dit-on jamais dans l'Écriture sainte (Félix le prétend à tort} que c'est le fils de Dieu , mais toujours que c'est le fils de l'homme qui a été immolé pour nous. C'est ainsi que la doctrine des Adoptiens sépara manifestement le Christ unique et attaqua le mystère de l'incarnation dans son essence , quoique Félix se gardât bien d'admettre plusieurs personnes en Jésus-Christ.

Les défenseurs de la Foi catholique, Paulin et Alcuin , prouvèrent au contraire, avec une grande connaissance des Pères de l'Église et avec une perspicacité étonnante pour ces tempslà , que Jésus-Christ , en tant qu'homme , est aussi le Fils propre ( Scoç) de Dieu , que l'Écriture sainte ne parle jamais que d'un Fils unique et indivisible et qu'il l'est aussi bien selon sa nature humaine que selon sa nature divine. Ils disaient que l'adoption suppose quelqu'un qui, jusqu'à ce qu'elle soitaccomplie, est resté séparé de celui qui la reçoit, et que Jésus-Chrisl, comme homme, ne pouvait point être cette personne, puisqu'il n'a pas cessé un seul moment d'être en même temps Dieu. Car la mère deNotre- Seigneur ne peut avoir mis Dieu au monde que pour autant (juc son Fils est vérilal)lement et proprement Dieu, et par conséquent le Fils de Dieu. La filiation n'est pas basée sur la nature , mais sur la personne , et les deux natures ne forment pas deux fils, puisqu'elles ne sont pas séparées elles-mêmes, mais réunies indivisiblement en un seul Christ, et qu'aucune des natures ne s'appelle le Fils indépendamment de l'autre, mais que Jésus-Christ tout entier est le Fils propre ou naturel de Dieu et le

Fils propre ou naturel de l'homme. En conséquence il n'existe en général aucune filiation adoptive en Jésus-Christ, car la filiation naturelle qui, dans tous les cas, devrait avoir la priorité sur la filiation adoptive, l'exclut entièrement.

En Espagne , Theudula , évéque de Cordoue , excommunia les Adoptiens. Le pape Adrien les condamna également dans une lettre dogmatique adressée aux évéques d'Espagne. Félix , en sa qualité d'évéque d'Urgel, appartenait à la France et à Téglise métropolitaine de Narhonne; Charlemagne fit assembler un concile à Ratisbonnc , où la nouvelle doctrine fut condamnée , et Félix lui-môme promit , sous la foi du serment , de se rétracter. Il fit ensuite la même promesse en présence du pape, à Rome , où il avait été envoyé de Ratisbonne. Mais de retour à Urgel et influencé de nouveau par les Adoptiens d'Espagne , il revint aux erreurs qu'il avait si formellement abjurées. Dès lors Elipand et les évéques de son parti s'adressèrent aux prélats français et écrivirent en même temps à Charlemagne , en lui signalant Béatus comme l'auteur de l'hérésie en contradiction avec leurs sentiments catholiques , et prièrent l'empereur de décider lui-même selon l'équité la question entre Félix et les partisans de Béatus. Charlemagne fit donc assembler, en 794, un concile nombreux à Francfort auquel assistèrent, outre les légats du pape, 300 évéques de l'Allemagne, des Gaules , de l'Aquitaine , de la Grande-Bretagne et de l'Italie ; mais on n'y vit ni Félix , ni aucun de son parti. L'empereur adressa à Elipand et aux autres évéques d'Espagne , la condamnation de la doctrine des Adoptiens qui y fut également prononcée, et l'accompagna d'une approbation motivée. Le pape Adrien réunit encore , en 794 , un nouveau concile à Rome , dans lequel les décrets du concile de Francfort furent confirmés. La lettre que le pape adressa ensuite aux évéques d'Espagne , fut envoyée à Charlemagne qui la fit passer en Espagne. Les lettres et les écrits que Félix et Alcuin échangèrent pendant les années subséquentes, ne menèrent à aucun accommodement. Une conférence entre ces deux hommes, qui eut lieu en 799 au concile

d'Aix-la-Chapt'llo, en présence de Charlemagne, proniellait d'avoir une issue plus heureuse. Après sept jours de disputes, Féliv déelara être convaincu de ses erreurs, et les ahjura de nouveau; mais comme on n'avait pas une entière conBanceen lui, on ne le renvoya pas dans son diocèse, mais on le plaça sous la surveillance de Leidrad, archevêque de Lyon. Il vécut dans cette ville jusqu'en 816 , mais il paraît être resté invariahlement attaché à ses opinions, puisque après sa mort on trouva parmi ses papiers un écrit qui renfermait la théorie de sa doctrine sous son ancienne forme et (jui fournit à l'archevêque Agohard l'occasion de mettre au jour le dernier ouvrage qui parut au sujet de cette controverse. Sur ces entrefaites , Alcuin avait aussi composé un ouvrage détaillé en réfutation d'un écrit d'Elipand, rempli de sorties violentes et indignes; en outre, Charlemagne envoya deux fois l'ahbé Benoît d'Aniane, Leidrad , archevêque de Lyon et Nefrid de Xarhonne dans les contrées infectées de l'hérésie des Adoptiens , et ces hommes apostoliques y ayant rempli leur mission avec le plus grand succès et converti dix mille personnes, cette doctrine s'éteignit entièrement peu de temps après.

Contestations au sujet de la prédestination, occasionnées par

Gotesralc.

L Les écrits deRatramne, de Jean Érigène, de Loup, de Florus, de Remy, de Prudence, avec les professions de foi et les fragments de (iotescalc, in Cilb. Macguin vcterum auctorum, qui IX sœculo (le prœdestinalione et gratia scripserunl, opera et fragmenta, Paris, IGoO. 2 vol. k. HiNCMARi Rhemens. opera, éd. Sirmond, Paris, 1648. 2 vol. fol.

II. Cellot historia Codeschalci , Paris, IGoo. fol. — Maugci> Gotteschalcanae controversiaî hist, et chron. synopsis. Paris, 1650. 4-.

Gotescalc, saxon de nation, d'abord moine bénédictin de l'abbaye de Fulde, ensuite de celle d'Orbais, diocèse de Sois-

sons, avait conçu sur la prédestination divine un système qui ressemblait à celui auquel le prêtre Lucide avait renoncé. Il prétendait que Dieu prédestine les hommes à la mort comme à la vie; que ceux qu'il a prédestinés à la mort sont tellement obligés de pécher qu'aucun d'entre eux, à moins qu'il ne soit du nombre des élus, ne peut se convertir ou jamais être sauvé ; qu'en conséquence Jésus-Christ n'a répandu son sang que pour ceux qu'il a prédestinés à la vie éternelle, et qu'aucun de ceux qu'il a sauvés par son sang ne peut jamais périr; que les sacrements ne sont institués non plus que pour les élus; que pour ceux qui, après les avoir reçus, ont été damnés, ils n'ont été que de simples cérémonies sans la moindre efficacité, de sorte que ces personnes, bien qu'elles aient reçu le baptême, n'ont cependant jamais été unies ni à Jésus-Christ, ni à son Eglise, n'ont jamais été de véritables chrétiens, et que comme elles sont destinées à la damnation éternelle, tout ce qu'on peut faire pour elles, c'est de prier Dieu d'apporter quelque adoucissement aux peines qui les attendent inévitablement. Gotescalc, dans ses voyages, développa d'abord cette doctrine en présence de Nothing, évêque de Vérone, lequel effrayé de l'opinion de Gotescalc, le déféra au célèbre Raban-Maur, archevêque de Mayence depuis 847, et en reçut bientôt après la réfutation de cette doctrine. Gotescalc qui se rendit ensuite en Allemagne, y publia une défense dans laquelle il accusait Baban de semi-pélagianisme, et présenta au grand concile tenu à Mayence en 848 et auquel assista aussi l'empereur Louis, une profession de foi dans laquelle il disait d'une manière équivoque que Dieu a invai"iablement prédestiné à la mort éternelle tous ceux qui au jugement dernier seraient damnés pour leurs péchés. Le concile n'ayant pas réussi à lui faire rétracter ses erreurs, le renvoya à Hincmar, archevêque de Reims, son supérieur, avec une lettre synodale, rédigée par Raban-Maur. Ne s'étant pas montré moins opiniâtre dans un concile qui se tint l'année suivante à Quiercy-sur-Oise sous la présidence d'Hincmar, il y fut condamné, en vertu du canon

4i() HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

du concile d'Agde el de la Règle de saint Benoît , pour s'ôire iininiscé sans mission dans les affaires politiques et ecclésiasti- ([ues, il souffrir des thàtinients corporels, à être renfermé dans une étroite prison au monastère d'Hautvilliers, à jeter lui-même ses écrits au feu et à garder un silence perpétuel. Hincmar lui adressa une lettre dogmatique sous la forme d'un formulaire, en lui mandant que s'il y souscrivait il serait rais en liberté; mais Golescalc refusa de le faire et rédigea au contraire deux professions de foi , l'une abrégée et l'autre détaillée , dans lesquelles il évita néanmoins de se prononcer ouvertement sur la question principale ; toutefois il s'offrit à se soumettre à l'épreuve du feu pour soutenir la vérité de sa doctrine. Cependant sa condamnation lit du bruit; dun coté, outre Hincmar el Kaban, Pardule, évcque de Laon, et Amolon, archevêque de Reims, se déclarèrent aussi contre lui. Ce dernier attaqua vivement sa doctrine et lui reprocha en même temps de vomir des injures contre tous les évoques qui ne pensaient pas comme lui, de déverser sur eux le mépris en les qualifiant d'hérétiques et de Rabanistes, et de se regarder comme infaillible en refusant dédaigneusement de se laisser instruire. D'un autre côté, quelques hommes distingués prirent la défense de Gotoscalc, soit par compassion et sans doute aussi par aversion pour Hincmar, soit par prédilection pour la doctrine de la double prédestination, dont il leur semblait être le martyr. L'empereur Charles le Chauve, qui s'intéressait particulièrement à ces sortes de discussions théologiques, engagea lui-même Loup, abbé de Ferrières, et Ratramne, moine; de Corbie, à écrire sur les matières en litige. Ils le (iront l'un et l'autre, sans toutefois se prononcer en faveur du système exclusif de Gotescalc. Il est vrai que Loup semblait limiter la volonté de Dieu à l'égard du salut de tout le genre humain, mais seulement pour autant que cette volonté n'opère pas dans tous les hommes. Ratramne, de concert avec le diacre Florus qui représentait l'église de Lyon, <;t Prudence, évéque de Troyes, attaquèrent particulièrement dans leurs écrits l'ouvrage que le célèbre Jean Scot, surnommé

TROISIÈME ÉPOQtE. — CliAP. II. 44l

Erigène, venait de mettre au jour par l'ordre d'Hincmar comme réfutation des erreurs de Gotescalc, et qui, écrit dans un sens plutôt philosophique que théologique, leur offrait bien des côtes faibles.

On a souvent dit que Gotescalc ne professa pas la doctrine qu'on lui reprochait, puisqu'il n'en parle dans aucune de ses deux professions de foi. Cette assertion est sans aucun fondement; car l'archevêque Amolon, qui fut libre de toute prévention dans cette affaire, et à qui Gotescalc avait adressé un de ses écrits, remarqua que l'auteur y exprime en termes formeis la prédestination absolue avec toutes les conséquences que nous avons signalées ci-dessus et conformément à son système exclusif. Sur ces entrefaites, il se présenta un nouveau défenseur de la doctrine de Gotescalc, à savoir l'auteur du livre intitulé de Tribus Epistolis et dirigé contre les lettres d'Hincmar et de Pardule à Amolon et contre celle de Raban à Nothing. On attribue communément cet ouvrage à l'archevêque Remy, successeur d' Amolon, ou, comme Hincmar le pensait, à Ebbon, évéque de Grenoble. On y suppose que dans la discussion entre Gotescalc et les évéques, il n'était question que de la double prédestination que l'un admettait et que les autres rejetaient. 3Iais en même temps on y interprète la prédestination des réprouvés d'une tout autre manière que ne le faisait Gotescalc; on y dit notamment que Dieu prévoit seulement et ne prédestine pas leurs mauvaises œuvres, que sa prédestination n'impose à personne l'obligation d'être pervers et ne met personne dans l'impossibilité de se convertir. L'auteur regarde aussi comme incroyable que Gotescalc, ainsi qu'Hincmar l'en accusait, ait réellement enseigné qu'il existe dans l'homme un libre arbitre qui ne le porte qu'au mal , et jamais au bien ; selon lui, il ne faut pas regarder comme un article de foi, puisque ce n'est qu'une pieuse conviction , que Dieu veut ie salut de tous les hommes; que Jésus-Christ n'est pas mort pour ceux qui persévèrent dans lincrédulité, mais seulement pour les fidèles, et l'assertion de Gotescalc que Dieu ne veut

quo lo salut des élus n'est nullement condamnable. L'auteur cherciia donc à garder un juste milieu entre les opinions de Gotescalc et la doctrine de ses adversaires ; il crut que le système du moine d'Orbais avait été ou mal compris, ou défiguré; toutefois il rejeta le fond de la doctrine que Dieu veut le salut de tous les hommes. 3Iais ni lui, ni ses adversaires ne devaient pas avoir été bien éloignés à cet égard , puisque ceux-ci n'entendaient qu'une volonté de Dieu antécédanl»; et conditionnelle et (jue l'autre refusait seulement d'admettre une volonté absolue, conséquente et efficace.

Hincmar qui, sur ces entrefaites, avait déféré au pape l'affaire de Gotescalc et qui l'avait prié d'ordonner de son sort ultérieur, tint en 853, par l'ordre du roi Charles, un second concile à Quiercy , auquel assistèrent aussi les métropolitains de Sens et de Tours. On y dressa quatre articles de doctrine , conçus en ces termes : Il n'existe qu'une seule prédestination dont l'objet est le don de la grâce ou la récompense des bonnes œuvres ; la volonté de l'homme a besoin de la grâce prévenante et opérante; Dieu veut que tous les hommes sans exception soient sauvés, et Jésus-Christ a souffert pour tous les hommes, quoiqu'ils ne soient pas tous sauvés par l'effet de ses souffrances. Prudence , évéque de Troyes , qui avait assisté à ce concile et en avait signé les décrets, paraît s'en être repenti peu de temps après, puisqu'il les attaqua indirectement dune manière fort peu convenable. Il soumit notamment à la signature d'Énée , qui venait d'être nonuné évéque de Paris, quatre articles de doctrine, lui mandant que lui , Prudence, les reconnaîtrait, dans le cas qu'il les signât. Il est dit dans ces articles que le sang de Jésus-Christ n'a pas été répandu pour ceux qui ne croient pas en lui , et que Dieu ne veut sauver que ceux qui obtiennent réellement le salut. Les chapitres du concile de Quiercy éprouvèrent une plus furie opposition de la part des évêques du royaume de Lolhaire , où l'on avait pour Hincmar unegrandeaversion, fondée en partie sur des raisons politiques. L'auteur de l'écrit contre les Trois Lettres mit au jour en 855

un nouvel ouvrage sous le titre de: De tenenda veritate scripturœ; cet ouvrage, d'après une clause qui y fut insérée dans la suite, doit avoir été composé, comme le premier, au nom de l'église de Lyon : on y accusa , avec une aigreur qui tenait de la passion, les évéques de Quiercy, de combattre des vérités attestées par l'Écriture sainte et par les Pères de l'Église, et l'on y prononça contre les articles une condamnation basée sur des raisons frivoles, sur des interprétations malignes ou sur des erreurs volontaires. Ajoutez à cela le concile de Valence qui s'assembla en 855, et qui se composait des archevêques d'Arles et de Vienne et de douze évéques, parmi lesquels Ebbon de Grenoble dirigea les opérations. On y rédigea six canons dont les expressions étaient diamétralement opposées à celles des articles de Quiercy, et à la fin on rejeta ces articles formellement. La contradiction roula particulièrement sur la prédestination simple des évéques de Quiercy; au lieu de celle-ci, on en adopta une double à Valence , l'une pour la vie et l'autre pour la mort, en ce sens toutefois que Dieu ne prédestine qu'aux peines, et non au péché; ensuite sur le rapport général de la mort de Jésus-Christ; à cet égard on interpréta la doctrine des adversaires de Gotescalc de manière que Jésus-Christ aurait aussi racheté par son sang les infidèles déjà damnés , et que ce sang précieux s'appliquerait à tous les hommes en tout temps , tandis que ces évéques, par la proposition que Jésus-Christ a souffert pour tout le genre humain , voulaient seulement dire que sa passion et sa mort, d'après le mérite infini de son objet , la volonté et l'intention de celui qui s'est offert en holocauste, sont un sacrifice suffisant pour racheter tous les hommes. Les prélats de Valence ne le nièrent pas, bien qu'ils regardassent l'opinion des Universalistes , c'est-à-dire des défenseurs d'une rédemption universelle , comme une erreur grossière.

Hincmar répondit par un grand ouvrage qui n'est pas parvenu jusqu'à nous et qui portait pour titre : « De la Prédestination et du libre arbitre. )> Cependant les évéques réunis à Valence paraissent s'être aperçus bientôt qu'ils étaient allés

444 HISTOIRE DE LKGLISE.

trop loin en coiidaniiianl iionnnalivtMiu'nt les quatre articles qu'ils avaient ajoutés en l'orme de clause à leur quatrième canon dogmatique. Déjà celle clause ne se trouvait pas dans l'exemplaire qu'Ehbon envoya en 856 au roi Charles. On l'omit aussi à la lecture qu'on en lit au concile de Langres en 859, et à celui qui eut lieu peu de temps après à Savonières, près de Toul. Dans celte dernière assemblée, à laquelle assislaicnl les évèques des trois royaumes, plusieurs évèques firent même des réclamations contre la confirmation des canons de Valence, que l'archevêque Rcmy cherchait à faire approuver, tandis qu'il paraît qu'on y lut les quatre articles sans aucune opposition. On résolut enlin d'abandonner la décision de cette affaire à un grand concile. Dans l'enlrc-lemps, Hincmar, à qui le roi Charles avait adressé les canons du concile de Langres en lui demandant de lui faire connaître son sentiment, composa, sur la prédestination , son grand ouvrage que nous possédons encore. Il y regarde aussi comme authentique l'ouvrage intitulé : Hijpognosticon qu'on a attribué à saint Augustin, mais qui peut bien avoir été écrit par Marius Mercator, puisque Prudence et Remy prouvent suffisamment que saint Augustin ne peut pas en être l'auteur. Ce que Prudence, dont la partialité est connue, dit dans les Annales de Berlin , que le jjape jNicolas approuva les canons de Valence après qu'on les lui eut adressés , paraît être sans fondement , el Prudence semble avoir pris le silence du pape pour une approbation. Enlin la controverse fui entièrement terminée au grand concile de Touzy, diocèse de Toul, en 860. Ce concile se composait de cinquante-sept évèques de (juatorze provinces de France, el parmi euv se trouvaient aussi bien les prélats de Valence que ceu\ qui avaient assisté autrefois au concile de Quiercy. Sans s'engager dans de longues discussions , on préféra de s'en tenir à la lettre synodale qu'avait rédigée Hincmar et dans laquelle il n'était fait mention ni des décrets de Quierey , ni de ceux de Valence, mais où il était dit simplement qu'il existe une prédestination pour les élus; que le libre arbitre subsiste encore après le péché d'Adam , mais

qu'il a besoin de la grâce pour surmonter sa faiblesse ; que Dieu veut le salut de tous les hommes et que Jésus-Christ a souiïert pour tous ceux qui sont assujettis à la mort. Gotescalc qui, sur ces entrefaites, en avait appelé au pape, mais en vain , ne prit aucune part à cette pacification, mais resta renfermé dans le monastère. Étant tombé dangereusement malade, Hincmar lui envoya une profession de foi, en lui disant que s'il la signait, il serait de nouveau reçu dans la communion de l'Église ; mais il refusa de le faire et aima mieux mourir excommunié et privé du secours des saints sacrements.

Contestations au sujet de l'Eucharistie au neuvième siècle.

Paschasii Radbekti de sacramcnto Euchatisliae, in Martene Coll. ampliss. monum. t. IX. IIabam Malui cpistola ad Hcribaldum, in Canis. Basnage Thcsaur. t. II. Dicta cujusdara sapicntis de corpore et sanguine Domini, in Mabillon Act. SS. 0. S. Benedict, sœcul. IV, 1. 1. 591. Floki cpistolaî adv. Amalarium, in Martene ampliss. Coll. t. IX. Ratbamnls de corpore et sanguine Domini, éd. Boileau. Paris, 1712. Gerbertus de corp. et sang. Domini, in Pezii Anecdot. T. I. P. II.

Le dogme de l'Eucharistie resta en général incontesté jusqu'au neuvième siècle. Seulement quelques voix rares, isolées et faibles s'étaient élevées contre le dogme de la présence réelle ou de la transsubstantiation dans ce sacrement. C'est pour cette raison qu'aucun des Pères de l'Église n'avait encore eu l'occasion d(; traiter ce dogme en détail ou d'en prendre ia défense, et l'on s'était contenté de développer et d'expliquer, dans l'instruction qu'on donnait aux néophytes, la doctrine de l'Église que le corps et le sang de Jésus-Christ, par le changement qui se fait de la substance du pain et du vin, sont réellement présents dans l'Eucharistie.

Paschase Ratbert, religieux et depuis 844 abbé de l'abbaye de Corbie, composa, vers 831, pour l'instruction des jeunes religieux de la nouvelle Corbie en Saxe, un traité du corps et

du sang de Jésus-Chrisl dont il publia en 844 une nouvelle édition, et dans lequel il ne voulut exposer que la doelrine de l'Église universelle; mais s'appuyant en même tenq)s sur le sentiment de saint Ambroise, il y enseigna partieulièremenf que le eorps de Jésus-Christ est réellement , dans l'Eucharistie, le même que celui qui est né de la Vierge, qui a été crucifié, qui est ressuscité et qui est monté au ciel. Cette assertion choqua quelques-uns de ses contemporains qui croyaient que le corps du Seigneur, tel qu'il se trouve dans l'Eucharistie, a des qualités qui ne conviennent pas à celui qui a été visible sur la terre; qu'il faut par conséquent faire une distinction entre ces qualités, et qu'en soutenant qu'elles sont absolument identiques , on s'al)andonne aux idées des Capharnaïles. S'appuyant sur quelques passages de saint Jérôme et de saint Augustin, ils prétendaient que Jésus-Christ avait un corps double ou même triple, à savoir le corps naturel , le corps sacramentel et le corps mystique de l'Église. Telle est l'opinion de l'auteur anonyme de l'ouvrage publié par Mabillon, sous le titre : Dicta cujusdam sapientis; telle est encore l'opinion de l'auteur également anonyme d'un fragment sur le même sujet. Ces auteurs disent que le corps de Jésus-Christ, dans l'Eucharistie, est le même que celui qui est né de la Vierge quant à sa nature, mais qu'il en est différent quant à sa forme [specialiter). Alger exprima dans la suite la même idée en attribuant à Jésus- Christ deux corps, non selon la substance, mais selon la forme. L'autre assertion du premier de ces théologiens est moins claire ; il dit notamment que le corps mangeable de Jésus- Christ, qui est produit par les paroles de la consécration, est changé par la prière du prêtre au corps né de la Vierge, et que de cette manière Jésus-Christ donne à goûter aux membres de son corps le corps de son corps. Hériger, abbé de Lobes, et Raban Maur, archevêque de Mayence, écrivirent aussi contre la doctrine de Ralbert touchant l'identité du corps de Notre-Seigneur, mais leurs explications ne sont pas parvenues jusqu'à nous; toujours est-il que Raban était parfaitement

d'accord avec Ratbert au sujet de la transsubstantiation. S'écartant de la manière de voir de ces théologiens, Amalaire, prêtre de Metz, prétendait que Jésus-Christ avait un triple corps. Il partit probablement de l'idée souvent exprimée par les Pères et reproduite par Ralbert, que le corps de Notre- Seigneur, dans l'Eucharistie, nourrit non-seulement l'âme, mais aussi le corps de l'homme et le prépare à l'immortalité et à l'incorruptibilité; il en conclut que l'Eucharistie, unie à la chair et au sang du chrétien , en est inséparable, même après la mort, et il distingua en conséquence un triple corps en Jésus-Christ, le corps naturel, le corps eucharistique, tel qu'il se trouve dans les fidèles vivants et tel qu'il existe dans les fidèles trépassés. Du reste, il n'y établit aucune différence essentielle, car il dit formellement que c'est le même sang qui est sorti du côté du Seigneur, qu'on boit dans le calice. Pour cette raison Florus fit passer Amalaire pour un hérétique et fit en sorte que le concile de Quiercy condamna ses opinions en 837. Mais ce qui fit le plus de bruit, c'est une expression par laquelle Amalaire paraissait admettre le Stercoranisme , ou l'opinion que le corps de Jésus-Christ, dans la sainte Eucharistie, est sujet à la digestion et à ses suites, comme tous les autres aliments. Raban Maur lui-même encourut le blâme d'être de l'opinion d' Amalaire par la réponse douteuse qu'il donna à Héribalde, évêque d'Auxerre, qui lui avait demandé son avis à cet égard. Il paraît qu'à d'autres on ne reprocha cette opinion que comme une simple conséquence de leurs principes , parce qu'ils enseignaient nommément que la chair de Jésus-Christ formait aussi une nourriture physique et qu'elle était absorbée dans le corps du communiant. De là vient qu'on parla d'un système de Stercoranistcs proprement dits, et Gerbert , qui dans la suite fut pape sous le nom de Sylvestre II, cite, dans son ouvrage sur l'Eucharistie, trois systèmes de Stercoranisme différents : 1" celui des Stercoranistcs proprement dits, lequel est condamnable; 2" celui de Ratbert qui consistait dans la croyance qu'on reçoit à l'autel le même corps

448 HisToiui: de l'église.

que celui qui csl né de la Vierge, et 3' celui des adversaires de RatluTl qui prétendaient que le corps eucharistique n'est pas i(lenti(jue avec le corps naturel. Mais il croit lui-même qu'il n'existe entre les deux systèmes aucune difTércncc essentielle et que dans le même sens on i)eul Irès-bien dire que le corps sacramentel est le même que celui qui est né de la Vierge. Vers le milieu du neuvième siècle parut sur l'Eucharistie un nouvel ouvrage , dont l'auteur fut longtemps inconnu. On l'attribua tantôt à un homme obscur, nommé Bertram, tantôt à Uatramne, moine de l'abbaye de Corbic , tantôt à Jean Scot, dit Erigène. Les témoignages de Gerbert, de Sigebert, de l'Anonyme de Môlk et des manuscrits consultés par 3Iabillon , ne permettent pas de douter que ce livre ne soit de Ratramne. On a souvent regardé Jean Scot comme l'auteur de cet ouvrage. Un concile tenu à Paris condamna en effet un ouvTage sur l'Eucharistie qu'on attribuait à cet Irlandais et auquel se référa Bérenger, et le concile de Verceil le fît jeter au feu , et tout ce qu'on cite de cet ouvrage se rapporte si bien à celui de Ratramne , qu'on est en droit de penser qu'Erigène n'a rien écrit sur l'Eucharistie, mais qu'on lui a quelquefois attribué à tort l'ouvrage du moine deCorbie. Cet ouvrage est obscur aussi bien sous le rapport des adversaires que son auteur réfute, que sous celui du système qu'il veut établir. Il y prête à ses adversaires l'opinion qu'il n'y a pas de différence entre l'extérieur et l'intérieur du sacrement de l'Eucharistie, que le corps de Jésus- Christ a réellement la forme extérieure (|ui se présente aux sens, que par conséquent il est tout à fait sans ligure et sans voile, et que ce que nous découvrons dans ce mystère au moyen de nos sens, n'est pas différent de ce que la Foi nous y fait découvrir. De là il paraissait résulter qu'on pouvait même mettre le corps de >'otre-Seigneur en pièces et l'écraser avec les dents. On pouvait, dans tous les cas, suj)poser un tel système dans quelques Grecs, particulièrement dans Jean Damascene, qui prétendait qu'il n'y a aucune ligure, aucun signe dans l'Eucharistie, peut-être aussi daus Haimon, évêque d'Halberstadt,

qui s'était exprimé dans le même sons , quoique moins clairement , mais jamais dans Ratbert avec lequel Ratramne était plutôt parfaitement d'accord en plusieurs points. Ratramne réfuta donc sans peine ce système, en montrant que, d'après celte croyance, la Foi ne serait d'aucun secours au sacrement de l'Eucharistie, que ce que l'on voit extérieurement, n'est pas la chose elle-même, mais seulement son image, mais que ce qu'on découvre intérieurement et spirituellement, est véritablement la chose même. 3Iais là , où l'on s'attend à une explication claire de la véritable essence du mystère, l'ouvrage est obscur, ambigu et embrouillé. D'un côté , il paraît admettre tout à fait dans le sens de l'Église le changement substantiel du pain au corps de Jésus-Christ au moyen de la consécration; de l'autre, il fait croire que , dans son opinion , ce n'est pas la substance du corps de Jésus-Christ , mais que c'est le Verbe divin qui remplace l'effet de la chair qu'on reçoit dans l'Eucharistie. Il va même jusqu'à dire que les Israélites recevaient déjà dans la manne le corps de Notre-Seigneur , et que son corps mystique , l'Eglise , se trouve dans l'Eucharistie comme son corps naturel. On peut à peine pardonner à Ratramne des contradictions manifestes , et il paraît qu'il a senti lui-même combien sa doctrine était peu en harmonie avec celle de l'Eglise , ou combien l'explication qu'il a voulu substituer au dogme de l'Eglise était arbitraire et forcée , et que c'est pour cette raison qu'il a eu recours à de pareils subterfuges pour combler l'abîme qui se trouvait entre son système et le dogme catholique et qu'il n'a laissé percer que çà et là sa véritable opinion.

Bérenger de Tours.

Les ouvrages de Lanfranc, de Guitmond, de Hugues, évoque de Langres, de Théoduin, de Durand, in Biblioth. max. PP. t. XVIII. Adelmanm de veritate corp. et sang. Domini ad Berengarium epistola, cd. G. A. Sehmid. Brunsvici 1770. Eusebu Brunoms epistola ad Be-

rengarium, cd. Fr. de Royc, in vita, hwresi el pœnitentia Bercngarii. Andcgavi IG06, 4. Les lollies el les professions de foi de Bércngev, ainsi que les actes des conciles qui le condamnèrent, in Mansi Coll. Concill. t. XIX. Bekeng.iuh de s. cœna adv. Lanfrancum liber posterior, éd. A. et F. Th. Vischer. Berolin, 183'i-. BeHNALDusConstanliensis de Berengarii multiplici condemnalione, in Raccolta Ferrarcse di opuscoli, t. XXI. Venez, 1789.

La doctrine do Boronger touchant l'Eucharistie était plus inauifesteinent hérétique. Cet homme, né probablement à Tours, était un des élèves du célèbre Fulbert, évéque de Chartres. Il fut ensuite trésorier et écolâtre de Saint-Martin de Tours et en cette qualité il contribua beaucoup à faire fleurir l'école attachée à cette cathédrale. A dater de l'an 1040, il fut en même temps archidiacre d'Angers. Doué de beaucoup d'éloquence , habile dialecticien et assez instruit pour ce temps-là , imposant en outre le respect par sa frugalité et par sa moralité, il comptait de chauds amis parmi les personnages les plus illustres de l'église de France, lorsqu'après s'être longtemps appliqué à la grammaire et à la dialectique , il consacra plus tard son temps à des questions de théologie. Après avoir attaqué le mariage et le baptême des enfants, questions auxquelles il renonça ensuite, il osa nier la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. La remarque que font l'abbé Wolphelm et l'évêque Guitmond , que Bérenger niait aussi que Jésus-Christ eût passé à travers les portes fermées pour se rendre dans l'appartement des Apôtres , caractérise très-bien sa doctrine dans sa naissance. On voit par là qu'en général il ne saisissait pas la nature d'un corps glorifié et spiritualise, cette vertu contractive et expansive, au moyen de laquelle il peut tantôt se cacher, tantôt se manifester, celte supériorité de la nature, au moyen de laquelle il peut pénétrer et dompter toute matière inférieure ou lui faire prendre sa propre substance en l'approchant et en la touchant , et c'est pour cette raison que le mystère de la présence réelle et de la transsubstantiation resta aussi pour lui une chose incompréhensible.

Aussitôt que les erreurs de Bérenger commencèrent à faire du bruit, Adelman , scolastique de Liège et depuis 1048 èvêque de Bresse , lui écrivit à ce sujet en 1045 et en 1047, en lui disant que toute rAllemagnc en était scandalisée. Peu de temps après , son ancien condisciple , Hugues , évèque de Langres , qui avait appris à connaître son système à la suite d'un entretien qu'il avait eu avec lui , lui dévoila aussi ses erreurs dans un traité qu'il composa contre la présomption de vouloir juger le mystère de la sainte Eucharistie avec les lumières de la raison , et de le considérer, comme disait Bérenger, avec d'autres yeux que ceux de la multitude. Mais tout à coup Bérenger déclara dans des lettres adressées à Lanfranc , qui était alors prieur de l'abbaye du Bec en Normandie , qu'il partageait l'opinion de Jean Scot Érigènc touchant l'Eucharistie ; il rejeta en même temps celle de Paschase et provoqua celui-ci à s'engager avec lui dans une discussion à ce sujet. Ces lettres quon lut dans un concile tenu à Rome en 1050, firent exclure Bérenger de la communion de l'Eglise. La présence de Bérenger en Normandie engagea ensuite le duc Guillaume à ouvrir à Brione une conférence, dans laquelle deux religieux de l'abbaye du Bec firent en sorte que le docteur hétérodoxe et son compagnon se prononcèrent , du moins en apparence , en faveur du dogme catholique. Il est probable que Bérenger admit alors, comme il en avait l'habitude , que la consécration produit un changement réel dans l'Eucharistie , mais il entendait par là toute autre chose que ne le faisait l'assemblée , qui crut s'apercevoir qu'il admettait la transsubstantiation. Sur ces entrefaites , il aj)prit qu'il avait été condamné à Rome, et dès lors, dans une lettre qu'il adressa au clergé de Chartres, il vomit des imprécations contre le pape et contre l'Eglise romaine qu'il taxa ouvertement d'hérésie. Dans un autre concile que le pape Léon convoqua encore en 1050 à Verceil, on condamna la doctrine de Bérenger avec l'ouvrage qu'on attribuait à Jean Scot Erigène ; mais quoique invité, Bérenger ne s'y rendit pas lui-même, parce que, comme il le disait , le roi de France l'avait précisé-

452 UISTOIRE DE l'kGLISE.

ment fait mettre en prison. Vers le même temps, le roi de France, d'a})rès le conseil de ses évêques, lit assembler un concile à Paris, l)ien que Théoduin, évèque de Liège, lui eût représenté que la nouvelle doctrine , qui attaquait un dogme de iKglise regardé depuis longtemps et généralement comme un article de loi , élanlévideniment fausse , il était inutile de réunir un concile, pour lequel du reste il fallait avoir préalablement le consentement du pape. Bérenger ne se présenta pas non plus à ce concile, mais on y lit la lecture d'une lettre qu'il avait adressée à l'aulin, primicier de Metz, et son hérésie, telle qu'elle y était exposée, fut condamnée. La résolution qui y fut prise d'employer même au besoin une armée française pour extirper la nouvelle hérésie, montre combien le parti de Bérenger était déjà considérable. Dans un concile que les légats du pape Hildebrand et Gérard tinrent à Touts même en 1054, Bérenger confessa qu'après la consécration le pain et levin sont changés au corps et au sang de Jésus-Christ et affirma sous la foi du serment qu'il le croyait réellement comme il le disait. En exposant en termes ambigus ce qui se passa à celte occasion , il représenta la conduite d'Hildebrand comme si ce légat l'eût regardé comme orthodoxe et qu'il n'eût exigé autre chose de lui , si ce n'est de prouver son orthodoxie au pape et aux évêques de France. Et il peut bien avoir réussi à trom|)er Hildebrand dont toute l'attention et l'activité , détournées des questions dogmatiques, étaient entièrement dirigées vers la grande question pratique de la réforme de l'Eglise ; car Bérenger savait, au besoin, mettre en œuvre toutes les ressources d'un sophiste hypocrite ! Il donna l'assurance qu'il croyait et qu'il enseignait que le pain se change réellement au corps du Seigneur par la consécration et se plaignit de l'injustice qu'on lui faisait de douter de sa sincérité à cet égard , tandis que, d'après sa doctrine, rien ne changeait et que le pain et levin restaient après ce qu'ils avaient été avant la consécration. Il leurra ceux de la protection desquels il avait besoin, en leur disant qu'il ne combattait que les idées grossières et sensuelles

(le quelques personnes qui imitaient les Capharnaïtes , et représenta avec une déloyauté manifeste la doctrine de ses adversaires, de manière que, après la consécration, le pain, selon eu\, est remplacé sur l'autel par un morceau de la chair de Jésus- Christ, tandis que lui-même prétendait défendre la véritable doctrine , par laquelle le pain et le vin sont changés en tout le corps et en tout le sang de Jésus-Christ.

Le nouveau pape Nicolas II convoqua à Rome, en 1059 , un concile composé de cent treize évéques, et auquel se présenta aussi Bérenger. On l'y obligea de brûler ses écrits et de signer une profession de foi rédigée par l'évéque Humbert et conçue en ces termes: Après laconsécration, le pain et le vin sont nonseulement un sacrement , mais aussi le vrai corps et le vrai sang de Notre-Seigneur, et non-seulement ce corps se trouve matériellement dans le sacrement , mais il est réellement touché et brisé aussi par les mains des prêtres et écrasé par les dents des fidèles. Ce n'est que de cette manière qu'on crut pouvoir retenir cet adroit sophiste qui s'esquivait toujours; les expressions malsonnantes pouvaient du reste être justifiées par l'union intime du signe extérieur avec le corps de Jésus-Christ, qui a pour conséquence une communicatio idiomatum, de la même manière que dans l'union des deux natures, en sorte que ce qui arrive extérieurement au signe , peut être aussi attribué en quelque sorte au corps du Seigneur qui y est caché. C'est dans ce sens que les Pères de l'Église , entre autres saint Chrysostôme , avaient déjà parlé d'une certaine manière de toucher le corps de Jésus-Christ.

De retour en France , Bérenger prétendit qu'il n'avait signé cette profession de foi que parce qu'on l'avait menacé de le faire mourir, et il s'en vengea en vomissant des imprécations contre ses adversaires et contre le Siège apostolique , qu'il appelait le siège du satan. Le nouveau pape Alexandre II l'engagea amicalement, en 1061, à renoncer enfin à des erreurs qui troublaient le repos de l'Église ; mais il en reçut une réponse pleine d'arrogance. Peu de temps après, les évéques de Nor-

inandie, réunis en un concile à Rouen, condamnèrent aussi toute doctrine qui fut contraire au dogme de la transsubstantiation. Durand, ahl)é de ïroart , et Lanfranc défendirent le même dogme dans des ouvrages particuliers. Eusèbc Brunon, évèque d'Angers, qu'on avait soupçonné autrefois de partager l'opinion de Bérenger et qui l'avait protégé jusqu'ici, avoua alors , dans une lettre à Bérenger , que par la toute-puissance «le Dieu le pain et le vin sont le vrai corps et le vrai sang (ie Jésus-Christ par suite de la consécration , et pour en prouver la possibilité, il cita le fait, que le Seigneur, après sa résurrection, a passé à travers les portes fermées; il donna à la nouvelle doctrine le nom de peste et ajouta qu'on l'avait foulée aux pieds dans une réunion qui avait eu lieu dans la chapelle du comte d'Anjou et à laquelle l'archevêque de Besançon avait assisté avec lui. Vers l'an 1070, Bérenger composa contre Lanfranc l'ouvrage qui est maintenant publié. Dans les années 1075 et 1076 , la nouvelle hérésie fut derechef condamnée dans les conciles de Saint-Maixent et Poitiers. Dans ce dernier concile , 1 exaspération contre lui fut telle qu'il courut grand risque d'être tué. Au concile de Saint-3Iaivent il rétracta ses erreurs et promit avec sa déloyauté ordinaire de professer désormais la Foi catholique. Hildebrand, désormais Grégoire VU, le manda à Rome et lui lit signer, sous la foi du serment , que le pain , après la consécration , est le vrai corps de Jésus-Christ, né de la Vierge Marie ; mais plusieurs évéques lui représentèrent que Bérenger avait déjà souvent fait la même profession de foi et que , loin de renoncer à sa doctrine , il la mettait , à sa manière, en rapport avec celte profession de foi. En conséquence , dans un autre concile tenu également à Rome en 1079, et dans lequel (juelques évéques se déclarant en sa faveur, furent réduits au silence par la grande majorité de l'assemblée, il fut obligé de signer une seconde formule renfermant les mots que le pain et le vin , d'après leur substance, se changent au corps et au sang du Seigneur — mots, qui ne paraissaient plus lui laisser aucun subterfuge. Mais ayant l'art de

détourner le sens des choses les plus claires, il vit tout le contraire dans cette formule ; il y vit notamment que la substance du pain reste invariable. Mais ce qui blessa son orgueil plus que la signature de cette formule , ce fut l'aveu , que le pape exigea ensuite de lui , d'avoir été dans l'erreur jusqu'ici relativement au mystère de l'Eucharistie. Il s'y soumit enfin en se plaignant de ce que Dieu lui avait refusé le don de la fermeté, et sans doute par crainte de l'excommunication et de la fureur du peuple. Muni d'un sauf-conduit de la part du pape et d'un certificat d'orthodoxie, il retourna dans sa patrie. Il y composa sur les deux conciles de Rome, un ouvrage rempli de calomnies et de sorties violentes contre les personnages qui s'y étaient déclarés contre lui. Il y présenta particulièrement la conduite du pape sous un point de vue tout à fait contraire au caractère de Grégoire , tel que l'histoire nous le dépeint. Il y dit que le pape, dans sa perplexité , ne sachant quel parti prendre, avait chargé un moine de s'adresser à la Sainte Vierge pour la prier de lui révéler ce qu'il y avait à faire au sujet de Bércnger, mais qu'en contradiction avec sa propre inclination et avec la révélation qu'il avait eue du ciel, il avait cédé aux sollicitations de quelques évoques.

Bérenger fut de nouveau obligé de rendre compte de sa doctrine au concile de Bordeaux en 1080. Guitmond , disciple de Lanfranc et ensuite évêque d'Averse, écrivit aussi à cette époque un ouvrage dans lequel il le réfute avec avantage. Dans les dernières années de sa vie , Bérenger se retira dans l'Ile de Saint-Côme près de Tours. Il y passa le reste de ses jours dans la solitude et dans les exercices de la pénitence et, d'après une ancienne tradition accréditée dans le pays et le témoignage des contemporains qui demeuraient dans les environs, il y mourut en 1088, sincèrement converti et détrompé de ses erreurs. Berthold de Constance est le seul qui affirme le contraire ; mais son témoignage a moins de poids à cause de son grand éloignement des lieux.

D'après la doctrine de Bérenger, les paroles de la consécra-

lion ne doivent pas être prises dans le sens propre, et quoique Ion puisse dire (jue le pain est chancre au vrai corps de Jésus- Christ, cependant on entend par là un chanffement qui, sans ôter au pain sa véritable nature, l'ennoblit et lui donne une force suj)érieure, de même que Feau baptismale ne cesse pas d'être de l'eau, mais reçoit la vertu sacramentelle propre à la renaissance des fidèles, et c'est dans ce sens qu'elle est changée. On ne reçoit donc matériellement que le sacrement, c'est-à-dire le pain et le vin , mais on reçoit spirituellement l'essence du sacrement, c'est-à-dire l'essence du corps et du sang de Jésus- Christ, et c'est pour cette raison que les fidèles seuls, et non les infidèles, participent à ce sacrement. Bérenger parlait-il d'un changement qui avait lieu dans l'Eucharistie, il ne le faisait que dans un sens très-impropre; car il n'entendait parla que le changement qui a également lieu dans les autres sacrements au moyen de la consécration de la matière , de l'eau ou de l'huile. Voulait-il prouver l'existence du ivai corpsde Jésus- Christ, il disait que loin de soutenir l'erreur des 3Ianichéens qui ne donnaient au Sauveur qu'un corps apparent, il ne reconnaissait que le corps réel, le corps glorifié de Jésus-Christ, qui cependant ne se trouve pas réellement dans l'Eucharistie ni par la transsubstantiation , ni par la réunion avec le pain , car il croyait que , dans le fond , le pain , après la consécration , ne fait que représenter le corps du Seigneur, et que les fidèles, au moyen du pain, goûtent quelque chose d'analogue au corps de Jésus-Christ. Il est vrai qu'on peut déduire d'un grand nombre de passages de ses écrits , le dogme de la présence réelle, comme quand il parle du sacrifice réel du corps de Notre-Seigneur dans la saint»; Messe; mais, n'employant aucun terme nouveau qui fût analogue à sa doctrine et se servant ordinairement des expressions consacrées dans l'Église par un long usage, soit de propos délibéré, soit involontairement, il en disait très-souvent plus qu'il n'en croyait, et cachait, sous l'enveloppe du catholicisme, des opinions qui, examinées de près, s'approchent le plus de la doctrine de Calvin. Cette

obscurité et le soin qu'il prit de s'accommoder au langage ordinaire , contribuèrent beaucoup à augmenter la confusion qui régnait parmi ses adhérents. Les Bérengariens n'étaient d'accord qu'à rejeter la transsubstantiation ; sous tous les autres rapports ils étaient loin de s'entendre. Les uns ne voyaient dans l'Eucharistie que la simple image du corps de Notre-Seigneur; d'autres y admettaient une espèce d'impanation, c'est-à-dire, la présence réelle de Jésus-Christ avec le pain ; d'autres encore croyaient à un changement partiel du pain et du vin; enlin il y en avait qui pensaient qu'à la vérité le corps et le sang du Seigneur se trouvaient réellement dans le sacrement de l'Eucharistie , mais que pour les infidèles ils se changeaient en pain et en vin. Du reste , les adversaires de Bérenger s'en référèrent avec une fermeté inébranlable à la doctrine de l'Église universelle touchant la transsubstantiation. Ils prétendirent que la doctrine de. Bérenger était tout à fait nouvelle et inconnue à l'Église et qu'elle n'avait jamais été enseignée nulle part, si ce n'est dans l'ouvrage de Jean Scot Erigène. En effet, si l'on excepte quelques passages des Pères de l'Église, Bérenger ne cita jamais que le livre de cet Irlandais. De leur côté, les Bérengariens disaient que l'Église était tombée dans l'erreur par l'ignorance de ses chefs et que c'était là la cause de sa ruine, mais que maintenant la véritable Église se trouvait encore parmi eux; cependant, semblables aux anciens Pélagiens, ils ne formèrent jamais qu'une école pendant la courte durée de leur existence ; leur chef ne s'adressa jamais au peuple; il n'écrivit que pour les savants et il n'y eut jamais de secte particulière de Bérengariens, qui fut entièrement séparée de l'Église.

Origine du Schisme grec. Ignace et Photius.

I. NiCETJî Davidis vita S. Ignatii in Mansi Conc. Coll. t. XVI. Photu epistolae, cd. Montacutius. Lond. , 1651. fol. Les lettres des

HIST. DE l'église. — T. I. 20

papes, les actes du concile de 869 et de celui de 879, ainsi que les autres décrets, in Mansi t. XV, XVI, XVII. .E>Eji: ep. Paris, liber adversus objeclioncs (inecorum et Katr.vji.m libri IV contra (-îrœcorum opposila, in d'Aclicry Spicileg. t. I.

II. Laur. Cozza hisloria polemica de Griccorura schismale. Romœ, 1719. 4 vol. fol. — Stepb. de Altimura (Mich. Le Quien) Panoplia contra Schisma Grœcorum. Paris, 1718. 'i-. — Leo Au.atiis de ecclesia? occid. et orient, perpétua consensione. Colon., 1G48. 4.

La communion de l'Église avait déjà été interrompue quelquefois entre l'Orient et l'Occident; c'est ce qui avait eu lieu après le concile de Sardique, par suite du schisme causé par Acace et par la domination momentanée du Monothélisme ; mais CCS divisions, nées des contestations religieuses de cette époque, avaient toujours fini par faire place à l'orthodoxie. Mais à dater de la fin du sepliènie siècle , il se développa insensiblement des germes de discorde qui , tôt ou tard , pouvaient d'autant plus facilement produire un schisme funeste , que la différence dans la marche progressive des deux, églises , ou plutôt la dégénération et l'engourdissement toujours croissant de l'église d'Orient, en comparaison des grandes forces vitales que l'église d'Occident commençait à acquérir, devaient élargir de plus en plus l'abime ([ui se trouvait entre l'Orient et l'Occident. Déjà l'ambition des patriarches de Constantinople avait donné lieu à des contestations au sujet du vingt-huitième canon de Chalcédoine, et du litre de patriarche œcuménique; mais du moment que ces prélats dépendirent entièrement de la volonté et des caprices d'une cour corronq)ue , du moment qu'ils devinrent souvent les vils instruments d'une tyrannie basée sur un gouvernement militaire, ou d'une administration de femmes et d'eunuques, favorisés alors et protégés par la cour, ils pouvaient étendre une autorité despotique sur les évèques et sur les églises de leur patriarcat , et les entraîner plus aisément dans les écarts que l'ambition, l'orgueil et l'esprit de v(;ng<'ance leur faisaient faire.

En 691 , se tint, à Constantinople, le concile in Triillo qui , attendu que les derniers conciles' œcuméniques, le cinquième

TROlSIEarE EPOQUE. — CHAP. II. 459

et le sixième, ne s'étaient occupés que des dogmes, se proposait de régler la discipline par une série de canons, et c'est pour cette raison qu'il est regardé par les Grecs comme une suite de ces deux conciles, et qu'il porte le nom de (juno^oç TivjSiy.vr,. Les évéques qui assistèrent à ce concile , jaloux de la supériorité incontestable que l'Église romaine avait toujours eue dans les questions relatives à la Foi, cherchaient, semblait-il, à faire valoir au moins leur droit d'autonomie dans les questions qui regardaient la discipline, et en rejetant les usages de l'Église romaine, ils voulaient se venger d'une prééminence qui blessait tant la vanité des Grecs. C'est ainsi que, sans aucun motif particulier, ils approuvèrent, déjà dans le premier canon, les conciles d'Afrique, tenus du temps de saint Cyprien, qui condamnaient le baptême des hérétiques et des schismatiques , tandis que, par une contradiction manifeste, ils défendaient, dans le quatre-vingt-quinzième canon, de rebaptiser les Ariens, les Macédoniens, les Apollinaires et d'autres hérétiques qui rentraient dans le sein de l'Église. Dans le treizième canon ils blâmèrent le célibat des prêtres de l'Église latine , et dans le cinquante-cinquième et quatre-vingt-neuvième, ils rejetèrent le jeûne du samedi , en usage dans l'Église romaine, parce qu'il est défendu par le soixante-sixième canon apostolique. Les papes déclarèrent bientôt que des deux cents et deux canons de ce concile, ils n'approuveraient que ceux qui seraient d'accord avec les décrets des papes antérieurs et avec la discipline établie en Occident, et Justinien , probablement instigué par le patriarche de Constantinople , se donna en vain toutes les peines imaginables pour engager le pape Sergius à les signer.

Bientôt après s'alluma la fureur des Iconoclastes; Léon risaurien détacha les provinces Illyriennes du patriarcat de Rome et les plaça sous la juridiction du patriarche de Constantinople. Vers le temps du concile de Nicée, le pape Adrien demanda qu'on lui restituât, outre les terres du patrimoine de saint-Pierre, les droits de patriarche sur ces provinces, mais

iGO HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

ses réclamations ne furent point écoutées, et les représentations ([ue fit dans la suite le pape Nicolas, n'eurent pas plus de succès. Les (irecs prétendirent ensuite (conformément à leur manière de se représenter le patriarcat de Constantinople) que cette séparation avait eu lieu, parce que h; patriarche de l'ancienne Rome se trouvait sous la domination de peuples barbares (des Lombards et des Francs). Au souvenir d'une injustice qu'on avait commise se joignit alors aussi le chagrin que causait une prétendue injustice, à savoir le rétablissement de l'empire d'Occident, du au\ efforîs du pape, et la ruine de la domination des Grecs en Italie. Cependant au milieu de la lutte qu'ils soutenaient contre les Iconoclastes , les Grecs catholi{[ues n'avaient jamais cessé de reconnaître la primauté des papes. Ils disaient qu'ils avaient particulièrement rejeté le concile de 754 , parce qu'il n'avait pas reçu la sanction du pape , sans lequel on ne peut rien décider en matière de foi , conformément h la déclaration du martyr Etienne le Jeune et des évéques réunis au concile de Nicée. Le pjitriarche Nicéphore, à son tour, fonda particulièrement, dans sa réfutation des Iconomaques, la légitimité du concile de Nicée sur la participation du Siège apostolique qui y avait eu la présidence et dont l'approbation seule donne aux décisions des conciles l'autorité nécessaire. Théodore Studite est celui qui inculqua cette vérité aux Chrétiens dans les termes les plus formels et dans fe tournures les plus variées. Se plaignant de ce que les adversaires du culte des images s'étaient séparés du siège de saint- Pierre, ;i qui Jésus-Clirisl a confié les clefs de la Foi, et par conséquent, du corps de Notre-Seigneur, il insista particulièrement sur la nécessité d'assembler un nouveau concile sous les auspices du pape, qui seul pouvait lui donner l'autorité d'un (oncile œcuménique, ou d'envoyer de part et d'autre des députés à Home, afin de remettre, selon l'ancien usage, la décision de cette affaire au Siège apostolique.

Au patriarche Methodius succéda, en 846, le moine Ignace, lils de rem|)ercur Michel Rangabé , après avoir été élu à l'una-

nimi(c par le clergé et par le peuple. Un prélat d'une piété si exemplaire et d'un si grand caractère dut bientôt se brouiller avec une cour plongée dans les vices les plus infâmes, et, comme c'était ordinairement le cas en Orient, il ne tarda pas à succomber. Le jeune empereur Michel, que son oncle Bardas avait élevé dans la débauche, joignant à ses honteux dérèglements le mépris de la religion , éleva dans son palais un bouffon à la dignité de patriarche, profana avec une impiété inouïe les saints mystères et se moqua ouvertement du patriarche Ignace et de sa propre mère. Quelle que fût la culpabilité des empereurs , les prélats de la capitale étaient, il est vrai, depuis longtemps dans l'habitude de ne faire aucun usage des armes spirituelles contre eux ; mais Ignace crut ne pas devoir user de tant déménagements envers le César Bardas. En effet, celui-ci ayant répudié sa femme et contracté un mariage incestueux avec sa belle-fille , Ignace l'exclut de la communion de l'Église , après plusieurs exhortations infructueuses. Il était alors question d'obliger l'impératrice Theodora de se renfermer dans un monastère avec ses idles ; le patriarche n'ayant pas voulu coopérer à cet acte de violence, exaspéra aussi l'empereur contre lui , et dès lors Bardas , qui d'ailleurs jouissait d'un pouvoir sans bornes , put d'autant plus sûrement assouvir sa vengeance contre Ignace. On imagina d'accuser le patriarche d'avoir une liaison intime avec le fou Gébéon , qui se faisait passer pour le fils de Theodora et qui avait de nombreux partisans. Ensuite on le conduisit dans l'île de Térébinthe et l'on dépêcha vers lui des évêques et des patriciens, dans le but de l'engager à déposer sa dignité; mais ce fut en vain. Bardas neutralisa l'opposition de plusieurs évoques qui montraient publiquement de l'attachement à Ignace , en promettant à chacun en particulier la dignité patriarcale , sous la condition qu'il la refuserait d'abord en apparence. Ils se laissèrent gagner; mais on les prit au mot, et un laïque , Photius, parent de la famille impériale et secrétaire d'état, fut nommé patriarche en 858. C'était le plus savant homme de son siècle, mais d'une ambition démesurée et il

\{y2 HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

nï'lail pas ôlrangcr à la corruplion ni auv inlri}jui's de la cour. Kn si\ jours de temps, on lui conféra tous les ordres sacrés, y compris le sacre d evèquc. Grepfoire Asbesle, archevêque de Syracuse, que Methodius avait déjà envoyé en e\il et qu'Ifçnace avait déposé , sacra le nouveau patriarche. On engagea les évêqucs qui habitaient Constantinople à le reconnaître; mais il fut obligé de leur donner par écrit l'assurance (ju'il épargnerait Ignace et qu'il le respecterait comme son père. Mais le contraire arriva. Ignace ayant courageusement refusé de résigner ses fonctions , fut cruellement maltraité, même accablé de coups , et l'on sévit avec plus de fureur encore dans la capitale contre tous ceux qui se déclarèrent en sa ftiveur ou ([ui ne voulurent pas reconnaîtrePhotius. Dans ses lettres à Bardas , Pholius lui-même se plaignit de la manière indigne dont on traitait les prêtres et de l'inutilité de son intercession pour eux. ; toutefois il avança toujours dans la voie dans laquelle il était entré. Un concile qui se tint h Constantinople excommunia Photius; mais la plupart des évêques se laissèrent entraîner dans son parti soit par la violence, soit par des promesses; il n'y en eut que cinq qui refusèrent opiniâtrement de le reconnaître , et en conséquence ils furent déposés , emprisonnés et ensuite envoyés en exil. Sur ces entrefaites, Photius et liardas tirent assembler les évêques de leur parti , qui déposèrent Ignace sous prétexte qui ni son élection, ni son sacre n'étaient canoniques et qu'il conspirait contre l'cMnpereur.

Dès lors rien ne fut plus important aux yeux de Photius que de se faire reconnaître par le pape. Une deputation solennelle de plusieurs évêques, parmi lesquels se trouvait l'oncle de l'empereur, se rendit à Rome avec des présents magniliques. Elle informa le pape qu'Ignace avait résigné ses fonctions à cause de son grand âge; toutefois la lettre qu'on remit en même temps au pape , était en contradiction avec cette assertion , puisqu'il y était dit qu'Ignace avait été déposé par un concile. Ou pria du reslelepaped'envoyerdeslégatsàConstantinoplepour la tenue dun concile qu'on se proposait d'y assem-

bier pour réformer la discipline de l'Eglise et pour extirper les restes de l'idolâlrie des Iconoclastes. On remit aussi au pape une lettre de Photius, dans laquelle il dépeignait avec un style humble et plaintif, les moyens de violence que l'onavait employés pour lui faire accepter la dignité de patriarche. Nicolas ne connaissant pas encore exactement la marche des affaires, agit avec circonspection. Dans sa réponse il ne blâma que l'élévation subite d'un laïque à la première dignité ecclésiastique et chargea ses légats Zacharie, évéque d'Anagni, et Rodoald, évêque de Porto , de se borner d'abord à prendre des informations et de s'abstenir de la communion de Photius. Dans sa réponse à l'empereur, il désapprouva hautement qu'on eût déposé Ignace sans consulter le Siège apostolique et qu'on eût ordonné un laïque en son remplacement, et demanda qu'on entendît Ignace et que l'affaire fût traitée dans un concile en présence de ses légats , en ajoutant que sur leur avis il donnerait sa décision. Les légats reçurent déjà en route des présents de l'empereur et de Photius ; arrivés dans la capitale , on les surveilla de près dans une espèce de prison décente qu'on leur avait préparée au palais , et où on les priva de toute communication avec le dehors. Se lassant d'être toujours en butte aux déceptions et aux menaces , ils cédèrent enfin au bout de trois mois et proposèrent d'approuver l'élection de Photius et la déposition d'Ignace. Ce concile composé de 318 évéques s'ouvrit en 801 sous la présidence des légats. On ne lut de la lettre du pape que ce qui était favorable au parti de Photius et l'on en détourna môme le sens. On appliqua à Ignace qu'on avait contraint de se présenter devant l'assemblée , le trentième canon apostolique qui ordonne de déposer tout évoque qui obtient sa dignité de la puissance séculière. Soixante-douze témoins qu'on avait réussi à corrompre, affirmèrent sous la foi du serment qu'Ignace que toutes les églises et tous les évéques, que le peuple et la cour avaient regardé pendant douze ans comme leur patriarche légitime, avait usurpé ce titre contrairement aux canons de l'Église. Ignace en appela au pape, et dix métro-

politains signèrent son appel , mais on n'en prononra pas moins sa déposition, cl les légats du pape lurent assez lâches pour \ apposer leurs signatures. Un sous-diacre, qui avait été déposé , lui arradia alors en signe de dégradation les ornements pontiiicaux. 11 devait ensuite attester la légalité de sa déposition par sa propre signature , et en conséquence on l'exposa à de nouveaux outrages, jusqu'à ce qu'enlin on força la main h cet homme affaibli. Il sut se soustraire par la fuite aux prétentions qu'on forma ensuite de lui faire lire publiquement à l'église sa condamnation; cependant, comme on craignait que le peuple ne se révoltât, on lui permit quelque temps après de rentrer dans son monastère.

Nicolas , après avoir reçu les actes du concile avec une lettre de l'empereur et une autre de Photius qui affectait des apparences de soumission au Siège apostolique, fit assembler le clergé de Home et déclara qu'il n'avait pas donné et qu'il ne donnerait jamais son consentement à la déposition d'îgnace et à l'intronisation de Photius, à moins qu'on n'acquît la preuve des délits qu'on imputait au premier ; il adressa aux trois patriarches de l'Orient et à tous les évêques une encyclique rédigée dans ce sens et écrivit en même temps à l'empereur et à Photius. Il représenta à ce dernier que, semblable à un adultère, il s'était emparé du siège d'un autre, et lui fit remarquer qu'il n'était pas du tout probable qu'il eût été sacré malgré lui, puisqu'il permettait qu'on sévît avec tant de cruauté contre Ignace et contre ses amis. Dans un concile tenu à Rome en 863, on déposa et l'on excommunia le légat Zacharie qui de son propre aveu s'était laissé corrompre, et l'on infligea, dans la suite, le même châtiment au légal Rodoald qui était alors absent. Dans le même concile, le pape, voyant que son encyclique n'avait produit aucun effet à Constantinople, prononça contre Photius une sentence de déposition cl d'exclusion du clergé, le menaçant en même temps de l'excommunication, dans le cas qu'il persistât à occuper le siège patriarcal , ou qu'il troublât Ignace dans l'administration de son église. Tous ceux qui avaient été

ordonnés par Photius devaient être réduits à la condition de simples laïques, et tout ce qui avait été fait contre Ignace, devait être regardé comme nul et non avenu. Le pape déposa également Grégoire de Syracuse. Un nouvel ambassadeur apporta au pape une lettre de l'empereur Michel dans laquelle, tout en outrageant le pape et l'Eglise romaine , il demanda d'un ton impérieux à Nicolas d'approuver tout ce qui s'était fait à Constantinople ; mais celui-ci lui répondit avec dignité que si l'empereur n'ordonnait pas lui-même de brûler cette lettre, il excommunierait ceux qui lui en avaient donné l'idée et qui l'avaient rédigée, et qu'il la brûlerait dans un concile.

Les horreurs qui, sur ces entrefaites, se commettaient à la cour de Byzance, Photius les passait sous silence, ou bien il y participait. Il assistait aux festins de l'empereur et déliait les courtisans à boire , non qu'il aimât naturellement la débauche, mais pour s'affermir dans les bonnes grâces de l'empereur et de ceux qui l'entouraient. Car son protecteur Bardas, l'autour de tous les maux, fut alors (en 86G) assassiné du consentement de Michel par son nouveau favori Basile; mais Photius conserva toute son influence , et croyant , à l'occasion de la contestation qui s'était élevée au sujet des Bulgares, pouvoir compter sur la sympathie de tout le clergé de l'Orient, il se flatta de pouvoir tout entre{)rendre contre Rome. Les Bulgares avaient nommément donné alors aux prêtres qui leur avaient été envoyés de Rome , la préférence sur les prêtres grecs , et avaient renvoyé ceux-ci; en outre, les deux évêques qui étaient arrivés de Rome , avaient déclaré invalide la confirmation donnée par les prêtres grecs et avaient commencé à confirmer de nouveau les Bulgares. Trois légats du pape qui voulaient se rendre de la Bulgarie à Constantinople , ne purent point passer la frontière, et dès lors Photius fit assembler quelques évêques de ses partisans qui devaient former un concile œcuménique. Il s'y présenta des soi-disant mandataires des trois patriarches ; on y accusa le pape et l'on prononça l'anathème contre lui. Il paraît que les décrets de ce concile ne furent réellement signés que

par viiigl-un évoques cl que Pbolius \ ajoula ensuite plus de mille voles el sijrnalures d'évèques, de prèlres, de diacres et de patriciens qui lui étaient dévoués et dont la plupart n'avaient pas même connaissance de ce concile. Pour se procurer ra[)pui de l'empereur Louis et de son épouse Ingelberge contre le pape, il inséra dans les actes du concile des acclamations, dans les(|uelles les évèques leur donnaient le titre d'empereur et d'impératrice, que dans toute autre circonstance les Grecs refusaient de donner aux empereurs d'Occident , et il chargea ensuite deuv évé(iues de remettre à l'empereur cl à son épouse, ce chef-d'œuvre avec des présents et des lettres remplies de basses flatteries. Ensuite il adressa aux trois patriarches et aux évêques de l'Orient une circulaire dans laquelle il lit directement aux prêtres qui étaient venus dans la Bulgarie , et indirectement à toute l'Église d'Occident , les reproches suivants : de jeûner les samedis , d'abréger le carême d'une semaine et de l'afliiiblir en mangeant du laitage, de mépriser les prêtres qui vivent décennnent dans le mariage, de rejeter l'onction (la confirmation) administrée par des prêtres, d'altérer par des additions la profession de foi sanctionnée par tous les conciles œcuméniques, et d'enseigner que le Saint-Esprit ne procède pas du Père seul, mais aussi du Fils, et d'introduire ainsi deux principes dans la sainte Trinité, en sorte que le Père serait le principe du Fils et du Saint-Esprit et qu'à son tour le Fils serait le principe du Saint-Esprit.

L'accusation la plus grave et celle sur laquelle Photius insistait particulièrement, c'était la dernière, soit parce que seule elle avait rapport au dogme , soit parce; (ju'elle était intimement liée à l'autre accusation qui était à la portée de l'intelligence de tout le nionde et dont on pouvait surtout se faire facilement une arme pour exciter le peuple à la révolte en lui représentant ([ue par l'addition du mot fiUoque, on altérait la profession de foi. On avait déjà fait plusieurs additions au symbole; déjà avant le premier concile de Nicée, on ajouta dans différentes églises certains articles à l'ancien svmbole des Apôtres; au

concile de Niccc on lui donna une forme plus ample, à cause de l'hérésie des Ariens et des Sabelliens, et à celui de Sardique il fut décidé qu'on s'en tiendrait à cette forme. Cependant dès l'an 371, à l'occasion de la nouvelle hérésie au sujet du Saint-Esprit , on jugea à propos d'ajouter au symbole l'article du Saint-Esprit , le Seigneur vivifiant , qui procède du Père , qui est adoré et glorifié avec le Père et le Fils et qui a parlé par les Prophètes , et le second concile œcuménique de 381 le confirma sous cette forme. Mais le symbole, ainsi amplifié, ne fut pas généralement adopté ; car, tandis qu'à Alexandrie on suivait celui deNicée, à Rome on se servait de l'ancien symbole des Apôtres. Au concile d'Ephèse de l'an 431, on ordonna que désormais il n'y aurait plus d'autre symbole que celui de Nicée (avec l'addition de 381). Toutefois au concile de Chalcédoine en 451, on sentit déjà la nécessité d'opposer aux hérésies des Nestoriens et des Eutychiens une profession de foi semblable à celle que Cyrille avait empruntée des Orientaux et de Jean, patriarche d'Antioche. Les Monophysites alléguèrent le canon du concile d'Ephèse , dont nous venons de parler, contre la validité de cette formule , mais les Catholiques leur répondirent que le concile d'Ephèse n'avait voulu défendre que la rédaction d'un symbole qui serait en contradiction avec celui de Nicée. Les Espagnols furent les premiers qui, à dater du commencement du cinquième siècle , insérèrent le mot flioque dans leurs symboles. Il se trouve déjà dans le symbole du premier concile de Tolède contre les Priscillianistes vers l'an 400. On l'ajouta au symbole de Nicée amplifié à Conslantinope lors de la conversion des Visigoths au catholicisme. Lors de la tenue du concile de Tolède en 589, ce mot se trouvait déjà dans le symbole, et ce concile ordonna qu'il serait chanté avec toute la formule aux offices divins. D'Espagne cette addition passa, au huitième siècle, en France et en Allemagne, et dans les conciles de Frioul de 791, et de Francfort de 794 , le mot filioque figurait déjà dans le symbole. Ce mot, en effet, est très-propre à déterminer exactement le dogme de la sainte Trinité; carde

mémo quo, conformômont aux principos des Porcs grecs, le véritable motif d'où résulte nécossairoment la consubslanlialité du Fils et du Saint-Esprit avec le Père , consiste en ce que tous deux procèdent du Père , le Fils par la procréation, le Saint- Esprit par la procession , ainsi le Saint-Esprit, étant aussi consubslantiol au Fils et cependant personnellement différent de lui, doit avoir reçu aussi du Fils sa substance divine; le mot filioque exprime l'un et l'autre , la parfaite identité de nature et en mémo temps la différence personnelle entre le Saint-Esprit et le Fils, Le concile de 381 s'était borné à proclamer contre les Macédoniens , qui regardaient le Saint-Esprit comme une créature du Fils, la consubslanlialité du Saint-Esprit avec le Père, et partant la procession du Père, ces liérétiquos ne niant pas qu'il procède du Fils. Les Monothélites de Constantinople furent les premiers qui attaquèrent la doctrine que le Saint- Esprit procède aussi du Fils , après l'avoir trouvée dans une lettre du pape Martin. Les Iconoclastes suivirent leur exemple à cet égard, et c'est pour celle raison que le concile, tenu en767 à GentilUy près de Paris, s'occupa aussi de celte question. L'accusation que Jean , moine de Jérusalem, intenta à ce sujet aux moines de l'Occident qui habitaient cette ville , donna lieu au concile qui se tint en 809 à Aix-la-Chapelle, en présence de l'empereur, et qui envoya à Home l'évêque de Worms et Adelhard , abbé de Corbie , pour engager le pape à insérer le mot filioque dans le symbole des deux premiers conciles œcuméniques. Cependant le pape refusa de le faire , parce qu'il ne voulait pas se mettre au-dessus des saints Pères, auteurs du symbole, en se permettant de corriger leur ouvrage, et parce que ces derniers n'avaient pas jugé à propos d'y ajouter plusieurs autres points qui regardent le dogme de la sainte Trinité, et qui sont tout aussi bien des articles de foi indispensables que la doctrine qui fait procéder le Sainl-Esprit du Fils. Quant au dogme môme , il était parfaitement d'accord avec le concile , et dans la formule qu'il adressa aux moines de Jérusalem, il disait en termes formels que le Sainl-Esprit procède également

flu Père et du Fils. Cependant peu de temps après on ajouta aussi à Rome le moi plioque au symbole.

Le pape Nicolas écrivit aux évoques de France , et particulièrement à Hincniar, archevêque de Reims , pour les engagera l'aider à réfuter les accusations qu'on suscitait à l'église d'Occident, Outre les griefs dont il a déjà été fait mention, il en citait d'autres dans sa lettre, à savoir que les Latins à la fête de Pâques offraient à l'autel un agneau avec le corps de Noire-Seigneur; que leurs prêtres ne laissaient pas croître la barbe; qu'ils conféraient la dignité épiscopale à des diacres , sans leur donner préalablement la prêtrise et qu'ils se servaient de l'eau de rivière pour le saint chrême. Les théologiens français, Enée, évêque de Paris , et Ratramne , religieux, de l'abbaye de Corbie, répondirent sans peine à des reproches qui, d'un côté, étaient sans fondement et, de l'autre, tellement minutieux qu'ils tombaient dans le ridicule.

Dès l'an 8G7, le misérable Michel fut assassiné par ordre de son favori et co-régent Rasile. Quelques jours après, le nouvel empereur chassa Photius du siège patriarcal et le relégua dans un couvent. Dès lors le patriarche légitime Ignace rentra dans son église, après en avoir été banni pendant dix ans,etavecluilesévêques,lesabbés et les moines qui avaientété envoyés en exil pour avoir défendu sa cause, purent également rentrer dansleurs foyers. Cependant Photiusqui avait misa profit une administration de dix ans pour confier à ses créatures la plupart des sièges épiscopaux de l'Orient , avait pour lui trois cents évêques qui formaient un parti puissant , et de celte sorte Ignace éprouva de toutes parts de l'opposition et un refus absolu de le reconnaître. En conséquence il paraissait urgent de recourir à l'autorité d'un concile général pour rétablir l'ordre dans l'église d'Orient. L'empereur envoya donc des ambassadeurs au pape pour lui demander des légats et pour le consulter sur la manière dont on se conduirait à l'égard des partisans de Photius et de ceux qu'il avait ordonnés. Photius, de son côté, envoya aussi le métropolitain de Sardes à Rome, mais ce der-

nier mourut en roule. Le pape Adrien II, dans un concile tenu à Rome, prononra l'analhème contre Photius, lit brûler les actes de son faux concile et promit d'avoir de l'indulgence pour ses sectateurs, pourvu qu'ils se reconnussent coupables et (ju'ils rentrassent dans la comnmnion d'Ignace. Trois légats portèrent les actes de ce concile avec des lettres du pape à Constantinople où , sur ces entrefaites , étaient arrivés aussi un député du palriarclie de Jérusalem et l'archevêque de Tyr, remplaçant le patriarche d'Antioche qui venait de mourir précisément. Le concile , qui est le huitième œcuménique , s'ouvrit le 5 octobre de l'an 809 dans l'église de sainte Sophie. Les légats du pape y présidaient ; Ignace occupait le premier rang après eux, puis suivaient les députés des patriarches. Les légats du pape présentèrent une formule de réunion que chaque évèque devait signer pour pouvoir prendre part au concile. Cette formule contenait l'analhème contre toutes les hérésies , contre Photius et tous ceux qui persisteraient à rester attachés à sa communion, ensuite l'acte d'accession aux conciles tenus contre Photius par les papes Nicolas et Adrien , comme aussi la condamnation de toutes les entreprises de Photius contre le siège de Rome. La première session, dans laquelle on lut et l'on approuva celte fornmie avec une autre qui contenait les opinions des députés de l'Orient , ne comptait que dix-huit prélats. Leur nombre augmenta au fur et à mesure que les coupables se séparèrent des innocents et qu'on signa le formulaire. Dans la seconde session , les anciens évêques , sacrés par 3Iéthodius ou par Ignace et qui avaient embrassé le parti de Photius, tirent l'aveu de leur faute et réclamèrent l'indulgence de l'assemblée, en disant qu'ils n'avaient fait (jue céder à la violence. Après avoir signé le formulaire, ils furent admis au concile. On infligea une pénitence aux autres prélres de cette catégorie et on leur pernùt (h; reprendre leurs fonctions ecclésiastiques, après y avoir satisfait. Dans les sessions suivantes , quelques évéques refusèrent de signer le formulaire du pape, connue il paraît, par la seule raison qu'on y avait fait trop de concessions aux

légats du saint-siége, et quelques évèques se plaignirent à cette occasion à l'empereur de ce qu'on rendait l'église de Byzance l'esclave de celle de Rome. Dans la cinquième session , Photius fut introduit dans l'assemblée malgré lui ; il garda le silence et ne répondit qu'à quelques questiojis par les paroles de Jésus- Christ. L'empereur assista aux trois sessions subséquentes. Les évêques sacrés par Photius qui, d'après l'ordre du pape, devaient être déposés , cherchèrent à défendre la validité de son sacre et du leur; parmi leurs orateurs , Euthymius de Césarée, Zacharie de Chalcédoine et Eulampius d'Apamée se distinguèrent particulièrement. Ils disaient que les papes ne peuvent pas se mettre au-dessus des canons et que toutes les fois qu'ils les violent , on peut leur résister. Métrophane de Smyrne leur répondit en disant que c'est le parti de Photius lui-même qui invoqua le pape Nicolas comme juge. L'empereur les exhorta aussi dans un discours qu'il lit lire par son secrétaire, à se soumettre au jugement d'un concile qui délibérait de concert avec tous les patriarches. Photius et Grégoire de Syracuse qui furent introduits dans l'assemblée pendant la septième session, déclarèrent qu'ils ne rendraient compte de leur conduite qu'à l'empereur, et non aux légats, et furent excommuniés avec leurs adhérents. Dans la huitième session , on livra aux flammes avec les écrits de Photius contre le pape et contre Ignace toutes les signatures qu'il avait recueillies par la force ou par la ruse dans les différentes classes de prêtres et de laïques. L'imposture çl les interpolations qu'il s'était permises au dernier concile qu'il prétendait avoir tenu lui-même, furent complètement dévoilées, et l'on fit la lecture du canon du concile assemblé à Rome sous le pape Martin , canon qui exclut pour le reste de leurs jours de la communion de l'Église , tous ceux qui interpolent les documents ecclésiastiques.

Après un intervalle de trois mois , la neuvième session , à laquelle assista aussi le député du patriarche d'Alexandrie , commença le 12 février 870. Elle fut consacrée à l'examen des témoins que l'on avait subornés pour les faire déposer

contre Ignace. Dans la dixième et dernière session , la plus nombreuse de toutes, se trouvèrent, outre l'empereur et ses fils, les ambassadeurs de l'empereur Louis et ceux du roi des Bulgares , vingt patriciens et cent et deux évêques. On y approuva les décrets des papes contre l'hotius et en faveur d'Ignace; on annula les ordinations de Photius, attendu qu'il n'avait jamais été évéque; on confirma les sept conciles œcuméniques et l'on renouvela l'anathème contre les 3Ionothélites et les Iconoclastes. Parmi les vingt-sept canons de ce concile , il en est deux surtout qui prouvent que , malgré la présence de l'empereur, l'assemblée fut parfaitement libre : l'un prononce la déposition des évéques qui , à la faveur d'un abus de pouvoir de la part de l'autorité séculière , se seraient intrus dans l'Église; l'autre condamne l'opinion que la présence de l'empereur est nécessaire à la validité des conciles. Le vingtunième (treizième) canon est relatif au respect que l'on doit aux patriarcbes, et surtout à celui de l'ancienne Rome. Il y est dit que quiconque attaque le siège de saint-Pierre soit par écrit, soit verbalement , est damné comme Dioscore et Photius ; que, dans un concile œcuménique , dans les cas qu'il s'élève une discussion au sujet de l'Eglise romaine, on peut avec les égards nécessaires examiner l'affaire, entreprendre de lui donner une solution , recevoir ou donner des avis à cet égard , mais que dans aucun cas on ne doit se permettre de décider, de trancher contre la hiérarchie de l'ancienne Rome. L'empereur ne voulut signer les décrets du concile qu'après les légats des patriarches. Les légats du pape, en les signant, y ajoutèrent cette clause : Sous la réserve du pape , ce qui donna lieu à des réclamations inutiles de la part des Grecs.

Malgré l'accord qui régna en général entre les Grecs et les légats du pape au sujet de la question principale, il ne fut pas diflicile de s'apercevoir que les Byzantins étaient animés de sentiments de défiance et de jalousie contre Rome. Quelques évéques avaient même réussi à engager l'empereur à faire enlever aux légats une partie des signatures apposées

sur le formulaire du pape; mais, sur les représentations des ambassadeurs de l'empereur des Francs, il les leur rendit. Mais la juridiction sur les Bulgares fut la principale pierre d'achoppement. Cette question touchait non-seulement les droits des patriarches de la capitale , mais aussi la politique des empereurs, qui se promettaient de grands avantages de la dépendance des Bulgares de l'autorité ecclésiastique de Constantinople. Dans une conférence que l'empereur tint immédiatement après le concile et à laquelle, outre Ignace et les légats du pape, on n'admit que les députés des patriarches, les ambassadeurs du roi des Bulgares soulevèrent la question de savoir à quelle autorité l'on soumettrait hîur église? Les Orientaux déclarèrent que , puisque le pays des Bulgares avait appartenu autrefois à l'empire Grec , et que les Bulgares , en s'en rendant maîtres, y avaient trouvé, non des prêtres latins, mais des prêtres grecs, il était juste qu'il fût incorporé au patriarcat de Constantinople. Les légats du pape leur répliquèrent que l'administration de l'Eglise ne pouvait point être assujettie aux divisions et aux limites politiques, ni être entraînée par l'instabilité de ces rapports ; que le pape avait toujours sacré ou fait sacrer par ses vicaires les évêques des deux Epires , de la Thessalie et de la Dardanie (la Bulgarie actuelle) jusqu'au moment où Léon l'Isaurien arracha ces provinces à son gouvernement; que les Bulgares s'étaient aussi soumis volontairement h l'église de Kome; qu'ils avaient été entièrement convertis par des missionnaires romains ; que leurs églises avaient été administrées pendant trois ans par des évêques et par des prêtres qu'on leur avait envoyés de Rome ; ils se fondèrent enlin sur la prééminence du Siège apostolique qui , à cet égard , ne pouvait pas se soumettre au jugement d'autrui. Mais les Orientaux persistèrent d'autant plus opiniâtrement dans leur déclaration que les Romains ne reconnaissaient plus l'autorité des empereurs de Constantinople, et qu'ils s'étaient attachés aux Francs. En vain les légats conjurèrent Ignace de ne pas prêter la main à dépouiller de ses prérogatives une église, sous la protection de

474 HISTOIRE DE l'fGLISE.

laquelle il avait été réintéfrré dans ses droits; il ne leur donna qu'une réponse evasive, lîientôt après il envoya ehez les Bul- «jarcs le savant Théophylaete comme premier métropolitain. Le violent et trop impérieux Jean A'III, successeur d'Adrien, envoya, en 878, à la demande de l'empereur, les évéqucs d'Ancône et d'Ostie en qualité de légats à Constantinople , afin de faire cesser les troubles que le parti de Pholius y excitait continuellement. Ils remirent à Ignace une lettre du pape, dans laquelle il était d'abord menacé de la suspension et ensuite de l'excommunication , à moins qu'il ne rappelât de la Bulgarie tous les évéqucs et tous les prêtres grecs; mais Ignace mourut sur ces entrefaites.

Cependant Pbotius était de nouveau parvenu, par son adresse et par sa souplesse, à se concilier l'amitié de plusieurs personnels très-influentes à la cour. En même temps, il avait fasciné les yeux de l'empereur, en dressant une généalogie dans laquelle il faisait descendre sa famille des Arsacides. Déjà il était précepteur des jeunes princes et conseiller d'état, et trois jours après la mort d'Ignace en 878, il parut de nouveau comme patriarche. Maintenant comme la première fois , il eut recours à la violence et à la corruption pour renverser ou pour gagner les évéques qui lui résistaient. Il dépécha vers le pape en qualité d'apocrisiaire l'abbé Théodore Santabaren , imposteur capable des actions les plus infâmes. Dans la lettre qu'il lui adressait, il se plaignait humblement de ce qu'on l'avait contraint de se remettre en possession du siège de Constantinople. Les deux légats que le pape avait envoyés à Ignace avaient déjà embrassé le parti de Photius, et plusieurs évéques avaient suivi leur exemple, lorsque tout à coup arrivèrent à Rome les ambassadeurs de l'empereur qui, dans sa lettre au pape, prétextait que tous les évéques, sacrés par Methodius et par Ignace, demandaient Photius comme leur patriarche, et cela pour l'engager à le recevoir de nouveau dans sa communion et à le confirmer dans sa dignité de patriarche. Jean YIII, à cette époque, avait un pressant besoin du secours de Basile

contre les Sarrasins qui faisaient de jour en jour de plus grands progrès en Italie ; il paraît, d'un autre côté, qu'il avait obtenu aussi la promesse qu'on lui laisserait le gouvernement de l'église de Bulgarie ; il se laissa donc engager à céder aux circonstances, peut-être dans l'intention d'éviter un schisme funeste, et il leva les censures prononcées contre Photius et contre ses adhérents, toutefois aux conditions que Photius confesserait devant un concile le sincère repentir du crime qu'il avait autrefois commis; que les Bulgares rentreraient sous la juridiction de l'Eglise de Bome; qu'on n'élèverait plus aucun laïque à la dignité épiscopale, et que tous ceux qui avaient été ordonnés par Ignace conserveraient leurs places. Après l'arrivée du cardinal Pierre en qualité de légat du pape, on assembla, sur la fin de l'an 879, à Constantinople, un grand concile de 380 évéques^ dans lequel Photius triompha complètement. Zacharie d'Ephèse, après avoir fait, dans un style boursouflé, l'éloge du «divin» Photius, déclara dans la premicTe session, que ce concile, dont, à proprement parler, ils n'avaient pas besoin , n'était assemblé que pour repousser les calomnies d'un petit nombre de schismatiques et pour défendre l'Eglise romaine contre laquelle on les publiait. Dans la seconde et la troisième session , Photius lit lire , dans une traduction tronquée et interpolée qu'il en avait fait faire, les lettres du pape et les instructions qu'il avait données à ses légats. Tout ce qui lui déplaisait dans ces pièces, comme le crime de son intrusion, l'ordre qu'on lui donnait de confesser sa faute, il le biffa ou le changea , et le remplaça par son propre éloge, par la condamnation du concile de 8G9 et autres choses semblables. Les lettres des trois patriarches , telles qu'on les lut ensuite , ne tarissant pas sur les louanges de Photius et de l'empereur et traitant les députés que ces patriarches avaient envoyés au dernier concile, de menteurs et d'imposteurs, avaient été sans doute aussi interpolées ou entièrement forgées. Il est très-probable que le reproche de menteurs et d'imposteurs s'adresse plutôt à ceux qui assistaient au concile actuellement

assemblé et qui approuvaient tout ce qu'on y proposait ; car un contemporain, l'auteur du sommaire [Breviarium] du huitième coiu'ile, prétend que depuis que le pape Nicolas eut condamné Pholius d'un commun accord avec les trois patriarches de l'Orient , aucun de ceux-ci ne voulut plus le reconnaître. Lorsque dans la quatrième session, on parla de ce que proposait et demandait le pape, on n'eut pas même l'air de vouloir y faire attention, tant le pape avait perdu de son autorité par sa trop grande condescendance; on renvoya à l'empereur l'alTaire des Bulgares ; on regarda comme impossible de s'abstenir de faire, de simples laïques, subitement des évêques; mais on prononça avec empressement la condamnalion des conciles tenus contre Photius et l'excommunication des schismatiques , c'est-à-dire de ceux qui ne voulaient pas reconnaître Photius. Dans la cinquième session qui eut lieu le 26 janvier 880, le patriarche de l'ancienne Rome et celui de la nouvelle Rome se donnèrent une espèce de cartel , d'après lequel l'un devait approuver aussitôt les dépositions et les anathèmes de l'autre. Il y eut ensuite encore deux sessions auxquelles assista l'empereur; on y adopta comme confession de foi le symbole de l'an 381 , en prononçant l'anathème (manifestement dirigé contre les églises d'Occident) contre quiconque y substituerait d'autres mots, y ferait des additions ou en retrancherait quelque chose. Enfin Procope de Césarée prontmça l'éloge de Pholius qu'il comparait à Jésus-Christ, et le concile se termina par des acclamations dont la dernière était conçue en ces mots : « Vivent les patriarches Photius et Jean ! » On a ajouté aux actes de ce concile une prétendue lettre du pape Jean à Photius dans laquelle on rejette le mot fiUoque comme étant inconnu à l'Eglise Romaine, et on le regarde comme un blasphème que l'on doit chercher h extirper insensiblement et avec précaution. Ce concile est le digne pendant du brigandage d'Ephèse de l'an 449, avec cette différence que dans celui-ci l'on parvint à son but par la violence et par des mesures tyranniques, et que dans celui-là tout se fit par la ruse, par la

tromperie et par la falsification. Photius avait déjà antérieurement donné tant de preuves de son talent dans l'art de la falsilication que, selon toute apparence, les actes de ce concile se ressentent beaucoup aussi de ses interpolations ou de ses inventions, plus même que le manque d'autres renseignements et d'autres documents ne permet de le constater. Ce qui paraît certain , c'est que les légats du pape, le cardinal Pierre et les deux évèques qui se trouvaient encore à Constantinople après y avoir rempli antérieurement les fonctions de légats, engagés dans un labyrinthe d'adroites déceptions et incapables de déjouer les intrigues des Grecs, y jouèrent un rôle pitoyable. Le clergé de Byzance était tellement corrompu à cette époque, tellement vénal, tellement vil qu'il fallait un concours plus qu'ordinaire de loyauté et de perspicacité pour rester intact au milieu de cette atmosphère impure et empoisonnée. Le pape, trompé par les faux rapports de ses légats, d'après lesquels la Bulgarie devait être restituée à l'Église de Rome, remercia l'empereur des services qu'il avait rendus à l'Église par l'entremise de ce concile; toutefois il paraît avoir eu quelque soupçon d'être induit en erreur, puisqu'il ajouta à ce qu'il disait à l'empereur que , si ses légats avaient agi dans l'un ou l'autre point contrairement aux instructions qu'il leur avait données, il n'approuverait pas leur conduite. Peu à peu ses yeux se dessillèrent, et il reconnut son erreur. En conséquence, il envoya à Constantinople l'évoque Marin qui annula tout ce que les légats avaient fait contrairement à leurs instructions et qui pour cette raison fut retenu un mois en prison par ordre de l'empereur. Le même Marin ayant succédé au pape Jean VIII, désapprouva le concile de Photius et condamna ce patriarche, ce qui dans la suite fut confirmé par Adrien III. Basile étant venu à mourir en 886, Photius fut derechef contraint de renoncer à sa dignité ecclésiastique ; sa créature, Théodore Santabaren, qu'il avait élevé au siège archiépiscopal d'Euchaites, avait vainement essayé de brouiller l'empereur avec son fils Léon, et aussitôt que celui-ci fut monté sur le trône, il se

i78 HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

vengea de lui cl de son prolecteur. Deux magistr.ils lurent dans l'église une liste de tous les crimes que Photius avait commis et prononcèrent sa déposition. Après quoi il fut relégué dans un couvent où il vécut encore cinq ans. Le jeune Etienne , frère de l'empereur, lui succéda comme patriarche. Photius l'ayant ordonné diacre, et le siège de Rome, de concert avec le concile de 809, considérant les ordinations de Photius comme invalides, l'empereur invita tous les évéques qui se trouvaient dans la capitale à se joindre à lui pour demander au pape de dispenser et d'absoudre ceux qui avaient été ordonnés par Photius. En conséquence l'empereur et Stylien , métropolitain de Césarée, écrivirent à Rome; mais l'empereur ayant dit dans sa lettre que Photius avait renoncé à ses fonctions, tandis que Stylien parlait de sa déposition, le pape Etienne V se réserva h prononcer son jugement quand il serait mieux informé de l'affaire. Sur ces entrefaites, le jeune patri.irche Etienne mourut en 893, et sous le patriarcat de son successeur Antoine, Stylien et plusieurs autres évoques écrivirent de nouveau à Rome où , dans l'entre-temps, Formosc était monté sur le siège pontifical, pour prier ce dernier d'avoir des égards pour ceux qui avaient été ordonnés par Photius, lui demandant en même temps d'adresser une lettre encyclique aux patriarches de l'Orient, afin de les engager à avoir la même indulgence; mais Formose leur envoya par l'entremise de deux évéques un décret portant que ceux qui avaient été ordonnés par Photius ne seraient plus reçus dans la communion de l'Église que comme simples laïques.

Situation des deux Eglises pendant le dixième et le onziènw siècle. Renouvellement du schisme par Michel Cérulaire.

Les lettres du patriarclie Nicolas, dans Haronius ad an. 91 '2. Glaber Hadl'lph. 4, 1. Lt'iTi'KANDi jcgatio ad Niceph. Phocam, in Corp. Scripl. Byzant, P. XI, Bonn. 1828. Les lettres de Cëuulauie et de Léon u'Achide, les écrils de Hlmbeht, et de Nicétas Pectoratcs,

la commemoralio corum, quae gcsserunt apocrisiarii S. R. E. in regia urbe, et l'acte d'excommunication , in Canis. Basnage Thesaur. t. III, P. I, 281-3-28. Les lettres du pape Léo> IX, in Mansi, t. XIX. Deux lettres de Cérulaire adressées à Pierre , patriarche d'Antioche, et la réponse de celui-ci, in Colelerii Monum. Grace, t. II.

L'empereur Léon occasionna, en l'an 905, un schisme passager dans l'église de Byzance, en épousant en quatrièmes noces Zoé Carbonopsine. Les quatrièmes noces étaient depuis longtemps défendues dans l'église grecque ; le patriarche Nicolas le Mystique l'avait supplié à genoux de ne pas donner un si grand scandale, et Léon ayant néanmoins fait bénir son union par un ecclésiastique attaché à son palais, Nicolas excommunia celui-ci et interdit à l'empereur l'entrée de l'église. Les représentants des légats du pape qui , à l'invitation de l'empereur, s'étaient rendus à Constantinople, n'ébranlèrent pas même la fermeté de ce prélat. Enfin l'empereur eut recours, en 906, à la violence pour l'éloigner de son siège et mit à sa place le syncelle Euthymius qui admit l'empereur à la communion. Cependant après la mort ou pendant la dernière maladie de Léon, on rappela Nicolas qui s'empressa de demander des légats au pape Jean X, afin de faire juger impartialement la question des quatrièmes noces dans un moment où elle avait cessé d'être une question personnelle. Car depuis la déposition d'Euthymius , il éclata un schisme entre les Nicolaïtes et les Euthymiens, c'est-à-dire entre les adversaires et les défenseurs de la validité des quatrièmes noces. — On avait oublié ou l'on passa sous silence les accusations que Photius avait suscitées antérieurement; Luitprand, évêque de Crémone, qui, en l'an 968 , résidait à Constantinople en qualité d'ambassadeur de l'empereur Otton et qui y eut aussi plusieurs conférences théologiques, n'a aucune connaissance de ces accusations. Mais, outre cela, il y avait assez de germes de division; pendant que Luitprand demeurait à Constantinople, le pape Jean XIII y envoya des légats avec une lettre à Nicéphore Phocas dans laquelle il lui donnait le titre d'empereur des Grecs, tandis

qu'Olton y portait ceuv d'enipereur dos Romains et d'Auguste; cette cinonslaïue causa une telle exaspération que les légats furent rais en prison ; le patriarche Polyeucte reçut l'ordre de l'empereur de sacrer archevêque l'évèque d'Otrante, afin que ce prélat, et non le pape, sacrât les évoques de cette contrée, et l'on ordonna que dans la Fouille et dans la Calahre le culte serait désormais céléhré , non d'après le rite latin , mais d'après le rite grec. Les prélats de la capitale continuèrent toujours, il est vrai, de porter le litre de « patriarches œcuméniques,» mais ce qui blessait leur orgueil , c'était de voir que l'église de Rome et les églises d'Occident refusaient de reconnaître ce titre, et c'est ce qui engagea le patriarche Eustathe qui était soutenu de l'empereur, à s'adresser, à cet égard, en l'an 1024 , au pape Jean XIII , auquel il ht des présents considérables en argent. On prétend qu'à Rome, où, à cette époque, la simonie n'était pas rare, on était assez disposé à lui accorder sa demande; mais à peine cette affaire fut-elle ébruitée qu'elle souleva en Italie et en France l'indignation publique. Plusieurs prélats insistèrent fortement pour que l'on ne couvrît par le Siège apostolique d'une pareille infamie, et l'on rejeta la demande d'Eustathe.

Michel Cérulaire qui n'étant encore que laïque avait été enfermé dans un couvent pour avoir pris part à une conspiration contre Michel le Paphlagonien et qui, ([uoiqu'élevé à la dignité de patriarche (1043-1059) , joignait à une profonde ignorance et à une grande superstition une ambition démesurée , acheva de faire éclater la division pour laquelle on avait eu soin de tout préparer- De concert avec le savant évèque Léon d'Acride, métropolitain de Bulgarie , il adressa en 1053 à Jean , évoque de Trani dans la Pouille , et par l'entremise de celui-ci à tous les évéques , à tous les prêtres , à la nation française et au pape même une lettre dans laquelle il reprochait aux Occidentaux de judaïser et d'agir contrairement à la coutume de Jésus- Christ, en prenant du pain azyme dans l'Eucharistie, d'observer le sabbat en carême, parce «ju'ils jeûnaient le samedi, de

manger du sang et des viandes suffoquées, et de ne point chanter Alleluia en carême. Le cardinal Humbert remit une traduction latine de cette lettre au pape Léon IX qui y donna une ample réponse : entre autres choses, il lit observer que, pendant que Cérulaire faisait fermer les églises des Latins et enlever aux abbés et aux moines latins leurs monastères en attendant qu'ils voulussent se conformer au rite grec, à Rome, au contraire, on permettait aux nombreux Grecs de suivre librement le rite de leur pays dans leurs églises et dans leurs monastères. Celte lettre apologétique du pape fut bientôt suivie d'un traité polémique que portèrent à Constantinople en 1054 le cardinal Humbert de Sainte Rufine, Pierre, archevêque d'Amalfi et le chancelier Frédéric. Dans cet écrit on reprochait àCérulaire de prétendre soumettreà sa juridiction les patriarches d'An tioche et d'Alexandrie et de porter le litre de patriarche œcuménique. Sur ces entrefaites, Humbert composa aussi, pendant son séjour à Constantinople, une apologie dans laquelle il signale les abus qui s'étaient glissés dans l'église grecque et ([ui consistaient en ce qu'on y rebaptisait les Latins, qu'on y permettait aux prêtres de jouir du mariage le jour même qu'ils offraient le saint sacrifice et qu'on n'y baptisait les enfants que le huitième jour de leur naissance. La dispute au sujet du pain de l'Eucharistie roula particulièrement sur la question de savoir si Jésus-Christ a institué la sainte cène avec du pain levé ou azyme. L'ouvrage de Humbert fut traduit en grec par ordre de l'empereur Constantin Monomaque qui , pour des raisons politicjues , évitait tout ce qui pouvait occasionner un schisme, et, pour cette raison, il avait reçu les légats avec bienveillance et les avait fait loger dans son palais. Nicétas Pectoralus, moine de Stude, en mettant au jour une réfutation amère de cet écrit, se prononça en faveur du mariage des prêtres et prétendit que le pain azyme est un pain imparfait, sans force et sans substance et que les Latins judaïsent en l'employant. Humbert, de son côté, en lui répondant, dépassa aussi les bornes d'une légitime défense : il traita son adversaire de

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stercoraniste, parce qu'il avait dit que l'Eucharistie rompait le jeûne, et rexcommunia avec tous ses adhérents, à moins qu'ils ne renonçassent à leur doctrine. Et en effet, Nicétas se rétracta hientùt après, condamna son propre ouvrage et tous ceux qui ne reconnaîtraient pas la primauté du Siège apostolique ou qui porteraient atteinte à la pureté de la Foi, et dès lors il fut l'ami sincère des légats.

Cérulairc refusant opiniâtrement de parler aux légats, ils se rendirent à Sainte-Sophie et mirent sur le grand autel en présence du clergé et du peuple un acte d'excomnmnicalion dans lequel on attribuait à Michel et à ses partisans les hérésies qu'il avait imputées aux Latins et auquel on en avait encore ajouté quelques autres. Ensuite ils prononcèrent , en présence de l'empereur, l'anathème contre quiconque persisterait à attaquer la Foi et le saint sacrifice du Siège apostolique. Les légats prirent congé de l'empereur peu de temps après ; mais ils revinrent au bout de quelques jours par son ordre et à la sollicitation de Cérulaire lui-même. Il paraît que le patriarche ne voulait tenir un concile avec eux que dans le but de les exposer à la fureur du peuple qu'il avait irrité par une traduction interpolée de l'acte d'excommunication. L'empereur déjoua ce projet et les légats partirent. Cependant Cérulaire en accusant l'empereur d'être de connivence avec les Romains et de trahir les intérêts de l'église grecque, excita contre lui une sédition et fulmina, dans un petit concile assemblé à la hâte, l'excommunication contre les légats. Il fit en même temps sur ce qui s'était passt'' entre lui et les légats un rapport, dans lequel il traitait ceux-ci d'imposteurs qui d'intelligence avec son ennemi, le général Argyre, n'avaient d'autres titres à faire valoir qu'une prétendue mission du pape et qui avaient fabriqué de fausses lettres en son nom , et il s'efforça d'engager aussi les patriarches de l'Orient à rompre avec l'église de Rome. Sa lettre à Pierre, patriarche d'Antioche, contient l'énuméralion des autres erreurs qu'il avait remarquées chez les Occidentaux : il y dit que chez eux on permet à deux frères d'épouser deux

sœurs, que leurs évoques portent des anneaux et qu'ils vont à la guerre, que les prêtres se donnent des baisers pendant la messe, qu'ils administrent le baptême par une seule immersion, qu'ils mettent du sel dans la bouche de ceux qu'ils baptisent, qu'ils ne révèrent ni les reliques, ni les images, et qu'ils ne mettent au nombre des saints ni Grégoire le Théologien, ni Basile , ni Chrysostôme. Parmi ces reproches, celui qui s'adressait à un grand nombre d'évéques qui allaient à la guerre, était fondé; celui qui regardait l'addition du mot fliogue était de quelque importance; les autres étaient ou absolument injustes, ou minutieux et mal fondés, et il fallait la suflisance et l'ignorance des Byzantins, leur attachement aux pratiques extérieures et leur stupidité progressive pour chercher dans ces choses-là le prétexte d'un schisme dont les suites funestes n'étaient pas difficiles à prévoir. Ce qui caractérise particulièrement celte lettre, c'est Tétonnemcnt et l'indignation qu'y exprime Cérulaire au sujet de ce que les légats, à ce qu'il prétendait , avaient dit qu'ils venaient à Constantinople , non pour se laisser instruire, mais pour instruire les Grecs. Le patriarche d'Antioche qui , en prenant possession de son siège, avait renouvelé ses rapports avec le pape eu lui adressant une lettre synodale , répondit à son collègue de Constantinople avec modération , et celui-ci prétendant que depuis le temps de Vigile les noms des évèques de Rome ne se trouvaient plus dans les diptyques des églises de l'Orient, il le réfuta en lui disant qu'il y avait plus de quarante-cinq ans qu'il avait vu le nom du pape Sergius dans les diptyques de la capitale. Il déclara que dans ce qu'on reprochait aux Latins, il n'y avait d'important que le mot qu'on avait ajouté à la profession de foi ; que c'était à la vérité une chose scandaleuse que de ne pas permettre aux prêtres mariés de célébrer le saint sacrifice et de se servir du pain azyme , mais que si l'on pouvait seulement retrancher ce mot du symbole , on pourrait facilement tolérer tout le reste. Il regarda les autres reproches ou comme mal fondés, ou comme insignifiants, et il ajouta que Cérulaire devait consi-

dérer que les calamités qui accablaient l'empire grec avaient leur source dans le schisme qui séparait leurs églises du premier Siège apostoli(jue et que, du reste, dans l'Orient même, on tolérait dans le peuple plusieurs abus qui s'étaient introduits dans l'Église. Pierre avait écrit dans le même esprit de conciliation h Dominique, évêque d'Aquilée, mais sa lettre paraît a^oir fiiit peu d'impression sur Cérulaire, puisqu'une seconde lettre que ce prélat lui adressa ne fait que répéter les accusations qu'on avait intentées aux légats du pape, L'induence de Cérulaire était si grande à Constantinople qu'il détrôna en 1057 l'empereur Michel Stratiotique et le lit remplacer par Isaac Comnène; mais il en devint si insolent qu'il entreprit de porter la marque de la dignité impériale, disant qu'il n'y avait que peu ou point de différence entre le sacerdoce et l'empire. L'empereur irrité l'exila dans l'île de Proconèse, où il mourut en 1059. Cependant le mal qu'il avait fait à l'Eglise ne s'éteignit pas avec lui. Il est vrai qu'après sa mort, les deux églises ne se divisèrent point encore formellement, mais on remarquait déjà qu'il y avait entre elles un grand refroidissement et qu'elles avaient pris une attitude douteuse l'une à l'égard de l'autre, bien que le pape Alexandre adressât encore en 1071 à l'empereur Michel, en qualité d'apocrisiaire , Pierre, évêque d'Anagni , qui resta un an à Constantinople.

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