‹ Histoire de l'église (volume 3)Chapitre 33 sur 44 · I.A l'APAriK ET l/liMPlRE · texte numérisé non relu

I.A l'APAriK ET l/liMPlRE

gères à la cour impériale, aux princes et aux évoques. Si quelques cardinaux parurent hésiter, les Victorins furent toujours en minorité, bien qu'ils se donnassent pour « la partie la plus raisonnable ». Alexandre avait pour lui cinq cardinauxévèques et vingt autres cardinaux.

Sur l'élection d'Alexandre III, voy. : 1°Vita Alex., auct. Bosone card.; Watterich, II, 377 et seq.; 2» Alex. 111, ep. i, ad archiep. Januens., ib., p. 455 et seq:; Migne, t. CC, p. 70. C'est aussi cette lettre que Boso suit de préférence; 3° epp. card. electorum Alex, ad Imp.; Watterich, p. 464, 493 et seq.; Radev., Il, lui; Theiiier, Disqu. crilica, p. 211 et seq.; 4° autres lettres d'Alexandre, Radev., II, li ; Hartzheim, III, 378; de Rubels, Bist. Ravennat., p. 341 ; Migne, loc. cit., ep.iii et seq., p. 73 et seq.; 5° Gerhoch. Reich., de Investig. Antichr., dans Stülz (Archiv, f. Kunde œsterr. Gesch-Quellen, XX, p. 145, et ed. Scheibelberger, I, c. Lvii etseq.. p. 112 etseq., Lincii, 1875.) Gerhoch mentionne (1, lxxxij, p. IfiO) les Alexandrins et les Victorins, puis le parti des neutres, auquel il se rattacha jusqu'à ce qu'il eût reconnu le bon droit d'Alexandre. Prœf., p. 11 et seq.; 6° Eberhard de Bamberg à Eberhard de Salzbourg (Watterich, p. 454 et seq.); 7° Arnulph de Lisieux aux cardinaux (ib., p. 466 etseq.). Récits des Victorins : Radev., II, l, lu, Lxvi, Lxx; Watterich, H, 460 et seq., 474 etseq.; Victor, ep. ad Rainald., Pertz, Migne, XVII, 773; Conc. Ticin., Leg., II, p. 125. Les Annales de Pœhl (Paliûenses, Migne, XVI, 91) ne méritent aucune créance. Quelques circonstances vraisemblables sont mentionnées dans Radulf. Mediol.; Murât., VI, 1183 ; Watterich, p. 452. Cf. Héfelé, p. 501-509; M. Meyer, die Wahl Alex. III und Victors IV, Gœtting., 1871.

Conciliabule de Pavie.

74. L'empereur Frédéric, tout en alfectaut l'impartialité, était résolu à faire triompher le faux pape Victor, qui lui paraissait propre à entrer dans ses desseins. Les électeurs d'Alexandre lui rappelèrent en vain ses devoirs de protecteur du Saint-Siège, il ne jugea pas à propos de répondre à la lettre du pape, et il eut même Tidée de s'emparer de ses envoyés. 11 défendit aux évoques de l'empire de reconnaître aucun de ces deux prétendants, et il décida qu'un « concile œcuménique » se réunirait à Pavie (octobre 1 159) pour vider le conflit. Mais avant qu'une solution fût intervenue, il la donnait lui-

fi;{i HISTOIRE iiE l'kglisi:.

même, en qualifiant l'antipape Victor d'évêqnede Rome, tandis qu'Alexandre, léyitimenient élu, il ne l'appelait que le cardinal Roland.

Alexandre III ne pouvait pas soumettre son bon droit à une assemblée placée sous l'influence exclusive d'un empereur tyrannique, ni sacrifier l'indépendance de l'Église et les prérogatives du Saint-Siège. Lui et les siens étaient prêts aux dernières extrémités. Quant à l'aiitipape, d'accord avec l'empereur sur cette convocation, il se rendit à Pavie, et l'assemblée s'ouvrit le 3 février 1 160. Seules l'Allemagne et la Lombardie y étaient représentées par cinquante évoques. Les invitations que l'empereur avait faites dans la plupart des autres royaumes chrétiens demeurèrent sans effet. Du côté d'Alexandre, il n'y eut que le cardinal Guillaume, venu sans mission officielle et uniquement pour faire une dernière tentative de conciliation auprès de l'empereur. Il ne fut pas écouté.

L'empereur, dans une allocution aux évêques, invoqua les exemples de ses ancêtres Constantin, Théodose, Justinion, Charlemagne et Otton I", tout en déclarant qu'il s'en référait à la décision des membres de l'assemblée. Les évêques disputèrent longtemps entre eux; la proposition de renvoyer l'affaire à un plus grand synode fut rejetée. Rainald de Dassel et l'empereur lui-même brisèrent la résistance par des promesses et des menaces; on décida enfin que Victor IV serait reconnu pour le pape légitime, Roland et les siens frappés d'anathème. L'assemblée et l'empereur lui-même rendirent hommage au faux pape; on répandit partout en sa faveur de faux récits et des mémoires controuvés, auxquels on joignit les noms de plusieurs évêques qui n'avaient pas assisté à l'assemblée et n'y avaient pas été représentés.

Cependant la plupart des nations chrétiennes demeurèrent dans l'obédience du pape légitime; les cisterciens et les chartreux se prononcèrent ouvertement pour lui, et ne tardèrent pas à éprouver le ressentiment de l'empereur. En Allemagne même, le courageux évêque de Salzbourg, Eberhard, fit à l'empereur et h son schisme la plus vive résistance. Dans la haute Italie, plusieurs évoques se prononcèrent pour Alexandre ; les vexations ([u'ils endurèrent de la part de Frédéric ne firent qu'accroître l'enthousiasme et le zèle pour la cause de l'Eglise

F,A PAPAIIK KT l'l.MPIRH:. (iOo

dans les âmes bien pensantes. Les choses prirent une telle direction, que la controverse religieuse, où la liberté de l'Église était en jeu, se confondit de plus en plus, dans les villes de Lombardie, avec la lutte pour la liberté politique.

OLVRAGES A C0N<1 LTEB SUR LK y" 74.

Radev., 11, i.iii, lv et seq., i.xiv et seq.; Brown, Äppend. ad Fascicul. rer. expetend. et fugieud., Lond., 1690 et seq., 532; Pertz, Leg., II, 117 et seq., 121 et seq.; Sudendorf, Reg., I, 62 et seq.; Mansi, XXI, 1112 et seq., lloß et seq.; Watterich, p. 383 et seq., 453 et seq., 460 et seq., 481 et seq.; Joh, Saresb., ep. lix cit. Travaux des cisterciens en faveur d'Alexandre -.Acta SS., t. V juu., p. 232. Voy. Héfelé, p. 509-323.

Frédéric persécute Alexandre III et ses partisans.

75. Le cardinal Jean d'Anagni , en sa qualité de légat d'Alexandre III, et l'archevêque Obert, fulminèrent dans la principale église de Milan l'excommunication contre Frédéric et son antipape (-27 février H60); Alexandre lui-même en fit autant à Anagni, le jeudi saint (24 mars), contre le margrave Otton, les partisans et les fauteurs du schisme. Malgré toutes les peines qu'il se donna encore pour ramener l'empereur à de meilleurs sentiments, il se vit contraint, comme il demeurait opiniâtre, de l'exclure nominativement du sein de l'Église. Frédéric, non content d'ordonner à tous les ecclésiastiques de son royaume de reconnaître le pape Victor IV sous peine de bannissement et de confiscation de leurs biens, travailla sans relâche à gagner les autres souverains. Mais les rois et les évêques de France et d'Angleterre se prononcèrent à Toulouse (octobre 1160) en faveur d'Alexandre; de même le patriarche de Jérusalem, dans un concile de Nazareth, puis l'Espagne, l'Irlande, la Hongrie et la Norwège. Un concile convoqué par Frédéric en Lombardie, dans l'été de M 61, fut encore moins fréquenté que celui de Pavie. Alexandre rentra dans Rome le 6 juin 1161, après que le parti impérial eut succombé dans l'élection des sénateurs. Alors Frédéric déploya toute sa puissance pour inquiéter les États de l'Église par des émissaires, et Alexandre se vit bientôt sérieusement menacé. Excepté Anagni, Orvieto, Terracine et quelques places fortes, tout fut occupé par

636 HISTOIRE DK l'É(;lise.

ses ennemis. Le pape, après avoir résidé en différents endroits de la campagne, nomma pour son vicaire à Rome le cardinal de Préneste; puis, »'embarquant sur des vaisseaux de Sicile, il se rendit à Gênes, où il arriva le 21 janvier M62 et séjourna deux mois. Lorsque l'empereur (1" mars) eut saccagé Milan et menacé Gênes, Alexandre partit pour la France, et célébra dans le courant de mai un concile à Montpellier.

OUVRAGES A CONSILTER ET nEMARQüKS ClUTIQUES SUU l.K N° 7Ö.

Radulf. Mediol., Mural., Ser., VI, H83; Watterich, il, 503; Boso, ib., p. 386 : « Cum autem B. Alex. P. eumdem Imperatorem benigne ac fréquenter coninionituni a sua perfidia non posset ullalenus revocare, cum episcopis et cardinalibus in Cteua Domini apud Anagniani ipsum tanquam principaleni Ecclesiae Dei pcrsecutorem excommunicationis vinculo solemniter innodavit, et omnes qui ei juramenlo fidelitatis tenebantur adstricti, secunduni antiquam pra-decessorum patruni consuetudincm, ab ipso juramenlo absolvit. atfjue in Octavianum et ejus complices jam dudum prolatam excommunit-ationis sententiain innovavit. » JafTé, p. 681 ; Joh. Saresb., ep. r.cxviii, p. 242, éd. Migne, — Alex., ep. ni, xx, xxx, lxii, xcvn; Migne, t. CC, p. 73, 90, 101, 133. 169 et seq.; Conciles dans Héfelé, V, p. 523-529; Vbyages d'Alexandre, déc. 1 161, avril 1162, Boso, p. 387 et seq.

Frédéric continue de persécuter le pape.

76. En France même, le magnanime pontife ne put échapper aux embûches de cet empereur cruel et vindicatif. Cependant l'alliance préparée entre la France et l'Allemagne avorta par l'arrogance de Frédéric, par la sagesse d'Alexandre et l'intervention énergique du roi d'Angleterre. Frédéric se figurait que tous les autres souverains de la chrétienté étaient tenus de reconnaître pour pape celui qui était désigné par l'empereur romain ; mais, en fait, Octavien ne fut reconnu que là où s'étendait le bras de l'empereur, et, en Allemagne môme, les partisans d'Alexandre augmentaient chaque jour.

Au mois de mai 1103, le pape célébra à Tours un grand concile, auquel assistèrent dix- sept cardinaux, cent vingtquatre évêques et quatre cent quatorze abbés de la France, de l'Espagne, des royaumes britanni(jues, de l'Italie et de l'Orient. Après un brillant discours d'ArnouIf, évêque de Lisieux, sur

LA PAPAUTÉ ET L EMPIRE. li."{7

Tunité et la liberté de l'Église, on condamna les actes d'Octavien et des antres schismatiqnes, on établit des canons et l'on apaisa différentes contestations. La culpabilité de Frédéric envers l'Église devenant chaque jour plus évidente, plusieurs ne le considéraient plus comme empereur et l'appelaient le tyran teutonique, par exemple, le docte .Jean de Salisbury. Dans la haute Italie, Rainald de Dassel persécutait tous les adversaires du faux pape. Pendant ce temps Victor, qui s'était rendu en Allemagne avec l'empereur, essayait vainement, dans un conciliabule tenu à Trêves (novembre H62), d'affermir sa position. Eberhard de Salzbourg, nommé par Alexandre 111 légat en Allemagne, continuait de le combattre. Sur la fin de 1163, Frédéric Barberousse repartit pour l'Italie avec son antipape, afin de consommer l'œuvre de l'assujettissement des Lombards et de la propagation du schisme. Sa politique fausse et violente fit du nom de Gibelin le synonyme d'ennemi de l'Église et de persécuteur.

iNégociations tranco-allemandes : Alex., ep. xci, xcu, p. 165 et seq.; Boso, Helmod., etc.; Watterich, il, p. 389 et seq., ö24 et seq.; Mansi, XXI, H62 et seq.; Perlz, Leg., Il, 132 et seq.; Reuter, p. 196 et suiv.; Héfelé, p. 531 et suiv.; Eberhard de Salzb., légat d'Alex., ep. cxxxi, p. 197. Frédéric est traité d' « ex-augustus » et de « teutonicus tyrannus >dans Joh. Saresb., ep. ccxxviii, ccxxxiii, ccxxxiv, ccxcii, p. 259, 262 et seq., 337. Cf. Thom. a Becket, ep. xlvhi.

Établissement d'un nouvel antipape.

77. Lorsque l'antipape mourut à Lucques (20 avril llüij, Frédéric hésita quelque temps s'il se réconciherait avec Alexandre ou continuerait le schisme. iMais son chancelier Rainald, qui se trouvait à Lucques, prit des mesures pour procéder à une nouvelle élection avec les cardinaux présents dans cette ville. Henri, évèque de Liège, ayant repoussé les offres qu'on lui fit, le cardinal de Crema fut élu sous le nom de Pascal 111 et consacré par l'évèque Henri. Ce honteux trafic de la plus haute dignité ecclésiastique révolta un grand nombre de prêtres, et plusieurs même des adhérents du premier antipape no voulurent point entendre parler du second. Conrad de Wittels-

b'.iS HISTOIRE DE l'église.

bach, élevé par l'empereur sur le siège de Mayence, profita d'un pèlerinage qu'il fit à Saint-Jacques de Compostelle pour aller offrir ses hommages à Alexandre. Frédéric se plaignait amèrement de voir diminuer le nombre des partisans de Pascal. Au mois de juin 1164, à Vienne, son chancelier Rainald, archevêque intrus de Cologne, essaya vainement de gagner les évoques de Bourgogne. Pour raffermir les schismatiques, Frédéric tint lui-même une diète à Wiirzbourg en mai 1165. Il y fit serment, en son nom et au nom de ses successeurs, de ne jamais reconnaître pour pape Roland ou tout autre de son parti, et exigea la même promesse de tous les princes et évêques. IMusieurs résistèrent, firent des objections, et déclarèrent enfin qu'ils préféraient renoncer aux régales; d'autres quittèrent la diète.

L'empereur espérait alors que le roi d'Angleterre et ses Etats se détacheraient d'Alexandre, à cause de la querelle religieuse qui venait d'y éclater ; et comme il se voyait au pinacle de la puissance, il était moins que jamais disposé aux concessions. 11 exigea, en déployant le plus effroyable terrorisme, la prestation de ce serment, et voulut qlie tous les absents le prêtassent dans l'espace de six mois; ceux qui refuseraient seraient punis de l'exil, de la déposition et de la confiscation de leurs biens. Les partisans de Pascal se multiplièrent pendant quelque temps, grâce à ces moyens violents. Ce fut à la demande de cet antipape que Rainald de Cologne, récemment consacré (29 décembre 11 65), prononça la canonisation de Charlemagne, dont le nom, ainsi illustré, devait affermir les Allemands dans le schisme. Les archevêques Conrad de Mayence et Eberhard de Salzbourg, ce dernier l'oncle de l'empereur, furent déposés, l'archevêché de Salzbourg saccagé, les couvents pillés, les moines expulsés. Le siège de Mayence fut occupé par le comte Christian de Buch, chef de bandes prêt à tout faire. 11 accompagna l'antipape Pascal à Viterbe : car Rome était en possession d'Alexandre , qui y était retourné le 23 novembre 1165, sur les vives instances des Romains.

Wallerich, 11, .=i37 et soq., 3!)(i et seq., 54.^ et seq.; Mansi, XXI, 1201 v\ soq., \-li\ ol seq.; Portz, Lfs.- . II. l3;{-<37; Migne, l. (X, p. IMit;

LA PAPAUTÉ ET l' EMPIRE. Ü39

Reuter, II, p. 1 1 et suiv., 210 et suiv.; Ficker, p, 132 et suiv.; Héfelé. p. 568 et suiv. Canonisation de Charlemagne, ci-dessus, III, § 99, et Acta SS., 28 Jan. Ap. Conrad de Witteisbach, Alex., ep. mcxliii, p. 993. Retour du pape à Rome, ep. ccclxxiv et seq., p. 399 et seq.; Boso, p.399etsoq.

Ligue lombarde. — Détresse d'Alexandre à Rome.

78. Cependant les villes lombardes avaient conclu, en 1104, le traité de Vérone, qui s'étendit plus tard à toute la Lonibardie (1167). Borgame, Brescia, Crémone, Ferrare, Mantoue, poussées à l'extrémité par les sévices des avoués impériaux, se conjurèrent pour résister à l'oppresseur commun et relever Milan de ses ruines. Contre la monarchie universelle des Hohenstaufen, le pape, en sa qualité de premier champion delà liberté de l'Église, était leur allié naturel. Cette ligue, Frédéric avait vainement essayé de la rompre. En 1166, il prépara une nouvelle expédition militaire en Italie. Le 7 mai 1166, le roi (juillaume I""" mourut, laissant un fils mineur, Guillaume II. Alexandre perdit en lui un appui, et d'autant plus précieux que les factions du sud de l'Italie se livraient des combats acharnés. Quant à l'empereur, il entrevit la possibilité de réaliser le plan qu'il méditait depuis longtemps, celui de soumettre ce royaume à son sceptre, et par là l'Italie tout entière.

Après s'être fait précéder par Rainald du côté du Piémont, il prit en hâte la route de Trente et entra en Italie, où il fit également exécuter par la force les décrets de Würzbourg. Au printemps de 1167, il assiégea lui-même Ancône, protégée par l'empereur grec, tandis que Rainald de Cologne et Christian de Mayence parcouraient les États de TÉglise à partir de l'ouest et s'emparaient de plusieurs villes. Alexandre fulmina dans l'église de Latran l'excommunication contre Frédéric, et demeura inébranlable ; il ranima le courage des Romains abattus par une défaite (29 mai), menacés de toutes parts par les ennemis, et finalement (24 juillet) par l'empereur lui-même, qui avait été forcé de lever le siège d'Ancône. Après un combat de huit jours, les Allemands s'emparèrent de l'église de Saint- Pierre, et la profanèrent par le feu et le sang. Pascal y fut intronisé, et donna la couronne impériale à Frédéric et à sa femme Beatrix. Alexandre III, toujours

(340 HISTOIRE DE l'ÉGUSE.

inflexible, s'était rendu de Latran à la forteresse des Frangipani, près de l'arc de Titus. 11 y reçut des secours delà Sicile et obtint plusieurs avantages.

L'empereur, s'apercevant qu'il ne pourrait occuper le reste de la ville par les armes, entama des négociations et es.saya de séparer les Romains du pape. Bien qu'il se fût lié par serment envers Pascal, il fit aux Romains la proposition d'obliger les deux papes à résigner et d'en faire élire un nouveau en dehors de son intervention. Plusieurs Romains entrèrent dans ses vues; mais les cardinaux s'y opposèrent en disant que le pape légitime n'avait d'autre juge que Dieu seul. Alors Frédéric convint avec les délégués du peuple que Pascal serait reconnu ; que le peuple prêterait à l'empereur le serment de fidélité, conserverait ses droits, recevrait un nouveau sénat et serait affranchi d'impôts. Frédéric établit un préfet, prit des otages, mais n'entra pas dans l'intérieur de la ville : car la noblesse, soumise tout entière au pape légitime, ne voulut point entrer en accommodement avec la commune, et brava du haut de ses châteaux forts la puissance de l'empereur comme les menaces de la multitude. Frédéric triomphait de "la victoire qu'il croyait avoir remportée sur Alexandre, et semblait à l'apogéo de sa puissance.

Les sources dans Watlericli, II, 398 el seq., 401, î)36 et seq., 536 et seq., 573 et seq.; Voigt, Gesch. des lombard. Bundes, Kœnigsb., 1818; L. Tosti, Storia délia Lega Lombarda, M. Casino, d848; Vignatis, Storia diplom. délia Lega Lorab., Milano, i866; Événements de Rome, Boso, Moiena, etc., ap. Watterich, II, 402 et seq., 557 et seq.; Pactum Rom. c. Frid., ib., p. oßO et seq.; Rainald, ad Colon.; Sudendorf, Reg., II, I4f), n. 62; Papcncordt, p. 271-274; Reumont, II, p. 453 et suiv.

Humiliation et pertes de Frédéric. — Paix de Venise.

79. Mais bientôt la fortune fit volte-face, et de grands désastres s'accumulèrent sur la tète de cet altier despote. Une maladie qui ressemblait à la peste éclata dans son armée, et lit en quelques jours des milliers de victimes. 11 mourut un grand nombre de prini'os et d'évèqucs, entre autres Rainald de Cologne et le duc

[,A papai:te ri i, hmi'IRk. 64.1

de Rothenbourg, neveu de l'empereur. Les bras manquèrent souvent pour enterrer les morts. Cette calamité fut considérée comme une vengeance de l'attentat commis au tombeau du prince des apôtres. Frédéric partit en toute hâte pour la haute Italie, et fit encore pendant la route des pertes considérables. Quand il rentra en Lombardie avec les misérables débris d'une armée jadis si florissante, la ligue des villes était devenue une puissance redoutable. Pendant qu'il était à Pavie, quinze villes lombardes et vénitiennes jurèrent qu'elles se prêteraient un mutuel secours contre toute opposition (1" décembre M 67). D'autres villes suivirent bientôt cet exemple.

Presque délaissé et comme un fugitif, le fier Barberousse se bâta de regagner l'Allemagne par le mont Cenis et la Bourgogne (mars 1168). La ligue lombarde se propagea. Pavie seule et le marquis de Montferrat tenaient encore pour l'empereur. Pascal séjourna d'abord à Viterbe, puis au Vatican, tandis que le vicaire pontifical se maintenait dans la ville.

Pascal mourut le 20 septembre 1168. Comme ses partisans n'entendaient point se réconciiier avec Alexandre et qu'il n'y avait plus de cardinaux schismatiques, ils élurent aussitôt Jean de Strume, qui se nomma Calixte III. Il fut reconnu de l'empereur, mais n'eut que peu de partisans en Italie. Les Lombards, ligués avec Alexandre, fondèrent en 1168, entre Asti et Pavie, une nouvelle ville, qu'ils appelèrent Alexandrie, en l'honneur du pape. Elle se peupla rapidement, et fut entourée de fortes murailles .Eu 1170, les consuls d'Alexandrie la remirent au pape comme une propriété du Saint-Siège soumise à un tribut. Un évèché y fut établi en 1175, et occupé par Arduin, sous-diacre de Rome. Frédéric essaya, par sa politique astucieuse, de semer la division entre le pape et les Romains ; mais il échoua complètement, et son député, l'évèque de Bamberg, qui du reste n'était pas muni des pouvoirs nécessaires, revint sans avoir rien terminé (1 170). Frédéric, après s'être fait précéder en Italie par son chanceUer Christian de Mayence, qui obtint de grands avantages par sa prudence et sa valeur, y retourna lui-même pour la cinquième fois (1 174), livra Suse aux flammes, assiégea Alexandrie, mais fut contraint d'en lever le siège au bout de cinq mois (1175).

11 entama alors des négociations de paix ; mais elles avoriii. — HisT. DE l'égi.isl:. 41

tarent, parce qu'il exigeait des Lombards qu'ils se séparassent d'Alexandre, et d'Alexandre qu'il manquât de parole aux Lombards. Quand tous les artifices de la politique eurent échoué, il essaya, fortifié par de nouvelles recrues venues d'Allemagne, de reconquérir son ancienne puissance à la pointe de l'épée. Un second et pénible désastre l'attendait ici : dans la bataille de Legnano, le 29 mai H 76, son armée fut presque entièrement anéantie par les Lombards. On crut que l'empereur lui-même avait péri; mais il était parvenu, non sans beaucoup de peine, à se réfugier dans Pavie à la faveur d'un déguisement.

Boso card., W., p. 407, 42i et seq.; Joh. Saresb., ib., p. 575, 578 et seq.; Chron. Var., p. 589 et seq., Mediolan. ad honon,, ib., p. 596; Pertz, Leg., H, U5 et seq.; Dœilinger, II, p. 181-183: Papencordt, p. 275; Héfelé, p. 617 et suiv.

La paix de Venise.

80. Profondément humilié, Frédéric essaya dès lors de conclure la paix avec le pape, qu'il n'avait cessé de persécuter pendant près de dix-sept ans. Ses députés, Christian de Mayence, Wichmann de Magdebourg et Conrad de Worms, se présentèrent devant Alexandre à Anagni (21 octobre 1 176), et traitèrent de la paix quatorze jours durant. Alexandre était prêt à la signer, mais il demanda qu'elle fût étendue aux Lombards et au roi de Sicile; il s'offrit comme médiateur et se montra disposé à se rendre lui-même dans la haute Italie. En H 77, vers le nouvel an, Alexandre, accompagné de plusieurs cardinaux, .se mit en route pour Venise, où il arriva le 24 mars. Il y trouva les fondés de pouvoir du roi de Sicile, Homuald, archevêque de Salerne, et le comte Roger d'Andria. Bien des difficultés restaient encore à aplanir. A Venise, les partisans de l'empereur essayaient encore, par différentes manœuvres et par la ruse, de restituer à l'empereur son ancienne prépondérance. Cependant on parvint à s'entendre. Après que les députés de Frédéric eurent juré que celui-ci ratifierait et observerait les conventions arrêtées, le pape permit au doge et aux citoyens de Venise d'introduire solennellement l'empereur dans la ville. Les cardinaux qui lui furent envoyés le délièrent de l'excommunication, lui et ses

/.A PAPAITÉ FT i/kMPIRE. 643

compagnons, et le pape alla le recevoir avec sa suite aux portes de Saint-Marc (2i juillet). Frédéric s'inclina pour le baisement des pieds; le pape lui donna sa bénédiction et le baiser de paix.

Le lendemain, sur sa demande, le pape officia solennellement et prononça une homélie ; l'empereur, faisant l'office de héraut, l'accompagna jusqu'à l'autel. Après le Credo, il alla baiser les pieds du pape et faire sou offrande. L'office terminé, il conduisit lui-même quelque temps le cheval du pape par la bride. La proclamation solennelle de la paix fut faite le i" août, dans la dernière conférence. Le pape fit asseoir à sa droite l'empereur et à sa gauche Romuald, l'historien de cette paix et le représentant du roi de Sicile, L'empereur et sa suite renoncèrent au schisme et reconnurent Alexandre III pour pape légitime. Le pape et l'empereur se promirent assistance mutuelle; les biens enlevés à l'Église romaine et à d'autres Églises devaient être restitués. Frédéric conclut avec les Lombards un armistice de six ans, et avec Guillaume II de Sicile une paix de quinze ans; il assura également la paix à l'empereur grec et aux divers alliés du pape. Les autres différends entre l'Église et l'Empire devaient être vidés par des arbitres. Il fut convenu que le pape accorderait encore à l'empereur, pendant quinze ans, les revenus des biens de la comtesse Mathilde.

L'antipape Jean de Strume reçut une abbaye, et l'on garantit à ses partisans les fonctions qu'ils avaient occupées jusque-là. L'intrus de Mayence, Christian, qui sur la fin avait beaucoup travaillé eu faveur de la paix, fut maintenu ; Conrad de Wittelsbach, qui avait combattu pour Alexandre et avait été nommé par lui cardinal évêque, reçut le siège de Salzbourg après la résignation du prince de Bohême, Adalbert. Géréon d'Halberstadt fut déposé; Ulrich, chassé, fut rétabli; Philippe de Cologne, confirmé dans sa place. Le jugement d'autres évêques fut ajourné. Frédéric témoignait au pape la plus haute vénération: car ce pontife, oubliant toutes les injures passées, ne demandait rien pour sa personne et montrait les plus nobles sentiments. Tant qu'Alexandre vécut, Frédéric demeura en paix avec le Saint-Siège.

Documents : Baron., an. 1177, n. 13 et seq.; Murai., Scr.,VII, 217 et seq.; Mansi, X.XIl, 173 et seq.; Perlz, Leg., II, 147 et <;eq.; Watterich,

644 HÎSTOIRE DE l'ÉGLTSE.

II, p, 432-443 (Boso), ö97-60o. (Instrum. pacis Anagninee et promissio leg. imper. Frid. ad Patr. Aquil. Hucbald. ep. Ost. ad Frid.), 60o-63'J (Romuald. Salera, cum postulat. Lomb., ex Murai., Ant. It., IV, 277); Alex. III, ep. Mccciv et seq.; Migne, t. CC, p. H30 et seq.; JafFé, p. 773 et seq.; Schœpfliui, Comment, hist. crit., Basil., 1741, 10-4", p. 553 et seq.; Gieseler, K.-G., II, ii, p. 87; Hist. pol. Bl., t. I, p. 48 et suiv.; Phillips, Verm. Sehr., I, p. 376 et suiv.; Leo, Vorles., Il, p. 712; Dœllinger, II, p. 183 et suiv.; Héfelé, p. 619-629.

Suite des travaux d'Alexandre III. — Onzième concile œcnniénlqnc.

Mort d'Alexandre III.

81. Tandis que Frédéric se rendait à Ravenue et à Cesena, puis à Gènes et ensuite à Arles, pour se faire couronner roi d'Arles (juillet 1178), le pape quittait Venise (septembre 1177) et allait résider à Anagni et à Frascati. Sur la prière réitérée des Romains, il se décida à rentrer ù Rome (12 mars 1178), après leur avoir fait jurer fidélité et réclamé les garanties nécessaires. L'antipape Jean do Strume, ayant voulu d'abord continuer le schisme, fut assiégé à Viterbe par Christian de Mayence; il résolut enfin de se soumettre, et à Tusculum il reconnut sa faute devant Alexandre (20 août 1178). Le pape le reçut avec bonté et le nomma gouverneur de Uénévent. Quelques barons le remplacèrent par un certain Lando Sitino, sous le nom d'Innocent III ; mais il eut fort peu de partisans, et se vit plus tard relégué au couvent de la Cava.

En septembre 1178, suivant ce qui avait été statué par la paix de Venise, Alexandre III convoqua un concile universel pour le carême de l'année suivante, et envoya dans ce but des légats dans différents pays. Ce concile œcuménique et troisième de Latran se réunit au Latran au mois de mars 1179. Il comptait plus de trois cents évêques et en tout près de mille membres. L'Orient y était représenté par les archevêques Guillaume de Tyr et Iléraclius de Césarée, par le prieur Pierre du Saint-Sépulcre et par l'évêque de Bethléem ; l'Allemagne, par les archevêques Conrad de Salzbonrg, Christian de Mayence, etc. Il fut décidé, afin de prévenir les schismes, que les deux tiers des voix seraient requis pour l'élection du pontife romain; que celui qui, n'ayant que le tiers, s'arrogerait de la dignité papale, serait, lui

LA PAPAL IE ET l'eMPIRE. fiio

et ceux qui l'auraient reconnu, exclu de l'ordre ecclésiastique et excommunié. Les élections faites par les hérésiarques Octavien et Gui de Crema, ainsi que par Jean de Strume, furent déclarées nulles; ceux qui avaient reçu d'eux des dignités ecclésiastiques ou des bénéfices, en furent privés ; ceux qui avaient fait serment de leur plein gré d'adhérer au schisme, furent déclarés suspens. On rendit aussi de salutaires ordonnances sur les tournois, l'usure, les relations avec les Juifs et les Sarrasins, la violation de la trêve de Dieu, la simonie et l'incontinence des clercs, et sur difTérents hérétiques. Alexandre III, dont la fermeté trouvait une si magnifique récompense, envoya de nouveaux légats dans plusieurs pays, en France le cardinal- évêque d'Albano, et il continua de déployer une activité inépuisable. Il mourut à Cività-Castellana, le 30 août 1181. Son épitaphe l'appela à juste titre « la lumière du clergé, l'ornement de l'Église, le père de la ville et du monde » .

Les sources dans Watterich, 'II, 447 et seq., 640 et seq.; Conc. Later. III; Mansi, XXIi, 209 et seq.. 234, 239, 242, 438; Natal Alex., saec. XII, diss. XI; Héfelé, p. 631-640; Alex. III, titulus sepulcralis; Watterich, II, 649. Voy. Raumer, Hohenst., II, p. 274; Reuter, III. p. 499.

Lucius III.

82. Le grand Alexandre eut pour- successeur le vieillard Hubald AUucingolo, cardinal évêque d'Ostie et de Velletri, qui avait déjà épuisé ses forces au service de l'Église. Il se nomma Lucius lil (1 181-1 183). Il eut des contestations avec les Romains au sujet des droits revendiqués par eux et à propos de la ville de Tusculum. 11 invoqua le secours de Christian de Mayence, devenu maintenant très dévoué au Saint-Siège; mais Christian mourut dans l'été de 1 183, après que le pape lui eut administré les sacrements. A la fm de l'été de 1 184, Lucius célébra un concile à Vérone en présence de l'empereur Frédéric. Sur ces entrefaites (25 juin 1183), l'empereur avait conclu avec la ligue lombarde le traité de Constance, qui abolissait les conventions de Roncaglia, plaçait les villes alliées, en tant que républiques, sur la même ligne que les grands vassaux, maintenait la suprématie

impériale, et établissait pour l'Église les mêmes relations que celles qui résultaient du concordat de Worms. Lucius III, d'accord avec l'empereur, publia un long décret contre les hérétiques qui prévalaient en Italie, et régla une multitude d'affaires. Mais il y eut plusieurs points sur lesquels le pape et l'empereur ne purent s'entendre.

Lucius m ne put ni être assisté contre les rebelles par l'empereur, qui avait trop peu de forces, ni obtenir sur l'héritage de la comtesse Mathilde des éclaircissements qui satisfissent aux droits du Saint-Siège. Il repoussa la demande que lui fit Frédéric de couronner empereur, du vivant de son père, le jeune roi Henri, parce que l'empire ne pouvait pas avoir deux chefs à la fois. Il ne voulut pas davantage confirmer les prélats institués par le schisme, parce qu'il ne devait pas déroger, sans le consentement des cardinaux et hors du concile universel, à la paix de Venise et aux décrets du troisième concile de Latran. A Trêves, dans une élection contestée, Frédéric était intervenu de son propre chef en faveur de Rodolphe, tandis que le compétiteur de celui-ci, Volkmar, en avait appelé au pape. Lucius se plaignit du procédé de l'empereur, qui employait les menaces pour l'empêcher de confirmer Volkmar. Les négociations ultérieures n'eurent point de suite. Lucius III mourut à Vérone, le 25 novembre 1 185, et fut inhumé dans cette ville.

Les sources dans WatLerich, II, 6ö0 et seq., fi57 et seq.; Migne, t. CCI; Murât., Ant. It., IV, 307; JafTé, Reg. — Papencordt, p. 277 et suiv.; Reumont, II, p. 457 et suiv.; Dœllinger, 11, p. 184; et suiv.; Héfelé, p. 641 et suiv.

Urbain III. — Grégoire VIII. — Clément III.

83. Les trois successeurs immédiats de Lucius 111 furent tous des hommes estimables, mais ne régnèrent que peu de temps. Réduits à errer à travers l'Italie, ils eurent de grands soucis au sujet de la Palestine, et leurs relations avec l'empereur furent difficiles. Le premier successeur de Lucius fut l'archevêque de Milan, Umbert(ou Hubert) Crivelli, qui conserva son archevêché et prit le nom d'Urbain III. Frédéric, en mariant son fils Henri à Milan (27 janvier i 18(i) avec la princesse Constance de Sicile, qui

LA PAPAL lÉ lil j/l£MPlhE. (til

avait dix ans de plus que lui, et qui était la tante de (juillaunie 1 1 , lequel n'avait point d'enfants, essaya de rattacher l'Italie du Sud à sa maison. C'était enlever au pape un puissant appui, et préparer la voie à la domination des llohenstaufen dans toute la Péninsule, urbain III, dont Frédéric avait autrefois maltraité la famille, s'éleva avec force contre les nombreuses vexations de l'empereur, qui s'en vengea cruellement contre les Guelfes; il suspendit le patriarche d'Aquilée, qui, assistant à ses noces, avait conféré la couronne lombarde au jeune roi Henri et empiété par là sur les droits de l'archevêque de Milan, ainsi que les évêques qui avaient participé à cet acte; il donna la consécration épiscopale à Volkmar, mais l'empereur ne voulut pas le recevoir. Il se répandit en plaintes amères contre Frédéric, qui usait de la succession de Mathilde comme de sa propriété, sous prétexte d'une donation faite à l'Empire par la comtesse, s'emparait de l'héritage des évêques, traitait d'une façon arbitraire les monastères de femmes, donnait les dîmes de l'Église à des laïques, supprimait la liberté des élections épiscopales, et se permettait une foule d'autres empiétements sur le domaine ecclésiastique. Et tandis que l'empereur entravait les relations des évêques allemands avec le Saint-Siège en fermant les passages des Alpes, son fils Henri ravageait les Étals de l'Église comme un pays ennemi, et faisait cruellement mutiler le clerc Urbain tombé en son pouvoir.

De leur côté, l'archevêque de Magdebourg, Wichraann, et ses sufTragants, transmirent au pape les griefs de l'empereur ; ces griefs étaient loin d'avoir la même gravité. Les évêques d'Allemagne, tant ils étaient intimidés, oubliaient que c'était justement leurs droits dont le pape prenait la défense; ils l'exhortaient à des dispositions plus pacifiques, et ils toléraient que leurs collègues de Verdun et de Metz fussent chassés de leurs sièges uniquement pour avoir participé à un concile convoqué par l'archevêque Vulkniar. Déjà Urbain III songeait à excommunier Frédéric, bien qu'il en fût dissuadé par les habitants de Vérone, qui redoutaient la vengeance impériale, lorsqu'il mourut près de Ferrare, le 10 octobre 1187.

Albert Mora de Bénevent, cardinal chancelier, fut élu pape sous le nom de (irégoire VIII (21 novembre;. Jadis très dévoué n l'empereur et prudent de caractère, il s'occupa activement

d'une croisade, prépara les voies d'une réconciliation avec l'empereur, et exhorta l'archevêque Volkmar à ne point exécuter les mesures qu'il avait prises au sujet de la cathédrale qui lui avait été enlevée. Il célébra un concile à Parme, et mourut à Pise, le 17 décembre 1187. Il eut pour successeur le cardinal Paul de Préneste, originaire de Rome. Clément 111, c'était son nom (19décembroll87-20 mars H91), donna toute son attention aux croisades. En 1189, de concert avec l'empereur, il vida la controverse relative à l'élection de Trêves, en écartant les deux compétiteurs et en nommant le chancelier de Frédéric, Jean. 11 entra en composition avec les Romains, et rétablit dans Rome la souveraineté pontificale. Xn mois de février 1188, il rentrait dans la ville aux acclamations du peuple.

Watterich, II, U63-707; Mansi, XXII, 538; Theiner, Cod. diplom. dominii femporalis S. Sedis Rom., 1861, I, p. 24; Papencordt, p. 278 et suiv.; Reumont, p. 461 et suiv.j Dœllinger, II, p. 183-187 ; Paul Scheffer-Bi'ichorst, K. Friedrichs letzter Streit mit der rœm. Curie, Berlin, 1866. Consultez Th. ïœche et Winclielmann, dans Sybel, Hist, Ztschr., 1867, t. XVIII, p. 1 el suiv.

Célestin III et Henri VI.

84. Guillaume H, roi de Sicile, étant mort (novembre 1189) sans laisser d'héritier mâle et sans avoir fait de testament, le royaumedevait, d'après le droit féodal, échoir au Saint-Siège. Mais le comte Tancrède de Lecce, descendant bâtard de la dynastie des Normands, fut élevé au trône parla faveur populaire et par crainte de la domination étrangère (janvier 1 190). Le pape, prévoyant les périls qui menaceraient son indépendance si la Sicile était réunie à la puissance déjà si étendue des Hohenstaufen, lui donna ce royaume en tief. Cependant plusieurs seigneurs, jaloux de Tancrède, s'adressèrent à Henri VI, fils de l'empereur Frédéric, qui revendiquait le royaume à cause de son mariage avec Constance et se préparait à une expédition contre la basse Halie. Le jeune roi, apprenant que son père venait de mourir en Orient, se mit en relation avec le pape au sujet du couronnement. Le pape lui manda de se rendre à Rome pour la prochaine fête de Pâques, mais il mourut le 20 mars 1191. On choisit pour lui succéder le cardinal-diacre Hyacinthe

LA PAPAUTÉ ET l'eMPIRE. 649

Bobo, de la maison des Orsini, âgé de quatre- vin^-cinq ans, Célestin III fut ordonné prêtre le 30 mars, et reçut la consécration le jour de Pâques, 14 avril. Le lendemain il conféra la couronne impériale à Henri VI et à son épouse Constance, après que Henri eut fait les serments d'usage et promis aux Romains de rendre au Saint-Siège Tusculum, dont les châteaux ne cessaient de les inquiéter : ils furent plus tard démolis de fond en comble par les Romains. Henri, malgré les conseils du pape, qui l'avait engagé à ne pas toucher au royaume de Sicile, marcha vers la Pouille et s'empara de plusieurs places. Son armée fut décimée par les maladies et il se vit forcé de se retirer, tandis que Constance tombait aux mains des Salernois et était livrée à Tancrède. Le pape, à qui Henri écrivit pour se faire rendre son épouse, obtint de Tancrède qu'elle recouvrât la liberté.

En Allemagne, l'empereur, toujours dominé par sa convoitise et sa cruauté, se laissait aller aux plus révoltantes infamies et ne tenait aucun compte du concordat de Worms; il fit traîtreusement assassiner à J\eims l'évêque Albert de Liège, confirmé par le pape, pour remettre cet évêché au prévôt Lothaire de Bonn, à qui il l'avait vendu. Par ses ordres, le duc Leopold d'Autriche (21 décembre 1192) s'empara de Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre, qui revenait de la croisade, et le retint prisonnier, afin de lui arracher une forte rançon ; Richard ne devait recouvrer la liberté qu'après avoir fourni une somme d'argent considérable, dont un tiers serait destiné au duc Leopold.

85. Le pacifique Célestin HI recourut vainement aux prières et aux menaces : Henri VI demeura sourd à toutes les représentations. La reine Eleonore, mère de Richard, implora le secours du pape, « établi juge au milieu des nations » . Il vous est facile, lui disait-elle, de délivrer mon fils de prison, en liant lésâmes de ceux qui le tiennent captif. Le pape avertit le duc par trois fois, puis il l'excommunia, ainsi que les complices de l'attentat de 1192. Quand Richard, rentré en Angleterre, pria le pape de lui faire restituer la rançon qu'on lui avait extorquée, Célestin en écrivit au duc et à l'empereur; mais celui-ci essaya de s'eutendre avec Richard sur le dédommagement qu'il réclamait. Le duc Leopold mourut sur ces en-

650 HISTOIRE DK l'ÉGLISE.

trefaites (décembre H94), absous par l'archevêque de Salzbourg après avoir promis de satisfaire. Célestiii se donna beaucoup de peine pour provoquer une nouvelle croisade. Dans le royaume de Sicile, il conclut avec le roi Tancrède un accord qui abolissait les restrictions apportées à la liberté de l'Église touchant les appels et les légations.

Tancrède étant mort au mois de février 1194, l'empereur entra de nouveau dans la basse Italie et obtint de meilleurs succès. Plusieurs villes se soumirent, d'autres furent subjuguées par la force. Sur sa proposition, la veuve de Tancrède, Sybille, renonça à la couronne en faveur de son fils Guillaume encore mineur, en se réservant la principauté de Tarente et le comté de Lecce. Mais dès que Henri se vit en sûreté, il exerça d'épouvantables cruautés sur des prêtres et des laïques, qu'il accusait de conspiration, et les fit mettre à mort avec des raffinements de tortures : il fit crever les yeux au jeune Guillaume, emprisonner en Alsace sa mère et sa sœur, ouvrir et profaner le tombeau de Tancrède; il extorqua d'immenses sommes d'argent, et commit par ses agents des atrocités inouïes. Pendant ce temps, il essayait de gagner le pape eç préparant une croisade et en lui parlant avec bienveillance. Célestin lui écrivit le 27 avril i 195 que, malgré toute l'affection qu'il lui portait comme fils et comme empereur, il ne lui avait pas écrit depuis longtemps, dans la crainte que les attentats commis par ses serviteurs ne l'eussent été peut-être par ses ordres; mais puisqu'il voulait, d'après ses lettres et les explications de ses envoyés, faire la paix avec l'Église et travailler à l'exaltation du royaume de Dieu, il lui envoyait deux cardinaux éprouvés pour achever les négociations.

Henri leur fit bon accueil, prit des mesures en vue d'une croisade, mais déclara que les affaires de l'empire l'empêchaient d'y participer en personne. Son plan était de faire de l'Allemagne un royaume héréditaire (les princes n'entrèrent dans ses desseins qu'en assurant la succession à son fils Henri, qui venait de naître), puis do réunir sous sa domination l'Italie entière, l'empire grec et la Syrie. Impossible de décrire les cruautés qu'il fit exercer dans le territoire de Naples par une partie de l'armée recrutée pour la croisade. Ce féroce et voluptueux despote mourut inopinément à Messine, âgé de

LA PAPAUTÉ ET l'eMPIRE. 6o1

trente-deux ans seulement, le 28 septembre H97. Le pape ne lui accorda la sépulture qu'à condition que Richard d'Angleterre y consentirait, et qu'on rendrait à celui-ci l'argent qui lui avait été extorqué. Céleslin 111, âgé de quatre-vingt-douze ans, ne tarda pas à le suivre dans la tombe (8 janvier 1198). C'est ainsi que Dieu rappelait à lui, à un court intervalle, les deux principaux chefs de la chrétienté, et les faisait disparaître de la scène du monde dans un temps de suprême danger pour l'Église. Célestin III, chargé d'années, aurait difficilement tenu tète à un jeune empereur plein d'énergie et d'astuce. Non seulement Henri VI ne reculait devant aucun moyen, mais il était appuyé par deux frères valeureux, les ducs Conrad de Souabe et Philippe de Toscane. Déjà même l'autorité spirituelle du pape était foulée aux pieds non moins que son autorité temporelle : la première, par l'interdiction des appels et des voyages à Rome ; la seconde, par le refus du serment d'hommage en ce qui regardait la Sicile, et par la transmission des domaines du pape aux fidèles de l'empereur. Déjà, dans Rome même, le pape ne tenait^plus les rênes du gouvernement et était destitué de ses appuis terrestres ; déjà enfin la monarchie universelle des Hohenstaufen était imminente. Mais voilà que soudain tous les plans funestes à l'ÉgUse se trouvent déconcertés, et qu'un des plus grands pontifes qui aient été donnés à la terre monte sur le siège pontifical. Ce n'est plus un vieillard décrépit en face d'un homme d'action : c'est un homme admirablement doué qui se dresse en face d'un enfant; c'est l'indivisible unité de l'Église en face de l'empire morcelé.

Watterich, II, 70.5-709, c. nota, p. 711 et seq., 741 et seq.; JaflFé, p. 887 et seq.; Räumer, III, 53 et suiv.; Leo, Vorles., IIF, p. 20; Dœllinger, II, p. 187 et suiv.; Papencordt, p. 279 et suiv.; Reumont, II, p. 462 et suiv.; Héfelé, p. 673 et suiv.; Ficker, de Henrici VI Imp. conata elect. reg. in imp. R. Germ. successionem in haereditariam mutandi, Bonn, 1849; 0. Abel, K. Philipp der Hohenst., Berlin, 1852; Th. Tœche, de Henr. VI Normannorum regnum sibi vindicante, Berol., 1860, et: Kaiser Heinrich VI, Leipzig, 1867; la Lumia,Storia délia Sicilia sotto Guglielmo il Buono, Firenze, 1867; Concordata cum Tancredo regeExcerpta Ollobon., ap. Watterich, II. 722 et seq. Les mesures de Henri VI sont contraires à ce qui prér.-de. Regest. Innoc. III, de Negot

652 msTOiuE de l'église.

imp., c. XXIX ; Gesta Innoc. III, vin; Narrât, de canon. S. Bernwardi, r. IX ; Leibnit., Rer.Brunsv. Scr., I, 474. Sur l'affaire de Richard Cœur do Lion, Petr. Blés., ep. cxliv-cxi.vi; Migne, t. CCVII, p. 227 et seq.;RymPi', Fœd., I, Lxxii, LXXYiii; Malth. Par., an. M02, 1195; Roger de Hoved,, Ann, Angl., p. Il, an. 1191 et seq., an. 1197; Watterich, II, 733 et seq.

Pontiflcat trinnooont III.

Ses travaux en faveur de la cour romaine et dçs États de l'Église.

86. Le cardinal Lothaire, âgé de trente-sept aus, fils dn comte Trasmondi de Segni et de Clarice Scotti, fut élu sous le nom d'Innocent III, malgré sa résistance. Doué des plus brillantes facultés, versé dans la connaissance du droit et de la théologie par les études qu'il avait faites à Paris, à Bologne et à Rome, habile et plein de tact dans le maniement des affaires, esprit ferme et résolu, il avait été nommé par son oncle Clément III cardinal-diacre des Saints-Serge-et-Bacque, employé dans les plus grandes affaires, mais tenu à l'écart par Célestin III, sans doute pour des rivaUtés de familles. Il avait employé ce temps à la composition de plusieurs ouvrages, notamment sur le mépris du monde et le sacrifice de la niessè. On avait le droit de fonder sur lui les plus belles espérances, et il justifia en effet l'attente de tous ses électeurs par sa sagesse et son énergie. Il avait à cœur de remplir consciencieusement tous les devoirs de sa haute mission. Il s'occupa d'affermir et de restaurer la souveraineté pontificale dans l'état ecclésiastique, de relever l'Église orientale, de combattre de puissantes hérésies, de rétablir la paix parmi les princes chrétiens, de raviver le sentiment religieux et d'extirper les abus.

Sa prévoyance égalait son activité. Il réforma la cour pontificale, introduisit une plus grande simplicité, institua des audiences publiques trois fois par semaine, réprima sévèrement la cupidité des fonctionnaires et les falsificateurs des bulles pontificales, rétablit dans Rome la souveraineté du pape en nommant un nouveau sénateur (depuis 1192 il n'y en avait plus qu'un seul au lieu de cin(iuante-six), qui fut soumis à ses ordres, comme était autrefois le préfet institué par l'empereur; il prescrivit le recensement de la population par paroisses, fit rendre au Saint-Siège les domaines que Henri VI lui avait ravis

pour les donner à ses fidèles, et recouvra une grande partie de l'héritage de la comtesse Mathilde, ainsi que Ravenne, Ancône, Spolète et Assise. [Husieurs villes se soumirent de leur plein gré, après qu'on eut confirmé leurs anciennes franchises. Innocent 111 fut le restaurateur des États de l'Église et le protecteur de la ligue lombarde. Il favorisa aussi et approuva l'alliance conclue, sous la direction du Saint-Siège, entre les villes de Toscane, Pise exceptée, pour la défense de leur liberté et de la liberté religieuse.

OUVRAGES A COiNSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N» 8Ü.

inauc. m, epist. iibh XIX, éd. Baluz., Pai.. 1682 (les livres IV, XVII- .\iX semblent perdus; chaque année a un livre). D'autres se trouvent soit dans Baluze, soit dans le recueil de Brequigny et de la Porte du Theil (Diplomata, chart. epp. et alia docum. ad res Franc, spect., Par., 1791, t. llj; puis Registr. lunoc. super negot. imp. (Baluz., I, 687 et seq.); Gesta Innoc. von einem Zeitgenossen. Innoc. III, ined. serm. et al., ap. Mai, Spic. Rom., VI, 475-ö78:le tout dans Migne, Patr. lat., t.CCXIV-CCXVil; Reg. Innoc. , dans Potthast, Reg. Rom.Pontif., Berol., 1873, f. 1-467; Richard de S. Gei'm., Chi'on. rer. per orbeni gest.; Murât., Scr., VU, 963 et seq.; Theiner, Cod. diplom. dorn, temp., I, xxviii, n. 35. — Bœhmer, Regesta imper., 1198-1284, Stuttg., 1849; Hurter, Gesch. P. Innoc. III; Hamb., 1 »34-42, 4 vol.; Dœllinger, II, p. 188 et suiv.; Stolberg-Brischar, t. L; Papencordt, p. 280 et suiv.; Gregorovius, Gesch. d. St. Roui im Mittelaller, 5 vol.; Reumont, II, p. 469 et suiv.; Delisle, Mém. sur les actes d'Innocent III, suivi de l'itinéraire de ce Pontife, Par., 1860; Héfelé, V, p. 677 et suiv.

Sollicitude d'Innocent III pour l$i Sicile.

87. Au miheu de la confusion qui régnait dans le royaume de Sicile, l'impératrice veuve Constance demanda l'investiture pontificale pour sou fils mineur Frédéric i^né le :2G décembre H 94). Elle l'obtint après avoir renoncé, conformément à l'ancien accord conclu avec le roi Tancrède, à la plupart des privilèges arrachés par (ruillaume 1" au pape Adrien IV et si funestes à l'Église. Avant de mourir (27 novembre i 198), elle choisit le pape, suzerain du royaume, pour tuteur de son lils et administrateur de l'État. Innocent 111 n'épargna aucun sacrifice pour conserver au jeune Frédéric l'héritage de la Sicile ; et après de longs combats, il parvint à déjouer les efforts ambitieux de

b54 HISTOIRE DE I. 1-ciUSE.

Markwald d'Auweiler (jusqu'en 1212), de Diépold de Vohbourg et autres barons allemands, ainsi que les propositions astucieuses de quelques évèques, principalement de Gautier de Troja. Il s'occupa d'introduire une meilleure administration dans ce royaume feudataire, assura au jeune prince une éducation brillante, et nomma d'excellents gouverneurs. Quand Frédéric eut atteint l'âge de quatorze ans, Innocent renonça à ses fonctions de tuteur, et fut loué de son protégé comme son ami et son bienfaiteur. Il acheva de pacifier le pays dans la diète de Saint-Germain (1208), et maria le jeune roi avec Constance d'Aragon.

OUVRAGES A C.ONsrLTER SDR LE N° 87.

Innoc. m, lib. 1, ep. cdx-cdxiii, dvii-dxv, dlv, dlvii, dlx; lib. Il, ep. cLXVii, cLXXix, cLxxxvii, ccxx, cxxi ; lib. VI, ep. lii-liv; lib. IX, ep. ixxLixj Migne, t. CCXIV, p. 387 et seq., 510, 717 et seq.; Gesla Innoc, n. 9 et seq.; Raynald.,an. H98, n. 67; Huillard-Bréholles, Hist. diploni. Frider. Il, Par., i8.i2 et seq., t. I, p. I, p. 19 et seq.; Héfelé, p. 681-683.

Double élection royale en Allemagne.

88. En Allemagne, après la mort de Henri VI, la majorité des princes élut à la royauté le duc Philippe de Souabe, frère de l'empereur défunt, et la minorité le duc Otton de Brunswick, frère de Henri le Lion. Ce dernier seul informa de son élection le pape et lui demanda la couronne impériale. Ces deux élections s'étaient faites sans égard pour le fils de Frédéric (1196), à qui la succession était promise : c'est que l'Allemagne électorale avait besoin d'un homme, et que le serment de fidélité prêté à cet enfant avant son baptême passait pour invalide. Innocent m ne voulut point s'immiscer dans cette querelle, espérant qu'elle serait vidée par les princes eux-mêmes. Plusieurs fois, par ses lettres et ses légats, il invita les princes à la concorde. Ce fut en vain, et la guerre civile se prolongea. Le moment arriva cependant où le pape dut se prononcer entre les deux prétendants.

Voici les raisons qui militaient en faveur de Philippe : 1" la majorité des voix; 2° une plus grande autorité; 3° l'appui du roi de France. A ces raisons on opposait les suivantes : 1° il avait été couronné à Mayeiice (8 septembre 1198) par nn évêque

i.S. PAPAUTÉ ET l'eMPIRK. 655

étranger (l'an'hevèque de Tarentaise), tandis qu'(.»tton l'avait été avant lui par l'archevêque autorisé de Cologne et dans le lieu accoutumé, à Aix-la-Chapelle (2 juillet); 2° il avait violé le serment prêté à son neveu Frédéric ; 3° son père et son frère avaient persécuté l'Église ; 4" sa maison travaillait à rendre le royaume d'Allemagne, et par conséquent l'empire, héréditaire, malgré une tradition de plusieurs siècles ; 5" il avait commis des hostilités contre les États de l'Église, et 6" avait été, pour ce motif, excommunié par Célestin III. Il est vrai que l'évêque de Sutri, Allemand d'origine, envoyé en Allemagne en 1198 avec l'abbé de Saint-Anastase, pour demander l'élargissement de l'archevêque de Salerne et de la reine Sybille, et la restitution de l'argent arraché au roi Richard, l'avait absous; mais il l'avait fait secrètement, sans autorisation et sans exiger une satisfaction suffisante. L'absolution était invaUde, et l'évoque fut condamné à la pénitence dans un monastère.

Le l^mars 1201, le pape reconnut comme roi des Romainset des Allemands Otton IV, appuyé à Rome par son oncle, le roi d'Angleterre, par le comte de Flandre et par les Milanais. Otton IV offrait des garanties pour la liberté de l'Église, et le pape promit de lui conférer plus tard la couronne impériale. Mais déjà le schisme menaçait d'envahir l'Église d'Allemagne : car, après la mort de Conrad de Wittelsbach, qui négociait en faveur de la paix (octobre 1200), une double élection avait eu lieu à Mayence, et il était à craindre qu'elle ne se renouvelât dans d'autres vacances. Otton IV fit les serments accoutumés, et le cardinal Gui, légat du pape, le proclama en Allemagne roi des Romains.

Reg. de neg. imp., ep. i et seq., xviii, xxix, xxxii; Migne, t. CCXVl, p. 995, lOlo, 1025, 1036 et seq.; üb. I, ep. xxiv et seq., t. CCXIV, p. 20 et seq.; Abel (§ 84 et suiv.); Winkelmann, Philippe de Souabe, Leipzig, 1872; Dœllinger, t. Il, p. 189 et suiv.; Stolberg-Brischar, t. L, p. 66 et suiv.; Héfelé, p. 677 et suiv.

Justification de la décision du pape en faveur d'Otton IV.

89. Plusieurs princes du parti de Philippe firent entendre des plaintes et reprochèrent aux légats d'avoir violé leurs droits. Le

(ioÜ HISTOIRE DE l'ÉGUSE.

pape répondit que leurs griefs n'étaient nullement justifiés, que le légat n'avait agi ni comme électeur, puisqu'il n'avait rien fait pour que l'un fût nommé de préférence à l'autre; ni comme juge, 'puisqu'il n'avait point porté dejugement. 11 reconnaissait en outre que les princes de l'Empire étaient parfaitement libres d'élire le roi d'Allemagne, mais que le droit de nommer dans la personne du roi le futur empereur d'Allemagne, ils le tenaient du Saint-Siège; que le Saint-Siège avait le droit, puisqu'il conférait la couronne impériale, d'examiner la personne élue, ainsi qu'il résulte du couronnement de Charlemagne par Léon 111, de l'analogie qui existe entre cet acte et celui de l'ordination (car c'est à celui qui impose les mains que revient le droit d'examiner la personne) : le sentiment contraire aboutirait à des conséquences absurdes, car le pape pourrait être contraint de sacrer et de couronner, comme protecteur de l'Église, n'importe qui, un tyran, un insensé, un païen, un hérétique. Innocent 111 pouvait encore invoquer les déclarations de Jean VI II et de l'empereur Louis II, ainsi que l'histoire de tous les couronnements d'empereurs.

Le pape était obligé de maintenir la diflérence juridique qui sépare le royaume d'Allemagne de l'empire d'Allemagne, et de tirer les conclusions qui résultaient de cette diflérence. Chacune des deux parties avait ses droits : les princes, celui de nommer le roi; le pape, celui d'examiner l'élu avant de lui conférer l'onction et la couronne impériale et de faire de lui le protecteur de l'Église. Il appartenait au pape, si l'élu ne remplissait pas les conditions voulues, de confier cet office à un autre prince. Quand une élection royale était contestée, son devoir était d'exhorter les princes allemands à la concorde, afin qu'ils réunissent leurs suflrages sur un seul candidat ; ses avertissements demeuraient- ils sans eilet, il pouvait se prononcer pour un des prétendants, soit comme arbitre librement élu, soit de son chef, afin quo l'Église no fût pas trop longtemps privée d'un protecteur. Il pouvait donner l'exclusion, comme fit autrefois le Saint- Siège, lorsqu'on conférant la couronne impériale à Lothaire il se prononça par le fait contre le couronnement de Conrad, qui avait eu lieu à Monza en 1128. Aux yeux du Saint-Siège, de deux qui étaient élus celui-là méritait la préférence qui promettait de devenir un meilleur défenseur de l'Église. — Nous ne

r.A PAPATTÉ KT i/hMPIRE. OoT

voyons point qu'on puisse rien objecter île sérieux à cette exposition du droit.

Avantages remportés par Philippe sur Otton. — Assassinat de Philippe.

90. En Allemagne on se battait avec des fortunes diverses. Plusieurs princes se montraient irrésolus et sans caractère, passant tour à tour d'un parti dans un autre. Dans l'été de 1202, Otton IV remporta de nombreux succès, et plusieurs partisans de Philippe embrassèrent sa cause, notamment son chancelier, l'évêque Conrad de Würzbourg, dont Philippe laissa le meurtre impuni (3 décembre 1202). Cependant, à partir de 1204, Philippe eut la prépondérance. L'archevêque de Cologne se déclara luimême en sa faveur et le couronna derechef (6 janvier 1205) à Aix-la-Chapelle ; il fut déposé par le pape comme parjure. Le prévôt de Bonn, Brunon, élu à sa place, tomba au pouvoir de Philippe, en même temps que la ville de Cologne, ce boulevard d'0tton(1206;.

Philippe fit également de.s progrès dans la haute Italie ; et, comme il ne pouvait guère compter sur les princes, il se rapprocha du pape, en lui envoyant une ambassade honorable. Innocent lui délégua de son côté (1207) deux habiles cardinaux, Hugolin d'Ostie et Léon Brancaleone. Philippe promit de satisfaire à l'Église, et fut absous de l'excommunication. Les légats décidèrent les deux partis à conférer entre eux et amenèrent un armistice. Déjà les négociations avec le pape étaient sur le point d'aboutir, lorsque Philippe fut assassiné à Bamberg (21 juin 1208), pai' le comte palatin Otton de Wittelsbach, qu'il avait personnellement offensé. Profondément affligé de ce meurtre. Innocent III exhorta les princes allemands à ne pas laisser surgir de nouvelles divisions. Otton IV épousa alors la fille de Philippe, Beatrix, gagna ainsi le parti des Hohenstaufen, et fut reconnu roi à l'unanimité.

En 1209, à Spire, Otton promit solennellement au pape qu'il s'abstiendrait de toute immixtion dans les élections des prélats et dans les affaires ecclésiastiques, qu'il renoncerait au droit de dépouilles et à l'interdiction abusive des appels à Rome, que l'Église romaine rentrerait dans la libre possession de ses droits et de ses biens, notamment du pays depuis Radicofani jus-

(>d8 histoire r>E l'église.

qu'à Ceprano, des domaines de Mathilde, du comté de Bertinoro, de la marche d'Ancône, du duché de Spolète, de l'exarchat et de la Pentapole. Au mois d'août il franchit les Alpes, eut à Viterbe une entrevue avec le pape, et fut, le 4 octobre, solennellement couronné empereur dans l'église de Saint- Pierre.

Reg. imp., ep. lu, lxi, lxii, cxvi, cxxxvi et seq., cliii et seq., clxxxvu et seq. — c. xxxiv, Venerabilem, I, vi, de Elect. Cf. Phillips, K.-R., III, § 127, p. 194 et suiv.; mon ouvrage cité, p. 166-171. Promissio Philippi, Pertz, Leg., II, 209; Migne, t. CCXVII, p. 293, ep. lx. Promissio Ottonis in Reg. imp., 189, Pertz, loc. cit., p. 216; Raynald., an. 1209, n. 10; Héfelé, t. V, p. 695 et suiv., 711 et suiv.

Infidélité d'Otton IV. — Frédéric de Sicile, roi d'Allemagne.

91. Otton n'eut pas plutôt reçu la couronne impériale, qu'il changea de sentiments et témoigna envers le pape, à qui, de son propre aveu, il était redevable presque de tout, la plus noire ingratitude. Violant ouvertement son serment, il attaqua les biens de l'ÉgUse romaine, ravagea les provinces qui lui résistèrent, donna en fiefs à ses partisans les domaines du pape, éleva même des prétentions sur le royaume du jeune Frédéric, et envahit TApulie avec le dessein de réaliser les plans des Hohenstaufen en subjuguant l'Italie entière. En vain Innocent III lui rappela-t-il ses devoirs et ses serments : il se vit enfin dans la nécessité de l'excommunier (novembre 1210 et le jeudi saint 1211), car il inquiétait le jeune roi de Sicile, placé sous la protection du Saint-Siège, empiétait sur le patrimoine de Saint- Pierre, opprimait les princes et les cités, et s'était plusieurs fois parjuré. L'excommunication fut publiée en Allemagne et en Italie.

Dans une diète tenue par les seigneurs à Nuremberg, Otton, qui s'était aliéné les esprits par son orgueil et sa dureté, fut déclaré déchu de l'empire par les archevêques de Mayence, de Trêves et de Magdebourg, par le landgrave de Thuringe, par le roi de Bohême et par d'autres seigneurs ecclé.siastiques et laïques. Frédéric de Sicile, élu roi du vivant de son père, fut invité à se rendre en Allemagne. Le pape approuva cette mesure : car Frédéric promit, dès qu'il aurait reçu la couronne impériale, de céder le rovaume do Sicile au fils qui venait de lui naître et de

i.A l'APAlTK FT Lh.Ml'IRF. «ioV»

le faire administrer à part. L'aveugle et infidèle Olton, (jui s'était lui-même attiré sou chàliment, fut obligé de rentrer en toute hâte en Allemagne (1212), en sacrifiant ses conquêtes en Italie. Il ne trouva de sympathies nulle part, et il dut se réfugier dans ses domaines héréditaires. Frédéric, an contraire, fut proclamé roi d'Allemagne dans des diètes tenues par les princes à Francfort (décembre 1212) et à Égra (juillet 1213), et par les partisans de sa maison. 11 jura d'accomplir tout ce que Otton avait promis au pape. Lorsque <Uton et ses alliés eurent été vaincus à Bouvines (27 juillet 1214), Frédéric reçut la couronne royale de l'archevêque de .Mayence (2o juillet 1215); Otton se retira dans les domaines de sa famille, oublié de presque tout le monde. Avant de mourir, il se réconcilia avec l'Église (1218). Frédéric entretint les meilleures relations avec le pape, qu'il appelait souvent son soutien et son protecteur. L'autorité du Saint-Siège était de nouveau affermie et respectée en Allemagne.

Sollicitude universelle d'Innocent III.

V)2. Innocent m remplit eggilement, dans une large mesure, les devoirs de sa charge à legard des autres souverains et des autres nations, il était souvent invoqué comme arbitre, recevait les hommages des plus puissants souverains, protégeait les faibles contre les forts, s'opposait à l'invasion des hérésies, décidait d'un coup d'œil rapide les plus difficiles questions de droit, et fut pour l'Église elle-même un grand législateur. L'Orient et l'Occident, le clergé régulier comme le clergé séculier, les affaires les plus graves comme les plus insignifiantes en apparence, rien n'échappait à sa sollicitude, et il avait à son service des légats et des fonctionnaires éprouvés. H prononçait des homélies devant le peuple et le clergé, prenait un vif intérêt à toutes les questions théologiques importantes, encourageait les savants et quiconque montrait du goût pour les réformes, pressait les évêques de remplir exactement leurs devoirs, donnait l'exemple à tous par la largesse de ses dons pour la Palestine et pour ses pieuses fondations, dont la principale est le grand hôpital du Saint-Esprit qu'il fonda à Rome.

Le docteur de l'univers et le père des rois, ainsi qu'on l'appelait, était eu outre le père des pauvres et le vrai soutien de la morale et de lu civilisation. On ne saurait trop admirer les

«60 HISTOIRE DE LÉGLISE.

facultés brillantes de son esprit, son amour inviolable de la justice, sa profonde connaissance du monde et des hommes. Son adresse dans le maniement des affaires les plus épineuses, sa pénétration juridique, ses connaissances en théologie, le placent au premier rang parmi les papes les plus renommés. Il ne lui manqua que l'occasion de faire éclater dans le malheur la persévérance inébranlable et la noble attitude d'un Alexandre 111 . Son pontificat est l'un des plus remarquables que l'on connaisse dans l'histoire de l'Église.

OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LES N"' 91 et 92.

Mansi, XXII, 814 et seq.; Innoc, lib. XIII, ep. ccx; lib. XIV, ep. lxxviii, Lxxix, CI. Promissio Frid., Pertz, lib. II, ccxxiv, ccxxviii; Walter, Fontes, p. 76-78 : Bréholles, op. cit., I, p. 218 et seq., 227, 269 et seq.; Raynald.,an 1213, n. 23 et seq.; 1215, n. 58 ; Potthast, p. 329 et seq., 339 et seq., 360 et seq., 387 et seq.; Bœhmer, Regesten des Kaiserreichs unter Philipp, Otto, etc., t. XIX, 43 et suiv., 53 et suiv.; Abel, Kaiser Otto IV, u. K. Frédéric II, 1856; Wiederhold, de Bello quod Otto IV gessit cum Frid. II, Regiomont., 1857; Schirrmacher (§ 94), I, p. 46 et suiv.; Leo, Vorles., III, p. 138; Dœllinger, II, p. 192, 195; Reumont, II, p. 486 et suiv.; Gregorovius, V, p. 99; -Héfelé, p. 721 et suiv.; Chron. Sampetr., ap. Menken, Scr. rer. Germ., III, 238 et seq.; Hahn, Coll. monum. vet. et rec. ined., I, 208; iNolices et extraits des MSS. de la bibliothèque du roi. II, 282-284. Sur l'hôpital de S. Spirito in Sassia, voy. Morichiai, Istituti di pubblica carità, Roma, 1842, I, 35 et seq.; Adinolfi, la Portica di S. Pietro, Roma, 1859, p. 171 et seq.

Douzième concile œcuménique.

93. Innocent III couronna sa carrière active par le douzième concile œcuménique (quatrième concile deLatran), qu'il convoqua pour le mois de novembre 1245. Il l'avait déjà convoqué en avril 1213 pour le recouvrement de la Palestine et la réforme de l'Église universelle, eu prescrivant aux évêques de prendre toutes les mesures nécessaires. On y vit paraître les envoyés de Frédéric II, de Henri, empereur latin de Constantinople, des rois de France, d'Angleterre, d'Aragon, de Hongrie, de Chypre, de Jérusalem et d'autres princes, quatre cent douze évêques, huit cents abbés, plusieurs représentants de prélats et de chapitres absents. Le pape ouvrit ces grandes assises de la chrétienté par un discours où il disait qu'il avait vivement désiré do célébrer

LA PAPAUTÉ ET LEMPIRE. 06 i

cette Pàque avant de mourir {Luc, xxii, 15). Il était prêt, disaitil, à boire le calice de la Passion pour la défense de la foi catholique, pour le secours de la Terre sainte, pour raffermissement de la liberté de l'Église. Le concile établit soixante-dix décrets sur les points les plus intéressants du dogme et de la morale. Aux hérétiques de ce temps il opposa une confession de foi précise, prit des mesures pour les combattre, défendit aux Grecs unis de réitérer le baptême des enfants baptisés par les Latins et de laver les autels dont ils se servaient, assura le maintien des autres rites, assigna au patriarche de Constantinople le premier rang après celui de Rome, reconnut les droits des patriarches, sans préjudice des appels au Saint-Siège, et adopta contre l'hérésie de Bérenger le terme de « transsubstantiation », pour désigner le changement de substance dans l'Eucharistie.

Le concile régla aussi la croisade qui avait été projetée, imposa une paix de quatre ans à tous les princes et à tous les peuples chrétiens, publia des indulgences, et fit un devoir aux évêques de réconcilier les combattants. D'autres ordonnances regardaient la célébration des conciles, la procédure canonique, la conduite du clergé, la nomination aux charges ecclésiastiques, l'éducation scientifique des prêtres, les devoirs religieux des laïques, les empêchements de mariage. Ces salutaires règlements révèlent le grand législateur, qui joint la liberté de l'esprit à la sagacité des vues. Le concile confirma l'élévation de Frédéric II sur le trône d'Allemagne, la fondation de l'évêché de Chiemsée par Eberhard, archevêque de Salzbourg, et régla les affaires de plusieurs pays. Peu de temps après ce concile universel, dont les décrets furent publiés dans un grand nombre de conciles provinciaux, Innocent III parcourut l'Italie pour enflammer les esprits à la croisade et apaiser les différends de la chrétienté, notamment entre les deux puissantes villes maritimes de Geneset de Pise Puis il mourut à Pérouse, le 16 juillet 1216, âgé de cinquante-six ans seulement, la dix-neuvième année de son glorieux pontificat.

Inuoc, lib. XVI, ep. xxx, xxxiv, xxxvi; Mansi, XXII, 960 et seq.; Harter. H, p. 6öl et suiv., 689 et suiv.; Héfelé, V, p. 777-809.

f)02 lIlSTOlhE 1>E L ÉGLlSi:.

!^econde lutte des Hohcnstaufen contre les papes,

Frédéric II.

91. Innocent III, par sun crédit personnel et par la reconnaissance que lui témoignait son royal protégé, avait en, pour contenir le jeune Frédéric, des moyens que ne pouvaient guère posséder ses successeurs déjà avancés en âge. Élevé parmi des courtisans corrompus et artificieux, dominé par un indomptable orgueil, la tète pleine de projets aventureux, Frédéric II n'était jamais à bout de ressources et pratiquait à un haut degré l'art de la dissimulation. Il réunissait en lui un mélange étonnant de qualités brillantes et de vices grossiers. Né en Italie, pétri de sang germanique et de sang normand, sa culture et son éducation le mettaient bien au-dessus de la nation qu'il gouvernait. Admirablement doué, ami des sciences, initié aux plans gigantesques de son père et de sa famille par leurs partisans, il se sentait blessé d'avoir été dans sa jeunesse supplanté par l'élévation d'Otton et il s'ofTusquait d'être le vassal du Saint-Siège dans le sud de ritalie. Comme Frédéric I";- il. songeait à détruire la liberté des villes et la puissance de l'Église, à placer l'Italie tout entière sous la domination du royaume d'Allemagne, afin de pouvoir, monarque absolu, régner sans contrôle sur le clergé comme sur les laïques. Mais tant qu'il n'avait pas ceint la couronne impériale, il était contraint d'user de ménagements : aussi ni les promesses ni les serments ne lui coûtaient rien. Mais dès qu'une occasion propice se présentait, il ne s'effrayait pas du parjure et rompait les serments les plus solennels. Avec de telles tendances, de pareilles dispositions, une lutte affreuse était inévitable entre Frédéric et l'Église, dont il menaçait l'indépendance; et cette lutte, les papes les plus pacifi(|ues étaient incapables de la détourner.

OtVH.VOES A CONSCLTEK ET REMAKQUES CRlflOLES SIR LE N° 94.

Petrus de Vineis (chancelier de Frédéric, mort en 1249), cpist. libri VI, éd. IseJin., Basil., 1740. t. II; Richard a S. Germano, Chron., n 89-1242; Coiitin. Micoi. de Jamasilla, Hist. de reb. gest. Frid. Il ojusque lilioruin ^jusqu'en 1238); Pipini et mon. Pad. Chron.; Murât,, Scr.. t. VIl-IX; Perlz, Lpg.. II. p. 223 et seq.; Huillard-Bréholles (§ 87) '•' Frédf^ric 11 (Revup jn-it.. d6c. 1863 ; puis : Vio et Correspon-

LA PAPAUTÉ ET LtMPlRE. 663

dance de Pierre de la Vigne, Par,, ^866; Regesta Hon. et Greg. IX; Raynald.,an. 1216 et seq.; Potlhast, p. 468 et seq.; Schwarzhueber, De celebri inler Sac. et linp. schismate lemp. Frid. II, Salisb., 1771 ; Leo, Vorles., über die Gesch. des deutschen Volkes, 111, p. 149; Raumer, III, p. 311 et suiv.; IV, p. 1 et suiv.; Bœhmer, Regest, d. K., 1198-1254. p. 21 et suiv.; G. Hœfler, Kaiser Friedrich 11. Munich, 1844 ; Damberger, Synchron. Gesch. d. M. -A., t. X; Th. Lau, l'ntergang d. Hohenst.. Hamb., 18Ö6; Schirrmacher, K. Friedr. II, Goettingen, 1859 et suiv.. 3 vol., et Albert v. Possemünster, gen. der Bœhme, Weimar, 1871.

Honorius III. — Couronnement de Frédéric. — Sou attitude.

95. A Pérouse, le Romain Cencius Savelli, qui depuis Célestin m avait été camerlingue de l'Église romaine, dont il avait entrepris de faire un recensement plus exact dans son Livre des cens de l'Église romaine, avait été nommé par Innocent III cardinal -prêtre de Saint-Jean et Saint-Paul; il s'était signalé par sa connaissance des afTaires et l'aménité de son caractère. Il fut promu au souverain pontificat sous le nom d'Houorius III (18 juillet 1216^. Le vieux pontife fit tous ses efforts pour assurer partout l'exécution des décrets du dernier concile œcuménique. Il eut bientôt à se plaindre du jeune Frédéric, qui, après avoir si activement poussé à la croisade, ne cessait de l'ajourner sous différents prétextes. Quand Honorius l'invitait à se presser d'accomplir son vœu, Frédéric s'y montrait tellement disposé, qu'il engageait lui-même le pape (12 janvier 1219) à obliger tous les princes et les prélats qui s'étaient croisés de se mettre en route pour la fête de la Saint-Jean, sous peine d'excommunication. Le roi, en ce moment-là, parlait encore de sa profonde reconnaissance pour l'Église romaine; mais tandis qu'il renouvelait solennellement ses précédentes assurances, il se permettait une foule de choses qu'il était difficile de concilier avec elles. Il essaya do faire reconnaître roi d'Allemagne son fils Henri, déjà couronné roi de Sicile, et il atteignit ce but à Francfort (avril 1220), en renonçant au droit de dépouilles, en conférant aux princes ecclésiastiques les droits impliqués dans la souveraineté du pays, ou en les confirmant dans ces droits. Il écrivit au pape qu'on avait fait cette élection inopinément et sans son concours, parce qu'on voulait s'assurer la paix du royaume pendant son absence en Terre sainte ;

lui-même n'y donnerait son assentiment qu'avec l'approbation du pape ; lorsqu'il serait en sa présence, il agirait selon ses ordres et ses désirs; en tout cas, l'Allemagne et la Sicile seraient administrées à part; il allait se rendre à Rome^ et partirait immédiatement pour la croisade.

Le pacifique Honorius se déclara satisfait de ces explications et autres semblables, et dit qu'il était prêt à donner à Frédéric la couronne impériale. Frédéric satisfit en outre à pliisieurs demandes du pape : il dégagea les tenanciers des domaines de la comtesse Mathilde du serment qu'ils lui avaient prêté, cassa plusieurs lois rendues par les villes lombardes contre la liberté de l'Église, et confirma de nouveau ses promesses par le serment. Honorius III lui conféra ensuite, ainsi qu'à sa femme Constance, la couronne impériale (22 novembre 1220). Frédéric, prenant de nouveau la croix des mains du cardinal Ugolin, évêque d'Ostie, jura qu'il suivrait lui-même l'armée au mois d'août 1221. Il confirma les droits du pape sur toutes les terres comprises entre Radicofani et Ceprano, sur le duché de Spolète et la marche d'Ancône. Les lois qu'il venait de publier sur le désir du pape, il les envoya à Bologne, pour qu'elles fussent insérées dans les recueils du droit. L'empereur y reconnaissait les Hbertés et immunités de l'Église, prenait des mesures contre les hérétiques, accordait une paix perpétuelle aux gens de la campagne, mettait au ban de l'empire ceux qui, excommuniés par l'Église pour avoir attenté à ses droits, n'auraient pas satisfait dans le courant de l'année. Le nouvel empereur institua l'archevêque Engelbert de Cologne administrateur du royaume d'Allemagne, de même que l'évêque de Metz pour la Lombardie ; puis il se rendit dans ses provinces héréditaires du Sud, où il s'appliqua avec une extrême rigueur à rétablir la plénitude de l'autorité royale, telle qu'elle avait existé sous le règne de son père.

Frédéric ne part point pour la croisade.

96. Quant à la croisade tant de fois promise depuis 1215, cette rroisade que le pape avait si fort à cœur et d'où dépendait la sécurité des possessions chrétiennes en Orient, Frédéric ne s'en souciait point. Après la perte de Damiette, Honorius III lui écrivit (19 novembre 1221), l'âme navrée de douleur. Ce qui l'affligeait surtout, c'était qu'on lui imputât les désastres de

LA PAPAUTÉ ET LEMPIRE. 66o

cette expédition, parce qu'il n'avait pas forcé plus tôt l'empereur d'accomplir son vœu en l'excommuniant. Il se voyait donc réduit à le menacer de cette peine. Frédéric s'excusa sur les nécessités pressantes de ses Etats, et promit de nouveau qu'il allait s'exécuter. En 1222, à Veroli, il réitéra de vive voix cette promesse au pape, et convint avec lui de réunir une grande assemblée pour discuter les afTaires d'Orient. Au mois de mars 1223, le roi Jean et le patriarche de Jérusalem, le légat de Syrie, Pelage d'Albano, se réunirent pour délibérer à Ferentino. Frédéric promit derechef qu'il commencerait dans deux ans la croisade, pour laquelle il faisait de grands préparatifs. Le pape, quels que fussent ses griefs contre l'empereur, montrait une extrême prudence : car Frédéric traitait les sujets du pape comme s'ils eussent été les siens, opprimait le clergé de Sicile, déposait arbitrairement les évèques, et ne voulait point entendre parler du droit de confirmation qui appartenait au pape.

Veuf depuis 1222, Frédéric épousa en secondes noces Isabelle, héritière du royaume de Jérusalem ; mais il ne fit rien pour ce pays, malgré le titre de roi qu'il se fit décerner par son beaupère ; et comme il craignait une insurrection, il chargea celuici de lui obtenir du pape un nouveau délai. Les Lombards, grâce à l'entremise d'Honorius, demeurèrent en paix ; l'empereur obtint un sursis jusqu'en août 1227, et les détails de la croisade furent réglés par le traité de Saint-Germain. Frédéric consentit lui-même, dans le cas où il ne tiendrait point parole dans le terme convenu, à ce que le pape le frappât d'excommunication, disposât de lui et de ses domaines selon la justice et le droit. Cependant Frédéric se montrait de plus en plus fourbe, cruel et voluptueux; il ne tarda pas à maltraiter sa femme et à se jeter dans des débauches qui rappelaient les sultans sarrasins. 11 fonda à Lucera, au nord de Naples, une colonie militaire de mahométans siciliens, qui devinrent l'effroi des chrétiens d'alentour. Il subissait de plus en plus l'influence des mahométans.

Conduite vacillante de Frédéric à l'égard d'Honorius III.

97. Honorius III, occupé lui-même des luttes entre Rome et Viterbe (1220-1223), absorbé par les affaires de Rome, soucieux de rétablir la paix entre la France et l'Angleterre, puis dans

666 iiiSTOïKE DE l'Église,

les villes d'Italie, et d'aplanir une multitude de différends religieux, inclinait naturellement à la tolérance et répugnait aux mesures de rigueur. Cependant il lui était impossible de vivre en paix avec Frédéric. Ce prince, en effet, devenait de plus en plus arbitraire : dans l'intérêt de son trésor, il avait laissé vaquer pendant longtemps cinq évèchés dans l'Italie méridionale, fhassé les légats et les évêques nommés par le Saint-Siège en vertu de son droit de dévolution, exigé des sujets du pape qu'ils suivissent son armée dans la haute Italie. Déjà même, contrairement à ce qu'il avait fait dans ses précédentes lettres, il écrivait au pape avec un ton d'aigreur. En 1220, dans la diète de Crémone, il essaya de nouveau d'assujettir entièrement les Lombards ; mais ceux-ci formèrent une nouvelle ligue pour vingt- cinq ans, afin de défendre l'ordre de choses actuel contre ses empiétements. Frédéric prononça la mise au ban de l'empire des récalcitrants, mais il ne put l'exécuter. Comme il avait de nouveau besoin du pape, il se montra conciliant, rappela les évêques expulsés, et pria le pape d'être l'arbitre de son différend avec les Lombards. Honorius, invoqué par les deux parties, décida que les injustices commises de part et d'autre devaient être réparées; que les Lombards fourniraient à l'empereur pendant deux ans, à leurs frais, quatre cents chevaliers pour le secours de la Terre sainte. Le pape travaillait pour la nouvelle croisade, par l'entremise de ses légats, surtout eu Allemagne et en Hongrie. 11 nomma l'ex-roi de Jérusalem, Jean de Brienne, gouverneur de la contrée de Viterbe jusqu'à Rome, et trouva dans ce vaillant chef d'armée un puissant appui. Honorius mourut le 18 mars 1227, avant que rien n'eût été entrepris pour la Palestine.

OUVRAGES A CO.NSLLTER ET REMARQDES CRITIQUES SPR LES N°» 90-97.

Cencii Camer. Liber censuura Rom. Eccl.; Murât., Ant. liai. med. .-evi, V, 832 et seq.; Bréholles, I, .H03, 584, 391 et seq., 628 et seq., 670 et seq.. 740 et seq., 802 et .seq., 843 et seq.; t. II, p. \ et seq., 122 et f^eq., 190, 272 et seq., 286, 376, 429, 431, 703, 708 et seq.; 111, p. 3 et seq.: Perlz, Leg., II, 231, 242 et seq., 238 et seq.; Potthast, p. 468-677: Rayiiald., an. 1216, ii. 13 et seq.; Petrus Blés., ep. cxcv, cxcvi fMigne, t. CCVIl, p. 478-481); Bœhmer, Kaiserregesten unter Philipp, etc., p. 98 et suiv., 103 et suiv., 326 et suiv.. 373; Raumer, 111, p. 307, 324 ci suiv., 349 et suiv.. :j98 et suiv.; Dœilinger, II. p. 193 et suiv.; Papen-

LA l'APALTÉ ET LEMI'IRE. 667

cordt, p. 286; Héfelé, V, p. 812 et suiv.; Hist.-pol. Bl. t. L, p. 618 et suiv. Voyez encore Biaiichi, t. II, iib. VI, § 4, n. i, p. 418-420. Efforts d'Honorius en faveur de la paix entre la France et l'Angleterre : Raynald., an. 1223, n. 30 et seq.; Potthast, p. 6i7, n. 7310. Négociations de paix entre Pise et Gênes, décemL. 1217 : Potthast, p. 493, n. 3626. Sur l'héritage de Mathilde, Honuiius, 18 février 1221 ; Thciner. Cod. diploni., I, 03, n. lOi: Bréholles, II, 128; Bullar., od. Taur., III, 372; Potthast. p, 371 et seq., n. 6367. Décrets pour Jean de Rrienne: Potthast. p. G59. n. 7637-7659.

Grégoire IX. — Avortement de la croisade.

98. Le lendemain, les cardinaux élurent à l'unanimité Ugolin, cardinal évèque d'Ostie, parent d'Innocent III, déjà signalé par ses travaux antérieurs. Il se nomma Grégoire IX. C'était, au témoignage de Frédéric lui-même, un homme de mœurs irréprochables, insigne par sa piété, son éloquence et sa science, brillant comme une étoile dans un çlel sans nuages. Déjà précédemment il avait dirigé les affaires de la croisade; dès lors il les poussa avec un redoublement d'énergie. Il rappela à l'empereur le pacte de Saint-Germain, lui communiqua le projet d'un traité avec les Lombards, l'exhorta à renoncer à sa vie sensuelle et voluptueuse et à commencer avec un cœur pur le combat sacré qu'il avait tant de fois et si solennellement promis. Il y avait déjà dans la basse Italie une armée de croisés en fort bon état, qui attendait l'arrivée de Frédéric. Le landgrave Louis de Thuringe, avec plusieurs Allemands et Anglais, était prêt à partir pour la Palestine ; mais l'empereur temporisait toujours et négociait en secret avec le sultan d'Egypte. Des maladies contagieuses se déclarèrent au milieu des croisés réunis. Cependant Frédéric partit le 8 septembre 1227 avec le landgrave de Thuringe; mais, après trois jours de navigation, il aborda à Otrante, sous prétexte de maladie. Comme le landgrave Louis était mort, il nomma le duc de Limbourg chef des croisés, laissa cinquante vaisseaux au patriarche de Jérusalem, et exprima son intention de partir au mois de mai suivant. Cette grande expédition, préparéo avec tant de frais, était avortée.

La plupart des croisés rentrèrent chez eux, hormis un petit nombre de chevaliers qui arrivèrent en Palestine. La maladie de Frédéric n'était, selon toute vraisemblance, qu'une pure fie-

tion; en tout cas, il n'avait pas tardé à se remettre, et il était toujours libre de tenir sa parole. Mais il cherchait des échappatoires; les penchants de son esprit l'attiraient vers les princes sarrasins, et le rétablissement de la domination chrétienne en Palestine aurait anéanti le plan qu'il avait conçu de subjuguer l'Italie entière. Il ne voulait faire pour la Palestine que ce qu'exigaient rigoureusement ses vœux précédents, son honneur, l'opinion publique de tout l'Occident; ce qu'il pouvait accomplir sans grand sacrifice et sans préjudice de sa bonne intelligence avec les princes mahométans. Avec la puissante armée qui avait été réunie, il pouvait obtenir de grands succès en Syrie, ou du moins cette armée pouvait agir sans sa présence. Mais il ne voulait pas rompre ses relations avec les Sarrasins; il les avertissait qu'il était obligé de conserver sa réputation en Occident, mais que, du reste, il n'entreprendrait rien à leur détriment.

Frédéric II excommunié.

99. Grégoire IX, navré au plus profond de son àme de voir les espérances du monde chrétien si indignement trompées, fulmina dans Anagni (29 septembre 1227) l'excommunication contre ce souverain parjure, retraça dans une lettre circulaire le lamentable récit de ses félonies, de ses débauches et de ses violences. 11 le conjura instamment de se réconcilier avec l'Église, de réparer ses torts et de se faire absoudre d'une excommunication que le pape avait été contraint, d'après les précédents aveux de Frédéric, de lancer contre lui. L'altier Frédéric répondit par des manifestes adressés à tous les princes, où il interprétait les faits dans son propre sens et vomissait les plus graves injures contre le Saint-Siège. Il voulait, disait-il, secouer le joug écrasant du pape, rétablir la simplicité et la pauvreté de l'ÉglLse primitive, ramener le clergé à la vie apostolique, — absolument comme l'entendait Arnaud de Brescia,— mais seulement au profit de son omnipotence impériale. Il défendit aux clercs d'observer les censures du pape, sous peine de confiscation de leurs biens, les obligea de célébrer l'office divin en sa présence, essaya de former dans Rome même un parti contre le pape, tandis qu'il congédiait brutalement deux cardinaux qui lui avaient été envoyés.

LA PAPAITÉ ET l'EMPIRE, 669

Ces raisons, ainsi que d'autres crimes plus récents (il avait pillé les chevaliers de Saint-Jean, les templiers et plusieurs croisés, expulsé de son diocèse l'archevêque de Tarente, etc.), décidèrent le pape à renouveler l'excommunication contre Frédéric (23 mars 1228) et à frapper d'interdit les lieux où il séjournait. Il le menaça en outre, dans le cas où il s'obstinerait, de lui enlever le royaume de Sicile, qu'il tenait en fief, et de délier ses sujets du serment de fidélité. Sur ces entrefaites, Frédéric avait acheté les biens de la puissante maison des Frangipani et les leur avait restitués à titre de fiefs, afin de les rendre vassaux de l'empire et de les soustraire à la domination du pape; il avait de plus gagné d'autres Romains par de l'argent et des promesses. Ces Romains excitèrent une émeute et injurièrent le pape. Grégoire IX parvint à les calmer; mais, comme il était en butte cà d'incessantes menaces, et que les hostilités des Romains contre Viterbe ne finissaient point, il alla d'abord à Rieti, puis à Pérouse.

Croisade simulée de Frédjéric II. — Traité de Saint- Germain (1230).

100. Frédéric, qui se moquait de l'excommunication, commença, au mois de juillet 1228, une guerre simulée contre les Sarrasins, après avoir envoyé devant lui cinq cents chevaliers et pris au sujet des provinces allemandes et italiennes des dispositions contraires à ses précédents traités. Il laissa derrière lui, pour inquiéter les États de l'Église, une forte armée placée sous les ordres du duc Rainald ; cette armée contenait aussi des Sarrasins. Sa conduite dans l'île de Chypre, ses secrètes négocialions avec le sultan kamel et son traité avec lui, tout l'ensemble, en un mot, de sa manière d'agir en Palestine, n'était pas de nature à le montrer sous un jour favorable.

Forcé par les attaques de Rainald, Grégoire IX réunit une armée, qui, sous la conduite de Jean de Brienne, expuls.i le duc des États de l'Église et occupa plusieurs places du territoire de Naples. (jue Rainald ait attaqué les États de l'Église l'insu de Frédéric, c'est là une allégation mensongère, inventée plus tard par l'empereur. Grégoire excommunia de nouveau Frédéric, parce qu'il ne s'était pas fait relever de l'excoramuni- (?ation avant le commencement de la croisade, et délia les habi-

070 HISTOIRE TtE I.'KtlUSK.

tants du royaume de Sicile du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté (30 août) : la félonie seule de son vassal lui en aurait donné le droit. Frédéric avoua lui-même, dans son allocution de Jérusalem, que le pape avait dû l'excommunier, parce qu'il n'aurait pu sans cela éviter les reproches et les malédictions de la foule. En Orient, beaucoup de croisés fuyaient sa présence et le détestaient, à cause de ses rapports hostiles avec l'Église et de ses liaisons amicales avec les Sarrasins.

Après son retour de l'Orient, Frédéric avait à craindre que les partisans de l'Église ne s'unissent aux ennemis de sa maison, et il jugea prudent, tout en continuant ses entreprises guerrières, d'entamer des négociations afin d'arriver à un meilleur résultat. La conséquence fut une nouvelle excommunication. Plusieurs princes allemands, tels que Hermann de Salza, grand maître de l'ordre teutonique, et le dominicain Gualo, interposèrent leur médiation. Le pape parut enlin disposé à conclure la paix, pourvu qu'il fût satisfait aux exigences essentielles de l'Église : de là le traité de Saiut-iiermaiu (-23 juillet 1230). Frédéric promit de satisfaire à l'Église sur les points qui lui avaient attiré l'excommunication, de restituer les domaines enlevés au Saint-Siège et les biens contisqués aux églises et aux couvents, de pardonner à ses ennemis, de rappeler les évèques expulsés, d'accorder la liberté des élections ecclésiastiques dans la basse itahe, de ne plus imposer au clergé de charges arbitraires, de reconnaître toujours le lien féodal qui rattachait à Rome le royaume de Sicile, et enfin de prendre des mesures pour la Palestine.

x\bsous de l'excommunication le -2S août, Frédéric alla visiter le pape à Anagni (1" septembre), le féhcita de sa douceur et de sa bienveillance, et l'assura qu'il ne gardait aucun res.sentiment . L'empereur et le pape exprimèrent dans plusieurs lettres la joie quo leur causait cette réconciliation.

OL'VK.VGES A (.O.NSULTKR KT BEMARQUES CRITIQUES SUR LES N"' 98-100.

Bréholics, 111, p. 1 t'A seq., 2i et seq., 71 et seq., 206 et seq.; V, 295; Polthiist, p. 080 el seq., 711 et seq.; Raynald., an. 1227, n. 17 et seq., 26 et seq.; 1228, n. 1 et si;q.; 1220, ii. 2 et seq.; 1230, n. 3 et seq.; Ilichard Chron., an. 1228 (aulenr gibelin). - Poltliast, Bihl. hist. med. œvi, Berol., 1862, p. 5i2);Mansi, XXI1I,40. 162; Bœhmer, Regesten, p. 332 etsuiv., 3J7: XWIII o[ siiiv.-. lirisoliar. t. LU. p. i.öO cl siiiv.; Maiimer, III.

LA HAi-AiiK F.r I. f.mpirf;. G7 I

p. 4ü8 et suiv.; Papenconit, p. 287 el suiv.; Dœlliager, II, p. 198 cl suiv.; Héfelé, p. 849 et suiv.; mon ouvrage : Kalh. Ivirche, p. 174 el suiv. ; Pietro Balan, Storia di Greg. IX e de' suoi tempi, Modena, 1871- 1873, 3 vol. La meilleure apologie de la conduite antérieure du pape sont les déclarations de Frédéric (ep. ad principes) : « Summum Pontiliceni vidimus reverenter. Qui alfectione paterna nos recipiens et pace cordiuni sacris osculis fœderala lam benigne nobis propositum suae intentionis aperuit, de ipsis, quae praecesserant, nil omlttens et singuia prosequens evidenti judicio rationis, quod etsi nos prsecedens causa comnjoverit vei rancoreni potuerit aliqueni attulisse, sic benevolentia, quam persensimus in eodeni, omnem motum lenivit aninii et nostram amoto rancore serenavit adeo voluntatem, ut non velimus ulterius prseterita memorari , quae nécessitas intulit, ut virtus ex necessitate prodiens operaretur gratiam meliorem.

Violation du traité de Saint-Germain. — Tyrannie de Frédéric. — Nouveaux démêlés. — Révolte du jeune roi Henri.

lui. Quant à une exécution complète du traité, il ne fallait pas s'y attendre, car Frédéric n'avait pas renoncé au projet de subjuguer l'Italie entière. Bientôt, contrairement à ses assurances, il se remit à persécuter les partisans du pape, surtout les hospitaliers et les templiers, et le pape fut obligé de le rappeler à ses devoirs. Après avoir, par l'organe de son fils Henri, édicté à Worms vl^3l) plusieurs lois contraires à la liberté des villes et favorables à l'autorité des princes, Frédéric promulgua à Melfi, pour son royaume héréditaire de Sicile, un code de lois rédigé par son chancelier Pierre des- Vignes. Ce code visait à établir l'omnipotence du gouvernement du roi et à nuire aux intérêts de l' Église; il établissait, contrairement à la teneur de la constitution allemande, la centralisation la plus étroite.

Quoique le pape ne lui fît qu'une opposition indirecte par sa collection de décrétales, Frédéric s'en montra offensé. Dans une diète tenue à Ravenne (novembre 1231), il publia quantité do lois contre les franchises des villes, puis contre les hérétiques, qu'il condamna aux peines les plus cruelles, notamment à celle du feu. Si en 1232 il se prêta au efforts des légats du pape, qui essayaient d'intervenir entre lui et les Lombards, c'est qu'il n'avait pas de force armée assez suffisante. D'ailleurs, sans attendre le résultat, il poursuivit plusieurs catholiques qui l'avaient olfensé, les fit passer pour hérétiques, et permit à sea

672 msTOiRE DE l'église.

Sarrasins de Lucera de dévaster une église. Les Lombards surtout, très passionnés pour la liberté, il les traita d'hérétiques qu'il fallait extirper, sous prétexte que des Cathares étaient mêlés à Ja population, et il reprocha au pape de les favoriser. L'Empire, à qui il attribuait la même institution qu'à la papauté, avait pour principale tâche, selon lui, d'anéantir l'hérésie.

Grégoire IX était dans une position d'autant plus pénible à l'égard de Frédéric, qu'il avait lui-même à combattre dans Rome des hérétiques et des rebelles, et qu'il avait été souvent contraint de quitter la ville. Dans le soulèvement de 123^2, il invoqua le secours de l'empereur; mais ce prince était lui-même occupé à étouffer une rébellion en Sicile. Cependant un accord fut conclu en avril 1233, et Grégoire fut reçu dans Rome avec des transports de joie.

La décision du pape dans la querelle des Lombards (5 juin 1233) déplut à l'empereur. Grégoire se justifia en disant qu'il l'avait prise de l'avis des cardinaux, conformément à la justice et à l'équité; du reste, il s'otl'rait à la retirer et à remettre tout dans l'état précédent. Frédéric s'y refusa et consentit à ce qui avait été fait, laissant au pape le soin de régler les'détails.

Lorsque les prétentions hautaines des répubicains de Rome (commencement de I23i) obligèrent le pape de se réfugier à Rieti avec les cardinaux, Frédéric alla le visiter durant l'été, délibéra avec lui à Spolèle sur la Terre sainte, puis retourna dans la basse Italie sans avoir rien fait d'important. Heureusement, Grégoire réduisit les Romains à la soumission avec d'autres secours (mai 1235); et, quoique Frédéric lui eût témoigné si peu d'intérêt, il ne laissa pas de lui venir en aide lorsque son fils Henri se révolta contre lui pour la seconde fois. Henri n'avait que seize ans de^moinsque son père, et l'égalait par son ambition. Mécontent que Frédéric eût annulé les actes de son gouvernement, il avait comploté avec les Milanais de se détacher de l'empire, projet éminemment dangereux pour l'empereur, si le pape eût embrassé la cause du üls. Mais le pape fit excommunier Henri, et punit les prêtres qui avaient trempé dans la révolte. Henri fut bientôt délaissé des siens et devint prisonnier de son père, qui le retint jusqu'à sa mort dans la plus rigoureuse captivité (1242). L'empereur, sur la recomman-

dation du pape, épousa à Worms, en troisièmes noces, Elisabeth, sœur de Henri III d'Angleterre (18 juillet 1235), fit publier à Mayence une loi sur la paix universelle, et, après avoir assisté dans Marbourg à l'exhumation des ossements de sainte ÉUsabeth de Thuringe (l" mai 1230), il leva des troupes considérables pour aller combattre les Lombards.

Raynald., an. 1230, n. 17; 1231, n. 2, 10 et seq.; Bréholles, 111, 246 et se<{., 280 et seq., 444 et seq., 498 et seq.; IV, p. 377 et seq., 40ö, i3ö, 471» et seq.; Potthast, p. 744 et seq.; Stolberg-Brischar, t. LH, p. 239. Lois pour l'Allemagne : Pertz, Leg., 11, 282; Constitut. regum Siciliae utriusque, Neap., 1786, dans Bréholles, t. IV, p. 1-178, introd., p. cuvi; Raunier, Hohenst., 111, p. 462 et suiv. Détails dans Pietro Giannone, ennemi de Home : Istoria civile del regno di iNapoli, l. IV, lib. XVI, c. vm, p. 48 et seq., ed. 1821. Lois pour Ravenne : Pertz, ioc. cit., p. 285 et seq.; Bréholles, IV, 285 et seq., 298 et seq. Négociations au sujet des Lombards : ib., p. 366, 409 et seq., 444 et seq., 490 et seq., 759 et seq.; Pertz, p. 299, 303; Potthast, p. 789, 830, 847 et seq. Défense des droits de Frédéric sur Jérusalem : Raynald., 1232, u. 44 et seq.; Potthast, n. 8980 et «seq., 9974 et seq., 10100. événements de Rome : Papencordt, p. 288-298. Révolte de Henri : Bréholles, IV, 473, 530, 573 et seq.; Potthast, p. 810, 838; Brischar, p. 340 et suiv.; Bœhmer, p. 161-168; Dœllinger, 11, p. 203 et suiv.; Héfelé, p. 879 et suiv. Mariage de Frédéric avec la sœur de Henri 111 d'Angleterre : Grég., lettres du 5 déc. 1234, à Henri, et du 16 avril 1235, à Louis de France; Potthast, p. 834, 840. Plaintes sur des lettres secrètes, écrites par la malveillance, afin de diviser le pape et l'empereur : Grégoire à Frédéric, d. d. Assise, 20 sept. 1235, P. n. 10Ö18, p. 851.

Guerre contre les Lombards.

102. Enivré de sa puissance, rejetant toute médiation, devenu mécontent des traités de paix de son grand-père, Frédéric essaya de transformer une guerre d'assujettissement en une guerre de religion en vue d'extirper les heréticiues. U voulait que le pape lui servit d'instrument et excommuniât les Lombards. Ur, comme les Lombards étaient disposes à négocier et que le pape agissait dans ce sens par ses légats et par ses lettres, il ne pouvait pas intervenir contre eux. l'ius tard, les cruautés révoltantes de l'empereur rendirent toute conciliation impossible, rrederic ne voyait dans le pape qu'un censeur importun, un

m. — UIST. DE L'ÉGUSt. io

07i riisTOiRE DE l'Église.

prince détesté, qui lui opposait comme suzerain une puissance funeste à la cohésion de ses États et mettait des entraves à sa domination universelle. Aux griefs du pape il répondait tantôt d'une manière évasive, tantôt en ternies offensants. Grégoire IX, dans une lettre qu'il lui écrivit le 23 octobre 1236, maintint toutes ses prétentions, représenta à l'empereur sa position visà-vis de l'Église et lui reprocha son manque de respect. Enorgueilli de la victoire qu'il venait de remporter sur les Lombards près de Cortenuova (27 novembre 1237), Frédéric poussa les vaincus à une résistance désespérée, brava le pape en toute occasion et redoubla de cruautés envers l'Église.

Le pape voyait à regret que, sous prétexte de combattre les w hérétiques », l'empereur déjouait ses efforts en faveur delà domination chrétienne en Orient, faisait emprisonner par ses agents de Sicile le neveu du roi de Tunis qui se rendait à liome pour y recevoir le baptême, et refusait de l'élargir, sous prétexte que ce prince mahométan avait été séduit et ne pouvait embrasser le christianisme sans la permission de sou oncle. Plusieurs autres griefs venaient se joindre à ceux-là. Frédéric violait la convention de Saint-Germain, excitait la population de Rome contre le pape, incarcérait ses légats, maltraitait et exilait plusieurs prélats, faisait mettre à mort des prêtres d'une façon inhumaine, empêchait qu'il ne fût pourvu à la vacance des sièges épiscopaux, faisait détruire les églises chrétiennes par les Sarrasins qui étaient à sa solde, conférait l'ile de Sardaigne à son lils illégitime Enzio, avec le titre de roi, bien que, de son propre aveu, elle appartint à l'Église romaine, menait une vie dissolue, et était fort suspect d'hérésie et d'incrédulité. Sur ce dernier point, le pape se réservait de faire un examen particulier.

Frédéric et les siens protestaient, il est vrai, contre le reproche d'incrédulité; mais ce grief était justifié par des contemporains arabes et chrétiens. Frédéric parlait de la religion dans des termes d'un extrême scepticisme^ et sa conduite était d'un sultan turc. Sun altitude, au surplus, était toujours double : homme prFvé, il était incrédule; monarque, il était rigoureusement catholique; en face de ses contemporains, il était obligé de combattre les convictions qu'il professait en son particulier.

l.A PAPALTK ET L E.AIl'lRE. (Uit

OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE xN° H)2,

Hréholles, IV, 78'J et seq., 810 el seq., 9U0 et seq., 924; V, 33, 112 Ol seq., 152 (!t seq., 216 et seq.; Pcrlz, Leg., 11, 322 et seq.; Pollbast, n. IU1U9 etsnq.; Kayiiald., un. 1230, n. 13 et seq.; 1238, n. 38 et seq.; 1239, n. 2 et seq.; Hauuier, 111, p. 753 el suiv.; Papencordt, p. 299 et suiv.; Brischar, p. 378 et suiv.; Dœllinger, II, p. 205 et suiv.; Héfelé, p. 887-894. L'incrédulité de Frédéric estattestée par Grégoire IX (Mansi, Will, 79 et seq.); par sa biographie et par laChron. August., an. 1245, éd. Freher, l. 1; par la Coinpilatio chronol., an. 1249 (Pistorius-Struve, I, 1102J; par l'Hist. Laugrav. Tiiuring., c. l (ib., p. 1327). 11 est parlé d'une déclaration qu'il aurait faite sur l'Eucharistie dans Albericus, ap. Leibnit,, Access, bist., 11, 568; Pislorius-Slruve, dans Magn. Chron. llelg., 111, 244. Cf. Hicordano Malespina, Istor. Fior., c. cxxxu (Murât., Scr., VUl, 90('»j. Cf. Bianchi, loc. cit., ^ 4, n. 7, p, 432 et seq. Les soupçons sont lortiliés par les relations de Frédéric avec les Sarrasins, par sa correspondance avec le sultan d'Egypte près de Dehedi (Michaud. Bibl. des Croisades, II, 714; Reinaud, Extraits des histor. arabes, p. 430), et avec les savants arabes. Le Journal asiatique, Paris, 1853, mars, p. 240-274, reproduit les questions soumises par Frédéric aux savants musulmans et les réponses d'Abit-Muhammed-lbu-Sabin (né en 1217 à Murcie, mort à la Mecque eu 1271). Ces questions concernaient : 1" la doctrine d'Arislote sur l'éternité du monde; 2° les articles prélimiuaiies de la théologie et leur objet; 3° les catégories et leur nombre dix; 4° la nature de l'àme et son immortalité; '6° un passage du Coran. Ibn-Giouzi, dans Beinaud, Hisl. de la croisade de l'emper. Fréd. H, d'après les auteurs arabes, dans le Bullelindes sciences bist., févr. 1820, p. 213, dit: « Ses discours montraient assez qu'il ne croyait pas à la religion chrétienne; quand il en parlait, c'était pour s'en railler.» Üe même Matth. Paris, p. 301 : << Manifeste videbatur, quod magis approbaret... legem Saracenorum quam lidei nostrœ. » Voy. Maknsi dans Wilken, Kreuzzüge, VI, p. 420. Grégoire IX lui reprochait les blasphèmes suivants': 1° a tribus baratoribus, scilicet Christo Jesu, Moyse et Mahometo, lotum mundum fuisse decepium et duobuseorum in gloria mortuis ipsum Jesum in lignum suspensum; 2° quod omnes fatui sint qui credunl nasci de vix-gme Deum, qui creavit naturam et omnia, potuisse... quod nullus nasci potuit, cujus conceptum viri et mulieris conjuncLio non prœcéssisset, id est,homo débet nihil aliud credere, nisi quod polest vi et ralione probare. » Plusieux's, il est vrai, tels que Nèandre, II, p. 429 et suiv.; Gieseler, II, 11, g 55, p. 143, ont essayé d'établir l'inanité de ces reproches, mais leurs raisons sont insuflisantes. Quoique l'ouvrage De tribus impostoribus (Ue impostura religionis brève compendium, publié avec une introduction par Genthe, Leipzig,

070 HISTÜIRE DE l'jÏGLISE.

1833, avec une préface bibliographique par y. Weiler, et une traduction de V. iEster, Leipzig, 1846, voy. Héfelé, Beitr., I, p. 339 et suiv.) soil d'origine beaucoup plus récente; quoique Etienne de Tournay ait enseigné quelque chose d'analogue à Paris, vers 1201 (Thom. Cantipr., Bonuoi univers., II, xlviii, o, il ne s'ensuit point que Frédéric n'ait pu émettre la première proposition. On attribue à ce prince, qui se mêlait d'astrologie, le distique suivant : Fata volunt stellœque docent aviumque volatus, Quod Fridericus ego maliens orbis ero. Sur son incrédulité : Richer. Senon.; d'Achery, Spicii., II, C31.

Nouvelle excommunication de Frédéric. — Guerre acharnée.

103. Si le pape, déjà chargé d'années, inquiété par le voisinage immédiat de l'empereur et accablé de tant de soucis au sujet de l'Orient et de l'Occident; si le pape l'avait pu sans faillir à ses devoirs, il aurait usé d'une tolérance tacite et gardé la paix avec cet arrogant souverain. Mais il ne lui était pas permis de se taire: il courait risque de voir le sol disparaître sous ses pieds, la liberté du Saint-Siège anéantie, l'honneur de toute la chrétienté avili, et l'Église, privée de toute influence, devenir l'instrument des vices les plus dégradants; le despotisme dos sultans sarrasins aurait envahi l'Occident. C'est pourquoi, quand il eut épuisé toutes les supplications, toutes' les remontrances, il conclut un traité avec les Génois et les Lombards, qui aimaient mieux succomber dans une lutte suprême que de mourir par la main des bourreaux de l'empereur; il déclara Frédéric exconnuunié et déposé, et délia ses sujets du serment de fidéhté pour le temps où il demeurerait exclu du sein de l'Église (20 mars 1239). 11 ordonna que sa sentence, dans laquelle il énumérail les divers crimes do Frédéric, serait publiée dans toutes les églises des Etats de l'empereur, principalement en Lombardie, et il adressa sur ce sujet une lettre circulaire à tous les fidèles, en frappant d'interdit tous les lieux où séjournait l'empereur. Frédéric répondit par des lettres et des manifestes injurieux, qu'il envoya aux princes chrétiens, aux cardinaux et aux Romains, afin de les attirer dans son parti. 11 déclara que l'excommunication était invalide, traita le pape d'ennemi personnel, de protecteur des hérétiques de Lombardie, de tyran insupportable, de blasphémateur et de pharisien. Quant aux griefs élevés contre lui, ou il les nia positivement, ou il les uenatura par des raisons sophistiques.

Plusieurs seigneurs et villes d'Italie s'étaut détachés de lui parce qu'il était excommunié, il les mit au ban de l'empire (13 juin 1239) dans une diète tenue à Vérone, et prétendit qu'ils avaient été corrompus par le pape; il persécuta les partisans du Saint-Siège, défendit toute relation avec lui, et chassa de ses États héréditaires les religieux mendiants, à cause de leur attachement à Grégoire. Le pape, dans une lettre adressée aux princes et aux évèques (20 juin), énuméra les parjures et les crimes sans nombre de Frédéric, sa tyrannie et sa cruauté, et réfuta les reproches que l'empereur lui adressait dans ses manifestes et surtout dans sa lettre aux cardinaux. L'excommunication de Frédéric fut publiée en x\ngleterre, en France et dans plusieurs parties de l'Italie et de l'Allemagne. Dans ce dernier pays se trouvait, en qualité de légat du pape, l'archidiacre Albert de Passau, protégé par le duc Otton de Bavière.

Justification de Frédéric.

104. Frédéric contestait au pape le droit de l'excommunier : cette assertion, impliquant le rejet de la puissance spirituelle du Saint-Siège, était une hérésie. Il employa contre le pape une loi despotique du roi Roger, qui traitait de sacrilège toute discussion sur les mesures prises par un souverain et sur la capacité des sujets nommés par lui : cette loi devait paraître intolérable à quiconque, dans le moyen âge, se piquait de liberté. Il délia de son propre chef les villes de la marche d'Ancône et du duché de Spolète de leur serment de fidélité envers le pape, et déclara qu'il allait détacher pour toujours ces domaines des États de l'Église. Après de vaines tentatives faites contre Bologne et Milan dans l'été de 1239, il se dirigea, dans le commencement de J240, vers les places les plus importantes du territoire pontifical, et essaya, par de brillantes promesses et par des dons en argent, de soulever les Romains contre Grégoire. Déjà il s'était rapproché du voisinage de Rome, et dans la ville même on déUbérait sur les résolutions à prendre.

Tout à coup, le 22 février, le pape sort de son palais en procession, portant la croix et les chefs des saints apôtres Pierre et Paul; dans une allocution adressée aux Romains, il les remplit d'un tel enthousiasme, qu'ils prennent la croix pour corn-

battre contre l'oppresseur de l'Église. Frédéric retourna dans le pays de Naples sans avoir rien exécuté. Grégoire leva une armée sur la frontière, près do Ferentino; la France et l'Angleterre envoyèrent au vaillant pontife des secours considérables en argent. Frédéric, dans sa fureur, sévit d'une manière atroce contre ceux qui s'étaient croisés contre lui : aux uns on mutila les membres, aux autres on trancha la tête. Il se moqua de la procession de Rome comme d'une comédie jouée par des enfants et des vieilles femmes, pilla les biens du clergé et se servit des richesses de l'ßglise pour lui faire la guerre, et cela dans un temps où l'Allemagne elle-même était menacée par les Tartaros.

Dans une nouvelle circulaire (16 mars), le tyran renouvela ses anciennes plaintes contre Grégoire et les renforça par de nouvelles; il augmenta sr«s forces militaires et assiégea Ascoli, puis Facnza pendant huit mois (août 1240 — avril 4541). Les princes allemands essayèrent d'intervenir entre lui et le pape. Frédéric déclara en public qu'il était prêt à entrer en composition; mais il écrivit secrètement à son fils Conrad que, malgré les offres les plus généreuses du pape, il trancherait l'affaire par l'épéc, qu'il abattrait avec son armée l'orgueil du grand prêtre, et le traiterait de telle façon qu'il n'oserait plus jamais ouvrir la bouche contre lui. îl repoussa la proposition d'un armistice, parce qu'il ne voulait pas y comprendre les Lombards.

OUVRAGES A CO.NSOt.TKR ET HF.MAUQDES CRITIOUES SUR LES N"^ i 03 ET 104.

Rrôholles, V, 237 et seq., 260 et seq., 282 et seq., 307 et seq., 327 et seq., 339 et seq., 770, 8î0 et seq.; Mansi, XX'II, 79 et seq.; Pntthast, p. 007 et seq.; Matth. Paris, p. 492 et seq., IJOO; Haynalcl.,an. 1239, n. 1 et seq.; Richard a S. Gerni., p. 1044; Petr. de Vineis, lib. I, ep. vi et seq., 21 ; Dœllingcr, II, p. 204 et suiv.; Papencordt, p. 301 ; Héfelé, p. 939 et suiv., 95 et sniv. Frédéric invoque Roger (Rréholles, IV, 9). Déjà précédemment Jean de Salisl)ury (Pülycrat.,VIi, xx, p. 088 et seq.) avait dépeint les ecclésiastiques de cour, qui disaient : " Sacrilegii instar est dubitare an isdicrnnssil quem princeps clogerit. »

Frédéric empêche la réunion d'un concile à Rome et arrête les prélats. — Mort de Grégoire IX.

lO.*). Frédéric avait lui-même sollicité la réunion d'un concile universel. Grégoire IX (!) août 12i0) lo convoqua pour la fête

LA PAPAUTE lîT L EMPHtE. H79

de Pâques do l'année suivante, et y invita à la fois les évoques ot les seigneurs. Alors Frédéric donna clairement à entendre combien il redoutait l'examen des plaintes élevées contre lui, en essayant de l'empêcher par des accusations futiles, des prétextes insuffisants et même par la violence. Il fit occuper les passages des Alpes, les routes, les côtes et les ports, afin de s'emparer des prélats qui se rendraient au concile, promit un riche butin aux gardes qu'il y avait postés, et chargea Enzio, son fils bâtard, de se servir de la flotte de Pise et de la sienne pour arrêter les évoques et les délégués qui iraient à Rome sur des vaisseaux de Gênes. Trois cardinaux, plus de cent évêques et procurateurs, les délégués de la Lombardie et quatre mille Génois devinrent ainsi, au mépris du droit des gens, la proie de ce rusé despote; plusieurs prélats, entre autres l'archevêque de Besançon, furent tués dans un combat naval ; les autres, chargés de chaînes, furent emmenés çà et là sur la mer et relégués dans différents châteaux de l'Apulie, où plusieurs succombèrent aux mauvais traitements. Il ne fallut rien moins que les menaces réitérées du roi de France pour obliger Frédéric à relâcher les évoques français encore vivants, Frédéric publia d'un air joyeux les attentats qu'il venait de commettre contre des prélats étrangers, dévoilant ainsi l'hostilité qui l'animait envers l'ÉgUse. Il s'empara de Spolète et de Tivoü, et serra Rome de plus en plus étroitement.

Le pape lui envoya une dernière fois le dominicain Barthélémy de Trente. Frédéric répondit qu'il voulait être absous sans faire pénitence ni donner aucune satisfaction, ce qui était contraire à toutes les règles de l'Église; il demeura sourd aux cris de détresse de l'Allemagne et de la Uongrio, et chercha à s'emparer de la personne du pape, lorsque le cardinal Jean Colonna eut déserté la cause du Saint-Siège. Grégoire IX, après un règne traversé par de si cruelles épreuves, mourut le 21 août 1241, âgé d'environ cent ans. Frédéric, qui avait lui-même contraint cet illustre pontife à le combattre, manda sa mort aux autres princes en des termes qui n'avaient rien de chevaleresque ni d'impérial, mais qui étaient empreints d'une insigne grossièreté.

Greg. IX, enc; BréhoUes, V, 1027 et seq.; Spondan., an. 1241, n. 1 ; Potthast, p. 924 et seq., n. 1092b et seq.; Frid., ep., BréhoUes, V, 1037 et seq., 1075 et seq. Voici les griefs de Frédéric : a le pape avait dit que l'objet de la délibération n'était pas le rétablissement de la paix, mais de graves et importantes affaires ecclésiastiques ; h le concile n'avait pas été convoqué aussitôt que l'empereur l'avait exigé ; c le pape ne visait qu'à nuire à l'empereur et à soutenir les Lombards rebelles et hérétiques; d il invitait jusqu'à des princes insurgés contre la majesté impériale; e les évèques n'osaient pas résister au pape ; /'plusieurs d'entre eux, tels que ceux. d'Angleterre, étaient les ennemis déclarés de l'empereur; ceux d'Orient n'étaient pas initiés aux aflFaires des occidentaux; l'Orient n'avait pas le droit de juger l'Occident, etc. Sur le combat naval du 3 mai : BréhoUes, V, 1 112 et seq., 1136 et seq. Lettres du pape en mai et juiUet : Potthast, p. 932, 935. Frédéric sur la mort du pape : BréhoUes, V, 1165 et seq. Voy. Bianchi, loc. cit., n. 9, p. 436 et seq.; Bœhmer, Reg., p. 190 et suiv., 351 ; Dœllinger, H. p. 209-211; Héfelé, p. 953 et suiv., 963; mon ouvrage cité, p. 185 et suiv.

Célestin l'y et Innocent l'y.

106. Ce ne fut que quelque temps après la mort de Grégoire IX, que les cardinaux nommèrent l'évêque de Sabine, Godefroy Castiglioni, de Milan. Célestin IV entama de nouvelles négociations avec l'empereur, mais il mourut au bout de deux semaines. Les cardinaux demandèrent à Frédéric la liberté de leurs deux collègues qu'il retenait encore captifs, l'éloignement de son armée du voi.sinage de Rome et la sécurité du lieu de l'élection. Afin de n'être pas contraints dans leur choix, ils se réfugièrent à Anagni. Frédéric, tout en refusant de satisfaire à ces exigences, l)làma les cardinaux de ne pas procéder à l'élection du pape, et continua d'exercer d'affreux ravages dans les États de l'Eglise, donnant ainsi à entendre que ce n'était pas seulement la personne de Grégoire ÏX, mais la papauté même qu'il combattait. Les cardinaux, qui venaient de perdre un de leurs membres les plus résolus, Romain de Porto, persévérèrent dans leur demande, et Frédéric relâcha enfin le cardinal-évèque .Jacques de Préneste et le cardinal Otton de Saint-Nicolas. Le 2.t juin 1243, à Anagni, le cardinal Siuibald de Saint-Laurent in Lucina, comte de Lavagna, de la puissante maison génoise des Fieschi, fut élu à l'unanimité et prit le nom d'Innocent IV.

I,A l'APAUTÈ ET L'eMPIRE. 681

Frédéric, qui était alors à Melfi, le félicita de son exaltation, le traita d'ancien ami, l'assura que sa maison lui était dévouée sans réserve, tout en exprimant la crainte d'avoir perdu un ami parmi les cardinaux et reçu un ennemi dans le pape, car nul pape ne pouvait être gibelin.

Innocent IV, juriste célèbre et très versé dans les affaires, lui envoya à Melfi des fondés de pouvoir, lui demanda la délivrance des prélats qui 'étaient encore captifs, lui laissa le soin de décider lui-même quelle satisfaction il entendait donner pour être absous de l'excommunication, et se déclara disposé, s'il prouvait que l'Église lui avait infligé quelque injure, à la réparer, ou à renvoyer la décision à une grande assemblée de seigneurs ecclésiastiques et laïques. Frédéric n'accepta pas ces propositions et allégua une multitude de griefs; Innocent IV les discuta en détail dans une lettre du 2G août, adressée à ses fondés de pouvoir. Pendant ces pourparlers, Frédéric continuait ses hostilités : il assiégea la ville pontificale de Viterbe, qui était rentrée dans l'obédience de TEglise, et, prenant pour prétexte les mauvais traitements subis par quelques-uns de ses adhérents, produisit une nouvelle plainte, bien qu'il fût obhgé de reconnaître que le pape et son commissaire, le cardinal Otton, étaient pleinement innocents, et que ce dernier même eût exposé sa vie pour tâcher de prévenir l'attentat. Cependant, comme il y avait désertion générale dans son camp, Frédéric entama de nouvelles négociations (fin 1243), et ses plénipotentiaires (31 mars 1244) jurèrent solennellement la paix dans Rome, où le pape résidait depuis le mois d'octobre.

Mais cette paix, Frédéric l'entendait dans un autre sens que le pape. Il excita des troubles dans Rome par l'entremise des Frangipani, et ne voulut rendre les prisonniers et les territoires conquis qu'après avoir reçu l'absolution. Cette demande était contraire à toute la discipline ecclésiastique. Innocent IV, s'il l'eût accordée, aurait été la dupe de ce prince artificieux, qui faisait occuper les routes, les ports et les ponts, pour que le pape n'eût aucune relation avec les Églises du dehors et pour empêcher qu'on ne vînt à son secours, tandis que son fils Conrad exerçait des cruautés révoltantes sur des moines qui se rendaient auprès du pape ou revenaient de Rome. Quand les intentions hostiles de Frédéric devinrent de plus en plus manifestes, Inno-

682 HISTOIRF- DK l'ÉGLISE,

cent IV, qui était déjà en route pour aller conférer avec lui dans Narni, prit la fuite (28 juin 1244), se rendit à Sutri, puis à Cività-Vecchia, et, s'embarquant pour Gènes, il se dirigea vers Lyon, malgré la maladie qui le travaillait. Il y convoqua (3 janvier 1245) tous les rois, princes et prélats à un concile universel, qui s'ouvrirait dans cette ville à la fête de saint Jean- Baptiste.

OUVRAGES A CONSULTER KT REMAUQUJiS CRITIQUES SUR LE N° iOfi.

Raynald., an. 1241, n. 85 et seq.; 4242, n. 2-5; 1243, n. 7 et seq.; 1244, n. 2 et seq.; 1243, n. i ; Mansi, XXIII, 608 et seq.; Bréholles, VI, 2 et seq., Xn et seq., 90 et seq., H2 et seq., 123 et seq., 247 et seq.; Vita Innoc. IV, par Nico), de Ciirbio (frère mineur du diocr-scde Narni, chapelain d'Innocent IV, 1247, évoque d'Assise. Cf. Dissamina dejîli scrittori... risguardanti S. Rufino vescovo, Assisi, 1797, p. 261 et seq.). et Bernard. Guidon. (Murât,, Scr.,IIi, i, 589 et seq.); Nicol, de Jamsilla (ib. VIII, 489 et seq.); Potthast, Regest., p. 940 et seq.; Bœhnier, p. 194-196; Dœllinger, t. 11, p. 211 etsuiv.; Papencordt, p. 303 et suiv.; Reumont, II, p. .■i29 et suiv.; Héfelô, p. 963-9(19.

Treizième concile œcuménique. .

t07. Frédéric, voyant que le pape lui échappait, exhala sa mauvaise humeur dans des lettres et des mémoires où il dénaturait ce (jui s'était passé. Comme il était lui-même invité à so rendre à Lyon en personne ou par des délégués, il y envoya le chef de son conseil, Thaddée de Suesse, et autres familiers, pour soutenir sa cause ot en appeler contre le pape à Dieu, au pape futur et à un vrai concile universel, aux princes allemands et à tous les rois de la terre. De nouvelles propositions de paix furent encore présentées en son nom par Albert, patriarche latin d'Antiocho, afin de gagner du temps. Mais il ne voulait plus, en ce qui concernait la Lombardie, se contenter do la paix de Constance; il refusait de rendre la liberté aux prélats et de restituer les provinces de l'Église. IMusieurs .seigneurs italiens s'étant alors détachés de la ligue lombarde, l'orgueilleux souverain en concevait de nouvelles espérances de victoire. Au mois de juin I24.">, il tint à Vérone une diète brillante, à laquelle assistèrent un grand nombre de princes et d'évêques d'Allemagne, tandis qu'Innocent IV ouvrait le premier concile universel de Lyon (treizième oecuménique), qui allait s'occuper,

LA PAPAUTÉ ET LV:MPinR. »iSiî

non seulement du différend de l'emperenr avec l'Église, mais encore dn schisme des Grecs et des hérésies, des moyens de sauver les possessions chrétiennes en Orient, de prévenir les invasions des Tartares et des Mongols.

OtIVRAGIîS A CONSUr.TER SUR LE N" 107.

Rrcholles, VI, 203 et .seq., 260, 266 et seq.; Raynald., an. 1244, n. '■V.\ ot seq.; an. 124.Ö, n. 2 et seq.; Potthast, [>. 987 et seq.; Héfelé, II, p. 069-972.

Ouverture du concile.

108. Aux délibérations préliminaires du concile assistaient, outre les cardinaux, les patriarches latins de Constantinople, d'Antioche et d'Aquilée, cent quarante évêques, l'empereur de Constantinople Baudouin If, le comte de Toulouse et lesambas- .sadeurs de l'Aucrleterre. On y traita de la situation malheureuse de l'empire latin à Constantinople. Thaddéo de Suesse, orateur verbeux, fit de brillantes proines.ses au nom de l'empereur; mais le pape les réduisit eh peu de mots à leur juste valeur, en déclarant qu'il n'exigeait que l'accomplissement des conventions jurées un an auparavant par ses fondés de pouvoir. Quand on on vint à discuter la question de savoir qui se porterait garant des offres actuelles de Frédéric, et qu'on eut nommé les rois de France et d'Angleterre, Innocent IV refusa de les agréer, parce que Thaddée n'était pas autorisé par eux, et que l'Église, en cas d'un nouveau parjure, ne voulait pas que ces deux rois devinssent ses ennemis. L'évêque de Béryte donna ensuite lecture d'une lettre des barons de Palestine, qui dépeignait la détresse de ce pays.

Dans la première session solennelle, tenue à la primatiale de Saint-Jean (28 juin 154."), le pape, faisant allusion à ce qui est dit au Psaume xcui, t9, et dans les Lamentations, t, 12, parla dans un long discours de ses cinq douleurs, analogues aux cin([ plaies du Sauveur : c'étaient l" les vices du haut et du bas clergé; 2'' la prépondérance des infidèles en Terre sainte; 3" l'oppression de l'empereur latin à Constantinople; l* la férocité des Tartares en Hongrie et dans les pays voisins; ."i" la persécution de l'Éghse par l'empereur Frédéric II. Il prouva que Frédéric, après la mort de Grégoire IX, avait encore aggravé la persécution, qu'il avait maintes fois viole sa parole et commis les plus grands crimes. 11 fit aussi donner

684 HiSTOiuE DE l'Église.

lecture des documents que Frédéric avait autrefois remis A Honorius III. Thaddée essaya de justifier l'empereur dans un discours ampoulé et prétentieux ; il laissa sans réponse la plupart des points essentiels, et, sur d'autres points, il ne dit que des choses insignifiantes et ridicules. Il prétendit repousser le grief d'incrédulité en affirmant que son maître ne souffrait point les usuriers, et l'accusation d'avoir des soldats sarrasins à son service, en disant qu'il voulait épargner le sang des chrétiens. Quand il en vint à dire que les papes avaient aussi manqué de parole à l'empereur, il échoua complètement : car leurs promesses n'étaient que conditionnelles, tandis que les assurances de l'empereur étaient absolues. Le pape réfuta luimême en détail le discours de Thaddée.

Deuxième session.

109. Dans la deuxième session (5 juillet), un évêque de, l'Italie du Sud se posa en accusateur de Frédéric, et les prélats espagnols réclamèrent d'énergiques mesures contre ce tyran incorrigible. Thaddée, après avoir vainement tenté d'expliquer par un malentendu l'enlèvement de plusieurs prélats -près de l'île d'Elbe (1241), et de justifier parles propos injurieux de quelquesuns leur longue captivité; Thaddée, espérant gagner du temps, demanda que la troisième session fût ajournée, parce que son maître était en route pour Lyon. Innocent IV, sur la demande de plusieurs Français et Anglais, accorda l'ajournement jusqu'au 17 juillet, malgré la résistance de plusieurs prélats et des chevaliers d'ordre. Dans cet intervalle, il eût été facile à Frédéric de rendre la liberté aux évêques emprisonnés, d'évacuer les Etats de l'Église, ou du moins de faire donner des ordres dans ce sens : il n'en fit rien ; et, s'il affirma plus tard qu'il avait envoyé une ambassade à Lyon, l'on n'en vit aucun vestige. Le 13 juillet, le pape fit transcrire tous les documents remis à l'Église romaine par des empereurs et des rois, et les fit authentiquer par qua- . rante prélats; puis, interrogeant séparément chacun des membres du concile sur son opinion, il leur demanda s'ils pensaient que, sur le fondement des crimes notoires de Frédéric, on put procéder contre lui. La réponse fut affirmative.

Dans la troisième session, l'on publia plusieurs décrets sur les affaires juridiques de l'Église, sur les élections et les bénéfices,

LA l'APAlTK ET LEMFIRE. 085

sur les moyens de souteuir l'œuvre de la Palestine et l'empire latin de Constantinople, sur les secours à fournir contre les Tartares, sur l'abus des censures, etc. Thaddée essaya eucore de justifier son maître; mais quand il vit l'inutilité de ses eilbrts, il déclara d'avance que le jugement qu'on allait porter était nul, parce que la convocation avait été nulle elle-même et qu'il y avait partialité dans les juges. Ilnial'œcuménicité du concile, en appela au pape futur et à un concile vraiment œcuménique des rois, des princes et des prélats. Le concile, comme ou devait s'y attendre, rejeta cette prétention absolument insoutenable. Le pape répondit que le nombre des membres présents était sufdsaut (deux cent cinquante évêques) ; les autres avaient été empècliés par Frédéric : c'était là une nouvelle preuve de sa mauvaise foi, qui ne devait pas tourner à son avantage.

Sur la demande de l'assemblée, Innocent déclara le prince Frédéric contempteur opiniâtre de l'excommunication ecclésiastique, chargé d'une multitude de crimes parfaitement démontrés, parjure, félon, sacrilège, suspect d'hérésie; il l'excommunia de nouveau, le déposa de toutes ses dignités, déclara que les serments qu'on lui avait prêtés n'obligeraient plus a l'avenir, que ceux qui le reconnaîtraient encore pour roi ou empereur encourraient l'excommunication; que les électeurs de droit étaient autorisés à nommer un nouveau roi pour l'Allemagne, et que le Saint-Siège prendrait des mesures en ce qui concernait la Sicile.

Les évéques donnèrent leur assentiment, jetèrent à terre leurs cierges allumés, et imprimèrent leur cachet sur l'acte de déposition. Aucun des assistants ne contredit; les Anglais seuls intercédèrent en faveur des enfants de Frédéric, bien qu'on ne put guère attendre, à en juger par les précédentes expériences, qu'ils s'écarteraient de la ligne de conduite de leur père.

OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LES N°^ i08 ET 109.

Matth. Paris, h. a., et Brevis Nota eorum quae in primo Concil. Lugdun. gêner, gesta sunt; Mansi, XXlil, 610 et seq., 633 et seq. Cf. Murai., lt., XIV, 1098 et seq.; Héfelé, p. 081 et suiv.; Theiner, Die zwt'i allg. Concilien von Lyon, 1862; Karajan, Zur Gesch. des Conçus von Lyon (1245), Vienne, 1831; Dœllinger, II, p. 214-218; Piiillips, K.-R., III, § 128, p. 214 et suiv.; Potthast, p. 992 et seq. Que le jugemeut porté contre Frédéric (c. Ad Apostolicœ, xxii de Sent, et Re judic,

080 HISTOIRE DE l/ÉGl.lSK.

II, XIV, in G°) fût en même temps la sentence du concile, ce point a été contesté à tort par INoél Alexandre, saic. XIII, diss. V, a. 3, n. b, p. m ; Bossuet, Def. Declar. Cleri Gall., i, lib. IV, c. vu, viu, p. ;j4!t- 301, et d'autres. Blanchi, t. I, lib. 1, î^ 12, n. 1, p. 111 ; mou ouvrage cité, p. 60-02.

Sur la condamnation de Frédéric II. — Continuation de la lutte. — Mort de Frédéric II.

110. Ainsi fut déposé Frédéric, cet ii(3nime au cœur endurci, aveuglé par la volupté, la tyrannie et l'orgueil. 11 le lut à peu près pour les mêmes raisons que l'avait été son prédécesseur Otton lY, dont lui-même avait reconnu la déposition comme légitime. Les rois d'Allemagne qui lui succédèrent, tels que Rudolphe, admettaient aussi qu'elle avait été valide. Frédéric apprit à Turin le dénouement du concile. 11 publia un mémoire (31 juillet) où il s'ellbrca de prouver que toute la procédure dirigée contre lui était contraire aux formes et illégale; qu'il n'appartenait pas au pape d'enlever les royaumes de la terre, ni siutout de se prononcer sur l'empereur romain, lequel était au-dessus de toutes les lois, il exigea des -diverses Églises placées sous sa domination le tiers de leurs revenus pour faire la guerre au pape et aux Lombards, lit cruellement maltraiter les adhérents et surtout les parents du pape, chassa les prêtres qui se soumettaient au concile de Lyon, persécuta surtout les moines, dont deux, lies ensemide comme des renards, furent brûlés par ses ordres, (jue pouvait-on attendre d'un tel tyran?

Le pape, poussé dans ses derniers retranchements, se voyait réduit aux moyens exlrêmes. 11 soutint expressément la légitimité de la sentence prononcée. Frédéric, qui avait si longtemps conservé la faveur des princes, l'avait à jamais perdue. Au printemps de 1246, les trois archevêques du Hhiji, celui de lirême, les evèques de Wiirzbourg, de Katisbomie, de Spire, de Strasbourg, etc., les ducs de Saxe et de ßrabant, d'autres princes encore, se réunirent pour nommer un nouveau roi. Le 5 août, près de Francfort, Henri Itaspe de Thuriuge l'emporta sur Conrad, lils de Frédéric; mais il mourut le 17 lévrier 1247. Eu octobre, les princes dévoués à l'Église procédèrent à une nouvelle élection, et nommèrent, avec l'appui du légat du pape, le jeune comte (iuillaume de Hollande, neveu du duc de Jira-

l.A PAPAUTÉ ET l'eMPIRE. 087

baut, qui ne fut couronnü à Aix-la-Chapelle que lorsqu'il s'en lut emparé (1"" novembre 1248). Frédéric avait encore un parti puissant : tantôt il songeait à négocier avec le pape par l'entremise du roi de France; tantôt il revenait à ses mesures de cruauté, et accunmlait contre le pape les plus graves accusations.

Cependant, à partir de 1247, c'en fut fait de ses succès militaires, même en Italie; le parti des Guelfes se fortifiait dans la haute et la moyenne Italie. Frédéric essuya lui-même (18 février 1248) devant l'arme une défaite décisive, dans laquelle périt Thaddée de Suesse. Son lils Enzio fut battu et fait prisonnier par les Bolonais (au mai 1249). Ses barbaries atroces, son humeur vindicative et implacable le rendaient chaque jour plus odieux. Des évéques emprisonnes, tels que celui d'Arezzu, furent condamnés à une mort ignominieuse; il vengea sur les femmes mêmes et sur les enfants la révolte des époux et des pères, lit crever les yeux, dans une prison, à son ami et chancelier Pierre des Vignes, auteur de mémoires pertides contre le Saint- Siège.

Cependant la fortune sembla pendant quelque temps lui sourire encore en Italie et en Allemagne, lorsqu'il mourut à Fiurenlino, en Apulie, âgé d'un peu moins de cinquante-six ans (13 décembre 1250). Il essaya de racheter en partie par son testament ses immenses injustices; il se confessa à Tarchevêque de Palermo, qui lui donna l'absolution, et il fut enterré dans la cathédrale de Palermo.

Sur iii déposiliun de Frédéric : Richard, de S. Germ. (.iiural., Scr., VU, ÜbU); Aunal. Metens., 1210 ^Perlz, V, lo9j. Elle est recoDuiie par Küdülphe de Habsbourg : liœbmer, Ueg. Imp., il, oi. — Frid. ep., Bréhoiles, VI, 331, 3o7.et seq., 374 et seq., 581, 701 et seq.; innoc. IV, ep., ib., p. 34ü, 390 et seq., 4H et seq., 464; l^ttliast, p. 1021 el seq.; Frid. Testani., Murât., IK, (iOl ; Bréhoiles, VI, bOö et seq.; Bœhmer, Heg., p. 200, 210; Dœlhnger, 11, p. 218 et suiv.; Haumer, IV, p. 173 et suiv., 203 et suiv.; liéfelé, V, p. 1002 et suiv. Selon Giov. Viliani, VI, xli, Frédéric aurait été assassiné par Manl'red, sou üls illégitime, et sans avoir fait pénitence. Ce sentiment est contredit par les autres temoittnaaes.

Portrait de Frédéric II. — Sa vie abonde en vicissitudes.

Ml. La vie de Frédéric II abonde en vicissitudes et en contradictions..Jusqu'en 1243, il est l'ennemi déclaré de la liberté municipale et des hérésies; à dater de là, il les voit d'un œil moins jaloux. Il favorisa la science et l'instruction : ce fut là l'unique fruit de son éducation dirigée par Innocent III. Il cultivait la littérature arabe, la philosophie et les mathématiques (Léonard Fibonacci de Pise se signala dans cette dernière science), et faisait lui-même des vers italiens; il releva les écoles de Palermo et de Naples. Mais il était entièrement plongé dans les superstitions de l'astrologie, et n'avait aucune intelligence de l'Église ni de son histoire ; il concevait l'empire comme Jine manière de califat oriental ou coumie aurait pu le faire le « divin » Tibère. Il entendait priver la hiérarchie ecclésiastique do toute ressource extérieure, la ramener à la « simplicité evangélique » et en faire son humble servante. Son gouvernement, brillant au dehors et dur comme l'airain, exerçait une séduction magique sur ses partisans; mais il était détesté de tous les esprits sincèreuient religieux pour sa déloyauté et sa tyrannie. Ses dons naturels, les riches ressources 'dont il disposait, se tournèrent pour lui eu malédiction. Ses luttes acharnées contre l'Éghse jetèrent l'Italie dans le plus affreux désordre, aifaiblirent sa puissance eu Allemagne, ruinèrent la famille des Uohenstaufen, et furent pour l'Église la source des plus amères soulfrances : car, si le Saint-Siège demeura victorieux, l'Église conserva des blessures profondes, qui allaient se faire sentir encore pendant des siècles.

Cela est vrai notamment eu ce qui regardait le droit de contribution, qui s'était fort étendu à raison de la détressse des papes, et que plusieurs pays supportaient à contre-cœur. Ajoutons que les lettres hypocrites du chancelier de l'empire avaient accrédité au loin l opinion que ce qui était en jeu dans ce démêlé, ce n'étaient point les grands .ntérèts de lEglise, mais une question de richesse et de puissance, dont la solution n'importait nullement à sa prospérité. Et c'est ainsi que de ce combat misérablement provoque par la politique des llolieustaufeu, la partie même victorieuse ne recueillit que des désastres, et que i Église romaine demeura longtemps sans protecteur imperial

LA J'APALTÉ ET l'eMPIRE. 689

(l'empire fut vacant jusqu'en 1312). — Cette privation toutefois valait mieux pour elle que l'esclavage dont elle venait de secouer les chaînes.

Léo, Vorles., 111, p. 472, 546, 552 et siiiv.; Hœfler, p. 235, 284. Les papes depuis Innocent IV jusqu'à Célestin V.

Dernières années d'Innocent IV.

H2. Après la mort de Frédéric 11, Innocent IV reçut en audience (16 avril 1251) le roi d'Allemagne Guillaume, qu'il avait souvent protégé; puis il retourna en Italie par la voie de Gênes, visita plusieurs villes lombardes, séjourna à Bologne, Assise et Pérouse, et rentra dans Rome sur l'invitation du sénateur (octobre 1253). Le roi Guillaume, qui jouissait d'un médiocre crédit en Allemagne, fit conlirmer par le pape les résolutions de sa diète de Francfort (1" juillet 1252). Innocent approuva aussi la nomination du prince Ottokar de Bohème comme duc d'Autriche, à condition qu'il prêterait serment au roi Guillaume. Le royaume de Sicile, d'après le droit féodal, devait retourner au Saint-Siège : car les descendants de Frédéric avaient été frustres de leur droit par la félonie de ce prince, et ils ne pouvaient plus invoquer que la bienveillance du pape. Aussi un grand nombre de seigneurs et de villes arborèrent l'étendard de l'Église, tandis que Manfred, üls naturel de Frédéric, à qui ce dernier avait confère la lieuteuance avec la principauté de Tarente, essayait de conserverie royaume, soit pour lui-même, soit pour sou frère Conrad IV.

Conrad arriva bientôt lui-même d'Allemagne (1252) avec une puissante armée, et soumit l'Apulie. Il se montra soupçonneux et ingrat envers son frère Manfred, cruel envers les villes et les barons qui avaient délaisse sa famille, en un mot, trop semblable à son père par sa déloyauté et sa rudesse. Le pape, au lieu de lui conférer le royaume de Sicile en héritage, résolut de le donner en tief à un prince de quelque puissante maison royale. Il entra donc en négociation avec Charles d'Anjou, frère de Louis IX, roi de France (12.52), et, après son refus, avec le prince Edmond, iils de Henri III d'Angleterre (1253), qui ne remplit pas la condition exigée par le pape, celle d'envoyer uue m. — HisT. DE l'église. 44

armée. Tandis que les comtes de Savoie et de Montfort essayaient d'amener une entente entre le pape et Conrad, celui-ci mourut de la fièvre près de Melfi (20 mai 1254), à l'âge de vingtsix ans, chargé de l'excommunication de l'Église et laissant un fils âgé de deux ans seulement (Conradin, né le 25 mars 1252). Lorsque le comte Berthold de Hohenboiirg, chargé par le roi Conrad d'administrer le royaume à sa place, demanda l'investiture de la Sicile, le pape refusa, tout en déclarant qu'il se montrerait favorable à l'enfant quand il serait devenu homme, qu'il le reconnaisait dès maintenant pour roi de Jérusalem et duc de Souabe; il permit d'ajouter au serment que les Apuhens devaient prêter à l'Église romaine la réserve des droits de l'enfant de Conrad. Innocent voulait par-dessus tout faire reconnaître les droits du Saint-Siège sur ce royaume qui était son fief, et, à l'exemple d'Innocent III, veiller à ce qu'il fût bien administré jusqu'à la majorité de Conradin. Manfred entra en négociation avec le pape, se soumit à lui, et fut reconnu dans Anagni lieutenant de la basse Italie (27 septembre). Cependant Manfred entama bientôt des hostilités : il attaqua les troupes pontificales et allemandes avec une armée de Sarrasins. Sur ces entrefaites (décembre 1254), Innocent mourut àNapIes, dont les habitants lui avaient rendu hommage comme à leur suzerain.

RayiiHld., an. \i'6\, n. 1 et seq., an. d"254, u. 65j Potthast, Reg., p. 1180 et seq.; BœliMier, Reg., 1246-1313, p. 319 et suiv., 349 et suiv.; Theiner, Cod. diplom. dorn, temp., I, 132; Papencordt, p. 300 et suiv.; Raumer, IV, p. 325 et suiv.; Dœllinger, 11, p. 222 et suiv.; Héfelé, VI, p. 1-7.

Alexandre IV.

113. ANaples, le cardinal-évêque Kéginald, parent des papes Innocent III et Grégoire IX, fut élu à la papauté et s'appela Alexandre IV. U se distinguait par la pureté de ses mœurs et la noblesse de son caractère ; mais il était trop accessible à des conseillers indignes de sa confiance, et peu fait pour résister aux brigues des partis italiens.

Les négociations avec Manfred échouèrent, parce que celui-ci refusait do congédier les Sarrasins qu'il avait à son service et

LA PAPALTÉ ET L EMPIhh. (j9l

affichait de trop hautes prétentions. A la nouvelle que Conradiu était mort, il ne craignit pas de se faire couronner roi à Palerme (H août 1258), se mit à la tète des Gihelins de la haute et de la moyenne Italie, et pesa lourdement sur les États de l'Église. Rome elle-même était dans une grande fermentation. En Allemagne, une douhle élection avait été faite après la mort de Guillaume (28 janvier 1256) : une partie des princes tenait pour Richard de CornwaUis, frère du roi d'Angleterre ; une autre, pour Alphonse le Sage, de Castille. L'un et l'autre avaient peu de crédit. Les princes se montrèrent vacillants et accessibles à la corruption. Quant à la nomination de Conradin, âgé de quatre ans, le pape l'avait interdite. Dans la lutte entre Richard et Alphonse, qui tous deux s'adressèrent à lui, xVlexandre IV ne donna aucune décision. Profondément attristé des méfaits commis par les tyranneaux qui déchiraient le sein de l'Italie, de la désunion des princes chrétiens et des pertes qui menaçaient la chrétienté en Orient, il mourut le 25 mai 1261.

Pottliast, Reg., p. 1286 et seq.; Raynald., an. 1234 et seq.; Bœhmer, Reg., 1246-1313, p. 324, 351 et suiv.; Dœllinger, If, p. 223 et suiv.; Papencordt, p. 307-310; Héfelé, Vi, p. 7-14.

Urbain IV.

ll-i. Au mois d'août, Jacques Pautaléon, de Troyes, fut élu à la papauté sous le nom d'Urbain IV. PJacé aux derniers degrés de la cléricature, il était successivement devenu archidiacre de Liège, évéque de Verdun, et enfin patriarche de Jérusalem. Use trouvait alors à Viterbe, à l'occasion d'un démêlé avec les hospitaUers de Saint-Jean. Le fardeau qu'il avait assumé pesa d"abord douloureusement sur lui. Constamment menacé de la guerre, inquiété de toutes parts, même par la partie la plus orthodoxe des États de l'Église, il aurait accepté les exigences de Manfred, si l'honneur et la dignité du Saint-Siège eussent été sauvegardés. Manfred dédaigna l'excommunication prononcée contre lui par Alexandre IV, et alla jusqu'à menacer le pape à Urvieto. Comme l'Angleterre était alors eu proie à des guerres intestines, que le prince Edmond n'était pas en état de se charger du royaume de Sicile, et que du reste les barons anglais

692 HISTOIRE DE l'ÉGUSE.

n'étaient pas de ce sentiment, Urbain IV déclara (:28 juillet 1263) que les prétentions d'Edmond étaient périmées, et Manfred lui-même ne tarda pas à y renoncer.

Le pape s'adressa à un prince français, Charles d'Anjou, qu'une partie des Romains réclamaient également comme sénateur. Charles, poussé par sa femme et par sa propre ambition, accepta ces offres, malgré les remontrances de son frère Louis IX. Le pape dissipa les appréhensions de celui-ci eh lui représentant que Conrad in, à cause de la félonie de son aïeul, et Edmond, parce qu'il n'avait pas rempli les conditions convenues, n'avaient plus aucun droit au trône de iXaples. Relativement à l'Allemagne, Urbain se conforma aux principes établis par Innocent 111. Les deux parties lui soumirent leurs titres de droit, en alléguant l'un et l'autre que leurs prétentions étaient incontestables, et en demandant simplement au pape de les conhrmer et de couronner leur candidat. Le pape repoussa leurs demandes ; il déclara, pour que sa décision eût quelque succès, qu'il fallait d'abord le reconnaître comme arbitre. Alphonse le reconnut le premier en 1263, puis les envoyés de Richard. Le pape visa tout d'abord à concilier les deux partis, puis se réserva la décision éventuelle. Richard déha d'avance plusieurs villes de leur serment de fidélité, dans le cas où il ne serait pas reconnu par le pape. Urbain IV l'invita à s'expliquer sur les raisons de droit alléguées par Alphonse, prolongea jusqu'au 30 novembre 1265 le délai fixé au mois de mai 1264, parce que Richard se trouvait empêché par une insurrection qui avait éclaté en Angleterre, et que sa captivité ne lui permettait pas de soutenir ses prétentions. Ce délai n'était pas encore écoulé, lorsque le pape mourut à Pérouse, le 2 octobre 1264, sans doute avec le pressenlimenl qu'en travaillant, eu sa quahté de Français, à accroître l'inlluence de son pays en Italie et en y appelant le prince Charles, il créait au Saint-Siège une position difficile, encore qu'il eût été déterminé à cet acte par les vexations de Manfred.

PoUhast, p. 1474 et seq.; Rymer, Fœd., I, 769; Blanchi, t. II, lib. VI, § 8, 11. 555 et seq.; Phillips, Verni. Schriften, lU, p. 199 et suiv.; Bœhmer, Cod. diplom. Mœno-Francof., I, 116; Lingard, Histoire d'Angleterre, 111, p. 131 ; Pauli, III, p. 758 et suiv.; Ranke, Engl. Gesch., I,

p. 78 et siiiv.; Papencordt, p. 310-313; Dœllinger, p. 224 ; Héfelé, VI, p. 14-20; E. Georges, Hist. du pape Urbain IV et de son temps, Arcissur-Aube, 1866.

Clément IV. — Mort de Conradin.

115. Clément IV, un autre Français, fut élu après une vacance de quatre mois (5 février 1265). Il se nommait Gui Fulcodi, et était originaire de Saint-Gilles en Languedoc. Il se trouvait alors en Angleterre en qualité de légat. D'abord avocat et jurisconsulte, il était un des conseillers intimes de saint Louis (Louis IX). Après la mort de sa femme, il avait embrassé l'état ecclésiastique, et était parvenu bientôt à de hautes dignités. Il se distinguait par son esprit de justice et son habileté dans les affaires. Comme la plus grande partie de l'Italie était alors entre les mains de Manfred, il lui fallut parcourir l'Italie déguisé en moine. Charles d'Anjou, avec lequel il avait conclu un traité qui fixait les devoirs du roi vassal, arriva en Italie, reconnut les droits du pape, reçut la couronne impériale des mains des cardinaux chargés de cette cérémonie (6 janvier 1266), et s'avança victorieusement dans la basse Italie. Manfred fut tué dans une bataille, et le royaume des Deux-Siciles se soumit promptement à son. nouveau souverain. Malheureusement, le pape se vit bientôt amèrement déçu par l'indigne frère de saint Louis.

Déjà Charles d'Anjou s'était permis d'agir de sou propre chef dans les États de l'Église, il avait imposé de lourdes contributions et laissé commettre une multitude d'attentats. Lui et les Français de sa suite pesaient aussi lourdement sur les habitants du royaume conquis que l'avaient fait jadis les Ilohenstaufen ; ils allèrent même plus loin encore. Plusieurs fois Clément IV le rappela à la douceur etàl'équité; mais ce roityrannique demeura sourd à toutes les représentations, et ne respecta pas même les traités qu'il avait conclus avec le Saint-Siège. Son règne despotique excitait partout la méfiance, et le pape eut beaucoup à en souffrir.

Cependant le jeune Conradin avait grandi; en 1262, il s'était présenté à Ulm comme duc de Souabe, et depuis 1266 il commença à s'intituler roi de Sicile. Encouragé par les anciens partisans de sa maison, il commença en 1267 son expédition aven-

69i HISTOIRE T)E i/kCtLISF.

tureuse en Italie, malgré les avertisseraentvS de sa mère. Clément IV, fidèle à sa maxime que la félonie de Frédéric II avait frustré de leurs droits ses descendants, employa d'abord les réprimandes et les conseils, et fulmina enfin l'excommunication contre Conradin. Celui-ci demeura trois mois à Vérone, où son armée avait diminué de plus do moitié ; puis, enivré des hommages des partisans de sa famille, il marcha par Pise contre Rome, où le sénateur Henri de Castille, qui devait sa dignité au roi Charles, lui fit la réception d'un empereur. Séduit par des espérances chimériques, il se dirigea vers l'Apulie, où il fut mis en pleine déroute par le roi Charles, dans la bataille de Tagliacozzo, près du lac de Celano (23 août 1268), et fait prisonnier pendant qu'il fuyait avec son cousin Frédéric de Bade.

En vain le pape essaya-t-il de ramener le roi à la douceur et d'influer sur lui par l'entremise de son frère saint Louis. Bien que le tribunal chargé de juger Conradin l'eût absous à l'unanimité moins une voix, Charles se prévalut de cette voix, comme avait fait autrefois Frédéric Barberousse. Conradin, le dernier descendant des llohenstaufen, mourut sur l'échafaud au milieu de la place publique de Naples (29 octobre 1268). Le pape en fut vivement affligé : car il blâmait de toute son âme cet acte de barbarie, qui ne servit du reste qu'à accroître la haine contre ce roi despote. Le neveu, quoique relativement innocent, expiait ainsi les crimes de ses ancêtres, et ce que Jean de Salisbury écrivait sous Frédéric I" : « Que les oppresseurs de la liberté de l'Église seraient punis ou dans leur personne ou dans leurs descendants; que les fils perdraient, avec ce que l'impiété de leurs pères avait usurpé en leur faveur, ce qui leur appartenait en propre ' », ces paroles s'accomplirent dans le neveu de Frédéric II. Le farouche Enzio, promu à la royauté de Sardaigne, mourut dans les prisons de Bologne, en t272 seulement, tandis que Ezzelin, qui le surpassait encore, était déjà mort captif ^en 1259.

Potthast, p. I;)'i2et seq.; Raynald., an. 1265-1268; Dante, Purgat., 111, 102 et seq.; Marlene, Thés, anecd., Il, 136, 172, 267, 298, 306;

' Polycratique, livre VII, ch. xx.

f,A PAPAUTÉ ET i/f.MPIRE. 695

liœhmer, Reg. de H96 et suiv., p, 283 et suiv.; Raumer, IV, p. 565, 613 et suiv.; Papencordt, p. 313-319; Héfelé, p. 20-29.

Mort de Clément IV.

M6. Clément IV, exempt de tout népotisme, âme généreuse, défenseur des intérêts de l'Église dans les conditions les plus difficiles, mourut à Yiterbe en novembre 1268. Lui aussi n'avait pu vider la querelle relative à la succession du trône d'Allemagne, car les deux parties (janvier 1267) usaient de détour et avaient obligé de fixer un nouveau délai jusqu'au 25 mars 1268. Cependant il insistait sur le bon droit de Richard, qui du moins avait reçu la couronne royale à Aix-la-Chapelle et s'était rendu en Allemagne, et il essayait d'amener le Castillan à renoncer à ses prétentions. Les princes allemands, désunis entre eux, songeaient h entreprendre une nouvelle élection; mais le pape, dans une lettre à Ottokar de Bohême, peu de temps avant sa mort, montra combien elle était inopportune dans la situation présente. Richard, qui avait surtout des partisans dans les contrées du Rhin, alla dans ce temps pour la quatrième fois en Allemagne, afin de contrecarrer le plan d'une nouvelle élection. Le pape avait fixé au 1" juin 1269 le dernier terme pour la poursuite des prétentions réciproques; mais la longue vacance du Saint-Siège (deux ans et huit mois) interrompit toute négociation ultérieure.

Enfin, avec l'assentiment de l'évêque Jean de Porto, absent, l'élection fut abandonnée à six cardinaux, qui nommèrent, le 1" septembre 1271, l'archidiacre de Liège Théobald Visconti, de Plaisance. Théobald se trouvait alors à Ptolémaïs avec Edouard, prince d'Angleterre ; on lui manda de revenir au plus tôt. Le nouvel élu, tout transporté du désir de délivrer la Terre sainte, à laquelle il appliquait ces paroles du P.salmiste : « 0 Jérusalem, si jamais je puis t'oublier, puissé-je m'oublier moi-même M » entra dans Viterbe le 10 février 1272, et se nomma Grégoire X. Il fut consacré et couronné à Rome le 27 mars.

Raynald., nn. 1263, n. o2 et seq.; an. 1264, n. 39; an. 1267, n. 22 et ^ Psaume cxxxvi, 5, 6.

ßOß HISTOIRE DE l'ÉGUSE.

seq.; an. 1268, n. 42, 46; Potthast, p. 1630; Bœhtner, Reg. de 1246 et suiv., p. 49 et suiv.; Héfelé, p. 29.

Grégoire X. — Rodolphe de Habsbourg.

H 7. Grégoire X, pendant son court pontificat (1272-1276), fit tous ses efforts pour établir le règne de la paix et de la justice, réformer les mœurs, ramener les Orientaux dissidents et délivrer Jérusalem. Quatre jours après son couronnement, il convoquait un concile universel pour le 1" mai 1274, entamait des négociations avec les Grecs, et ne négligeait rien pour réconcilier les Guelfes et les Gibelins, qui se combattaient en Italie. Étranger à toute partialité, il joignait la douceur h la prudence. Lorsque, après la mort de Richard (t272), Alphonse de Castille lui demanda la couronne impériale, il répondit que la mort de son rival ne lui avait donné aucun droit qu'il n'eût auparavant, que le Saint-Siège devait d'abord entendre les électeurs de Richard, qu'il ne pouvait ni les frustrer de leurs droits ni les empêcher de faire une nouvelle élection.

Alphonse, piqué de coite réponse, se disposait à envoyer des troupes en Italie ; mais Grégoire X Fen détourna par sa fermeté. Comme les anciens partisans d'Alphonse en Allemagne étaient morts, que presque personne ne s'inquiétait plus d'un roi qu'on ne connaissait pas et qu'il semblait urgent de mettre un terme à ce litige, Grégoire conseilla aux princes allemands de faire une nouvelle et unanime élection ; sinon il se verrait obligé de pourvoir, avec l'avis des cardinaux, à l'empire vacant depuis si longtemps. Le comte Rodolphe de Habsbourg fut élu à l'una" nimité (29 septembre 1273), et couronné à Aix-la-Chapelle (24 octobre).

Grégoire X le reconnut comme roi des Allemands et des Romains, et en 1274 l'invita à aller recevoir la couronne impériale. Il eut avec lui, à Lausanne, une entrevue personnelle (octobre 1275). Rodolphe prêta les serments d'usage, prit la croix, et donna à présumer que l'année suivante il irait en pèlerinage à Rome. xMais l'état d'agitation où se trouvait l'Allemagne, les combats qu'eut à soutenir avec Ottokar de Rohême ce roi excellent, ce prince vraiment chevaleresque et qui n'avait rien de la politique des Hohenstaufen, empêchèrent Rodolphe d'aller jamais à Rome et de rien faire pour la Palestine.

LA PAPAUTÉ ET l/liMPIRK. ß07

Potthast, p. 1651 et seq.; Salimbène dans Ilœfler, note 1 sur Papencordt. p. 320; Bonucci, Storia del pontificato dcl B. Greg. X, Roma, 1711. Sur les Guelfes et les Gibelins, Grégoire écrivait aux Guelfes de Toscane, en 1273 : " Ghibellinus est, at christianus, at civis, at proximus. Ergo hîBc tot et tam valida conjunctionis nomina Ghibellino succumbent? Et id unum atque inane nomen (quod quid significet, nemo intelligit) plus valebit ad odium, quam isla omnia tam clare et tara solide expressa ad charitatem ? » Situation de l'Allemagne : Raynald., an. 1272, n. 33 et seq.; 1274. n. j, 7, 12, öl. Si-; 1270, n, 37 et seq.; Bœhraer, Fontes, II, 112; Regesten, f. 1246, p. 51 et suiv.; Ricord. Malesp., Hist. Flor., c. cxcvm; Villani, Chron., VII, xlui; Pertz, Leg., H, 382-394; Baerwald, de Elect. Rudolfi, 1855; Lorenz, Deutsche Gesch. im 13 u. 14 Jahrb., I, p, 414, 434; Héfelé, VI, p. 34 et suiv., 117 et suiv., 147 et suiv.; Gerbert, Cod. epist. Rudolfi, I, S. Blasii, 1772; Bodmann, Cod. Rud., I, ep. ccxxx, anecd. eontin., Lips., 1806.

Quatorzième concile œcuménique.

1 18. Grégoire X, pontife plein de zèle, avait surtout à cœur le concile universel qu'il avait convoqué et qu'il résolut d'ouvrir à Lyon (avril 1273). Il invita les plus célèbres théologiens à consigner par écrit leurs observations sur l'état du clergé. Humbert de Romans, général des dominicains, rédigea sur ce sujet, à la demande du pape, un ouvrage particulier, et plusieurs évêqucs envoyèrent des mémoires, notamment Brunon, évèque d'Olmiilz. Grégoire X partit d'Orvieto en juin 1273 pour se rendre à Lyon, après avoir nommé cardinaux le savant dominicain Pierrede Tarantaise et le général des franciscains, Bonaventura, non moins remarquable, et essayé d'établir partout la paix. Il appela également au concile le plus savant des théologiens, Thomas d'Aquin, qui mourut en route. La première session fut tenue le 7 mai I27i, le lundi des Rogations, dans l'église primatiale de Saint-Jean, en présence de Jacques I", roi d'Aragon, des patriarches latins de Constantinople et d'Antioche, des délégués de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre, de la Sicile et d'autres nations, de cinq cents évèques et de plusieurs autres prélats. L'assemblée prescrivit des contributions pour la Terre sainte. La seconde session eut lieu le 18 mai. Les ambassadeurs grecs n'arrivèrent que le 24 juin, après qu'on eut terminé dilTérentes affaires, notamment celle de

f>08 HISTOITIK ni'. l.'lM.l.lM..

l'élection flu roi d'AUoniagnc et la translation du Comtat- Venaissin an Saint-Siège.

A la feto du prince des Apôtres, le pape célébra l'officu solennel dans la grande église; l'épîtro et l'évangile furent chantés en latin et en grec, et saint Bonaventure prononça le sermon. Le Symbole, entonné en latin par les cardinaux, fut continué par les chantres de la métropole; il fut ensuite solennellement chanté en grec par l'ex- patriarche Germain, les évoques grecs de la Calabre, doux pénitenciers du pape, l'im dominicain et l'autre franciscain. Tous répétèrent trois fois la formule Filioque.

Dans la quatrième session (6 juillet), le cardinal Pierre d'Ostie fit un sermon analogue à la circonstance. Après une allocution du pape sur l'objet du concile, on donna lecture des lettres de l'empereur grec, du successeur au trône et de leurs prélats.

L'envoyé de l'empereur jura en son nom qu'il renonçait au schisme et revenait à l'obédience du Saint-Siège. Puis on entonna le Te Deum, et, après un discours du pape, on chanta le Credo de la même manière que précédemment. Le cardinal Bonaventure, si zélé pour la réunion des Grecs et universellement aimé, était mort le 14 juillet; on lui fit de magnifiques funérailles. Le grand schah des Tartaros, Al)aga, qui avait l'intention de conclure une alliance fivec les chrétiens contre les mahométans, avait aussi envoyé des délégués; trois d'entre eux furent baptisés le lu Juillet.

üans les deux dernières sessions (10 et 17 juillet), on donna lecture do plusieurs constitutions pontificales, qui furent publiées par le pape, avec les précédentes, en trente et un articles. Parmi les décrets dogmatiques de ce concile, le premier et l'un des plus importants est celui ([ui déclare que le Saint-Esprit procède éternellement du Père et du Fils, non comme de deux principes (ainsi que le voulaient les (iri'cs), mais comme d'un seul; non par deux spirations, mais par une seule. Parmi les décrets disciplinaires, celui de l'élection du pape avait une grande importance : il portait que « les cardinaux qui se trouveront dans la ville où le pai>e mourra, attendront huit jours seulement les absents, puis s'assembleront dans le palais du pontife, où ils n'auront aucune relation avec le dehors. Si, trois jours après leur entrée, l'Église n'est pas pourvue d'un pasteur, les

i,A rAiwrii"'. KT i/i:>ii'ir.r,. fiOO

oiiK] jours suivnnlson nosorvira (iii'unmots aux caivlinaiix, ot, au dd'x (lü cc termes, riuii quo du paiu, du vin of, do l'oau. » — Tout cela afin de hàtor l'éleclion. Los autres décrets étaient également très salutaires.

orVHAGES A CONSl'LTKK UT IIKM \UOUI'">^ riUTIQllKS SUK 1,E N" 118,

lluinliortus do Romanis, ord. pr., De liis quio tractanda videbanlur in conc. geii. Lugd., opiisc. Iripartilum , Mansi, XXIV, 109-132; Crabbo, Concil., lli'M, II, 907; Rrown, Appead. ad fascicul, rcr. expet. ol fngitmd., p. IH,'),- Rriino Olmiic, aj). Haynald., an. 1273, n. O-lîi; Hœfler, Ablidlf?n. der III classo der k. k. Akad. d. Wiss. III, Al.th. H. — Acta Conc. Lugd., Mansi, loc. cil., p. 38 et scfj.; Héfeld', p. 114 et suiv.; Ep. Grcf?., Mansi, p. 27 et seq., 107. Sur l'élection du papo, c. m, de Elect., I, vi, in fi»; Phillips, K.-R., V, p. 818 et suiv. Taxes sur les Itt^nélices du dioc(>se de Constance en faveur de l'Orient : voyez la liste d(Hailii''e dans les Frieb. Diœcesan-Arcliiv., t. I, 18fi.S.

Mort do Grégoire X. — Ses successeurs immédiats.

I 11), tîréf^oiro \ fit accninp.vpi'iior los ;un])assadünrs grofs par ses délégués, et leur remit des lettres pour rompercur, pour l'héritier du trône et les évoques (2K juillet 1271); il invita le grand soliah dos Tartaros à (îuibrassor la foi chrotioiuio, délormina Alphonse do (lastillo à rononcor à la couronno d'A.llomagno, après avoir vainement tenté, dans une conférence personnelle qu'il avait eue avec lui à neaucaire, en nitournant en Italie, de l'amener à cette résolution. (îrégoiro, traversant Milan et B'iorence, se rendit à Pérouse, où il mourut le 10 janvier 1276. Il fut inscrit plus tard au catalogue des bienheureux. Kn vain il avait admonesté Charles d'Anjou, qui se conduisait en despote, et l'avait menacé du jugement do Dieu : il n'avait rien ohtoini.

Malheureusement, les trois successeurs immédiats de Grégoire X no régnèrent tous ensemble qu'un an et demi. Le premier fut le dominicain IMorre doTarantaise, Innocent V, élu quoUpies jours après, .selon le nouveau règlement du conclave. Il s'occupa activement de la réconciliation des Guelfes et des Gibelins, ainsi que de la croisade. <.hi pouvait fonder sur lui les meilleures espérances, mais il mourut cinq mois après (22 juin). Son successeur, le cardinal Ottobono Kieschi, neveu d'Innocent IV et ancien légat on Angleterre, se nomma Adrien V; il expira au l)Out do trente-neuf jours (août 127(i). Vint ensuite

700 HISTOIKE DE l"j':GLISE.

(16 septembre) le Portugais Pierre Juliani, surnommé Hispanus, d'abord célèbre médecin, ensuite prêtre, et enfin cardinal évêque de Tusculum. Jean XXI(ou plutôt XX) déploya pendant huit mois une rare activité, supprima comme trop rigoureux le règlement de Grégoire X sur le conclave, et demanda à Rodolphe, roi d'Allemagne, d'arrêter les invasions de ses agents sur le territoire pontifical. Il avait fait construire pour son propre usage une chambre neuve près du palais de Viterbe. Le bâtiment s'écroula, et le pape, blessé par la chute des bois et des pierres, en mourut au bout de six jours (16 mai 1277).

Ouvrages a consulter sur le n° H9.

.Mansi, X.XIV, 78-80; Rayn., an. l27o, n. 37 et seq.; Bœhmer, Reg. de 1246etsuiv., p. 69 etsuiv.,332 etsuiv., 452. — Potthast, p. 1704, 1700, 1710 et seq.; Mansi, loc. cit., p. 1Ö3-183; Raynald., an. 1277, n. 29 et seq.; Dœlling-er, II, p. 228 et suiv.; Papencordt, p. 320.

Nicolas III.

120. Les huit cardinaux, divisés en deux partis, l'un italien, l'autre français, étaient réunis à Viterbe, séjour du dernier pape. Enfermés dans le conclave par les citoyens de la ville, ils élurent enfin, le 25 novembre, le cardinal Jean Gaétan, de la famille romaine des Orsini, (îaëtan prit le nom de Nicolas 111. Prudent et de mœurs austères, on ne pouvait lui reprocher qu'une trop grande affection pour ses proches. Nicolas prépara les voies au couronnement de Rodolphe, roi d'Allemagne, comme empereur romain, obtint de lui la reconnaissance réitérée du territoire de l'Église romaine, la confirmation des diplômes des anciens empereurs, l'annulation des empiétements de ses agents, et négocia pour lui une paix favorable avec Charles d'Anjou. Ce dernier reçut en fiefs du roi d'Allemagne les comtés de Provence et de Forcalquier, fiança son neveu avec la fille de Rodolphe, et promit de vivre en bonne amitié avec le royaume d'Allemagne. Nicolas décida également le roi Charles à renoncer au vicariat de l'empire en Toscane et à la dignité de sénateur romain. Il nomma lui-même un sénateur, fit d'importantes constructions dans la ville de Rome, qui était rentrée sous la domination pontificale, notamment à Latran et à Saint-Pierre. Il s'occupa des affaires de l'Orient et des que-

relies de l'ordre des franciscains, et étendit sa sollicitude sur plusieurs autres contrées. 11 promettait encore de grandes choses, lorsqu'il mourut, le 22 août 1280, à Soriano, près de Viterbe, où il s'était rendu pendant les grandes chaleurs de l'été. Malheureusement, une politique toute différente, une politique française par-dessus tout, allait prévaloir sous le pontilicat suivant.

Potthast, p. 1719 et seq.; Raynald., an. 1278, n. 68 et seq.; an. 1279 et seq.; Ptolem. Luc, ap. Murât., Scr., XI, 1180 et seq.; Ricord. Malesp., c. ccxvin; Theiner, Cod. diplom. dom. tenip. S. Sedis, I, 116 et seq.; Bœhmer, p. 98, 102, 334 et suiv., 361 ; Dœllinger, II, p. 229 ; Papencordt, p. 321. Dante (Inf., .XIX, 79) met .Nicolas III en enfer, mais uniquement d'après une accusation non prouvée et invraisemblable.

Martin IV. — Vêpres siciliennes.

121. L'astucieux roi de Naples s'était prêté eu apparence à tous les désirs du pape; plutôt que de rompre avec le Saint- Siège, il trouvait préférable de »peser sur le prochain conclave pour faire élire un pape à sa dévotion. Il alla lui-même à Yiterbe. De concert avec lui, Richard degli Annibaldeschi, qui était à la tête de la ville, provoqua une émeute, pendant laquelle on s'empara des deux cardinaux Orsini, afin d'assurer la prépondérance du parti français. 11 en résulta l'élection d'un pape français, qui fut tout entier sous la dépendance du roi Charles : nous avons nommé Simon de Brie, cardinal de Sainte- Cécile (22 février 1281). Martin IV se montra bienveillant envers le roi Rodolphe, et appuya sou gouverneur en Toscane. Mais il le fut encore davantage envers le roi Charles, à qui il conféra la dignité de sénateur que le peuple romain lui avait remise à lui-même, et fut presque toujours favorable à ses volontés. Des chevaliers français furent nommés gouverneurs des États de l'Éghse ; et, entre les neuf cardinaux qui furent élus, quatre étaient de la France. Martin IV frappa d'interdit la ville de Forli, qui soutenait les Gibelins : car les Guelfes et les Gibelins étaient de nouveau aux prises, et dans le voisinage de Rome la lutte était entre les Ursini et les Annibaldeschi ; de sorte qu'en avril 1282 Martin dut fixer sa résidence à Urvieto et en d'autres lieux.

Cependant les Siciheus, aigris des oppressions de Charles et

702 HISTOIUK DE l'ÉGLISK.

de l'arrogance de ses compatriotes, avaient assassiné tous les Français qui se trouvaient à Palerme (30 mars 1282) . A ce signal, l'île tout entière se révolta contre la maison d'Anjou. La rébellion était dirigée par Jean de Procida, soutenu de Pierre 111, roi d'Aragon, mari de la fille de Manfred, Constance. La Sicile fut alors réunie à l' Aragon.

Les Palermitains essayèrent de se justifier auprès du pape, eu alléguant surtout la tyrannie insupportable de l'étranger, ils lui offrirent à lui-même la couronne. Martin IV la refusa, et frappa d'excommunication tuus ceux qui s'étaient insurgés contre son ami Charles d'Anjou. Le roi Pierre aborda en Sicile au mois d'août 1282, et se lit rendre hommage à Palerme. Le pape lança l'interdit sur la ville, excommunia l'ierre d'Aragon, lit prêcher contre lui la croisade, le déposa de son royaume héréditaire d'Aragon ainsi que du royaume de Valence, qu'il offrit à un prince français, Charles de Valois. Pierre se maintint dans sa position, bien que le pape mît tout en mouvement en faveur de Charles d'Anjou. La flotte de celui-ci fut battue; l'aîné de ses lus, Charles 11, fait prisonnier, et lui-même mourut le 7 janvier 1284. Les censures de Martin IV, considérées comme un simple moyen d'appuyer la politique française, ne produisirent aucun eilet. Pierre donna l'Aragon au premier de ses fils, Alphonse, et la Sicile au second, Jacques. En 1283, pendant une grande famine, xMartin IV distribua aux Romains d'abondantes ressources en argent, et rétablit, en 1284, la tranquillité dans la ville. Il mourut à Pérouse le 29 mars 1285.

Martin IV (après iMarliii l''', Mahn l" et M;inii 11 furent inscrits sous le nom de Martin II et de Mai Lui lUj : Potthast, p. 17Ö6 et seq.; d'Acliery, Spicil., 111, C84 et seq.; Raynald.,an. 1281-1285; Gesla Pétri régis, Murât., Tlies. ital., X, P. V ; Amari, Guerradel Vespro Sicilianu, Fir., 1841, 18Ö1; Tomacelli, Sloria de' reami di Napoli e Sicilia dai 1250 al 1303, Napoli, 1847, I; Uœllinger, 11, p. 229-231 ; Papencordt, p. 322 et suiv.; Hélelé, VI, p. 188, l'JO.

Honorius IV et Nicolas IV.

122. Honorius IV (Jacques Savelli, cardinal-diacre), chargé d'années, fut élu à l'unanimité successeur de Martin IV. 11 con-

LA l'Al'AUTK KT I. KMl'IUK. 703

fera la dignité de sénateur à son frère Pandolphe, qui exerça une justice rigoureuse; il résida au mont Aventin, près de l'ancienne demeure do sa famille, et montra beaucoup plus de prudence et de modération que son prédécesseur. Il donna comme suzerain des lois pleines de sagesse pour le domaine en terre ferme du roi Charles II, privé de son royaume à cause de sa captivité, restreignit à certains cas particuliers (guerre ou insurrection, rachat du prince de la captivité, défense de ses fils, dotation de ses filles) le pouvoir" qu'avait le roi de lever les impôts, et établit l'appel au pape eu cas de violation de ces lois. 11 frappa d'interdit les révolutionnaires de Sicile, déposa les évèques qui avaient couronné Jacques, fils de Pierre, rétablit le calme dans la turbulente Romagne, et travailla eu Allemagne, par l'intermédiaire du cardinal évêque de Tusculum, qui négocia avec le roi Rodolphe et tint un concile national à Würzbourg en mars l'287.

Honorius IV étant mort à Rome (3 avril 1287), les cardinaux s'y réunirent pour procéder à l'élection ; mais ils ne purent s'entendre, et les chaleurs de la' saison les décidèrent à rentrer chez eux. Le cardinal Jérôme d'Ascoli, ancien général des franciscains et évêque de Palestrina, demeura seul au conclave sans être atteint de maladie. Les cardinaux revinrent et le nommèrent d'une seule voix, malgré sa résistance (1288). Le nouveau pape, Nicolas IV, obtint l'élargissement de Charles II, roi de iNaples (1289), le couronna dans Rieti et lui fit prêter le serment d'hommage; il ne réussit pas toutefois à placer de nouveau la Sicile sous la maison d'Anjou. Il est vrai qu'Alpiionse d'Aragon, frère de Jacques, renonça à sa cause dans la crainte d'une invasion française, et promit de le forcer luimême à se soumettre. Mais lorsque Jacques rentra dans l'Aragon, après la mort d'Alphonse, son jeune frère Frédéric prit le gouvernement de la Sicile. Ce qui affligeait encore davantage le pape, c'était l'insouciance des princes chrétiens devant la perte de Ptolémais, dernier boulevard des chrétiens en Orient. Tandis qu'il s'épuisait en efforts pour recouvrer ce qui était perdu, Nicolas IV mourut au palais qu'il avait fait bâtir près de Sainte-Marie-Majeure (4 avril 1292). Il était étroitement allié avec la famille des Colonna. Outre le cardinal Jacques, nommé par Nicolas III, le collège des cardinaux comptait un second

704 HISrOlRK DE L ÉGLISE.

Colonna, du nom de Pierre (1288). Les sénateurs étaient souvent pris dans cette maison. Les Colonna et les Orsini formaient deux partis adverses.

Potthast, p. 1795 et seq.; MS. Vatic, dans Hœfler, note 4 sur Papencordt, p. 323; Reumont, II, p. 609 et suiv.; Leg. iNeapol., Raynald.,an. 1283; Lunig, t. il, Cod. diplom. ital., p. 1024; Giannone, Storia civile del regno di Napoli, t. V, üb. XXI, ci; D. Hartwig, Giovanni Villani u. die Legenda di Messer Giauni di Procida, dans Sybel, Hist, Ztschr., 1871, t. XXV, p. 233 et suiv. — Potthast, p. 1826 etseq.; Raynald., an. 1288-1292; Uœilinger, II, p. 231 et suiv.; Papencordt, p. 324 et suiv.; Reumont, II, p. 611 et suiv.

Longue vacance du Saint-Siège. — Élévation et abdication de Célestin V.

123. L'opposition entre les Colonna et les Orsini éclata jusque dans le conclave, qui dura vingt-sept mois. Les cardinaux, malgré leurs nombreuses réunions à Rome et à Pérouse, ne parvenaient pas à s'entendre. A la lîn cependant, l'attention des douze électeurs se fixa sur un pieux religieux qui avait nom Pierre et vivait en ermite sur le mont Murrone, près de Sulmone. 11 fut proposé par le cardinal doyen Latino Malabrauca, et les autres lui donnèrent leurs voix (5 juillet 1294). Les délégués du conclave trouvèrent un vieillard décrépit, exténué déjeunes, pleurant et gémissant. L'ermite crut reconnaître le doigt de Dieu dans cette élection extraordinaire, et déclara qu'il acceptait. Charles 111, roi de .Naples, et son ûls Charles Martell s'empressèrent aussitôt autour du nouveau pape, âme candide et confiante, qui, dans sa condition d'ermite, n'avait acquis aucune expérience de la vie. Ils le circonvinrent avec tant d'adresse, qu'il devint, sans s'en douter, l'instrument de leurs desseins. Aux cardinaux qui l'invitèrent à se rendre à Pérouse, il opposa les chaleurs de la saison et son âge avancé, et il les pria (probablement à l'instigation du roi Charles) de venir le trouver dans la ville d'Aquila, sur la frontière des États de l'Église. 11 y fut élu et couronné le 29 août, et prit le nom de Célestin V.

Ce pieux pontife, âme timorée et qu'effrayait la présence des hommes, d'une science insuffisante et sans nulle connaissance du monde, ne pouvait pas, avec la meilleure volonté possible,

LA PAFAUrÉ ET L EMPlRli. 705

être à la hauteur de la mission pontiticale, d'autant plus que la parole du roi do Naples avait plus do poids sur son ancien sujet que les conseils des cardinaux, (lélestin V décida les plus graves affaires sans consulter le sacré collège, créa d'un seul coup douze cardinaux, eept Français et trois Italiens, remit en vigueur le règlement de Grégoire X sur le conclave, et nomma archevêque de Lyon le fils du roi de Naples, qui n'avait que vingt et un ans. Il prodiguait avec libéralité les distinctions honorifiques, les privilèges, les dispenses et les bénéfices. 11 essaya d'amener les cardinaux à un genre de vie plus sévère, de réduire les bénédictins du Mont-Cassin sous la règle qu'il avait lui-même imposée à son couvent de Magella, et qui avait été approuvée par Urbain IV. Lorsque le roi Charles le détermina à fixer sa résidence à Naples, il fut évident qu'il n'avait pas de lui-même la force de résister à l'influence de cette cour. Plusieurs disaient de lui en guise de plaisanterie : « 11 fait beaucoup de choses par la plénitude de son autorité, mais plus encore par la plénitude de sa simplicité. ».

Convaincu lui-même qu'un tel fardeau était au-dessus de ses forces et compromet tait le salut de son âme, regrettant sa retraite et son humble cellule, il résolut, au commencement de l'Avent, de confier les affaires du gouvernement à trois cardinaux, afin de pouvoir vaquer librement à ses anciens exercices de solitaire. Plusieurs cardinaux y firent opposition, tels que Matthieu des Ursins. Mais, comme son désir de la retraite devenait de plus en plus vif, il proposa la question de savoir si un pape pouvait abdiquer le souverain pontificat; la réponse affirmative lui causa une grande joie. Quand sa résolution transpira au dehors, les Napolitains, les moines célestins et Charles II essayèrent de le dissuader. 11 leur fit dünner des réponses évasives, et, après avoir consulté les cardinaux, surtout Benoît Gaétan, le plus savant canonistedece temps, il déclara, dans une bulle particulière, qu'un pape avait le droit d'abdiquer et les cardinaux celui d'accepter sou abdication. 11 abdiqua effectivement en présence du sacré collège réuni, alléguant son indignité, sa faiblesse corporelle, son désir du repos et de la solitude, son défaut de science et la crainte de charger sa conscience (13 décembre 1294). Pierrre Célestin descendit du trône pontifical et ne fut plus qu'un simple religieux.

m. — HisT. DE l'église. 4o

706 mSlÛlKE ]JE L EGLISK.

Potthast, p. 1915 et seq.; Cœlest. V, Acta SS., t. IV Mail, p. 422 et seq., 484 et seq.; Raynnld., an. 1292, n. 18 et seq.; 1293, n. 1 et seq.; 1294, n. 3 et seq.; Ptolem. de Fiad., H. E., XXIV, xxix et seq.; Cœlest. 0pp. ascetica, éd. Telcra, Neap., 1640, in-4o; Bibl. PP. max., t. XXV; Dœllinger, II, p. 232 et suiv.; Papencordt, p. 326 ; Gregorovius, V, p. 508 et suiv.; Reumont, II, p. 614 et suiv. Héfelé, VI, p. 239 et suiv. Dante considérait l'abdication de Célestin comme une faiblesse et une lâchelf';; Pétrarque, au contraire, y voyait un acte de vertu héroïque. Que le cardinal Gaëlan l'ait déterminé à abdiquer, surtout par la tromperie, c'est là une invention des ennemis du cardinal. /Egid. Colonna, de Renunc. Pap., c. xxni, dit le contraire, ainsi que Stephanesius, de Abdicat. Cœl.; Rubeus, p. 262 de l'ouvrage cité § 124, e( Vita Cœlest., in Cod. arm. Vat., caps. I, n. 1.

Ponliflcal de Bonifacc VIII.

Exaltation de Boniface VIII.

124. Le conclave, tenu conformément aux prescriptions de Grégoire X (24 décembre 1294), nomma le cardinal-prêtre de Saint- Sylvestre, Benoît Ciaëtan, qui prit le nom de Bonilace Vlll. Issu d'une famille noble originaire d'Espagne, parent par sa mère des papes Innocent III, Grégoire IX et Alexandre IV, Bonifacc VIII naquit à Anagni en 1220, fit ses études à ïodi et à Paris, devint docteur en l'un et l'autre droit, chanoine de (iitrérentes églises, notaire apostolique et avocat consistorial sous Innocent IV, cardinal-diacre sous Martin IV, cardinal-prètre sous Nicolas IV. Il fut employé dans les plus importantes affaires, et passait pour un des meilleurs jurisconsultes. Comme son érudition et son aptitude aux affaires de l'État, la pureté de ses mœurs était hors de doute. Sa taille était élevée et son air imposant. Son exaltation au souverain pontificat fit concevoir les meilleures espérances. Il rétracta les faveurs excessives et funestes à l'Église qu'avait faites son prédécesseur, et, pour échapper aux infiuences de la cour de Naples, il entreprit le voyage de Rome par Ceprano et Anagni. Il y fut consacré évèque au mois de janvier 1295, en présence de Charles II de Naples et de son fils, et ensuite couronné. 11 accepta la dignité de sénateur qui lui fut offerte par les Romains, et, comme tel, se nomma un remplaçant. Comme plusieurs tenaient l'abdication de Célestin V pour invalide et es-

sayaient d'exploiter la faiblesse de ce vieillard contre le nouveau pape, Boniface résolut de le garder dans son voisinage, et, après qu'il se fut échappé de nuit, il lui fit préparer, au château de Sulmone, près d'Anagni, une cellule semblable à celle qu'il avait autrefois habitée. Pierre de Mouron y recevait la visite des religieux de son ordre; mais il eut beaucoup à souffrir de ses gardiens. Il y vécut dans une piété austère, et mourut le 19 mai 1296. Les ennemis du pape profitèrent de cette circonstance pour répandre des rumeurs malveillantes. Dans sa première encyclique du J7 janvier 1295, Boniface dépeignit en traits éloquents l'excellence et l'indéfectibilité de l'Église. Ses efforts tendaient par-dessus tout à établir la paix en Europe, à réunir les princes chrétiens contre les infidèles, et à remédier à divers désordres introduits dans l'Église même par les princes chrétiens.

Décrétales de Boniface VIII dans le Corp. jur. can. et dans Raynald., an. 1294-i303;Mansi. XXIV, 1131 et seq.; XXV, 1-123; Hard., VII, p. 1171 et seq. ; Potthast, p. 1923 et seq., 2134; Jacob, card., de Elect. et Coron. Bonif. VIII; Acta SS., M'ai. IV, 462 seq.; Ptolem. Luc, H. E., X.XIIl, xxxvi ; -XXIV, xxix ; Bern. Guido (très hostile au papej, Vita Bonif.; Murât., III, I, 670; Amalrici Vita Bonif., ib., III, u, 440; Giov. Villani, VIII, vi et seq. (ib., XIII, i, 348 et seq.). Dante (contre Boniface), Inf. XIX, 52; XXVII, 85; pour lui, saint Antonin, Platina (1475), de Vit. Pontif., in Bonif.; Ruhens, Bonif. VIU et familia Cajetanorum, Rom., 1651, in-40. — Acta inter Bonif. VIII., Bened. XI et Philipp. Pulchr,, Par., 1614, in-4": Vigor, Hist. eorum quse acta sunt inter Phil. Pulchr. et Bonif. VIII, ib., 1639, in-4». ; P. du Puy.Hist. du différend du Pape Bonif. VIII avec Phil. le Bel, ib., 1655 et seq., en latin et en français, avec les actes et preuves, d'un haut intérêt ; Natal. Alex., H. E,, saec. XIU et XIV, diss. IX: Adrien Baillet (janséniste), Hist. des demeslez du pape Boniface VIII avec Phil. le Bel, Par., 1718: — Planck, Gesch. der Christi. Gesellsch.-Veif., V, xn et suiv. (défend souvent le pape) ; Gengier, dans Tüb. theol. Quartalschr., 1832, p. 214 et suiv.; Boutaric, la France sous Phil. le Bel. Par., 1861 (plus impartial que du Puy et Baillet) ; Chaltres, Bonif. VIII, Par., 1862 ; Luigi Tosti, 0. S. B., Storia di Bonif. VIII, Monte Casino, 1846, 2 vol., en allem., Tüb., 1848; Ces. Cantù, Bonif. VIII, Dante e Ceco d'Ascoli (Revue d'économie chrétienne, mai 1866). Le cardinal Wiseman (Abhdlgn. üb. versch. Gegenstände, III, p. 150 et suiv. Revue catholique. Voy. W'ürzb. Relig.- Freund. 1844, n. 84 et suiv.) a justifié le pape de différentes accusations, de même que PhiUips, K.-R., 111, § 130, p. 239 et suiv,;

708 HISTOIRK D£ l'ÉGLISE.

Hœfler, Denkwürd. d. Mùnch. Akad., 1842, t. XVII, Hist. pol. Bl., 1834, l. XXXIII, p. 441 et suiv.; Palma, Praelect. H. E., III, 143 et seq., et Christophe, Histoire de la papauté au quatorzième siècle, Par., 1853; en allem., par Ritter, Paderb., 1833, I, p. 62-143. Dans un sens hostile: W. Drumann, Gesch. Bonif. des Achten. (Kœnigsb., 1832, 2 Thie.) Nombreux matériaux dans Kervyn de Lettenhove, Recherches sur la part que l'ordre de Cîteaux et le comte de Flandre prirent à la lutte de Bonif. VIII et de Phil. le Bel, Bruxell., 1833 (extrait des Mémoires de l'Académie R. de Belgique, t. XXVIII), et les Argentiers florentins (Bulletin de l'Acad. R. de Belg., 1862, p. 293 et seq.). Voyez aussi Damberger, Synchron. Gesch. des Mittelalters, t. XII; Dœllinger, II, p. 23 iet suiv.; Papencordt, p. 320 et suiv.; Grcgorovius, VI (1867), p. 251 et suiv.: Reumont, II, p. 621-670; mon ouvrage, Kath. Kirche, p. 260 et suiv.

Travaux de Boniface VIII en Italie. — Sa lutte avec les

Colonna.

125. Boniface VIII s'appliqua d'abord à faire restituer la Sicile à son vassal Charles II de Naples ; mais le contrat approuvé par lui en juin 1295 ne fut pas exécuté. Frédéric de Sicile maintint ses prétentions, se fit couronner roi à Palerme (25 mars 1296), et chas.sa le légat du pape. Il se moquait de l'excommunication. Son propre frère, Jacques d'Aragon, prit part à la guerre livrée contre lui, mais sans beaucoup d'ardeur, et l'avantage demeura H Frédéric. La paix ne fut négociée qu'en 1302. Il fut décidé que Frédéric épouserait Eleonore, fille de Charles II, qu'il demeurerait roi de Sicile sa vie durant, et qu'après sa mort l'île de Sicile reviendrait à Naples. Boniface essaya également de détourner de la guerre les villes maritimes de Venise et de Gênes. La première suivit ses conseils; la seconde les dédaigna et poursuivit la lutte jusqu'en 1299. Partout en Italie Boniface VIII se montrait le protecteur des Guelfes et l'ami de la maison royale de France. Mais il avait contre lui la puissante famille des Colonna, qui fit une alliance étroite avec Frédéric de Sicile, et fut tantôt désunie avec elle-même, tantôt en discorde avec le pape.

Le cardinal Jacques Colonna, à qui sou frère abandonna l'administration de leur commun patrimoine, le garda tout entier pour lui-même et pour son neveu Pierre, et causa tant de préjudice à ses frères, qu'ils s'en plaignirent au pape. En vain Boniface invita le cardinal à satisfaire ses frères età renon-

LA PAPAUTÉ ET l'eMPIRE. 700

cer à son alliance avec la Sicile. Jacqnes et les partisans de sa famille qni lui étaient attachés essayèrent même de s'emparer, pour le compte de Frédéric, de quelques villes des États de l'Église. C'est pourquoi Boniface exigea d'eux qu'ils recevraient des garnisons pontificales dans les places fortes, surtout à Palestrina, Colonna et Zagorolo, qu'ils tenaient en fiefs du Saint-Siège. Au lieu d'obéir, les deux cardinaux Colonna s'éloignèrent de la cour pontificale et répandirent le bruit que Boniface, à qui ils avaient eux-mêmes donné leurs voix, était illégitime. Invités à s'expliquer auprès du pape (4 mai 1297), ils répondirent par un libelle injurieux, où ils contestaient à Boniface la dignité papale, parce que Célestin n'avait pas eu le droit d'abdiquer; ils le firent afficher aux portes de plusieurs églises. Boniface déposa les deux cardinaux et les excommunia (10 mai). Les Colonna, conseillés par deux juristes et deux franciscains, comptant sur Tappui de la France, adressèrent à tous les princes et à tous les évèques un manifeste plus violent encore que le premier : ils proposaient de convoquer un concile universel potir procéder contre Boniface, hérétique, schismatique et perturbateur de l'Église. Ils envoyèrent des délégués à la cour de France et levèrent des troupes. Le pape, ne se croyant plus en sûreté dans Rome, se rendit dans la ville fortifiée d'Orvieto, où il autorisa [i septembre 1297) Landolphe Colonna, dévoué à sa personne, à faire la guerre à son frère et à son neveu. Une conciliation tentée par les Romains ayant échoué, ainsi qu'une nouvelle bulle en date du 18 novembre, Boniface VIII fit publier contre les rebelles une croisade qui fut bien accueillie. Les forteresses des Colonna tombèrent successivement; il ne restait plus que celle de Palestrina, où les cardinaux apostats se maintinrent jusqu'en septembre 1298, après quoi ils furent obligés de se rendre à merci et de demander pardon. Le pape leur fit grâce de la vie et de la liberté, les releva de l'excommunication, mais il ne leur rendit ni leurs dignités ni leurs biens. Ils tentèrent une ncaivelle révolte, qui fut encore plus aisément étouffée. Leurs biens furent transférés à Landolphe, aux Orsini et aux Gaétan, la ville de Palestrina détruite et remplacée par une ville nouvelle ^C'ttd papale'. Les Colonna rebelles se réfugièrent en Sicile et en France, semant partout des calomnies contre le pape. Le parti extrême des franciscains

710 HISTOIKK liE h ÉGLISE.

en faisait autant de son côté, et le fameux poète Giacopone de Todl lança contre lui les plus virulentes satires. Ces ennemis étaient d'autant plus dangereux, qu'ils semblaient fournir à d'autres adversaires du pape une occasion propice pour élever des plaintes.

Bref de Boniface VIII, du 13 févr. 1293, sur la lutte avec Gênes. Archivio storico ital., append. IX, 38» et seq.; Tosti, 1, 157 et seq.; II, i09; Wiseman, III, p. 170 et suiv.; Papencordt, p. 330-334; Héfelé, VI, p. 254 et suiv., 274 et suiv.

Guerre entre la France et l'Angleterre.

126. Le roi de France Philippe IV, surnommé le Bel, et Edouard I" d'Angleterre étaient engagés dans une violente querelle : le premier était soutenu par le roi d'Ecosse; le second, par Adolphe de Nassau, couronné roi d'Allemagne le 24 juin 1292, et par le comte de Flandre. Le pape, dont les prédécesseurs avaient été si souvent les arbitres de la paix, mit tout en œuvre pour rétabUr la concorde entre les deux nations. Dès le mois de février 1295, il envoya aux deux souverains deux cardinaux d'origine française, et il écrivit surtout en termes chaleureux à Edouard I" : il lui rappela le zèle qu'il avait tant de fois montré dans sa jeunesse pour la Terre sainte. Quant au roi de France, il le connaissait personnellement et avait beaucoup travaillé dans ses intérêts, notamment pour écarter la guerre avec l' Aragon. Edouard répondit aux légats (lu'il ne pouvait ni conclure la paix sans le consentement de son allié le roi d'Allemagne, ni accepter un armistice. Cependant, par déférence pour le Saint-Siège, il se montra disposé plus tard à suspendre la guerre jusqu'au 1" novembre, si son adversaire Philippe y consentait de son côté.

Auprès du roi d'Allemagne, à qui le pape représenta le rôle indigne qu'il jouait en se mettant comme chevalier à la solde du roi d'Angleterre, les légats obtinrent le meilleur succès. Mais le roi de France souleva des diflicultés et détruisit l'œuvre de la paix, à laquelle Edouard et Adolphe avaient donné leur adhésion. Il s'empara traîtreusement du comte de Flandre et de sa femme, et ne leur rendit la liberté que lorsqu'ils eurent laissé entre ses mains leur fille, fiancée au fils d'Edouard. La guerre

LA PAPAITÉ ET LEMI'IRE. "M

était de nouveau imminente. Le 13 août 1296, le pape fait un nouvel appel à la concorde, oblige les princes à un armistice, et décide Frédéric et Edouard à accepter son arbitrage. Empêcher l'effusion du sang dans les Etats chrétiens et intervenir comme juge des différends, c'était là, dans la conviction unanime de ce temps, la mission, le devoir sacré du pape.

Raynald., an. \W^, n. 41 et seq.; an. 1296, n. i8-21; Boutaric, p. 277 et seq. ; Biauchi. t. Il, lib. VI, c. v, n. l et seq., p. 449 et seq.; Lingard, Gesch. v. Kngl.. III, p. 292 et suiv.

La bulle « Clericis laïcos ».

i"27. Les deux souverains faisaient surtout la guerre avec les contributions levées sur les églises, qu'ils pressuraient de la façon la plus arbitraire. Plusieurs prélats français envoyèrent au pape une supplique où ils s'élevaient contre les exactions commises par les officiers royaux ; le comte de Flandre se plaignit à son tour que sa fille fût retenue de force. Sur ce dernier grief, Bonifacc VllI chargea l'évêque de Meaux de faire au roi de sérieuses représentations; sur le premier, il publia, avec l'assentiment des cardinaux, le 25 février 1296, la bulle C/ericis laïcos, où il défendait, sous peine d'excommunication, au clergé, de fournir, et aux laïques, rois ou empereurs, de réclamer aucune contribution extraordinaire sur les biens ecclésiastiques, sans la permission du Saint-Siège. Déjà le troisième concile de Latran (can. xix) avait interdit, sous peine d'anathème, de lever des taxes ordinaires sur les biens de l'Église, à moins que l'évêque et le clergé n'eussent reconnu la nécessité ou l'utilité de ces sortes de redevances.

Le quatrième concile de Latran, renouvelant ce règlement, ajouta que le clergé était libre de fournir des contributions volontaires, quand les besoins dépassaient les ressources des laïques; mais qu'il fallait, à cause de l'imprudence de quelquesuns, consulter le Saint-Siège, et que, le pape une fois consulté, on devait s'en tenir à sa réponse. En 1260, Alexandre IV avait défendu, surtout en vue de la France, d'exiger du clergé des collectes et toute autre redevance. Le deuxième concile de Lyon avait déclaré que ceux qui étaient en possession des droits de ré-

712 HISTOIRE ÜE LÉCILISE.

gale ou de protection, basés snr la fondation des églises, sur une ancienne coutume, ne devaient point en abuser, soit en étendant leur jouissance au delà des fruits, soit en détériorant les fonds qu'ils étaient tenus de conserver. Boniface supprima à cet égard les privilèges des princes, qui en avaient fait un indigne abus, et déclara nulles ces sortes de conventions faites au détriment de l'Église. Les rois de Franco avaient reçu des induits qui leur permettaient de percevoir des dîmes ecclésiastiques en faveur des croisades et autres entreprises analogues, et ce fut en 1291 seulement que Nicolas IV avertit le roi Philippe ou d'entreprendre la croisade ou de restituer les dîmes qu'il avait reçues pour cet objet; il refusa énergiquement de prolonger l'induit. Quant à Boniface VIII, son dessein était 1° de protéger les clercs contre les exactions arbitraires des princes ; 2" de faire revivre les anciennes ordonnances ; 3" d'amener les souverains belliqueux à des idées pacifiques, en restreignant leurs ressources en argent. 11 n'y avait rien de nouveau ni dans les dispositions pénales ni dans la désignation des princes qu'elles concernaient.

OUVHAGES A CONSULTER ET REMAIIQIJES ClUTIQUES SUR LE N" 127.

Supplique de prélats français, Christophe, I Doc, iii,-p. 324 et suiv.; Bulle Clericis laicos, c. m, de Immuiiit., 111, xxiii, in 6°. Cf. Blanchi, loc. cit., n. 4, p. 434 et seq. ; Phillips, loc. cit., p. 243 et suiv.; Héfeié, p. 239 et suiv. La plainte sur l'hostilité des laïques contre le clergé est conforme aux plaintes de plusieurs conciles français, tels que ceux de 1264, 1268, 1282 (Héfeié, p. 74, 100, 202]; ces derniers sont même en plusieurs endroits littéralement conformes à la supplique. Les anciennes ordonnances sont : Conc. Lalei'. 111, c. xix (c. iv, de Immunit, eccl,, III, xlix); Lat. IV, c. XLvi (c. Adversus VII h., t. I; Mansi, XXII, 1030); Alex. IV (c. 1, de Immunit, eccl., III, xxru, in 6»); Conc. Lugd. II, c. xn (c. xiu, de Elect., I, VI, in 6°). Sur McolasIV, Raynald., an. 1291, n. 22; Thomassin, III, I, c. XLUî, n. 8, J. Cf. Dœllinger, II, p. 237; i'osti, I, 235. Mon ouvrage cité, p. 261-264. La publication de la bulle en Espagne fut ordonnée par le concile de Pennafiel, 1302, c. vi.

Opposition de Philippe IV. — Adoucissements de la bulle. — Rétablissement de la concorde.

128. Philippe le Bel, prince avai-e et absolu, soupçonneux et iiTitable, vit dans lu bulle, bien qu'elle n'eût qu'une portée générale, une atteinte à sa couronne; il décida qu'aucune

I,A PAPAUTÉ ET l'kMPIRE. 713

cxportiilion d'argent, d'objets précieux, d'armes, de vivres, n'aurait lieu sans l'autorisation royale, et il interdit le séjour de la France aux marchands étrangers. La première défense relative aux envois d'argent qui se faisaient de France à Rome, aux dons pour la Terre sainte et autres œuvres ecclésiastiques, était contraire à la jurisprudeuce usitée à cette époque, même en France. Boniface eu fit au roi (25 septembre 1296) de vives remontrances, et le pria do rétracter le décret qui prohibait l'exportation. Quant à sa bulle, il déclara qu'elle ne concernait pas les redevances féodales, ni les secours à fournir au roi en cas de nécessité; que lui-même, au besoin, serait prêt à vendre les vases sacrés pour sauver un royaiuue qui lui était si cher. Il l'adjurait de ne pas attaquer la liberté de l'Eglise, qui ne visait qu'à se protéger coutre les abus, et de se soumettre à l'arbitrage du Saint-Siège, à l'exemple des rois d'A.llemagne et d'Angleterre.

Philippe, enivré do la victoire qu'il venait de remporter sur l'Angleterre, s'obstina dans sa voie; il fit exécuter ses mesures et rédiger un manifeste où il rappelait (ce qui n'était nullement contesté) le devoir qu'avait le clergé de contribuer aux charges publiques et la révocabilité des franchises que les rois lui avaient accordées. Cependant, au lieu de l'adresser au pape, il chargea l'archevêque de Reims et ses suffragants, ainsi qu'une ambassade qu'il envoya à Rome, de faire au Saint-Père d'humbles représentations. Les évoques français, en acceptant une pareille mission, prouvaient suffisamment qu'ils n'avaient aucune reconnaissance des efforts que faisait le pape pour sauvegarder leurs droits et leurs libertés : car, loin de lui donner aucun appui, ils se faisaient, ou peut s'en faut, les instruments dociles du roi. Boniface, à qui toute mésintelligence avec Philippe était extrêmement pénible, apporta de nouvelles modifications à sa bulle (février et juillet 1297). Il ne toucha ni aux redevances féodales ni aux dons volontaires; il exclut de l'immunité les clercs qui vivaient en concubinage, et ne réclama point l'approbation du Saint-Siège pour les cas d'extrême nécessité. De savoir quand ces cas existeraient, c'était le roi actuel et tout roi de France âgé de plus de vingt ans qui en déciderait; pendant la minorité, ce seraient les États.

Le pape, on le voit, ne négligeait rien pour apaiser Philippe :

714 HISTOIRE LE l/ÉGÙSE.

il loua les évêques de leurs bonnes dispositions à lui venir en aide, lorsqu'ils eurent résolu de lui payer la dîme pendant deux ans; il accorda au roi de nouveaux privilèges (11 août 1297), et entreprit la canonisation de son aïeul Louis IX, que la France désirait depuis longtemps, Philippe suspendit alors Texocution de ses ordonnances, et permit aux agents du pape d'envoyer à Rome les revenus de la chambre apostolique. En 1298, la paix semblait rétablie entre Rome et la France.

Ordonnances de Philippe, 17 août 1296; Raynald., h. a., n. 'iH; du Puy, Preuves, p 13. Sur les décisions ecclésiastiques : Blanchi, n. 7, p. 4ß.'}-467 : Gonzalez, in c. vu, x, de Constit., 1, n; in c. xi, de Decim., III, XXX ; bulle Ineffabilis, Raynald., an. 1296, n. 25 et seq., 49; du Puy, p. 1Ö; Tosti, I, 207. Le Manifeste de Philippe (du Puy, p. 21 ; Baillet, p. 31) demeuraà l'état de simple projet, d'après Boutaric, p. 97 et seq., et Héfelé, p. 270, n. 2.Supplicatio facta Papse, dans du Puy, p. 26; bulle du 31 juillet 1207; Raynald.. h. a., n. 43 et seq. Autres décj-ets, ib., n. 45 et seq., 50 et seq. Voy. Baillet, p. 56; Daniel, Hist. de France, t. V, p. 56.

Arbitrage de Boniface VIII. ..

129. Malgré toutes ces apparences de rapprochement entre le pape et le roi, ils étaient plus éloignés l'un de l'autre qu'ils ne le croyaient eux-mêmes; il y avait entre eux opposition de principes : le pape voulait maintenir les droits qu'il avait reçus de ses prédécesseurs; le roi entendait s'affranchir de tout contrôle ecclésiastique, exercer l'autorité temporelle sans égard pour l'autorité spirituelle. Les causes de dissentiment ne faisaient pas défaut.

Le 6 janvier 1208, un armistice fat conclu entre la France et l'Angleterre, et les deux rois reconnurent le pape pour arbitre, non toutefois en tant que pape, mais comme particulier. Le pape prononça donc la sentence en cette dernière qualité, et il la publia comme pape au consistoire du 27 juin. Dans cette décision, il proposait un double mariage : celui d'Edouard d'Angleterre avec la sœur de Philippe, et celui d'Isabelle, fille de Philippe, avec le prince Edouard d'Angleterre; il déterminait la dot et accordait les dispenses nécessaires de part et d'autre. Les conquêtes réciproques devaient être restituées, les pertes

LA l'Al'AUlÉ ET l'eMPIUK. 715

compensées, les cüiitestations entre les parties décidées par le pape. Ce jugement si équitable, Philippe n'en fut pas satisfait : il croyait avoir, comme vainqueur, des droits plus étendus, et il accusait à tort le pape de partialité pour l'Angleterre. Mais que Boniface VIII eût confirmé sa sentence de son autorité pontificale, il ne s'en plaignit pas. La sentence fut exécutée, du moins en partie, et le pape témoigna beaucoup de confiance et d'afi"ection au frère de Philippe, le prince Charles de Valois .

Rayuald., an. 1297, u. 42 ; 1298, u. 1 el seq.; Spondan., an. 1298, n. 1 et seq.; du Puy, p. 41; Rymer, Fœd., I, 893 et seq.; Blanchi, § o, p. 471 et seq.; Boutaric, loc. cit., p. 99 et seq.; Nolices et Extraits, XX. II, p. 129 et seq.; Christophe, I, p. 81 et suiv.; Héfelé, p. 280.

La royauté allemande.

130. Sur ces entrefaites, le faible roi Adolphe de Nassau s'était brouillé avec le duc Albert d'Autriche, fils de Rodolphe, et avait profondément mécontenté plusieurs princes d'Allemagne. Depuis 1297, il fut question de le déposer, et, en février 1298, de le remplacer par Albert. Le 23 juin, une diète des princes tenue à Mayence se prononça dans ce sens, et, le 2 juillet, Adolphe se voyait frustré de la couronne en même temps qu'il perdait la vie dans une bataille contre Albert. Ce dernier fut de nouveau élu le 27 juillet et couronné le 24 août. Déjà précédemment on avait envoyé des délégués à Rome; cette fois le pape fut prié de reconnaître l'élu et de le couronner empereur. Boniface VIII, rigide observateur de la justice, s'y refusa, parce que le meurtrier de son roi et de son maître ne pouvait pas ceindre lui-même le diadème royal. Albert noua des relations intimes avec la France, négocia avec Philippe un double mariage entre les deux familles, et eut avec lui une conférence personnelle (8 décembre 1299). Mais il' eut le malheur d'offenser les princes électeurs, et, lorsque le pape eut élevé le frère d'Adolphe, Diether, sur le siège de Trêves (1300), celui-ci forma avec les deux autres archevêques du Rhin une alliance contre le « duc d'Autriche ». Le 13 avril 1301, le pape ordonna de lui refuser toute obéissance, si dans l'espace de six mois il ne se

"](> uisToiRE DE l'Église.

purgeait à Hume du crime de lèse-majesté contre le roi Adolphe, de parjure et d'autres crimes.

Dans cet intervalle, Albert avait remporté des succès {VSOÜ) dans sa lutte contre les princes. Il envoya au pape des délégués et des lettres où il déclarait qu'il n'avait usé contre Adolphe que du droit de légitime défense ; il n'avait ni recherché cette bataille décisive, ni tué lui-même Adolphe, ni usurpé de son vivant le titre de roi ; il avait été en outre élu à l'unanimité, et n'avait aucun crime à se reprocher. Boniface VIII ne le reconnut que le 30 avril 1303; il suppléa aux vices juridiques de son élection, et l'exhorta à se montrer fidèle à l'Église romaine. Albert, dans ses lettres de Nuremberg du 17 juillet, promit l'obédience et renouvela le serment de sou père. Il reconnut qu'il avait au pape de grandes obligations, que le Saint-Siège avait conféré aux princes électeurs le droit de nommer le roi de Rome et le futur empereur, que c'était de lui que les rois tenaient la puissance du glaive temporel. Il promit de ne nommer pendant cinq ans aucun vicaire de l'empire en Toscane et en Lombardie sans le congé du pape, et de défendre le Saint- Siège contre ses ennemis. Le pape, à cette époque, n'avait pas de plus dangereux ennemi que Philippe, roi de France, qu'il avait autrefois comblé de tant de faveurs.

Raynald., an. 1300, n. 20; 1301, n. 23 et seq.; 1302, n. 2, 18; 1303, u. 8 et seq.; Peiiz, Leg., II, 467 et seq., 477 et seq., 483; Bœhmer, Reg., p. lobetsuiv., lilOet suiv.,370 et suiv.; Lichnowski, Gesch. des Hauses llabsbuig, H, p. 230 et suiv.; Kopp, Gesch. der Wiederherstellung des rœni. Reiches, III, p. 236 et suiv., 246 et suiv., et K. Adolph und K. Albrecht, Berlin, 1862 et suiv.; Schmid, der Kampf um das Reich zw. .\dolph V. ^îassau und Albrecht v. Œstcrr., Tiib., 1858; Droysen, iJemühungen Albrechls I um die Nachfolge im Reiche, Leipzig, 1802: Héfelé, p, 281 et suiv.

Violences de Philippe le Bel.

131. Les plaintes sur l'oppression de l'Église de France s'étaient de plus en plus accumulées. Les vassaux des évêques, forts de la protection du roi, refusaient do satisfaire à leurs obligations. Les droits de régale causaient aux biens fonciers des évêchésetdes abbayes un préjudice permanent; le roi accapa-

LA PAPAUTÉ ET l'eMPIRE. 717

rait les revenus des prélatiires vacantes, sans parler de celles qui ne l'étaient pas, les revenus des prélatures dont les titulaires étaient temporairement suspendus, ainsi que les legs en faveur des œuvres pies, des étudiants, etc.; ses agents épuisaient le clergé par leurs continuelles demandes d'argent.

La réception en France des Colonna rebelles au Saint-Siège, leurs étroites liaisons avec tous les ennemis du pape, les traitements indignes intligés au comte de Flandre, l'oppression affreuse qui pesait sur tous les Français, et quantité de mesures vexatoires imaginées par ce roi despote, devaient profondément affliger Boniface VIII. Dans le temps même où le pape donnait à Rome des fêtes brillantes à l'occasion du grand jubilé, que des pèlerins y affluaient en masse de tous les pays, qu'une ambassade de Cazan, le khan des Mongols, ainsi que la ferveur des Arméniens, semblaient justifier les plus grandes espérances pour la Terre sainte, la cour de France ne songeait qu'à étendre sa puissance dans toutes les directions; elle dressait des plans qui tendaient au complet asservissement de la papauté et surpassaient en audace ceux des Hohenstaufen.

On aurait voulu que le pape devînt le patriarche salarié de la future monarchie universelle de Philippe, qui régnerait en maître sur les Etats de l'Église, sur l'empire byzantin, sur la plus grande partie de l'Allemagne et de Tltalie. Les biens immeubles de l'Église devaient être confisqués pour le plus grand bien de l'État, et l'ÉgUse soumise sans réserve à l'autocratie du monarque. Si ce projet semblait encore trop téméraire, on profitait de toutes les circonstances pour préparer l'Allemagne et le pape à le réaliser au moins d'une manière partielle.

Les différentes plaintes : Raynald.,an. i300,n. 17,27 et seq.; an. 1297, n.ö4; an. 1298, n.24; an. 1299, n.22 etseq.; Ptolem. Luc, XXIV, xxxvii; Franc. Pipin. (1314), Chron., III, vu; Murât., IX, 745; Albert. Argentin. (Urstis., II, xii) ; Bianchi, loc. cit., n. 10, 11, p. 473-475 ; Héfelé, p. 290 ; mon ouvi'age cité, p. 269-271. Jubilé à Rome : Jacob. Cajet. card., de Centesimo s. Jubileeo anno; Raynald., an. 1300, n. 1 et seq.; Bibl. PP. Lugd.,XXV, 937 et seq.; Zaccaria, de Anno Jubil., Rom., 1775; Papencordt, p. 335 et suiv.; Tosti, II, 67 et seq., 282 et seq.; Mémoire de l'avocat Dubois, édité par N. de Wailly, Mémoires de l'Institut nat. de France

Acad. des inscriptions., 1859, p. 435-494. Voy. Schwab, Tûb. Quartalschr., 1866, I, p. 34 et suiv,; Héfelé, p. 281 et suiv., 331,

Décrétales de Boniface VIII relatives à la France.

132. En face de tels desseins, un pape qui entendait sauvegarder sa dignité et remplir son devoir, ne pouvait rester indifférent. Ce qui intéressait Boniface VIII, ce n'était pas la politique, mais la religion. En 1301, il envoya en France, en qualité de nonce, l'évêque de Pamiers, Bernard de Saisset, chargé de faire des représentations au roi sur la violation permanente des droits de l'Église, sur la croisade et sur la nécessité d'employer à cette fin les dîmes ecclésiastiques. Si, en 1:294, lorsqu'il n'était encore qu'abbé de Pamiers, Saisset avait été en désaccord avec le roi, il n'était pas moins animé de bons sentiments, et ne se montra point hautain, ainsi que la cour de France le prétendit dans la suite. L'évêque s'acquitta de sa mission d'une manière courageuse, mais nullement offensante. Il fut aussitôt l'objet d'une surveillance minutieuse, et Fon prescrivit une enquête contre lui, sous prétexte qu'il avait tenu contre le roi et l'État des discours malveillants et excité plusieurs seigneurs à la révolte. Dans la nuit du 12 juillet 1301, il fut séparé de ses domestiques, dépouillé de ses papiers et de tout ce qu'il possédait, invité à se rendre à Paris, puis cité devant le conseil d'État, à Senlis (24 octobre), sur une plainte déposée par Pierre Flotte, conseiller intime du roi. Trouvé coupable de haute trahison, il fut envoyé à l'archevêque de Narbonne. L'évêque de Pamiers protesta tout ensemble contre les griefs élevés contre lui et contre la compétence de l'autorité civile. L'archevêque de Narbonne déclara qu'il ne le retiendrait que jusqu'à ce que le pape eût donné une décision. Les ambassadeurs français furent chargés de tenir à Rome un langage impérieux et arrogant; Pierre Flotte aurait môme dit que Boniface VllI n'avait qu'une autorité nominale, que Philippe seul avait l'autorité effective.

Spondan., Raynald., an. 1301; Marlene, Thés., I, 1320: du Puy, Preuves, p. 628, 631; Blanchi, p. 479-481; Boutaric, Phil. le Bel, p. 102; Christophe, I, p. 86-88 ; Héfelé, p. 290-292.

Mesures de Boniface VIII contre la France.

133. Le moment était venu pour le pape de déployer toute son énergie. Le .^i décembre 1301, il exigea de Philippe l'élargissement de l'évèque de Pamiers et la restitution de ses biens confisqués, et il manda à l'archevêque de Narbonne d'envoyer à Rome, sans délai, l'évèque et les actes de l'enquête. De concert avec les cardinaux, il convoqua à Rome les évêques et les docteurs de France, ainsi que les délégués des chapitres, pour délibérer sur ce qu'il convenait de faire pour sauvegarder la liberté de l'Église, réformer le roi et le royaume, procurer la bonne administration de la France et abolir les abus ecclésiastiques. Le roi fut aussi invité à s'y rendre en personne ou à s'y faire représenter. Le pape révoqua en outre tous les privilèges qu'il avait accordés à Philippe, en temps de guerre, sur les dîmes et les revenus ecclésiastiques, car la paix était maintenant rétablie et le roi abusait de ces privilèges. En l'annonçant au roi, il le priait d'accepter en bonne part cette mesure devenue nécessaire, et il se montrait disposé à renouveler quelques-uns de ces induits. Il l'avertissait surtout (constit. Ausculta, fili) de prêter une oreille favorable aux paroles de son père et de son maître, le vicaire de Jésus-Christ, qui lui portait un amour paternel ; de se souvenir des engagements de son baptême, de ses devoirs de chrétien et de sa position vis-à-vis du chef de l'Eglise ; de ne point écouter enfin ceux qui lui disaient qu'il n'avait point de supérieur au-dessus de lui et n'était pas soumis à la hiérarchie ecclésiastique.

Boniface YIU exposait ensuite les griefs particuliers de l'Église : 1° Philippe ne tenait aucuu compte des nominations faites par le Saint-Siège aux bénéfices ecclésiastiques ; il les conférait lui-même, l)ien qu'il ne put le faire sans l'autorisation du pape : l'abus de ce privilège justifiait sa suppression; 2" Pliilippe voulait être à la fois juge et partie: il entendait prononcer, même dans sa propre cause, contre des ecclésiastiques et des étrangers; 3° il traînait arbitrairement devant son tribunal les prélats et les clercs; 4° il empêchait les évêques d'exercer leur juridiction spirituelle; -H" il avait entièrement pillé l'Église de Lyon, bien qu'elle ne fit point partie de son royaume; ö" il

accaparait les revenus des cathédrales vacantes, et, au lieu de protéger l'Église, il l'opprimait; 7" il avait défendu qu'aucun bien meuble ne fût conduit hors de France, même par des personnes ecclésiastiques en voyage; 8* enfin, il avait occasionné une dépréciation des monnaies au détriment de ses sujets, auxquels il avait causé, ainsi qu'à l'Église, une foule de dommages. Boniface VIll suppliait le roi d'écarter les mauvais conseillers, d'avoir pitié de la Terre sainte et de son peuple, de penser au salut de son âme et au jugement de Dieu. Plusieurs passages de ce décret, de même que la plupart des actes de la chancellerie de Boniface YIII relatifs à la France, sont tirés d'auteurs français qui jouissaient chez eux d'un grand crédit, tels que Pierre de Blois.

Raynald.,an. 1 301, n. 27-34; du Piiy, loc. cit., p. .^3 et seq., 637, 661; Hulœus, Hist. Univ. Paris., IV, v, xi, xiii; Christophe, IDoc, iv, p. 327- 332; Dœllinger, II, p. 239; Tosti, II, 128; Bianchi, II, vi, § 6, n. 3 et seq., p. 483-490.; Phillips, p, 232 et suiv. Ce principe : « Privilegium meretur amittere,quipermissasibi abulitur potestate » j^est formulé par Innocent III, lib.VII, ep. cxni, p, 395, et en 482 déjà par le" pape Simplicius, ep. XIV ad Joh. Haven., p. 201, éd. Thiel. Divers détails dans la constitution Ausculta, fili (Bullar., cd. Luxemb., 1730, IX, 121 et seq.), sont tirés de Pierre de Blois, ep. xxv (Migne, t. CCVII, p. 89) et ep. xcvni (ib., p. 307). Voyez mon ouvrage cité, p. 272-285.

Falsification des lettres du pape. — Assemblée nationale

à Paris.

134. Les décrets du pape furent discutés en consistoire à diverses reprises, puis, au commencement de 1302, remis à leur adresse par Jacques des Normands, archidiacre de Narbomje. Dans une audience du 10 février, le comte d'Artois, cousin de Pbilippe, arracha des mains de l'archidiacre l'écrit du pape et le jeta au feu. A.u lieu de cette pièce, il se répandit en France un écrit abrégé où l'on disait au roi, en termes sévères, qu'il était soumis au pape dans les choses a temp »relies » comme dans les choses spirituelles : c'était là une invention de l'intrigant Pierre Flotte, qui travaillait à soulever contre le pape l'orgueil national des Français. En réponse à cette prétendue lettre du pape, on répandit une lettre du roi aussi brève qu'elle

i,A PAPAUTÉ ET LEMPIKE. 7'21

était offensante; quant à la véritable lettre de Boniface, elle demeura inconnue.

A une assemblée ecclésiastique convoquée à Rome pour la Toussaint, Philippe opposa une assemblée nationale française formée des trois états du royaume. Elle se réunit à Paris le 10 avril 1302. Le garde des sceaux, Pierre Flotte, y produisit contre le pape les plus violentes accusations : non content, disait- il, de peser lourdement sur l'Église de France par des impôts, de conférer des bénéfices à des étrangers et d'attirer à lui toute l'autorité, Boniface VIII prétendait encore que le roi lui fût soumis dans les choses temporelles; il voulait se constituer le chef temporel de toute la France. Le roi priait donc les membres de l'assemblée comme ami, et il leur ordonnait comme roi de l'assister de leurs conseils. La noblesse, coupable des mêmes exactions que le roi ; le tiers état, jusque-là opprimé, déclarèrent en conseil secret qu'ils étaient prêts à sacrifier leurs biens et leurs vies pour le maintien des droits et des libertés de la nation, et qu'ils demeureraient fidèles au roi. Le clergé* demanda du temps pour délibérer. On profita de ce délai pour l'intimider, le rendre suspect de trahison envers la patrie ; puis on le décida enfin à écrire au pape dans le sens du roi, tandis que la noblesse et le tiers état adresseraient aux cardinaux des lettres particulières.

Dans sa lettre, le clergé priait le pape de maintenir l'ancienne concorde entre la France et l'Église, de révoquer la citation devant son concile^ et en général de procéder avec d'autant plus de ménagements et de douceur, que les laïques étaient déjà décidés, le cas échéant, à braver les censures de l'Église. On dépeignait l'impression fâcheuse que les lettres du pape avaient faite en France, on parlait d'un ton larmoyant de l'assemblée nationale et de la mauvaise situation du clergé, ou se plaignait comme d'une nouveauté de cette assertion que le roi de France tenait du pape son royaume en fief. Dans sa lettre insolente aux cardinaux, la noblesse évitait de donner à Boniface VIII le nom de pape, exaltait les services que la France et surtout ses barons avaient rendus à la religion, puis elle énumérait les griefs du roi contre le pape : 1° Boniface prétendait que le roi tenait de lui son royaume ; 2° Rome conférait à des étrangers et à des hommes suspects d'importants bénéfices

m, — HIST, DE l/É(jrLlSE, 4t)

l'I'l iiisioinr. i)i: i. i-gj.isk.

ecclésiastiques; 3° elle attentait au droit de nomination qui appartenait au roi; 4° Monifacc VI 11 avait appelé à Rome, pour y délibérer, les évéqnes, les abbés et les docteurs, et cette absence de tant d'tiommes causait au pays de graves préjudices; il se proposait d'abolir des abus dont la correction était l'allaire du roi. La noblesse invitait les cardinaux, comme associés au gouvernement de l'Église, à faire en sorte que ce qui avait été entrepris d'une façon si désordonnée et si légère fût ramené à une bonne lin, et la charité maintenue entre la France et l'Église. On le voit, Pierre Flotte avait atteint son but. Tout voyage, toute exportation d'argent à l'étranger furent interdits; on surveilla les routes et les ports, afin d'empêcher le clergé français de se rendre au concile de Home.

OUVRAGES A CONSUl/rKH Eï RKMARQUES CRlTlgUES Sl'U LK N" 134.

On croit assez géuéraleinenl (jiie la courte lettre « Ueuii) time » (du Puy, l^reuvL'S, p. t't, luö ; lUiluiUS, IV, 7) est supposée : Hélelè, p. 298 ; Christophe, 1, p. 92. Voy. Spoudan., au. 1301, u. 1 1 ; de Marca, de Couc. Sac. et lmp.,lV, xvi ; Biauchi, § G, n. 4, p. 485; Dœllinger, il, p. 239 et suiv.; Phillip.s, p. 2:i3. Noël Aiexaudre, d'ailleurs favorable au roi, disait de la réponse: « Sciai tua maxima fatuitas » (du'Puy, loc.cil.; Bulœus, p. 11; Natal, Alex., diss. IX, cit. a. 2, n. ii, t. XVI, 321): >* Inscriptio et priora verba, qufe immodesta et contumeliosa sunt, aîterna ohiivione delenda potius quam in historiam referenda. » Lettres françaises h. Rome : du Puy, loc. cit., p. 67, 69 : Bulœiis, p. 19 et seq., 22 et si'(|.; (.hristophe, p. 96 etsuiv., 332 et suiv.; Héfelé, p. 302 et suiv.; Dœlliiiger, 11, p. 241 et suiv. Voyez encore du Puy, p. 86 et seq. ; Bulunis, p. 23 et seq.; Spoudan., loc. cit., ii. 10; Bayuald., h. a., n. H.

Explications des cardinaux et du pape.

i:io. Dans leur réponse à la nobles.se, en date du 25 juin, les cardinaux exprimèrent leur al'tliction sur le contenu de la lettre qui leur avait été adressée. Ils étaient pleinement d'accord avec le pape, et comme lui ils ne désiraient rien tant que de conserver l'union entre Home et la France; mais ils étaient convaincus qu'un honune ennemi avait semé la zizanie et enfanté cette discorde. Ils niaient positivement que le Saint-Père eût écrit ou manifesté la pensée que le roi lui était soumis pour le temporel de son royaume, qu'il tenait de lui le royaume en fief : par conséquent, tont l'échafaudage élevé par Pierre Flotte sur des

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