Bientôt la persécution devint générale. Non seulement
des moines, des prêtres et des évêques, mais encore des religieuses, des femmes, des vierges, des personnes de toute condition, des sénateurs- même et des patriciens furent soumis aux mauvais traitements et à la torture. Le moine Théophanes succomba aux souffrances de la captivité ; le studite Thaddée subit le martyre ; les évêques Joseph de Thessalonique, Théophylacte de Nicomédie, Théophile d'Éphèse, Pierre de Nicée, furent persécutés et exilés. Plusieurs, ne voulant pas se faire ordonner par des évêques iconoclastes, partirent pour l'Italie; d'autres se réfugièrent dans les déserts, afin d'éviter la société des hérétiques. Des agents et des espions secrets recherchaient partout les images, et chaque fois qu'un de leurs partisans était découvert, il était frappé de verges et exilé. On essaya de supprimer les anciens chants d'église qui avaient trait aux images, de détruire les livres qui en faisaient mention, et d'inspirer à la jeunesse des écoles l'horreur de cette prétendue idolâtrie. On fondit les vases sacrés à cause des sujets religieux qu'ils représentaient, et l'on renversa les autels. L'empereur se croyait de force à détruire à jamais ces images orlieuses et à en effacer jusqu'au souvenir.
Vita s. Theod., n. 78-98, p. 18o et seq.; Mich, mon., c. xxxv et seq., XLV et seq.; Theod. Stud., lib. II, ep. i, v, viii-xi, xiv-xvi, xxi, xxv, etc., ccxv, ccxix; Serm. catech., xxix, p. 548; serm. xliu, p. 568; Vita S. Nicol., in Act. sanct., t. 1 febr., p. 538. Cf. ibid., t. II mart., p. 218 et seq.; Baronius, an. 814, n. 36, 45 et seq.; an. 815, n. 11 et seq.; 816, n. 27, 30 et seq. Mon ouvrage, Photius, I, p. 279-281.
Correspondance avec Rome.
d58. Ainsi que l'avaient fait de tout temps les catholiques d'Orient en pareilles conjonctures, les prêtres et les moines persécutés imploraient par-dessus tout l'assistance du Saint- Siège, dont ils attestaient et glorifiaient avec éclat la primauté. Théodore écrivit en son nom et au nom d'autres abbés au pape Pascal 1", lui peignit les horreurs do cette persécution, et l'adjura d'élever sa voix apostolique en faveur des opprimés. Le patriarche hérétique envoya également des délégués à Rome; mais le pape refusa de les recevoir, tandis qu'il fit bon accueil aux moines de Théodore et à d'autres moines fugitifs, leur
LUTTES ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. î»?
assigna le couvent de Sainte-Praxède, envoya des lettres do consolation et des conseils au clergé et aux religieux de Byzance. J'ai reconnu par là, écrivait Théodore, que le successeur visible et reconnaissable à tous du prince des apôtres gouverne véritablement l'Église romaine, et que le Seigneur n'a pas délaissé l'Église de Byzance.
Il dépêcha de nouveau à Rome le fidèle Épiphane, muni d'un second écrit, et lui donna une lettre pour le moine Méthodius, qui devait y agir de concert avec l'évêque de Monembasie. Le pape Pascal fit tout ce que lui permettait alors l'opiniâtreté du tyrannique empereur : il lui envoya des légats (vers 818), et réfuta ses objections dans une longue instruction (dont il ne reste malheureusement qu'un débris). Il lui disait entre autres choses : Quand on prononce le nom de Jésus, le cœur se remplit de pieuses affections; mais on ne le prononce véritablement que dans le Saint-Esprits Peindre une image de Jésus, c'est faire davantage, c'est une chose plus laborieuse que d'énoncer son nom ; mais cela ne porte pas moins à la dévotion et se fait également dans le Saint-Esprit. Dira-t-on qu'il n'est pas besoin de signes pour s'unir à Dieu ? te serait oublier que les sacrements sont aussi des signes. Le baptême est-il encore nécessaire, si on n'a pas besoin de signes? Si la foi n'admet point de signes, pourquoi faites- vous le signe de la croix? Si Dieu déteste les images, pourquoi considère-t-on comme ee qu'il y a de plus noble d'être fait à l'image de Dieu ? Le pape montre l'inanité des objections tirées de l'Ancien Testament, établit la difîérence qui existe entre l'adoration et la vénération, entre la substance d'une image et l'original sublime qu'elle représente.
Theod. Stud., lib. II, ep, xii, xiii, ad Pascii., p. H32 et seq, (Baronius, an. 817, n. 21 et seq.); ep. xxxv, lxvi (Baronius, an. 818, n. 7; 819, n. 22); Paschal I, Fraçm., ap. Pitra, H, prsef., p. xi et seq.
Mort de Léon V.
4S9. Pascal ne fut pas plus écouté de Léon V que Grégoire II ne l'avait été autrefois de Léon III ; mais ses lettres et ses légats contribuèrent puissamment à raffermir et à consoler les catho-
< / Cor., XII, 3. '
ITI. — UIST. DE l'église. 7
08 niSTOlRE DE l'église.
liques de l'empire. « Le Seigneur a montré » , écrivait Théodore, « que son Église n'a pas perdu sa force, puisqu'il a excité l'Occident à repousser les extravagances des Byzantins, à éclairer ceux qui combattent dans la nuit de l'erreur, alors même que les cœurs endurcis ne veulent pas ouvrir les yeux de leur esprit. Ces derniers se sont eux-mêmes séparés du corps de Jésus- Christ, du siège du suprême pasteur, où Jésus-Christ a déposé les clefs de la foi, contre laquelle les portes de l'enfer — les langues des hérétiques — n'ont jamais prévalu et ne prévaudront jamais. Que l'apostolique Pascal se réjouisse d^nc, car il a accompli l'œuvre de Pierre ; que la multitude des fidèles tressaille de joie, parce que leurs yeux ont vu de véritables évêques, absolument sur le modèle des anciens Pères; pour le reste, qu'il aille comme Dieu voudra! » On le voit, la joie et la confiance n'abandonnaient point les catholiques; même dans leurs plus cruelles épreuves, ils demeuraient étroitement unis entre eux et sans relations avec les iconoclastes. Le glaive de l'Évangile produisit, au sein même de la famille impériale, une séparation entre la mère et la fille : car la mère de l'impératrice, Marie, femme répudiée de Constantin YI, fut également exilée. Léon V, comparé à Pharaon, à Achab, à Julien l'Apostat, devint un objet d'horreur. 11 expira d'une mort honteu.se, par suite d'une conspiration, le jour de Noël de 820, et fut remplacé par Michel d'Amorium, qu'il retenait en captivité.
Theod. Stud., lib. II, ep. lxii, lxui, lxvi, lxxiii, lxxv, lxxvii, lixx, cxxi, CLXxxi, p. 1280 et seq. Cf. Baronius, an. 819, n. 23; 821, n. 23 ; Vita Theod., n. 102, p. 20o; Mich, mon., cap. xlvui, p. 304; Vita S. Niceph., cap. xm, n. 81, p. 144; Theoph. Cont., I, 19 et seq.; Genes., lib. 1, p. 19-23; G. Ham., p. 691; Georg, mon., p. 777-779. Mon ouvrage, Photius, I, p. 282.
Les Empereurs Michel II et Théophile.
160. Michel II le Bègue (Balbus, 820-829), soldat grossier et incrédule, était imbu des mêmes principes que son odieux prédécesseur ; cependant il se montra plus réservé et plus indulgent que lui dans les premières années de son règne. Sans abroger les lois de Léon Y, il permit le retour aux exilés et rendit la liberté aux captifs. Il voulait, disait-il, s'abstenir de
toute innovation et laisser à chacun sa liberté religieuse. Mais il défendit, pour éviter les troubles, qu'aucune image fût érigée dans la capitale. En vain Nicéphore, rendu à la liberté, mais non réintégré dans sa charge, et l'abbé Théodore réclamèrentils le rétablissement des images et de la communion avec Rome; en vain essayèrent-ils de gagner quelques fonctionnaires influents de la cour, et de prouver qu'une pareille tolérance n'était qu'un déni de justice pour les catholiques. « Le feu éteint, la fumée est restée » : c'est ainsi que Théodore dépeignait la situation. Michel il proposa un colloque entre les deux partis, ou bleu un concile où ils délibéreraient en commun. Les évêques et les abbés catholiques, réunis à ce sujet, déclarèrent qu'il était impossible de discuter avec des hérétiques, et demandèrent que si l'empereur se méfiait de leur patriarche, on s'en rapportât, suivant l'usage traditionnel, à la décision de l'ancienne Rome, « cette capitale de toutes les Églises, où saint Pierre a présidé le premier, saint Pierre à qui le Seigneur a dit : Tu es Pierre ', » etc. Michel ne voulut ni s'en rapporter à la décision de Rome ni rétablir Nicéphore. Après la mort de Théodote, il éleva, au contraire, sur le siège patriarcal, Antoine, l'évèque parjure de Sylée (821). Après avoir dompté le rebelle Thomas (823), il redoubla d'hostilités contre lés catholiques, dont plusieurs se réfugièrent en Occident, principalement à Rome. Il essaya (824) d'en faire expulser les partisans des images, en dépeignant sous des couleurs odieuses leurs superstitions, afin de se venger des mauvais bruits qu'ils avaient répandus sur son compte. Son dessein était de rétablir en apparence des relations amicales avec l'Occident. Un grand nombre d'évêques et de moines furent gravement maltraités, surtout Euthymius, archevêque de Sardes, et le moine Méthodius, de Syracuse. Les catholiques éprouvèrent une perte douloureuse par la mort de leurs plus vaillants champions, l'abbé Théodore (11 novembre 826) et le patriarche Nicéphore (2 juin 828).
Théophile.
461. A Michel II, dont le mariage avec une religieuse nommée Euphrosine, petite-fiUe d'Irène, avait fait grand scandale, succéda son fils Théophile (829-842), déjà associé à l'empire, plein
' Matth., XVI, 18.
de talent et atöotireux de la gloire, mais tyrannique et cruel. 11 punit, sans songer que sa famille leur devait le trône, les complices de son père dans le meurtre de Léon V, fit reconduire au couvent sa belle-mère Euphrosine, détestée du peuple, veilla sur l'administration de la justice, et fit réparer les murs de sa capitale. 11 faisait ostentation de piété et composait des chants religieux, qu'on exécutait en public; mais il était un ennemi implacable des images, et, malgré les avis que lui adressèrent au commencement de son règne les trois patriarches d'Orient, il maintint dans toute leur rigueur les lois de ses devanciers. Son ancien précepteur, Jean Lécanomante, le plus fougueux des iconoclastes, élevé par lui sur le siège patriarcal après la mort d'Antoine, qui avait béni son mariage avec Théodorade Paphlagonie (vers 833), l'aigrit encore davantage contre ceux qui ne pliaient pas devant ses ordonnances religieuses.
Il commença une nouvelle guerre contre les images, et ralluma la persécution contre les prêtres et les moines. Ces derniers furent chassés des couvents et des villes, et plusieurs moururent de faim et de misère. Le moine Lazare fut flagellé jusqu'au sang, et Méthodius demeura sept ans enfermé dans la prison la plus infecte, en compagnie de deux malfaiteurs. Le syncelle Michel de Jérusalem et Thymnographe Joseph furent indignement maltraités. L'empereur discuta lui-même avec les deux chantres Théophane et son frère Théodore, leur fit donner deux cents coups de bâton et taillader le visage, en y gravant douze vers iambiques où ils étaient flétris comme des idolâtres (de là leur nom de grapti). Les prisons regorgeaient de ses victimes, et toute manifestation du culte des images était défendue. Seule la belle-mère de l'empereur, la pieuse Théoctiste, osait blâmer sa conduite et accoutumer sa fille et ses petites-fiUcs au culte des images : aussi défendit-il à ses filles de fréquenter leur grand'mèrc. Déjà sa propre femme n'était plus à l'abri de ses menaces, et elle ne réussit à l'apaiser que par la ruse. Théophile termina son règne de douze ans (20 janvier 842) par le meurtre cruel de son beau-frèro Théophobc, qui lui était devenu suspect, à ca,use de l'affection que lui témpignait 1 armée.. . .. ..., ^,,- ,^^ . /,',j, ,.^ ' ^
Tt'riomphe de ï'brthôdokïè.
162. Ainsi qu'il l'avait ordonné, son fils Michel 111, âgé de
LITTES ET CONTKOVERStS RELIGIEUSES. lOl
trois ans seulement, monta sur le trône impérial, avec sa mère Théodora et l'aînée de ses sœurs, Thècle, Théodora, aidée pendant sa régence par le logothète Théoctiste, par le précepteur Manuel et son frère le patrice Bardas, ouvrit les prisons, laissa rentrer les exilés, et fit naître dans le peuple l'idée d'un complet revirement. Théoctiste et Bardas se prononcèrent dans ce sens, mais Manuel et l'impératrice elle-même hésitaient encore. Cette dernière, malgré tous ses désirs, croyait devoir temporiser par égard pour son mari défunt, à cause de la promesse qu'elle lui avait faite, et aussi par crainte du parti très puissant des iconoclastes, qui occupait le siège patriarcal, plusieurs sièges épiscopaux et les plus grands postes de l'armée.
Mais lorsque Manuel, à la suite d'une maladie et d'un vœu qu'il avait fait alors, proposa de rétablir les choses dans l'état où elles se trouvaient sous l'impératrice Irène, tandis que les moines demandaient qu'on étouffât l'hérésie régnante, l'impératrice prit un parti décisif. Le patriarche Jean VII dut opter entre la restauration des images et l'abdication; il fut déposé, et son siège fut donné au vaillant Méthodius, qui avait si cruellement souffert sous les deux précédents empereurs. Un concile de Constantinople approuva la déposition de Jean et la promotion de Méthodius ; il renouvela les décrets du septième concile de 787 et ceux d'autres conciles, déclara le culte des images légitime, et frappa d'anathème les iconoclastes. Il fut décidé en outre que la fête de « l'orthodoxie » serait célébrée tous les ans, le premier dimanche du Carême, par une procession solennelle et la publication de l'anathème contre les ennemis des images. On la célébra immédiatement après la clôture du concile, le 19 février 842, et les images furent rétabhes en grande pompe dans les éghses. La fête fut maintenue dans l'ÉgHse grecque, en mémoire de la défaite de toutes les hérésies. Il existait encore des iconoclastes plus de trente ans après; mais ils se tenaient cachés, et ils ne recouvrèrent jamais leur ancienne puissance.
Genes., lib. II, p. 30; lib. IV, p. 77 et seq.; Theoph., Cont., lib. II, cap. ii; lib. IV, 1 et seq.; Georg. Ham., p. 694 et seq.; Gedr., II, 68 et seq.; Vita S. Nicepb., n. 82 et seq.; Vita Theod., n. 102 et seq.; Nicet., VitaS. Ign. (Mansi, XVI, 216, 221); Theod. Stud., lib. II, ep. lxxivhxxyi, Lixxi-Lixxm; Mich. Il, ep. ad Ludov. (Mansi, XIV, 417); Acta
102 HISTOIRE DE l'ÉGI.ISE.
sanct., t. Il jun., p. 960 et seq.; Ep. Patr. Or. ad Theophil., ap. Le Quien ; Op. Dam., I, p. 629-647; Vita S. Josephi Hymnogr., Acta sanct., t. I apr., p. 266 et seq.; Vita S. Theod. Grapti, ap. Combef.; Manipul., p. 191 et seq.; Libell. syn., Mansi, XIV, 787; Héfelé, IV, p. 36 et suiv.; 99 et suiv. Mon ouvrage, Photius, I, p. 283-295. Sur la fête de l'orthodoxie (navi^Yypt; tö; ôpOoSo^iaç), voyez Leo Allât., de Dominicis et Hebdoraad. Grœcor., append. ad op. de Eccl. occ. et or. perpet. cons., p. 1432; Combefis, Auctar. Patr. eccl., II, p. 716; Walch, Ketzerhist., X, p. 800 et suiv.; Tüb. Theol. Q.-Schr., 1846, p. 424.
Contre-coup de la querelle des images en Occident. — Différends entre les Grecs et les Germains à propos des images.
163. Les controverses des Orientaux sur les images retentirent en Occident, et de grandes difficultés s'opposèrent dans l'empire des Francs à la reconnaissance du septième concile œcuménique. Déjà en 767, l'empereur Constantin V avait essayé de gagner l'assentiment des Francs à la guerre qu'il faisait aux images ; mais il n'avait rien obtenu du concile de Gentilly, dont les résultats satisfirent le pape Paul I". Nous n'en connaissons pas le détail. Adrien 1" ne s'était pas hâté de confirmer formellement le septième concile, qui intéressait surtout les Grecs, et il en avait fait traduire à Rome les actes en latin. Cette traduction était extrêmement défectueuse; la reproduction littérale du texte la rendait presque inintelligible. Quand le pape l'eut envoyée dans l'empire des Francs, elle produisit une vive émotion à la cour de Charlemagne. Ce prince était déjà aigri contre Irène, parce qu'elle avait rompu le mariage projeté entre le fils de l'impératrice et sa propre fille Rotrude ; parce qu'elle avait pris sous sa protection Adelgise, fils du roi des Lombards détrôné, et l'avait appuyé par une armée dans la basse Italie. Il ne voulait pas non plus accepter de prime abord des lois ecclésiastiques édictées dans un concile d'Orient, sans la participation des évêques de son empire. 11 chargea donc ses savants, Alcuin surtout, d'examiner les actes qu'on lui avait envoyés.
Sans parler des nombreuses fautes de la traduction (fautes qu'on ne connaissait pas), il y avait dans ces actes quantité de choses étrangères aux coutumes et aux vues des royaumes germains. Comme le paganisme n'y était que depuis peu aboli, et qu'il fallait encore du temps pour le déraciner dans l'esprit
LIITES ET CONTROVEUSES RELIGIEUSES. i<">3
du peuple, il était à craindre que le génie grossier et encore à demi païen de ce peuple ne comprît pas le culte extérieur qu'on rendait aux images, et qu'il n'y vît une sorte d'idolâtrie. Ainsi, tout en y tolérant les images, encore rares du reste, par le défaut de goût artistique, on avait évité de les honorer. Si, dans l'empire grec, on donnait de temps immémorial de grandes marques de respect non seulement aux empereurs, mais encore à leurs images et statues, si on les vénérait par de l'encens et des prostrations (la proskyyiesis orientale, en latin adoratid), on ne croyait pas devoir rendre de moindres honneurs aux images du Sauveur el des saints.
Les Germains, au contraire, qui ne se prosternaient pas même devant leurs rois, ne connaissaient point ces marques de respect et de vénération. Se prosterner, se mettre à genoux leur paraissait un acte d'adoration, qui ne convenait qu'à Dieu seul (latrie) ; ils se scandalisaient que de tels honneurs fussent rendus à d'autres qu'à lui. Ils comprenaient déjà le contraste qui existe entre l'hommage souvent fastueux que les Orientaux rendaient aux empereurs, et les allures plus libres et moins cérémonieuses des Occidentaux. Soupçon contre les Grecs et aversion contre leurs usages, ces doux choses étaient naturelles aux Francs de cette époque.
Ouvrages a consulter sur le n° 163.
Conc. Gentiliac, Annal. Lauriss., an. 767; Einhard. et autres, dans Mansi, XII, 677; Pagi, an. 766, n. 3; Walch, loc. cit., XI, 9; Héfelé, III, 431 el suiv. Anciennes traductions du septième concile : voy. Anastase, Mansi, loc. cit., p. 981. Coutumes diverses des Grecs et des Francs relativement aux images : Dœllinger, t. I, p. 336 j Neander, t. XII, p. 132.
Les Livres Carolins.
164. Une longue réfutation du septième concile œcuménique parut en quatre-vingt-cinq chapitres dans l'empire des Francs, vers 790, et fut envoyée au pape Adrien par l'abbé Angilbert. Cet écrit fut encore remanié dans la suite et renforcé de nouveaux arguments. C'est dans cette dernière forme qu'il constitue les quatre livres Carolins, où Charlemagne est présenté comme parlant en son propre nom. Malgré la véhémence avec laquelle il s'y élève contre le concile de 787, on n'y trouve aucune opposition dogmatique à sa doctrine. Les livres Carolins ne veulent point entendre parler du concile iconoclaste de 754
iOi HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
(placé à tort en Bithynie), qui allait jusqu'à défendre de regarder les images; mais ils ne veulent pas davantage du concile de 787, parce qu'ils supposent faussement que ce concile ordonnait d'adorer les images. Aucun de ces deux conciles ne devait être qualifié de septième concile. Les auteurs des livres Carolins reconnaissent qu'on peut se servir des images pour orner les églises et perpétuer le souvenir des grands événements; qu'il est opportun, opportuna veneratio, d'honorer les saints, leurs reliques et leurs images ; qu'on aurait tort de jeter les images hors des églises et de les détruire. Ils se scandalisent surtout du mot adoratio, qu'ils entendent de l'adoration proprement dite, tandis que les Grecs entendaient par proskynesis l'hommage qu'on rend à quelqu'un en se prosternant devant lui.
Voici les principales propositions établies pas les livres Carolins : 1° L'adoration est réservée à Dieu seul, et la vénération aux saints ; 2° les images sont en soi choses indifférentes et sans rapport direct à la foi; mais elles peuvent être utiles, et on doit les permettre, bien qu'elles soient au-dessous dos reliques, de la croix et des saintes Écritures. Ils blâment les honneurs excessifs qu'on rend aux empereurs grecs, la nomination anticanonique de Taraise et la manière dont on interprète certains passages de l'Kcriture et des Pères. Ils attribuent au concile de 787 quantité de choses qui appartiennent au conciliabule de 754, et dont on avait donné lecture dans le premier. Ils avancent des choses qui n'ont point de fondement, et qu'ils dénaturent peutêtre à dessein ; d'autres qui ont leur raison d'être , comme lorsqu'ils rappellent les faibles arguments dont quelques évêques peu instruits avaient appuyé leurs sentiments au concile de Nicée. Ce travail, somme toute, n'est pas exempt de partialité et de falsifications.
Le texte des Libri Carolini, dont on a conclu l'existence d'après Hadr. I, Epist. ad Carol., d'après le concile de Paris de 825, et Etincmar. Rhem. contra Hincm. Land., c. xx, fut publié pour la première fois, à Paris, en 1549, par Jean du Tillet (Tilius), évêque de Saint-Brieuc, puis de Meaux, suspecté de calvinisme, sans nom et sans indication du lieu de la découverte. M. Flacius et autres protestants ont profité de cet ouvrage pour attaquer le catholicisme. Ils ont été diversement réfutés par des catholiques (Surius, Binius, Bellarmin, Baronius, an. 794, n. 37 et suiv.). .£,; ulb,.
LUTTES ET CONTttOVERSES RELIGIEUSES. lOct
Plusieurs tenaient ces livres pour l'œuvre d'un hérétique, que Charleniagne aurait envoyée à Rome pour la faire condamner; d'autres, pour une fiction d'André Carlostadt. Melchior Goldast les édita sous ce titre : Imper. Décréta de cultu imaginum, Francof., 1608, p, 67 et seq., et Collect. Constit. imp., I, p. 23. Ils ont été réimprimés depuis. On doit une édition incomparablement meilleure à G. -A. Heumann, Augusta Conc. Nie. II censura, h. e. Caroli Magni de impio imag. cultu hbri IV, Hanov., 1731, in-S" (dans Migae, Patr. lat., t. .XCVIII, p. 990, on n'a fait usage que de l'édition de Goldast). L'édition promise par l'abbé Frobenius Forster, Pra;fat. gen. in 0]^. Alcuini, n. 10, n'a point paru, parce que, daprès une lelti'e du cardinal Passionei, de 1759, le Cod. Pal. Vat. utilisé par Aug. Steuchus n'a pas été retrouvé.
Un autre Cod. Vat., mais incomplet, du dixième siècle, fut découvert en 1866 par Reifferscheid (Narratio de Vat. libr. Carol. Cod., Breslau, Programme, 1873). Chez les catholiques, il était depuis longtemps admis que ces livres n'avaient pas une origine hérétique et n'étaient pas postérieurs à Charlemagne. Sirmond, S. J., ap. Mansi, t. XIII, p. 905; Natal. Alex., sœc. VIII, diss. vi, § 6, t. XI, p. 260, éd. Bing. Mais Floss (Bonner Progr. de 1860, de Suspecta Libror. Carol. a J. Tilio editorum fide) a essayé à plusieui's reprises de démontrer que ces livres avaient été altérés au seizième siècle. Voyez la récensiou de Nolte dans le Journal littéraire et catholique de Vienne, 1861, n. 30. L'opinion de Pétau (lib. XV, de Incarn., cap. xu, n. 3, 8), qu'en 794 on fit à Francfort un extrait des Libri Carolini, en ajoutant un chapitre xxix au livre IV, et qu'on l'envoya au pape, a été combattue par Walch, Histoire des hérésies, XI, 72. Voyez des détails dans Héfelé, Histoire des conciles, t. III, p. 694 et suiv. Sur la double forme de l'ouvrage, ibid., p. 712 et suiv.; sur son contenu, p. 699 et suiv., voyez Natal. Alex., loc. cit., § 7, p. 264 et seq.; Neander, II, p. 129. Principaux passages, lib. III, cap. xvi, xvu. Les paroles du métropolitain de Chypre (syn. VII, act. m) sont ainsi rendues : « Suscipio et amplector honorabiliter sanctas et venerabiles imagines secundum servitium adorationis, quod consubstantiali Trinitati emitto, » tandis qu'elles signifiaient : « Consentio suscipiens et amplectens sanctas ac venerabiles imagines, atque adorationem, quœ fit seci/,ndum latriam, soli supersubstantiali et vîvificx Trinitati impendo. »
Réponse d'Adrien les-, — Concile de Francfort.
165. Le pape Adrien répondit longuement aux 85 chapitres qu'on lui présenta (704). Il invoque, au sujet du culte des images, le concile tenu à Rome avant celui de Nicée, et auquel douze évêques francs étaient présents ; il réfute diverses objections, et prouve, en s'appuyant de Grégoire le Grand, que les images ne doivent être ni méprisées ni adorées, mais honorées; il défend avec modération le deuxième concile de Nicée, s'.ir lequel il n'avait pas encore envoyé de réponse à la cour grecque, et il laisse
même entrevoir qu'il a personnellement assez de motifs d'être mécontent des Grecs, lesquels n'avaient pas encore rendu à l'Église romaine les prérogatives et les domaines qu'ils lui avaient ravis. Cette lettre du pape Adrien I" est de la dernière année de sou règne (il mourut en 795). 11 est probable qu'avant que Charlemagne l'eût reçue, le concile de Francfort (794) avait déjà, en présence des légats du pape, Théophylacte et Etienne, — privés d'instructions à ce sujet et n'ayant sans doute aucun moyen de dissiper le malentendu, — • condamné le deuxième concile de Nicée, dans la fausse persuasion que ce concile, en combattant les iconoclastes, était tombé dans l'extrême opposé, et avait accordé aux images l'honneur et l'adoration qui ne sont dus qu'à Dieu, ce qui était bien loin de sa pensée.
Dans le fait, les Francs n'étaient pas d'une opinion essentiellement différente. Ds admettaient qu'on peut autoriser l'usage des images des saints dans les églises et hors des églises, qu'il est défendu de les détruire aussi bien que de les adorer. Charlemagne envoya également à Rome les actes du concile de Francfort, et demanda la condamnation d'Irène et de Constantin VI. Le pape, à qui la prudence ne permettait pas d'y consentir, essaya par une sage modération de prévenir les difficultés qui pouvaient naître de l'irritation de Charlemagne, et il est certain qu'il conserva jusqu'à sa mort l'amitié de ce prince. Il paraît aussi que Charlemagne s'apaisa peu à peu et se rallia à la vraie doctrine. Seulement, le deuxième concile de Nicée ne fut pas reconnu dans l'empire des Francs.
Hadr. I, Ep. ad Carol. reg., qua confutantur illi qui synodum Nie. II oppugnarunt « Dominus ac Redeniptor ». Mansi, XIII, 759-810; Migne, Patr. lat., t. XCVIII, p. 1247 et seq.; .Jaffé, n. 1902, Conc. Francof., 794, c. II ; Mansi, loc. cit., p. 907. Le concile de 787 est appelé : « Grsecorum synodns quam de adorandis imaginibus Cpli feccrunt, in qua scriptum habebatur, ut qui imaginibus sanctorum, ita ut deificsp Trinitati, servitium aut adorationem non impendereul, anathema judicarentur. » D'après Einhard (Pertz, I, 18*), il aurait été résolu « ut nec septima nec universalis haberetur dicereturve » ; il serait « quasi supervacua, in totum ab omnibus abjudicata. » Iléfelé (p. 089, 693), Vasquez, Suarez, Surius, Rinius et autres croient à tort que le concile de Francfort se contenta de rejeter le concile iconoclaste de 754. Bellarmin, Baronius et Noël Alexandre ont trouvé la vérité. L'authenticité des actes est in-
dubitable, ainsi que le reconnaissent Sirmond, Pétau, Mabillon et autres. — Barruel (du Pape, Paris, 1803) l'a vainement attaquée.
Conférence de Paris sur les images (825).
466. Le différeiid ne revint au jour que lorsque l'empereur grec Michel II envoya (824) une députation à Louis le Débonnaire et au pape Eugène sur l'affaire des images. Persuadé qu'il arriverait à réconcilier l'ancienne et la nouvelle Rome, Louis pria le pape de permettre que les évêques francs recueillissent dans les Pères les passages qui pourraient servir à donner des idées exactes sur la question controversée. Eugène II y consentit, et en 825 de savants évêques et théologiens, réunis à Paris, composèrent plusieurs écrits, et préparèrent un mémoire sur les images, ainsi que différents projets de pièces officielles. Ici encore les actes de 787 furent mal interprétés, comme ils l'avaient été à Francfort en 79i. On blâma le pape défunt, Adrien 1", d'avoir indiscrètement prescrit de rendre aux images une adoration superstitieuse. A la demande que lui avait faite Charleraagne de corriger par son jugement et son autorité les chapitres qu'il lui envoyait, le pape, dans son inclination pour les Grecs, aurait répondu non ce qui était convenable, mais ce qui lui avait plu, et il aurait avancé quantité d'autres choses qu'on était obligé, sans préjudice de l'autorité du pape, de déclarer contraires à la vérité.
Quant à la lettre de Michel II, elle attesterait un effort pour tenir le milieu entre les ennemis furibonds et les partisans superstitieux des images, et ménager les deux partis ; on déplore que l'erreur ne soit pas corrigée là où elle devrait l'être, mais pîutôt protégée : c'est pourquoi l'on cherche dans le royaume des Francs à découvrir la vérité par les textes des Pères. L'assemblée recueillit peu de textes contre les ennemis des images, et beaucoup contre leurs sectateurs ; mais un grand nombre de ces textes n'étaient pas concluants. Elle niait en outre que les images fussent établies dans les églises pour servir au culte religieux; elle ne voulait les admettre que comme une décoration des édifices, un souvenir de pieuse affection envers les originaux, un moyen d'instruire les ignorants. Quant à la croix, elle permettait qu'on lui rendit un culte, mais non à l'image de Jésus- Christ. Elle conseilla à l'empereur Louis d'user de modérai ion
JOS HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
et de ménagements pour modifier ropiiiion du pape et le déterminer à écrire aux Grecs dans le sens des évêques francs. Quant à la cour de Byzance, le pape devrait lui infliger un blâme formel, qui atteindrait également les iconoclastes et les partisans superstitieux des images.
167. Louis le Débonnaire adhéra en partie à ces vœux : il chargea Jérémie, archevêque de Sens, et Jonas, évêque d'Orléans, de porter ces pièces à Rome; mais il leur recommanda d'en effacer tout ce qui pourrait offusquer le pape, de se conduire avec beaucoup de respect et de modestie. Ainsi, le travail des évêques francs ne parvint pas tout entier à la connaissance du Saint-Siège, et cette circonstance rendit plus difficile l'éclaircissement des malentendus. Louis écrivit à Eugène II : « Nous avons fait demander à Votre Sainteté qu'il fût permis à nos évêques de recueillir des textes des saints Pères... Nous vous envoyons, parles vénérables évêques Jérémie et Jonas, ce qu'ils ont pu réunir dans le peu de temps qu'ils ont eu. Cependant ce n'est pas pour vous enseigner que nous vous les envoyons avec ce recueil d'autorités : c'est seulement pour vous fournir quelque secours... Si vous avez pour agréable que nos ambassadeurs aillent à Constantinople avec vos légats, faites-le-nous savoir à temps... Nous ne disons ceci que pour vous montrer combien nous sommes disposé à faire tout ce qui sera du service du Saint-Siège. »
Nous ignorons comment le pape Eugène H reçut cette députation, et nous n'avons point sa réponse. La controverse se poursuivit dans divers écrits. Cependant le culte des images se propagea de plus en plus dans l'empire des Francs ; et, bien que les évêques persévérassent encore longtemps dans leur résistance, le deuxième concile de Nicée finit par être tacitement reconnu, après qu'Anastase, bibliothécaire romain sous le pape Jean VIII (872-882), en eut donné une version plus correcte et plus exacte.
Atansi, XIV, 413, 421-474j XV, append., p. 435-437 ; Natal. Alex., loc. cit., §§ 9, 10; Walch, t. XI, p. 13:i-139 ; Hofelé, IV, p. 39-44. Opposition dans le royaume des Francs, Annal. Mctf^ns., an. 794; Hincmar., Op.; Baronius, an. 863, n. ij, 6; Flenry, liv. LU, u. 6, p. 333; Anastas. Bibl., Praefat. in synod. VII; Mansi, Xlf, 983; cf. XV, 198; Migne, Pair, lat.,
t. CXXIX, p. iOo et seq.; Agob. Lugd., mort en 8il, Lib. contra superstitionem eorum qui pictiiris et imaginibus sanct. adorationis obsequium deferendum putant, Op., I, 221 et seq., ed. Baluz. Lui-même reconnaît à la lin que le culte des images est très répandu.
Les Adversaires des images en Occident.
i68. il se rencontra aussi en Occident un iconoclaste : c'était un Espagnol du nom de Claude, à qui Louis le Débonnaire avait conféré (814.) l'évêché de Turin. )1 commença en 824 à briser dans toutes les églises de son diocèse, où elles étaient généralement honorées, non seulement les images, mais encore les croix, blâma le culte des reliques, les pèlerinages à Rome, et jusqu'au culte des saints. Plusieurs prêtres francs s'élevèrent contre lui : d'abord l'abbé Théodemir, qui lui écrivit une lettre très vive sur ses erreurs; puis un moine du couvent de Saint-Denis, Dungal, Irlandais de naissance, plus tard professeur à Pavie; et enfm Jonas, évêque d'Orléans. Claude se défendit contre Théodemir par la plus misérable sophistique. « Si l'on veut », disait-il, «qu'on adore le bois formé en croix, parce que Jésus-Christ a été attaché à une croix, il faudra adorer bien d'autres choses : les crèches, parce qu'il a été couché dans une crèche ; les ânes mêmes, parce qu'il est monté sur un âne. » Renchérissant sur les iconoclastes grecs, Claude rejeta l'intercession des saints, déclara que les reliques n'avaient pas plus de valeur que des ossements d'animaux, et, comme Vigilance, défendit d'allumer des cierges en plein jour et de prier la tête inclinée vers la terre. Il refusa aussi de se justifier devant les évêques, qu'il appelait un « concile d'ânes ». .:^-:-:. ^-.-i. -i.-:: ;;;
La réponse de Claiidea^hêodèmîrfat présentée à l'empereur, et, après un examen attentif, condamnée par les évêques. Claude mourut en 840, avant le dénouement de la dispute. Walafried Strabon et Hincmar de Reims justifièrent la vraie doctrine en disant qu'on ne devait aux images qu'un culte relatif, comme celui qu'on rendait alors dans les églises des Francs aux reUques des saints et à la croix. L'opinion de quelques savants, tels qu'Agobard de Lyon, qu'il ne faut rendre aux images aucune espèce de culte extérieur, trouva peu de partisans. A mesure que disparurent les premiers dangers, le culte des images gagna du terrain, et les difficultés qu'on avait opposées au deuxième concile de Nicée s'évanouirent comme d'elles-mêmes, bien qu'on vît
110 HISTOIRE DE l'ÉGUSE.
encore paraître dans la suite quelques adversaires isolés du culte des images et du crucifix.
ADDITION DU TRADUCTEUR
Jonas d'Orléans.
Jonas a composé un traité intitulé de l'Institution des laïques, simple tissu de passages de l'Écriture et des Pères, suivant le goût de son siècle, mais fait avec choix. On peut le regarder comme un abrégé de la morale chrétienne. L'auteur commence chaque chapitre par développer le sujet qu'il y veut traiter, et le finit par une récapitulation en forme de conseils, pour animer à la pratique de ce qu'il y a prouvé.
Cet ouvrage fournit de nombreux renseignements sur les mœurs et la discipline de son siècle. La pénitence canonique avait perdu de son ancienne vigueur, et la pénitence publique était presque tombée. On a fait beaucoup d'estime de ce traité. Dom Luc d'Achéry le publia en 1635, en tête du premier volume de son Spicilége.
Un autre traité, de l'Institution du roi, pour l'instruction de Pépio, roi d'Aquitaine et fils de Louis le Débonnaire, peut être considéi'é comme formant la seconde partie du premier.
L'ouvrage le plus célèbre de Jonas est son Traité des images, en trois livres, entrepris pour réfuter les erreurs de Claude, évêque de Turin, dont nous venons de parler. Dans le premier livre, il s'occupe de ce qui regarde les images; dans le second, du culte qui est dû à la croix; dans le troisième, de l'invocation des saints et des pèlerinages à leurs tombeaux. Jonas, dans cet ouvrage, fait paraître beaucoup de piété et d'érudition, et l'on voit qu'il a profondément étudié saint Augustin. Son style est vif, piquant, parfois ironique. J'ai suivi, dit-il, l'avis du Sage, qui veut qu'on réponde au fou suivant sa foliée
Claudii Taurin, de Cultu imag. fragm. Theodemiri, ap. Jon. Aurel., lib. III; Dungal, Lib. respons. contra pervers. Claud. sententias, Bibl. Patr., Colon., loc. cit., p. 966 et seq.; Migne, t. CV, p. 157 et seq.; Jonas Aurel., Epist. de cultu imagin.; Migne, t. CVI, p. 303 et seq. — Controverse sur la sainteté de Claude et d'Agobard, Acta sanct., t. II jun., p. 745; Hist. litt, de la France, Paris, 1733 et suiv., t. IV, p. 571, 575; Walafr. Strabo (c. 840), de E.xordiis et Incrementis rer. ecclesiast,; Hincmar,, Opusc. contra Hincm. Laud., c. xx, Op. II, 457; Neander, II, p. 235. (P. 245, cet auteur se montre très exclusif.) Au onzième siècle, le pape Alexandre II écrivait à Jocelin, archevêque de Bordeaux, qu'il avait appris avec étonnement « quod Graecorum niBnias, imo hœresim seculus, Signum Dominicae imaginis, hoc est excisum in similitudinem crucifixi D. N. J. C, non esse venerandum praedicaveris, et ne quis
< Hist. un. de la France (éd. Palmé), t. V, art. Jonas.
LUTTES ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. i\{
christianorum alicujus devotionis riluni huic adhibere debeat, omnino interdixeris. » (Analecta juris pontif., 1868, juillet-août, p. 407, extrait des papiers de Coustant, t. VI, p. 248.)
Les Hérésies en Occident. — Premiers Hérétiques. — Adelbert et Clément.
169. Dans les premiers temps qui suivirent leur conversion, les Germains étaient encore trop incultes pour inventer euxmêmes des hérésies : ils ne subissaient que des influences étrangères. Nous savons que vers 561 le roi Chilpéric essaya d'introduire chez les Francs le sabellianisme; mais il ne trouva point d'écho parmi les évêques, et renonça à son dessein. Cependant le penchant du peuple pour la superstition fournissait aux séducteurs une occasion propice d'exploiter sa crédulité. Nous rencontrons en Allemagne, du temps de saint Boniface, plusieurs hérétiques ; mais il n'y eu a que deux, Adelbert et Clément, sur qui nous ayons des renseignements précis. Adelbert. Gaulois d'origine, était un fanatique exalté, qui cherchait par ses supercheries à se créer des partisans parmi le peuple grossier. Non seulement il avait reçu des reliques de la main d'un ange; il était encore, disait-il, en si grande faveur auprès de Dieu, que rien ne lui était refusé. Il faisait ses cérémonies en pleine campagne, y érigeait des croix, bâtissait des chapelles, qu'il plaçait sous son propre vocable, distribuait ses cheveux et ses ongles comme des reliques précieuses, et déclarait la confession inutile, attendu qu'il connaissait tous les secrets. 11 entretenait la superstition du peuple par des formules de prières, auxquelles il joignait des noms mystiques d'anges (Uriel, Tubuel, Tubuas, Simiel), et par une prétendue lettre de Jésus- Christ, tombée du ciel à Jérusalem. Il gagna des évêques et se fit donner la consécration épiscopale. Il s'insinuait dans les familles et corrompait les femmes.
Clément, Irlandais ou Écossais, usurpa également l'épiscopat et eut ensuite deux enfants. On lui attribue les doctrines suivantes : i° prédestination absolue sous la forme la plus rigoureuse ; 2° rejet des canons ecclésiastiques et de l'interprétation de l'Écriture par les Pères; 3° délivrance par Jésus-Christ, lorsqu'il descendit aux enfers, de tous ceux qui y étaient détenus, même des pécheurs et des idolâtres ; A° répudiation dg
la loi du célibat ^t des empêchements canoniques dü'hiariage, surtout de l'affinité. Il permettait de se marier avec la femme de son frère défunt. Saint Boniface informa le pape des menées de ces deux hérétiques, après avoir condamné Adelbert dans un concile tenu à Soissons (744) et ordonné de brûler les croix qu'il avait érigées. Les deux hérétiques furent déposés en 745 et condamnés à la réclusion. Le pape Zacharie approuva ces mesures. Cependant ils ne furent pas enfermés, et continuèrent à exciter le peuple contre saint Boniface. Zacharie, renseigné de nouveau sur leur compte ^(746), commanda au saint évêque, s'ils étaient incorrigibles, de les envoyer à Rome. Nous manquons de renseignements précis sur leurs destinées ultérieures. On croit qu'Adelbert fut dégradé à Mayence, enfermé à Fulde, puis assassiné, sans doute pendant sa fuite, par Une troupe de bergers. -^---'^ "" .•Mi:jj;i--j.iy. :■.•> ^umim...»», ■':m. f; (iM v'i! !r ?.\r,(u ; iOUJiiJM'iöii h-
OUVRAGES A CONStTLTER SU» LE N** 16.9.
Sabellianisme de Chilpéric, Grégoire de Tours, V, 44. Adelbert et Clément, Bonif., ep. lxvii, lxxiv; Mansi, t. XII, p. 375 et seq.; app., p. m et seq.; Natalis Alex., sœc. VIII, c. ii, an. 2; Walch, X, p. 1 et seq.; Seiters, Bonif., p. 418; Héfelé, IU> MiiM9y5U, 545'et-9ûiT.-
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d70. En Espagne, après la conquête des Arabes, différentes hérésies surgirent, dont la plupart se rattachaient à des sectes antérieures, notamment au rigorisme des donatistes, aux éléments du sabellianisme et du prisciUianisme. Un certain Migétius, dont le parti se propagea dans le sud de l'Espagne, prétendait que David était l'incarnation de Dieu le Père, et saint Paul l'incarnation du Saint-Esprit ; il invoquait les textes Ps., xliv, 2 ; Gai., I, I . David, Jésus et Paul, trois personnes revêtues d'un corps, formaient, disait-il, la Trinité; il les réduisait à une personne unique, selon la manière des sabcUiens. Il se vantait aussi d'être sans péché, et ne voulait point que les prêtres fissent la confession publique (Confiteor) de leurs péchés : car, ou ils n'avaient point de péchés, et alors ils mentaient ; ou ils étaient pécheurs, et il fallait les déposer. Dans sa ferveur rigoriste, il défendait de manger avec les pécheurs comme avec les infidèles, et disait que l'Église romaine était seule sainte et immaculée. Ses partisans s'écartaient aussi, dans la célébration de la Pâque,
î.ri'TKS KT l'.ONTRuVtHSKS RKLItllKrSKS. ll'i
ilos autres Églises de leur temps : quand le 14 nisan tombait nu samedi, ils ne faisaient la fête de Pâques que huit jours plus tard.
Migèce eut pour antagoniste Élipaud, archevêque de Tolède, qui condamna ses erreurs dans un concile de Séville, vers 782, et les réfuta à plusieurs reprises. Il l'accusa de renouveler les erreurs de Priscille, de confondre en Jésus-Christ ce qui est de l'homme et ce qui est de Dieu. Mais lui-même tomba dans une autre hérésie, qui ressuscitait celle de Nestorius, et qui fut connue sous le nom d'adoptianisme.
Hadr. I pap. Ep. in Cod. Car., n. 93-97; Mansi, Xll, 807-814; Migne, t. .\CVI11, p. :j33 et seq., 374; Elipand. Ep.. apud H. Floi-ez, Espaiia sagrada, l. V, ö43-öo5 et seq.; Migne, loc. cit., p. 918; t. CI, p. 1330; Saul Cordub. ad Alvar., 862 (Florez, XI, 166); Enliuber, Diss. de adopt., § i,in Froben., éd. Op. Alcuin.; Héfelé. Tüb. Quart.-Schr,, 1838, p. 86- 96; Conc, III, p. 628 et suiv.
L'Adoptianistne.
171. Les adoptianistes enseignaient que le Fils de Dieu a « adopté » l'humanité. Comme komme, Jésus-Christ serait le fils adoptif de Dieu ; mais selon la divinité, il serait le propre Fils de Dieu. Le Fils unique (du Père) est le vrai Fils de Dieu, et le premier-né (de Marie) est le fils adoptif. Or, comme la même personne ne peut être à la fois, par rapport au même père, fils par nature et fils par adoption, il en résultait deux fils, deux personnes, un double Christ, quand même, par une inconséquence, on maintiendrait l'union hypostatique des deux natures dans la seule personne du Verbe. L'adoptianisme, qui prétendait se rattacher tout entier à la définition de Chalcédoine, distinguait dans le Christ le Verbe divin, qui est véritablement et par sa nature Fils de Dieu, Dieu lui-même, puis le Christ en tant qu'homme, lequel n'est Fils de Dieu que parce qu'il a été adopté comme tel; il n'est Dieu (jue de nom, mincupatwe. Le Christ est le vrai Fils de Dieu selon la divinité, et il n'est que son fils adoptif selon l'humanité. Cette doctrine diffère de celle des bonosiens, qui rapportaient Tadoption à la nature divine du Verbe, ce que n'admettaient pas les adoptianistes.
Les adoptianistes s'appuyaient sur difTérents passages des
lU. — HIST. DE LÉGUSIi. 8
lîi msToiRi-: DK l'kgi.isk.
Pères et de la liturgie mozarabique, dans lesquels, pour dire que le Verbe a pris l'humanité, on employait souvent le mot concret « l'homme » pour le mot abstrait « l'humanité » et le terme spécial « adoptare, prendre pour fils », au lieu du terme général « assumere, prendre ». On peut bien dire sans doute que le Christ a adopté la nature humaine, mais non pas que cette nature constitue le Fils, car il n'y a qu'une personne qui puisse s'appeler ainsi. On peut dire : le Christ a adopté l'humanité; mais on ne saurait dire : il a été adopté. On peut, en un mot, parler d'une adoption active, mais non d'une adoption passive de .lésus-Christ.
Auteurs catholiques : Madrisii (Congr, Oral. Ut.), Diss. in Op. Paulini Aquil.,Migne,t. XCIX; Enhuber, Piss. c. Walch, in Proben, ed. Op. Alcuin., p. 344; Migne, t. CI ; Frobenii L)iss. bist, de hapr. Elip. et Fel., Op. Aie, 1, p. Qi^; Werner, Gesch. der apol. und polem. Liter., il, p. 433 et seq.; Hételé, Conc, III, p. 042 et seq. — Auteurs protestants : J. Basnage, Observ. bist, circa Felician. bœr. Thés, ruonuni., II, j, p. 284; G. G. F. Walch, Hist. adoptianor., Gœtl., 17.)ü; Ketzerh., IX, p. 667- 940; Dorner, Entwicki. -Gesch. der Lclire von der Person Christi, II, p. 306 et suiv.; HellTcricli, dans Allg. Ztg., 18.Ï7, supplém., n. 178, et Der westgoth. Arianismus, Berlin, 1860, p. 86 et suiv. (Héfelé, loc. cit., relève son défaut de science.)
Les principaux passages que les adoptianistes empruntent aux saints Pères sont : 1° Hilar., de Trin., II, xxvii-xxix : <■ Ita polestatis dignilas non aniittitur, dum carnis humilitas udoptatur; » autn; version : « adoratur ». Selon Ilincmar, de Pra^d. (Migne, l. CXXV, p. liö), Félix fut convaincu d'avoir, en corrompant un bibliothécaire d'Aix-la-Chapelle, fait remplacer " adoratur » par « adoptatur ». Alcuin (lib. Vil, cap. vi, cont. Felic; Migne, t. CI, p. 206) l'accuse aussi de falsification. Cependant les meilleurs manuscrits portent « adoptatur » (pris ici visiblement pour « sutnitur »), et c'est ainsi que Félix avait lu i>r6cédemment.
La controverse fut renouvelée au dix-septième et au dix-huitièmo siècle, après que Constant eut défendu 1' » adoptatur - dans son édition. Germon, lui, se prononçait pour « adoratur ». En 1707, ce dernier réussit, par l'entremise de Le Tellier, à faire interpoler, en faveur de sa version, les plus anciens manuscrits de saint Hilaire qui se trouvent au Vatican. Le Bret, Gesch. der Bulle In Cifna Domini, 1772, I, 52.
2° Isidore de Séville, cité par les adoptianistes (Migne, t. CI, p. 1322 et seq.), dit simplement que Jésus-Christ a pris la nature humaine.
3" bans plusieurs passages de la liturgie mozarabique, il est question de l'adoplion des lidélf:*, et non de l'adoption de Jésus-Christ. Les
LLITE.S ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. Ilù
anciens emploient souvent le concret pour l'abstrait : « adoptivus homo » pour « uatuia adoptala seu assumpla » ; « liomo » pour « humana natura, » oouinie dans August., de Divers. Quœst., qusest. Lxxni, n.2; LeoMagn., ep. xxviii, c. iv : « Invicem sunt et humilitas hominis et allitudo deilatis »; puis dans Alcuin., contra P^elic, 111, 17 ; VII, 2 (Migne, t. CI, p. 172, 213). Dans le Symbol, conc. Tolet. IV, 633, il est dit du Christ : « Suscipiens hominem » (pour « humanam naturam >■. Cf. Thom.. Summ., p. 3, q. iv, a. 3) : « Manens quod erat, assumens quod non erat. » Mais le Symbol. Toleian. XI, fi7."), porte : « Hic etiam Filins Dei ivttura est Filius, non adoptione. »
Ëlipand et Félix. — Concile de Francfort.
172. Élipand trouva bientôt un partisan de sa doctrine dans Félix, évêque d'Urgel, dont les idées se rapprochaient des siennes, et qui mit à son service une grande habileté de dialectique. Le nombre de leurs adhérents ne tarda pas à augmenter en Espagne et même en Aquitaine, au delà des Pyrénées. Dans les Asturies, ils recrutèrent l'évèque Ascarique et l'abbé Fidèle. Deux hommes seulement eurent le courage de s'opposer aux progrès de cette hérésie : Béatus, prêtre et abbé, et son disciple Éthérius, évêque ^l'Osma, qu'Élipand méprisait à cause de sa jeunesse. Du reste, Flipand attaquait avec passion tous ses adversaires, et leur reprochait les plus scandaleuses hérésies. Comme il avait avancé, dans un écrit virulent, que ses deux antagonistes méritaient d'être bannis en qualité d'hérétiques, ils se virent obligés de faire connaître et de réfuter en détail l'hérésie de l'adoptianisme (785).
Adrien I" lui-même en écrivit longuement aux évêques d'Espagne. Élipand, dont le siège épiscopal était placé sous la domination des Maures, pouvait braver impunément les mesures que Rome prenait contre lui ; mais il n'en était pas ainsi de son allié Félix, dont l'évêché appartenait à la Marche espagnole, conquise par Charlemagne. Quand son erreur fut connue à la cour des Francs, il se vit obligé de comparaître devant un concile tenu à Ratisbonne (792), où sa doctrine fut examinée et condamnée. Il lalijura et promit de ne plus l'enseigner. Charlemagne l'envoya ensuite à Rome, avec l'abbé Angilbert, chargé de demander la confirmation des décrets du coniile t;t de faire renouveler à Félix sun abjuration. Félix la
1 16 iiisTOiiUi DE l'église.
renouvela eu effet et présenta au pape une confession de foi orthodoxe. Mais, rentré en Espagne, il retomba bientôt dans son ancienne erreur. Le savant Alcuin (793) l'exhorta, dans un écrit affectueux et conciliant, où il citait quantité de textes des Pères, à rentrer dans la voie de la vérité.
Beati et Etherii lib. de Adopt. Filii Dei advers. Elipand. (incomplet), dans Canis.-Basnage, Lect. ant., II, p. 297-373; Migne, t. XCVIII, p. 373 et seq.; Hadr. I Ep. ad episc. Hisp.; Cod. Carol., n. 97 (Migne, t. XCVI, p. 894 et seq.); Conc. Ratisbon., Mansi, t. XIII, I03I ; Ann. Fuld., an. 792 (Pertz, I, 3Ö0); Paulin. Aquil., contra Fel., I, 5 (Migne, t. XCIX, p. 355); Alcuin., epist. ad Fel. (Migne, t. CI, p. H9); Héfelé, III, p. 628 et suiv. (2« édit., p. 658). Le concile de Narbonne, 788 (Mansi, XIII, 522), an moins d'après les actes qui en existent, doit être considéré comme apocryphe.
Concile de Francfort.
173. Cependant Élipand et les évêques de son parti s'étaient adressés à Charlemagne, pour le prier de bannir de son royaume la doctrine pernicieuse de Béatiis et de rétablir Félix dans son évèché. Ils poussèrent la bassesse et l'hypocrisie jusqu'à lui demander de résoudre lui-même cette contestation dogmatique, et ils exprimèrent l'espoir qu'il se convaincrait de la fausseté de la doctrine de Béatus, que le Fils de Dieu n'avait pas adopté la chair dans le sein de la Vierge. Ils écrivirent aussi de longues lettres aux évêques de la Gaule, de l'Aquitaine et de l'Austrasie, pour essayer de justifier leur doctrine par l'autorité des Pères, et flétrir Béatus comme un prêtre immoral et digne de châtiment. Charlemagne, dont les adoptianistes invoquaient la juridiction, envoya leurs écrits au pape Adrien, pour lui demander conseil et assistance; et, pendant l'été de 794, il réunit un grand concile à Francfort. Deux légats du pape, plusieurs évêques d'Italie, entre autres Paulin d'Aquilée et l'iorre de Milan, y assistaient. Ni Félix ni aucun autre adoptianiste ne se présentèrent.
Après une allocution du roi, les évêques entrèrent en délibération et rédigèrent deux mémoires contre l'adoptianisme : le premier fut écrit par le patriarche Paulin au nom des évêques italiens; l'autre était sous forme de lettre, et adressé par les évêques des Gaules aux évêques d'Espagne ; le premier contenait les preuves tirées des Pères ; le second, les preuves tirées de
l'Écriture. L'im et l'autre, approuvés par le concile, furent envoyés en Espagne, avec une lettre d'envoi du roi et une autre que le pape Adrien avait écrite dans un concile et destinée aux Espagnols au sujet de cette erreur. Charlemagne y conjurait Elipand et ses arais de renoncer à l'erreur et de ne pas préférer leur opinion particulière à la foi publiée dans toute l'Église*. Élipand, Félix et leurs adhérents étaient peu disposés à se soumettre; ils continuèrent à défendre opiniâtrement leur doctrine.
ADDITION DU TRADUCTEUR
Charlemagne, dans sa lettre, faisait cette belle profession de foi : Par la grâce du Seigneur, je demeure fermement attaché, dans la profession de la vraie foi, à la communion de la sainte multitude et à l'autorité la plus visible et la plus universellement reconnue, sans vouloir m'associer aux novateurs, qui font le petit nombre. Je me tiens de toute l'affection de mon àme inséparablement uni au Siège apostolique et à la tradition catholique qui, dès l'Église naissante, est venue jusqu'à nous. J'admets sans le moindre doute tout ce qu'ont éci'it dans les livres saints ceux que Jésus-Christ a donnés pour docteurs de l'univers, et je crois que pour être sauvé il me suffit de croire ce qui est l'apporté dans l'Évangile et confirmé dans les Épitres canoniques des apôtres, dans le sens que les interprètes les plus approuvés et les principaux maîtres de la doctrine chrétienne lui ont donné dans les écrits qu'ils ont laissés à la postérité. Je crois aussi que la foi véritable est celle dont je fais profession avec les docteurs et les pasteurs de la sainte Église, qui, pour nous éclairer et nous conduire dans le temps présent, nous sont donnés par Celui qui a dit : Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation du siècle K
' Dec Domino meo Jesu Christo donante, horum me sanctissimse multitudini et probatissimse auctoritati in verse fidei professione firmiter associans, nec vestrae me paucitati in consensione hujus novae adsertionis socium admitto. Sed apostolicae Sedi et antiquis ab initio nasceutis Ecclesiae et catholicis traditionibus tola mentis intentione, tota cordis alacritate me conjungo. Quidquid in illorum legitur libris, qui divine Spiritu afflati toti orbi a Deo Christo dati sunt doctores indubitanter teneo ; hoc ad salutem animae mese sufficere credens, quod sacratissimse evangelicse verilatis pandit historia , quod apostolica in suis epistolis confirmât auctoritas. quod eximii sacrse Scripturse Iractatores et prsecipui chrislianse fidei doctores ad perpetuam scriptum posteris reliquerunt niemoriam. Cum his quoque doctoribus et sanctse Ecclesise pastoribus veram prsedico fidem, quos in prsesenti tempore ille nobis dédit luminaria, qui dix't : Erce ego robisrum sitm omnibus diehus usque ad ronsummationem ssecuH.
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OUVHAGES A CONSULTER SUH l.K N" 173.
Elipand. Ep. (Migne, t. XCVI, p. 867; t. CI, p. 1321) ; Paulin. Aquil., Libell. sacrosyllab., Migne, t. XCIX, p. löl et seq.; Mansi, XIII, 833; Ep. episc. Germ., Call, et Aquit. ad Hisp., Migne, t. CI, p. 1331 et seq.; Mansi, p. 883 et seq.; Hadrian. I ep., Migne, t. XCVIU, p. 374 et seq.; Mansi, XII, 863 et seq.; Caroli Magn. ep., Mansi, loc. cit., p. 899 et seq.; Héfelé, III, p. 633 et seq. (2« éd., p. 671-688).
Controverses et Conversions.
174. Après la clôture du concile de Francfort, Alcuin envoya, par l'entremise de Benoit d'Aniane, une réfutation de l'adoptianisme aux moines et abbés du Languedoc. Félix soutint cette hérésie avec une grande violence de langage, et envoya à Charlemagne la réponse qu'il fit à l'avertissement d' Alcuin. Ce prince la jugea assez importante pour l'adresser, sur l'avis d'Alcuin, au pape Léon III, à Paulin d'Aquilée et à d'autres évèques, en les priant d'exprimer leur sentiment par écrit. Dans un concile tenu à Rome en 799, Léon III condamna Félix, qui avait manqué trois fois à sa parole et écrit contre Alcuin un livre plein de blasphèmes. Alcuin composa alors ses sept livres contre Félix, et le patriarche Paulin un nouvel ouvrage en trois livres.
Pour empêcher que l'hérésie, au milieu de ces controverses, ne se fortifiât dans ses possessions d'Espagne, Charlemagnc envoya Leidrade, archevêque de Lyon, et Néfridiusde Narbonne, avec Benoît, abbé des bénédictins d'Aniane, dans la province dTrgel, afin de ramener les égarés par leurs prédications et leurs entretiens. Ils convertirent des milliers de clercs et de laïques, et déterminèrent Félix lui-même, qui était retourné dans ce pays, à se présenter de nouveau devant Charlemagnc. Un concile fiil réuni à Aix-la Chapelle, dans l'automne de 799; Alcuin y disputa pendant six jours avec cet hérésiarque obstiné. Félix finit par s'avouer vaincu, et abjura de nouveau son erreur, déterminé par les témoignages des Pères qu'on lui mit sous les yeux et par le jugement du Saint-Siège. Il reconnut que les deux natures divine et humaine forment un seul fils véritable et proprement dit, savoir le Fils unique du Père, do sorte que les propriétés de chaque nature subsistent en leur entier; que « celui (pii est né de Marie est le vrai et unique
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Fils de Dieu ; que le Fils de Dieu n'est pas autre et autre le lils de l'homme; que Dieu et l'homme sont le propre et vrai Fils de Dieu le Père, non par adoption, non par le nom et la désignation, mais parce qu'il y a dans les deux natures le seul, le véritable et l'unique Fils de Dieu. »
Raisons des théologiens contre l'adoptianisme.
175. Alcuin et les autres lliéologiens prouvèrent par-dessus tout : r que, selon l'Écriture et l'enseignement héréditaire, Jésus- Christ est le vrai Fils de Dieu, même selon sa nature humaine; qu'on ne peut le concevoir que comme un seul Fils de Dieu indivis et indivisible; que celui qui a été jjffert pour nous tous est le propre Fils de Dieu *, le Fils bieu-aimé*, le Fils du Dieu vivant \ Ils montreiit 2" que l'adoption suppose une personne qui a été jusque-là étrangère à Fadoptant : ce qui ne peut avoir lieu pour Jésus-Christ, puisqu'il n'y pas eu de moment où il n'ait été Dieu. La Mère du Seigneur ne peut s'appeler « Mère de Dieu » qu'autant que celui qui est né d'elle est vraiment et proprement Dieu, par conséquent Fils de Dieu par nature. La filiation ne se fonde pas sur la nature, mais sur la personne ; les deux natures ne constituait pas deux fils, puisqu'elles ne sont pas elles-mêmes divisées, mais inséparablement unies dans le Christ, qu'aucune des deux natures prise séparément ne s'appelle Fils, mais que le Christ tout entier est le Fils naturel de Dieu et le fils naturel de l'homme. Il n'y a donc pas place en Jésus- Christ pour une filiation adoptive : car la filiation naturelle, qui devrait eu tout cas avoir la priorité sur la filiation adoptive, l'exclut absolument. Si on distinguait en Jésus- Christ un fils adoptif et un fils naturel, il y aurait deux fils et quatre personnes dans la Trinité. 3° La doctrine de Félix cl d'Élipand révèle une étroite parenté avec celle de Nestorius et de son maître Théodore, soit dans les expressions particulières, soit dans l'argumentation et l'ensemble des idées. Le Christ, selon eux, est un homme qui porte Dieu; le Fils de Dieu résidait comme en un temple dans l'humanité qu'il avait adoptée; l'adoption était nécessaire, afin que le Christ nous devînt semblable en tontes choses; elle a eu lieu quand ces
' Rom., VIII, 32. — * Matth., m, 17; xvii, 5. Marc, i, H ; ix, 6. Luc, m, H: IX. 35 // Pelr., i, 17. — ' Matth., xvi, 16. Joan., vi, 70.