DANS L'ÉGLISE GRECQUE
Élévation de Photius et sa lutte contre les Latins. — Les patriarches Méthodius et Ignace. — Chute d'Ignace.
" ÏAi. Après la controverse des images, l'Kglise de Byzance semblait appelée, sous son pieux pasteur Méthodius (842-846), à goûter enfin le repos auquel elle aspirait depuis longtemps. Méthodius n'avait plus à lutter que contre des iconoclastes qui le calomniaient, et contre un parti de moines qui demnidaient m. — HisT. DE l'église. :25
que les clercs prévaricateurs fussent soumis à un traitement plus sévère. Après sa mort, le patriarche Ignace, fils du précédent empereur Michel I", s'appliqua également, par l'observation exacte de tous ses devoirs et par sa vie exemplaire, à procurer de toutes ses forces, avec l'aide de l'impératrice mère Théodora, le bien de son troupeau. Cependant il se forma contre lui un parti religieux qui avait à sa tête Grégoire Asbestas, archevêque de Syracuse, tandis qu'une conspiration poUtique, dirigée par le vicieux Bardas, propre frère de Théodora, s'ourdissait contre l'impératrice. Bardas voulait enlever à sa sœur la régence du gouvernement, accaparer son impérial neveu Michel III, et, par des amusements enfantins ou par la débauche, le rendre incapable de régner. Lorsque Bardas, dont l'union incestueuse avec la veuve de son lils causait un immense scandale, se vit refuser la communion par Ignace le jour de l'Epiphanie, il jura de se venger. Son parti politique s'allia au parti religieux formé par Grégoire Asbestas pour renverser le consciencieux prélat. A liustigation de ce parti, Michel III, qui avait pris les rênes de l'empire peu de temps auparavant (856) en les arrachant à sa mère, proposa à Ignace de donner l'habit religieux à sa mère et à ses sœurs, afin de les éloigner de la cour et de les exclure définitivement du trône. Ignace refusa de se prêter à de telles violences, qui du reste furent exercées sans lui. Après un ministère de douze ans, il se vit rélégué dans l'ile de Térébinthe, comme le principal fauteur d'une conspiration contre l'État.
Élévation de Photius.
li*). 11 fut remplace par un savant laïque nommé Photius, avantageusement connu comme le maître de plusieurs jeunes hommes et comme homme d'Etat, partisan zélé de (îrégoire Asbestas et dévoré d'une ambition insatiable. Il reçut les ordres dans l'intervalle de six jours des mains d' Asbestas. Bardas recourut dès lors à la violence pour le faire reconnaître, tandis qu'on s'efforçait d'arracher son abdication à Ignace déjà dépossédé. La plupart des évoques se conduisirent avec lâcheté ; quelques-ims se contentèrent de cette vaine promesse qu'Ignace serait honoré comme un père par son suc-
cessenr. Révolté de cette défection, Ignace réunit contre l'usurpateur un concile dans l'église de Sainte-Irène, tandis que Photius en assemblait un autre dans l'église des Apôtres. Cinq évèques seulement, parmi lesquels Métrophanes de Smyrne et Stylien de Néocésarée, demeurèrent fidèles à Ignace. En revanche, Photius vit s'élever contre lui une multitude de moines, principalement les studites, qui fm-ent abreuvés d'outrages. On changea souvent leurs supérieurs, et le nouveau patriarche fit de nombreuses mutations dans les évéchés. La façon barbare dont Bardas traitait les partisans d'Ignace semblait excessive, même à l'astucieux Photius, qui essaya souvent, dans son propre intérêt, de lui inspirer plus de douceur. L'arbitraire le plus effréné régnait à la cour, où le jeune emperem-, tout entier au jeu et à la boisson, tournait en ridicule, avec quelques misérables comédiens, les mystères augustes de la religion.
OUVRAGES A CONSULTER Süll LES N°* 144 ET 145.
Vita s. Method., Acta sanct., III jun., p. 960 et seq.; Method. Scripta, up. Mai, Nov. Coll., III, 256; Spic. Rom., t. VI; Migne, Pair, gr., t. C; Nicetas, Vita .S. Ignatii, ap. Mansi, t. XVI; Migne, t. CV ; Stylian. ep., ap. Mansi, XVI, 428 et seq.; Anastas., Prsef. in Conc. VIII œc, ibid., p. 3 et seq.; Metrophan. Smyrn., ihid,, p. 413 et seq.; Theophan., Cont. IV, 9 et seq.; Genes., 1. IV, p. 82 et seq.; Symeon Mag., p. 632 et seq., ed. Bonn; Georg. Mon,, c. xxvi, p. 286 et seq.; Nicol. I, ep. i, vu, VIII (Mansi, XV; Migne, Patr. lat., t. CXLX) ; Photii Epist., éd. Montac, Lond., 1651; éd. Baletta, Lond., 1864; L. Allatius, de Eccl. Occid. et Or. perpet. consens., Colon. Agr., 1648; Maimbourg, Hist. du schisme des Grecs; Laur. Cozza, 0. S. Fr. Obs., Hist. polemica de Grsecorum scliismate, Rom., ITI'j, surtout t. II, part. 111; Jager, Hist. deîPhotius, Pai-is, 1843,2« éd., 1834; Tosti, 0. S. B., Storia dell'origine dellu scisma greco, Firenze, 1836; Lsemmer, P. Nikolaus 1 und die byz. Staatskirebe seiner Zeit, Berlin, 1834; Héfelé, lY, p. 218 et suiv.; mon ouvrage, Photius, Patriarch von Cpl., Ratisbonne, 1867-1869, 3 vol.
Ambassade de Photius à Rome.
liG. Pour justifier la lutte qu'ils avaient entreprise, la cour et Photius s'adressèrent au Saint-Siège, et Ignace luimême y envoya son appel. Photius, dans un écrit habilement conçu, fit une profession de foi catholique, et déclara, en empruntant hypocritement une partie des expressions du grand
388 HISTOIRE DE I. ÉfiLISE.
pape saint (irégoire, qu'après l'abdication de son prédécesseur, il avait été contraint malgré lui d'accepter la charge de premier pasteur, dont leminence le faisait frémir d'effroi : il implorait les saintes prières du pape, afin qu'il pût porter ce lourd fardeau pour le bien des fidèles. L'empereur, de son côté, écrivit à Rome pour demander des légats qui tiendraient un concile à propos de la querelle des images, dont le contrecoup se faisait sentir; et il mandait qu'Ignace, sur lequel planaient différents soupçons, s'était retiré dans un couvent de sa fondation. L'envoyé de l'empereur était Spathar Arsaber, allié à la maison impériale et à Photius ; ceux de Photius, quatre évèques, dont deux étaient ses amis déclarés. La dépulation emportait de riches présents, et se flattait d'autant plus de réussir à Rome, qu'on avait enlevé aux ignatiens tous les moyens d'y faire valoir leurs plaintes et d'y envoyer leur appel.
Légats du pape à Byzance.
Ii7. Le pape Nicolas !'='■, sans connaître encore le détail de ce qui s'était passé dans la ville impériale, résolut dans un concile (septembre 860) d'y déléguer deux évêques pour informer sur l'affaire d'Ignace et la soumettre à sa décision. Il blâma dans une lettre à l'empereur la procédure injuste suivie contre le patriarche, et l'élévation d'un laïque faite au mépris des canons de Sardique et des décrets du Saint-Siège; il justifia le culte des images, réclama les patrimoines de Calabre et de Sicile, enlevés à l'Église depuis le temps des iconoclastes, revendiqua les droits de juridiction dans cette dernière île et dans les provinces illyriennes, et fit valoir les prérogatives du successeur de Pierre. Quant à Photius, il se contenta de louer sou oi'thodoxie, lui reprocha d'avoir violé les canons, et dit qu'il était obligé d'ajourner sa confirmation jusqu'à ce que l'état des choses fût mieux éclairci. Il donna aussi à ses légats des règles précises, avec ordre de les faire observer dans le concile qui allait être tenu à liyzance, afin d'empêcher que de pareils désordres ne se renouvelassent dans cette Église.
OUVRAGES A CONSULTER SLR LES N"" i Ui ET i47.
IMiot. op. inllintii., ap. Baron., an. 8.^9, n. 01 et seq.; en prec dan««
HÉKÉSIIUS, SCHISMES El CU.N1KÜVEKSES llIÉOLOliigUES. 380
le Téiio; Xapà;, ed, Atithiini, 1706; Jager, Hist., 2« éd., p. 433 et suiv.; Migne, t. Cil, 1. I, ep. i, p. ö8ü et scq. (Coll. Greg. M., 1. 1, ep. xxv); Mcetas, p. 230; Theophan., Cont. IV, d32; Anastas., Prsefat. cit., p. 4; Nicol, I, ep. i-iv, viii-x; Mansi , XV, lö9 et seq.; Vita Nicol., ibid., p. 147; mon ouvrage, Photius, 1, p. 405-4i9.
Concile dans l'Église des Apôtres. — Justification de Photius.
148. Les deux légats, les évèques Hodoald de Porto et Zacharie d'Anagni , furent déjà circonvenus pendant leur voyage, mais surtout dans la capitale même. La ruse, les présents, les menaces furent tour à tour employés. Ils résistèrent longtemps et passèrent enfin dans le camp de l'usurpateur. Au printemps de 861, Photius réunit un concile dans l'église des Apôtres, en présence de l'empereur et de Bardas; trois cent dix-huit évèques y assistaient. Ignace, qui avait été fort maltraité sur ces entrefaites, fut introduit, et, malgré son appellation au pape, condamné sur de fausses dépositions comme ayant été institué par la puissance civile, contrairement aux canons (canon xxx ouxxix des apôtres). Photius fut reconnu pour légitime patriarche. On donna lecture des lettres du pape, en omettant les passages déplaisants et en y faisant une foule daltérations. On publia ensuite dix-sept canons, les uns conformes aux demandes du pape, les autres destinés à favoriser les mesures du nouveau patriarche contre les ignatiens. Plusieurs avaient trait aux ordres religieux.
Ce concile, appelé primo-secunda, fut coniparé dans un écrit de l'empereur au premier concile de Nicée et vanté comme œcuménique. Photius envoya au pape une longue et habile justification ; il y parlait avec une feinte humilité des reproches qui lui étaient faits, répétait de nouveau quon l'avait contraint d'accepter le patriarcat, comparait sa vie, autrefois si paisible, avec les fardeaux qui maintenant pesaient sur ses épaules, se prétendait injustement repoussé et se donnait comme un homme tout à fait propre à rétablir l'ordre dans son Église. Sur ce qu'il avait été tiré de l'état laïque, il disait qu'en soi une telle élévation était glorieuse et honorable, que les canons ecclésiastiques cités pair Nicolas étaient inconnus à Byzance, et n'y étaient pas reçus, qu'on pouvait leur opposer d'autres exemples i^saint Ambroise, Nectaire, Taraise, Ni-
390 HISTOIKF, DE LKGLISE.
céphore); qu'en général les coutumes et les usages difFéraient dans les différentes Eglises, que cependant son concile avait accepté le canon proposé par Rome. Relativement aux prérogatives du pape réclamées par Nicolas, Photius était prêt à satisfaire à ses désirs, mais il s'en referait à l'empereur, qui agissait en cela par des raisons politiques. Il mettait les ignatiens en suspicion, exaltait les légats Rodoald et Zacharie, et conseillait au pape de ne point accueillir les Byzantins qui iraient à Rome sans ses lettres de recommandation.
Anastas. et Vita Nicol., loc. cit.; Libell. Ignat.; Mansi, XVI, 297; Nicol., ep. Yi, x; Nicet., p. 236 et seq.; Stylian., p. 429. Sur le concile tenu dans l'église des Apôtres, nous n'avions autrefois que le récit de Nicétas, le Libell. Ignat., les paroles d'Anastase, quelques passages des lettres du pape Nicolas et les canons (Mansi, .\VI, .^35-549) ; voy. Héfelé, IV, p. 230 et suiv.; mon ouvrage, Photius, 1, p. 419-438. Nous avons maintenant en plus l'ancienne traduction latine et barbare de quatre sessions, dans la Collect, canon, du cardinal Deusdedit, lib. IV, post c. clxu, éd. Venet., p. 503-512, qui confirme pour l'essentiel ce que nous savions déjà. Michel III, Paul de Césarée et d'autres déclarèrent à plusieurs reprises qu'une nouvelle enquête sur Ignace était-supertlue, qu'on ne l'avait tolérée que pour honorer le Siège de Home, et Bardas trouva que le jugement des légats était celui du pape. On produisit soixantedouze témoins contre Ignace, Procope lui enleva le paflium et les évèqucs déposés par lui fui'ent déclarés innocents.
Les légats de Rome invoquèrent les canons de Sardique et demandèrent qu'on appelât Ignace. Celui-ci refusa plusieurs fois de comparaître et de reconnaître les légats, parce qu'ils l'avaient condamné avant de l'entendre et ne l'avaient pas reconnu comme patriarche; il demanda à voir la lettre qui lui était adressée, et mit en doute que Rodoald et Zacharie eussent été délégués par le pape (p. 506, 508, 510 et suiv.).
Les acclamations à Nicolas et à Photius, ainsi que d'autres détails offrent beaucoup de ressemblance avec le concile de Photius tenu en 879. Phot., Ep. apolog. ad Nicol., ap. Baron., an. 861, n. 34 et seq., en grec jusqu'à la conclusion (éditée pour la première fois pai- Mai, Nov. Patr. Bibl., IV, i, p. 51) du Tôfio; Xapà;, p. 9 et seq.; Migne, 1. I, ep. ii, p. 593 et seq.
Condamnation de Photius par Nicolas I^r. 149. Les légats infidèles au pape, et Léon, envoyé de Tcm-
HÉRÉSlliS, SCHISMES ET CONTROVERSES THÊOLOGIQLES. 391
pereur, se donnèrent toutes les peines imaginables pour aiTacherau pape lapprobation de ce qui s'était faitàByzance. Mais le grand Nicolas démêla parfaitement ce tissu de mensonges et de violences, et ne fut point ébranlé par la lettre hypocrite de Photius. 11 réfuta en détail toutes ses allégations. Sur la promotion des laïques à l'épiscopat, il remarqua que ce qui s'était fait dans des cas rares et exceptionnels ne devait ni être établi en régie, ni devenir un modèle pour l'avenir, ni surtout servir de couverture à des projets ambitieux. Il n'admet point que le concile de Sardique ne soit pas reçu, puisque Jean Scolastique l'a inséré dans sa collection, que Grégoire Asbestas et ses partisans l'ont invoqué, ainsi que l'a fait Ignace dans son appellation; du reste, c'est la parole même de l'Apôtre (I Tim., v, :22; m, 6) qui constitue la base des canons de Sardique.
Pour ce qui est des décrétales des papes, ajoute Nicolas, « si vous ne les avez point, c'est par votre négligence ; si vous les avez, vous êtes coupable d'une témérité encore plus criminelle. Quant aux diverses coutumes des Églises, on peut les admettre, pourvu qu'elles ne soient pas contraires aux canons. » Nicolas fait voir en outre qu'aucun des griefs produits contre Ignace n'est démontré, que sa déposition est illégale, contraire à toutes les régies du droit, par conséquent que Photius est illégitime, et, de plus, coupable de plusieurs crimes. Le pape déposa ses légats infidèles dans des conciles tenus à Rome, cassa leur jugement, déclara Photius déchu de toutes dignités ecclésiastiques, destitua ceux qu'il avait ordonnés et les suspendit de tout ordre, déposa pour jamais Grégoire Asbestas, et se prononça pour la légitimité d'Ignace. Il donna communication de ses décrets à lempereur, à Photius et aux fidèles.
Intrigues de Photius. — Nouvelles lettres du pape.
150. Photius brava la décision de Rome, se glorifia de l'approbation des légats du pape, répandit contre Ignace des libelles calomniateurs et s'appuya tout entier sur la cour impériale, donl il voyait les vices d'un œil indifférent. En même temps qu'il employait tous les moyens possibles pour accroître le nombre de ses partisans, il cherchait à nouer des
302 HISTOIKE DE LÉGLISE.
relations avec les évèques d'Occident censurés par le pape Nicolas ; il employa surtout dans ce but quelques moines de Sicile qui lui étaient dévoués. C'est à lui probablement qu'il faut attribuer un écrit injurieux au pape, publié sous le nom de Michel lïl, et répandu à Rom,> dans le mois d'août 865 par son ami le protospataire Michel. Nicolas y répondit avec prudence, mais avec le profond sentiment de sa dignité. Les insultes faites au Siège de saint Pierre, il les repoussa; celles qui lui étaient personnellement adressées, il les dédaigna. Il réfuta ce qui était dit dans la lettre de l'empereur, que depuis 680 la cour de IJyzance ne s'était plus adressée au Saint- Siège, que les empereurs, parlant aux papes, avaient toujours employé l'expression ordonner. « La langue latine », ditesvous, « est une langue barbare, la langue des Scythes. Si c'est parce que vous ne l'entendez pas, voyez combien il est ridicule de vous dire empereur des Romains, vous qui ne comprenez pas leur langue. »
Ignace, ajoute-t-on, a été justement déposé. Le pape démontre par les canons des conciles et par les décrétales des papes que son jugement n'a pas été régulier. Les membres du concile réunis contre ce patriarche étaient," les uns suspects ou ses ennemis déclarés, les autres, excommuniés ou déposés, les autres, ses inférieurs ; ils ne pouvaient donc pas être ses juges, et le Siège romain avait seul le droit de le destituer. Le nombre des évèques assemblés contre lui ne pouvait pas justifier leur criminelle procédure ; c'est la volonté de l'empereur qui a été cause de sa déposition. Nicolas blâme ouvertement le despotisme byzantin dans les questions religieuses, et il réclame les privilèges de l'Eglise romaine, qui lui ont été assurés en la personne du bienheureux Pierre par la propre bouche de Jésus-Christ. Ces privilèges, ce ne sont pas les conciles qui les ont accordés, ils les ont seulement respectés et maintenus ; ils sont perpétuels ; on peut bien les attaquer, mais non les abohr. Us ont existé avant Michel 111, ils subsisteront immuablement aprè^ lui, tant que durera le nom chrétien. Constantinople ne peut les acquérir, en elle n'est pas un siège apostolique; elle ne s'est enrichie que des reliques et des trésors enlevés à d'autres Églises. Le pape rejette avec horreur la demande de livrer à la vengeance
HKRÉSIES, bCmSMES El CONTROVERSES THÉOLOGIQLES. SVU
imperiale labbé Théognost, qui est ailé porter à Rome aveo faut de peine l'appellatiou d'iguace, et de le vouer aux mêmes persécutions qu'ont déjà souffertes les autres partisans d'Ignace. Les menaces de l'empereur, ridicules en ce moment, il les lui renvoyait comme impuissantes.
Cependant, afin de procéder avec toute la discrétion requise, il permit qu'une revision du procès fût faite à Rome en dehors de toutes les intrigues des partis. 11 invita Ignace et Pliotius de s'y rendre en personne ou d'y dépêcher des délégués, et il demanda à l'empereur deux envoyés de la cour, assurant qu'il n'avait ni amitié personnelle en faveur d'Ignace, ni haine préconçue contre Pholius. Enfin, il priait l'empereur de ne pas confondre les deux puissances distinctes établies de Dieu, de prêter l'oreille aux sérieuses remontrances d'un père soucieux de son salut, et de se souvenir du compte qu'il aurait un jour à rendre au tribunal de Dieu. Craignant que cette lettre ne fût cachée à l'empereur ou qu'elle ne subit quelque altération, il prononça l'anathème contre quiconque oserait y faire des changements.
Nicol. 1, ep. I, iv-vi, VIII ; Mansi, XV, 168 et seq., 187 et seq.; Migne, t. CXIX, p. 783 et seq., ep. xi-xiii, lxxxvi; Jaffé, n. 2029 et seq., 2114; iNicet., loc. cit.; Stylian., p. 429; Genes., I. IV, p. 91; Héfelé, IV, p. 237 et suiv., 320 et suiv.; mon ouvrage, Photius, I, p. 462 et suiv., .007 et suiv., 540 et suiv.
Aigreur croissante des esprits, surtout à cause des Bulgares.
loi. On ne tint pas compte à Ryzance de cette lettre du pape, et le meurtre de Bardas, protecteur de Photius et élevé au rang de César, accompli en avril 866, sous les yeux de l'empereur, n'apporta aucun changement dans les dispositions de la cour. Photius se rattacha au chambellan Basile, tout puissant à la cour, et s'appliqua, dans des lettres à Michel III, à décrier son ancien bienfaiteur. Son influence s'accrut encore, et une nouvelle dispute qui éclata lui fournit bientôt l'occasion de gagner les sympathies de l'orgueilleux clergé de Byzance, dont une grande partie lui était déjà acquise, car il y comptait de nombreux disciples, auxquels il accorda les charges ecclésiastiques les plus importantes. Le prince des
;J94 HISTOIKK DE j/ÉdMSi:.
Bulgares, Bogoris, se fit baptiser par les clercs que lui envoya Pholius. Celui-ci lui adressa une longue exhortation, difficile ou impossible même à comprendre pour un barbare nouvellement converti (8H5). Cependant le prince des Bulgares se détermina bientôt par des raisons politiques à se rapprocher de Rome, et il présenta au pape une série de questions. La réponse détaillée que lui envoya le pape témoigne de son expérience des choses de la vie et de son intelligence des besoins d'un peuple fraîchement converti; il s'élève bien au-dessus du point de vue mesquin et borné où se plaçaient les Grecs.
ADDITION DU TRADUCTEUR
Réponse de Nicolas I".
Pour faire son salut il faut la foi et les bonnes œuvres. Laftinité spirituelle, qui se contracte par le baptême entre la personne baptisée et ses parrain et marraine, est un empêchement dirimant du mariage. L'essence du mariage selon les lois consiste dans le consenlementmutuel des parties. Les jeûnes observés dans l'Église romaine sont les jeûnes du Carême, les jeûnes qui suivent la Pentecôte, qui précèdent l'Assomption de la sainte Vierge et la fête de Noël, les jeûnes de tous les vendredis et des vigiles des principales fêtes de l'année. On excepte les vendredis : quand les fêtes de Noël, de l'Epiphanie, de l'Assomption de la sainte Vierge, des apôtres saint Pierre et saint Paul, de la Nativité de saint Jean-Baptiste, de saint Jean l'Évangéliste, de saint André et de saint Ktienne premier martyr, tombent en ce jour ; il n'y a ni abstinence, ni jeûne.
L'usage du bain pris par nécessité et non par volupté, est permis indiiféremment tous les jours. L'usage de porter une croix ou des reliques sur soi est une espèce de profanation de la part de ceux qui mènent une vie criminelle. La coutume de communier tous les jours en Carême est très salutaire à ceux qui ont la conscience pure. C'est judaïser que d'observer dans le christianisme le jour du sabbat comme celui du dimanche, qui lui a été substitué. Les fêtes des saints qu'on doit chômer sont celles de la sainte Vierge, des douze apôtres, des évangêlistes, de saint Jean-Baptiste, de saint Etienne, premier martyr, et des saints dont la mémoire est célèbre dans les lieux où l'on habite. Aux jours de dimanche et fêtes il est défendu' de fréquenter le barreau et d'exécuter des criminels à mort. Toute personne peut validement baptiser en employant la forme légitime, puisqu'on fait la fonction de Jésus-Christ, qui est toujours le principal ministre de ce sacrement. C'est un péché, même dans ceux qui ont l'autorité publique en main, d'envelopper les innocents dans le châtiment des coupables. Les puis-
UÉRÉSIES, SCHISMES El CONTHOVEKSES TUÉOLOGIQUES. 39o
sauces séculières doivent réprimer les apostats et les novateurs, le maintien de la religion et de la paix de l'Église étant une des choses dont ils rendront compte au jugement de Dieu. Le droit d'asile doit être conservé aux églises; mais les prêtres doivent imposer la pénitence canonique à ceux qui s'y seront réfugiés.
Dans un royaume nouvellement converti à la foi, on doit être plus enclin à user de miséi'icorde que de sévérité envers les coupables. Au lieu d'une queue de cheval que les Bulgares avaient pour signe militaire, ils auront désormais une croix. Dans une guerre légitime, on peut combattre son ennemi en toute sorte de jours, cependant il est bon de s'en abstenir aux grandes solennités, lorsqu'on n'y est pas engagé par une nécessité indispensable. Un soldat chrétien, au lieu de se dispenser de la prière, doit la redoubler à l'approche de l'ennemi. I/empèchement du mariage qui procède de la parenté en ligne directe, s'étend à l'infini. Il ne faut pas obliger les idolâtres par violence à embrasser le christianisme, mais on ne doit point avoir de fréquentalion avec eux, si ce n'est pour les exhorter à se convertir. Un prince souverain ne perd rien de sa dignité, pour admettre à sa table des amis et même certains de ses officiers et domestiques. 11 n'y a point de viande d'animaux dont l'usage soit interdit aux chrétiens. On ne doit point permettre la chasse en carême,. non plus que les divertissements contraires à l'esprit de pénitence, dont on doit être alors principalement occupé. L'évèque et le prêtre chargés du soin des âmes, régleront la pénitence qui devra être imposée à ceux qui auront fait usage du mariage en Carême. La polygamie est contre la loi de nature et contre la loi des chrétiens. Ainsi, quiconque aura pris plusieurs femmes, doit s'en tenir à la première qu'il aura épousée et abandonner les autres. Au défaut d'ecclésiastiques, le plus honorable d'une compagnie doit bénir la table avant le repas. Au temps de la prière on doit se tenir dans la posture établie par l'usage; au surplus, les pratiques arbitraires n'obligent pas sous peine de péché. C'est aux évêques à déterminer la qualité des prières publiques.
La coutume des fidèles dès les premiers temps a été de ne point manger, quel que jour que ce fût, avant l'heure de tierce. Dans ses besoins, il faut recourir à Dieu, et non à des pratiques superstitieuses. On doit recommander celle de s'abstenir de l'usage du mariage le dimanche et pendant qu'une femme allaite son enfant. On doit recevoir la sainte communion à jeun. Les hommes ne doivent point entrer dans l'église, la tête couverte. Les chrétiens doivent prêter leurs serments sur les saints Évangiles et non sur des choses profanes. Les femmes, après leurs couches, peuvent aller à l'église aussitôt que la santé le leur permet. On peut baptiser en tout temps chez un peuple nouvellement converti, comme ceux qui sont en danger de mort. Le
39<i UISTOIUE Dû l'église.
jugement des prêtres touchant leurs vie et mœurs appartient aux évêques. On ne doit point faire de difficulté de recevoir les sacrements des prêtres, quelque vi«ieux qu'on les connaisse, à moins qu'ils ne soient censurés par leurs évêques. C'est au Saint-Siège à établir des archevêques, lesquels ne peuvent faire aucun acte de juridiction qu'après avoir reçu le paUium. Les rituels et les missels ne doivent point être entre les mains des laïques. C'est une superstition de chercher la vérité par le sort. C'est être novatien et non catholique que de refuser d'admettre àla pénitence ceux qui ont un vrai désir delà faire. C'est un bien de faire la paix avec ses ennemis de quelque religion ou secte qu'ils puissent être; mais il ne faut pas que ce soit au préjudice de la foi. TJn prince chrétien ne doit point s'engager dans une guerre sans l'avis de son conseil de conscience. Les ecclésiastiques doivent toujours conseiller aux princes d'user de clémence plutôt (jue de sévérité. L'aveu d'un homme accusé d'un crime devant être libre, c'est une injustice de lui donner la question, qui ne produit qu'une confession forcée et qui souvent môme porte un pauvre malheureux à se déclarer coupable, (juoiqu'il soit innocent. C'est un grand péché d'obliger quelqu'un à se faire religieux malgré soi. On ne doit ])oint prier pour les iniidèles défunts. II n'y a proprement que trois Églises patriarcales : Rome, .\Iexandrie et Antioche, qui sont de fondation apostolique. Celles de Constantinople et de Jérusalem ne le sont point d'institution, mais par concession. Un homme ne doit se séparer de sa femme que pour cause d'adultère. On peut donner la sépulture à ceux qui se sont tués euxmêmes ; mais non pas pi'ier pour eux. On peut inhumer les fidèles dans les églises. Dans la distribution de l'aumône, il faut commencer par les parents pauvres, ladonner ensuite aux pauvres honteux, et préférer les gens de bien aux méchants, auxquels on ne la doit que précisément parce qu'ils sont hommes. Il faut brûler les livres qui peuvent corrompre les bonnes mœurs. L'Église romaine étant sans rides et sans taches, c'est à sa créance qu'il faut s'attacher, comme ayant été approuvée par Jésus-Christ même dans la personne de saint Pierre, qui vit toujours dans ses successeurs. C'est à eux qu'on doit recourii-, comme on a toujours fait, dans les choses douteuses et importantes, pour apprendre à quoi on doit s'en tenir.
Nicolas envoya en nulgaric. h titre de légats, Paul, évêquc (le Populonie, et Formose, évoque de Porto (866). Formose entra si avant dans les bonnes grâces du prince, qu'il fut demandé pour être à la tête de l'archevêché qui allait être institué dans ce pays. Nicolas refusa, car Formose devait rester dans son évéché ; mais il envoya à ce prince les évêques
HKRftSIF.S, .St.dISMKS KT CONTROVERSES THKOLOGTQl'ES. '.YM
Dominique et GrimoaUl ainsi que plusieurs prêtres, parmi lesquels il pourrait se choisir un évèque. Et c'est ainsi que, contre toute attente, une partie de l'ancienne Illyrie semblait retourner au patriarcat de Rome. A Constantinople,'pn fut d'autant plus froissé que les prêtres grecs délégués par Photius avaient été renvoyés dans leur pays, et que les prêtres de Home n'avaient pas voulu reconnaître leurs fondions religieuses, par cela seul qu'ils étaient partisans et complices de la consécration de Photius.
OUVRAGES A CONSULTER SUR I.E N° loi.
Theoph., Cont. IV, i-0; V, 17; Genes., 1. IV. p. 103 et seq.; Georg, mon., p. 830 et seq.; Nicet., p. 253; Phot., ep. xviii, xix, 1 éd. Montac. (ep. I, aussi dans Canis.-Basnaçe, II. Il, p. 379-419); Nicol. i,ad consulta Bulg.; .Mansi, XV, 401 et seq.; Aligne, t. CXIX, p. 978 et seq., ep. xcvii; mon onvrage, Photius, I, p. 601-617.
Manifeste de Photius contre les Latins.
[iii. Comme on avait ferme aux délégués du pape tous les chemins qui conduisaient à« Byzance, Nicolas y envoya, le 13 novembre 800, trois légats par la voie de Bulgarie : Donat, évêque d'Ostie, le prêtre Léon et le diacre Marin, et leur remit huit lettres destinées à l'empereur, à Photius, à Ignace, à l'impératrice Théodora, à Eudoxie. femme de Michel, ainsi quaux sénateurs et au cierge de la ville impériale, afin de satisfaire à tous les devoirs de sa charge. Arrivés, après une courte halte à la cour de Bulgarie, sur la frontière grecque, les légats furent arrêtés par les fonctionnaires de l'empire, et il ne leur resta d'autre parti que de souscrire un formulaire dogmatique rédigé par Photius, ou de suspendre leur voyage. Ils retournèrent chez eux sans avoir rien fait. Déjà Photius avait dressé son plan de bataille. Il impliqua lÉglise orientale dans une affaire qui lui était toute personnelle, accusa les Latins, le pape en tête, d hérésie, leur reprocha d'avoh- détruit chez les Bulgares la semence de l'Évangile, qui promettait de si heureux fruits. « Des hommes sortis des ténèbres de l'Occident », disait-il, « sont venus comme des sangliers farouches, ravager avec leurs pieds et leurs dents, c'est-à-dire avec les armes d'une infâme conduite et d'une perverse doctrine, cette vigne du Seigneur. Ce peuple, récemment con-
3V»8 HISTOIRE DE l'ÉGLISE,
verti par Byzance, ce foyer et ce siège de la foi, ils l'ont conduit par leurs fausses doctrines dans les voies de la mort. » Il leur reproche, avec force gémissements et dans un incroyable pathos, 1° d'observer le jeune du samedi; 2° de ne pas comprendre dans le jeune la première semaine du carême et d'y permettre l'usage du laitage ; 3° de détester les prêtres mariés et d'imposer le joug du célibat; 4" de réitérer l'onction du saint chrême à ceux qui l'ont déjà reçue des prêtres, sous prétexte qu'ils sont évêques, et, ce qui est le comble de l'horreur, f)° d'avoir falsifié le Symbole par des additions, et d'enseigner que le Saint-Esprit ne procède pas du Père seul, mais encore du Fils, ce qui introduit deux principes dans la Trinité.
A ces accusations, Photius en ajoutait de nouvelles dans une lettre aux Bulgares : 6" le jour de Pâques, les Latins plaçaient sur l'autel et immolaient, à la façon des juifs, un agneau avec le corps de Jésus-Christ ; 7" leurs prêtres se rasaient la barbe ; 8° ils préparaient le chrême avec de l'eau de rivière ; 9° ils élevaient des diacres à l'épiscopat sans les avoir auparavant promus à la prêtrise; 10" Photius attaquait aussi la primauté du pape et soutenait que, par la translation de la résidence impériale, elle avait passé de l'ancienne Rome dans la Rome nouvelle. Enfin, les Bulgares, disait-il, étaient induits en erreur par les missionnaires romains qui leur prêchaient la foi, et c'est pourquoi il fallait soulever l'Orient tout entier contre l'Occident.
Concile de Byzance contre Rome.
ir)3. Photius, qui en 801 avait jugé avec beaucoup de ménagements les usages particuliers aux Occidentaux, les changeait aujourd'hui en hérésie. Il se plaçait entièrement au point de vue des canons du concile >7i Trullo, non reconnu de Rome, se constituait juge du pape, contre lequel il prétendait avoir reçu de l'Occident une lettre synodale, insistait pour qu'on reconnût le septième concile, qui n'était pas encore universellement admis, et, par sa doctrine sur la procession du Saint-Esprit, qu'il appuyait darguments sophistiques, il donnait une base dogmatique à la séparation des (Jrecs cl des Latins. Üaiis l'été de 807, il réunit un concihabule auquel
HERESIES, StlHISMES El CONTROVERSES THEOLOGIQUES. 399
assistèrent Michel III, son associé à l'empire, Basile, et une foule de ses partisans. Le prétendu concours des patriarches orientaux devait lui donner l'autorité d'un concile œcuménique. 11 y fit condamner le pape Nicolas, en dressa lui-même les actes, qu'il fit souscrire par vingt et un évèques complaisants, en y ajoutant lui-même de fausses signatures, et chargea Zacharie, nommé par lui archevêque de Chalcédoine, et Théodore, transféré de Carie à Laodicée, de les porter en Italie à l'empereur Louis II, dont il connaissait la mésintelligence passagère avec Nicolas (804), et à sa femme, l'impératrice Ingelberge. Il y joignit de riches présents et mille protestations gracieuses. C'était à ce couple impérial d'Occident qu'il remettait l'exécution de sa sentence contre le pape.
Nicol., ep. IX, X, xi-xvi, Lxx; Mansi, XV, 216 et seq., 259, 269; Migne, t. CXIX, p. 1016 et seq.; Jaffé, n.2124 et seq., 2132; Phot. ep. encycl.; Baron., an. 863, n. 33 et seq.; Migne, Patr. gr., t. Cil, 1. i, ep. xiii. Sur le conciliabule de 867, Nicet., p. 256; Auastas., p. 5; Metroph. ep., p. 417; Libell. episc. in conc. VIII, act. II, p. 39; Conc. Rom. 869, ibid., p. 124 et seq., 128; Conc. œc. VIII, c. vi ; mon ouvrage, Photius, I, p. 617-666.
Activité du pape Nicolas.
i.o4. Nicolas, suffisamment renseigné soit par des lettres de Bulgarie, soit par les légats Donat, Léon et Marin, revenus ù Home, ne se trompait point sur la gravité de cette controverse. L'unité de l'Orient et de l'Occident, depuis si longtemps compromise par un ennemi artificieux et téméraire, il la voyait exposée aux plus extrêmes périls. Il résolut de faire, par ses légats, une dernière tentative pour ramener la cour de Byzance à de meilleurs sentiments, puis d'inviter l'Occident tout entier à se lever comme un seul homme pour repouser les affronts infligés aux Latins, à défendre en commun la cause commune indignement attaquée. Le 23 octobre 867, il écrivit longuement à Hinomar de Reims et à d'autres métropolitains, leur dépeignit les désordres de l'Orient, les motifs de la haine et de la jalousie des Byzantins, les accusations et les prétextes de Photius, et les pria, tandis que lui-même travaillait à les réfuter, de s'en occuper dans dos conciles provinciaux et
U)() iriSTOlRE DE LÏ:r,I.ISE.
denvoyer à Rome le résultat de leurs études, afin qu'il pût les expédier à Byzance en même temps que ses réponses. Il caractérise parfaitement les accusations des Grecs : elles concernent des choses qui sont fondées sur l'ancienne tradition des Latins, qui n'ont jamais été attaquées par aucun docteur de l'Église ni par qui que ce soit ; ou des choses destituées de toute vérité et qu'on pourrait en partie rétorquer contre les Grecs.
OUVRAGES A CONSULTER SUR LE N° ioi.
Hincmar., Annal., an. 867 ; Pcrtz, I, 47."); Vita NicoL, p. 767; Nicol.. ep. Lxx; Mansi, XV, 305; Migne, t. CXIX, p. M52 et seq., ep. clii; Jaffé, II. 2179, p. "253; mon ouvrage, Photius. I, p. 667 et suiv.
Réponse des Latins aux reproches des Grecs.
155. Hincmar répondit avec beaucoup d'empressement à la demande du pape. 11 provoqua dans le royaume des Francs la composition de plusieurs écrits, dont deux subsistent encore : celui d-Knée, évoque de l'aris, recueil de textes tirés des l'ères en laveur des dogmes et des coutumes attaqués; celui de Uatramne, moine de Corbie, plus important que le premier. Énée reproche aux Grecs la multitude de leurs hérésies, leurs controverses insignifiantes, qui avilissent et dégradent la théologie; l'orgueil et la prétention qu'ils font paraître dans leurs jugements. Uatramne flétrit le despotisme de leurs empereurs et leur montre combien il est ridicule de vouloir que les Latins se conforment à leurs usages. Leurs accusations attestent à la fois leur impieté et leur superstition.
1° Quant au jeûne du samedi, Énée le justifie par l'autorité d'Innocent I", de saint Jérôme et de saint Isidore ; selon Nicolas, il fut introduit au temps du pape Sylvestre. Ratramne démontre que cette observance est en soi indifferente, et qu'elle n'existe pas même dans tout l'Occident; il invoque l'ancienne pratique de l'Eglise romaine (qui du reste ne l'a pas imposée aux Riilgares), le souvenir de la tristesse des apôtres lors de la sépulture de Jésus-Christ, et l'exemple de-Pierre. 2" Sur la durée du jeûne quadragesimal et la manière dont il se pratique, il rappelle la diversité prodigieuse qui existe dans les pays et les provinces particuhères, même en Orient, diversit«' qui ne viole aucun précepte divin. 3" La loi du célibat n'im-
plique nullement le mépris du mariage ; elle est établie par les textes de l'Écriture (I Cor., vu, 6 et suiv., 35, 40) et des Peres (saint Ambroise, saint Jérôme, saint Isidore, saint Léon le Grand, Origène), et par les canons des conciles. 4" (Jue la confirmation doive être donnée par les évèques, on le démontre par les Actes, vni, 14-17 ; ix, 1 et suiv., par la supériorité de l'épiscopat sur le sacerdoce, par les papes Innocent I" et Gélase.
Le point le plus important, 5" le dogme de la procession du Saint-Esprit, les deux auteurs l'élucident au moyen des Pères latins, en faisant valoir les arguments bibliques et spéculatifs employés par saint Augustin. Ils citent aussi, d'après Alcuin et Théodulf d'Orléans, quelques Pères grecs (Athauase, Cyrille d'Alexandrie, Didyme, Grégoire de Nazianze). Laddition du FUioque, déjà introduite dans la plus grande partie de l'Occident, leur paraît suffisamment autorisée. G° Ils nient positivement qu'un agneau soit oöert le jour de Pâques et que le saint cbrème soit prépare avec de 1 eau de rivière. T Énée justifie- l'usage qu'ont les prêtres latins de couper leur barbe, par saint Jérôme, saint Grégoire, saint Isidore et par des canons africains. Hatramue ne voit là qu'une chose indilférente, et trouve qu'on devrait plutôt blâmer les Grecs de cultiver leur chevelure à la manière des femmes et de se couvrir la tète de pièces de vêtements (contre I Cor., xi, 4, 7, 20).
8" Ouant à l'accusation de promouvoir des diacres à l'épiscopat sans les faire passer par le sacerdoce, les deux auteurs répondent avec le pape Nicolas que les Grecs sont allés jusqu'à élever tout à coup un laïque (Photius) à l'épiscopat. Énée accorde qu'un diacre peut quelquefois avoir été élevé à l'épiscopat sans avoir été prêtre, puisque l'épiscopat renferme le sacerdoce, d'après ce que semble admettre saint Jérôme ; mais Ratramue et les évêques d'Allemagne assembles à Worms en 8C8 le nient résolument. 9" La primauté du Pontife romain est longuement établie par saint iMatthieu, xvi, 16 et suiv., parles canons de Sardique, par Ihistorieu ecclésiastique Socrate, par les édits des empereurs, les délibérations de Chalcédoine, les lettres pontificales de Léon I", de Gelase et de Grégoire le Grand. A Worms aussi les évêques allemands ni. — HisT. DE l'église. 26
402 HISTOIRE J)E l'ÉGLISK.
défendirent, d'après saint Augustin, le dogme de la procession du Saint-Esprit, et sur les points de discipline en discussion, ils montrèrent une largeur de vues qui jure avec 1 esprit étroit des Byzantins. La réponse des Occidentaux à ces derniers fut ferme et unanime.
iEneas Paris., Lib. adv. Grœc, et Ratramn., Contra Graecorura opposita Rom, Ecclesiam infamantia, Migne, Patr. lat., t. CXXI, p. 225 et seq., 683 et seq.; Responsio episcop. Germaniae Wormat. adunatorum, ibid., t. CXIX, p. 1201 et seq.; Héfelé, IV, p. 350 et suiv.; mon ouvrage, Pholius, 1, p. 675 et suiv., 684 et suiv.
Causes qui favorisèrent le schisme.
15Ü. Tout était donc prêt pour amener entre les Latins et les (irecs une rupture dont les germes existaient depuis si longtemps. La diversité du caractère national, de la langue, des rites, des usages liturgiques et autres coutumes, la tendance générale des esprits, l'ancienne rivalité de la Rome nouvelle contre l'ancienne Home, l'ambition des évèques de la ville imperiale devenus « patriarches œcuméniques »; l'aversion qu'avait fait naître la résistance des papes contre cette élévation des patriarches et contre les droits qui en découlaient; la politique de la cour grecque, qui s'immisçait dans toutes les questions religieuses, faisait des patriarches l'instrument de ses desseins et ne supportait plus le langage ferme et la noble hardiesse du Saint-Siège : toutes ces causes n'avaient fait qu'augmenter l'antipathie réciproque. Les Latins se méfiaient de Byzance, qui avait favorisé tant d'hérésies; ils étaient aigris des mauvais traitements que l'itahe avait si longtemps endurés des empereurs et de leurs exarques, et ils voyaient avec peine que l'Italie du sud et rillyrie fussent détachées du patriarcat de Home et tant de patrimoines enlevés à l'Église romaine ; la cour grecque, de son côté, regrettait la perte de sa domination dans l'Italie centrale et la nomination de nouveaux empereurs en Occident.
Le concile in TruUo, en blâmant les usages des Occidentaux, le céhbat des prêtres, le jeûne du samedi, etc., n'avait fait qu'accentuer l'opposition. C'était sur les canons de ce concile et sur les derniers trente-cinq canons aposto-
liques non acceptés de Rome, que s'appuyait Photius, bien qu'en 861 il eût encore déclaré que la plupart de ces coutumes divergentes étaient sans valeur. Le fier Byzantin jetait des regards dédaigneux sur « l'Occident barbare ». En s'insurgeant contre la primauté du pape, à laquelle Théodore Studite rendait encore un si éclatant hommage, il pouvait compter sur le concours de la plupart des Grecs, quand même il n'en eût pas été assuré d'ailleurs par la dépendance servile des évèques à l'égard des patriarches. Byzance ignorait les richesses littéraires des Occidentaux, à l'exception dun petit nombre d'ouvrages ; mais son orgueil était surexcité au plus haut degré. Il ne restait plus qu'à donnera l'aversion et à l'hostilité un caractère de permanence : Photius le ut en appuyant le discord sur un fondement dogmatique et en taxant d'hérésie abominable cette doctrine des Latins, que le Saint-Esprit ne procède pas du Père seul, mais aussi du Fils. S'il parvenait à imposer cette conviction à ses compatriotes, l'union entre les Latins et les Grecs était à jamais rompue.
Mou ouvrage cité, I, p. 299 et suiv. La métiance envers les Grecs s'était déjà précédemment trahie dans Gelas., P. 493, ep. vi ad episc. Dard., c. n, p. 335, éd. Thiel : « Apud Graecos, quibus niultas hsereses abundare non dubium est », etc.
Rétablissement de saint Ignace. — Concile d'Adrien II. — Huitième concile oecuménique.
157. Tandis que l'orgueilleux Photius se berçait des espérances de la victoire, Byzance était le théâtre d'un grand revirement politique. Michel ill, empereur incapable, fut assassine (:23 septembre 867) à la suite d'une conjm^ation dirigée pai' son associe a l'empire, Basile le Macédonien, qu'il détestait et menaçait. Basile, homme capable et prudent , réintégra sur son siège Ignace , si cruellement éprouvé et toujours chéri du peuple, relégua Photius dans un monastère, et rappela les délégués que celui-ci avait envoyés à Rome. Dix ans s'étaient passes depuis son expulsion, quand Ignace fut solenneUement rétabh dans sa charge. Il demanda à l'empereur de pi'ocurer la réunion d'un grand concile auquel serait invité le Saint-Siège : c'était pour lut
l'unique moyen de se mettre en garde contre les intrigues des nombreux photiens et de remédier aux atteintes portées a la discipline ecclésiastique. Une double députation, munie des lettres de l'empereur et de celles d'Ignace, se rendit à Rome pour informer le pape Nicolas du changement qui venait de se produire, lui remettre les actes du conciliabule de Photius, l'inviter au concile qui allait s'ouvrir et lui déférer le jugement à porter sur les sectateurs de Photius.
L'empereur exaltait le pape dans les termes les plus magnillques, tandis qu'Ignace le reconnaissait comme celui que Dieu a établi pour être le médecin de tous, pour guérir les souffrances de l'Église en sa qualité de successeur de Pierre ; il célébrait sa fermeté apostolique et le priait de se prononcer sur les clercs ordonnés et séduits par Photius, de traiter avec une douceur particulière Paul de Césarée, ordonné par l'hérésiarque eu 801, mais depuis séparé de lui et en butte à ses vexations. Le Saint-Siège recevait ainsi une pleine satisfaction des outrages dont on l'avait abreuvé, et la victoire que la bonne cause remportait à Byzance devenait sa propre victoire.
OUVRAGKS A CONSULTER SUR I.K N" 157.
Theoph., Cont. IV, 43 et seq.; V, 24 et seq.; Genes., I. IV, p. \id et seq.; Sym. Mag., p. 682 et seq.; iNicet., p. 237 et seq.; Anastas., p. G; iMetroph., p. 420; Stylian., p. 429 et seq.; Basil, et Ignat. ep. ad Nicol., Baron., an. 8(t7, n. iö3 et seq.; Mansi, XVI. 146 et .seq., 324 et seq.; Vita Hadr. II, Migne, t. CXXVIII, p. 1386; Héfelé, IV, p. 343 et siiiv.; mon ouvrage, Photius, t. Il, p. l> et suiv.
ADDITION DU TRADUCTEUR
Voici un extrait de la lettre du patriarche Ignace; c'est un beau monument de la foi de l'ancienne Eglise grecque :
S'il y a dans le monde quantité de médecins pour guérir les différentes maladies corporelles des hommes, notre Sauveur Jésus-Christ n'en a établi qu'un seul suprême dans son Église, pour pourvoir à la guérison et au salut de ses membres : cet unique et souverain médecin est Votre Sainteté. C'est pour cela qu'il a dit au prince des apôtres: «Vous êtes Pierre, etc. Je vous donnerai les clefs du royaume des cieux », etc. Et il n'a pas adressé ces paroles au seul saint Pierre; il a parlé en sa personne à tous ses successeurs, qui sont les pontifes romains, les souverains pasteurs de l'Église. Ce sont eux qui, dès les premiers temps et dans la suite dos siècles, comme vrais héritiers de sa foi et du zèle de
HÉRÉSIES, SCHISMES El CONTROVERSES iHÊOLOGIQL'ES. 40o
ce prince des apôtres, se sont toujours appliqués à extirper l'hérésie et les vices dont ou a voulu infecter l'Église, et c'est à quoi nous voyons que Votre Sainteté travaille aujourd'hui avec succès parl'usage de cette puissance qu'elle a reçue de Jésus-Christ. Revêtue des armes de la vérité et de son autorité apostolique, elle a triomphé des ennemis de l'une et de l'autre, et surtout de l'impie Photius, qu'elle a retranché du corps de l'Église, Semblable au grand saint Pierre, elle a fait mourir ce nouvel Ananie par la puissance de ses paroles, et privé de l'esprit de la grâce cet autre Simon par la force de ses anathèmes. Par l'exercice de la même puissance apostolique et souveraine, elle nous a rétabli dans li« siège patriarcal, dont on nous avait injustement chassé, et par ce moyen elle a dissipé l'orage et remis la paix dans l'Éghse. Aussi notre très Juste et très clément empereur, secondant les désirs, suivant les conseils et obéissant aux décrets et aux jugements de Votre Sainteté, nous a traité l'un et l'autre, Photius et moi, selon la justice; en me consolant dans ma vieillesse, de même que tous ceux qui ont souffert pour la bonne cause.
• Nous vous envoyons deux évêques, qui ont été les compagnons de nos souffrances, pour vous rendre nos humbles actions de grâce, et ajouter de vive voix ce qui manque à nos lettres. Ils recevront aussi les ordres de Votre Sainteté touchalit le traitement qu'il faut faire à ceux qui ont reçu l'ordination des mains de Photius, et à ceux qui, l'ayant reçue de nous, se sont ensuite rangés du parti de cet intrus. Nous supplions Votre Sainteté de nous marquer par écrit ce qu'elle réglera à cet égard, et de nous envoyer ses légats pour nous aider à remettre le bon ordre dans l'Éghse. où nous avons été rétablis par votre autorité et par l'intercession du grand saint Pierre.
Concile d'Adrien II.
158. Adrien II. successeur de Nicolas, trop tôt enlevé à l'Église, reçut les lettres d'Ig-nace et de l'empereur. 11 chargea (868) l'abbé Théognoste, qui résidait à Rome depuis sept ans, de leur transmettre ses réponses, fit examiner les documents qui lui avaient été envoyés, et en juin 869 célébra un concile à Saint-Pierre, en présence des délégués byzantins. Ce concile confirma les décrets du pape Nicolas, rejeta le conciliabule de Photius, dont les actes furent condamnés au feu avec tous les écrits dirigés contre Rome et contre Ignace. H renouvela l'anathème contre l'usurpateur, en lui accordant la communion laïque, s'il se soumettait. Dans d'autres lettres, le pape proposa la réunion, à Coiistantiuople. d'un grand
concile qui serait présidé par ses légats, Donat, evèque d'Ostie. Etienne, évêqiie de Népi, et le diacre Marin. On y publierait les décrets rendus à Rome, on informerait sur ceux qui avaient participé au schisme et on abolirait entifn-ement le conciliabule de Photius, qui n'était comparable qu'au concile de Rimini et au brigandage d'Éphèse. Adrien s'expliqua aussi en termes généraux sur les prêtres prévaricateurs, recommanda ses légats à la bienveillance de l'empereur et leur donna des instructions particulières.
Huitième concile œcuménique.
159. Arrivés à Thessalonique et à Sélymbrie, les légats y furent salués au nom de l'empereur, et le 25 septembre 869 ils entraient triomphalement à Constantinople. Ils conférèrent ensuite avec l'empereur et le patriarche sur les préparatifs du concile. On y convia les représentants des patriarches orientaux, auxquels on avait écrit et envoyé des délégués de Constantinople. La défiance des autorités musulmanes rendait la représentation de ces patriarcats difficile. Cependant on vit paraître, même avant l'arrivée des légats de Rome, l'archevêque Thomas de Tyr, représentant du patriarcat d'Antioche, et le syncelle Klie pour celui de Jérusalem. Le légat d'Alexandrie, l'archidiacre Joseph, n'arriva que pour la neuvième session. Le concile ne comptait dans le principe que douze évoques partisans d'Ignace, et ce fut à la fin seulement que leur nombre s'éleva à cent deux.
Dans les dix dernières années, en effet, plusieurs photiens avaient été nommés à des évêchés, et les rangs des anciens évèques s'étaient singulièrement éclaircis. De plus, les légats du pape, présidents de l'assemblée, n'admirent à siéger comme membres du concile que les évêques qui signèrent le formulaire apporté de Rome et rédigé sur le modèle de celui du pape Hormisdas (voyez t. II, p. 274) : il prescrivait nettement la soumission aux décrets de l'Église romaine. Les Grecs, peu habitués à une pareille exigence depuis le temps des iconoclastes, soulevèrent bien des objections dans le concile cl hors du concile ; mais les légats persistèrent résolument dans leur demande. Les Grecs finirent par consentir et signèrent successivement le formulaire de Rome.
HÉRÉSIES, SCHISMES ET COMROVisUâËh THÉOLOGIQUES. i07 OUVRAGES A CONSCLTEB SL'R LES N"* 158 ET 159.
Hadr. II Ep., Mansi. XVI, 120 et seq.; Jaffé, n. 2205 et seq.; Conc. Rom. 869 (sur cette époque, voy. Jaffé, p. 256 et seq.), ibid., p. 122- 131; Anastas, p. 7; Libell. Rom., ibid., p. 27,28, 316; Héfelé, IV. p. 359 et suiv.; mon Photius, II, p. 28 et suiv., 78 et suiv.
160. La première session fut tenue à Sainte-Sophie (5 oclobre 869). Les officiers de l'empereur y assistèrent ainsi qu'aux suivantes, pour diriger l'ordre extérieur des affaires, tandis que la présidence proprement dite était occupée par les légats de Rome. On y donna lecture de plusieurs actes, notamment d'un discours de l'empereur, des lettres d'Adrien II à l'empereur et à Ignace, de la lettre du patriarche Théodose de Jérusalem accréditant son ambassadeur Élie, de la déclaration de celui-ci et de l'archevêque Thomas en faveur d'Ignace, puis de la formule de réunion envoyée par Rome. Au commencement de la seconde session (7 octobre), plusieurs anciens évêques qui avaient été ordonnés par Ignace ou son prédécesseur, mais qui sétaient laissé séduire à reconnaître Photius, présentèrent un écrit où ils avouaient leur faute et imploraient leur pardon. On les exauça après qu'ils eurent signé le formulaire du pape et reçu une pénitence. On fit de même pour quelques autres ecclésiastiques.
La troisième session (il octobre) comptait vingt-trois rvêques. Ceux d'Ancyre et de Nicée refusèrent de signer le formulaire et demeurèrent exclus. On lut les lettres de l'empereur et d'Ignace au pape Nicolas, du mois de décembre 869. et la réponse d'Adrien.
Dans la quatrième session (13 octobre) on s'occupa des deux t'vèques Théophile et Zacharie. qui avaient été ordonnés par ^Iéthodius, puis envoyés à Rome, en 860. comme délégués de l'hotius, avec lequel ils communiquaient encore. Introduits dans le concile, ils déclarèrent de nouveau que le pape Nicolas les avait reconnus comme évêques et avec eux Photius : mais la lecture des lettres de ce pape et les explications du légat Marin les convainquirent de mensonge. Dans la cinquième session 20 octobre), Photius fut amené au concile malgré sa résistance et averti de s'amender. Il s'enveloppa d'abord d'un profond silence, puis repondit laconiquement à
iOS HISTOIRE DE L ÉGLISE.
quelques questions, en essayant de jouer le rôle du Christ devant Caiphe et Pilate. 11 demeura sourd aux représentations des officiers de l'empereur et fut enfin congédie. La session se termina par des acclamations à l'empereur et à l'impératrice, aux papes Nicolas et Adrien, à Ignace et aux patriarches d'Orient, au sénat et au concile.
iG\. Les légats de Rome, considérant l'affaire de Photius comme terminée, croyaient qu'il ne fallait donner audience ni à lui ni à ses partisans, mais se borner à promulguer les décrets d'Adrien. L'empereur Basile ne partageait pas cet avis ; il voulait qu'on entendît encore les photiens et qu'on essayât d'amener une fusion des deux partis, chose impossible devant l'attitude prise par Photius. Basile assista personnellement avec sa suite à la sixième session (25 octobre) et occupa la présidence d'honneur. Après un discours de Métrophane, métropolitain de Smyrne, à la louange de l'empereur et du concile, l'empereur, qui n'adhérait pas au mémoire remis par les légats du pape, ordonna d'introduire les évêques partisans de Photius. On leur donna lecture de quelques lettres du pape Nicolas, de 802, et le légat de Jérusalem, Elle, essaya de réfuter leurs objections. Les avocats des photiens étaient Euschémon de Césarée, Zacharie de Chalcédoine, Eulampius d'Apamée. Ils s'efrorcèrent de justifier l'abdication d'Ignace et la légitimité de Photius, invoquèrent les canons, qui étaient, disaient-ils, au-dessus du pape aussi bien que du patriarche et permettaient de résister au pape s'il les violait. On ne pouvait s'appuyer sur eux pour justifier leur déposition.
Cependant il était facile de montrer que, dans l'affaire de Photius, c'était le pape Nicolas qui respectait les canons ; et du reste n'était-ce pas le parti même de Photius, ainsi que le remarqua Métrophane, quile premier avait invoqué le jugement du Saint-Siège? L'empereur, après une longue exhortation aux photiens pour les engager à se soumettre au concile, leur donna sept jours pour se décider. Dans la septième session (29 octobre), il fit amener Photius et Grégoire Asbeslas. Interrogés s'ils voulaient abjurer, ils répondirent qu'ils étaient prêts à s'exphquer devant l'empereur, mais non devant les légats du pape, et ils persévérèrent obstinément dans
la revendication de leur droit prétendu. Les autres photiens introduits refusèrent également de signer le formulaire de Home. Jean d'Héraclée s'écria : '< Anathème à qui anathématise son patriarche ! » Ils en appelèrent encore aux canons des apôtres et des conciles œcuméniques, et récusèrent les ïégats comme juges. La lecture des lettres du pape Nicolas et des actes synodaux d'Adrien II ne fit sur eux aucune impression. On renouvela donc la sentence prononcée contre eux, principalement contre Photius, ce laïque intrus, ce néophyte et ce tyran, cet adultère et ce parricide, ce nouveau Dioscore et ce second Judas.
Dans la huitième session, à laquelle Basile assista encore (5 novembre), on livra aux flammes les promesses d'obéissance que Photius avait exigées des clercs et des laïques, ainsi que les livres qu'il avait fabriqués contre le pape Nicolas et contre Ignace. On entendit ensuite les prétendus légats des patriarches orientaux qui avaient joué un rôle dans le conciliabule de Photius en 867 ; les actes de ce conciliabule, soumis à un examen, furent reconnus falsifiés, et on donna lecture du canon xx porté par le pape Martin I" au concile de Latran (649), suivant lequel on devait anathématiser pour jamais les falsificateurs des documents ecclésiastiques. On reçut encore trois iconoclastes qui rentraient dans le giron de l'Église, et on renouvela l'anathème contre cette hérésie et contre Photius.
162. Le prince Léon fut solennellement couronné empereur le 6 janvier 870. Après de nombreuses dépositions et promotions de métropolitains et d'évèques, eut lieu la neuvième session (12 février), à laquelle onze sénatem's assistèrent à la place de l'empereur. Joseph, légat d'Alexandrie, remit sa lettre de créance et approuva ce qui avait été réglé avant lui. On entendit ensuite, sur la demande des légats du pape, ceux qui, en 861, avaient porté un faux témoignage contre le patriarche Ignace, les uns fonctionnaires publics, les autres manœuvres. Ils confessèrent leur faute et le concile leur imposa une pénitence. On s'occupa aussi des courtisans qui, sous Michel III, avaient fait des bouffonneries sacrilèges et parodié les cérémonies saintes de l'Église, puis des prétendus légats orientaux de Photius en 867.
La session la plus brillante fut la dixième et dernière, celé-
410 HISTOIRE DK LÉGLISE.
brée en présence des empereurs Basile et Constantin (l'aîné de ses fils, déjà précédemment couronné), des ambassadeurs de l'empereur d'Occident et de Michel, roi des Bulgares. Sur la proposition des légats, on lut d'abord vingt-sept canons, dont une partie s'appliquait à Photius et aux abus qui s'étaient glissés dans l'Église de Byzance ; l'autre partie roulait sur des questions générales. On recommanda l'observation exacte des canons de Nicolas et d'Adrien, on interdit toute fonction ecclésiastique à Photius et aux prêtres ordonnés par lui, on renouvela le canon x de Sardique contre la nomination des laïques, en adoptant le terme de néophyte (I Tim., m, 6). employé par le pape. On prescrivit les interstices pour la réception des ordres, on défendit sévèrement d'exiger des promesses, comme l'avait fait Photius, de falsifier les documents de l'Eglise, de distraire des supérieurs ecclésiastiques ceux qui étaient de leur ressort, avant qu'un jugement canonique eût été rendu contre eux, de parodier les cérémonies religieuses. Il fut défendu à ceux qui étaient élevés à l'épiscopat de s'avilir en allant à la rencontre des officiers de l'État, en descendant de cheval et en se prosternant devant eux. On condamna la doctrine des deux âmes que Photius semble avoir admise autrefois, uniquement par esprit de chicane.
On traita aussi du respect dû aux patriarches et surtout au pape : « Quiconque, de vive voix ou par écrit, répandra des propos injurieux au Saint-Siège sera condamné comme l'ont été Photius et Dioscore. Si, dans un concile universel, il s'élève un doute ou une question relative à la sainte Église romaine, on devra en demander les éclaircissements avec beaucoup do respect, en recevoir la solution, en tirer profit, sans avoir jamais l'audace de prononcer une sentence contre les pontifes de l'ancienne Rome » (can. xxi). On condamna l'opinion selon laquelle la présence de l'empereur était nécessaire à la validité d'un concile, mais on déclara (can. xvii) qu'elle pouvait être admise dans les conciles universels qui traitent des questions de foi. Les élections épiscopales entachées de fraude ou accomplies sous la pression des princes séculiers, devaient être annulées (can. xu, xxii).
L'acceptation, en présence des empereurs, de ces canons et d'autres encore, qui avaient été probablement rédigés à Rome,
prouve que ce concile jouissait d'une pleine liberté. D'autres regardaient les iconoclastes, le pouvoir des métropolitains et des patriarches, le port du pallium à certains jours déterminés, le vêtement des évèques pris dans les ordres religieux, l'oppression des sufTragants par les métropolitains et les biens de l'Église.
Après une longue confession de foi et l'énumération des sept conciles universels, le concile imprima à cette assemblée, par sa propre déclaration, le caractère d'un concile œcuménique, réuni pour flétrir l'injustice et les attentats sacrilèges contre l'Église. 11 renouvela, en invoquant les décrets des papes, la condamnation de Photius et de ses partisans. L'empereur invita tous les assistants à souscrire le jugement, et défendit dans un discours l'indépendance de l'Église contre les usurpations illégitimes des laïques. Basile ne voulait signer les actes qu'après tous les evèques, mais il céda aux représentations des légats et signa immédiatement après les représentants des cinq sièges patriarcaux. Le concile écrivit une lettre circulaire à tous les fidèles et une lettre au pape Adrien, pour lui demander son approbation, que les légats avaient réservée en apposant leur signature. L'empereur, de son côté, sanctionna le concile par un edit et écrivit aux cinq patriarches pour les remercier. Vue relation de ce huitième concile œcuménique fut affiché à l'égUse de Sainte-Sophie au nom des légats de Rome.
OUVRAGES \ CONSULTER ET REMARQDES CRITIQUES SUR LES N"^ i 60-1 62.
Mansi, XVI, 18-203, 309 et seq., 396 et seq.; Héfelé, IV, p. 372 et suiv.; mon Photius, H, p. 75 et suiv. (Sur les Actes, ibid., p. 63-75; sur le rapport entre les quatorze canons grecs et les vingt-sept canons latins, ibid., p. 68 et suiv.) On imputa à Photius la doctrine des deux âmes, mais ses ouvrages n'en otfrent aucune trace. Voyez là-dessus, Anastas., Prœf. cit., p. 6, et Photius, III, p. i44 et suiv.
Rétablissement de la concorde.
163. La concorde était donc rétabUe entre l'ancienne et la nouvelle Rome. Les légats du pape et les evèques grecs s'étaient entendus sur tous les points essentiels. La condamnation de Photius expliquait la nullité des reproches qu'il faisait aux Latins, aussi n'en fut-il pas même question. Cepen-
dant la susceptibilité jalouse des Grecs était loin d'être satisfaite. Tout en reconnaissant la suprême direction de Rome, ils ne travaillèrent pas moins à faire prévaloir dans le concile la théorie des cinq patriarches comme chefs de l'ÉgUse. C'est en ce sens que s'énoncèrent non seulement Basile el sou commissaire Baanès, mais encore Élie de Jérusalem et Métrophane de Smyrne, et souvent en termes très emphatiques. En reconnaissant certaines prérogatives très importantes revendiquées par les patriarches, par exemple en ce qui concerne la confirmation et l'institution des métropolitains, la juridiction exercée sur eux dans les conciles patriarcaux, lesquels devaient avoir la prééminence sur les conciles provinciaux (can. xvn) ; en admettant pour la première fois, comme le firent les légats de Rome, une gradation hiérarchique entre les cinq sièges patriarcaux (can. xxi), en assignant la priorité à celui de Byzance sur celui d'Alexandrie et sur les patriarches d'Orient, on faisait un progrès considérable dans le sens des vues juridiques qui prédominaient en Orient. Il est probable, du reste, que si Adrien II donna le second rang au patriarche de Byzance, ce fut dans l'espoir, depuis longtemps évanoui, de rétablir l'ancien éclat des patriarches d'Orient placés au milieu de princes infidèles, et de consolider la paix entre l'ancienne et la nouvelle Rome. Ce que Léon I" avait refusé à Anatole, ce que Nicolas avait dénié aux Grecs, il crut pouvoir l'accorder maintenant à Ignace, si ci'uellement éprouvé et si soumis aux papes, d'autant plus que cette concession était fondée sur la puissance des faits.
Ouvrages a consulter et remarques critiques sur le n° \(.V.i. La théorie des patriarches, Mansi, XVI, 86 et seq., 140 et seq., 317, :Ui, 3.^)6, 360; Thomassin, l, I, c. xrii, n. 7; mon Photius, II, p. 137 et suiv.; Nicolas I", ad Rulg., c. xcii, et ep. viii (Migne, t. CXIX, p. 1)4!), 1011 et seq.), n'avait reconnu que les trois patriarches cités Nie, c. vi. Innocent III confirma aussi plus tard la prééminence de Constantinople sur Alexandrie (1215), Conc. œc. XIl. c. v (c. xxiii, de privil., V, xxxin).
Conférence au sujet de la Bulgarie.
16i. La superbe des (irecs se sentit humihée quand les légats de Rome exigèrent la signature du formulaire du pape. (Quelques evêques s'en plaignirent à l'empereur et à
Ignace, comme dune mesure qui plaçait Byzance sous la dépendance absolue des Romains, et ils déterminèrent l'empereur à faire enlever furtivement aux légats une partie des formulaires signés. Mais l'empereur, sur les représentations énergiques des apocrisiaires, appuyés par les envoyés de l'empereur d'Occident, consentit à rendre les documents enlevés et parla en termes fort respectueux de l'autorité de l'Église romaine, afin de n'être pas suspect de nier sa primauté. '
Restait une question bien propre à engendrer la discorde, ••était la question bulgare. La politique grecque se promettait de grands avantages de la dépendance religieuse de la Bulgarie à l'égard de Byzance, et ne négligea rien pour la rétablir. Le prince des Bulgares, mécontent qu'on lui eût refusé pour son archevêché les prêtres qu'il avait sollicités (d'abord l'évèque Formose, puis le diacre Marin), prêta l'oreille aux suggestions des (irecs, et envoya à Byzance des délégués chargés de demander aux évêques réunis en concile si leur pays devait appartenir au patriarcat de Rome ou à celui de Constantinople.
Dans une conférence tenue après la clôture du concile et à laquelle n'assistaient que l'empereur, Ignace, les représentants des sièges patriarcaux et les envoyés des Bulgares, les Orientaux soutinrent : J " que la Bulgarie appartenait autrefois à l'empire grec ; 2" que lorsqu'ils en avaient pris possession, les Bulgares y avaient trouvé des prêtres grecs, par conséquent que le pays appartenait au patriarcat de Byzance.
Les légats du pape, qui n'aimaient point à entrer dans ce débat, car ils n'avaient pas reçu d'instructions, repondirent : 1° que l'administration de l'Éghse ne devait pas être subordonnée à des considérations politiques ; 2" que le pays des Bulgares formait une partie des provinces illyrienues, qui avaient de tout temps appartenu à Rome, que le pape en avait institue les évêques jusqu'au moment où l'empereur Léon s'en était emparé par la force ; 3" que les Bulgares étaient revenus de leur plein gré à l'ÉgUse romaine, que c'étaient les missionnaires de Rome qui les avaient définitivement convertis, qu'ils étaient depuis trois ans gouvernés par Rome sous le rapport
MA HISTOIRE DE l/ÉGLISE.
religieux ; 4" que Fautorité suprême du Siège apostolique ne pouvait en cela se soumettre à un jugement étranger. Les trois Orientaux, qui, dans ce congrès des cinq grandes puissances ecclésiastiques, subissaient entièrement l'influence de l'empereur Basile, décidèrent selon ses désirs ; puis, s'adressant aux légats : « il ne vous convient point, » leur dirent-ils, « à vous qui avez quitté l'empire grec pour vous allier aux Francs, de conserver quelque juridiction dans notre empire. »
Voilà donc trois patriarches confédérés entre eux qui se prononcèrent contre Rome. Ignace lui-même, quoique instamment prié par les légats du pape de ne point ravir à l'Église romaine ce qui lui appartenait, ne répondit que par des faux-fuyants. On remit aux envoyés bulgares la sentence juridique des vicaires d'Orient, à savoir que leur pays était soumis au siège de Byzance. En 870, Ignace ordonnait encore pour les Bulgares un archevêque, qui se rendit chez eux avec plusieurs prêtres grecs. Les Latins durent renoncer à la Bulgarie.
Autres négociations d'Adrien II avec les Grecs.
165. Les légats lurent dévalisés pendant leur retour à Bume et ne recouvrèrent la liberté qu'après de longues négociations. Mais ils avaient eu la prudence de confier au bibliothécaire Anaslase, qui faisait partie de l'ambassade de Louis II, la plupart des formulaires d'obédience des prélats grecs Anaslase les remit au pape avec une copie des actes du concile, qu'il fut chargé de traduire. Dans l'été de 871, Adrien II reçut de nouvelles lettres, avec des présents, de l'empereur et du patriarche, lequel demandait dispense pour plu- .sieurs prêtres photiens. Le pape, dans sa réponse (10 novembre 871), rend hommage aux dispositions religieuses manifestées par l'empereur, mais il se plaint qu'on ait si mal pourvu à la sûreté de ses légats, qui sont revenus pillés, dépouillés de tout et sans aucun secours humain ; qu'on ait enlevé la Bulgarie au Saint-Siège et expulsé les missionnaires latins. Il refusa les dispenses qu'on lui demandait^ à moins que les intéressés ne se présentassent devant lui et ne l'instruisissent de quelques faits qu'il ignorait. « Ce n'est pas notre coutume », disait-il, « d'abuser, selon notre fantaisie, des
H^.RÉSIKS, SCHISMES ET CONTROVERSES THÉOLOGIQUES, lio
ordonnances de nus Pères, comme fout chez vous quelques prélats, qui aliègueut les canous des conciles ou les décrets du Saint-Siège, quand ils veulent nuire à quelqu'un ou favoriser leurs propres intentions, et qui les taisent quand ils leur sont défavorables. » Sur la Bulgarie, il faisait remarquer à Ignace, que rien n'était encore décidé juridiquement à cet égard, puisque le Saint-Siège navait pas même été consulté ; qu'il y avait une grande différence entre les prêtres grecs chasses de ce pays par le pape iNicolas, pour avoir été de la communion de Photius, et incapables d'exercer aucune fonction dans toute l'Église, et les missionnaires latins qu'on en expulsait maintenant. Il le menaçait des censures s'il ne s'abstenait pas de tout empiétement dans ce pays.
Le successem* d'Adrien 11, Jean Y III, dut renouveler souveul la même menace; car le patriarche croyait d'autant mieux pouvoir en cela se conformer à la volonté de l'empereur et de son cierge, qu'il se justifiait par de prétendues raisons de droit. Quant à l'alliance entre les empereurs Basile et Louis 11 contre les Sarrasins d'Italie (808-871), elle ne fut que passagère, et les négociations de Basile avec Louis le Germanique au détriment de l'empereur qui régnait en Italie (872- 873), demeurèrent sans résultat. Ce fut seulement en avril 877 que le pape Jean rechercha l'appui de la cour grecque contre les pirates arabes ; mais bien loin de consentir à aucune concession préjudiciable aux droits de son Siège en Bulgarie, il envoya à Ignace de nouvelles et plus pressantes remontrances.
OlYRAGES A CONSULTER SUR LES N"' 164 ET 4 60.
Anaslas., Prsef. cit., p. 9-12, not. in Conc. VlU, p. 29; Vita Hadr.. Migne, t. CXXVIII, p. 1390 et seq., 1393 et seq.; Hincraar., Annal., an. 869; Pertz, I, 482; Basil, et Ignat., Ep. Hadr. 1, ap. Mansi, loc. cit. p. 203 et seq., 413 et seq.; Jaffé, n. 2236 et seq.; Joan. VIII, ep. xlv et seq.; Jaffé, n. 2321, p. 267, 268; Gfroerer, Carol., Il, p. 52 et suiv.; Héfelé, IV, p. 413 et suiv., 417 et suiv.; mon Photius, II, p. 147-182. Deusdedit (Coll. can., 1. I, c. xixvin; 1. IV, c. xv, xvi; 1. III, c. ii-xii, p. 57 et seq., 246 et seq., 352 et seq.) donne des extraits du VIIJ« concile immédiatement après le VIl^.
416 FIISTOIRE DE L'ÉGLISE.
Nouveau patriarcat de Photius et nouvelles luttes contre Rome. — Photius exilé revient à la cour.
166. Cependant Photius, exilé à Sténos, n'avait cessé d'exhorter ses amis, dans une muKitude de lettres, à combattre ses ennemis et à flétrir le concile célébré contre lui comme le triomphe du mensonge et de l'impiété. Dans son orgueil, il avait repoussé toutes les offres d'accommodement, toute négociation, et il se donnait lui et les siens comme les représentants de l'Église véritable. Par ses circulaires, par ses lettres à quelques partisans qu'il avait à la cour, il entretenait l'espérance d'un revirement, d'un avenir meilleur, et il faisait tout pour y préparer les voies. Le dévouement fanatique que lui portaient ses anciens disciples, dont plusieurs lui avaient été redevables de lépiscopat, son génie fertile en ressources el dont il avait douné tant de preuves, la versatilité de l'empereur et l'insouciance de la cour, la vieillesse d'Ignace et ses difficultés commençantes avec Rome, tout cela était de nature à entretenir l'espérance d'un changement. L'astucieux Byzantin était même en commerce épistolaire avec des prêtres de Kome, tels que le bibliothécaire Anastase. Mais son premier souci était de gagner l'empereur. 11 lui écrivit deux lettres adroitement rédigées, qui amenèrent quelques adoucissements aux rigueurs de son exil.
Photius faisait chaque jour de nouveaux progrès; il réussit, par d'habiles combinaisons, à se faire consulter par l'empereur sur des points scientifiques, à se faire mander à la cour, et enfin à être chargé de l'éducation des princes impériaux. A eu juger par l'état où se trouvait alors la ville impériale, il n'est pas incroyable qu'il ait su captiver l'empereur, avide de se procurer des ancêtres, en dressant un arbre généalogique, arrangé à sa fantaisie et dans lequel il faisait descendre l'empereur des Arsacides. 11 employa aussi les obséquiosités de son ami l'abbé Théodore Santabarcne, dont il avait fait uii archevêque, sans parler de plusieurs autres circonstances qui devaient modifier entièrement les dispositions de la cour à son égard. Il en vint au point, du vivant même du patriarche, de gouverner l'Église byzantine du fond du palais imperial, et d'être en fait plus patriarche qu'Ignace, qui ployait
SOUS le faix des années. Quand Ignace, qui n'avait pas réussi à étouffer le schisme dans son diocèse, fut tombé malade, Photius envoya souvent de la cour demander de ses nouvelles, et il put dans la suite, non sans vraisemblance, soutenir publiquement qu'il y avait complète réconciliation entre lui et le patriarche.
Phot., ep. LXiviii, Lxxxv, xc, cvi et seq., ed. Montac, surtout ep. xcvii, xcviir; Qusest. Amphil., q. cxv, éd. Migne (q. cxxvi, p. 202, éd. Athen.); Theoph., Cont. V, 44; Nicet., p. 284 et seq.; Sym. Mag., p. 689 et seq.; Stylian., p. 432 et seq.; mon Photius, II, p. 183 et suiv., 241 et suiv.
Mort d'Ignace. — Photius redevient patriarche. — Correspondance avec Rome.
i67. Ignace mourut le 23 octobre 877. Trois jours après, Photius s'emparait du siège patriarcal avec l'entier assentiment de l'empereur. Comme la première fois, il employa tout ce que l'astuce, la violence et la corruption lui offraient de ressources pour gagner les évèques récalcitrants, ou pour renverser ceux qui s'obstineraient. Pour obtenir l'approbation de Rome, l'empereur, dans une lettre rédigée sans doute par Photius et où il n'était point parlé de la mort d'Ignace, demanda l'envoi de légats, qu'il désigna lui-même (probablement Zacharie d'Anagni, rétabli dans sa charge, et le bibliothécaire Anastase), pour faire cesser le schisme qui régnait toujours à Byzance et qui était cause qu'un grand nombre de prêtres et de moines avaient été maltraités. Byzance voulait des légats faciles à manier et qui approuvassent tout ce qui s'était fait, avant que le pape put se prononcer d'une manière défavorable. La lettre de l'empereur arriva à Rome en avril 878.
Jean VIII vit là une occasion favorable d'envoyer des légats en Bulgarie aussi bien qu'à Constantinople. Il choisit les évêques Paul d'Ancone et Eugène d'Ostie, auxquels il donna sept lettres, quatre pour les Bulgares et trois pour Byzance. n louait l'empereur de son zèle pour la paix de l'Église et l'abolition du schisme de Constantinople; car, disait-il, « nous portons les fardeaux de tous ceux qui souffrent, nous qui avons été étabh sur les nations et les royaumes pour arracher
et détruire (le mal) et planter (le bien) », Jérém.,\, \0. Il lui recommandait les légats qu'il envoyait à la place de ceux que l'empereur avait demandés, le priait de les faire conduire sûrement en Bulgarie, et de l'assister au milieu des troubles de l'Italie. Quant à Ignace, dont il ne pressentait pas encore la mort, il l'avertissait, sous peine de déposition, de rappeler de Bulgarie les évêques et les prêtres qu'il y avait établis contre toutes les règles. Il donnait à ceux-ci un laps de trente jours pour évacuer le pays. Jean VIII, enfin, exhortait le prince de Bulgarie et ses seigneurs à rentrer au plus tôt sous l'obéissance du Saint-Siège.
Je crois avoir suffisamment établi que la mort d'Ignace tombe en 877 et non en 878 (Photius, t. II, p. 286 et suiv.). L'exactitude de la chronologie est d'une grande importance pour ce qui suit. Voy. ibid., Il, p. 299 et suiv.; Héfelé, IV, p. 431 et suiv.; Joan. Vlll, ep. lxxv-lxxxi; Jatfé, n. 2357 et seq., p. 271 et seq.
Les légats de Rome à Byzance.
i68. Les légats Paul et Eugène furent dans un grand embarras lorsqu'on arrivant à Byzance ils ne trouvèrent plus Ignace et virent son siège occupé par Photius, en faveur duquel ils n'avaient point d'instructions. Comme il était excommunié, ils refusèrent d'abord d'entrer en relations avec lui, et ne s'y résignèrent que parce qu'ils ne pouvaient s'acquitter de leur mission auprès de l'empereur sans passer par le patriarche. Photius s'efforça de leur prouver, par les termes mêmes de la lettre du pape à l'empereuiv, que Jean VIII agréait certainement la mesure prise par l'empereur, que du reste il enverrait à Rome une nouvelle députation pour demander le parfait consentement du pape. Il les amena ainsi à communiquer pubUquement avec lui et à déclarer qu'ils avaient été envoyés pour censurer Ignace et proclamer Photius patriarche. Un moine nommé André se présenta à eux comme délégué du patriarche de Jérusalem et acheva de calmer leurs scrupules. Photius, cependant, avait beau se vanter, conune en 861, de l'approbation des légats de Rome; il ne lui échappait pas, d'après ce qui s'était passé avec Zacharie et Rodoald, que les
plus avisés de ses adversaires exigeraient encore une explication du pape. Les canons voulaient en outre que son rétablissement fût approuvé par un grand concile, et l'essentiel pour lui était de faire abolir le huitième concile célébré contre lui dix ans auparavant,
Aussi, pendant qu'il retenait près de lui les légats Paul et Eugène, afin de les avoir sous la main dans le cas où ce grand concile se réunirait, et d'empêcher qu'on transmît à Rome d'autres nouvelles que celles qu'il plah'ait à lui et à la cour d'y envoyer, il dépêcha au pape, en qualité d'apocrisiaire, son familier Théodore Santabarène, à qui il remit des lettres artificieusement préparées, en ayant soin de les faire appuyer par des lettres de l'empereur. Il y disait que le désir unanime des évêques et des principaux laïques, — sauf de raines exceptions, — ainsi que la volonté de l'empereur l'avaient contraint de charger de nouveau ses épaules du lourd fardeau du patriarcat ; que le clergé, le peuple et les patriarches d'Orient convenaient unanimement que c'était le meilleur moyen de rétablir la paix; que les légats de^ Sa Sainteté avaient usé de réserve à son égard, mais que le pape, dans sa pénétration et sa sagesse, consentant volontiers aux vœux de tout l'Orient, enverrait des légats à un concile qui allait s'ouvrir dans la ville impériale, ou accréditerait ceux qui s'y trouvaient déjà. On faisait aussi concevoir au pape, surtout dans les lettres de l'empereur, l'espoir qu'il serait puissamment secouru en Italie, comme dans tout ce qui l'intéressait en général, ajoutant que la demande unanime du rétablisssement de Photius serait attestée par les signatures d'un nombre considérable d'évêques grecs.
Lettres de Jean VIII.
460. Cette affaire mit le pape dans de grandes perplexités. Il convoqua pour l'examiner un concile de dix -sept évêques, présidé par Zacharie d'Anagni, et résolut enfin, tout en maintenant l'illégalité de la première élévation de Photius, de céder à la nécessité des temps. Le légitime patriarche étant mort, Photius n'était plus usurpateur; du reste, il avait été instruit par l'expérience, et l'Orient tout entier semblait le réclamer. Jean VIII crut donc devoir le dispenser, sous cer-
laines conditions, des lois de l'Église et des décrets du huitième concile, tout en maintenant le concile tenu dix ans auparavant. Cet acte lui paraissait conseillé par la douceur plutôt que par une rigoureuse justice, et c'est ainsi qu'il le présenterait. Il écrivit donc, le 18 août 879, à l'empereur et à Photius : « Encore que Photius, après la mort d'Ignace, ait réoccupé le siège patriarcal de Constantinople, qui avait été enlevé à celuici à lïnsu du Siège apostolique, lequel aurait dû, selon le droit de la primauté, être tout d'abord consulté, nous voulons, pour apaiser le mécontentement de l'Église de Byzance, céder à la prière et au désir de l'empereur, reconnaître comme frère et coévêque Photius, unanimement désiré, d'après les lettres qui nous ont été soumises par les patriarches d'Orient, les évêques, le clergé et le peuple, à condition que, selon la coutume observée en pareil cas, il demandera pardon devant un concile de tout ce qu'il a fait d'illégitime, qu'il ne prétendra aucun droit sur la Bulgarie et qu'à l'avenir on n'élira point un laïque, mais seulement un prêtre ou un diacre, pour remplir le siège de Constantinople. Au demeurant, le concile de 869 gardera toute sa vigueur, et on usera de toutes sortes de ménagements et de douceur envers les partisans dignace, afin de les ramener à l'unité ; Photius s'abstiendra de toutes représailles, l'empereur veillera à ce qu'on rende désormais aux patriarches l'honneur qui leur est dû et qu'on ne prête pas volontiers l'oreille à leurs calomniateurs. »
Le pape écrivit également aux évoques d'Orient, ainsi qu'aux partisans d'Ignace qui passaient pour récalcitrants, Métrophane, StyHen, etc., afin de leur recommander la concorde. Ces lettres furent reçues par Pierre, cardinal-prêtre de Chrysogone, que le pape avait associé à Paul et à Eugène, toujours à Byzance, en lui remettant une instruction pour le diriger dans ses démarches. Le pape, en effet, n'était pas content de Paul et d'Eugène, car ils avaient agi contre sa volonté, n'étaient pas rentrés à Rome et n'avaient point donné de renseignements exacts. Cette fois il leur traçait, ainsi qu'à Pierre, des règles précises. Arrivé là, Jean VIII crut avoir satisfait à la dignité comme aux devoirs de son ministère ; il ne présumait pas que l'insuccès de ses efforts lui serait un jour amèrement reproché.
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES THÉOLOGIQUES. 421 OUVRAGES A CONSULTER SUR LES N"» 168 ET 169.
Stylian., p. 432; Nicet., p. 28o et seq.; Conc. Phot., act. II, III; Mansi, XVII, 424 et seq., 464 et seq.; Joan. VIII, ep. cxcix-cciiij Jaffé, n. 2491 et seq., 2495; Conc. Rom., Mansi, loc. cit., p. 359 et seq., 473; mon Photius, II, p. 308 et suiv., 379 et suiv.
Conciliabule de Photius.
no. Le cardinal Pierre fit son entrée à Constantinople en novembre 879, et chercha à s'orienter sur le théâtre de ses travaux à l'aide des deux autres légats de Rome. Ignorant le grec, ces légats étaient dans une position difficile, surtout en face de l'artificieux Photius. Celui-ci leur demanda et obtint les lettres qu'ils avaient apportées de Rome, ainsi que les instructions du pape, afin de les faire traduire en grec et de pouvoir les communiquer au concile qui allait s'ouvrir. Dans cette traduction infidèle, Photius faisait dire au pape : 1° que le concile de 869, maintenu par Jean YIII, était pleinement annulé et condamné, et dans un autre endroit il mettait à la place de ce concile le concile de 787 ; 2* le passage où le pape disait que Photius implorerait son pardon devant un concile, était ou dénaturé ou entièrement omis ; 3" l'approbation conditionnelle du pape était changée en approbation absolue; 4° ce qui était relatif à Ignace, le blâme infligé à Photius et la menace d'excommunication dans le cas où il empiéterait sur la Bulgarie, étaient passés sous silence ; 5" Photius y était comblé des plus grands éloges. C'est avec ces falsifications que les lettres du pape allaient être présentées au concile.
On fabriqua dans le même dessein des lettres ampoulées qu'on attribua aux patriarches d'Orient et qui furent remises par leurs prétendus apocrisiaires. C'est ainsi que tout se préparait pour tromper indignement les légats du pape, auxquels on ne cessait d'opposer l'assentiment unanime donné précédemment par tous les Orientaux. Photius avait replacé tous ses sectateurs dans des postes influents et ordonné une foule d'évêques, de sorte qu'il put réunir un concile trois fois plus nombreux que celui qui avait été tenu contre lui dix ans auparavant. Toutes les provinces du patriarcat, y compris celles de la basse Italie et de la Sicile, enlevées au Saint- Siège, y étaient représentées.
Voy. les lettres latines de Jean Viil et la traduction ialsiliée dans Mansi, XVI, 479 et suiv.; XVII, 1.36 et suiv., 395 et suiv. J'ailonguement coUationné les deux textes (Photius, II, p. 396-416). Sur les légats et les patriarches d'Orient, voy. ibid., 416-449; sur les membres du concile de Photius, p. 449-463.
171. Dans la première session, présidée par Photius, comme toutes les suivantes, le cardinal Pierre fut introduit avec les autres légats ; puis on commença par les salutations et les prières. Zacharie de Clialcédoine prononça un pompeux éloge de Photius, dont la glorification semblait être le principal but de l'assemblée. Les vertus incomparables, la science eminente du sublime patriarche, disait l'orateur, avaient excité contre lui la haine et la jalousie qui autrefois s'étaient déchainées contre le Christ et son Église. Tout ce qui avait été fait jusquelà contre Photius était frappé de nullité. Quant au présent concile, il n'était pas proprement nécessaire; on ne l'avait assemblé que pour répondre aux calomnies d'un petit nombre de schismatiques et en considération de l'Église romaine, dont certains schismatiques invoquaient le témoignage et prétendaient venger l'honneur. — Altération grossière des faits, adulations indignes à l'adresse de Photius, qu'on essayait de mettre au niveau du pape, tandis que le respect qu'on témoignait au Souverain Pontife on ne l'adressait qu'à ses sentiments paternels et à la sainteté de sa personne, tels sont les traits qui éclatent dans ce discours et dans d'autres encore. Le cardinal Pierre fut obligé de remettre, avec toutes sortes de démonstrations, les présents du pape à son « très saint confrère ».
Dans la seconde session (17 novembre), qui eut heu à Sainte-Sophie avec une pompe exceptionnelle, les légats occupaient la première place après Photius ; l'apocrisiaire d'Alexandrie venait après celui de Jerusalem. Le légat Pierre prononça un discours latin qui fut traduit en grec par des truchements, et on donna lecture des lettres du pape à l'empereur telles que les avait arrangées Photius; après quoi Procope de Césarée loua le pape d'avoir rempU la volonté de
HÉRÉSIES, SCHISMES El CO.MRUVLKSES lüEOLOGlOUES. 423
l'empereur et envoyé de si habiles légats. Afin de convaincre de mensonge le représentant de Jérusalem, qui avait assisté au concile de 869, Elie fut obligé de soutenir, en sa qualité de représentant du patriarche de cette ville, que cette Éghse avait constamment reconnu Photius. Procope profita de cet aveu pour engager les légats de Rome à rappeler à l'unité par de sévères réprimandes ceux qui résistaient encore parce qu'ils avaient autrefois donné leur signature. Le cardinal Pierre le promit, en déclarant que lui et ses collègues suivraient d'abord les voies de la douceur et qu'ils useraient ensuite de sévérité. Interrogés s'ils acceptaient la lettre du pape, les Grecs répondirent : « Ce qui se rapporte à la reconnaissance de Photius, nous l'acceptons ; ce qui regarde l'empire (et ils y rangeaient aussi la question bulgare), nous l'abandonnons à l'autorité de l'empereur. »
Après la lecture de la lettre du pape à Photius (selon la traduction falsifiée), le cardinal introduisit l'affaire des évêques partisans d'Ignace; mais il se contenta de quelques explications évasives de Photius, disîtut que l'empereur n'en avait exilé que deux, et encore pour des raisons pohtiques. Il proposa ensuite l'affaire de Bulgarie. Photius protesta de son amour sans bornes pour le pape, assurant qu'il lui donnerait volontiers du sien, mais qui! renvoyait l'affaire à l'empereur. Ce prince, ajoutèrent les métropolitains de Césarée et d'Éphèse, après avoir soumis tous les peuples de la terre, fixera d'une manière irrévocable les limites deà diocèses. Plusieui's évêques émirent lavis que l'objet du concile n'était pas de fixer les bornes des patriarcats. Ainsi repoussé, Pierre demanda comment Photius avait pu remonter sur son siège avant d'avoir l'assentiment du pape. On invoqua l'adhésion des trois patriarches d'Orient, le désir unanime de l'Église et la volonté de l'empereur. Photius prononça lui-même un discours profondément médité et qui fut suivi d'unanimes acclamations. Il en fut de même des lettres des patriarches d'Orient. Rien de plus pitoyable que le rôle qu'on essaya de faire jouer aux légats du pape. Quand il fut question de l'absolution de Thomas de Tyr, qui, d'après les documents présentés au concile, était censé regretter sa participation au concile de 8b9, les (jrecs prétendirent qu'il fallait la reserver ù Pho-
424 HISTÜIUE PE l/ÉGLISE.
tius, que le pape pourrait ensuite y donner son consentement.
172. Même spectacle dans la troisième session (19 novembre). On y lut la lettre du pape aux évêques d'Orient et quelques lettres des Orientaux. Procope de Césarée et Zacharie de Chalcédoine défendirent énergiquement les promotions de laïques blâmées par le pape, flétrirent, ainsi que Photius l'avait déjà fait auparavant dans ses lettres, les vicaires orientaux de 869, comme des envoyés des Sarrasins et des imposteurs. Photius et ses partisans attaquèrent violemment tout le huitième concile, et ils en trouvèrent une nouvelle occasion dans la traduction falsifiée de l'instruction du pape, qui fut également lue au concile. Ce fut un grand triomphe pour Photius de voir refuser à cette assemblée le caractère même de concile. Depuis cette session jusqu'à la quatrième (24 décembre 879), trente-cinq jours se passèrent.
Sur ces entrefaites, les légats de Rome s'efforcèrent do gagner à la cause de Photius les partisans encore résistants d'Ignace. Ce fut probablement vers ce temps que mourut Grégoire Asbestas, ami et consécrateur de Photius, qui prononça son éloge funèbre et lui composa une magnifique épitaphe. On vit aussi paraître, en qualité de légat d'Autioche, l'archevêque Basile de Martyr opolis, qui fut introduit dans la quatrième session et remit des lettres de Théodose, patriarche d'Antioche, et d'Elie IIl, nouvellement élu à Jérusalem. On so félicita de nouveau sur l'union qui régnait entre tous les sièges patriarcaux ; on exalta le « très saint patriarche », dans lequel, ainsi que l'affirmait le prétendu légat de Jérusalem, tous savent que Dieu habite »; on entendit un rapport du cardinal Pierre sur le retour des ignatiens entrepris par lui ; on discuta, sans faire aucune concession sérieuse, sur les conditions posées par Jean VIII, dans la mesure où il avait plu à Photius do les faire connaître ; on déclara qu'il était impossible d'admettre qu'aucun laïque no put être élevé désormais à l'épiscopat ; on condamna les conciles tenus contre Photius et on excommunia les Greics qui se séparaient de lui. Sur la proposition du cardinal Pierre, Photius devait, le lendemain, célébrer solennellement la fête de Noël en présence de tous les assistants.
Après les solennités de la fête et de nouvelles délibérations, la cinquième session eut lieu le 26 janvier 880. On y décida, sur la demande de Photius, que le concile do 787 serait ajouté aux six conciles œcuméniques et occuperait le septième rang-, ce qui n'était pas encore partout reconnu. Sur la proposition des légats de Rome, qui figurent ici au premier plan, du moins dans les actes, un canon fut établi d'après lequel chacun des patriarches de l'ancienne et de la nouvelle Rome devrait approuver les censures et les dépositions qui émaneraient de l'un d'eux, ce qui les plaçait sur un pied d'égalité. Un autre canon, rédigé par Photius, interdisait aux évèques qui se seraient faits moines de reprendre la dignité épiscopale ; un troisième enfin, proposé par quelques évèques, prononçait l'anathème contre les laïques qui maltraiteraient les évèques ou s'empareraient de leurs personnes. On abandonna à Photius la condamnation définitive du chef des ignatiens, Métrophane de Smyrne, vainement invité à comparaître. Photius, quand toutes les affaires du concile furent terminées, remercia l'assemblée et fit signer les membres présents, à commencer par les évèques Paul et Eugène.
Ps. Synod. Photiana, Mansi, XVII, 373 et suiv. Deusdedit (Coll. can., p. 513-520) donne de ces actes une traduction incomplète et passablement grossière; elle est plus exacte dans lacté I^'. Dans l'acte II, p. 514, le légat d'Alexandrie est mis avant ceux d'Antioche et de Jérusalem. Les passages des lettres de Jean VIII qui y furent lus sont complètement reproduits (p. 515-517), d'après le remaniement de Photius; on y trouve jusqu'à cette remarque sur le concile d'Afrique : « Synodus etiam synodum solvit propter unitatem et pacem Ecclesiae. » P. 517, les explications du cardinal Pierre pour ramener les dissidents, sont directement l'attachées à Matth., xviii, 15-17 (Mansi, loc. cit., p. 408). Cet extrait défectueux coniirme la leçon, adoptée par moi (Photius, II, p. 476, n. 64) : îjSïi Tptxov xpôvov, pour toitoütov (Mansi, p. 417), car il est dit ici : « Nos tei'tium jam annum in saccrdotali throno habentes. »
De l'acte III, la traduction ne donne que le Commonitorium falsifié du pape, avec neuf suhscriptions d'évêques itaUens; de l'acte IV, eUe donne simplement la proposition faite par le cardinal Pierre de célébrer la liturgie avec Photius, et l'adhésion du concile; de l'acte V, elle reproduit le canon i, quelques explications sur le canon ii et ce canon même, puis les signatures.
426 HISTOIRE i>E l'Église.
Les trois canons grecs avec des variantes se trouvent aussi dans Pitra, Jur. eccl. gl'., II, 142 et seq.; Append. Coislin., avec énumération des. sept conciles œcuméniques, l'anathème contre ceux qui les rejettent (c. i-viii), et nos trois canons (c. ix-xi). Sur ce concile, voy. Antonin. Flor., Sum. liist., p. III, tit. XXII, c. xiii, § 10; Bellarm., de Conc, I, 5; Baron., an. 879, n. 63 et seq.; L. Allât., de Eccles. Occid. et Or. perp. cons.,1.11, c. IV, et de OctavaSynodo Photiana, Rom., 1662; Dœllinger, I, p. 394-.196; Héfelé, IV, p. 448 et suiv.; mon ouvrage, Photius, II, p. 463-540. La fausse lettre de Jean VIII, dans Baron., loc. cit., n. 54 et seq.; Bever., Pand. can., II, II, 306; Mansi, XVII, 239, 523, ep. cccxx; Jaffé, n. 2597. Contre Pichler (Gesch. der kirchl. Trennung, I, p. 200 n. 1 . Voy. p. 29, n. 5), j'ai soutenu, avec Héfelé (IV, p. 465) et la plupart des savants catholiques, qu'il y avait supposition, et je crois de plus avoir renforcé les précédents arguments (Photius, II, p. 541-551).
Appendice au concile de Photius. — Lettre apocryphe de Jean VIII.
173. Deux sessions supplémentaires furent encore tenues. Le 10 (ou 12) mars, Photius organisa, dans le palais impérial, en présence de l'empereur, de ses fils Léon et Alexandre, une sixième session, à laquelle n'assistèrent que les délégués des patriarches et dix-huit métropolitains. L'empereur y prononça d'abord une allocution, où il dit qu'il s'était jusqu'à ce jour tenu éloigné du concile, afin de lui laisser une complète liberté ; il réfuta d'avance les calomnies auxquelles il pourrait donner lieu, et proposa de rédiger une confession selon l'esprit des anciens Pères, — mais naturellement dans le sens de son patriarche. — On établit ensuite le symbole de Nicée avec l'addition de Constantinople (381), sous forme de règle de foi, en décidant que tout changement ou omission qui y seraient faits seraient frappés d'anathème. Photius ne voulait pas directement attaquer Rome, qui avait fait la paix avec lui sans se souvenir de ses griefs antérieurs; mais il voulait aussi, pour le cas où elle désavouerait ses légats, conserver les moyens de renouveler l'ancienne lutte contre le Filioquc. Pour lui, la question dogmatique était évidemment accessoire ; tant que le pape Jean Vlll lui parut favorable, il la laissa de côté ; mais il n'entendait pas se dessaisir d'une arme qui pouvait lui rendre do bons services. L'empereur signa les décrets et fut acclamé pai' l'assemblée.
IIÉRÈSIKS, SCHISMES ET CONTROVERSES 1 HÉOLOGIQUES. i27
Le dimauche suivant, Photius prépara une septième session à Sainte-Sophie, pour y publier la déclaration dogmatique qu'on avait établie, ainsi que l'allocution impériale, et condamner tout changement qui serait fait au symbole. Procope de Césarée y gloriûa l'empereur et exalta le « patriarche œcuménique » comme le grand pontife de l'univers entier, dont les adversaires auraient le sort de Judas. Les délibérations finirent, comme elles avaient commencé, par l'éloge hyperbolique de Photius. Ce qui a été conservé des actes est de telle nature qu'on est tenté d'abord de les croire interpolés; mais, examinés de près, ils révèlent tous les caractères authentiques d'une œuvre byzantine, et le génie de l'astucieux Photius y parait à découvert. Une pièce interpolée, mais qui n'a pas de rapport avec ce concile, c'est une lettre de Jean YIII, fabriquée sans doute un peu plus tard, où ce pape traite leFilioque d'addition impie qu'il faut écarter progressivement et avec prudence, à cause des dispositions des Occidentaux. Dans la polémique qui se réveilla plus tard, ce factum — ses caractères internes "et externes ne permettent pas de l'appeler autrement — pouvait servir à Photius, lorsque, après la mort du pape, il invoquerait l'autorité de ce pontife qui lui avait été favorable.
Nouvelles mesures de Photius.
174.. Photius prit en général toutes les mesures que lui suggérait la prudence. 11 s'était fait donner par les légats des renseignements sur les évêques influents à Rome, dont il trouvait les signatiu'es dans les actes du concile de Jean VIII. Il leur remit des lettres et des présents pour l'évèque Zacharie d'Anagni, qu'il connaissait fort bien depuis 861 ; pour l'évèque Marin de Caeré, qui, en 869, avait été en qualité de diacre l'un des présidents du huitième concile, et enfin pour l'évèque Gauderic de Yelletri. Le couvent de Saint-Serge, à Byzance, fut rendu à l'Église de Rome. On laissa entrevoir au pape qu'on le secourrait en Italie, et on lui écrivit, dans les termes les plus obligeants, qu'on n'avait pas pu, avant le concile, satisfaire à sa demande, soit parce que Photius ne se sentait coupable d'aucune faute, soit parce qu'on aurait affaibli son autorité devant les évèques ses subordonnés. Relativement à
la Bulgarie, il était tout disposé aux concessions, mais il fallait abandonner cette affaire à la décision de l'empereur ; sur le reste, les excellents apocrisiaires du pape pourraient le renseigner. Les légats, enlacés dans un tissu de mensonges et de fourberies, peu habitués au manège des Grecs, furent congédiés avec de riches présents. Photius prépara en outre différents recueils historiques, afin de répondre aux objections éventuelles par d'anciens exemples empruntés de l'Église grecque et se justifier sur tous les points.
Trois lettres aux évêques d'Occident : Bever., Il, M, p. 290 et suiv., avec des corrections tirées des manuscrits (voy. mon Photius, II, p. 5.i3- 558). Couvent de Saint-Serge : Joan. VIII, ep. coli, p. 156; Phot., Collect. etDemonstr. de Ep. etMetrop., ap.Fontani; Nov. délie, erudit., Flor., 1785, 1, II, p. 1-80; Migne, t. CIV; Baletta, Phot. epist., p. 559 et seq. Voy. mon Photius, II, p. 558-570.
Nouvelle condamnation de Photius à Rome.
175. Les trois légats rentrèrent dans Rome au mois d'août 880, rapportant avec les actes du concile des l.ettres de l'empereur et du patriarche. Le pape fit traduire les actes en latin, tâche peu facile à Rome en ce temps-là, et, avant que le travail fût achevé, il écrivit à l'empereur et à Photius pour leur mander qu'il les approuvait dans leur ensemble, mais en ajoutant que si les légats avaient en quoi que ce fût agi contre ses instructions, loin de le confirmer, il l'annulait. Il blâma aussi Photius de n'avoir pas demandé le pardon qu'il lui avait prescrit, et trouva qu'il avait manqué d'humilité. Il répéta qu'il ne l'avait agréé que par miséricorde, et il l'avertit de se mettre en garde contre la prétention et l'orgueil pharisaïque. Il dépêcha à l'empereur une nouvelle ambassade, à la tète de laquelle il plaça l'évèque Marin, caractère incorruptible.
Marin démêla les voies tortueuses de Photius; il déploya tant de courage et de fermeté que l'empereur Basile le retint prisonnier pendant trente jours et ne le renvoya qu'au commencement de 881. Quand il fut revenu, Jean VIII, mieux renseigné, monta lui-même sur l'ambon de la tribune de Saint-Pierre, et, tout disposé qu'il fût à complaire à la cour
impériale dans la mesure du possible, il prononça solennellement raiialhème contre Photius, qui avait trompé de toutes manières, rabaisse le Siège apostolique et fabriqué de nouveaux documents apocryphes. Marin, devenu le successeur de Jean VIII, condamna derechef le concihabule de Photius, qui avait été entièrement traduit sur ces entrefaites : plusieurs fragments en ont passé dans les collections occidentales de droit, probablement par la maladresse des copistes.
Joan., ep. ccl, ccli; Mansi, XVII, 184 et seq.; Jaffé, n. 2543 et seq.; Stephan. VI, ep. ad Basil.; Mansi, XVI, 424 et seq.; Append. Conc. VIII, ibid., p. 449, 452, 456; Dœllinger, I, p. 396; Héfelé, IV, p. 46G et suiv.; mon Photius, II, p. 573-578.
Travaux de Photius. — Continuation de sa polémique.
176. Photius, se sentant protégé par la bienveillance de l'empereur, qu'il glorifiait dans ses vers et dans ses discours, notamment à propos de la consécration de la « nouvelle basilique » (1" mai 881) construite par ce prince, qu'il assistait en outre dans ses travaux de législation commencés vers ce temps-là, tandis que lui-même revisait l'ancien nomo-canon, Photius déployait en littérature une activité prodigieuse; il encourageait les études savantes, entretenait des relations personnelles avec les Arabes, sans négliger l'œuvre des missions, où il contrecarrait l'Église romaine. Il continuait de s'appuyer sur l'approbation du pape Jean VIII et de ses « vénérables légats » , et veillait à ce' que les derniers actes de ce pape, ainsi que les déclarations de Marin, demeurassent inconnus et sans effet. On ne craignait pas même à Byzance de traiter de nulle l'élévation de Marin au trône pontifical et de citer contre sa promotion d'un évêché inférieur à un évêché supérieur les canons qu'on respectait si peu.
Le successeur de Marin, Adrien III, noua probablement des relations avec l'empereur et lui manda son intronisation ; il reçut de ce prince une réponse qui était certainement rédigée par Photius et qui attaquait feu Marin dans les termes les plus violents. Cette lettre, ce fut le successeur d'Adrien (mort en 885), Etienne YI, qui y repondit. Il expliqua à l'empereur la distinction des deux pouvoirs, lui rappela les fautes de
Photius et la conduite vraiment apostolique de Marin. On n'ignorait pas à Rome que tout ce qui s'était fait contre Marin était l'ouvrage de Photius, mais on y savait à peine que Photius avait renouvelé la controverse dogmatique et essayé, dans de longues dissertations, de persuader à \yalpert, archevêque d'Aquilée, qui était mal avec Rome, ainsi qu'à d'autres prélats, que le dogme selon lequel le Saint-Esprit procède aussi du Fils était une doctrine hlasphématoire. Photius cherchait à réfuter les arguments des Latins et combattait avec les armes du sophisme. Il invoquait le témoignage des papes antérieurs à Adrien III (à l'exclusion de Nicolas et de Marin, qu'il ne reconnaissait point, car il les avait déposés), parce qu'ils parlaient encore dans leurs écrits du symbole sans le Filioque, suivant ce qui était alors usité à Rome et le fut encore longtemps après. Ses écrits furent sans influence sur l'Occident, mais ils contribuèrent d'autant plus à propager etaiîermir parmi les Grecs ce dogme favori des photiens, que le Saint-Esprit ne procède que du Père. La séparation allait bientôt devenir irrémédiable.
PhoL, Or, in dedicat. novae basilicae (Combéfis, Manipul. rer. Cpl., p. 296 et seq.; Migue, t. Cil, p. äü4 et seq.); ep. ad Aep. Aquil. (Baron., an. 883, n. ö et seq.; Combélis, Auctar. noviss., l, 527 et seq.; Migne, t. Cil, lib. 1, ep. XXIV, p. 793 et seq.; Bal., ep. v, p. ISi et seq.), op. de Spir. sanct. mystag.. Ratisb., 18Ö7, reproduit par Migne, t. Cil, p. 280 et seq.; mon article dans Tüb. Qu.-Scbr., 18ö8, p. 559-592; mou Photius, 11, p. <>33 et suiv.; 111, p. 399 et suiv. Ibid., sur les travaux de droit civil et de droit ecclésiastique, II, p. 587-593; les missions, II, p. 594 et suiv. Événements sous Marin et Adrien 111, Steph. VI, ep. ad Basil., Mansi, XVI, 420 et seq.; XV111,11 et seq.; mou Photius, II, p. 657 et suiv.
Deuxième chute de Photius. — Rétablissement de la communion avec Rome. — Léon VI contre Photius.
177. Photius était au comble de sa puissance et dans une position qu'aucun des patriarches de la nouvelle Rome n'avait occupée avant lui. Cependant la mort de Rasile, arrivée sur ces entrefaites (août 88()), produisit un revirement complet. L'empereur Léon VI, n'étant encore que prince héritier, était défavorable au patriarche, son précepteur, qu'il combattait
dans des pièces de vers. Mais il en voulait surtout à l'ami de Photius, Théodore Santabarène, qui Tavait calomnié auprès de son père. Le parti des ignatiens, si alfreusement persécuté jusque-là, avait trouvé accès auprès de lui ; aussi Léon VI fut-il vivement impressionné de la lettre adressée à son père par le pape Etienne et qui lui fut remise. Déjà l'empereur Basile avait désigné pour le patriarcat le plus jeune de ses fils, Etienne, dont il avait confié l'éducation à Photius; il l'avait fait ordonner diacre et nommer syncelle. Le nouvel empereur fit donner lecture dans Sainte-Sophie des crimes de Photius et le relégua dans un monastère. Santabarène fut amené dans la capitale, et cité en justice avec Photius pour avoir dilapidé les fonds de l'État et trempé dans une conjuration contre le nouvel empereur. La preuve complète ne fut pas établie. Santabarène fut exilé, privé plus tard de la vue et déporté en Asie. Il mourut après 913. Photius demeura enferme dans un couvent. Le prince Etienne fut ordonné un peu avant Noël par l'archevêque Théophane de Césarée, pendant la vacance du siège d'Héraclée.
OUVRAGES A CONSULTER SUR LE N" i77.
Leo VI, Apol. metrica, éd. Matranga; Anecd. gr., Rom., 1830, II, 5.^7 et seq.; Migne, t. CVII, p. 659 et seq.; Theoph., Cont., V, 100 et seq.; VI, i et seq.; Sym., Mag. Bas., p. 697 et seq.; Genes., lib. IV, p. H4 et seq.; Gedr., II, 206 et seq., 248; Append. ad Conc. VIII, Mansi, XVI, 245; mon Photius, II, p. 668-686.
Négociations avec Rome.
478. La nomination du nouveau patriarche Etienne soulevait bien des objections : 1° il n'était encore que dans sa seizième année et n'avait pas l'âge canonique ; 2° il avait reçu le diaconat des mains de Photius et la consécration épiscopale d'une de ses créatures. Les prêtres ignatiens, sur lesquels l'emperem" était obligé de s'appuyer, au moins dans le principe, se trouvèrent dans l'embarras et proposèrent de demander une dispense à Rome. Léon y consentit, et dans une assemblée des prêtres hostiles à Photius, présidée par Stylien, archevêque de Néocésarée, il déclara qu'il avait, après mûre réflexion, délivré le clergé du joug tyrannique de Photius; que, sans vouloir forcer personne, il les priait tous de se
réunir au patriarche, son frère, afin qu'il n'y eût qu'un seul troupeau. Cependant, comme son frère avait été ordonné par Photius, il était prêt, si l'on croyait l'intervention du Saint- Siège nécessaire, d'y envoyer des lettres et des délégués. L'empereur et Stylien, au nom de tous les évêques, écrivirent donc au pape pour lui demander dispense en faveur de ceux que Photius avait ordonnés.
Les lettres n'arrivèrent à Rome qu'en 887. Le pape Etienne trouva étrange que la lettre de l'empereur parlât d'une abdication de Photius, tandis que dans celle des évêques il était question de déposition et d'expulsion. Ne pouvant donc prononcer un jugement sans informations précises, il demanda que les deux parties envoyassent des députés. Il est probable que quelques prélats photiens s'étaient également adressés à lui. Dans une nouvelle lettre, StyUen et ses partisans essayèrent d'expliquer la différence qui existait entre la lettre de l'empereur et la leur : ceux qui ont écrit que Photius avait abdiqué sont ceux qui l'ont reconnu pour évoque ; mais nous, qui n'avons jamais admis qu'il y eût en lui le moindre vestige du sacerdoce, nous ne pouvions pas écrire qu'il avait abdiqué. Ils s'étonnèrent que le pape crût nécessau'e de prononcer un nouveau jugement contre Photius ; ils rappelèrent ses crimes et réitérèrent leur demande de dispense en faveur de ceux qui n'avaient reconnu Photius que par force et avaient été ordonnés par lui. C'est avec ces lettres et d'autres encore qu'ils se rendirent à Rome; on leur adjoignit aussi un délégué de l'empereur et un représentant du parti de Photius.
179. La difficulté des relations entre l'empire grec et l'Ralie était d'une fâcheuse influence pour les négociations ouvertes ; aussi ne furent- elles pas terminées sous le pape Etienne. La demande d'une dispense générale pour ceux qui avaient été ordonnés par Photius devait sembler fort étonnante à Rome. « Vous demandez miséricorde », répondit le pape Formose, « sans désigner pour qui, pour des laïques ou pour des prêtres : si c'est pour des laïques, ils méritent grâce ; si c'est pour des prêtres, la chose est difficile » (892). 11 leur envoya donc ses légats, les évêques Landulfe (probablement Landiilfe II de Capoue) et Romain (de Fano), pour en délibérer avec Stylien et Théophylacte d'Ancyre. Rs devaient prendre pour règle la décision
du huitième concile et n'y faire que de rares exceptions. Nous n'avons point, malheureusement, de données précises sur les travaux et le succès de cette ambassade; nous savons seulement que le jeune patriarche Etienne, faible et maladif, à qui son frère l'empereur dédia plusieurs de ses Novelles, mourut le 17 mai 893. Il est probable qu'une réunion fut opérée sous son successeur, le prêtre et abbé Antoine Cauleas, avancé en âge et qui avait été ordonné par Ignace. L'Eglise romaine le compte parmi les saints, et sa biographie lui attribue le rétablissement de l'union.
Nicolas le Mystique, disciple de Photius, élevé après la mort d'Antoine (12 février 895), paraît avoir maintenu la concorde. Où il y avait deux évèques, le plus anciennement ordonné obtenait la fonction, quand on n'avait point de grief contre lui, et le plus jeune recevait un dédommagement en attendant qu'on lui eût trouvé un autre poste. Après la mort de Formose, ses successeurs passèrent trop rapidement sur le Saint-Siège pour pouvoir s'occuper des affaires de Byzance. Il y eut encore pendant longtemps des ignatiens rigoristes qui trouvaient inadmissible qu'on donnât aucune dispense aux anciens adhérents de Photius ; ils s'adressèrent souvent à Rome. Cependant Stylien finit par consentir à ce qu'on usât de quelques égards. Jean IX se contenta de déclarer qu''il maintiendrait les décrets de ses prédécesseurs et traiterait chacun comme il en serait traité. Il est certain que sous ce pape et ses successeurs la paix religieuse existait entre l'ancienne et la nouvelle Rome. Photius était mort le 6 février 891 . On semblait, au dixième siècle, condamner sa mémoire à l'oubli ; mais après le milieu du onzième on se mit à rechercher ses écrits, et dans le douzième on le rangea parmi les docteurs de l'Église. Ce ne fut qu'au seizième siècle que les schismatiques grecs l'adoptèrent parmi leurs saints.
Append. ad Conc. VIII, Mansi, XVI, 425-433; Styliani et Stephani P. ep., Baron., an. 886, n. 17 et seq.; Mansi, XVI, 436, 437 et seq.; XVIII, 18; Jaffé, n. 2039; Formos. ep., Baron., an. 891, n. 4 et seq.; Mansi, XVI, 440 et seq.; XVUI, 101; Jaffé, n. 2671, p. 299; Acta SS., t. IV raaii, p. 36 et seq.; t. I aug., p. 113 et seq.; t. II febr., p. 624 et seq.: Theoph., Cont., VI, 2, 16; Sym., p. 700, 703; Nicet., p. 265: Aiictor de stauropatis, Mansi, XVI, 444 et seq.; Append., ibid., p. 432 i:[ seq.; in. — HisT. DE l'église. 28
434 iiisTOiBE DE l'Église.
Joan. XI, ibid., 4oC et seq.; XVIII, 201; Assem., Bibl. jur. orient., I, :U8 ; Héfelé, IV, p. 409 et suiv.; mon Photius, II, p. 686 et suiv., 702 et siiiv. Mort et mémoire de Photius, ibid., p. 712-724.
Controverse de la tétragamie. — Quatrième mariage de Léon VI. — Exil de Nicolas le Mystique.
180. Parfaitement instruit, mais décoré à tort du surnom de Sage, l'empereur Léon VI était aussi léger dans sa vie privée que sévère dans sa législation. Son père, invoquant un canon de saint Basile, avait publié une loi qui frappait les quatrièmes noces de nullité; Léon VI retendit aux troisièmes noces, par cette raison, disait-il, que l'homme, dans les plaisirs de la chair, ne doit pas dépasser les brutes. Quant à lui, après avoir entretenu un commerce illicite du vivant de sa première femme Théophano, il avait épousé sa concubine Zoé, fille de Stylien Zautzas, s'était uni en troisièmes noces avec Eudoxie, puis, celle-ci morte, avec Zoé Carbonopsyne, qui lui donna en 905 Constantin Porphyrogénète. Le patriarche Nicolas baptisa l'enfant avec les cérémonies accoutumées, après que l'empereur eut promis de se séparer de la mère de l'enfant.
Non seulement Léon faillit à sa parole, mais il voulut que Zoé fût honorée comme impératrice. Le patriarche usa de tous les moyens pour rompre cette union ; il interdit à l'empereur l'entrée de l'église et excommunia le prêtre de la cour qui avait béni son quatrième mariage. Il en résulta un violent conflit, et les deux parties en appelèrent au Saint-Siège. Les envoyés du pape Sergius III se prononcèrent pour la validité du mariage, car les quatrièmes noces n'étaient défendues par aucune loi générale de l'Église ; et comme Léon n'avait point eu de fds de ses trois premières femmes, on trouvait opportun de faire une exception à la sévérité de la discipline grecque. Nicolas ayant persisté dans son opinion, l'empereur le fit écarter par la force et le remplaça par son confesseur, le moine et syncelle Euthymius, qui admit l'empereur à la communion ecclésiastique et ronronna le prince Constantin, tout en s'opposant à-ce que la trigamie et la tétragamie fussent légalement reconnues. De là deux partis dans le clergé byzantin : les nicolaïtes persécutés et les euthymiens qui dominaient.
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES TIIÉOLOGIQUES. A3o
Rétablissement de Nicolas.
181. Le patriarche exilé ne fut rappelé que peu de temps avant la mort de l'empereur (M mai 912). 11 fit déposer Euthymiiis, le maltraita et effaça son nom des registres ecclésiasques. Cependant le parti d'Euthymius lui survécut. Sous l'empereur Alexandre, Nicolas envoya au pape Anastase III une lettre de justification, soutint la loi qui interdisait les quatrièmes noces par des textes empruntés des Pères grecs et des canons, et prétendit qu'on ne pouvait point en cela user de dispenses. Sur de telles bases aucune entente n'était possible. En Occident, les quatrièmes noces étaient permises, et la décision donnée sous Sergius était parfaitement justifiée; aussi le Saint- Siège ne s'en écarta point dans sa réponse.
Alexandre mort (G juin 913), le patriarche Nicolas se trouva le principal des chefs qui composaient le gouvernement pendant la minorité de Constantin VII. 11 s'efforça d'établir la paix avec les Bulgares, mais il fut bientôt banni delà cour (914) par l'impératrice-mère. Il recouvja dans la suite sa première influence et la conserva sous Romain I", associé à l'empire. Un concile tenu en juillet 920 ou 921 décida que les quatrièmes noces devaient être à jamais interdites, les troisièmes admises seulement sous certaines réserves et moyennant une pénitence. Nicolas essaya de faire sanctionner par le pape Jean X la décision rendue en faveur de ses idées. A la fin, le Saint-Siège envoya à Byzance les légats Théophylacte et Carus, qui accomplirent la réunion si désirée par Nicolas. Mais il n'est pas établi, il est au contraire tout à fait invraisemblable que Jean X ail approuvé le décret byzantin, quand même le patriarche ait semblé alors admettre que l'empereur Léon avait pu obtenir dispense pour son quatrième mariage.
Basil. Mac, ap. Leuncl., Jus gr. Rom., t. I, lib. Il, p. 86; Leo VI, Nov. 90; Zachariae, Jus gr. Rom., III, 186; Assem., loc. cit., I, p. 347b49; Ttieoph., Cont., VI, 1 et seq.; Sym. Mag., p. 701 et seq.; Georg, mou., p, 871 et seq.; Cedren., II, 261 et .seq.; NicoJ. My.'^i., Ep., ed. Mai, in Spicileg. Rom., X, ii, surtout ep. xisii ad Rom. pont.; Tonius uniouis, Leunol., loc. cit., p. 103 et seq.; Maiisi. .Will, 330-3V2 : l?;il>;ini.,
ap. Bevereg., 11, o4; Aretas, Vita S. Euthym., ap. Lipoman., III, 97 ; mon Photius, III, p. 653 et suiv.
Fin du schisme d'Euthymins.
182. Après la mort de Nicolas le Mystique (925), qui montra une grande activité dans les affaires politiques comme dans les affaires religieuses, la division des euthymiens continua sous ses successeurs Etienne II, ancien métropolitain d'Amasée (mort en 928) et Tryphon. Celui-ci dut abdiquer en faveur du prince Théophylacte (931), consacré en présence des légats du pape Jean XI (933). Le long patriarcat de Théophylacte (956) fut tout rempli d'affaires et de plaisirs mondains. Polyeucte (956-970), le premier, replaça le nom d'Euthymins dans les dyptiques et amena ainsi une réconciliation avec ses partisans. A l'égard du Saint-Siège, on était très refroidi et réservé; on conçut même de l'aigreur, lorsque Jean XIII (968), dans un de ses lettres, donna à l'empereur régnant, Nicéphore, le simple titre d'empereur des Grecs, tandis qu'il décernait à Otton d'Allemagne le titre d'empereur des Romains. Lorsque le meurtrier de Nicéphore, Jean Tzimiscès, monta sur le trône en 969, Polyeucte déclara dans un décret synodal que l'onction impériale, qu'il comparait au baptême, avait effacé la tache de sang dont il s'était souillé. Son successeur Basile Scamandrène fut déposé par l'empereur sur des soupçons politiques, et remplacé par le syncelle Antoine lll, qui fut contraint d'abdiquer à son tour. Les empereurs Basile II et Constantin VIll, puis les patriarches Nicolas II et Sisinnius (995-996) essayèrent, par des décrets synodaux, d'abolir le schisme toujours subsistant des euthymiens. Ils paraissent avoir réussi. On anathématisa tout ce qui avait été écrit contre les précédents patriarches, y compris Photius.
Lnitprand., Leg., p. 363 et seq.; Jaflé, Reg., n. 2837; Leo Diac, Hist., l, 1 et seq.; Polyeuct., ap. Balsam, in Ancyr., c. xii ; Bevereg., I, 38i>; Appeiid. ad decr. de un., p. 108; Cedr., Il, 449; Cuper, Acta SS., t. 1 aug., p. 11b et seq.; mon Photius, 111, p. 694-727.
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES THÉOLOGigi'ES . 437
Renouvellement du schisme sous Michel Cérulaire. — Dispositions hostiles envers les Occidentaux.
183. La division entre l'Orient et l'Occident, alimentée encore par la marche des événements, menaçait toujours de renaître. Les doctrines propagées par Photius s'enracinaient parmi les Grecs; les patriarches byzantins, toujours occupés de leurs passions ambitieuses, continuaient de s'appeler « patriarches œcuméniques »; ils se montraient pleins de réserve à l'égard du Saint-Siège, et, dans toutes les occasions, agissaient à son détriment. Déjà en 908, le pape Sergius III invitait les évêques francs à réfuter la doctrine de Photius sur le Saint-Esprit, car il avait appris qu'elle subsistait toujours parmi les Grecs. Le patriarche Sisinnius II et surtout son successeur Sergius (999- 1019), issu de la famille de Photius, remirent en lumière son fameux manifeste contre les Latins et le répandirent parmi les Grecs. L'occasion qui paraît y avoir déterminé Sergius, c'est que le pape Benoît VIII, sur la demande de l'empereur Henri H, avait fait chanter le symbole dans l'Église de Rome, et, qui plus est, avec l'addition du Filioque. Le patriarche Polyeucte avait établi l'archevêque d'Otrante métropoUtain de cinq évèques et formellement interdit le rite romain dans la basse Itahe, ce qui était une grave offense au Saint-Siège. On prétend que le patriarche Eustathius (1024), d'accord avec la cour impériale, essaya d'obtenir du pape Jean XIX, moyennant une forte somme, la reconnaissance du titre de « patriarche œcuménique » et l'égalité de rang dans la primauté, et que le pape ayant proposé cette affaire à son clergé, les Occidentaux, notamment Guillaume, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, avaient élevé d'énergiques protestations. La réponse négative fut une nouvelle et suprême atteinte à l'orgueil des Byzantins.
OUVRAGES A CONSULTER SUR I.K 'n° 183.
Conc. Troslej , 909, c. xiv; Baron., h.a., n. 4; an. 863, n. 33; Mansj, XVll, 304 et seq.; Leo Allât., c. Hotting., p. 444, de consens., II, 8, 6, p. 612 et seq.; Cuper, loc. cit., p. 122 et seq., n. 719 et seq.; Luitpr., loc. cit., p. 370; Glaber Rad., IV, 1; Baron., an. 1023, n. 5; Berno Aug., de Reb. ad Miss, spectant., c. u et seq.; Pichler, Gescti. der kirchl. Trennung, 1, p. 211, 263; mon Photius, IF, p. 714 et suiv.; III, p. 727-730; I, p. 710 et suiv.
4'{8 HISTOIRE DK l'ÉGLISE.
Le patriarche Michel Cérulaire. — Le pape Léon IX et ses légats.
184. A Alexis (1025-1043), patriarche avare et cupide, succéda un ennemi fougueux des Latins, Michel Cérulaire, ignorant et borné, mais arrogant et ambitieux. Il ne pouvait supporter la vue des églises et des couvents latins dans la ville impériale, et leur position passablement indépendante irritait son orgueil. En 1053, il poussa l'audace jusqu'à eu ordonner la fermeture. Alors le fanatisme des siens ne connut plus de bornes ; le sacellaire Constantin osa fouler aux pieds l'hostie sainte des Latins, prétendant qu'elle n'était pas consacrée. A l'instigation du patriarche, l'archevêque bulgare Léon d'Achrida publia un écrit destiné aux prélats d'Occident et adressé à l'évèque Jean de Trani en Apulie. Cet écrit imputait aux Latins quatre erreurs grossières : 1° l'usage du pain non fermenté (azymes) dans l'Eucharistie, usage tout à fait judaïque et contraire à l'Écriture ; 2° le jeune du samedi et l'observation du sabbat pendant le carême ; 3° l'usage des viandes étouffées et contenant du sang ; 4° l'omission du chant de Y Alléluia en carême. L'auteur faisait entrevoir aux Latins qu'il leur réservait des instructions ultérieures. A Trani, cette lettre fut montrée au cardinal-évêque Humbert, qui la traduisit en latin et la remit à Léon IX.
Ce pape, dans une longue réponse à Cérulaire et à Léon d'Achrida, relève, avec l'expression d'un profond étonnement, l'orgueil du Byzantin, son intolérance contre le rite de Rome, si contraire aux ménagements des Romains à l'égard des usages des Grecs et à la protection dont jouissent leurs couvents, son élévation soudaine à Tépiscopat et son arrogance prétentieuse envers la mère de toutes les Églises. Cependant, le pape ayant reçu de Constantin X Monomaque une lettre fort obligeante, et une autre toute pacifique de Cérulaire, il envoya, en même temps que ses lettres, trois hommes distingués en qualité de légats à Constantinople : le cardinal Humbert de Sylva-Candida, le chancelier Frédéric (plus tard le pape Etienne X) et l'archevêque Pierre d'Amalti.
OUVRAGES A CONSULTER ET RKMARQÜES CBITIQUES SUR LE N" 18'f.
Codren., II, p. i80 et seq., 549 et seq.; Zonar., XVIIl, 5 et seq.; Mich.
IIÉRKSIES, SCHISMES ET CONl ROVEKSES THÉOLOGIQUES. 439
Psell., ap. Pagi, an. 1054, n. 2; 1038, n. 11; Cuper, loc. cit., p. 124- 126; Mansi, XIX, 079; Leo Aclirid., op., ap. Barou., an. 1033, n. .3; Basnage, Lect. ant, III, r, p. 281-28.3, en grec, d'après Cod. Monac, dans Will, Acta et scripta in causa Cserularii, Marpurgi, 1861, in-4°, ]t. 52 et seq. Cf. Migne, t. CXX, p. 833 et seq. (Une seconde lettre de Léon d'Achrida (de azyniis) a 6té publiée par Pawlow, professeur à Moscou, dans ses « Essais critiques <>, édités en russe à Saint-Pétersbourg, en 1878, append. IV.) Wibert, Vila Leou. IX, lib. Il, c. ix i Watterich, I, p. 161); Leo L\, Lp., Mansi, XIX, 633 et seq., 063, 667; Will, lue. cit., [K 63-92; JafTé, n. 3283, 3286, 3288; Will, Restauration, I, p. 126; Héfelé, IV, p. 723 et suiv.; mon Photius, III, p. 730-739.
Nicétas et le cardinal Humbert.
185. Les légats, arrivés en juin 10.34, obtinrent de l'empereur une réception honorable, de Cérulaire un accueil froid et plein de roideur. Ils trouvèrent les moines et le peuple aigris et surexcités, car le patriarche avait rendu les Latins suspects d'hérésie parce qu'ils consacraient des pains azymes. Dans le monastère même de Stude, autrefois si dévoué au pape, le moine Nicétas Stéthatus, disciple de l'abbé Siméon le Jeune, publia contre les Latins un ouvrage où il combattait non seulement l'usage du pain azyme et le « sabbatisme », mais encore le célibat des prêtres latins, qu'il accusait de s'être laissé corrompre par des influences juives et hérétiques. Cet ouvrage se répandit aussi en Italie, et le pape jugea à propos d'écrire lui-même sur le célibat des clercs engagés dans les ordres majeurs.
De son côté, le cardinal Humbert réfuta à la fois la lettre de Léon d'Achrida et l'ouvrage de Nicétas. Il établit la différence qui existait entre les usages des Occidentaux et ceux des juifs, prouva que Jésus-Christ, conformément à la loi, avait célébré la dernière cène avec du pain sans levain, et que ce pain, comme symbole de la pureté (I Co7\, v, 8), convenait beaucoup mieux que le pain fermenté ; qu'en général les Latins procédaient d'une manière plus consciencieuse dans la préparation de rEucharistio que ne faisaient les Grecs. H montra un esprit beaucoup moins prévenu et un jugement plus réfléchi que ses adversaires. Ces deux écrits d'Humbert furent traduits en grec par ordre de l'empereur et lus devant lui. Nicétas, dont Tempcreur détestait, pour des raisons politiques^ la brusquerie dans ces sortes de
polémiques, dut livrer son livre aux flammes el auathématiser ses propositions oß'ensantes pour l'Église romaine. Nicétas fit semblant tle témoigner de la bienveillance aux légats, mais dès qu'ils furent partis, il recommença sa polémique.
Nicet. Stelh., par Dimitracopulos, Bi6Xio6^xti i%yù.f\<y., Lips., 1. 1, prœf., p. V et seq. L'ouvrage en grec, ibid., p. 25-36; Leo IX, Fragm. de clericorum castimonia, Mansi, XIX, 696; Resp. Humberti, Gallarid., XIV, i93 et seq.; Will, Acta et scripta, p. 93-126. Selon Wibert (Watterich, p. 162), plusieurs attribuaient l'écrit contre Nicétas au chancelier Frédéric. C'est aussi le sentiment de Giesebrecht (II, p. 654). Pour nous, des raisons intrinsèques nous obligent, avec Will, de l'attribuer à Humbert. Voy. Néander, K.-G., II, p. 320. Sur la rétractation de Nicétas : Humberti Commeni., p. 151, éd. Will; Wibert, loc. cit.; Allât., de Nicetis (Mai, N. PP. Bibl., VI, ii, 10 et seq.; Migne, t. CXX, p. 845 et seq.); Vindic. Syn. Eph., q. xcv, 574 et seq.; Üirailracop., loc. cit., p. VI et seq.; mon Photius, III, p. 739-757.
Attitude de Cérulaire contre les lôgats.
186. Quant au patriarche, il se refusa à tout éclaircissement; il posa différentes questions préalables d'un caractère purement cérémonie!, exigea des légats du pape les mêmes témoignages d'honneur que lui rendaient ses évêques suffragants, voulut qu'ils fussent placés après les archevêques grecs, rompit enfin toute relation avec eux et déclara que des discussions dogmatiques ne pouvaient être entamées que dans un concile et en présence des autres patriarches d'Orient. Qiiand les légats eurent reconnu l'inutilité de leurs elîorts, ils déposèrent (16 juillet 1054) sur le grand autel de Sainte-Sophie, en présence du clergé et du peuple, un acte d'excommunication, où ils renvoyaient au patriarche les accusations dirigées par lui contre les Latins et en ajoutaient de nouvelles. Ils l'accusaient, lui et les siens, de se livrer à la simonie, de faire des eunuques, puis de les élever à la cléricature et à l'épiscopat; de rebaptiser, comme faisaient les ariens, ceux qui avaient été baptisés au nom de la sainte Trinité, principalement les Latins; de prétendre, avec les donatistes, que la vraie Église ne se trouve que chez eux; de permettre, avec les nicolaïtes, le mariage fies prêtres; d'affirmer, avec les sévériens, que la loi de Moïse était maudite ; d'avoir, comme les macédoniens, retranché le Filioque
HÉRÉSIES, SCHISMF.S FT CONTROVERSES IHÉOLOGIQUES. 441
du symbole; de soutenir, avec les manichéens, que tout ce qui renferme du levain est animé, etc. En outre les légats anathéniatisèrent quiconque blâmerait le Sacrifice et la foi de l'Église romaine. Congédiés par l'empereur, ils se remirent en route.
Les légats étaient déjà arrivés à Sélymbrie, lorsque l'empereur leur fit mander de rebrousser chemin, que Cérulaire était maintenant disposé à conférer avec eux. Ils revinrent le 20 juillet. Mais Cérnlaire, qui agissait par fourberie, n'avait probablement consenti à s'aboucher avec eux que pour les livrer à la fureur du peuple surexcité, et c'est dans ce dessein qu'il avait fait rédiger une fausse traduction de l'acte d'excommunication. Quand l'empereur s'en aperçut, il défendit que la conférence eût lieu sans sa participation ; et comme le patriarche continuait à s'obstiner, il leur conseilla lui-même de sortir définitivement de Constantinople.
Ëcrit synodal de Cérulaire.
187. Cérulaire accusa l'empereur d'être d'intelligence avec les Latins et de trahir l'Église .grecque; Constantin IX comprima, non sans peine, une révolte parmi le peuple. Dans un synode convoqué à la hâte et que plusieurs schismatiques firent passer plus tard pour concile œcuménique, Cérulaire prononça l'anathènie contre les Latins. Dans son édit synodal, dont le début était tiré de « l'encyclique » de Photius, il disait que les légats de Rome étaient des imposteurs et des émissaires de son ennemi le général Argyrous, qu'ils avaient fait semblant d'être investis d'une mission du pape ; il cherchait à flétrir les Latins comme des schismatiques. A l'exemple de Photius, qu'il ne faisait que copier, il essaya d'attirer dans son parti les autres patriarches d'Orient.
Entre les crimes qu'il reprochait aux Latins, le plus grave était la prétendue falsification du symbole par le Filioque. Parmi les autres griefs, il y en avait de complètement faux, notamment que les Latins ne vénéraient point les images et les reliques, ne rangeaient point parmi les saints saint Basile, saint Chrysostome et saint Grégoire de Nazianze; les autres étaient vains et puérils, tels que la coutume de se raser, le port de l'anneau par les évêques, l'usage de la viande le mercredi, du fromage et des œufs le vendredi, de viandes impures en
général. Cérulaire trouvait mauvais aussi que chez les Latins deux frères épousassent les deux sœurs, que pendant la messe nii clerc embrassât ou baisât un autre clerc, qu'on mit du sel dans la bouche de ceux qu'on baptisait, que le baptême ne fût donné que par une seule immersinn, que les moines mangeassent de la viande et de la graisse de porc, que le jeune fût tout autre que celui des Grecs, qu'il y eut dans le Gloria de la liturgie latine ces mots : « Un seul saint, un seul Seigneur Jésus-Christ, dans la gloire de Dieu le Père par le Saint-Esprit. » Il accusait les Latins d'avoir falsifié la Bible, parce qu'il est dit dans leur Vulgate : Un peu de levain « corrompt » toute la masse, tandis qu'il est dit dans le grec : « aigrit » (ï Cor., v, 6; Gai., V, 9). Le seul reproche qui ne fût pas complètement injuste était celui qu'on faisait aux évoques d'Occident d'aller à la guerre. Dans tout ceci, on ne voit que prétention, ignorance, attachement aux choses extérieures. L'orgueilleux Byzantin ne se posséda plus de dépit quand les légats du pape déclarèrent qu'ils ne venaient pas pour recevoir des leçons, mais pour en donner.
OrvUAGES A CONSULTER SUR LES N°* 186 ET 187.
Cœrul. ep. et éd. Will, Acta, p. 13.S et seq., döö et^eq., 184 et seq.; Humb. Common., c. lu; Sent, excom., ibid., p. 131 et seq.; Wiberl, loc. cit.; Héfelé, IV, p. 736 et suiv.; mon Photius, III, p. 737 et suiv., 767 et suiv.
Lettres de Pierre d'Antioche. — Chute de Cérulaire.
188. Le patriarche d'Antioche, Pierre III, qui lors de son élévation avait adressé à Léon IX une lettre synodale et en avait reçu une réponse (elle ne lui arriva que deux ans plus tard), répondit à son collègue de Byzance avec une grande modération ; il réfuta notamment cette assertion que, depuis le pape Vigile, on n'avait plus fait commémoraison des papes dans l'Église grecque. « Moi-même », disait-il, «j'ai trouvé il y a plus de (juarante-cinq ans (tOiO) le nom du pape Jean (XVII) dans les dyptiques do Byzance. » Quant aux griefs, il les trouvait ou demies de fondement, ou insignifiants ; il croyait seulement qu'il fallait retrancher du symbole l'addition du Filioque, §t il rappelait les nombreux abus qui existaient aussi dans l'Eglise grecque. Pierre avait écrit dans le même esprit de conciliation à Dominique d'A(]uilée-rfrado, qu'il s'étonnait do voir porter le titre
HÉRÉSIES, SCHISMES ET COMKOVERSES THÉOLOGIQTES. iili
de patriarche, lui qui ne connaissait que cinq patriarches. Il n'avait combattu en détail que l'usage du pain azyme pour les raisons données par Nicétas Stéthatus et quelques autres encore. Quel effet produisirent les lettres de Pierre à Byzance, nous l'ignorons, aussi bien que celui de l'ambassade envoyée à Constantinople en 1055 par Henri 111 dans des vues purement politiques, et par Etienne X en 1058. Une chose certaine, c'est que Cérulaire parvint non seulement à se maintenir sous le faible Constantin IX, sous sa belle-sœur Théodora, et sous Michel VI, qui n'était qu'un fantôme d'empereur, mais à provoquer en 1057 la déposition de celui-ci <it à faire nommer Isaac Comnène, qui lui en témoigna d'abord sa reconnaissance et se brouilla ensuite avec lui. Le patriarche poussa ses prétentions vaniteuses jusqu'à porter les insignes de l'empereur, sous prétexte que s'il y avait quelque différence entre le sacerdoce et l'empire, elle était à l'avantage du sacerdoce. L'empereur finit par le chasser. Il mourut en 1059, sans avoir abdiqué.
Petr. Ant. ep., Will, loc. cit., p. 14*5 et seq., 205 et seq.; Leo IX, ad Petr., ibid., p. 168 et seq.; Jaffé, n. 3287; Zonar., Ann., XVII, 28 et seq.: XVllI, 1 et seq.; mon Photius, rV, p. 764 et suiv., 772 et sniv.
Hostilité des Grecs contre les Latins. — Leurs polémiques.
189. L'esprit de schisme était toujours vivant parmi les Grecs, alors très hostiles aux Latins. Si l'empereur Michel VII fit bon accueil (1071) au pieux évêque Pierre d'Anagni, que lui envoya le pape Alexandre II, et s'il le retint pendant une année, les patriarches, tels que Jean VIII Xiphilin (1063-1075), n'étaient plus en communion ecclésiastique avec Rome, et le nombre des Orientaux (comme l'archevêque bulgare Théophylacte) qui cherchaient à montrer combien les usages des Latins différaient peu de ceux des Grecs, devenait chaque jour plus rare. A la suite d'une échange de lettres entré Dominique d'Aquilée et Pierre d'Antioche, saint Pierre Damien écrivit contre la doctrine des Grecs touchant le Saint-Esprit, et plus tard, saint Anselme de Cantorbéry défendit le dogme des Latins dans le concile de Bari (1098). Les Latins envisageaient toujours les différences de culte et de discipline comme insignifiantes, et ils reconnaissaient expressément que la consécration, qu'elle fût faite avec du pain
444 HISTOIRE DE LÉGLISE.
fermenté ou non fermenté, était également valide. Si les polémistes latins commercèrent aussi à rechercher et à coordonner 06 qu'il y avait de répréhensible dans les coutumes et les rites des Orientaux, ils n'y furent poussés que par la petitesse des Grecs et leur manie de vouloir tout critiquer.
Allât., de Cons., II, ix, 7, p. 624; Acta SS., t. I august., p. 235 Theophyl., Op., III, p. 513 et seq. (Will, p. 229 et seq.); Petr. Dam, Opusc. XXXVIII, c. errorem Graec. de proc. Spir. sanct., Migne, Patr. 'lat., t. CXLV, p. 633 et seq.; Opusc. I, de fide cathol., c. x, p. 57-59 Anselm., de Proc. Spir. sanct. contra Graec; Eadmer, Hist. nov., 1. II c. lui; de Vita Anselm., p. 21; Guill. Malmesbur., de Gest. pont. Angl. I. 1; Le Quien, Diss. i Damasc, § 40, p. xxiii; Werner, Gesch. der apologet. u. polem. Lit., 111, p. 20 et suiv. La validité de la « consecratio in azymo et fermentato » est admise par Humbert, Dial., c. xxix; Domiuic. Grad., ep. ad Petrum, c. m, p. 207; Petrus Dam., Expos. Miss. (loc. cit.. p. 881, 909); Anselm. Gant., ep. ad Walt., p. 135 et seq., ed 1720. Sirmond (Disq. de azymis, 1652, Op., IV, 351 et seq., ed. Ven.), et, avec des moditicatious, Bona (Liturg., II, xxni ,p. 134 et seq.), admettent que jusqu'à Photius le pain fermenté était employé en Occident dans l'Eucharistie, que le pain non fermenté ne le fut qu'après lui. Mabillon (de Pane eucharist., Par., 1674; Analect., Par., 1723) prouve, au contraire, que les azymes étaient déjà usités avant Photius. U est suivi par Amadut., ad Henric. card. Eborœ ante Stephanopuli, edit. Op. Demetrii Pepani, Rom., 1781, t. I, p. vn; Pitzipios, l'Église orient., I, p. 96; Néander, II, p. 319; Kœssing, Liturg. Vorles., 1856, p. 370. Voyez d'autres détails dans Werner, III, p. 109, n. 2; Giese, Eroirterung der Streitfrage über den Gebrauch der Azyma, Münster, 1852 — Réclamations des Latins sur la discipline : Opusc, ap. Martène, Thés, anccd., V, 845 et seq.; Will, p. 254 et seq. Voy. mon Photius, III, p. 778 et suiv.
La littérature chez les Grecs.
i90. Après la controverse des images, les études savantes furent favorisées par le César Bardas, par les empereurs Basile, Léon VI et son fils Constantin VII (mort en 059). Les deux derniers cultivaient eux-mêmes les lettres. Au neuvième siècle, il y avait encore à Byzance des discussions entre platoniciens et aristotéliciens. Ceux-ci l'emportèrent partout. Le savant le plus remarquable fut Photius; il mérita autant de la science qu'il démérita de l'Église. Après avoir composé un dictionnaire dans sa jeunesse, il rédigea différents manuels sur la dialectique d'a^
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES THÉOLOGIQUES. H^i
près Aristote, fit des coniptes-renJiis et des extraits de deux cent quatre-vingts auteurs sacrés et profanes, qu'il avait lus lui-même. Il était à la fois médecin et jurisconsulte, orateur et poète, philosophe et théologien. Dans ses lettres, il s'étendait souvent sur les questions scientifiques les plus diverses. Il en recueillit plusieurs, ainsi que des traités, dans une collection qu'il destina à son disciple l'archevêque Amphiloque de Cyzique. Il collectionna aussi les explications des saints Pères sur les Épîtres de saint Paul et d'autres parties de l'Écriture, écrivit des ouvrages de polémique contre Julien, contre les pauliciens et ies Latins, corrigea le Nomocanon (883) et publia différentes décré talcs. Souvent sophistiques, toutes ses œuvres révèlent un savant qui entend parfaitement les anciens, encore qu'il ne les imite pas toujours avec bonheur. H s'était approprié toute la science de son époque.
Parmi les autres patriarches byzantins, Méthodius seul a laissé des canons pénitentiaux, des discours, des lettres et des chants religieux (mort en 846). De Métrophane de Smyrne nous avons, outre un fragment d'ouvrage sur la Trinité, une lettre historique importante sur les événements de son temps. Des hommes célèbres pour leurs travaux d'exégèse sont : Aréthas de Césarée (950), OEcumenius, évéque de Tricca dans la Thrace (990) : (plusieurs anciens manuscrits attribuent à Photius quantité de choses publiées sous son nom ; il n'a guère composé qu'une Chaîne); l'archevêque bulgare Théophylacte, et le moine iùithymius Zigabenus. Siméon Logothète, surnommé Métaphraste, distingué par ses hautes fonctions dans l'Etat depuis Léon VI et Constantin VII, recueillit cent vingt Vies de saints, qu'il rédigea plutôt dans le goût d'un rhéteur que dans celui d'un critique : ce sont proprement des panégyriques. Les chroniques aussi, surtout celle de Théophane, furent continuées avec ardeur, notamment par Georges Cedrènes, Léon le Grammairien, Jean Scylitzes. La chronique d'Hippolyte de Thèbes et le savant lexique de Suidas se rattachent aussi en partie à ce genre de travaux. C.omrae professeur public de philosophie à Constantinople. dans le onzième siècle, ou remarque Michel Psellus, qui éleva les princes fils de l'empereur Constantin Ducas et finit par se faire moine. Ses nombreux ouvrages philosophiques et théologiques ne sont pas encore tous imprimés. Les Grecs
étaient passionnés pour les questions subtiles, surtout au temps de Photius, ainsi que le montrent ses écrits. Dès le onzième siècle, l'abbé Siméon préludait à la doctrine des palamites ou hésychiates, qui allait surgir plus tard, et il était admiré de ses partisans sous le nom de « nouveau théologien ».
OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N° i90.
Bardas et Basile, Zouar., Ann., III, p. 129; Nicet., p. 224; Theopli., Coût., V, 33; Leo VI, Op., Migae, t. CVII. Lutte entre les platoniciens et les aristotéliciens : Georg. Harn., Chrou., II, vin, p. 58, éd. Petrop. De Photius nous connaissons : 1" son Dictionnaire (éd. R. Porson, Lond., 1822; Lips., 1823); 2° des fragments de travaux sur la dialectique (Monum. ad Phot., n. II; mon ouvrage, III, p. 258 et suiv.); 3° la Bibliothèque ou Myriobiblion (éd. Hoeschel, Aug. Vindel., 1601; Genev., 1613; Rolhom., 1653; éd. Bekker, Berol., 1824, 2 vol.; Migne, t. CIII, CIV); 4» des lettres (éd. Muntac, Lond., 1051, in-fol.; éd. Migne, t. Cil, p. 585 et seq.; ed. Baletta, Lond., 1864, in-4°; 5" les Quœst. Amphilocli., par Œconomos, Athènes, 1858, in-4", d'après Wolf, Combélis, Scotti, Maï, éditées par Migne, t. Cl; 6° des commentaires sur la Bible, principalement sur saint Paul, d'après dilférents manuscrits; plusieurs explications sont attribuées dans les éditions à OEcuménius (mon Photius, III, p. 70 et suiv.); 7° l'ouvrage contre les pauliciçns (ci-de.ssus, III, ^ 117); 8° les écrits contre les Latins (IV, ij 176; voy. Photius, III, p. 160 et suiv.); 9" les CoIlecLiones et Demonstr. (ci-dessus § 174); 10° Nomocanon, Migne, t. CIV, p. 441 et seq.; M" trois odes (Maï, Spic. R., IX, 739 et seq.), et un Stichéron sur Méthodius (Acta S.S., t. II jun.); 12" des décrets synodaux (Bal., loc. cit., p. 405 et seq., 572 et seq.); 13° une collection de sentences morales (Monument, ad Photium, lit. D); 14° quelque 20 discours, dont les suivants : In Nativ. B.M. V. (Migne, t. Cil, p. 547-502), In dedicatione nova>. basilicœ (ci-dessus, § 176), et sur l'invasion des Russes (ci-dessous, § 249), ont été seuls entièrement édités. — Methodii Patr. fragm., Migne, t. C, p. 1271 et seq.; Pitra, II, p. 351-365; Metrophan. Smyrn., ep. ad Manuel., éd. Rader., Ingolst., 1604 (ci-dessus, i; 144); OEcum., Migne, Patr. gr., t. CXVIII, CXIX ; Theophylacti Op.^ed. Vençt., 1775, in-fol., t. IV; Migne, t. CXXIII-CXXVI ; Euthym. Zigab., ibid., t. CXXVIII-CXXXI; Symeon Metaphrast., ibid., t. CXIV-CXVl; Allai., de variis Simeonibus et Simeonum scriplis, ap. Combélis. Manipul. rer. Cpl., Par., 1664, in-4° ; Gforg. Hamart., Migne, t. CX ; Cedren., ibid., t. *iXXI; Suid;e Le.xicon, éd. Kusler; Cantabr., 1703, in-fol., t. III; éd. (iaisford., Oxon., 1831, in-fol.; éd. Bernhardy, liai., 1834, in-4°, t. III; Mich. Psellus, Migne, t. CXXII. L'abbér Siméon : Allât., de Simeon. (Migne, t. CXX, p. 287 et seq.); Le Quien, Op. Damasc, diss. i, !^ 52, p. xxx; Dimitracopul., Bibl. eccles., t. 1, prœf., p. v et seq.
ADDITION DU TRADUCTEUR
Vasesi sacréaet ustensiles religieux à Rome aux huitième et neuvième siècles ' .
Lorsque le patriarche Photius, l'auteur du schisme déplorahie de rKghse grecque, fut élevé illégitimement, en 837, sur le siège de Constantinople, son protecteur Michel 111, surnommé l'Ivrogne, envoya à Rome une ambassade distinguée pour demander au pape d'approuver cette nomination. Il était d'usage, en ces sortes d'occasions, que les empereurs fissent remettre au pontife de riches présents. Cette fois, l'emjiereur déploya une magniiicence exceptionnelle, sans doute afin de mieux disposer le pape à se rendre aux vœux des Byzantins. Un contemporain, le bibliothécaire Anastase, à qui nous devons de nombreuses bibliographies pontilicales, notamment celle du grand pape Nicolas l*^"", nous fournit les renseignements suivants : « Il y avait une patène en or pur, ornée de différentes pierres précieuses de couleur blanche (diamants), de vert poireau [prasinis, émeraudes) et de couleur hyacinthe ; puis un calice en or, orné de pierreries et entouré (à la coupe) d'hyacinthes suspendues à des fils d'or -.
Le passage suivant est plus difficile à expliquer : Et repidis duobus in typo pavonum cum scutis et diversis lapibus pretiosis, hyacinthis. albis. Ducange lui-même, ne sachant comment interpréter le mot « repidis », se borne, dans son célèbre Glossaiium mediœ et infimse latinatis, à reproduire textuellement notre passage, sans essayer de le commenter. 11 n'est pas douteux cependant qu'Anastase s'est contenté de latiniser le mot grec pmiôiov, « éventail o, et il suffit de rappeler que chez les Grecs deux diacres se tenaient à l'autel avec des éventails qu'ils agitaient continuellement pour écarter les mouches. Or c'étaient deux éventails de cette sorte que l'empereur Michel avait envoyés au pape Mcolas I«'', et, comme la plupart, ils avaient la forme d'une queue de paon {in typo pavonum); pour mieux imiter les yeux du paon, on les avait pourvus de petits boucliers, de petites plaques {cum scutis) en or ou en argent, et de différentes pierres précieuses blanches et bleues.
Cet autre passage d'Anastase demande également une explication : Similiter vero et vestem de chrysoclavo cum gemmis alhis habmtem historiam Salvatoris, et beatum apostolum Petrum et Paulum et alios apostolos arbnsta et rosas, utraque parte altavis, hymtes de nomine ipsius impcratoris miras magnitudiuis et pulchritudinis décore. Remarquons d'abord
< Héfelé, Appendice à l'histoire ecclésiastique, t. II, p. 245. » Anaslasii Biblioth.. Vita Nicolai I, dans Mansi, Collect, concil , t \ p. 149; Migne, Curs. Patr., t. CXXXVIII, p. 1382. '' ' '
qu'il ne s'agit point ici d'un vêtement pour le pape, d'une chasuble, comme on pourrait le supposer, mais d'une « vestis altaris », d'un grand tapis dont on pouvait entourer l'autel. Ce « vestis altaris » ressemble au velamen ou aux « tétravèles », dont il est question dans les études sur l'histoire de l'autel chrétien (p. 23). Ce tapis était orné d'une bande en or (chrysoclavus) et muni de pierres précieuses avec des emblèmes tirés de la Bible. C'étaient des scènes tirées de l'histoire du Sauveur, des images des apôtres, principalement de saint Pierre et de saint Paul, des plantes (arbustà) et des roses.
Pour donner quelque sens aux dernières paroles d'Anastase, il faut lire : Utramque partem altaris tegentes, et traduire ainsi : Les envoyés couvrirent, au nom de l'empereur, les deux côtés de l'autel de cet ornement, qui était d'une grandeur et d'une beauté merveilleuse. Le texte d'Anastase, altéré en divers endroits, justifie ces changements.
Or, si nous résumons ce qui précède, ces présents consistaient :
1" En un calice accompagné d'une patène d'or et orné de pieri'es précieuses. Aucun détail n'est donné sur la forme des deux, mais il est dit que la coupe du calice est environnée de fils d'or ou plutôt de chaînettes, munies de pierres précieuses.
2° Le second objet du présent impérial était un tapis d'une grandeur et d'une beauté extraordinaires, et pourvu d'images certainement incrustées; il enveloppait tout l'autel.
3° Le troisième objet se composait de deux éventails précieux, ayant la forme d'une queue de paon ; les yeux du paon étaient ûgurés par de petits boucliers et des pierreries.
Tout ce que nous pouvons ajouter, c'est que ces présents, malgré leur magnilieence, n'éblouirent point le pape, et que Nicolas ne se laissa punit séduu'e aux artifices des Byzantins.
De:i vastes altaris semblables à celui que nous venons de décrire, le prédécesseur immédiat de Nicolas 1", Benoît, en fit présent à différentes églises de Rome, notamment à la basilique de la Sainte-Vierge, appelée autrefois antiqna, plus tard juxta viam Sacram ; il lui donna vestein cntn ckrysochwo habentcm historiam Nativitatis Uomini nostri Jesu Christi sccundum carnem; par conséquent un voile orné de bordures en or pour envelopper l'autel et représentant la naissance de Jésus- Christ. A l'église de Sainte-Marie en deçà du Tibre, il ofTrit vestem unam in circuitu ornatam de olovero, habentem in medio crucem de chrysoclavo, c'est-à-dire un tapis orné de pourpre ;i lentour et portant au milieu une croix avec des raies en or (oloverns — holoverus, ôXàëripo; ou 6X6- Tcôpcpupoç) . Voyez Ducange, Glossar., \° Holoverus.
Il donna à l'éghse de Saint-Pierre un troisième tapis brodé en or, d'une beauté magnifique, avec des ligures représentant l'Annonciation et la Purification (hypapanti, vTtaTtavTri, rencontre di; Marie avec Siméon)
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES THÉOLOGIQUES. AAi)
et l'enfant Jésus assis devant le temple au milieu des docteurs. Le basilique de Saint-Paul reçut un tapis semblable avec des bordures en or, d'une grandeur et d'une beauté. exceptionnelles.
Mentionnons encore im cinquième tapis que Benoit VIII donna à l'église Saint-Félix et qu'Anastase appelle : vestem de fundato imam cum gryphis. Suivant ce qu'on voyait souvent dans les tapis d'églises, celuici était pourvu de ligures représentant le grilFon de la fable. Quant au mot fundatum, il désigne sans doute une étoffe à fond d'or : ce terme est souvent employé dans le même sens. Cependant on cite aussi des calices fundati, et l'on ne voit pas bien ce que cela signifie. Ainsi, on lit dans la biographie d'Adrien 1*^% mort en 79ö, qu'il avait fait don à l'église Saint-Pierre d'un calicem fundatum argenteum, pour remplacer celui qui avait été détruit sous le pape Paul. Le même pape légua à cette église un voile d'autel (vêtement, tapis) d'une rare magnificence, chargé d'or et de pierreries, et orné d'une image qui représentait saint Pierre délivré de la prison * .
DANS l'église latine.
Doctrine de la prédestination de Gottschalk. — "Vie, étude et doctrine de Gottschalk.
191. Gottschalk, fils de Bernon, seigneur de Saxe, avait été dès son enfance confié par son père au monastère de Fulde, où il fut élevé. Mécontent plus tard de sa condition, il demanda à sortir du monastère. Sa prière fut agréée par un concile de Mayence, tenu sous l'archevêque Ottgar, en 829. Le savant abbé de Fulde, Piaban Maur, trop sévère en cela et n'en prévoyant pas les suites, souleva des difficultés contre cette décision, et chercha à démontrer, dans une dissertation spéciale, que les enfants voués par leurs parents à l'état religieux devaient y demeurer même contre leur inclination, et il citait à l'appui de son opinion les conciles de Tolède *. Il obtint de Louis le Pieux que Gottschalk resterait chez les bénédictins, mais serait transféré de Fulde à Orbais, dans le diocèse de Soissons. A Orbais, Gottschalk s'appliqua surtout à l'étude de saint Augustin et de saint Fulgence ; et, comme son caractère était enclin à la tristesse, il
' Hist. lin. de la France, éd. Palmé, t. IV, passim. » III, 633, c. xlix; X, 656, c. vi.
m. — EIST. DE l'éguse. 29
construisit peu à peu sur la prédestination divine un système qui se rapprochait de celui que Lucide, prêtre de la Gaule, avait soutenu au cinquième siècle (voy. t. II, p. i96). Comme il citait souvent sur ce sujet quelques textes isolés des Pères aux moines ses confrères, il se créa quelques adhérents. Ses amis, tels que Walafride Strabon, son ancien condisciple, lui donnèrent le surnom de Fulgence. Servat Loup essaya vainement de l'arracher à ses subtilités : Gottschalk s'enfonça de plus en plus dans ses spéculations, et il en parlait souvent dans les lettres qu'il écrivait à ses amis.
OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N" 19i.
Le jésuite Sirmond (Hist. Prcedestin., p. 1647) a combattu l'opinion de l'anglican Usher, favorable à Gottscbalk (Usseri Gottescbalci et praîdestinat. conti-oversiae, Dubl., 163i, in-4°; Antiq. britt. EccL, 1639), et suivie par Jansénius (de Pelag. haeresi, 1. VIII). Le président Gilbert Mauguin (Veterum auctorum, qui IX sœculo de prédestinât, et gratia scripserunt, Par., 1650, 2 vol. in-4°) a essayé de purger Gottschalk du soupçon d'hérésie, tandis que Cellot, S. J. (Hist. Gottschalci, Par., 1655, in-fol.) a pris la défense de Sirmond. L'« Histoire littéraire de la France », t. V, p. 352 et suiv., se montre de nouveau plus favorable à Gottschalk. Cf. Dupin, Hist. des controverses agitées dans le IX" siècle (Bibl. ecclés., VII, x). La plupart des savants catholiques se prononcèrent contre Gottschalk, tels que Alphonse de Castro, Diego Alvarez, Baronius, Bellarmin, Binius, Spondanus, Petau, Noël Alexandre (sa;c. IX et X, diss. v, t. XII, 320, éd. Bing.), Kilber (Theol. Wirceb., t. II, disp. iv, c. IV, § 3, p. 375 et seq.). Le cardinal Noris, Roncaglia, H. Tournely, ont suivi une voie mitoyenne sur la question de la prédestination. Auteurs protestants: voy. Getz, Merkwürdigkeiten aus dem Leben n. den Schriften Hincm., Gœtt., 1800, p. 15-115; Weizsäcker, das Dogma von der goettl. Vorherbestimmung (Jahrb. f. deutsche Theol., 1859); Neander, K.-G., II, p. 259 et suiv. En outre, Gfrœrer, Carolinger, I, p. 210 et suiv.; Borrasch, der Moench Gottschalk, sein Leben u. seine Lehre, Thorn, 1868.
Doctrine de Gottschalk.
192. Sa principale préoccupation était d'établir l'immutabilité et l'indépendance des conseils de Dieu : de là une double prédestination, prédestination des uns au salut, prédestination des autres à la damnation. C'est de cette manière absolue, disait-il, que Dieu prédestine à la mort comme à la vie. Celui qui est prédestiné à la mort pèche nécessairement, de sorte que quiconque
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES THÈOLOGIQUES. 45i
n'est pas élu ne peut se convertir ni se sauver. Jésus-Christ a souffert pour les prédestinés seuls, non pour les réprouvés. Nul de ceux qui ont été rachetés par lui ne peut se perdre, puisqu'il n'y a que les prédestinés qui soient rachetés. Les sacrements n'existent que pour les élus; pour les réprouvés, ce sont de vaines cérémonies. Les non élus ne sont ni validement baptisés ni membres de l'Église. Tout ce qu'on peut faire en leur faveur, c'est de prier Dieu qu'il tempère les peines qui leur sont réservées. En Dieu, la prédétermination et la prescience sont une seule et môme chose. L'homme déchu par le péché originel n'a que la liberté de mal faire. Dieu fait éclater sa justice sur les méchants et sa miséricorde sur les élus. Quand il est dit que Dieu veut sauver tous les hommes (I Tim., ii, i), cela ne doit s'entendre que des prédestinés. Gottschalk s'exprime quelquefois avec moins de raideur, mais seulement quand il est intéressé à se prémunir contre les censures de l'Église et à se procurer des amis.
Raban. Maur., de Oblatione puerorum, seu de iis qui répugnant instilutis B. Benedicti (Migne, Patr. lat., t. CXXV, p. 419 et seq.); .Seidl, die Gott- Verlobung von Kindern, oder de Pueris oblatis, Passau, 1871. — Hincmar., ep. ad Nicol. P. (Migne, t. CXXVI, p. 43) ; Walafr. Strabo, Carm. ad Gottesc. (ibid., t. CXIV, p. 1116); Gott., ep. ad Ratramn. (t. CXXI, p. 367); Servat. Lup., ep. xxx (t. CXIX, p. 491 et seq.) ; Héfelé, IV, p. 124 et suiv.
Gottschalk, dans Hincmar, de Praedest., c. v : << Gemina est praedestinatio : sive electorum ad requiem, sive reproborum ad mortem ; quia sicut Dens incommutabilis ante mundi constitutionem omnes electos suos incommutabiliter per gratuitam gratiam suam praedestinavit ad Vitara a'ternam, similiter omnino omnes reprobos ... per justum Judicium suum praedestinavit ad mortem merito sempiternam. » Cf. ibid., c. XXI, XXIV, xxvii. Autres fragments: Mauguin, loc. cit., t. 1, p. Il, p. .1 et seq.; t. II, p. 63 et seq.
Lettres de Raban Maur.
193. Gottschalk s'était jeté dans les plus difficiles problèmes sans préparation dogmatique suffisante, ainsi que lui-même l'avouait. 11 avait reçu, à l'âge de quarante ans, l'ordination sacerdotale des mains du chorévêque Richbold de Reims, à l'insu de son évêque Rothad de Soissons. Au retour d'un long
Vï'l HISTOIRE DE l'Église.
voyage, notamment d'un pèlerinage à Rome, il séjourna en 847 chez le comte Eberhard de Frioul, qui avait épousé Gisèle, fdle de Louis le Pieux, et gagna des adhérents à sa doctrine. Nottingue, qui venait d'être nommé évêque de Vérone, trouva les idées de Gottschalk souverainement périlleuses; il en fit part à Raban Maur, récemment promu au siège archiépiscopal de Mayence. En 848, Raban adressa à Nottingue, sous forme de lettre, un traité sur la prédestination. Il trouvait téméraire et inopportun de soulever de pareilles questions, montrait ce qu'avaient d'insoutenable et de funeste à la fois les propositions qu'on lui avait soumises, propositions aussi contraires à la justice et à la sainteté de Dieu qu'à la liberté de l'homme. Il exposait la doctrine de la prédestination d'après saint Prosper et le livre des Hypognostica (VI, i-iii), que les deux partis attribuaient faussement à saint Augustin, et il établissait d'après saint Paul {Rom., viii, 29) la différence de la prédestination et de la prescience. La prescience, disait-il, a une tout autre portée que la prédestination. Dieu connaît d'avance le mal, mais il ne le prédestine pas comme le bien; ce qu'il prédestine, c'est le châtiment des méchants, et non les méchants mêmes. Il prévoit que quelques-uns périront par leur faute; à ceux-là il détermine d'avance leur châtiment, sans les avoir eux-mêmes prédestinés au châtiment.
Raban écrivit aussi à Eberhard, pour le précautionner contre cet hôte dangereux et lui découvrir les inconvénients de la nouvelle doctrine. Dans sa lettre à Nottingue, il avait tu le nom do Gottschalk ; dans celle-ci, il le fait connaître. Vous avez chez vous, disait-il à Eberhard, un demi-savant dont la doctrine cause un grand scandale ; elle fait ou présumer ou désespérer les chrétiens de leur salut, en soutenant que la prédestination divine impose à l'homme une telle nécessité que, quand il voudrait se sauver et s'efforcerait avec le secours de la grâce d'opérer son salut, tous ses efforts seraient vains, s'il n'était pas prédestiné à la vie, comme si Dieu, l'auteur de notre salut, nous forçait à nous damner. Raban n'admet pas que Gottschalk puisse en appeler à saint Augustin : car ce docteur a été l'apologiste de la grâce, et non le destructeur de la foi orthodoxe. Saint Augustin (dans ses écrits à Prosper et à Ililaire) montre que la prédestination est indépendante de la prescience; il la
ni;nESiES, schismes et cuntrovehsls ihéologioies. io-l
conçoit comme une préparation de la grâce, et la grâce comme son effet ; il veut bien que Dieu soit l'auteur du jugement, mais non du péché. Raban termine en exhortant Eberhard à persévérer dans la vraie foi, et à s'opposer à une doctrine qui amène tant de défections.
Gotlesch., ep. cit. ad Ratramn. : « Namque magisterio vix une subditus anno, Nec didici deinceps, dubiis ambagibus anceps, Stultorum princeps, abrupta per omnia prœceps. .Nemo fuit mihi dux : ideo minime patuit lux. » Raban. Maur., opusc. de Prœdest. (Migne, l. CXll, p. 1530 et seq.). Cf. Kunstmann, Hraban. Maurus, p. 121-124; Héfelé, p. 128 et suiv., op. ad Eberhard. (Migne, loc. cit., p. 15ö3 et seq.; Ughelli, Ital. sacr.. III, 696 et seq.; Sirmond, Op., II, 1341).
Conciles de Mayence et de Quierzy.
194. Gottschalk passa de l'Italie en Allemagne, et arriva en octobre 848 devant un grand concile tenu à Mayence; il y présenta une confession de foi et une réfutation de la lettre de Raban à Nottingue. Non seulement il y maintenait sa doctrine; il essayait encore de mettre l'archevêque de Mayence en suspicion, comme partisan de Cassien et de Gennade. Les évêques le condamnèrent, et l'envoyèrent, avec une lettre synodale, à Hincmar de Reiras, son métropolitain, afin qu'il fît de lui ce qu'il croirait convenable, quand il connaîtrait sa funeste doctrine. Ils firent prêter serment à Gottschalk qu'il ne rentrerait jamais en Allemagne. Raban était du reste irrité contre lui, parce qu'il avait quitté son couvent sans la permission de ses supérieurs, avait longtemps erré à l'étranger et exercé des fonctions sacerdotales sans pouvoir fournir des preuves de son ordination. L'archevêque de Mayence insistait principalement .sur les funestes conséquences de la doctrine de ce moine. « A quoi bon », disaient plusieurs, « se donner tant de peine pour servir le Seigneur? si je suis prédestiné à la mort éternelle, je ne l'éviterai pas; si, au contraire, je suis prédestiné à la vie, j'aurai beau vivre mal, j'arriverai sûrement au repos éternel. »
Annal. Berlin., an. 849; Pertz, I, 443; Mauguin, II, S2 et seq. Contre : Kunslmann. loc. cit., p. 127 et suiv.; Hélelé, Qu.-Schr., 1842, p. 46o et SUIV,; Conc. G., IV, 131 et suiv. — Annal. Fuld. Xanl., Pertz, I, 36û ;
4o4 HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
II, 229; Migne, t. CXII, p. 1574 et seq.; Hincmar., ep. ad Nicol. cit., Mansi, XIV, 914; Héfelé, IV, p. 131-135; Kunstmann, Briefe des Rab. Maur. im Praedest. Streit (Hist. pol. Bl., 1852, p. 254 et suiv.).
Conduite ultérieure de Gottschalk.
195. Güttschalk fut d'abord confié à la surveillance de Rothad, évoque de Soissons, puis amené devant le concile de Quierzy-sur-Oise (849). Il y fut condamné comme hérétique, déposé de sa dignité sacerdotale, battu de verges et enfermé dans le monastère d'Hautvilliers, au diocèse de Reims, car on croyait que Rothad se montrait beaucoup trop faible envers lui. Quelques-uns ont accusé Hincmar de barbarie, pour avoir fait battre de verges Gottschalk : il se justifia en disant que le fouet était, selon la règle de Saint-Benoît, la punition des moines réfractaires; il cita aussi le concile d'Agde (506, cap. xxxvm); du reste, son supérieur, présent au concile, et les autres abbés l'avaient jugé digne de cette peine, d'autant plus qu'il avait vomi les injures les plus atroces contre les évêques. Hincmar essaya vainement de faire renoncer à sa doctrine le moine captif, que l'on traita d'abord avec douceur, et à qui l'on permit même d'écrire des lettres et des traités.
Gottschalk publia deux professions de foi, l'une étendue, l'autre plus courte, et s'offrit à supporter l'épreuve du feu pour attester la vérité de ses sentiments. « Que l'on mette proches les uns des autres », dit-il, « quatre tonneaux pleins d'eau bouillante, de graisse, d'huile et de poix ; que f on allume un grand feu, et qu'il me soit permis, pour prouver ma foi, de me plonger dans chacun de ces tonneaux. » H traita ses adversaires d'hérétiques, de sectateurs de Raban. Il maintint que Jésus-Christ n'avait pas souffert pour tous les hommes ; que, dans les œuvres de Dieu, prédestination et prescience sont une même chose; que sa double prédestination était la doctrine des Pères. Les conciles de ce temps ; le témoignage d'Amolon, archevêque de Lyon, qui avait lu lui-même les écrits de Gottschalk ; puis cette circonstance que Gottschalk refusa de souscrire une formule d'Ilincmar qui admettait un .sens moins rigoureux, mais surtout les fragments qui nous sont parvenus, prouvent qu'IIiiicmar et Raban n'ont ni dénaturé ni exagéré les principes de
Gottschalk, quo la doctrine de ce moine obstiné impliquait réellement la prédestination absolue.
GIVRAGES A CONSILTEU SUR LE N" 190.
Flodoard., 111, 21; Migne, t. CXXXV, p. 204; Conc. Carisiac, 849, Mansi, XIX, 919; Hincmar., de Prœdest., c. ii, p. 85, éd. Migne; ep. ad Amol. Lugd.,in Remig., lib. de Tribus Capit. (Migne, t. CXXI, p. 1027); ep. ad Mcol. (Migne, t. CXXVI, p. 43); Annal. Berlin,, Perlz, I, 443 et seq.; Migne, t. CXV, p. 1402. Contre la sentence finale (Mauguin, II, 78; Mansi, loc. cit., p. 921) : voy. Héfelé, IV, p. 137-139; Remig., loc. cit., p. 1028, 1030; Flodoard., loc. cit.; Gottschalk Conf., Mauguin, I, i, p. 7, 9; Migne, t. CXXI, p. 347, 3ä0; Hiiicmar., de Pra;d., c. xxix, xxxiv et seq., p. 291, 363, 370 et seq.; Héfelé, p. 141-144.
Controverse sur Gottschalk.
196. La controverse sur l'orthodoxie et l'hétérodoxie de Gottschalk prit bientôt une grande extension, et suscita une multitude d'écrits. Hincmar, qui mit surtout les moines en garde contre cette doctrine, et son sulTragant Pardule, évêque de Laon, qui pensait comme lui, proposèrent cette affaire à plusieurs savants. Parmi eux se trouvaient des moines qui craignaient qu'en condamnant Gottschalk on ne censurât la doctrine de saint Augustin et que l'on ne favorisât le semipélagianisme. Plusieurs croyaient que le terme de « double prédestination » était admissible ; d'autres refusaient de l'accepter, tels que Raban Maur, qui trouvait la doctrine d'une prédestination au mal inséparable de la doctrine d'une prédestination au bien. 11 semblait donc préférable de ne parler que d'une simple prédestination. Ratramne, moine de Corbie, au diocèse d'Amiens, ne pouvait pas admettre, avec Hincmar, qu'il s'agît d'une simple permission de Dieu dans ces mots de Fulgence : a Dieu a préparé les méchants pour expier les péchés », et dans ceuxci de la Bible : (c Dieu a endurci le cœur de Pharaon. »
Servat Loup, abbé de Perrière, près de Sens, écrivit à Hincmar que, suivant son opinion, la prédestination était pour les bons une préparation de la grâce, et pour les méchants une privation de la grâce, qui les fait tomber dans la tentation et le péché; mais que la prédestination ne supprimait le libre arbitre ni dans les bons ni dans les méchants. Prudence, évêque de Troyes, faisait ressortir, dans une lettre à Hincmar et à Par-
4o6 HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
dule, la haute autorité de saint Augustin, et croyait à une double prédestination; mais en ce qui est des méchants, il n'admettait que la prédestination à la peine (et non au châtiment), prédestination qui dépendait de la prescience de Dieu, par suite du péché originel. Il soutenait que Jésus-Christ n'a répandu son sang que pour les élus, pro multis. {Matth., xx, 28 et ailleurs).
Hincm., Opusc. ad reclusos et simpl. (perdu), dans Raban, ep. iv ad Hincm., p. 1519, éd. Migne. Cf. Hist. litt, de la France, V, 580j Pardul. Laudun., Migne, t. CXXl, p. 1052; Servat. Lup., lib. de Tribus Quœst. (Mauguin, Vindic. praidest. etgr., II, p. 28) : « De bis prfedestinationem Dei dici horrent plerique atque refugiunt, in quibus et qusedam praeclara praesulum lumina, scilicet ne credatur Deus libidine puniendi aliquos condidisse et injuste damnare eos qui non voluerint peccatum, ac per hoc nec supplicium declinare. Qui si attenderent, sicut in Adam illo voluntate peccante omnes peccaverunt, ita prius, illo absque vitio existente, omnes absque vitio exstitisse, Deum autem non homini necessitatem casus intulisse, potestatem tarnen permisisse, ipsum vero et casum prsescivisse, et, quid casum sequeretur, constituisse, ut videlicet genus humanum, sua sponte corruptum, nec totum propter justitiam salvaretur, nec totum propter misericordiam damnaretur, nuUam patientur caliginem, Deum, quos rectos origine condidit, voluntas propria vitiavit, quos non libérât dementia, sic punire judicio, ut non ipse, venim ipsi convincantur suas damnationis auctores. » Ralramn., ap. Raban., ep. iv, q. 1522; Servat. Lup. (Migne, t. CXIX, p. 606); Prudent, (ibid., t. CXV, q. 971 et seq.); Héfelé, p. 145-149.
Charles le Chauve dans l'affaire de Gottschalk.
197. Le roi Charles le Chauve, qui aimait ces sortes de joutes théologiques, porta à celle-ci un très vif intérêt. L'abbé Loup, se trouvant à Bourges pendant le séjour du roi en cette ville (décembre 849), lui exposa son opinion, et la développa ensuite sous forme de lettres pour répondre à ses adversaires. Voici les idées qu'il y soutenait : t ° Le péché originel a précipité dans la perdition la masse entière du genre humain. Mais Dieu, dans son éternelle prévision, a choisi dans cette masse, même avant la création du monde, ceux qu'il voulait délivrer par sa grâce de la peine qui leur était due ; et les autres, il les a abandonnés au juste jugement qu'ils ont mérité par le péché. Ces derniers füllt prédestinés à la peine, non pas qu'ils aient été forcés do se
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES THÉOLOGIOL'ES. 4o7
perdre, mais parce que leur abandon de la part de Dieu était immuable. 2° La liberté du bien, affaiblie et enchaînée par le péché, n'est restaurée que par la grâce. 3" Jésus- Christ est mort " pour plusieurs », c'est-à-dire, pour les fidèles (saint Jérôme), mais non pour tous (saint Chrysostome).
Loup traite cette question avec plus de détails, mais toujours dans le même sens, dans son écrit « sur les Trois Questions ». Il rejette cette opinion que Dieu est l'auteur de la mauvaise volonté dans les réprouvés, et il enseigne que Dieu prédestine ce qu'il fait lui-même, mais non le péché de l'homme, qu'il connaît simplement d'avance. Il ne prédestine pas au péché, mais bien à la peine éternelle. Loup a recueilli dans ses Collectanea plusieurs textes des Pères en confirmation de son sentiment. Ratramne de Corbie écrivit aussi dans ce temps un traité en deux livres sur la prédestination. Selon lui, la prédestination n'est autre chose que la préparation éternelle des œuvres futures de Dieu. Elle est de deux sortes : prédestination des élus aux bonnes œuvres et à la récompense ; prédestination des réprouvés, non au péché, qui ne peut venir ^e Dieu, mais à la peine, qui est la suite du péché prévu de Dieu. Cette dernière prédestination ne supprime point le hbre arbitre : car de ce que Dieu prévoit les actes libres de l'individu, il ne s'ensuit pas que ces actes soient nécessaires; le pécheur n'est pas damné parce qu'il est prédestiné de Dieu au châtiment, il est prédestiné parce que Dieu prévoit qu'il persévérera librement dans le mal. La prédestination à la peine est elle-même un bien, parce qu'elle est un acte de la justice divine : car les damnés qui sont laissés dans la masse par suite du péché originel, ont mérité la damnation.
Servat. Lup., ep. cxxviii, lib. de Trib. Quaest.; Collect, de Trib. Quaest. (Migne, t. CXIX, p. 601 et seq., 619 et seq., 647 et seq.); Ratramn., de Praed. (Migne, t. CXXl, p. 14 et seq.); Héfelé, p. 149-134.
198. Lorsque Hincmar eut reçu de Charles le Chauve les écrits contraires à son sentiment, il demanda le concours de l'archevêque de Mayeiice. Raban Maur s'excusa sur son âge et sur la faiblesse de sa santé de ne pouvoir prendre part à ce débat, renvoya aux écrits qu'il avait autrefois adressés à Nottingue et au comte Eberhard, se prononça contre la double prédestination;
4o8 HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
parce qu'il ne trouvait dans l'Écriture que la prédestination au bien, et avertit de ne pas s'enquérir avec trop de curiosité des mystères divins. Il s'étonne que Hincmar ait donné à un homme aussi dangereux que Gottschalk la permission d'écrire, car il peut faire ainsi beaucoup plus de mal que par la simple parole. Il le prie d'y mettre un terme, et de faire prier pour ce moine aveuglé par l'orgueil, afin qu'il rentre contrit dans le giron de l'Église.
D'autres savants furent encore consultés par Hincmar et Pardule, notamment le diacre Amalaire, beaucoup trop fantaisiste, et le philosophe Jean Scot Érigène. Celui-ci écrivit en 851 sur la prédestination un livre compacte, où, désertant le terrain de la théologie pour se placer au point de vue philosophique, il tomba dans une foule de bévues dogmatiques. Il ne tarda pas à être vivement attaqué, surtout à propos de ses étranges spéculations sur la nature du péché et do son châtiment, et parce qu'il supprimait la distinction entre prédestination et prescience. Selon lui, tout ce qu'on dit de Dieu n'est autre chose que les passions de l'homme qu'on lui attribue; ce n'est qu'improprement qu'on parle de prescience et de prédestination; le mal pour Dieu n'existe point, ce n'est qu'une négation. Dieu a ordonné le monde de telle sorte que le mal porte en lui-même sa punition, et se trouve restreint par les lois immuables de Dieu, etc.
Venilon, archevêque de Sens, tira du livre de Scot dixneuf propositions, qu'il envoya à son sufFragant Prudence de ïroyes pour les réfuter. Prudence écrivit contre Scot un long traité, où il l'accusait de renouveler d'anciennes hérésies et de s'élever contre les docteurs catholiques ; il lui imputait des erreurs grossières, et il entrevoyait probablement le panthéisme caché sous sa doctrine. Un excellent ouvrage est celui du maître Florus, diacre de Lyon. Comme Prudence, il admet une double prédestination, et il traite Gottschalk d'hérétique, à cause de ses erreurs sur cette doctrine. Selon lui, Dieu prédestine les bons au bien et à la vie, et il prédestine les réprouvés à la peine, à cause de leurs péchés, qu'il prévoit ; ces derniers périssent, non parce qu'ils ne pouvaient pas être bons, mais parce qu'ils ne l'ont pas voulu.
Amolon, archevêque de Lyon, à qui Gottschalk s'était souvent adressé, s'énonça dans le môme sens, et conjura ce moine
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVEUSES TIIÉOLOGIQUES. 4o9
aveuglé de renoncer à son erreur. Florus écrivit encore dans le sens de Prudence contre Scot, dont la réfutation avait été plus favorable que nuisible à la cause de Gottschalk. Compassion pour le sort d'un moine malheureux ; antipathie contre l'archevêque de Reims, peu aimé; prédilection théologique pour la doctrine des deux prédestinations : telles sont les causes qui favorisèrent les erreurs de Gottschalk.
Hincm., de Praed.,c. v, q. xc; Rabani ep., ap. Mauguin, II, 100, 109, 112; Migne, t. CXII, q. ir)18; Remig. Lugd., Mauguin, II, 230; Migne, t. CXXI, q. 1052, 1054; Scotus, de Prœd., éd. Floss, Migne, t. CXXII, p. 355 et seq. Voy. Neander, II, 266-268; Prudent. Tricassin., de Pra?d, c. Jean. Scot., Migne, t. CXV, p. 1009 et seq.; Flori Mag. serm. et c. Scot., Migne, t. CXIX, p. 95 et seq., 101 et seq.; Amolo Lugd., Mauguin, 11, 195 et seq., 211 et seq. Voy. Kunstniann, p. 140, n. 1; Héfelé, IV, p. 155-163.
Les c( Trois Lettres ».
199. Sur ces entrefaites, Hincmar et Pardule envoyèrent à l'Église de Lyon deux écrits, avec une copie de la lettre de Raban à Nottingue (de là « trois lettres »), afin de pouvoir mieux se concerter avec cette savante Eglise. Ils ne connaissaient pas encore le livre de Florus contre Scot.
Amolon étant mort dans cet intervalle (31 mars 852), son successeur Rémi composa un ouvrage intitulé les Trois Lettres, où il essayait de réfuter les trois précédentes, en présentant la doctrine de Gottschalk sous un jour plus favorable. Il considère comme le point capital du débat la question de la double prédestination, dont la défense, dit-il, est imputée à Gottschalk comme une hérésie. Or, poursuit-il, il ne s'agit point de savoir si Dieu prédestine les méchants à l'impiété, mais de savoir s'il peut, par un juste jugement, prédestiner à la peine éternelle ceux qu'il prévoit devoir persévérer jusqu'à la fin dans l'impiété. Raban n'a pas touché à la question essentielle; il a prouvé seulement que Dieu ne peut être l'auteur du mal, qu'il ne force personne à pécher, ce que nul ne conteste.
Rémi étabht les propositions suivantes : l»La prescience et la prédétermination de Dieu sont nécessairement éternelles et immuables. 2° Ce que Dieu fait est prédestiné par un décret éternel, aussi bien le salut des élus que le châtiment des réprouvés.
•iöO HISTOIRE DE l'Église.
3*» Tout ce que Dieu sait qu'il voudra faire, il le prédestine : il a aussi bien prédéterminé les damnés à la peine que les élus à la vie. A" Mais, dans les actes accomplis par les créatures raisonnables, la prescience et la prédestination ne se confondent pas ensemble : Dieu connaît bien d^avance les péchés, mais il ne les prédétermine pas. .S° La prescience et la prédétermination de Dieu n'imposent aucune nécessité de pécher. 6" Dans les endroits de la Bible où les termes de prescience et de prédétermination sont confondus, il faut avant tout, comme faisait saint Augustin, s'arrêter au sens. T Si aucun des réprouvés ne se sauve, cela ne vient pas de ce que les hommes ne se peuvent corriger, mais de ce qu'ils ne le veulent point. Si Gottschalk s'exprime maladroitement, dit-il, on ne doit pas pour cela contester la vérité qui se trouve dans ses propositions. Le texte do saint Paul (I Tim., n, 4) est diversement interprété par les Pères, et en fait tous n'obtiennent pas le salut. Cette proposition : « Nul ne peut, depuis la chute d'Adam, faire un bon usage de son libre arbitre », n'a besoin que d'être complétée par cette phrase explicative : « sans la grâce divine » . L'ouvrage Hypognostica, attribué à saint Augustin, est apocryphe, de même que celui qu'on impute à saint .Jérôme sur l'endurcissement de Pharaon. Il n'est pas convenable de faire fond sur des hommes tels que Scot et Amalaire.
OLVBAGES A CONSl'LTEU SDR LE N* 199.
Remig. Liigd., Mauguin, II, i, p. 67 et seq.; Il, 223, 229, 234 et seq.; Aligne, t. CXXI, p. 985-1068. Ajoutez l'appendice De generali per Adam damnatione omnium et speciali per Christum ex eadem ereptione electorum, ibid., p. 1068 et seq.; Héfelé, p. 163-168.
Nouveau concile de Quierzy. — Les quatre chapitres d'Hincmar et les chapitres de Prudence.
200. Dans un concile tenu à Quierzy (Carisiacuni) en 8.53, Ilincraar fit dresser et souscrire, eu présence du roi Charles, quatre chapitres sur la prédestination. Les voici en abrégé : I. Il n'y a qu'une seule prédestiualioii, et elle a pour objet ou le don de la grtâcc ou l'application de la justice. Dieu a tiré de la masse de perdition, selon sa prescience, ceux qu'il a prédestinés à la vie par sa grâce, et il leur a prédestiné la vie éternelle. Les uutroS; qu'il a laissés dans la masse de perdition, par un juste
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES THÉOLOGIQUES. iOl
jugement, il a prévu qu'ils se damneraient, mais il ne les a pas prédestinés à la damnation. Cependant, parce qu'il est juste, il leur a prédestiné une peine éternelle. II. Nous avons, pour opérer le bien, le libre arbitre aidé et prévenu de la grâce, et pour opérer le mal, le libre arbitre abandonné de la grâce. III. Dieu veut que tous les hommes sans exception soient sauvés, quoique tous ne le soient pas en effet. Ceux qui sont sauvés le sont par la grâce de celui qui les a sauvés, et ceux qui sont damnés le sont par leur faute. IV. Jésus-Christ a souffert et a versé son sang pour tous les hommes, bien que tous n'en soient pas rachetés. Ce n'est pas que le prix ne soit assez abondant ; c'est qu'il y a des infidèles, et d'autres qui ne croient pas de cette foi qui opère par la charité. En soi, le remède qui opère le salut de l'homme a de quoi être utile à tous; mais, si on ne prend pas ce remède, il ne guérit point.
Ces chapitres furent signés, non seulement par Hincmar, mais encore par Prudence de Troyes, qui s'en repentit quelque temps après. Venilon de Sens ayant convoqué les évêques de la province pour l'ordination d'Énée, évêque de Paris, Prudence, empêché de s'y rendre par la maladie, y députa le prêtre Arnold, avec une lettre où il déclarait qu'il consentait à l'ordination d'Énée, pourvu qu'il souscrivît aux décrets de l'Église romaine, des souverains pontifes et des saints Pères, et particulièrement aux quatre articles dont l'Église catholique s'était servie pour combattre Pelage et ses fauteurs. Voici les quatre articles dont il exigeait la souscription :
I. Le libre arbitre, qui a été perdu par la désobéissance d'Adam, nous a été rendu par Jésus-Christ, d'abord en espérance, puis en réalité : de sorte que nous avons besoin de la grâce de Dieu pour toute espèce de bonnes œuvres, pour commencer, pour agir et persévérer ; sans elle, nous ne pouvons ni penser, ni vouloir, ni opérer rien de bon. 11. Dieu, par une miséricorde gratuite, en a prédestiné quelques-uns à la vie, et d'autres à la peine par un juste châtiment : de sorte que, pour toutes les classes d'hommes, il détermine d'avauce ce qu'il prévoit qui pourra lui donner heu d'exercer son jugement. III. Le sang de Jésus-Christ a été versé pour tous les hommes qui croient en lui, mais il ne l'a pas été pour ceux qui n'ont pas cru, qui ne croient pas ou ne croiront pas en lui ; il a été versé pour plu-
sieurs. IV. Dieu sauve tons ceux qu'il veut sauver, et par conséquent il ne veut sauver aucun de ceux qui ne sont pas sauvés.
Il paraît qu'Knée accepta ces articles, car il fut reconnu par Prudence. Ils agissaient ainsi autant pour le plaisir de suivre une direction théologique différente, que pour faire opposition à Hincmar.
Capitula Carisiaca, Mansi, XIV, 920, 995; Denzinger, Enchir., n. 279 et seq., p. 123 et seq., ed. 4; Héfelé, p. 178 et suiv. Au chapitre ri, la « liberté » et le « libre arbitre » sont distingués dans le sens de saint Augustin ad Bonif. I, ii (ci-dessus, II, § 118) : le « perdidimus » n'a donc rien d'étrange. Prudent. Tricas., Capit. ap. Hincm., de Prœdest., prœf., Maugin, II, 279; Migne, t. CXXV, p. 64; Héfelé, p. 180 et suiv.
Opposition à Lyon. — Les canons de Valence.
201. Les quatre chapitres de Quierzy rencontrèrent une résistance plus vive encore dans le diocèse de Lyon, qui faisait partie du royaume de Lothaire : car on y était particulièrement hostile à Hincmar, surtout pour des raisons politiques. Quand les adversaires de cet archevêque eurent envoyé ses chapitres à Lyon, Rémi les trouva inacceptables, parce qu'ils étaient contraires à la doctrine de l'Écriture et des Pères. Mais, dans la réfutation qu'il en fit, il dénatura presque toujours les propositions, et les interpréta d'une façon arbitraire : il supposait que son antagoniste attaquait ce qui n'était nullement contesté; il admettait la doctrine de la prédestination à la peine, et faisait ressortir que Jésus-Christ est mort pour plusieurs, mais non pour tous absolument.
Quand l'empereur Lothaire convoqua plus tard au concile de Valence (janvier 8r>ö) les métropolitains des trois provinces de Lyon, Vienne et Arles, avec leurs évêques suffragants, Rémi de Lyon, appuyé par Ebbon, évêque de Grenoble, neveu du précédent archevêque de Reims, que Hincmar considérait depuis longtemps comme l'auteur de l'opposition contre ses chapitres, Rémi profita de la circonstance pour insérer dans les vingt-trois canons quelques canons dogmatiques dirigés contre les chapitres d'Hincmar. Après cette déclaration générale, qu'il fallait, sur les questions de la prescience et de la prédestination, s'en tenir à la
doctrine des Pères, on entra dans quelques détails, et l'on se prononça contre les chapitres d'Hincmar, mais en paroles seulement, car pour le fond on était d'accord avec lui : on maintint les deux prédestinations, tandis que Ilincmar n'en recevait qu'une seule, mais avec un double objet; on n'admit pas non plus la prédétermination au péché, mais seulement la prédétermination à la peine ; on n'admit pas davantage que Jésus-Christ fût mort pour tous les hommes, sans faire les distinctions communes dans les saints Pères; on interpréta la doctrine des adversaires en ce sens que Jésus-Christ avait racheté par son sang les infidèles déjà damnés, et que son sang profitait actuellement aux hommes de tous les temps; tandis qu'à Quierzy l'on s'était borné à dire que le sacrifice offert par Jésus-Christ sur la croix suffisait pleinement, par la valeur de son objet et dans les intentions de celui qui l'offrait, pour la rédemption de tous.
Ce dernier point n'était pas non plus contesté à Valence, bien que l'opinion des partisans d'une rédemption universelle (les universalistes) y fût qualifiée d'erreur monstrueuse. Les canons de Valence enseignent : que Dieu sait d'avance le bien et le mal des hommes, mais que sa prescience des mauvaises actions de l'homme n'impose pas la nécessité de pécher; que les damnés sont damnés par leur propre faute ; qu'ils pouvaient être bons, mais n'ont pas voulu le devenir ; qu'il y a une prédétermination des élus à la vie et une prédétermination des impies à la mort; que, dans la première, la miséricorde de Dieu précède le mérite de l'homme, mais que, dans la seconde, le démérite précède le juste jugement de Dieu. Dieu connaît d'avance la malice des méchants, et cette malice vient d'eux-mêmes ; il ne la prédestine pas, parce qu'elle ne provient pas de lui ; mais le châtiment qui suit leur démérite, il le prédétermine selon sa justice. C'est un sentiment damnable de croire que Dieu en ait prédestiné quelques-uns au mal, de telle sorte qu'ils n'aient pu l'éviter. On rejette la rédemption universelle du Christ, en ce sens que Jésus- Christ aurait versé son sang pour tous les impies qui depuis le commencement du monde jusqu'à la passion sont morts dans leur impieté et ont été punis de la damnation éternelle; on montre comment les fidèles eux-mêmes peuvent en perdre le fruit, quand ils ne persévèrent pas dans le bien. Le concile mettait en garde contre les quatre chapitres de Quierzy, « reçus
inconsidérément par un concile de nos frères », et contre les erreurs de Scot.
Remig., Mb. de lenenda immobiliter Script, veritate, etc.; Mauguin, I, II, 178 et seq. Cf. II, 283 et seq.; Migne, t. CXXI, p. 1083 et seq.; CoDC. Valent. III, Mansi, XV, i et seq.; Denzinger, loc. cit., n. 283 et seq., p. 124 et seq.; Héfelé, p. 181-1S7; Dœilinger, Lehrb., 1, p. 366 et suiv.
Autres écrits d'Hincmar.
202. 11 est surprenant que des hommes qui aimaient sincèrement la vérité aient été si longtemps en dispute. La prédestination, simple ou double, était devenue une pure logomachie. Il n'y avait aucune divergence dogmatique sur la doctrine de la grâce et de la liberté; si l'universalité de la rédemption était admise par les uns, rejetée par les autres, c'était uniquement parce qu'elle était conçue sous différents points de vue. Les conciles de Quierzy et de Valence se complétaient plutôt qu'ils ne se combattaient. La plupart, dans la chaleur de la dispute, perdaient de vue les explications de leurs adversaires. Charles le Chauve, à qui l'on avait remis les décrets de Valence, les fit tenir à l'archevêque Hincmar (septembre 850), qui écrivit alors son Traité de la prédestination. Il se plaignit qu'on n'eût cité ses chapitres que d'une manière incomplète, qu'on les eût dénaturés et mis au môme rang que les assertions erronées de Scot ; il révoqua eu doute l'authenticité des actes conciliaires de Valence, car il lui semblait difficile que des frères se fussent montrés si hostiles envers lui sans l'avoir entendu ni informé.
Charles le Chauve ne semblait pas non plus disposé à recevoir les canons de Valence. Dans une conférence tenue à Langres, les membres de ce concile laissèrent tomber leur censure, trop peu mesurée, des quatre articles de Quierzy. Environ quinze jours plus tard, un grand concile national fut assemblé à Savouières, près de Toul (juin 859). On y remarquait, outre les trois rois Charles le Chauve, Lothaire II de Lorraine et Charles de Provence, les évèques de douze provinces ecclésiastiques, Rémi et Ilincmar. On y lut les canons revisés de Valence et les chapitres de Quierzy, et l'on renvoya les explications ultérieures à un prochain concile. Avant qu'il se réunît, Hincmar écrivit un nouvel ouvrage, enrichi de plusieurs documents et pièces justi-
nÉRftSIES, SCHISMES ET CONTRAVERSES riIÉOLOGIOrES. iijo
ficatives. Il s'y exprime avec beaucoup de vivacité contre l'auteur des canons de Valence et de Langres, résume les erreurs de Gottschalk condamnées à iMayence et à Reims, défend l'authenticité des Hypognostica, également admise par Scot et Florus, et s'eiforce d'établir que les Itères n'ont jamais enseigné une double prédestination en ce sens que les méchants seraient prédestinés à la mort comme les bons le sont à la vie. La perlo de quelques-uns, disait-il, est une suite du péché originel, non de la prédestination. Le terme « prédestination h la mort » signifierait que Dieu fait en sorte que quelqu'un périsse; tandis qu'il faut dire avec saint Augustin : « Dieu endurcit, non en communiquant la malice, mais en ne manifestant pas sa miséricorde. » Hincmar cependant admettait aussi une double prédestination, non sans doute comme l'entendait Gottschalk, mais en ce sens : 1° que les élus sont prédestinés à la vie et la vie aux élus, et 2° que la peine est prédestinée aux réprouvés, mais non les réprouvés à la peine-
Flodoard., Hist. Rhem., III, xv; Hincm., Migne, t. CXXV, p. 49 el seq., 53, 67, 297 j Conc. in Andemant. Lingon., Mansi, XV, 537; Conc. Tuïl., ap. Saponarias, ibid., p. 327 et seq.; Pertz, Leg., I. 462 et seq.; Hincmar., ep. ad Carol. Calv., et lib. de Preedest. Dei et Lib. Arbitrio, Migne, t. CXXV, p. 55 et seq., 66; Héfelé, 189-206.
Fin de la dispute. — Mort de Gottschalk.
203. Un grand concile réuni à Douzy en octobre 860 termina enfin cette fastidieuse controverse. Les évèques de quatorze provinces ecclésiastiques y participèrent, et dans ce nombre les membres des conciles de Quierzy et de Valence. A.u lieu de s'occuper des décrets de ces conciles, ils rédigèrent de roncert une lettre synodale renfermant les doctrines qu'ils admettaient en commun, celles-ci notamment: que, même après la chute d'Adam, Dieu n'a pas <Mé aux hommes leur libre arbitre, mais que ce libre arbitre est délivré, guéri et prévenu par la grâce ; que le monde est sauvé par la grâce, et soumis au jugement par sa libre volonté ; que Dieu veut le salut de tous les hommes, et que Jésus-Christ est mort sur la croix pour tous ceux qui étaient sujets à la mort; que la grâce ineffable de Dieu se révèle dans le salut des élus.
ni. — HisT. i>F. l'église. .■}()
•166 HISTOIRE DE I.'ÉGUSE.
Ces articles rétablirent la paix parmi les évoques francs. Quant à Gottschaliv, il n'y eut point de part, et se refusa à toute rétractation. Ennemi juré d'Hincmar, il l'attaqua de nouveau lorsque celui-ci eut effacé dans une hymne de l'Église les mots Trina Deitas, qui lui semblaient ariens et trithéistes ; tandis que d'autres, comme Ratramne, défendaient cette expression. Raban, lui, la croyait superflue, puisque les Pères ne l'avaient pas employée, bien qu'on pût la justifier au point de vue dogmatique. Cependant elle fut maintenue dans l'office ecclésiastique.
Sur la fin de sa vie, (rottschalk commit une infinité d'extravagances, qui firent douter s'il n'avait pas perdu la raison. Lorsqu'on vint à discuter à Rome la dureté d'Hincmar contre Gottschalk, l'archevêque y expédia son ouvrage sur la prédestination (8()2), et en 863 un rapport circonstancié, dans lequel il se déclarait prêt, si le pape l'ordonnait, de lui envoyer Gottschalk, ou à tout autre juge qui lui serait indiqué. On prétend qu'un moine nommé (xontbert s'échappa d'IIautvilliers (en 863 ou 866) pour aller porter l'appel de Gottschalk au pape Nicolas; après quoi Hincmar donna ses instructions à Egilon, archevêque de Sens, qui partait pour Rome, afin de le représenter dans cette affaire. Il n'y eut pas de nouvelle procédure. Gottschalk mourut en 868 ou 869, après avoir repoussé une profession de foi que lui présenta Hincmar, et sans s'être réconcilié avec l'Église.
OliVUAGES A CONSLLTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N* 203.
Ep. synod. Hincm., ep. xxi, Migne, t. CXXVI, p. 122 et seq.; Mansi, XV, ÖÖ3 ; Héfelé, p. 207-209. Sur -< Trina Deitas », voy. Hincm., de Praed., c. XXXI, de Lina et non Trina Deitale, ep. ix, x. L'hymne (Offic. commune Martyr, in Vesp.) portail : » Te trina iJeilas unaque poscimus. " Hincmar enleva « Irina = triplex », et y substitua « summa » ou « sancta ». Il s'adressa à Rahan Maur, et lui envoya divers écrits, y compris ceux de Ratramne. Raban lui écrivit encore deux lettres fKunstmann, Anh., V, VI, p. 2ti) et siiiv., 219 et suiv.). Dans la dernière, il dit expressément : I« Nihil in S. Trinitate ad se dictum plurali numéro esse dicendum, quia simplex illa summaï divinitatis natura singulari numéro designari débet, non plurali, ac idco nec très Dcos, nec très omnipotentes, nec très esscnlias in Deo dicere fas est. » Mais on pouvait dire que l'absli'ait est souvent employé pour le concret, surtout en poésie ; que « Trina Deitas » était employé pour « Tri nus Deus », et que « trinus » ri'éliiil p.is idoîifiqu*^ h •> triplpx ». Sur les PxtrnvHîrnncps et la fin de
IIÉRf::SIES, SCHISMES ET C.ONTROVEnSES THÊOLOGIQUES. 407
Gottsclialk, voj. Hincm., de Una et non Trina Deitate, c. xis; sur ses démarches auprès du Saint-Siège, ep. n, xi, ad Nicol., Flodoard, IIl, 12-14. Voy. aussi Gfrœrer, Carol., I, p. 279; Héfelé, IV, p. 212 et suiv.
Controverse sur l'Eucharistie au neuvième siècle. — Doctrine d'Haymon sur l'Eucharistie.
204. Jusqu'au neuvième siècle, à part quelques voix isolées et sans écho, le dogme de l'Eucharistie était généralement demeuré à l'abri de toute attaque. Dans les instructions catéchétiques, il était plutôt indiqué que développé et précisé dans toute sa rigueur, à cause de la discipline de l'arcane précédemment en vigueur. Il n'y avait point encore de terminologie fixe et arrêtée, notamment sur les questions qui regardent le fond même de ce mystère. Quand on commença à les étudier, on pouvait aisément, par des expressions inexactes ou par le défaut de précautions, choquer la croyance des fidèles, sans professer aucune opinion hérétique. Haymon, évèque d'IIalberstadt (841- 853), dans son traité su?' le Corps et le Sang de Jésus-Christ, émit cette proposition que le sacrement de i'autel ne contient ni mystère ni signe, parce que le corps et le sang de Jésus- Christ y sont réellement présents. Si exacte que fût cette dernière assertion, on pouvait cependant répliquer que le corps et le sang de Jésus-Christ sont cachés sous une enveloppe extérieure, par conséquent présents sous un signe; qu'à côté de l'invisible il y a quelque chose de visible, à côté de ce qui est caché quelque chose qui est manifeste (res latens et i^es patens). On pouvait dire avec une parfaite exactitude : Le corps de Jésus- Christ dans l'Eucharistie est le même corps qui est né de la Vierge et a souffert sur la croix. Mais on pouvait aussi admettre une différence, et même distinguer, en invoquant les Pères, non sans quelque raison, un triple corps de Jésus-Christ ; 1" le corps qui est né de Marie, 2" le corps eucharistique, 3° le corps mystique, c'est-à-dire, les fidèles, l'Église.
Haymo Halberst., de Corp. et Sang. Domini; d'Achéry, Spicil., I, 42; Idbiil., Acta O.S. B., sœe. IV, p. II, prc-pf., § 11, n. 51-63.
4t>8 HISTOIRE DE L ÉGLISE.
Amalaire et Florus.
205. Une autre opinion fut émise par Amalaire, ancien diacre de Metz, puis chorévèque de Lyon, auteur d'un ouvrage liturgique en quatre livres, où il s'efforça d'expliquer d'une manière mystique et souvent très arbitraire les rites liturgiques, les ustensiles, les vêtements, etc., du culte. Amalaire distinguait un triple corps de Jésus-Christ. Selon lui, a. le corps que le Seigneur a pris lui-même doit être distingué ö. de celui qu'il a en nous tant que nous sommes en vie, et c. de celui qu'il a parmi les morts. Il fallait donc, pensait-il, diviser l'hostie en trois parts : la première, qui est mise dans le calice, indique le corps porté par Jésus-Christ même; la seconde, qui repose sur la patène, représente le corps du Seigneur parmi les vivants ; la troisième, qui se trouve sur Tautel, le corps du Seigneur parmi les morts. Amalaire plaçait dans le pain consacré le corps et dans le vin l'àme de Jésus-Christ. Le calice représentait son tombeau ; le prêtre qui sacrifie, Joseph d'Arimathie, etc.
Amalaire ayant exposé ces idées dans un synode diocésain tenu en 834, le diacre Florus, maître de l'école de Lyon, en écrivit deux lettres aux évêques assemblés à Thionville, en 835. Mais ils ne s'occupèrent point alors de cette question. Le concile de Quierzy, au contraire (838), condamna le livre d'Amalaire, blâma sa prétention enfantine de vouloir trouver des types et des mystères dans toutes les particularités du culte, et principalement sa doctrine sur le triple corps de Jésus-Christ.
Amalar., de Offic. eccles. libri IV; Migne, t. CV; Flori diac. Op., Migne, t.CXlX; Mansi, XIV, Gd5 et seq., C63 et seq., 741 et seq.; Héfelé, IV, p. 83, 93 et suiv.
ADDITION DU TRAJ)UCTEUR.
On doit aussi à Amalaire un trait»' de l'Ordre de l'Aritiphonier, où il essaye de dénaturer les divers ouvrages qui s'occupent de ce sujet, en eoUationnant ceux de Rome et ceux qui étaient en usage en France.
Amalaire, dans ce traité, ayant accusé l'Église de Lyon d'avoir introduit quelques nouveautés dans le chant ecclésiastique, s'attira une vive censure d'Agobard, qui composa ;i cette occasion les deux écrits de la Divine Psalmodie et de la Correction de l'Antiphonier, où il lança à son adversaire Ie> plus grossières injures, le traitant sans scrupule de « ca-
HKRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES THéoi.OClOl ES. 4^0
lomniateur », d' « extravagant », de « méchant homme », etc. Agobard essaye de justiQer les corrections qu'il avait faites à l'Antiphonicrde son Église, et de prouver qu'il avait de justes raisons de retrancher ou réformer plusieurs répons, antiennes, etc. Dans les offices de cette Église, il n'entrait alors aucune poésie ni rien qui ne fût tiré de l'Écriture sainte. C'est en cela principalement que consistait la réforme faite par Agobard. Beaucoup de personnes ont eu peine à lui pardonner de vouloir exclure de l'oftice divin tout ce qui n'était pas la pure parole de Dieu. Outre ces deux traités, Amalaire écrivit une Églogue sur l'office de lu messe. Elle a été publiée par Baluzc, qui l'a tirée d'un ancien raanu- .scrit de Saint-Gall. C'est une explication mystique des cérémonies de la messe pontificale '.
Paschase Radbert.
206. Paschase Radbert, moine et abbé de l'ancienne Corbie (844-851), écrivit en 831, touchant la manière d'instruire dans la foi les jeunes Saxons sur le sacrement de l'Eucharistie, un traité qu'il dédia à l'abbé Marin et aux moines de la nouvelle Corbie. Il le corrigea plus tard (après 844), et le dédia sous cette forme à Charles le Chauve. En. voici les principales propositions : 1" L'Eucharistie contient le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ; en s'unissant à nous, le Sauveur ne nourrit pas seulement notre âme, mais encore notre corps. 2' Bien que les apparences du pain et du vin subsistent, cependant, après la consécration, ce qui parait encore du pain et du vin n'est autre chose que la chair et le sang de Jésus-Christ. 3** Et cette chair est la même qui est née de la Vierge, qui a souffert sur la croix et qui est sortie glorieuse du tombeau. 4" Jésus-Christ s'offre solennellement dans l'Eucharistie, d'une manière mystérieuse sans «loute, mais cependant réelle. 5° Ce sacrement est à la fois vérité et figure : vérité, parce qu'il contient réellement le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ; figure, parce que le prêtre, en immolant journellement l'Agneau sur l'autel, rappelle le souvenir du sacrifice que Jésus-Christ a offert une fois sur la croix. 6° L'Eucharistie n'est pas, comme les autres aliments, soumise à la digestion et à la corruption (l'opinion contraire s'appelait stercoranisme). 7° Le mystère de l'Eucharistie estincompréhen. sible; il a son fondement dans la puissance et dans l'autorité de
' Hrst. htt. de la France, édit. Falmé, t. IV, passim.
470 UiSTOIRE DK L ÉGLISE.
Jésus-Christ, et son efficacité daus sa volonté. L'auteur, dans tout cet é':'rlt, témoigne de la fermeté de sa foi à la présence réelle de Jésus-Christ et à la transsubstantiation eucharistique. Cette croyance, ce n'est pas lui qui Ta enseignée le premier; il l'a reçue des Pères de l'Église.
Paschas. Radbert. Op., ed. Sirmond, Paris , t6l8 ; Marlene et Durand, Amplis. Coll., t. IX, Migne, t. CXX. 11 enseigne (de Corp. et Sang. Dom.) i° cap. I : « Quod in mysterio vera sit caro et verus sil sanguis, dum sic voluit ille qui creavit. » Cap. xix « Non, sicut quidam volunt, anima sola hoc mysterio pascitur. » 2° Cap. vi : « Et quia voluit, licet in figura panis et viui maneat, ha-c sic esse omnia nihilque aliud quam caro Christi et sanguis post consecrationem credenda sunt. » 3° Cap. i : « EU ut mirabiUus loquar, non alla plane (caro), quam qute nata est de Maria et passa in cruce et resurrexit de sepulcro. » Cf. c. iv. Ambros. (de Myster., c. xi; Trid., sess. XIII, c. ni, doctr. de Euch.). 4o Cap. ix : ic Iteratur quotidie htec oblatio, licet Christus semel passus in carne per unam et eamdem mortis passiouem semel salvaverit mundum, quia quotidie peccamus. » 3° 11 distingue : <■•- veritas » et « figura », « res signala » et « signum ». 6° Cap. xx. 1° Cap. iv : <( Ubi si rationem quseris, qnis explicare poterit aut verbis comprehendere? Imo scias, quaeso, quia ratio in Chi-isti virtute est, scientia in tide, causa in potestate, effectus vero in voluntate, quod potentia divinilatis contra (id est, supra) naturam, ultia nostrae rationis capacitalem eflicaciter operatur. » Paschase suppose avec raison que le dogme était généralement reçu, c. XII, Comni. in Matlh. c. xxvi, 1. XII (c. 8ö2), ep. ad Frudeg., Migne, t. CXX, p. 13ö. Sur la doctrine des Pères, voy. Il, § 274.
Objections contre la doctrine de Paschase.
207. Cependant les expressions de Paschase Radbert, surtout les propositions 3 et G, soulevèrent des doutes dans l'esprit de plusieurs contemporains. Un grand nombre, tout en partageant sa foi, craignaient que son langage ne fût incorrect; quelquefois aussi ils entendaient mal sa doctrine. Le moine Frudegard n'hésitait que sur un passage de saint Augustin concernant le mode d'existence dans l'Eucharistie; quant au dogme même de la présence réelle, il l'acceptait, comme tous ses contemporains. Raban Maur, dans un écrit adressé en 853 à l'abbé Eigil de Prura, ainsi que daus une lettre à lléribald d'Au.\erre (85i), ne combattait que la troisième et la sixième proposition; il prétendait que le corijs du Seigneur né de Marie est le même que le
HÉIIÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES THÉOLOGIQIES. 171
rorps eucharistique quant à son état, sa forme, son apparence (specialiterj, mais nou quant à sa substance ( natur aliter ) , ce que Paschase ne niait eu aucune sorte. Raban disait aussi que la passion de Jésus-Christ ne se renouvelle pas chaque fois qu'on célèbre la messe. Sur la sixième proposition, il distinguait entre les espèces visibles et la substance invisible du sacrement : les espèces,, selon lui, étaient vouées à la corrupti(jn comme toute autre nourriture (contrairement à ce que disait Paschase), mais non la substance. Il se prononçait nettement aussi pour le dogme de la transsubstantiation dans l'Eucharistie.
D'autres pensaient que le corps du Christ présent dans l'Eucharistie a des propriétés qui ne se rencontraient pas dans son corps visible sur la terre : qu'il fallait donc les distinguer l'un de l'autre; que soutenir leur identité absolue, c'était retomber dans les idées des capharnaïtes. Invoquant saint Augustin et saint Jérôme, ils distinguaient le corps naturel, le corps sacramentel et le corps mystique de Jésus-Christ : le corps mystique ditîérait des deux autres par la nature et par les apparences (naturaliter et spécialité?) ; le corps sacramentel était un quant à la substance {naturaliter j. D'autres enfin parlaient d'un double corps de Jésus-Christ quant aux apparences seulement.
Les « Dicta cujusdam sapientis de Corp. et Sang. Doni. adv. Radb. » Mabillon les trouva incomplets dans un manuscrit do Gemblours, et les fil imprimer comme l'œuvre de Raban, en quoi il avait raison (Acta SS. 0. S. B., saec. IV, p. n, p. 601) ; Kunstmann, Rab. M., p. 137 et suiv. Raban est aussi l'auteur de Ep. ad Herib., Hartzh., II, 91; Canis., Lect. ant., 11,11, 31 1; Migue, t. CXIl. Seulement, dans le premier écrit, l'auteur s'étonne « quod non sit alin caro Christi, quam quaî nala est de Maria et passa in cruce », surtout « cum oaro Chi'isti resurgens de sepulcro ita gloriflcata sit, ut jam vorari nullo modo possit. » De là la différence entre naturaliter et specialiter. Cf. Lanfranc, Dial. c. Bereng. : « Vere posse dici et ipsum corpus, quod de Virgine sumptum est, et tarnen non ipsitm : ipsum quidem quantum ad essentiam vereeque naturae proprietatem et virtutem; non ipsum autem, si spectes panis vinique speciem. » La transsubstantiation est admise par Raban, de Sacr. Ord. ad Theotm. : « Quis unquam crederet. quod panis in corpus potuisset converti vel vinum in sanguinem, nisi ipse Salvator diceret, qui panem et vinum creavit, et omnia ex niliilo creavit? Facilius est aliquid ex alio facere, quam omnia ex aihiio creare. » Cf. de Inàtitut cleric, I, xxxi.
472 HISTOIRE DE l'ÉuLISE.
Scot, Ratramne, Hincmar de Reims.
208. Jean Scot aussi écrivit, dit-on, vers 860, contre Paschase ; il est sûr du moins que, consulté par Charles le Chauve, il traita plus d'une fois cette question dans ses écrits, mais d'une façon si maladroite et si peu théologique, qu'il jetait plutôt la confusion dans les esprits qu'il ne les éclairait : aussi devint-il plus tard une occasion de nouvelles hérésies. Il ne voyait dans l'Eucharistie qu'une figure, un souvenir. Il semhle même, d'après certains passages, qu'il admettait une déification de l'humanité du Christ après sa résurrection, ainsi que l'ubiquité de son corps. Hincmar de Reims blâma sa doctrine, et le moine Adrewald de Fleury composa un écrit pour le réfuter.
Un autre ouvrage également très obscur est celui de Ratramne, moine de Corbie, tout farci de propositions hérétiques mêlées à des propositions catholiques. Deux questions y sont examinées : 1° si l'Eucharistie renferme quelque chose de secret qui ne soit révélé qu'aux yeux de la foi; 2° si elle renferme le même corps qui est né de Marie et qui a souffert. La première question est résolue affirmativement. « Autre chose » , dit l'auteur, « est ce qui paraît aux sens extérieurs des fidèles, et autre chose ce que la foi leur dit au fond du cœur : la forme, la couleur, le goût, sont absolument comme avant la consécration; mais il y a quelque chose de divin et de céleste qu'on ne perçoit pas, le corps de Jésus-Christ : ce qu'on voit n'est pas le même que ce qu'on croit. » Ratramne s'élève contre ceux qui n'admettent aucun signe dans l'Eucharistie, aucune différence entre le dedans et le dehors, et soutiennent que le corps de Jésus-Christ a véritablement la forme extérieure qui s'offre à nos sens, que tout se passe sans figure et sans voile, que ce qui est perçu par les sens ne diffère pas de ce qui est appréhendé par la foi, de sorte que le corps même du Seigneur serait brisé en morceaux et broyé des dents.
Il n'était pas difficile de réfuter cette doctrine, faussement imputée à Paschase et à d'autres auteurs, et de prouver qu'en détruisant le mystère, elle enlevait tout aliment à la foi. Ou le changement qui a lieu dans les éléments extérieurs est perceptible par les sens, et dans ce cas il faut aussi que le corps et le sang de Jésus- -Christ apparaissent aux sens, co qui rend la fui
superflue; ou bien le changement est spirituel, caché, accessible à la foi seule, et alors le pain et le vin ne sont qu'une image, une figure, une enveloppe. Co que nous apercevons, en effet, ce n'est pas le corps de l'Homme-Dieu comme tel; nous ne le voyons que sous les espèces qui l'enveloppent et avec les yeux de la foi. Sur la seconde question, si le corps naturel de Jésus - Christ ne peut pas être dans l'Eucharistie, si ce n'est pas là le corps qui a du poids et de l'étendue et qui remplit un espace (cet espace auquel le corps transfiguré n'est pas assujetti), il s'ensuit que nous ne recevons pas Jésus-Christ quant à sa nature et à son corps (natiiraliter et cor por aliter), mais seulement d'une manière spirituelle et sacramentelle (spiritualiter et sacramentaliter) . Voilà les principales idées de cet écrit, du reste plein d'obscurités et de bévues dans le développement des détails.
Quelques-uns ont cru retrouver l'ouvrage perdu de Scot dans celui qui nous est resté de Ratramne (éd. Colon., 1;J31, 1551, etc.; Boileau, Paris., 1712; Migne, t. CXXI, p. 403 et seq.) : tels Laufs (Stud. und Krit., 1828, IV, p. 755 et suiv.), Gieseler, Dœllinger, Floss; d'autres, comme Neander, II, p. 274, et Guericke, II, p. 163, n. 4, pensent que, s'il y a eu confusion des écrits de Ratramne et de Scot, il ne s'ensuit point qu'il n'j' ait pas de Scot, sur l'Eucharistie, un ouvrage spécial qui fut condamné au onzième siècle. Scot a parlé de l'Eucharistie dans ses commentaires in Joan., et in Dionys., de Eccles. Hierarchia (ce dernier, éd. Floss, dans Migne, t. CXXII, p. 140 et seq.). Scot (de Divis, natur., V, ix, xrsvm) insinue la doctrine de l'ubiquité. Hincmar (de Praedest., c. xxxi) l'accuse d'enseigner « quod sacramentum altaris non verum corpus et verus sanguis sit Domini, sed tantum memoria veri corporis et sanguinis ejus. » De même, ep. Ascellini ad Bereng., Mansi, XIX, 775; Adrewald., de Corp. et Sang. Christi c. ineptias Joan. Scoti, d'Achéry, Spicileg., I, 150. Le passage précédemment cité d'après le Comm. in Dionys. (Hœller, D. P., II, p. 80 et suiv. n.), était encore susceptible d'un bon sens (Dœllinger, Manuel, I, 371 et suiv. n.); mais le contexte du commentaire et d'autres témoignages déposent contr« l'orthodoxie de Scot, même dans cet endroit.
Le livre de Ratramne (al. Bertram), dont la paternité est attestée par les manuscrits qu'a collationnés Mabillon, par les témoignages de Gerbert, de Sigebert et de l'anonyme de Mœlk, était déjà suspect autrefois, comme ayant été édité par les protestants. Il fut mis à l'index en lotiO. Pierre de Marca et Hardouia lattribuent à Scot, On a beaucoup
ili HISTOIRE DE L EGLISE.
disserté sur son orthodoxie ou son hétérodoxie, depuis l'évêque Fisher, praef. 1. IV c. Œcolampad., Boileau, Sainte-Beuve, Geuebrard, Dupin, Mabillon. Voy. Natal. Alex., saec. IX, diss. xiu, t. XII, p. 469 et seq.; On book of Ratr., Oxford, 1838. Les Ceaturiateurs de Magdebourg (cent. IX, cap. de Doctr., et cap. de Cseremon.) y trouvaient eux-mêmes des traces du dogme de la transsubstantiation. Les paroles suivantes (n. 2) : « Claret, quia panis ille vinumque figurate Christi corpus et sanguis existit », sont ainsi expliquées par lui : « Nam si secundum quosdam figurate hic nil accipiatur, sed tantum in veritate conspiciatur, nihil hic fides operatur, quoniani nihil spiritale geratur, sed quidquid illud est, totum secundum corpus accipiatur. »
Cette proposition : « Le corps de Jésus-Christ n'est pas dans l'Eucharistie (' in veritate », doit signifier : Nous ne voyons pas le corps de Jésus-Christ selon sa vraie nature, dans sa pleine manifestation, sans voile. « Veritas » est opposé ici à « figura », à « mysterium, secretum ». Il est dit, n° 8 : « Veritas est rei manifesta demonstratio, nullis umbrarum imaginibus obvelata. » Dans l'Eucharistie, il y a l'image et le signe; mais ils représentent « quod in futuro per manifestationem reveletur ». L'auteur s'en tient à cette proposition : « Non sunt idem quod cernuntur et quod creduntur. » Le corps transfiguré est (d'après ] Coi-., xv, 44) un « corps spirituel » .
Quelques-uns croient trouver encore dans ce livre les propositions suivantes : « Dans le sacrement, ce n'est pas la substance du corps de Jésus-Christ qu'on reçoit, mais Jésus-Christ, qui remplace les effets de la chair; 2° les Israélites avaient déjà goûté, dans la manne, le corps, et dans l'eau qui jaillissait du rocher, le sang de Jésus-Christ; 3° le corps mystique du Sauveur, l'Église, est présent dans l'Eucharistie de la même manière que sou vrai corps. » Mais on pourrait encore discuter longuement sur le véritable sens de ces propositions.
Autres controverses.
209. Paschase Radbert persévéra dans sa doctrine, et la défendit encore même après avoir abdiqué sa charge d'abbe (après SM). Elle fut adoptée, dans les points essentiels, par Hincuiar de Reims, et pins tard encore par d'antres auteurs. Sa mémoire est demeurée en f.,^rande vénération dans l'Église. En Angleterre, l'an 950, l'archevêque de Cantorbéry eut à combattre contre des prêtres qui soutenaient que le pain et le vin conservent leur première substance après la consécration ; que ce sont de pures figures, et non 1h vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ. L'abbé Hériger de Lobbes (mort en 1007} fit un
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVJiUSES TUÉOLOGlOliES. Mo
recuoil de plusieurs écrits composés contre Paschase. Le savant Gerbert comptait sur ce sujet trois opinions différentes : 1** l'opinion inadmissible des stercoranistes , professée notamment par Amalaire de Metz, selon laquelle TEucharistie serait, comme tous les autres aliments, soumise aux suites de la digestion, — opinion qu'on imputait, par voie de conséquence, à ceux qui prétendaient que la chair du Christ est un aliment matériel, que l'Eucharistie est absorbée par le corps de celui qui la reçoit ; 2° l'opinion de Paschase sur l'identité du corps naturel avec le corps eucharistique ; 3° l'opinion de ses adversaires, qui niaient cette identité. Gerbert voyait très bien qu'il n'y a point de différence essentielle entre ces deux dernières opinions ; qu'il y a identité de nature, mais non de forme; que l'on doit appeler « figure » ce qui est visible aux yeux, et « vérité » ce qui est saisi par la foi ; qu'en vertu de la divine parole le pain et le vin sont consacrés en ce qu'ils n'étaient pas auparavant, au corps et au sang de Jésus-Christ. La foi en la présence réelle de Jésus-Christ n'était pas entamée; on disputait seulement sur sa manière d'être, et principalement sur la transsubstantiation, pour laquelle on n'avait point encore de terme précis généralement usité. La plupart croyaient à une opération surnaturelle; seulement, quelques-uns pensaient que Paschase Radbert l'entendait d'une manière trop peu spirituelle, trop grossière et charnelle. Ratramne avait également tort quand il accusait de docétisme cet abbé qu'il ne pouvait souffrir, parce que ce dernier soutenait, d'après saint Augustin et saint Jérôme, que Jésus était né de Marie d'une manière tout admirable, sans douleur et sans faire violence au sein maternel.
Paschas. Radb., Comm. in Matth,, 1. XII, c. xiv. Il a été suivi par Gézon, abbé de Tortona vers 9ö0 (lib. de Corp. et Sang. Dom.), et Rathier (ep. vi ad Patrie), Lutte de l'archevêque Odon : Mabill., Anaal., I. 207. Sur Hériger : Sigeb. Gembl., de Script, eccles., c. cxxïvii; d'Achéry, Spic, II, 744. — Gerbert : Pez, Anecd. nov., I, II, 131 et seq.; Migne, t. CXXXIX, p. 177 et seq, Voy. Hock, Gerbert, p. 166 et suiv.; Hist. lit. de la France, V, 297; Natal. Alex., ssec. IX, diss. x; M. Pfaflf, dis5. de Stercoranistis med. aevi, Tubing., 1730, ia-4° (très superficiel) ; Reuter, de Erroribuî qui ailate media doctrinam chr. de S. Euchai .
■47 Ü UlSTOiRE DE l'église.
turbaverunt, Berol., 1840; Hausherr, S. J., der hl. Paschas. Radb., Mayence, 1862; voy. Tüb. Qu.-Schr., 1863, p. 339 et suiv. L'écrit de Paschase, de Partu Virginis (843), a été réfuté par Ratramne, De eo quod Christus ex Virgine natus sit.
Hérésie de Bérenger de Tours.
210. Ce fut au onzième siècle seulement qu'on vit paraître une véritable hérésie sur le sacrement de l'autel. Son auteur, Bérenger de Tours, était disciple du célèbre Fulbert de Chartres. Fulbert venait justement de combattre les nouveautés de Léothéric, archevêque de Sens et disciple de Gerbert, lorsque Léothéric, en distribuant le saint Sacrement, se servit de ces paroles : « Si vous en êtes digne, recevez-le. » 11 avait composé un écrit particulier sur les conditions du salut et sur le changement qui a lieu dans l'Eucharistie. Déjà même, dans le pressentiment d'un prochain danger, il avait averti ses disciples de ne pas s'écarter de l'ancienne croyance relative à ce dogme. Fulbert, dont la réputation s'étendait au loin, mourut évêque de Chartres en 1028, et plusieurs de ses disciples fondèrent euxmêmes de nouvelles écoles.
Bérenger retourna à Tours, sa ville natale, fut nommé chanoine et chef de l'école de Saint-Martin (1031), puis archidiacre d'Angers depuis 1010. 11 passait pour un dialecticien éloquent et habile, mais il n'avait que des connaissances superficielles en théologie, et il était de plus ambitieux, téméraire, avide de nouveautés. Il parvint avec le temps à se procurer une foule d'amis et de partisans. La gloire de l'école de Tours était éclipsée par celle du Bec, en Normandie, dirigée par Lanfranc, qui représentait l'ancienne théologie. On s'aperçut bientôt que Bérenger dédaignait les anciens docteurs et s'écartait des voies accoutumées. Il s'occupait de modifications à introduire dans la grammaire et dans la prononciation du latin, attaquait en passant le mariage et le baptême des enfants. Sur le dogme de l'Eucharistie, il prenait parti contre Paschase Radbert, en faveur de Scot et de Ratramne. il niait aussi, disait-on, que Jésu.=- Christ fût entré, les portes closes, dans la salle où se trouvaient les disciples. Il ne paraît pas, en général, avoir compris la nature du corps transfiguré, cette force tour à tour ccmtractive et expansive qui lui permet ou de Ee cacher ou de
TliîRF.SIES, Sr.HÎSMES ET COXTROMÎRSES THi^:OLOGlQUES. 477
se muutrer, «le pénétrer à travers toute matière inférieure, de la dominer ou de la transformer par son contact. L'idée ne pouvait pas lui venir de concevoir ainsi l'Eucharistie.
Ouvrages a consulter et remarques critiqles sur le n» 2i0,
Fulbert. Carnot., ap. Bul.Tum, Hist. univ., Paris., p. 356 el seq. Sur Leuthéric, Vila Joan. XL\ P.; Helg., Vita Roberti reg.. Bouquet, X, 100. Sur les occupations antérieures de Bérenger : Guitmund, de Corp. et Sang. Dora., Bibl. Pati'. max., XVIII, 4il; Migne, t. CXLIX, p. <428; Lanfranc, de Corp. et Sang. Dora., c. u, vu, xx; Migne, t. CL, p. 4H, 416, 436; Deoduin., Leod. ep., Migne, t. CXLVI; Guillelm. Maluiesb., de Gest. Angl., Vil, 113; Martène et Durand, Thés. nov. anecd., 1, 191, 193; Hist. litt, de la France, VIll, 197 et seq.; Dœllinger, I, p. 373 et suiv.; Will, Restaur., I, p. 60 et suiv.; Héfelé, iV, p. 703 et suiv.
Première discussion sur la doctrine de Bérenger.
2H. Quand la doctrine de Bérenger commença à faire rumeur, son ancien condisciple Adelmann, écolâtre de Liège (plus tard évêque de Brescia), lui écrivit à plusieurs reprises pour le conjurer de ne pas déserter la foi de l'Église, de se souvenir de son maître Fulbert, et d'arrêter le scandale causé par la doctrine qu'on lui attribuait, à savoir que ce n'est ni le ^rai corps ni le vrai sang de Jésus-Christ qui est offert sur nos autels, mais seulement sa figure et sa ressemblance. Vint ensuite Hugues, évêque de Langres, qui essaya de le réfuter dans une dissertation et de lui faire entendre combien il était téméraire de prétendre, comme Bérenger s'en vantait, voir le mystère de l'autel avec d'autres yeux que ceux de la foule grossière. Bérenger ne répondit point à Hugues, qui fut peu de temps après (à Reims, 1049) déposé pour sa vie scandaleuse. Quant à Adelmann, il lui répondit après un long délai, sur un ton fier et hautain. Déjà il en était venu à s'attaquer à Lanfranc du Bec, qui traitait d'hérétique la doctrine de Scot sur l'Eucharistie en tant qu'elle s'écartait de celle de Paschase Radbert. Si Scot est hérétique, disait Bérenger, saint Ambroise, saint Augustin et tant d'autres le sont également. Il provoqua Lanfranc à une conférence, bien que, ainsi qu'il l'avoua dans la suite, il ne démêlât pas encore clairement la portée de cette controverse. La lettre à Lanfranc, qui était allé à un concile de Home, vint
478 IIISTOTRE DE T, KGI.TSF.
à la connaissance du pape Léon JX, et fut condamnée à Rome vers Pâques de 1050. Lanfranc se purgea du soupçon de s'être écarté de la foi, et Béreuger fut mandé au prochain concile, qui allait s'ouvrir à Verceil au mois de septembre.
La premièi'e lettre d'Âdelmann est perdue ; la seconde se trouve dans Schmitt, Adelmanni ep. Brix., de Verit. Corp., ep. ad Berengar., Brunsvic, t770 (cf. Bibl. Patr. niax., XVIH, 438; Migne, t. CXUIT, p. 1289); Hugo Lingon., de Corp. et Sang. Christi, c. Bereng., Bibl. Patr. cit., p. 417 (Migne, t. CXLII, p. 1325); Berengar., Ep. purgat. c. Adelm. fragm. (éd. d'Achéry), ep. ad Lanfranc. (Mansi, XIX, 768) ; lib, de Sacra Cœna (éd. Vischer, Berol., 1834, p. 44); Lanfranc, de Corp. et Sang., c. iv (Mansi, loc. cit., p. 7.-i0; Migne, t. CL, p, 413); Héfelé, p. 705 et suiv.
Concile de Verceil.
'li^-l. Béreuger fut étrangement aigri contre le concile de Kome, qui l'avait condamné sans l'entendre, bien que sa propre lettre justifiât suffisamment cette condamnation-; il le fut également d'avoir été mandé à Verceil, encore que ce fût pour lui un excellent moyen d'écarter le soupçon d'hétérodoxie. Son excommunication, du reste, n'était que provisoire, et rien ne lui était plus facile que de réparer le scandale qu'il avait donné. Pour justifier sa non-comparution, il dit que les canons n'obligeaient personne à se faire juger hors de sa province. Cependant, comme il était irrésolu et hésitant, il finit par se mettre en route. Mais quand il vit partout les esprits excités contre lui, il crut nécessaire de pourvoira sa sécurité, etil se rendit auprès du roi de France Henri I", qui le fit mettre sous bonne garde, afin de lui arracher de l'argent. 11 ne put donc se rendre à Verceil, où le concile fut ouvert par le pape le 1" septembre i050. Le clergé de Tours, qui lui était dévoué, y envoya un de ses prêtres, disciple de Vazon, évêque de Liège, pour conjurer le pape de traiter l'hérétique avec plus de douceur. Un prêtre Ue Bourgogne, Etienne, s'y rendit aussi dans le même dessein. Le concile se fit lire l'ouvrage de Béreuger, et le condamna. Béreuger liii-mêuio fut censuré comme hérétique jusqu'à ce qu'il se fût retraite.
HKRKSIES, Sr.TlISMF.S KT CONTROVFRSF.S THEOLOr.IOT'F.S. 479 OUVRAGES A CONSLLTER ET RLilARQüES CRITIQUES SUR LE N" 212.
Lanfranc, ep. cit. (Mansi, p. 773); Bereng., de Sacra Cœna, p. 42, 44-47. Will (I, p. t:}, n. 2.")) rcmai-que fort justement : « L'ouvrage de Bérenger a des défauts si nombreux et si grands, qu'on ne peut lui accorder qu'une valeur très accessoire comme source historique. » Vo}-. Héfelé, p. 711 et suiv.
Nouvelles démarches de Bérenger.
'213. Cependant Bérenger avait recouvré la liberté et essayait d'accroître le nombre de ses partisans, même en Normandie. 11 est probable que déjà avant de se rendre auprès du roi, il avait personnellement visité l'abbé Ansfried de Préaux (Pratella), et soulevé de nombreux mécontentements. Le duc Guillaume, qu'il alla trouver, convoqua à Brionne une assemblée où Bérenger et son ami furent vaincus dans la discussion. De là il se rendit à Chartres ; mais, au lieu d'entamer de nouveaux débats avec le clergé, il promit de donner par écrit des éclaircissements sur sa doctrine. Dans' une lettre au clergé, il essaya de se justifier de quelques bruits qui couraient sur son compte, notamment d'avoir été contraint d'avouer lui-même que Scot était hérétique. Deux évèques qu'il avait déjà attirés dans son parti, Eusèbe Brunon d'Angers et Proliant de Senlis, puis le comte Richard, défendirent sa cause auprès du roi. Bérenger essaya de se faire rendre par ce prince l'argent qui lui avait été arraché, et d'obtenir que sa cause fût de nouveau examinée en France. De là un nouveau concile, convoqué à Paris en 1051. Ni Bérenger ni Euéèbe Brunon n'y comparurent. Cependant on ne laissa pas, sur les documents qu'on avait sous les yeux, de procéder à sa condamnation. Il paraît que jusqu'en 10Ö4 il demeura paisiblement à Tours, évitant avec soin toute nouvelle explication sur sa doctrine.
Bereng., ep. Ascellia., ep. ad Richard., Conc. Paris., ex Durando. ap. Mansi, XIX, 77.'), 781, 784; Durand (depuis \Ùo9 ahbé de Troarne, t. 1088), de Corp. et Sang. Dom., ibid., p. 761 et seq.; Migne, t. CXLIX ; Gall., XIV, 245 et seq. Ici, la chronologie est souvent sujette à caution. Hœtler, II, p. H2, 180; Will,I, p. 66, n. 17; Héfelé, p. 710. Will, p. 76, pt plusieurs autres avec lui placent le concile de Paris en lOöO: Héfol(^,
•iSO HTSTOIRE DE i/kGMSE.
p. 715, en iOtli. Lessing, et après lui Gieseler, vonl jusqu'à douter que ce concile ait réellement eu lieu; voy. le contraire dans Stseudlin, Archiv, f, K.-G., II, p. 1, et Neander, II, p. 280, n. i.
Conciles de Tours et de Rome.
21i. Eu 1054, le légat du pape, llildebrand, se rendit à Tours pour assister à un concile, devant lequel Bérenger fut obligé de comparaître. Hildebrand lui parla d'un ton à la fois bienveillant et sévère, lui fit expliquer sa doctrine, et l'obligea de reconnaître qu'après la consécration le pain et le vin sont véritablement le corps et le sang de Jésus-Christ, et de le confirmer par serment. Il fut convemi qu'il irait à Rome avec llildebrand, pour achever de convaincre le pape de son orthodoxie. Mais la nouvelle de la mort de Léon IX empêcha ce voyage, et, sous les deux courts pontificats qui se succédèrent, il ne fut plus question de cette airaire. En 1059, Bérenger se présenta au grand concile réuni à Rome par Nicolas II. Il essaya d'y dissimuler sa doctrine, et crut qu'il se tirerait d'embarras avec les artifices de sa dialectique et le secours de ses amis. Mais le concile ne permit pas à l'orgueilleux sectaire d'entrer dans de nouveaux éclaircissements, et le somma de rétracter sa doctrine. Il fut décidé que ses pernicieux écrits seraient brûlés en plein concile avec ceux de Scot. Bérenger alluma lui-même le feu et y jeta ses ouvrages. Pour se mettre en garde contre ses subterfuges, on le condamna à signer de sa main et à jurer de vive voix une profession de foi rédigée par le cardinal Ilumbert. Il fut obUgé de reconnaître « que le pain et le vin offerts à l'autel sont, après la consécration, non seulement le sacrement, mais encore le vrai corps et le vrai sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ; qu'ils sont touchés d'une manière sensible par les mains des prêtres, rompus et froissés entre les dents des fidèles, non seulement en figure, mais en vérité. » Les expressions un peu dures de cette profession étaient empruntées à la langue des Pères ; ce qui se passait dans les espèces extérieures pouvait aussi être attribué au corps invisible de Jésus- Christ. Le pape Nicolas II congédia Bérenger en lui défendant de parler à qui que ce fût du sacrement de l'autel, et, heureux de sa conversion, il envoya sa profession de foi en Italie, en France et eu Allemacrne.
HÉRÉSIES, SCHISMES ET CONTROVEnSFS TnÉOLOGTQUES. 481 OUVRAGES A CONöüI-TER SUR LE N" 21 i.
Conc. Turoii., 1054; Sudendorf, Berengar. Turon., Hamb., 1830, p. 41 et seq.; Iléfelé, p. 738-740, d'après LanlVanc, c. iv, et Bereng., de Sacra Cœiui, p. 49 et seq.; Conc. Uom., 1059; Bereng., loc. cit., p. 71 et seq.; Lanfranc, loc. cit. (Migne, t. CL, p. 410 et seq.); Dœllinger, I, p. 375 et siiiv.; Will, II, p. 173 et suiv.; Iléfelé, IV, p. 701-763. Controverse sur la formule de Humbert : Natal. Alex., sœc. XI, diss. i, a. 13, l. XIIl, p. 31Ö et seq.; Denzinger, Kritik der Vorles. des prof. W. .). Thier.-ch, Wûrzb., 1847, livrais. Il, section II, p. 104 et suiv.
Violentes discussions. — Opiniâtreté de Bérenger. — Conciles sous Grégoire VII. — Mort de Bérenger.
213. Cette conversion n'était qu'apparente. A peine le vieil hérésiarque avait-il franchi les Alpes, qu'il désavouait ce qui s'était passé et se déchaînait avec une violence extrême contre les papes Léon IX et iNicolas, ainsi que contre le cardinal Humbert. Il dénatura ce qui s'était fait à Rome, et alla jusqu'à soutenir que sa rétractation lui avait été arrachée par des menaces de mort; qu'il avait faibli, à l'exemple de Pierre, et s'était tomplètement fourvoyé en jetant au feu des écritures prophétiques, évangéliques et apostoliques. Alors éclata une grande contestation Uttéraire, à laquelle se mêlèrent Lanfranc, l'abbé Durand de Troarne, Guitmond, etc. L'hérésiarque devenait de jour en jour plus injurieux envers l'Église romaine, qu'il appelait le siège de Satan, et ses idées sur l'Église tournaient de plus en plus à l'hérésie. La véritable Église, disait-il, n'a rien de commun avec « la foule des insensés ». ßrunon d'Angers s'éloigna de lui, en l'exhortant à ne pas continuer la dispute et en qualitiant sa doctrine de peste dangereuse, qu'il fallait absolument combattre.
Le pape Alexandre II, en lOBl, lui écrivit d'un ton très paternel, mais sans rien obtenir. Lu concile tenu à Rouen en 1063 dressa contre cette hérésie une profession de foi qui devait être jurée par tout évêque nouvellement élu. A Poitiers, dans un concile célébré en 1075, Bérenger faillit être assassiné pour avoir accusé d'hérésie saint Hilaire. dont on citait contre lui le témoignage. Le Saint-Siège s'était borné à maintenir la defense qu'il avait faite de propager sa doctrine; et, quant à sa personne, il avait toujours essayé de le rauiener par la douui. — insr. DE i/i-XiLisii. 31
Iö:2 HISTOIRE DE LÉGLISE.
ceiir. Béreiiger, hypocrite et dissimulé, tantôt cachait sa doctrine, tantôt la prècliait ouvertement, dite de nouveau devant un concile français en 1077, il pria le pape de le juger lui-même, sous prétexte que les évèques de France étaient ses ennemis. Grégoire VII y consentit, et en novembre 1078 Bérenger «e présenta devant un concile de Rome. Là, il jura simplement que <( le pain olï'ert à l'autel est, après la consécration, le vrai corps de Jésus-Christ, ce corps qui est né de la Vierge, qui a souflert sur la croix et est assis à la droite du Père; que le vin oltért à l'autel est, après la consécration, le vrai sang qui a coulé du côté du Christ. »
Cependant, cotnme Bérenger avait souvent adopté cette formule et qu'il pouvait i'interprétef dans son sens particulier, plusieurs évèques trouvèrent ce moyen insuffisant, et le pape le renvoya à un concile qui devait s'ouvrir à Rome dans le carême de l'année suivante (i079). Après qu'on y eut discuté la question dogmatique pendant trois jours, Bérenger fut obligé de reconnaître que « le pain et le vin sont, par les paroles de la consécration, changés substantiellement en la vraie, propre et vivifiante chair et au sang de Jésus-Christ Notre- Seigneur. » Cette déclaration faite, Bérenger fut renvoyé en paix. Mais l'hérésiarque, rompu à toutes les finesses de la dialectique, savait l'art de retourner les expressions les moins équivoques, et il parvint, dans la suite, à faire dire à la formule le contraire de ce qu'elle portait. Substaiitialiter, selon lui, ne signifiait pas « selon la substance » (secmidum substantiam) , mais « sans préjudice de la substance » (salva substantia) , c'est-à-dire que le pain et le vin n'étaient pas changés. Ce qui lui était plus pénible encore que la souscription de la formule, c'était d'avoir reconnu qu'il s'était trompé jusque-là sur l'Eucharistie.
Aveuglé par un incommensurable orgueil, il se plaint de n'avoir pas reçu de Dieu le don de fermeté, d'avoir condamné sa précédente doctrine par crainte de l'excommunication et de la fureur populaire. Il injurie les conciles tenus contre lui, et tâche de faire croire que le pape penchait au fond pour sa doctrine et n'avait cède qu'à la pression de quelques évèques puissants et fanatiques. Il lui fallut une dernière fois comparaître devant un concile do Bordeaux (1080), pour rendre
compte de sa doctrine. A dater de là, il semble que la grâce ait touché son cœur endurci. Il se retira dans l'île de Saint-Côme, près de Tours, et y vécut dans la solitude. Il mourut en 1088, âgé de près de quatre-vingt-dix ans, dans le calme et le repentir, si l'on en croit la tradition et les contemporains qui vivaient dans son entourage. Des évoques rigoureusement catholiques, tels qu'Hildehert de Tours et Balderic de Dol, lui composèrent d'honorables épitaphes'. et pendant longtemps les chanoines de Tours célébrèrent une messe le jour de son anniversaire. La condamnation de sa doctrine fut renouvelée en 1095, dans un concile de Plaisance, qui dressa cette profession de foi : (( Le pain et le vin, quand ils sont consacrés sur l'autel, sont changés au corps et au sang du Seigneur, non pas d'une manière figurée, mais véritablement et substantiellement. »
OCVRAGES A CONSULTER SLR LE N° 21 Ö.
Bereng., de Sacra Cœna, p. 74; Lanfranc, lib. de Eucliar. sacram. c. Ber., Basil., 1328; Op., éd. d'Achéi-v, Paris, 4684, in-fol.; éd. Giles., Oxon., 1844 et seq., 2 vol.; Migne, t. CL; Durand, et Guim., loc. cit.; Bibl. Patr. max., Lugd., t. XVlll; Cell., t. XIV, p. 243 et seq. Cf. Ord. Vital., H. E., V, xvn: Beriiold. Const., 1088, de Bereng. multiplici condemnatione (M. Riberer, Raccolta Ferrarese di opusc. scientiMci, Venez., 1789, t. XXI); Eus. Bruno, pp., ap. Fr. de Roye, de Bereiig. hier., Audeg., 1637, p. 48; Conc. Rothomag. et Pictav., Mansi, XIX, 1021 et seq.; XX, 447; Héfelé, IV, p. 792; V, 47; Bereng. ep., ap. Sudendorf, loc. cit.; p. 183 et seq., 230. Cf. p. 36. Conc. Kora., Mansi, XX, 233, 316 et seq., 323 et seq.; Watterich, I, 299, 300; Héfelé, V, p. 113 et suiv., 118 et suiv. Formule romaine de 1079, dans Denzinger, Enchir., éd. iV, p. 133 et seq., n. XI ; Conc. Burdigal. Piac. (Héfelé, V, p. 142. 194). Mort de Bérenger : Natal. Alex., loc. cit., art. 19, p. 321 et seq.; Dœllinger, I, p. 378.
Doctrine de Bérenger.
216. On a beaucoup disserté sur la véritable doctrine de Bérenger, et on le pouvait d'autant mieux qu'il s'énonçait lui-
' On jugera de lépitaphe d'Hildebert par ces quatre premiers vers :
Quem modo miralur, semper mirabitur orbis,
Ille Berengarius non obiturus obit.
Quem sacrse fidei fastigia summa tenentem
Jani quiuta dies abstulit, ausa nefas. fCit. du (rad.J
Ibil HISTOIRE DE l/ÉGLISE.
même en termes obscurs, différents selon la diversité des temps. Ses disciples eux-mêmes ne s'accordaient pas entre eux. Selon (iuitmond, les uns croyaient que, dans le sacrement de l'Eucharistie, il n'y a rien du corps et du sang de Jésus-Christ, que tout n'y est qu'ombre et figure ; les autres, (fue le corps et le sang y resident d'une manière cachée, mais qu'ils sont en quelque sorte irnpanés, afin qu'on puisse les recevoir. Tous reconnaissent que Bérenger contestait le dogme ecclésiastique du chfuigonient de substance. La seule question est de savoir s'il niait la présence réelle de Jésus-Christ. Cette supposition paraît la mieux fondée. Bérenger empruntait à saint Augustin ce principe, également admis par Lanfranc, que le sacrement se compose de deux choses : le sacrement visible et le fond du sacrement, res sacramenti. Ce dernier, selon lui, est le corps du Christ, et ce corps ne se trouve que dans le ciel, où il est assis à la droite du Père : on ne peut donc le recevoir que d'une manière spirituelle. Il enseignait de plus ijue, par la consécration, le pain et le vin deviennent le sacrement de la religion, mais en demeurant ce qu'ils étaient, encore qu'ils soient changés an un autre. Le pain perd dans la consécration son ancien usage vulgaire et journalier, mais non les propriétés de sa nature. IJe même que Jésus-Christ est appelé au figuré agneau, lion, etc., de même le pain qui est sur l'autel est nommé le corps du Christ après la consécration. Les paroles de l'institution de l'Eucharistie ne doivent pas s'entendre au sens propre. Le chapitre vi de saint Jean ne concerne pas ce sacrement. Jésus-Christ ne descend pas du ciel, mais il élève notre esprit vers lui. Le pain et le vin sont les intermédiaires de notre union surnaturelle avec le Seigneur; ils sont changés ou transformés en un .sens impropre, ainsi qu'il arrive dans les autres sacrements, qui sont changés par la sanctification de la matière. L'eau baptismale ne cesse pas d'être de l'eau; mais, en recevant la vertu de régénérer les fidèles, elle est ennoblie, moralement changée
Ainsi du pain et du vin : la consécration leur communique une force surnaturelle. De la bouche, nous ne recevons que du pain ; mais nous recevons dans notre cœur, d'une manière spirituelle, la vertu du corps de Jésus-Christ, de même que nous recevons la grâce par les autres sacrements. De In vient qur«
HÉULblES, bt;iJl>Mi:S LI L.uM H0\ l.lîSli.s I IlLULULilQLtS. 48.')
los bons seuls et mou les impies reçoivent la « chose » du sacrement. Quand Radbert disait, pour éviter l'horreur (ju'inspirent la chair et le sang, (jue Jésus ('hrist n était pas visiblement présent, Bérenger lui répondait qjie la pensée prodiiisait cette horreur aussi bien que la vue. Quelquefois, pour échapper au soupçon d'hérésie, Bérenger s'exprimait en des termes tout à fait catholiques; mais ces termes ne pouvaient pas détruire l'impression produite par l'ensemble de sa doctrine et par une foule d'expressions non équivoques.
Ot.VRAGES A CONSILTER ET RF.MARQLEJ^ r.RlTlQLK? Sf.'l! LF. N° 2Ui.
Mabillon (prcef. ad ssec. VI 0. S. B., et Analect., t. II, Paris, 1723 ; Lessing(Rerengar von Tours, Braunschw., 1770; Œuvres complètes, par f.achmann, Vlll, p. 814 et suiv.), et dernièrement F.-X. Kraus (Lehr)»., II, 1». 2i)9i, croient que Bérenger admettait l;i pré-eufe n'-elle. Pour le 'ontraire : Natal. Alex., diss. i, a. 2, p. 4!M», öOO; Neandei-, 11, p. 286 et ^uiv.; Dœllinger, 1, p. 378 et suiv.; Héfelé, IV, p. 70.>. Biuenger 'dans Laufranc. , adv. Ber., c. x). emprunte à. saint Augustin la différence entre 'i sacramentum » et i< res sacramenti », et il ajoute : << Quœ tarnen res, id est, Christi corpus, si esset pra; oculis, visibilis esset: sed elevata in cœlum sedensque ad dexteram Patris usque in tempus restilutionis omnium. » Cette proposition : » Non ut desinant esse quai crant, sed ut sint quœ erant et in aliud commutentnr .., il l'appuvait sur saint Ambroise (Ps. Ambres, de Sacram.); mais Laufranc niait que saint .\mbroise eût dit pareille absurdité. De Sacra Cœna. Bérenger disait : " Panis consecratus in altari amisit vilitatem. .imisit inefficaciam, non amisit natura^ proprietatem. » Ailleurs : « N<>n mmua tropica locutione dicitur : Panis, qui ponitnr in altari, post consecrationem est corpus Christi et vinum sanguis, quam dicitur : Christus est leo, Christus est agnus, etc. >- Epist. ad .\delm. fr., i : « Verum Christi corpus in ipsa mensa propoui, sed spiritualiter seu inleriori honiini. » F)-, m : << Mea vel potius Scriplur* causa ita erat : panem et vinum mens* Dominicae non sensualiter, sed intellectualitor, non per absumplionem. non in portiunculam carnis (altération de la doctrine catholique), contra Scripturas, sed secundum Scripturas, in lotura converti Chi-isti corpus et sangninem. » Mais son converti est tout autre chose que celui de Lanfranc. Il dit expressément: « Paties ab impiis tantum sacramenta accipi contendunt. »
Les bérengériens.
217. Une grande confusion régnait parmi les bérengériens : car, s'ils étaient daccord pour nier le changement de substance,
ils différaient sur tous les autres points de sa doctrine. Les uns n'admettaient dans l'Eucharistie que la simple figure du corps de Jésus-Christ; d'autres croyaient à une sorte d'impanation, d'après laquelle le pain et le corps de Jésus-Christ auraient été simultanément présents; d'autres, se rapprochant des catholiques, admettaient un changement partiel du pain et du vin. L'Église, à les entendre, était tombée dans l'hérésie par l'ignorance de ses pasteurs, et l'JÉglise véritable n'existait plus que chez eux. Mais ils ne formaient qu'une école, et, comme les pélagiens, ils ne purent constituer une secte proprement dite.
OUVRAGES A CONSULTER SLR t.F, N" 217.
Guitmund., de Corp. et Sang. Chrisli, l.I; Migne, t. CXLIX; Durand. Troarn. (ci-dessus, § 213). Voy. ci-dessous, V, § 293.
Controverses sur le sacrement de l'ordre. — Le pape Formose et ses ordinations.
248. Les ordinations anticanoniques conférées par des évêques condamnés ou non autorisés suscitèrent une multitude de controverses. L'Église n'avait pas encore formellement décidé si les ordinations illicites étaient en même temps invalides, ou plutôt l'on ne distinguait pas habituellement entre ordination licite et ordination invalide, d'autant pins que, les ordinations absolues étant interdites, une ordination illit-ite était ordinairement inefficace ; les dispenses étaient extrêmement rares, et l'on avait en grande horreur une ordination obtenue contrairement aux canons, à cause du défaut de la grâce sacramentelle. Cette ordination était généralement considérée comme un sacrilège. Souvent, quand on rétablissait un prêtre dans ses fonctions religieuses, on lui imposait les mains pour le réconcilier avec l'Église. Ce rite de réconciliation semblait à plusieurs une ordination nouvelle.
Les questions de la nullité des ordinations, de l'opportunité d'une ordination nouvelle (laquelle supposait toujours la nullité de la précédente), furent souvent agitées, principalement après la mort du pape K()rmose. Les adversaires de ce pape, Etienne Vil et Sergius 111, considéraient comme nulles les v'rdintitions qu'il avait faites; mais d'autres les défendirent dans
HÉRÉSIES, SCHISMliS ET COMKOVEÜSES THÉOLOGIQUES. -487
des ouvrages spéciaux, notamment !e prêtre franc Auxilius, et un savant de l'Italie méridionnale, Eugène Vulgarius.
orvBAGF.S A CONSULTER SLR LE K° 218.
J. Morinus, de Sacr. Ordinal., p. III, exerc. v, p. 58 ni seq.; Phillips, K.-R., § 39, p. 3-il et suiv.; mon arlicle dans Œsterr. Vierleljahrschr. f. Theol., I8fi2, II. p. 207 et suiv.; III, 387 et suiv.: Photius, II, p. ."121 et suiv.
219. Deux points faisaient l'objet de la controverse : l" Formose était-il un pape légitime? 2° s'il était illégitime, ses ordinations étaient-elles valides? Ces deux questions étaient résolues négativement par les antiforraosiens, affirmativement par les amis de Formose. Rien de plus facile à ceux-ci que de prouver la légitimité de ce pape : car ni sa translation de Porto à Rome, justifiée par des raisons de nécessité ou d'utilité, ou par d'anciens exemples, tels que celui de Marin; ni le serment imposé par un pape et supprimé par un autre; ni sa précédente déposition, levée dans la suite, ne pouvaient frapper de nullité une nomination qui avait été ynanime et canonique, qui n'avait pas été suivie d'une consécration nouvelle, mais d'une simple intronisation, selon le rapport de témoins oculaires. Sur le second point, la validité des ordinations de Formose n'était pas moins facile à établir : t*> le caractère de l'ordre, comme celui du baptême, est absolument indélébile, et les sacrements ne dépendent point de la dignité de leurs ministres ; 2** Léon le Grand avait reconnu l'intrus Anatole et accepté les ordinations faites par de faux évêques; Anastase II considérait comme vraiment ordonnés ceux qui l'avaient été par Acace; Innocent I" agissait de même à l'égard de ceux qu'avait ordonnés Bonose ; l'Église romaine en général n'a jamais rejeté les ordinations des mauvais papes. Nous avons ensuite 3° les principes de saint Augustin et de saint Grégoire le Grand ; A° les canons de Nicée sur les novatiens (can. vni) et les canons apostoliques Lxvni)sur la défense de réitérer une ordination, à moins qu'elle n'ait porté sur un hérétique.
Âuxil., de Ordin. Form., et Infensor et Defensor; Mabill., Analect. vet., p. 28 et seq.; Dümmler, Auxil. und Vulgarius, p. iil et suiv.; Vulgär., dans Dùmmler, p. 120 et suiv. L'<^ Invectiva in Romam »
(Migne, t. CXXIX, p. 823-8.18) a utilisé les deux auteurs. Sur leur démonstration, voy. mon Photius, II, p. 371 et suiv.
220. Le parti adverse invoquait : 1° le concile de Rome tenu contre le faux pape Constantin ; mais Auxilius rejette son autorité, de même que colle des conciles d'Etienne et de Sergius III, parce qu'ils n'avaient obéi qu'à des passions haineuses ; d'autres théoloç^îons pensent que les décrets de ces conciles ne parlent que d'un rite de réconciliation ; 2° la violence employée par Formose dans ses ordinations; mais elle est loin de justifier le rejet de toutes ses ordinations, car plusieurs ont été faites sans la moindre résistance de la part de ceux qui les ont reçues; 3M'ordre du pape Sergius; mais on peut répondre qu'on ne
-doit pas l'obéissance à un ordre manifestement injuste et criminel. Ce parti n'invoqua pas, comme il devait être tenté do le faire, le langage si énergique de Nicolas I" et de ses successeurs sur l'ordination (passive ou active) de Photius, qu'il était si facile d'interpréter contre cette ordination, surtout si l'on considère les autres déclarations de ces papes, notamment de Nicolas, sur les ordinations conférées par Ebbon de Reims et par d'autres. Ajoutons que les patriarches grecs Taraise et Photius professaient les mêmes principes qu'Auxihus, quand même Théodore Studite fût d'un avis opposé, et que des Grecs subséquents, comme Balsamon, eussent émis souvent des vues très superficielles, quand ils n'hésitaient pas sur cette question.
onVRAGES A CONSULTKB SUR LE N" 220.
Concile de 769 et passages dos papes sur Photius : voy. mon ouvrage cité, II, p. 352 et suiv,; sur Taraise (Mansi, XII, 1022), ibid., II, p. 330; Theod. Stud., 1. II, ep. xxiv, cxcvn, ccxv; 1. I, ep. xr; Balsam., in cap. LXViH (Bever., 1, 44 et seq.), q. xxx, ad Marc. Alex. (Leuncl., I, p. 378 et seq.); Resp. ad Const. Cabasill. (ibid., p. 316 et seq.).
Ordinations de l'antipape Léon VIII et des simoniaques.
221. Au dixième siècle, ou discuta sur les ordinations conférées par l'antipape Léon VIII. Le concile de Jean XII invoqua ce qui s'était fait au concile de 769, mais nullement ce qui s'était passé plus récemment, sous Etienne VII et Sergius III. La déposition fut prononcée contre le consécrateur de Léon VIII,
HÉRÉSIES, SCUISMES ET CONTROVERSES ITIÉOLOGIQL'ES. 189
l'évèque Sico d'Ostie, et contre ses assistants, les évèques de Porto et d'Albano, de même que contre ceux qui avaient été ordonués par l'antipape. Ces derniers, quand on les dégrada, furent obligés de réciter ces paroles : « Mon père Léon n'avait rien luimême, et il ne m'a rien donné »; expressions des anciennes décrétâtes, qui rendaient la dégradation plus sensible. Cependant la plupart de ceux qui avaient été déposés furent pardonnes. Dans la suite, on s'occupa surtout des sinioniaques. Déjà le pape Sylvestre II disait de ceux qui étaient ordonnés par simonie, qu'ils ne recevaient pas la grâce; mais il ne s'expliquait point sur le caractère de l'ordre. Au onzième siècle, la simonie était mise au même rang que l'hérésie : on l'appelait l'hérésie de Simon. Telle était l'énormité du mal, que plusieurs croyaient nécessaire de renforcer les lois de l'Éghse, et l'on entendait des mohies zélés soutenir que les ordinations simoniaques étaient radicalement invalides ; d'autres pensaient, au contraire, qu'il fallait, au milieu d'un si grand nombre de coupables, tempérer les peines et user de fréquentes dispenses. Clément II permit à ceux qui avaient été sciemment- ordonnés par des simoniaques de continuer l'exercice de leur ordre, après avoir fait pénitence; Léon IX voulait d'abord qu'un les déposât sans espoir de rétablissement, mais plusieurs trouvèrent ce procédé inapplicable, et il s'en tint au décret de Clément ; lui-même fit plus tard des promotions parmi ceux qui avaient été ordonnés par des simoniaques, quand du reste il les trouvait dignes. Le reproche que lui fit Bérenger d'avoir réitéré des ordinations, était à coup sur sans fondement. De 1049 ä 1051, on discuta beaucoup sur la manière de procéder à l'égard de ceux qui avaient été ordonnés sans simonie par des simoniaques. Léon IX exhorta les évèques à prier Dieu de l'éclairer sur cette question.
OCVRAGES A COXSCLTER SUE LE ^° 221.
Syu. Rom., 964, Baron., h. a., ii. 6 et seq.; Mausi, XVIII, 471 et seq.; mon Photius, II, p. 374 et suiv.; Sylvest. II, serm. de loforin. episc, c. vin et seq.; Gallaud., .\1V, 1.3.J-136. Sur la -simonie, Thomassin., II, I. c. L, n. 1 et seq.; c. i.xi, n. 2 et seq. — Pelr. Dam., Üpusc. VI, c. xxxv (Migne, t. C.XLV, p. 150). Contic Bén.'ngcr, de Sacra Cœiia, p. 40, voy. Will, I, p. l'.i, n. o; p. 83, n. 19.
490 HISTOIRE DE )/ÉGI.ISE.
Saint Pierre Damieu.
222. Tel fut le sujet du traité envoyé par saint Pierre Damien, sous le titre de Gratissimus (avant avril 4053), à Etienne, nouvel archevêque de Ravenne. L'auteur s'applique à démontrer que les ordinations faites par des évêques simoniaques ne doivent pas être réitérées. Il en est de l'ordination, dit-il, comme du baptême, qui ne se renouvelle point; et il cite, avec quelques autres, les mêmes autorités qu'Auxilius. Sans être toujours d'une logique rigoureuse dans ses déductions, il s'appuie généralement sur les vrais principes. La question cependant, malgré tous les efforts de saint Pierre Damien, restait toujours indécise, il n'était pas content du décret de Nicolas II, prononçant la déposition contre tous ceux qui, sciemment, quoique gratuitement, avaient été ordonnés par des simoniaques. Plus tard, lorsque l'évêque de Florence, Pierre, fut devenu suspect de simonie, et que les moines excitèrent le peuple à ne recevoir les sacrements d'aucun des prêtres ordonnés par lui, Pierre Damien blâma cette mesure précipitée et engagea les Florentins, par ses écrits et de vive voix, à se garder d'un zèle aveugle et à soumettre la question au Saint-Siège. Il continua de soutenir que des impies, des hérétiques, des simoniaques peuvent, vahdenaent administrer les sacrements, et il déclara qu'on ne doit ni mépriser les ecclésiastiques suspects ni s'abstenir des sacrements. L'évêxjue abdiijua (voyez ci-dessus, n. 143); mais la question continua d'être en litige.
Petrus Dam., Opusc. VI « Gratissimus >> (Migne, t. CXLV, p. 99 et seq.); App. (p. löö), Opusc. XXX (ibid., p. ö23 et seq.). Voy. mou article dans Œsterr. Vierteljahrsclir., loc. cit., p. 413-431.
Les manichéens en Occident. — Les manichéens en Italie, en France et en Allemagne.
223. Des survivants de l'ancien manichéisme résidaient clandestinement en Italie, d'où ils pouvaient aisément entretenir des relations avec les pauliciens de l'empire grec. On prétend qu'au onzième siècle une femme propagea la secte dans la Gaule, et gagna quelques adhérent? parmi le clergé. Adhémar
HÉKÉSIES, SCHISMES ET CONTROVERSES IHÉOLOGIQrES. ilM
d'Angoiilême meritiotine en Aquitaine des manichéens qui niaient la vertu du baptême et de la croix, s'abstenaient d'une foule d'aliments, et, tout en simulant la chasteté au dehors, se livraient à de grossières débauches. Suivant Adhéraaret d'autres chroniqueurs, ces hérétiques furent découverts à Orléans, où les deux prêtres Etienne et Lisoi travaillaient surtout à répandre leurs fausses doctrines. Ils niaient l'incarnation do .N'.sus- Christ dans le sein d'une vierg-e, sa passion, sa sépulture et sa résurrection (docètes), la Trinité et la création du monde; rejetaient le baptême, l'Eucharistie et le culte des saints; considéraient les bonnes œuvres comme superflues, disaient que les impuretés charnelles ne nuisent point au salut de l'âme, faisaient des initiations particulières par l'imposition des mains, tenaient des assemblées nocturnes où ils éteignaient toutes les lumières et se livraient indistinctement à toute la brutalité de leurs passions. On les accusait aussi de brûler dans leurs assemblées quelque enfant né du commerce infâme qu'us avaient entre eux, de recueillir les cendres et d'en former une poudre qu'ils faisaient prendre à leurs »disciples pour les initier. Daus un concile tenu à Orléans en 10-2-2, en présence du roi Robert, quinze de ces hérétiques, parmi lesquels dix chanoines de Sainte-Croix, qui refusèrent de se convertir, furent, après une longue enquête, condamnés au feu. Il n'y eut qu'un clerc et une religieuse qui se rétractèrent.
Peu de temps après (1025), l'évèque de Cambrai, Gerhard, découvrit à Arras des héréti(jues venus-d'Italie qui rejetaient le baptême, l'Eucharistie et le mariage, ne faisaient dépendre le salut que des bonnes œuvres, soutenaient qu'il n'y a rien dans les églises qu'on ne trouve chez si, rejetaient le culte des saints, à l'exception des apôtres et des martyrs, et se glorifiaient de suivre la doctrine des Évangiles. L'évèque Gerhard les fit arrêter, et s'efforça de réfuter leurs objections contre la nécessité du baptême^ et la présence reelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, contre les rites de l'Église et le sacerdoce, contre la pénitence et le mariage, il parvint à faire abjurer
^ Ils croyaient le baptônie inutile, parce que, étant reçu d'un ministre indigne, il ne sert de rien; parce que l'on contracte bientôt de nouveaux péchés ; parce que la profession de foi d'autrui ne peut profiter à celui que l'on baptise.
•-i'.»-2 HISTOIISK I>E l/j'iGLISlu.
ces malheureux, après quoi il exhorta l'évêque de Liège à ramener aussi les ht^réliques de son diocèse. Guillaume, duc d'Aquitaine, réunit un concile à Charroux (de 1026 à 1030), en partie pour arrêter les progrès de l'hérésie manichéenne.
OtJVIUGES A CONSlLTEll ET REMAUQL'IiS CRITIQUES SUR LE N" 223.
On cite des manichéens en Italie et ailleurs, sous les papes Gélase, Symraaque, Hormisdas, Grégoire I" (I. II, ep. xxxvn, al. xxv),. dans le Liber diurn., c. m, lil. 9; dans Grégoire II, 723. Selon la Chronique d'Albéric (1241), ad an. 1239, cd. I.eilmit., Forhmat, contemporain de saint Augustin, serait venu d'Afrique en <'.aiu|)anic,et aurait attiré dans fon parti Widomar, chef de brigands. La persistance de la secte en Italie est affirmée par Raoul Glaber, III, vm, pt b^s Acta Conc. Atrebat., 102Ö, Mansi, XIX, i2.t et seq. Quant à ses rapports avec les pauliciens, tels que les acceptent Muratori, Mosheini, Gibbon, ils sont attestés par des témoins ultérieurs, comme Erverin, ep. ad S. Bern. (1143), Itainer (mort en 1259), Sum. de, Cathar. et Leon. (Marlene et Durand, Thés, anecd., V, 1767), etc.
Sur les manichéens du onzièuie siècle, on trouve de nombreux passages dans du Plessis d'Argenhé, Collect, judicior., I, i, p. 5 et seq.; Adhemar., Chron., au. 1010; Labbe, Nov. BibL, II, 176; Bouquet, X, 154 et seq.; Glab. Radulph., ap. d'Achéry, Spicil.; I, 604; Chron. S. Pétri, ibid., IV, 474; Fragm. bist. Aqwit., ap. Petr. Pithœum, Baron., an. 1017; du Chesne, IV, xvni; Pagi, nn. 1017, n. 1. J. Basnage prenait ces hérétiques pour des « chrétiens purifiés », et Mosheim pour des mystiques, taudis que J.-C. Fiisslin, IL Schmidt, etc., en font justement des manichéens. Conciles d'Orléaus, d'Arras et de Charroux, Mansi. XIX, 373 et seq., 376 et seq., 423 et se(i., 486: Iléfelé, IV, p. 642 et suiv., 648 et suiv,, 654.
Manichéens en Italie.
22i. II y avait aussi dans la haute Italie des sectaires qui essayaient do se cacher sous le nom de patarins, notamment au château de Montfort, près de Turin. Un de ces manichéens, Grrard, déclara devant Heribert, archevé(|ue de Milan (1027-1040), qu'il faut de vive force aider les mourants à entrer dans la vie éternelle. Et voici connue il parlait de la Trinité : Le l'ère est élernul ; le Fils es! lïime humaine chérie de Dieu; Jésus- Christ est l'âme née de la Vierge, c'est à- dire de l'Écriture sainte, et le Saint-Esprit, l'intelligence exacte et pieuse do l'Écriture, de la scien'^e divine. Le grand prêtre (pont>'fex) des
HÉRÉSIES, SC.HISMHS t:T CONTUûVERSKS THÉOLOGIQLES. 493
fidèles, ce n'est pas le pontife romain, mais iin autre, directement envoyé de Dieu, sans tonsure, mais toujours à la recherche des frères dispersés, et pardonnant les péchés.
L'évêque Roger de Chàlons écrivit à Vazon, évèque de Liège (1013-10-48), qu'il se trouvait parmi les gens de son pays des manichéens qui tenaient des conventicules secrets, se livraient à des actes obscènes, imposaient les mains, méprisaient le mariage et l'usage de la viande. C'était un paysan aussi, ce Leulhard, qui attaquait, à Chàlons- sur- Marne, le culte des images devant le peuple, détruisait les crucifix, et finit, dit-on, par le suicide. En 10-49 déjà, un concile de Pieims excommunia ces hérétiques et quiconque accepterait d'eux un service ou les soutiendrait.
Peu de temps après, nous les retrouvons en Allemagne, et en 10.5"2 l'empereur Henri IM en faisait pendre phisieurs à la potence. Contre ces punitions rigoureuses infligées aux hérétiques, il y avait toujours quelques voix qui protestaient, comme Vazon de Liège (mort en 1048). Quant à les traiter d'illégales, on ne le pouvait p^^s, avec les principes du droit ecclésiastique et civil alors en vigueur. Ce qui était sévèrement condamné, même par les papes, tel que Nicolas 1", c'était la coaction dans les choses de la foi, surtout à l'égard des infidèles. Mais ceux qui avaient apostasie après le baptême étaient des rebelles à l'ordre ecclésiastique et civil, et il n'était pas juste qu'ils prolitassent de leur révolte au détriment de la société chrétienne.
OUVRAGRS A CONSILTER SLR LK N" 224.
Landulph. «en., Hisl. Mediol., I. II, c. xxvn (Murât., Rer. Ital, Script., IV, 88j; Glab. Hadulph., I. 11, c. ii; 1. IV, c. ii; Roger, ep. ad Wazon., in Gest. episcop. Leod., c. ux (Marlene et Durand, IV, 898 et .seq.); Conc. Rhem., 1049; Héfelé, IV, p. 693; Herm. Contract., Chron., an. 10Ö2, Pertz, t. V. — Nicol. I, ep. ad consulta Bulg., c. xli. Voy. Xeander, K.-G., Il, p. 168, 3« édit.; mon ouvrage : Kaliiol. Kirciie und christ!. Staat, p. 553-350.
4y4 HISTOIRE DE LÉULISE.
CHAPITRK III.
PROPAGATION Dû CHRISTIANISME.
Conversion des peuples Scandinaves.
225. De l'Allemagne convertie, le christianisme s'étendit vers le Nord, dans les pays Scandinaves, dont les habitants, (îennains d'origine et de langue, se rapprochaient des mœurs et de la religion des Allemands, mais formaient depuis longtemps des nations distinctes (Danois, Normands, Suédois). Ils se partageaient encore, au neuvième siècle, en plusieurs petits royaumes, gouvernés par des rois d'une autorité fort restreinte. Ils n'avaient qu'un petit nombre de temples desservis par des prêtres et des prêtresses, offraient des sacrifices d'hommes et d'animaux, s'adonnaient à la magie, pratiquaient une sorte de baptême des enfants, et se servaient du signe du dieu du tonnerre (Thor), semblable à celui de la croix, pour bénir la nourriture et la boisson. La polygamie leur était permise, encore que les femmes fussent très honorées chez eux, comme chez les Germains. L'exposition et le meurtre des enfants, la vengeance, la barbarie et la cruauté, surtout envers ceux qui n'étaient pas libres, l'ostentation et le mépris naturel de la mort, le suicide, le goût du pillage et des expéditions sanglantes : telles étaient les principales coutumes de ce peuple. Pirates audacieux, ils aimaient à vagabonder sur la mer, désolaient les côtes de la Gaule, de l'Allemagne et de l'Angleterre, trafiquaient des hommes, et emmenaient avec eux de riches trésors. Leur idolâtrie, analogue à celle des anciens Germains, avait un caractère plus sombre encore, qui se révélait dans leurs mythes et leurs légendes. Leur principale divinité, Odin, d'où les races royales prétendaient descendre; le dieu de la guerre et du tonnerre (Thor), et la déesse de la nature (Freya) avaient été en lutte avec la race des géants, dont l'un, Ymer, ayant été tué, fournit la matière qui compose le monde. Tout, chez ces peuples, rappelait le souvenir d'une lutte entre des forces inconciliables. Ce-
l'HOPAtiAilOiN bL CllRISTIAMS.Mfc,. i\)o
pendant, on démêlait aussi parmi eux la pensée d'une rétribution dans l'autre vie et d'une future rénovation du monde. La loi chrétienne devait y rencontrer encore plus d'obstacles que parmi les Germains; l'exemple des rois et des grands pouvait seul, à la longue, lui frayer les voies parmi ces peuplades sauvages et indisciplinées.
orVRAGEâ A CONSULTER ET RF.MAROl KS CRITIQUES SUU LE N° 22;';.
.\daiu Bi-f-mens.. Hisl. eccl. libri IV, éd. Fabric, Hamb., ITOfi (avec des remarques, traduit par Carsten Miesegaes, Brème, 1823); id., de Situ Daniae et reliquar. région., éd. Fabric; ibid., ed. Lindenbrog., Lugd. Bat., 139.Ï, et Script, rer. Germ, septentr., Migne, t. C.XLVI; Remberti Vita S. Auscharii, Acta SS., t. I febr., p. 559 et seq.; Acta SS. O.S. B., IV, 401; Pertz, M., t. II (en allemand par Carsten Miesegaes, Brème, 1826; par Drewes, Paderb., 1864); Saxo Grammaticus, Hist. Dania?, ed. Klotz, Lips., 1771, in-4''. — Edda rythniica, seu antiquior Saemundina dicta, ed. Thorlacius, Hamb., 1787 et seq., t. IV.; recens. Raskii cur.; Afzelius, Holm., 1818; traductions de plusieurs poésies par Hagen (Bresl.,181 4), Grimm (Berlin, 1815), Legis (Leipzig, 1829 et suiv., 3 vol.).
Cette mythologie en chants sacrés fut recueillie en 1100, sous une ancienne forme poétique, par le prêtre chrétien Saemond Frode, ou Sigfusson (mort vers 1133), et mise partiellement en prose par l'historien islandais Snorre Sturleson (ci-dessous, § 237), et par d'autres, jusqu'au quatorzième siècle. Snorna-Edda assamt Scaldu af Rask., Stockholm, 1818, traduit par F. Rùhs, Berlin, 1812. I/Edda ancienne et l'Edda nouvelle, avec les récits mythologiques de la Scalda, ont été traduites et commentées par Simrock (Stuttgard, 1855); développements et commentaires, par. KrafTt, K.-G. german. Vœlker, !, i, p. 118 et suiv. Le poème « Muspilli » (§ 101), éd. Schmeller, dans Büchners Beitrœgen, Munich, 1832, I, p. 2; N. Stapehorst, Hamburgische K.-G., jusqu'en 1421, Hamb., 1724,2 part.; Erich Pantopidan, Annal, eccles. Daniae diplom. (jusqu'en 1700), Hafn., 1741 et seq., 4 part.; Munter, K.-G. v. Daenem. und Norwegen, Leipzig, 1823, I, p. 1 et suiv.; Stuhr, Glauben, Wissen und Dichten der alten Scandinavier, Copenhague, 1825; Legis, Alkuna nord, und nordslaw. Mythologie, Leipzig, 1831; Hofmeister, Nord. Mythologie, Hanovre, 1832 (Petersen et Thomson); Leitfaden zur nordischen Alterthumskunde, trad. par Paulson. Copenhague, 1837; Dahlmann, Gesch. v. Dänemark, Hamb., 1840 et suiv., 3 vol.; Conrad Maurer, die Bekehrung des norwegischen Stammes zum Christenthum, Munich, 1835 et suiv., 2 vol.; Münch, die nordgerman. Vœlker, trad. du danois, Lübeck, 1858; Karup, Gesch. der kath. Kirche in Dsenemark, trad. du danois, Muns-
4 ort HïSTOinR DE l'ÉGLISK.
ter, 1863; H. Hildebi'and, das heidnische Zeitalter in Schweden, traduit sur la seconde édition originale suédoise par J. Mestorf, Hanib., d873; }{. Keyser, den norske Kirkes Historie ander Katholicismen, Christiania, I8Ö0, 2 vol.; L.-N. lielveg, den Oanske Kirkes Historie lil Reformationen, Copenhague, 1862, 2 vol.; A.-D. Jœrgensen, den nordi^ke Kirkes Grundloggelse og forste l'dvikling, ibid., i874-i878 (jusqu'en iiU).
Premiers missionnaires chez les Danois.
226. Déjà Charlemagne avait songé à faire de Hambourg la métropole drs Danois et des Slaves, et l'avait confiée au prêtre Heridak. mais sans l'incorporera aucun des évèchés fondés par lui dans le nord de l'Allemagne. La multiplicité de ses travaux l'obligèrent de laisser l'exécution de ce plan à son fds, Louis le Pieux, qui négligea de l'accomplir dans les premiers temps de son règne. Après de stériles essais tentés dans le Jutland et le Schleswig par Wilfried d'York et Willibrord, Willehad, premier évêque de Brème, prêcha chez les Dithmarses, où son compagnon Atreban fut martyrisé (782).
Ludger, évêque de Munster, avait fondé une communauté de chrétiens dans l'île d'Heligoland. Après la soumission défmitive des Saxons, les relations des Danois avec les Francs devinrent plus fréquentes, et Louis le Pieux eut de nombreuses occasions de s'occuper de leur conversion. En 822, Ebbon, archevêque de Reims, s'offrit à remplir le double poste d'ambassadeur impérial et de missionnaire dans le Danemark ; il se fit autoriser par le pape Pascal 1", et partit pour le Schleswig avec le moine llalitgaire. 11 y prêcha et baptisa sans difficulté, car il avait la faveur du roi Harald, qui recherchait la protection de l'empereur. Le centre de sa mission fut Welna ou Wellano (Munsterdorf, près d'Itzehoe), dont l'empereur lui fit présent pour les besoins de la mission. Mais, en 826, le roi Harald fut de nouveau chassé du pays, et se rendit à Ingelheim, auprès de l'empereur, pour implorer son secours. Ebbon abandonna aussi le théâtre de ses travaux, découragé par l'insignifiance des résultats, et retourna dans son diocèse. Harald se fit baptiser avec sa suite dans la résidence impériale, et reçut la promesse qu'il serait secouru, s'il recouvrait son autorité et travaillait sérieusement à la conversion de son peuple. Un jeune moine du monastère de la nouvelle Corbie, fondé par l'abbé
Adalhard en 822 (non loin de llœxter, sur le Weser), nommé Ansgar ou Ansehaire (né en 801), professeur à l'ancienne Corbie, se montra disposé, après une vision, à continuer une œuvre dont les autres s'efTray aient. Autbert, proviseur du couvent, se joignit à lui. L'empereur leur fournit des tentes, des vases sacrés et autres objets nécessaires, et ils partirent en 827.
Ansehaire en Danemark et en Suède.
227. Ils travaillèrent d'abord, dans le Schleswig, et fondèrent à Iladdebye, au sud de la Schlei, une école pour les enfants qu'ils rachetaient des païens et se proposaient de former pour la mission. Mais, cette fois encore, une nouvelle expulsion du roi Harald (828) et la mort d'Autbert (829) vinrent arrêter le cours de leurs succès. Ansehaire fut alors envoyé comme délégué de l'empereur Louis en Suède, dont le roi promettait de ne faire aucun obstacle à la propagation de la foi catholique. Des marchands chrétiens et des prisonniers avaient déjà jeté dans ce pays les premières semences du christianisme. Autbert fut remplacé par le moine Withmar, et Gislemar alla en Danemark. L'ambassade de Louis fut dévalisée par des pirates,, et Ansehaire perdit jusqu'à ses Uvres. Cependant il ne se déconcerta point, et arriva par un grand détour à Birka (île de Biorka, sur le lac Mœlar). Le roi, qui y faisait sa résidence, lui permit de prêcher en public ; plusieurs seigneurs favorisèrent également la mission. Hérigar, conseiller et ami du roi, se fit baptiser, et construisit sur son domaine la première église chrétienne de la Suède.
Ansehaire et Withmar y travaillèrent pendant un an et demi, puis en 831 retournèrent, avec une lettre du roi de Suède, auprès de l'empereur, qui fit célébrer une fête d'actions de grâces, et fonda alors l'archevêché de Hambourg, d'après le plan de son père. Ansehaire fut consacré archevêque, avec l'approbation du pape Grégoire IV. L'empereur lui accorda, pour lui et ses successeurs, Tabbaye de Turholt (ou Thourout), entre Bruges et Ypres, en Flandre, afin qu'elle leur servît de refuge dans les temps de détresse. Grégoire IV nomma Ansehaire et Ebbon ses légats dans les contrées du Nord. Ebbon établit son neveu Gauzbert dans la Suède, et l'ordonna évêqne sous le nom de Simon. Ansehaire consacra désormais ses soins au petit troupeau de m. — HisT. DE l'église. 32
-iy8 HISTOIRE DE l/'ÉGUSE.
chrétiens qu'il avait parmi les Albin giens du Nord et les Danois, accrut le nombre des fidèles, envoya des enfants à l'école de Turholt, construisit à Hambourg une cathédrale et un monastère, établit une bibliothèque : il déploya, en un mot, dans son vaste diocèse une activité infatigable.
Rembert, Vita Ansch. cit.; biographies d'Anschaire, par Krummachei- (Brème, 1828), Heuterdalil (trad. du suédois par Meyerholl', Berlin, 4837), F.-K. Krafft (Narralio de Ansciiario aquilon, gentium apostolo, Hamb., 1840), Daniel (der hl. Ansgar, das Ideal eines Glaubensboten, Theol. Controversen, Halle, 1843), Klippel (Brème, 1844), Wegrahn (Hambourg, 1848), Bœhringer (K.-G., in Biographien, H, i, p. 170 et suiv.), Tappehorn (Münster, 18<:i2), Drewes (Paderb., 1864). Voy. Munter;, Beitr. z. K.-G., Copenh., 1798, p. 2:i4 et suiv.; Fr. Funk, Ludwig d. Fromme, Francf., 1832; Gfroerer, AUg. K.-G., Hl, p. 797 et suiv.; Neander, H, p. 148 et suiv. Description du baptême de Harald, par Ermold. Nigellus (Jac. Langenbeck, Script, rer. Danic, I, p. 399). Nouvelle Corbie : Mabill., Acta SS. 0. S. B., IV, i; Pertz, M. G., H, 576; Karup, loc. cit., p. 1 et suiv.
Persécution en Danemark et en Suède.
228. Malheureusement, Oric ou Éric, roi du Jutland et de Fuhnen, se donnait toutes les peines imaginables pour extirper le christianisme. En 845, une flotte de six cents navires parut tout à coup devant Hambourg, et fit le siège de la ville. Le comte Bernaire était absent, la garnison beaucoup trop faible : la ville fut prise et détruite. Auschaire ne put .sauver que ses reliques, et erra çà et là comme un fugitif. Il trouva un asile auprès d'une pieuse femme de Rameslohe, dans le Holstein.
(îauzbert, qui avait été d'abord favorablement accueilli en Suède, dut aussi, vers le même temps, prendre la fuite pjr suite d'une révolte, dans laquelle .son parent Nithard perdit la vie. Anschaire se trouvait sans aucun secours : car son protecteur impérial, Louis I", était mort; Leuderio, évéque de Brème, lui était hustile, et Charles le Chauve lui avait enlevé le couvent de Turholt, pour le donner à quelque favori. Dans cette extrémité cependant, le grand homme ne perdit point courage. L'évé(]iie do Brème étant mort .sur ces entrefaites, la réunion
de Brème avec Hambourg fut résolue par Louis le Germanique, et, après de nombreuses difficultés, car Brème était sutfragaut de Cologne, accomplie et confirmée par le pape. Quand cette réunion fut décidée à Mayence, en 8-47 et 848, le siège de Cologne était vacant. L'archevêque Gonthaire, nommé en 850, s'opposa pendant de longues années à ce que Brème fût détaché de sa métropole ; ce fut en 857 seulement, à Worms, que Louis le Germanique parvint à le faire consentir. Ce prince envoya à Uome l'évèque Salomun de Constance, et Nicolas I" confirma expressément cette mesure. Plus tard, les archevêques de Cologne essayèrent encore de recouvrer leur juridiction sur Brème et Hambourg.
Conciles allemands au sujet de Hambourg : Héfelé, IV, p. 122 et suiv,, 192 et suiv. Il est vraisemblable que l'archevêque Gonthaire ne donna son consentement formel qu'en 862. Quelques modernes placent la bulle de Nicolas!" en 864 seulement (Mansi, XV, 137; Jalfé, n. 2085); Diimmler, Ostfr. Gesch., I, p. 324, n. 28. La bulle (dans Jatfé, n. 2086) sur Rameslohe est considérée comfne apocryphe. Voy. encore d'Aix, de Eccles. metropolit. Coloniensis in Bremensem olim suffraganeam jure metropolitico primitivo, Bonn, 1792; Binterim, Deutsche Conc, t. m, p. Ö3.
229. Cependant Anschaire redoublait de zèle pour la conversion des Danois, à qui il faisait de fréquentes visites. Grâce à ses présents comme à ses bons offices en qualité d'envoyé de Louis le Germanique, il pénétra si avant dans les bonnes grâces du roi de Danemark, que ce prince l'admit dans ses conseils les plus intimes. 11 lui fut permis de construire une église dans le Schleswig et d'y établir un prêtre; il baptisa une foule de païens, dont plusieurs recouvrèrent la santé en recevant l'eau baptismale. Il invita aussi Gauzbert à retourner en Suède ; mais celui-ci, craignant que sa présence personnelle ne suscitât des troubles, se fit remplacer par son cousin Ërimbert. Ce fut avec ce dernier qu'Anschaire, protégé par une délégation danoise et chaudement recommandé par le roi de Danemark, se rendit de nouveau à Birka (853), uù il retrouva quantité d'anciens amis et non moins d'adversaires. Le roi Ulaf, déjà favorable à ses desseins, demanda l'assentiment de ses seigneurs; ou consulta le sort pour savoir si lu Divinité approuverait la prédica-
DUO HISTOTRE DE l'ÉGLISE.
tion du christianisme. La réponse fut favorable, et la peimission accordée. Le roi donna un terrain pour la construction d'une église, et Anscliaire en acheta un autre pour y bâtir une demeure à Érimbert, qui devait résider dans le pays.
En 854, Anschaire retourna en Danemark, où le roi Éric I" venait de succomber, à la suite d'une révolte fomentée par les païens. Éric II, d'abord favorable au parti des païens, chassa les prêtres catholiques et fit fermer l'église du Schleswig; mais Anschaire parvint, à force de soins et de ferventes prières, à changer les sentiments de ce prince : il lui tit promettre qu'à l'exemple de ses prédécesseurs, il se rendrait digne de la grâce de Jésus-Christ et de l'amitié du seigneur archevêque, et rappellerait les prêtres chassés du Schleswig. Anschaire se rendit alors à la cour, obtint la permission de construire une nouvelle égliâe à Ripen, dans le Jutland, d'exercer librement le culte et d'introduire l'usage des cloches, que les païens détestaient comme de la magie. Depuis son retour, il parvint à diminuer le trafic d'hommes que les comtes eux-mêmes se permettaient parmi les Albingiens du Nord. Aussi sévère à lui-même qu'indulgent aux autres, accoutumé au travail (il faisait des filets) et aux privations, libéral envers tout le monde, fidèle à sa règle monastique, Anschaire érigeait des hôpitaux, rachetait les captifs, envoyait des aumônes jusque dans les régions les plus reculées, veillait à toutes les nécessités des siens, et n'éprouvait qu'un seul chagrin, celui de n'avoir pas été jugé digne de la mort du martyre. Il expira le 3 février 8Gri, dans sa soixante- (juatrième année, après une maladie de quatre mois et trentequatre ans d'apostolat, en prononçant ces paroles : « Seigneur, souvenez-vous de moi selon votre infinie miséricorde, à cause de votre grande bonté. »
Adam. Breni., I, 27 et seq.; Perlz, Vil, 293; Vita Ansch., c. xxiv el seq.; Neander, Denkw., Ill, u, p. d25 el suiv.; Slolberg-Kertz, t. XXVI, p. 344 et suiv. Des ouvrages de saint Anschaire, il reste «Vita S. Wilehadi " et les « Pigmenta » (Prières de saint Anschaire sur les Psaumes, publiées par Lappenberg, Hambourg, 1844). Sun Journal de Missions (Diarium) existait encore au treizième siècle, alors que l'abbé Tymo de Corbie (1261) l'envoya à Rome; il n'a pas été retrouvé.
PRül'AGAlION hl CHRISUA.MaME. 501
Rembert. — Temps d'arrêt dans la mission du Nord.
230. Anschaire fut, au neuvième siècle, ce que Boniface avait été dans le huitième : il a été justement appelé « l'apôtre du Nord ». Son disciple de prédilection et son successeur, Rembert (ou Rirabert), auteur de sa biographie, avait bien raison de dire, en présence de Louis le Germanique et de plusieurs évêques, qu'il le rangeait au nombre des saints, tlu à l'unanimité par le clergé et le peuple, confirmé par le roi Louis et le pape Nicolas I", Rembert (mort en 888) fit revivre dans ses œuvres l'esprit de sou prédécesseur. Remarquable par sa douceur et sa bienfaisance, il allait jusqu'à vendre les vases sacres pour racheter des chrétiens captifs. Aucun efïbrt ne lui coûtait pour convertir le Nord. Il alla deux fois au moins en Suède, où il baptisa un prince de ce pays. Ce fnt lui aussi qui donna le baptême à Éric, du Jutland (870). Malheureusement, on était à la veille d'une période de grandes épreuve.s. Les incursions des Slaves, qui habitaient sur les rives de TElbe et de l'Oder, eu Bohème et en Moravie, et qui s'unirent en 888 avec les païens du Danemark, entraînèrent la ruine de plusieurs églises. Dans une bataille sanglante livrée près de Luuebourg, les Allemands, sous la conduite du duc Brunon de Saxe, perdirent un nombre prodigieux de vaillants guerriers, et aussi les evèques de Minden et d'Hildesheim. Les vainqueurs se dirigèrent vers la Frise, pour y continuer leurs dévastations. Dans le même temps, les Magyares, sortant de la Pannonie, désolèrent l'Allemagne et lui imposèrent un tribut, sous le règne de Louis l'Enfant (899-911). 11 y avait encore assurément des hommes de courage, notamment à Corbie, qui continuaient d'aller évangéliser les pays Scandinaves; mais, tandis que l'Allemagne était ainsi ravagée et affaiblie, rien de sérieux ne fut entrepris pour cette mission avant que l'ennemi eût été repoussé par Henri I", près de Mersebourg (033), et par Otton I", sur le Lech, près d'Augsbourg (953). 11 semblait même, en présence des dispositions hostiles d'Éric III et de Gorm l'Ancien qne le christianisme fût condamné à périr sans ressource. Gorm, qui depuis 000 régnait en maître absolu sur tout le Danemark, renversa les égUses du Schleswig, d'Aarhuus et de
Ripen, saccagea Hambourg, et fit mourir plusieurs prêtres dans les tourments.
Vita s. Remberti, Mabill., Acta SS. 0. S. B., sfpc. V, p. II, p. 481; Langenbeck, Script, rer. Dan., II, p. 12;j ; Pertz, Script., t. II; Luitpr. Antap., Pertz, III, 314; Dœllinger, Lehrb., 1, p. 323; Karup, p. 22-26; Ritter, I, p. 394 et suiv.; G. Dehio, Gesch. des Erzbisth. Hamburg-Bremen, Berlin, 1877, 2 vol.
Les archevêques Unni et Adaldag. — Les évêchés danois. — Vicissitudes diverses des chrétiens.
231. Henri l'Oiseleur força le cruel (iorm à lui céder une portion considérable de territoire jusqu'au delà de l'Eider (Jutland méridional), qu'il rattacha au royaume d'Allemagne comme marche du Schleswig. Il y mit une colonie de Saxons chrétiens, et imposa pour condition que le christianisme serait Hbrement prêché dans tout le Danemark. L'archevêque Unni de Hambourg baptisa le roi Frode, prêcha dans les îles du Danemark, et releva plusieurs églises. Sous le règne de quarante ans de Harald Blaatand (Dent-Bleue), issu par sa mère Thyra du prince Harald, autrefois baptisé, et mieux disposé envers les chrétiens, le nombre des fidMes se multiplia, surtout dans le Jutland. Adaldag, archevêque de Hambourg, ordonna plusieurs évêques pour le Danemark, et même pour les évêchés du Schleswig, de Ripen et d'Aarhuus. L'évêquede Ripen, Léofdag, fut, il est vrai, massacré par les païens ; cependant le christianisme ne laissait pas d'y être florissant. Après une défaite que lui infligea l'empereur Otton I", le roi Harald (062 ou 965) se fit donner le baptême, de même qu'à sa femme Gunnild et à son fils Suend (Suénon, ou Otton, ainsi nommé de son parrain impérial), et travailla désormais à répandre le christianisme dans son pays. Les païens se révoltèrent; Suénon, apostat de la foi, se mit à leur tête, renversa son père du trône, et chassa les prêtres chrétiens (vers 983). Le rebelle fut abattu à son tour par Éric, roi de Suède, et obligé de fuir. Éric cependant ne laissa pas de persécuter les chrétiens, entre autres Poppon, prêtre de la Frise, nommé évêque d'Aarhuus, qui se signalait par l'ardeur de son zèle. Éric finit lui-même par devenir chrétien. Suénon,
PROPAGATION DU CHRIS IlAxMSME. 503
fils d'Ilarald détrôné et massacré par Palnatoke, ne recouvra le Danemark qu'après la mort d'Éric (vers 096).
On raconte de Poppon, évèque d'Aarhuus, que, sur la demande des païens et pour confirmer la foi, il marcha publiquement en tenant à la main du fer ardent, et se revêtit d'une chemise enflammée, frottée de cire, sans en ressentir aucun dommage ; cette ordahe fut très favorable au christianisme. Les renseignements relatifs au lieu, au temps et aux personnes varient dans Wittekind de Corbie (Annal., 1. III, ap. Meibom., Script, rer. Germ., I, 660), Thietmar de Merseb. (Chron., I. II) et Adam de Brème (II, ou; éd. Lindenb., c. lxxvu, p. 56); mais il I st certain que cette légende repose sur un fait : le nom de Poppon 'lait très célèbre dans le Danemark, et surtout dans le Schleswig. Paniopidan., Annal, ecd. Dan., p. 1Ö8. Voy. Neander, II, p. 157, n. 1, ■2; Gfrœrer, III, p. 1291 et suiv.
Triomphe de l'Église dans le Danemark.
232. Suénon, qui dans le principe continuait d'être défavorable aux chrétiens, s'empara de l'Angleterre, et les relations du Danemark avec ce pays aidèrent puissamment au progrès du christianisme. Vaincu par Otton III, Suénon accorda enfin le libre exercice du culte chrétien, et lui lut même si favorable dans les derniers temps de sa vie, qu'il le recommanda en mourant (1014) à son fils Canut (Kanut). Dans les îles, le paganisme dominait encore. Cependant il y avait déjà un évèché à Odensée, dans l'île de Fionie, et un autre à Roskild, près du bosquet sacré de Lethra. Canut le Grand ou le Puissant, maître du Dane-' mark et de l'Angleterre, créa des couvents et des églises, fit eu 1026 le voyage de Rome, où il établit un hospice pour les Danois, amena plusieurs prêtres anglais dans le pays, et, de concert avec sa femme Emma, s'appliqua de toutes ses forces à faire fleurir la rehgion. A sa mort (1035), la majorité des Danois étaient chrétiens, du moins en apparence.
Ouaut aux Frisons, sur la côte du Schleswig, ils demeurèrent païens jusqu'au douzième siècle. Dans le Jutland du Nord et dans le Schonen, l'idolâtrie fut également lente à disparaître. Sous les successeurs de Cauut, les progrès furent peu sensibles, malgré le dévouement des archevêques de Hambourg, surtout d'Adalbert (1043-1072), qui envoya une lettre pastorale à tous
o04 HISTOIRE i>E l'Église.
les évêques et à tous les prêtres danois. Siiénon Estrithson (1047- 1076) augmenta de trois le nounbre des évêchés (Lund, Baerglum et Viborg), et fut appuyé par l'évêque Guillaume de Roskild. Harald Hein (1076-1080), son fils, était pieux, mais sans énergie. Sou frère et successeur, Canut, le Saint, ne fit qu'accroître l'irritation des masses, déjà surexcitées par la rigueur avec laquelle il exigeait le payement des dîmes et des amendes pécuniaires; il fut assassiné le 10 juillet 1086, et honoré plus tard comme martyr. Le roi Éric fit en 1098 le pèlerinage de Rome, et exprima le désir qu'un nouvel archevêché fût institué dans le Nord : le légat envoyé par Pascal H en 1 104 choisit à cette lin l'évêché de Lund.
Lettre de Suénon à son peuple, dans Wilkins, Conc. Angl., I, 298; CypCiTius, Annal, episc. Slesvic, p. 87; Miïuter, I, supplém. V. Lettre pastorale d'Adalbert : Adam. Brem., III, xii; Aelnoth. mon.. Script, rer. Dan., III, 325 et seq.; Saxo Gram., bist, cit.; Dahlmann, I, p. 99 et suiv., 195 et suiv.; Karup, p. 28 et suiv., .'19 et suiv.; Episcoporum Ecclesia' Lundensis Séries, coUectore Magno Mathia, editore Thoma Bar- Iholino, Hafn., 1710.
Triomphe de l'Église en Suède.-
233. Il se passa du temps avant que le christianisme fût victorieux en Suède. Après l'expulsion des Finnois, la Suède fut habitée au nord par les Suiones (Suédois), au sud par les Gothones (Goths). Les premiers avaient leur sanctuaire à Sigtuna, sur le lac Mselar, et Upsal était le centre du culte des idoles pour tout le nord do la Scandinavie. Après la mort de saint Anschaire, soixante-dix ans se passèrent avant qu'aucun missionnaire entrât dans le pays, à l'exception d'Adelwart, moine de Corbie, envoyé par l'archevêque Reinbert. L'archevêque Unni, bien accueilli par le roi Inge Olafson, travailla dans le pays vers 935, et mourut à Birka en 936, au moment où il allait repartir. Ses successeurs y envoyèrent également des prêtres. Siegfried y arriva d'Angleterre, et l)aptisa (1000-1008) le roi Olaf III. Il ne réussit que dans la Gothic occidentale, dont le premier siège épiscopal fut Scara et le premier évêque l'anglais Thurgot, consacré par l'archevêque Unwan. Linkœping fut plus tard érigé aussi en diocèse.
Dans les autres parties du pays, le paganisme continua de
PROPAGATION TW CHRISTIANISME. ?)0r)
prédominer, et plusionrs prêtres anglais y subirent la mort du martyre. En 10(>3, le roi Stenkil déclara qu'il était impossible de renverser le temple des idoles d'Upsal. Son fils Inge, qui prescrivit à tout son peuple de recevoir le baptême (1075), fut expulsé, et son beau-frère Suénon, un païen, lui succéda sur le trône. Inge, soutenu par les Goths chrétiens, rentra victorieux au bout de trois ans, et renversa les temples des idoles. Cependant le paganisme était encore puissant. Des moines français, envoyés par saint Bernard, fondèrent les premiers couvents sous le roi Swerker (1133-1155). L'église épiscopale d'Upsal futétablie sous le roi Éric IX, dit le Saint (1155-1 160), et eut pour premier évêque Henri, apôtre des Finnois. Elle fut érigée en métropole par Alexandre III (1 1G3), avec les évêchés de Scara, Linkœping, Strengnaes, Westeraes, et plus tard Wexiœ et Abo.
Adam. Breni., II, xli et seq.; Claud. Oernhjalm, Hist. Suecorum Go- Ihorumque Eccles., libri IV, Stockholm., 1689, in-i"; Rühs, K.-G. von Schweden, Halle, 1803, 3 part.; Gejer, Gesch. Schwedens, t. I, Hamb.. 1832; Reiiterdahl, Gesch. der schwed, Kirche, Berhn. 1837, t. I; Neander, 11, p. 158 et suiv.; Doellinger, I, p. 326 et suiv. Érection de la mé- Iropole d'Upsal : Alex. III, ep. cclx, cclxi (Migne, Patr. lat., t. CG, p. 301, 303 et seq.). Sur les métropoles du Nord, voy. Thomassin, 1. 1, c. XLv, n. 9; c. lix, u. 4, lin.
Conversion de la Norwège.
234. La Norwège fut convertie avant la Suède, bien qu'elle eût reçu plus tard des missiounaires. Le roi Harald Haarfager (872-885) avait réuni ce pays en un seul royaume; et la religion cbrétienne, avec laquelle le peuple s'était familiarisé dans ses expéditions guerrières, y fut également introduite par les rois. Ilaquin le Bon, fils d'IIarald, élevé en Angleterre dans les principes du christianisme, s'appliqua avec des prêtres anglais à convertir son pays. Mais la résistance qu'il trouva dans son peuple, le fît tomber dans l'indifférence religieuse : il s'assujettit aux coutumes païennes, fit un mélange du paganisme avec le chrisnisme, et, mortellement blessé dans une attaque, mourut en regrettant amèrement d'avoir apostasie la foi. Son successeur, Harald Grafeid, voulut, tout en menant une vie païenne, introduire le christianisme par la violence: il provoqua une insurrec-
oOö HISTOIRE DR l'ÉGUSE.
tion, qui l'obligea, de fuir en Danemark. Le roi de ce pays, Harald Blaatand, le fit assassiner, et s'empara de la Norwège. Le gouverneur établi par Harald, Ilaquin, essaya de se rendre indépendant, et persécuta les chrétiens. Il fut, il est vrai, baptisé à la cour d'Otton III ; mais il n'en demeura pas moins païen, et s'efforça, une fois rentré chez lui, d'apaiser les dieux en leur offrant des sacrifices et en interdisant la religion chrétienne. 11 mourut en 995, dans un combat contre Olaf Trygvason, petitfils d'Harald Haarfager. Olaf, célèbre aventurier, qui avait erré en Grèce, en Russie, sur les cotes de l'Allemagne et de l'Angleterre, avait appris à connaître et à estimer le christianisme; il avait reçu d'un prêtre allemand, Thaiigbrand, un grand bouclier surmonté d'une croix de Jésus-Christ en or. Convaincu que c'était ù Jésus-Christ qu'il devait d'avoir été sauver de tant de périls, il s'était converti en Angleterre, et avait résolu de convertir aussi son peuple. Son zèle était loyal; mais, au lieu de n'employer que l'instruction, la persuasion et les présents, il voulut user de la force brutale. Il parcourait les provinces avec des soldats, il brisait les idoles et les traitait de vains simulacres. Son adresse et sa présence d'esprit prévinrent une multitude de conjurations. Mais los nombreux ennemis que ce roi courageux avait dans le pays, les Danois et les Suèdes, ne lui laissèrent point de repos. Il perdit la vie dans une bataille navale, près de l'île de Svœld (0 septembre 1000). Après une résistance héroïque, et quand la plupart de ses soldats eurent succombé, il se précipita dans le mer pour échapper aux mains de ses ennemis. Sa mort héroïque lui concilia l'estime d'un grand nombre de ses adversaires.
Olaf le Gros ou le Saint.
235 , La Norwège vécut quelque temps sous les rois de Suède et de Danemark, gouvernée par des vice-rois, qui ne furent ni les adversaires ni les soutiens de l'Évangile; puis Olaf le Gros ou le Saint (1019-1033), qui descendait aussi d'Harald Beaux-Cheveux, se mit en possession du royaume de ses pères. Il prit pour modèle son parrain Olaf Trygvason, montra de la vaillance et de la grandeur d'âme, mais trop d'empressement pour sa foi. Aidé par des prêtres allemands et anglais, il rétablit les affaires religieuses dans son pays, érigea
PROPAGATION DU CHRISTIAMSMr. o07
à Nidaras (Droniheim) l'église de Saint-Clément, qui fut plus tard considérée comme le plus beau monument architectural du Nord, fit jurer partout l'observation d'un « droit des chrétiens », composé par son évèquc Grimkel, et ne négligea rien'pour extirper le paganisme. La faction païenne déchaîna contre lui toute sa fureur, et fit alliance avec les Danois. Il dut prendre la fuite, et succomba enfin dans une bataille navale (29 juillet 1030). On allait souvent visiter à Nidaras son tombeau glorifié par des miracles; son corps fut retrouvé intact et animé de vives couleurs. Le christianisme fit encore de nouveaux progrès, d'autant plus que le vainqueur d'Olaf, Canut, était lui-même attaché à la foi chrétienne. Jusque-là il n'y avait eu dans le pays que quelques évêques isolés et sans diocèses distincts ; tous étaient subordonnés à l'archevêque de Hambourg, dont le diocèse ressemblait aux patriarcats d'Orient. On vit s'établir dès lors les évêchés de Bergen, Hammer, Stavanger et Drontheim. Ce dernier fut érigé en métropole en 1148, et les autres lui furent assignés comme suffragants.
Munter, K.-G. v. Dœnem. u. Norwegen, I, p. 431 et suiv.; Dahlmann, II, p. 91 et suiv., 122 et suiv.; Neander, II, p. 139-161; Dœllinger, 1, p. 32Ö et suiv.; Ritter, I, p. 396 et suiv.; Snorre Sturlesous Heimskringla, éd. Schœnnig, Copenh., 1773 et suiv,, 3 part.,trad. par Mohnike, Stralsund, 183d.
La Normandie. — Les Normands en Angleterre, en Irlande et en Italie.
236. Les Normands, qui s'étaient étabhs dans des pays chrétiens, se montrèrent beaucoup plus accessibles à la doctrine de Jésus-Christ. Leur chef, le puissant Rollon, l'effroi de la France depuis 870, prit en 912 l'engagement de se faire chrétien, et reçut en fief le nord-ouest de la France, depuis l'Epte jusqu'à la mer (de là son nom de Normandie). Une grande partie des Normands se firent baptiser avec lui. Rollon, qui s'appela désormais Robert, porta pendant sept jours la robe baptismale, et marqua chacun de ces jours par de riches présents aux éghses; il fit relever celles qui avaient été détruites, en fonda de nouvelles, et construisit plusieurs couvents. La population s'augmenta à la fois de Français et de nouvelles recrues arri-
oOS HISTOIRR PK f/ÉGLISE.
vées de Scandinavie. Elles étaient obligées ou de se faire baptiser ou d'aller se fixer ailleurs, ainsi qu'il arriva aux Danois, qui étaient accourus au secours du duc Richard I" : il les fit passer en Espagne. Le duc Robert éleva ce pays, naguère si ravagé, à un haut degré de prospérité, et acquit la renommée d'un prince sage et énergique. Ceux d'entre les Normands qui fondèrent le royaume de Dublin, embrassèrent le christianisme vers 948, et les Danois étabUs en Angleterre furent également introduits dans l'ÉgHse par Canut le Grand (1014-1035).
Les Normands continuaient d'entreprendre de grands voyages, même en Palestine, et prinripalcment en ftalie. Plusieurs s'offraient à servir dans des armées étrangères; et, après qu'ils eurent prêté secours à la ville de Salorne contre les Sarrasins (1016), un grand nombre se fixèrent dans la basse Italie, principalement sur le mont Gargano. Le comte Rainoulf exerçait à Aversa une grande autorité. Des chevaliers normands enlevèrent l'Apulie aux Grecs, restreignirent la domination de ces derniers à quatre villes, et se créèrent de petites principautés, qui eurent pour centre la forteresse de Melfi. Quoique chrétiens pour la plupart, ils ne laissaient pas. d'être pillards et cruels, dès qu'ils ne se heurtaient pas à la puissance de l'Église, seule capable de leur imposer. Même comme vassaux du Saint-Siège, ils étaient loin d'être toujours commodes.
OUVRAGES A CÜNSÜLTKR SUU LE N° 236.
Order. Vital., H. E., III, ii etscq. (Migne, t. CLXXXVlll, p. 231 et seq., 2.'il et seq.); Dœllin<,'er, t. I, p. 328 et suiv.; Cantù , Allg. Weltgcsch., 2^ édit., remaniée par C. Will, t. VI, Abth., 1, SchafFliouse, 1863, p. 103- 105; M. Riidinger, Ueber die Normannen und ihre Slaalengründungen (Sybel, Hisl. Zeitschr., 1860, IV, p. 331 et suiv.).
L'Islande.
237. L'île sauvage de l'Islande, déjà précédemment visitée par des moines irlandais, fut peuplée, de 8G1 à 87r>, par les Normands. Ils formèrent un petit Etat indépendant, qui fut, jusqu'à la fin du treizième siècle, le principal foyer delà culture dans le Nord. Un prêtre saxon, Frédéric, s'y rendit en 081 avec le pirate Thorvvald, qui avait été baptisé en Saxe; mais, comme il ignorait la langue du pays, sa présence y fut inutile. Engagé dans des querelles sanglantes, il dut fuir avec Thorwald. Olaf
PROPAGATION ÜL CHRISTIANISME. oUy
rrygvason y envoya dès lurs des missionnaires, l'Islandais Stet'ner et le Saxon Thangbrand. Leurs succès ne furent pas brillants; cependant la fréquence des relations avec la Norwège augmentait de plus en plus le nombre des chrétiens. Une séparation eut Heu (1000) entre les chrétiens et les païens, et une violente insiuTection éclata. Un des principaux cheis du peuple, le prêtre païen Thorgeir, calma par la modération de son langage les esprits échauffés, et fit rendre au peuple un décret qui ordonnait à tous les Islandais de se faire baptiser, de recevoir la doctrine chrétienne, de détruire les temples et les images des faux dieux ; on ne devait plus tolérer que les sacrifices secrets (jlTerts aux idoles, l'exposition des enfants et l'usage de la viande de cheval.
Ces derniers restes du paganisme ne disparurent que par degrés. En 1016, quand une ambassade d'Olaf le Saint y pénétra, on lui fit entendre qu'il était impossible de les abolir. L'Islande n'avait point encore d'évêque distinct; elle était seulement visitée de temps à autre par des Anglais, des Irlandais et des Saxons. Pour remédier à cet inconvénient, l'Islandais Isleif, élevé à Ilereford, se rendi- à Rome, et le pape chargea l'archevêque Adalbert de Brème de l'ordonner évêque pour l'Islande (1056). isleif fixa (1057) sa résidence dans la capitale Skalholt, et mourut en 1080 en odeur de sainteté. Les bénédictins et les chanoines de Saint-Augustin ne tardèrent pas à y fonder des couvents. A partir du douzième siècle, pendant lequel un second évèché fut érigé à Ilorlum, l'Islande fut en grande prospérité et compta même des écrivains, notamment Snorre Sturleson, fonctionnaire de l'État (mort en 1241), qui fut le père de l'histoire du Nord.
Les îles Fœroë, les Orcades et les îles Shteland. — Le Groenland.
238. Les îles Fœroë, Orcades et Shethland furent amenées au christianisme par Olaf Trygvason. En 977, ce prince convertit le chef des îles Fœroë, Sigmond Brasterson, le renvoya comme son jarl (comte), accompagné d'un prêtre, et le chargea de baptiser les Normands qui résidaient dans son île. Dans la suite, les Fœréens obtinrent un évêque du nom de Matthias (mort en H57), qui dépendait de l'archevêque de Drontheim.
o\() HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
Olaf contraignit également les habitants des Orcades et des îles Shetland, pendant son passage d'Angleterre en Norwège (999). d'embrasser le christianisme. Sa mission fut continuée chez eux par des Écossais, et ils eurent aussi des évêques à partir de 4136. La côte du Groenland, aperçue pour la première fois en 877 par le navigateur norwégien Gumbjgern, fut réellement découverte en 982 par l'Islandais Éric le Rouge. Le christianisme y fut propagé par des colons islandais et normands; le fds d'Éric, Leif, se fit baptiser à l'instigation d'Olaf Trygvason (999). Olaf le Saint (mort en 1030) fit encore davantage; et, en 1055, l'archevêque Adalbert y envoyait pour premier évêque Albert, qui fixa sa résidence à Gardar. De là le christianisme pénétra jusque dans le Maryland, le Vinland et autres contrées de KAmérique. La Norwège envoya successivement dix-sept évoques dans le Groenland. Mais à partir de 1410, les nouvelles cessent complètement. Après les ravages exercés au quatorzième siècle par une peste cruelle (la peste noire), et quand les amas de glace eurent coupé les relations avec la Norwège, la population diminua, et toutes les institutions chrétiennes s'évanouirent.
Thormodi Torfaei Hist. Non\'eg., II, c. ii et seq.; Finni Johannei Hist. eccl. Island., Hafn., 1772 et seq., 4 tom. in-fol.; Scripta hist. Island, de reb. gest. velt. Boréal., Op. S. Egilosonii, 12 vol., Hafn., 1828-1846; Munter, 1, p. 519 et suiv.; Dahlniann, II, p. 106 et suiv.; Neander, II, p. 163 et suiv., 166 et suiv.; Gfrœrer, P. Gregor VII, t. II, p. 529 et suiv.; L.-Clir. Müller, Beitr, z. K.-G. v. Island, trad. du danois (Niedner, Zeitschr. f. hist. Th., ISbO, 111, p. 378-389); DœUinger, I, p. 328; Tappehorn, p. 273 et suiv.; Toriœi, Groenlandia antiqua, Hafn., 1706; Henry Courcy, l'Église aux États-Unis (Ami de la religion, 3 juin 1851); Mœhier-Gams, II, p. 102, 103.
Conversion des peuples slaves.
239. A l'Orient de l'Europe, depuis l'Elbe et la Saale jusqu'au Don et à l'Oural, et depuis la mer Baltique jusqu'à la mer Adriatique, habitaient les peuples qui composaient la grande nation des Slaves, dénomination qui depuis le septième siècle servit à désigner toute une race. L'ancienne histoire de cette race si bien douée, remarquable par sa puissante structure et sa belle conformation, par son adresse, sa tempérance et son hospitalité.
PROHAGATION DU CJiRISTlAMSME. 311
est enveloppée d'une obscurité profonde. Au sixième siècle, il y avait des Slaves dans la Russie du Sud ; au septième siècle, dans rillyrie, l'istrie et le Frioul, la Croatie et la Carinthie, et le christianisme avait déjà fait des progrès parmi eux. Ils pénétrèrent dans la Grèce à deux reprises (550 et 746), et s'avancèrent jusque dans le Péloponèse. Ils se divisaient en une foule de peuplades, qui trahissaient leur étroite parenté par leurs mœurs, leur langue et leur religion. Mélancoliques dans leurs chants élégiaques, on remarque chez eux, notamment dans leurs fêtes, tantôt une joie dissolue, tantôt une obéissance aveugle, tantôt une audace guerrière poussée jusqu'à la bravade. Ils se plient aisément aux institutions étrangères, tout en révélant un sentiment national très développé. Il est probable que dans le principe ils n'avaient que la religion naturelle; il s'y mêla plus tard, dans une large proportion, des éléments étrangers, surtout des emprunts à la mythologie romaine.
Déjà précédemment on découvrait parmi eux, à côté d'un monothéisme vague, l'empreinte du dualisme : ils honoraient des divinités blanches et noires*, bonnes et mauvaises (Bielobog et Czernobog), représentées par des figures de toute espèce. Ils exerçaient la magie au service des divinités noires. Toute la nature, selon eux, était remplie de dieux. Les Russes et les Moraves honoraient surtout le dieu du tonnerre, Pérun; le dieu de l'hospitalité ou de la guerre, Radegaste, principalement à Rhétra. Dans le temple d'Arcone, dans l'île de Rügen, s'élevait la gigantesque statue à quatre têtes de Swantevit ; à Stettin et à Julin, la statue à trois têtes de Triglav. Ils rendaient aussi de fréquents honneurs à Schivva, déesse de la vie, et à Lado, déesse de la beauté. Les prêtres, respectés comme des princes, rendaient la justice tous les mois. Le grand prêtre d'Arcone régnait au loin sur un peuple nombreux. Les sacrifices humains étaient fréquents. La femme, simple servante de l'homme, était souvent obligée de se faire brûler avec son cadavre. Les mères pouvaient tuer leurs fdles nouvellement nées.
On fait dériver le nom de « Slaw » : 1° de « slawa », gloire- 2" de « slowecz », homme, guerrier; 3° de « sedlo », siège ; 4° de « slowo » parole. Les non-Slaves s'appelaient en polonais « nimiec jy, sourds. Cependant « nimiec » (en grec moderne N£iAtTî;o(, cf. Const. Porpli. de
ül2 HISTOIRE DE L*ÉGLISE.
Cei\ aul. byz., II, xlviii, p. 1273) estsiuiüut an nom appliqué aux Allemands. Dudik, Mœhrens allg. Gesch., I, p. 80; Miklosich, Vergleichende Grammatik der slavischen Spracl>en; Vienne, 1852, I. — Joh. Lasicki, de Dus Samogitar., Basil., 1615, et de Russorum, Moscovitar., etc. religione, Spirse, 1582; Frencel, de Dus Suraborum et aliorum Slavorum (Hotïmann, Script, rer. Lusat., t. II); Naruszewicz, Historyanarodie polskiego, jusqu'en 1386, nouv. éd., Lips., 1836; Narbut, Dzieje starozijtne (sur laLithuanie), Wilna, 4 tom.; Safarik, Starozitnosti slovanské, Prag., 4837; le même, Gesch. der slav. Sprache u. Liter., Ofen, 1826, et: Ueber die Abkunft der Slaven, Ofen, 1828; Slavische Alterthümer, Leipzig, 1844, 1 etil; Hanusch, die Wissenschaft des slav. Mythus, Lemb., 1842; Heirter, der Weltkampf der Deutschen u. Slaven, Hamb., 1847; Mone, Gesch. des Heidenthums im ncerdl. Europa, I, p. 111 et suiv.; Retlberg, K.-G. Deutschi., 11, p. 545 et suiv.; Dœllinger, Lehrb., I, p. 329 et suiv.
,Les Moraves et leurs premiers missionnaires.
240. La conversion des Slaves encore païens fut entreprise de deux côtés, par les Grecs et par les Latins. Mais ici encore les divergences religieuses, les rivalités politiques des deux empires chrétiens éclatèrent de bonne heure. La tribu des Moraves (ainsi nommée du fleuve Morava), émigrée dans le pays des anciens (Ruades (depuis 534), eut de nombreux contacts avec les Francs sous Charlemagne, et plus encore sous son fils Louis : elle avait reconnu la domination franque. En 830, Priwina, s'étant brouillé avec le prince Moimar ou Moimir, alla trouver l'empereur Louis le Pieux, se fit baptiser, et reçut les provinces de la basse Pannonie, où il commença à poser les fondements de la ville de Moosbourg, sur le lac Balaton. Des prêtres y furent envoyés de Salzbourg, et l'on y consacra des églises. Pendant ce temps, le christianisme s'étendait aussi dans le territoire de Moimar.Cependant la résistance de celui-ci contre le joug allemand amena, en 840, une expédition de Louis le Germanique, qui établit duc le neveu de Moimar, Radislaw (ou Kastices). Ce duc, qui aspirait aussi à l'indépendance, s'allia avec les Bulgares en 853; fut attaqué sans succès par Louis en 855, s'unit au prince Carloman contre son père (800), et, désireux de se soustraire à la suprématie politique et religieuse des Allemands, demanda ù l'empereur Michel III (802) de lui envoyer de Byzance des prédicateurs grecs de la foi chrétienne. L'empereur envoya les deux frères Constantin (en religion Cyrille) et Méthode en
Moravie, où le christianisme n'avait été répandu jusque-là que d'une manière grossière et tout extérieure.
Einhard. Ann., an. 822; Ann. Fuld., an. 846 (Pertz, Script., I, 364); Syn. Mog., 852 (Pertz, Leg., 1,414); Translatio S. Clem. (Acta SS. Mart., Il, 19-21); Michr. Legende v. Cyrill u. Method. Nach Hdsclir., éd. de J. Dobrowski, Prague, 1826; Blumberger, dans les Wiener Jahrb. f. Lit., 1824, t. X.WI, p. 211 et suiv.; Philaret, Cyrill u. Method., Milau, 1847 et suiv. Anciens ouvrages (dans Gieseler, Lehrb., II, i, p. 351, 4"= éd.; puis dans Ritter, I, p. 402 et suiv., n. 6), complétés par les modernes : Wattenbach, Beitr. z. Gesch. der christl. Kirche in Maehren und Bœhmen, Vienne, 1849 et suiv.; Dümmler, Pannon. Legende, dans Archiv, f. cesterr. Gesch. -Quellen, Vienne, 1854, t. XIII, p. 156-163; Dudik, Maehrens allg. Gesch., Vienne, 1860, t. I, p. 94 et suiv., 1 10, 124 et suiv.; Ginzel, Gesch. der beiden Slavenapostel Cyrill und Methodius, Vienne, 1861, p. 32 et suiv. (ibid., les plus anciens documents en appendice); Bily, Gesch. d. hl. Slavenapostel Cyrill und Method., Prague, 1863. Voy. aussi Gfrœrer, Carolinger, I, p. 450 et suiv., et : Byzantin. Geschichten, II, p. 89 et suiv.; mes articles dans Würzb. kath. Wochenschrift, 1857, n. 4 et suiv., et : Pholius, 1, p. 539 et suiv.; II, p. 34 et suiv. Il est tout à fait incroyable que le pape Eugène II (824), sur la demande d'Urolf, évêque de Passau, ait rétabli l'archevêché de Lorch, avec quatre suffragants, dont deux auraient appartenu à la Moravie. Déjà P.-Michel Filz élevait contre la bulle des objections qui ont été considérablement renforcées dans la suite (rapport sur le Museum Francisco-Carolinum, Linz, 1843, p. 74; Wiener Jahrbücher, 1835, t. LXIX et LXX, Anzeigeblatt). Voy. Dümmler, Piligrim v. Passau u. das Erzbisth. Lorch, Leipzig, 1854; Glück (die Bisthümer Norikums in den Sitzungsberichten der k. k. Wiener Akad., t. XVII, p. 60 et suiv.); Dudik, t. II (Vienne, 1863), p. 15, n. 1.
Cyrille et Méthode. — Controverse avec le clergé allemand. — Décision de Jean VIII.
24.1. Les deux frères travaillèrent avec de grands succès parmi les Moraves (863-867), d'autant plus qu'ils prêchaient et célébraient le culte divin en langue slave. Ils inventèrent ou renouvelèrent le vieil alphabet slavon, commencèrent une traduction de la Bible, et devinrent ainsi les fondateurs de la littérature slave. Appelés par le pape Nicolas I", ils se rendirent à Rome. Le successeur de Nicolas, Adrien II, à qui ils remirent les reliques du pape saint Clément I", trouvées à Cherson, les accueillit avec bonté et les ordonna évèques. Constantin (Cyrille) ni. — iiisT. DE l'église. 33
entra dans un couvent de Rome, et y mourut le 14 février 869. Il fut inhumé dans l'église de Saint-Clément, près des reliques qu'il avait apportées. Méthode, nommé par le pape archevêque de Moravie et de Pannonie avec des pouvoirs très étendus, retourna dans son pays de mission. Pendant la guerre qui éclata entre les Moraves et le roi d'Allemagne, et qui eut pour conséquence la chute du duc Radislaw (870), Méthode séjourna de prétérence dans le territoire du prince Rozelou Chozil, où il entra en relation et bientôt en lutte avec des prêtres de Salzbourg. Richbald, nommé vicaire par larchevêque de Salzbourg, fut obligé de prendre la fuite, et alla lui porter les plaintes les plus amères. L'archevêque invoqua l'appui du pape eu même temps que celui de Louis le CJermanique ; il accusa Méthode, dont l'ordination à Rome était ignorée, d'avoir empiété sur le territoire de Salzbourg, introduit l'usage de la langue slave dans la liturgie, et de mépriser la langue de l'Église. Il suspectait aussi l'orthodoxie de ce Grec.
Le pape Jean VIII, consulté aussi par le roi d'Allemagne, maintint d'une part les ordonnances de son prédécesseur relativement au diocèse de Pannonie, d'autant plus que les droits de Salzbourg n'avaient pas été confirmés par le Saint-Siège, et, d'autre part, il désapprouva l'usage de la messe slave comme une innovation funeste à l'unité de l'Eglise. Son légat, l'évêque Paul d'Ancône, défendit auprès de la cour allemande les droits imprescriptibles du Saint-Siège sur toute l'Illyrio et l'inadmissibilité des revendications de Salzbourg. En 874, le roi Louis reconnut également les droits du pape et ceux de Méthode. Ce dernier résida dans le royaume de Moravie, que le neveu de Radislaw, Swatopluk, éleva à un haut degré de puissance. Mais après la conclusion do la paix avec les Allemands, Méthode ne tarda pas à y devenir lui-même suspect, d'autant plus que les prêtres allemands s'aperçurent qu'il continuait de célébrer les offices en langue slave, et qu'à l'exemple de ses compatriotes il récitait le symbole sans le Filioque. Swatopluk, tourmenté d'incertitudes politiques et religieuses, envoya à Home le prêtre Jean de Venise pour demander au pape la solution de ses doutes. Le pape invita Méthode à venir rendre compte de ses actes au Saint-Siège (879).
24'2. Méthode obéit de tout point aux ordres du pape, et au
PROPAGATION DU CHBISTIANISME. 515
mois de juin 880 il s'en retournait pleinement justifié. Comme l'Église romaine n'avait pas encore adopté elle-même le Filioque dans le symbole, et que Méthode, quand il avait été sacré, avait pu réciter le symbole sans ce complément, cette omission ne pouvait lui être imputée à faute. Quant à sa doctrine même, le pape, qui l'examina devant tout son clergé, la trouva parfaitement orthodoxe.
Pour la liturgie slave, qui lui avait été autrefois interdite, — • bien qu'il soit incertain si la lettre du pape lui était parvenue,
— Méthode obtint (concession importante) la faculté de conserver le rite slave dans l'office divin, attendu qu'on ne doit pas seulement glorifier Dieu dans trois langues (trilingues), ainsi que le voulaient les adversaires, mais encore dans toutes les langues du monde, et qu'il n'y a rien là de contraire à la foi. L'évangile seul devait être chanté d'abord en latin, puis en slavon, et ceux qui le voudraient seraient hbres d'assister à la messe latine. Et comme plusieurs seigneurs se rattachaient plus volontiers au rite latin-allemand, et qu'un grand nombre d'Allemands résidaient dans le pays, le pape nomma pour évêque (de Neitra) le prêtre allemand Wiching, qui dut rester soumis au métropolitain Méthode. Jean VIII informa de toutes ces mesures le prince Swatopluk, et renvoya Méthode, après avoir confirmé ses pouvoirs. Le vaste diocèse de Méthode comprenait aussi la Serbie, limitrophe du royaume de Moravie, dont Jean VIII avait déjà précédemment (876) exhorté le prince Montémir à se rattacher au diocèse pannonien de l'archevêque Méthode.
Ouvrages a consulter et remarques critiques sur les n" 241 et 242.
Translatio S. Clem., c. ix et seq.; Dümmler, Pannon. Legende, p. 167 et suiv., 181 et suiv,; Ostfr. Gesch., I, p. 814 et suiv.; Ginzel, p. 46 et suiv.; Dudik, 1, p. 173 et suiv., 181 et suiv.; mou Photius, H, p. 34 et suiv., 616 et suiv. — Joan. VIII, ep. cxciv, cxcv; Commonitor., ap. Boniz., Coll. can., I, xui; Mansi, XVII, 264; Wattenbach, Beitr., p. 48.
— Deusdedit, Coll. can., I, cxcv, p. 131, reproduit ainsi le « Coramo-
nitorium » à Paul : « Nam non solum intra Italiam consuevit,
sicut nonnulla regesta et conscriptiones synodales atque ipsarum quoque ■plurima ecvlesiarum ni his positarum demonstrant monimenta.» El infra : u Porro si de annoi'um numéro quis forte causatur, sciât, quod inter christianos et eos qui unius tidei sunt », etc. (le reste comme dans Walteubach). On lit dans la lettre au roi Louis, c. cxciii, p. 130 : « Multis
uc variis manifestisque prudentia tua poterit indiciis comprehendere, Pannonicam diœcesim ab olim Apostolicse Sedis privilegiis deputatani, si apud excellentiam tuam justitia de illo cum sicut decel invenerit. Hoc enim synodalia gesta indicant, historiœ conscriptae demonstrant. Verum quiaquibusdam hostilium turbationum simultatibus impedientibus illuc ab Apostolica Sede non est diu ex more directus antistes, hoc apud
ignaros venit in dubium. Nemo autem (comme dans Wattenbach,
p. 59) privilégia, quse in firma> pelrœ stabilitatis petra suscepit,
nuUis divinitus nonnisi post centum annos admittunt. Au c. cuv,
p. 130 et suiv., on trouve cette phrase, tirée de la lettre à Carloman : « Itaque reddito ac restituto nobis Pannonensium episcopalu, liceat prœdicto fratri nostro Methodio », etc.; puis cette phrase de la lettre à Montémir : « Quapropter admonemus te, ut progeuitorum tuorum secutus morem, quantum potes, ad Pannonensium reverti studeas diœcesim. Et quia illuc jam (Dec gratias!) a Sede B. Pétri ap. episcopus ordinatus es, ad ipsius pastoralem recurras sollicitudinem. » Cf. ep. Joan. VIIL; Jaffé, n. 2259; Const. Porphyr., Op., III, 154; Diimmler, Pannon. Leg., p. 487 et suiv., n. 6; Gfrœrer, Byz. Gesch., II, p. 99. — Joan. VIll, ep. ccxlvii, cclxvhi; Baron., ann. 880, 881; Boczek, Cod. diplom., p. 42; Vita Clera., éd. Miklosich, Vienne, 1847; mon Photius, II, p. 620 et suiv.
Mort de Méthode. — Expulsion de ses disciples. — Ruine du royaume de Moravie.
243. Cependant Swatopluk devenait de plus en plus hostile à l'archevêque, et le sufi'ragant même de Méthode, Wiching, sous prétexte d'ordres particuliers qu'il avait reçus du pape, ne tarda pas à s'élever contre lui. Méthode s'en plaignit à Rome en termes fort sévères. Le pape essaya de le consoler (mars X81) en l'assurant qu'il n'avait donné à Wiching aucun ordre secret ni public, et il lui promit de punir le coupable quand il retournerait à Rome. 11 paraît que Méthode fut quelque temps sans être inquiété par ses adversaires, et qu'il sut les contenir par l'autorité du pape.
Cependant la discussion continua entre le clergé allemand et le clergé grec; et quand Méthode mourut {6 avril 885), Wiching, qui s'était peut-être servi d'une lettre supposée du pape contre les partisans de l'archevêque, l'emporta définitivement. Ceux des disciples de Méthode qui étaient d'origine grecque et slave, notamment Gorasd, qui aurait été choisi par Méthode pour lui succéder, furent expulsés, et le pays, depuis l'entrevue de Swatopluk avec Charles le Gros (884), retomba
tout entier sous l'influence allemande. Un disciple de Méthode, Clément, fut nommé évoque des Bulgares, qui l'acceptèrent. Wiching demeura en Moravie jusqu'à ce que la guerre eût éclaté entre Swatopluk et le roi Arnulf (892). Il devint chancelier de celui-ci, puis évoque de Passau en 899; mais en 900 déjà il était déposé par l'archevêque de Salzbourg. Après la mort du Swatopluk (894), son royaume déclina de plus en plus par suite du partage entre ses deux fils et des incursions des Hongrois. Il est certain que du côté de Byzance rien ne fut épargné pour répandre aussi dans le clergé de ce pays les principes de la division religieuse qui existait entre l'Orient et l'Occident, bien que Méthode se fût montré toujours fidèle à l'Église romaine.
Joan., ep. cclxviii ad Method., p. 199; Vita Clem,, c. vi et seq.; Diimmler, Ostfr. Gesch., II, p. 196 et suiv.; Dudik, I, p. 228, 243; Wattenbach, p. 25 et suiv. Sur la lettre d'Etienne VI, pubUée par ce dernier (p. 43-47), voy. Photius, II, p. 626-629.
244. Le fils de Swatopluk I", I\Ioimir, qui brûlait de se rendre indépendant de l'Allemagne, sans vouloir se tourner vers Byzance, sollicita du pape Jean IX l'institution d'un nouvel archevêché. Le pape lui envoya l'archevêque Jean et les évoques Benoît et Daniel, qui ordonnèrent des évêques, car le pays en était dépourvu. Les évêques de Bavière réclamèrent contre ce qu'ils appelaient une violation de leurs droits, et se plaignirent hautement auprès du pape (900). Il ne paraît pas qu'ils aient réussi. La destruction du royaume de Moravie par les Hongrois (906-908) anéantit complètement l'œuvre de Méthode et celle des évêques allemands. Le pays ne fut plus qu'un monceau de ruines. La plus grande partie fut soumise aux Hongrois, l'autre annexée à la Bohême, d'où elle fut administrée plus tard sous le rapport religieux. Les Moraves n'eurent plus d'évêques particuliers. L'évèché d'Olmütz, érigé en 1063 seulement, fut occupé par le bénédictin .lean.
Epist. episc. Bavar. ad Joan. IX; Mansi, XVII, 253 et seq. Sur Oitnülz, Dudik, II, p. 297 et suiv.
Le christianisme en Bohême.