L ISLAMISME ET E ÉVANGILE
qu'une personne qui lui ressemblait fut crucifiée à sa place. Une des raisons qui ont pu lui faire rejeter la nioit de Jésus-Christ, c'est qu'il n'y attachait pas une vertu expiatoire.
Enfin, Mahomet appelle Jésus-Christ, d'après l'Évangile de saint Jean, le Verbe de Dieu, lEsprit de Dieu ou l'Esprit sorti de Dieu. 11 annonce un second avènement de Jésus-Christ, où lui, Mahomet, sera universellement reconnu; Jésus-Christ déposera sa puissance enti'e ses mains; l'Antéchrist sera vaincu par lui, et, après la résurrection, une vie de félicité commencera sur la terre pour les lidèles, sous la conduite de Jésus-Christ'. Les exégètes arabes du Coran rapportent malgré eux ces idées millénaires que Mahomet partage avec une foule de chrétiens anciens et nouveaux, mais ils s'étendent avec une prédilection visible et une persistance fatigante sur les endroits du Coran qui concernent l'histoire de Jésus-Christ et son œuvre messianique.
Cette doctrine de Mahomet sur Tavenement de Jésus-Christ et la défaite de ses ennemis est si importante, qu'elle figure dans le Manuel de religion publié par Mouradgea d'Ohsson, ancien ambassadeur de Suéde à Constantinople, pour l'instruction des imams et des ulémas-. Les connaisseurs en histoire savent aussi que, dans celte grande révolution qui a fait passer le cahfat des Ommiades aux Abbassides, Abdallah 1" fut ainsi interpellé par son oncle David : « Le califat est passé dans notre maison en vertu d'un dessein de Dieu, et il y restera à jamais; nous le possédei'ons jusqu'à la fin des temps, et nous le déposerons alors dans les mains de Jésus-Christ, iils de Marie. »
Eu assignant à Jésus-Christ et à l'Évangile un rang si élevé, le Coran semble avoir voulu, du moins en partie, relever la dignité de Mahomet et la grandeur du Coran. Le Coran se donne à lui-même des épithétes si magnifiques, que les mahométans en ont conclu qu'il était incréé, éternel, tiré de la substance même de Dieu.
Quant au Prophète lui-même, il apparaît comme le centre de l'histoire, ou plutôt de toute la création, laquelle, selon les théologiens arabes, n'a été tirée du néant qu'en vue de Mahomet. Jésus-Christ, dont toute la mission se bornait à l'annoncer, rapportera tout à Mahomet, quand il reviendra à la fin des temps et sera universellement reconnu^.
Rapport interne de l'islamisme à l'Évangile, d'après le Coran. Ce rapport ne peut être qu'un rapport de coordination ou de subor-
< Voyez, dans Maraccio, ad sur. m, v. 51, in-fol., p. 113, les nombreux documents à l'appui. — * Voyez Mouradgea d'Ohsson, Tableau général de l'empire oltomnn, t. I", in-fol., p. 138 (en français). —3 D'IIerbelot. Bibliothèque orientale, Paris, 1697, in-fol., 600 pages. Cet auteur a recueilli les opinions des théosophes mahométans sur Mahomet, m. — uiST. DE l'Église. -">
18 HISTOIRE DE l'ÉGI.ISE.
dinalion. Dans le premier cas, l'islamisme coexisterait simplement aVec le cluislianisme ; tout ce que l'islamisme pourrait prétendre, c'est que les deux cultes sont égaux et les divergences purement accessoires; chacun d'eux rend les mêmes services dans la sphère où il est placé. Dans le second cas, le chrisliaisme n'aurait à côté de l'islamisme qu'une valeur temporaire, comme le judaïsme à côté du christianisme, et, en partant de cette idée qu'il a une plus haute valeur interne et répond à un développement plus parfait du genre humain, il devrait suggérer aux chrétiens de s'élever jusqu'à lui, suivant ce que le christianisme demandait aux juifs.
Une telle recherche peut sembler superflue. Si Mahomet, en sa qualité d'envoyé de Dieu, est d'un rang plus élevé que Jésus-Christ, il s'ensuit que sa mission est plus excellente, qu'elle doit compléter ou préciser les missions précédentes. De plus, si le Coran est un livre éternel, sa doctrine doit être de même nature, et il ne peut être comparé aux autres livres que comme on compare l'éternité au temps. Tl s'ensuit, en d'autres termes, que l'islamisme est la seule vraie religion.
En fait cejiendant, il en est tont autrement, et la question de savoir dans quel rapport interne le Coran place l'islamisme avec le christianisme offre de grandes difficultés. Le code de lois des mahométans contient de nombreux passages qui annoncent une attitude toute paciiiquc en face du cluislianisme; ils ne le menacent point de lui ravir son autorité, ils semblent demander seulement qu'on laisse vivre l'islaniisine. Dans [ilusieurs sures, Mahomet déclare positivement qu'il faut un orgueil insupportable pour oser soutenir qu'une seule religion est véritable : car il s'ensuivrait que tous les petiples ne sont pas également l'objet de la bonté et de la sollicitude divines. 11 ajoute que la diversité des religions est conforme aux vues de Dieu; qu'on ne saura que dans l'outre monde de quel côté se trouve la vérité; qu'il suffit aux juifs, aux chrétiens et aux mahométans de conformer leur vie à ce qu'ils connaissent de la parole divine.
Le Coran (sure v, v. 21) reproche aux chrétiens et aux juifs de se tenir seuls pour les enfants élus de Dieu, tandis qu'ils devraient comprendre, par los vengeances divines qui éclatent aussi sur eux, qu'ils sont, comme les autres hommes, dans une voie dont la valeur ne sera fixée qu'au dernier jugement. Ailleurs (vers. 56), il s'énonce avec plus de clarté sur cet objet. « Dieu », dit-il, <' a donné à chaque peuple des monirs particulières, et il lui a imprimé un caractère moral et religieux distinct. 11 lui eût été facile d'unir tous les peuples en un seul par le moyen d'une religion unique; comme le contraire lui a plu, chacun sera jugé sur sa propre législation religieuse. Il vaut mieux que le» peuples cherchent h se surpasser dans le bien qu'à se disputer une prééminence absolue. »
'l'islamisme et j/évangilk. 19
Au verset 77, une nouvelle révélation divine apprend à Mahomet quelle est sa position à l'égard des chrétiens, et elle l'invite à leur parler ainsi : « Quiconque, i)armi les musulmans, les chrétiens, les juifs et les zabiens, croit en Dieu et au dernier jugement, et agit bien, nulle crainte ne viendra sur lui, et il ne sera pas allligé. » Dans d'autres endroits, il en est dit autant des polythéistes : le Coran défend aux musulmans de les traiter durement, parce que Dieu a fait un sort brillant à chaque peuple, et qu'il ne lui « dira ce qu'il en faut penser que lorsque ce peuple sera retourné à lui. »
Ces passages justifient ce que nous disions plus haut, que la pluralité des religions est, d'après le Coran, conforme aux vues de Dieu, et que les partisans d'un culte sont forcés, par une nécessité externe, de donner la préférence à leurs idées religieuses. Il y a un certain aveuglement divin des esprits qui ne cessera que dans l'autre vie.
Avant de déterminer, d'après ces vues de Mahomet, le rapport de rislamismc au christianisme, nous remarquerons d'abord que le Coran ne place entre eux aucune différence essentielle. Mahomet n'est qu'un envoyé supérieur à Jésus-Christ, et toute la prééminence du Coran sur l'Évangile consiste dans un extérieur plus brillant, dans une origine plus élevée, dans la manière de présenter les idées, car les Arabes font un grand éloge du langage et du style du Coran; quant aux pensées mêmes, elles sont absolument identiques.
Nous nous trouvons ici en présence d'un étrange phénomène. Non seulement les principes que nous venons de reproduire, sont modifiés dans d'autres passages, mais ils sont complètement renversés : de là l'incertitude complète des conséquences que nous en avons déduites pour fixer les rapports internes de l'islamisme et du christianisme. Les règles du verset ö, xii'^ sure, sont surtout célèbres parmi les Arabes; or CCS règles assignent pour mission à l'islamisme de supplanter le christianisme. La même chose se voit en d'autres passages.
D'où vient cette contradiction? Laquelle de ces vues exprime la vraie pensée de Mahomet? Plusieurs s'imagineront que c'est là une pure contradiction et qu'il n'y a pas ù s'en occuper; mais la science ne permet pas d'admettre un tel procédé sans une nécessité extrême. Il y a souvent dans les contradictions mêmes un lien interne, une certaine logique et nécessité, dont la découverte ne résout pas, sans doute, la contradiction, mais l'explique cependant.
Le mieux, probablement, est de recourir aux théologiens arabes. Quelques-uns, en petit nombre, semblent partir de ce principe qu'on doit, en lisant le Coran, incliner du côté qui a le plus grand nombre de textes en sa faveur; or, comme les textes qui mettent sur le même pied le judaïsme, le christianisme et le mahométisme, sont les plus nombreux, Mahomet, Sv<?lon eux, ferait des trois une seule religion; ils
^0 msToiUE DE l'Église.
ne se distingueraient que par des luis et des usages extérieurs. D'autres savants veulent qu'on recherche d'ahord quels principes Mahomet a professés sur la fin de sa vie : ceux-là, disent-ils, sont décisifs et abrogent les précédents ; or ils croient que la ix" sure, qui subordonne toutes les religions à l'islamisme, est une des moins anciennes et contient la vraie pensée de Mahomet.
La première opinion n'a rien de scientifique. Procédant dans le domaine de la pensée d'une façon toute mécanique, elle suppose qu'un homme tel que Mahomet pouvait émettre tour à tour les vues les plus contradictoires, et qu'un simple calcul fournit le moyen de découvrir sa doctrine. L'autre sentiment a plus de valeur, car il n'est pas rare de voir les hommes modifier leurs précédentes opinions. Mais comment établir que cette ix* sure est une des dernières? Les théologiens arabes s'appuient sur des données incertaines, quand ils placent l'origine d'une sure avant celle d'une autre. Ce sont là de pures hypothèses : car une ancienne légende généralement admise porte que le secrétaire de Mahomet jetait pèle-méle dans un cofl're toutes les sures qu'on lui dictait à dilférontes époques.
Arrivons aux sentiments des apologistes chrétiens : car eux aussi ont constaté, non sans un vif plaisir, la contradiction dont il s'agit, et ils y ont vu la preuve la plus convaincante que le Coran ne contient point de révélation divine. Plusieurs s'en tiennent là. Un théologien d'Italie, Maraccio, a essayé d'expliquer l'origine de la contradiction dans son édition et sa réfutation du Coran : il remarque que Mahomet a joué Ihypocrite et caché ses projets ambitieux tant qu'il a été oppi'imè; qu'il affectait un grand respect pour le judaïsme et le christianisme, afin de gagner leurs adhérents ou du moins de ne pas les blesser, mais que, devenu vainqueur, il les a traités sans ménagements. Ces raisons semblent snflisantes à pnimiérc vue; elles sont partngées par ïychsen, dans ses Commcntations de la Société royale de Gœttingue.
Ce sentiment repose plus ou moins sur cette hypothèse que Mahomet, voulant tromper sciemment, ne se servait de la religion que dans des vues ambitieuses. Cette hypothèse est dénuée de fondement historique, et n'a de valeur que pour ceux qui croient aux inventions de Voltaire, adoptées par Gœthe. Quelques faits, il est vrai, semblent justifier cette opinion. Haphsa, femme de Mahomet, étant allée visiter son père Omar, Mahomet habita pendant ce temps dans la maison de Marie, son esclave copte. IIa]disa ajjprit ce qui s'était passé, et en fit d'amers reproches à son mari. Mahomet promit de renvoyer Marie, à condition que la chose demeurerait secrète. Mais Haphsa, minée de chagrin, fit part de sa douleur à son père, ainsi qu'à Aiescha, fille d'Abu-Hekr, que Mahomet aimait par-dessus toutes ses femmes. De là une grande dissension domestique, suivie peu de temps après du ren-