LE SCHISME RUSSE
L'ÉgrlIse d'État en Rassle.
Suppression du patriarcat.
181. La Russie, pendant les guerres de 1655 à 1667, devint une puissance considérable; elle acquit le protectorat sur ses coreligionnaires de la Pologne russe, et depuis 1686 l'Ukraine tout entière, où le schisme ne tarda pas à prédominer. Les patriarches moscovites conservèrent la plus grande influence, non seulement en religion, mais en politique, et leur autorité prit de telles proportions, qu'elle excita bientôt la jalousie et les inquiétudes des czars. Lorsque le patriarche Nikon, tout imbu d'idées monacales, entreprit la correction des livres d'église, altérés en divers endroits (1632-1666), et opéra les réformes sans tenir compte des anciens canons, une grande partie du peuple et des boyards s'éleva contre lui. Il abdiqua, et le czar soumit le patriarcat à une administration provisoire. Nikon, étant rentré dans la capitale en 1664, fut déclaré déchu de sa dignité et mourut dans son couvent. Sa mémoire fut dans la suite réhabilitée. II était, ainsi que les patriarches Joachim et Adrien, un violent ennemi des Latins. On condamna ceux qui plaçaient l'essence de la consécration dans les paroles de l'institution, comme faisaient les Latins, et non dans VEpiklesis.
Depuis 1687, la puissance du patriarcat russe s'accrut par la subordination de la métropole orthodoxe de Kiew. Mais Pierre le Grand (1689-1725), qui ne rêvait que projets de réforme, résolut de remplacer le patriarcat, devenu trop puissant, par un collège ecclésiastique, qui cadrait mieux avec ses plans ; et comme le peuple montrait de l'attachement pour le patriarcat, il procéda avec beaucoup de prudence. Après la mort d'Adrien, onzième patriarche (1700), Pierre, oui ne lui avait pas ménagé les humiliations, ajourna, autant qu'il le put, sous divers pré-
l'église catholique. 4.77
textes, l'élection d'un successeur ; il remit sur ces entrefaites l'administration ecclésiastique au métropolitain de Sarez, et, après la mort de celui-ci (1702), au métropolitain de Rasan, avec cette restriction que dans toutes les affaires importantes il délibérerait avec les évêques présents dans la capitale, et soumettrait à l'approbation de l'autocrate les décrets qu'il aurait rendus.
Cette ombre de gouvernement patriarcal dura vingt ans. Dans cet intervalle, Pierre publia différentes ordonnances en matière ecclésiastique, favorisa l'immigration des étrangers en leur assurant la liberté de religion, frappa d'impôts les biens des évèques et des couvents, abolit les différents titres et dignités des prélats trop honorés jusqu'alors, entrava la juridiction ecclésiastique, réforma les couvents de moines et de religieuses, dont la plupart étaient profondément déchus, fit déposer les évêques qui avaient participé à la conjuration ourdie par son fils Alexis et exécuter l'évèque de Rostow (1718). Quand l'exarque Etienne se sentit incapable de porter plus longtemps le fardeau de l'administration du patriarcat, Pierre convoqua un synode dans la nouvelle capitale de Saint-Pétersbourg (janvier 1721), lui soumit sou plan de constitution avec une formule de serment et un règlement détaillé, qui plaçait complètement l'Église russe sous l'autorité impériale.
OUVRAGES A CONSULTER SUR LE N° 18i.
Strahl, Beilr. zur russ. K.-G., Halle, i824; Philaret, Gesch. der Kirche Ruszlands, Francfort, 1872, 2 vol.; Haxlhausen, Studien über die Innern Zustaende Ruszlands, Hanovre, 1848, 2 vol.; Pichler, H, p. 117 et suiv. (ibid., sur iNikon, p. 131 et suiv. Gl'. Strahl, das Gelehrte Ruszland, p. 216-247). Controverse sur les paroles de la consécration : Strahl, op. cit., p. 252 et suiv., 305 et suiv.; Pichler, II, p. 142 et suiv, Kiew sous Moscou, ibid., p. 144; Strahl, Beitr., p. 235 et suiv. — W. Binder, Peter der Grosze und seine Zeit Reutlingen, 1844; Hesko, Gesch. Peters des Groszen., Vienne, 1856; Pichler, II, p. 144 et suiv., 150 et suiv. Décadence des couvents et du peuple : Korb, Diarium itineris in Moscoviam, Vienne, 1700, p. 196, 199 ; P. Perry, État présent de la grande Russie, Bruxell., 1717, p. 262, 264, 270.
Nouvelle organisation de l'Ëglise russe.
482. Il fut décidé que l'Église russe aurait à sa tête un concile permanent, le saint-synode, qui remplacerait le patriarche et serait également institué par l'empereur. Par là, disait-on, le pouvoir ecclésiastique gagnerait en autorité et en valeur intrinsèque; un concile pourrait faire plus qu'un particulier, et des décrets rendus par lui auraient plus de poids que des ordres émanés d'un individu ; la marche des affaires ne serait plus troublée par la mort, la maladie, la corruption, la passion, la révolte; on enlèverait au peuple cette fausse opinion que le gouvernement ecclésiastique est plus élevé que le gouvernement civil, et on l'établirait aussi une école supérieure pour la formation du clergé. Il fut déclaré que le nouveau synode était une concession bienveillante de la souveraine puissance de l'empereur, lequel nommerait ses membres ainsi que le président. Ce dernier ne se distinguerait que par la préséance et serait soumis au jugement de la masse ; l'empereur seul pourrait changer la constitution du synode. Un laïque, sous le nom de procureur suprême (qui était alors et fut depuis un officier), fut chargé de sa direction.
On traça au synode l'ordre de ses affaires en ce qui regardait le maintien de la doctrine, le culte et la discipline, la censure des ouvrages et les différents états. Les membres du synode (d'abord au nombre de onze, puis de quatorze à partir de 1722) de treize depuis 1770) étaient, les uns, de véritables assesseurs, les autres, des absents; les autres, des évêques, des abbés et des prêtres. Il était divisé en deux bureaux : l'un à Saint-Pétersbourg, l'autre à Moscou. Tandis qu'autrefois l'Église russe comptait douze métropoles, quatre archevêques et trois évêques, les évêques aujourd'hui étaient placés sur le même rang, ils ne conservaient les noms de métropolitains et d'archevêques que comme des titres honorifiques conférés par l'empereur. Des règles particulières furent tracées au clergé, tant régulier que séculier. On excepta du secret de la confession les cas de haute trahison et la nécessité de prévenir un scandale public. La profession des vœux pour les hommes fut reculée à l'âge de trente ans; celle des femmes, à l'âge de cinquante ou de soixante.
Pierre usurpa les fonctions de premier évêque, envoya aux prélats des instructions pastorales, tixa les conditions requises pour l'ordination et le nombre des ecclésiastiques que devait avoir chaque église ; chaque cathédrale reçut un protopope, deux trésoriers, cinq popes, un protodiaire, quatre diacres, deux lecteurs, deux sacristains, trente-deux choristes pour le chant ecclésiastique ; d'autres églises mères obtinrent un protopope, deux popes, deux diacres, deux sacristains, deux chantres, etc.; quand les clercs d'une église dépassaient le nombre réglementaire, le surplus était transféré dans d'autres églises. Pierre savait que ses ordres despotiques seraient ponctuellement observés. Quelques évéques ayant fait des remontrances «ur la suppression du patriarcat, quiavaitété institué avec l'agrément et par décret synodal des patriarches orientaux, il répondit en montrant sa poitrine : a Voilà votre patriarche 1 » Les évéques sacrilièreut les derniers restes de leur indépendance religieuse, et Jérémie lil, patriarche de Constautinopie, ayant besoin du protectorat de la Russie, consentit à tout (17:23). Le nouveau synode russe devait jouir désormais des mêmes droits que les quatre sièges patriarcaux.
Statutum cauonicum Pétri M., vulgo Regulamentum in S, orlhod. Russorum Ecciesia preescriplum et auctum, ex russ. liagua in laliuam trauslaLum, auspiciis G. A. Fotemkin, Petrop,, 1785 : Pichier, II, p. 174 et suiv,; bœilinger, Kirche und Kirchen, p. 171 etsuiv. Réponse des czars aux évéques : A. Galitzin, la Russie au xyui« siècle, Paris, 1863, p. 148; Heermann, Gesch. des russischen Staates, IV, p. 350, Correspondance de Pierre avec les patriarches : Rhally et Potli, Syntagma, V, p. 160; Pichler, p. 181 et suiv.; Murawiew, Gesch. der russischen Kirche, Karlsruhe, 1857, p. 252.
Procopowicz.— Aifermissementdu nouvel ordre ecclésiastique
183. Le principal instrument de cette réforme dans la constitution ecclésiastique fut Theophanes Procopowicz, le premier théologien de quelque importance qu'ait eu la Russie. Né à Kiew en 168i, il avait perfectionné ses études en Italie (dès 1698), avait été successivement moine (1705), professeur et orateur renommé. Il avait acquis à un si haut degré la faveur de la cour, que Pierre l'avait initié à ses plans
de réformes. Évêque de Pskow et de JNarva (1718), archevêque en 17:20,11 était iiiainlcnant second vice-président du synode. Il prononça en cette qualité (I4févr. 1721), en présence de l'empereur, un solciniel discours d'ouverture, dans lequel il fit l'éloge de Pierre et abusa de l'Ecriture (Jean, xv, 16). En 1722, il justifia dans un écrit la nouvelle constitution ecclésiastique ; écrivit sur les écoles, les moines et le clergé séculier; rédigea, outre différentes dissertations, un traité polémique sur la procession du Saint-Esprit, contre les Latins ; fit faire leurs études à plusieurs Russes de talent, devint président du synode et archevêque de Nowgorod, et resta jusqu'à sa mort (1736) le chef spirituel de l'Église russe.
Les plus signalés d'entre les évêques, abbés et protopopes furent nommés dans les premiers temps — mais non plus tard — assesseurs du synode. Sous les gouvernements suivants (Catherine i'% femmede Pierre, 1725- 1727; Pierre II, 1727-1730; Anne, 1730-1740; Elisabeth, 1740-1762), les nouvelles institutions ecclésiastiques se consolidèrent, malgré toutes les fluctuations. Le peuple ne se souciait plus des patriarches, que Pierre tournait au dérision, eux, et le pape dans des fêtes scandaleuses. L'Église, devenue l'instrument d'une politique souvent très immorale, privée plus tard des possessions temporelles par la réunion des biens ecclésiastiques aux domaines de la couronne, opérée par Catherine II ; l'Église, débarrassée ainsi des soucis de l'administration, depuis longtemps muette par le manque de prédications et de chant commun parmi le peuple, menait une triste existence. Elle perdait de plus en plus cette influence qui soutient et affermit les cœurs , laissait le champ libre aux sectaires, dont le crédit grandissait chaque jour sous une tyrannie qui ne cédait en rien au plus honteux despotisme de l'Orient.
TLeophan. Procopowicz Tract, de Process. Spir. S.,Gotli., 1772, ia-S" (d'après Adam Zernikow , ancien luthérien). La préface donne des renseignements sur la vie et les écrits de l'auleur. Strahl, das Gelehrte Ruszland, p. 338 et suiv.; Fichier, p. 179 et suiv., 305 et suiv. (ibid., p. 183 et suiv., ouvrages sur les fêtes dérisoires de 1722 et 1725). Galitzm, l'Église gréco-russe, Par., 1867; Bassarow, die Russischorthodoxe Kirche, Stuttgart, 1873; Dolgorukow, la Vérité sur la
Russie, Par., 1860, surtout p. 344; Mémoires de l'impératrice Catherine II, écrits par elle-même et précédés d'une préface, par A. Herzen, Londres, 1859; M. de Custine, la Russie en 1839, Bruxell,, 1844, t. IV, p. 434; Pichler, II, p. 202 et suiv.; Héfelé, die russische Staats- Kirche. (Tùb. Theol. Quartalschr., 1853, III, p. 333 et suiv.)
Les vieux orthodoxes.
i84. Des sectes s'étaient formées de bonne heure en Rnssie. Au commencement du dix-huitième siècle, Dimitri, archevêque de Rostow, en comptait deux cents. On y remarquait trois branches principales : les anciens croyants orthodoxes, les schismatiques orientaux, et les protestants. Les orthodoxes, Starowerzes, ainsi qu'ils se nommaient eux-mêmes, ou Rascolnics (apostats), comme les qualifiait l'Église d'Etat, étaient fort répandus dans les couches inférieures de la société. Ils étaient contraires aux nouveautés religieuses, surtout à la réforme des livres d'Église entreprise par le patriarche Nikon, qu'ils considéraient comme une atteinte à la tradition et à la domination des czars sur l'Église. Ils n'employaient que l'ancienne liturgie écrite, no voulaieut pas qu'on l'imprimât, parce que cela était contraire à la tradition, et tenaient l'Église officielle pour entachée d'antichristianisme. Les réformes de Pierre I" rendirent la rupture irrémédiable : l'élément national et politique se heurtait maintenant à l'élément religieux, et l'on no pouvait plus guère distinguer entre les anciens Russes et les anciens croyants. Fumer du tabac, boire du thé et du café, se raser la barbe, etc., passaient pour autant de péchés.
Parmi les Starowerzes, on distinguait en outre les relâchés qui s'en tenaient à l'ancienne liturgie, moyennant des concessions de l'Etat ; les rigides, dont les uns employaient pour leur culte les popes chassés de l'Église d'État, fugitifs ou achetés à prix d'argent, et dont les autres, n'ayant pas de prêtres ou acéphales, croyaient pouvoir se passer des popes. Cette troisième classe comprenait plusieurs sous-divisions : l°Les Filipons conservaient dans la vie de famille et dans la commune une foule d'anciennes coutumes slaves, et toute leur conduite était inspirée par cette conviction que le vrai sacerdoce disparaîtrait complètement. Leurs anciens, qui vivaient dans un ascétisme rigoureux, n'administraient que le baptême, assistaient eu
simples témoins à la confession, qui se faisait trois fois par an devant l'image d'un saint, et ne bénissaient pas même les mariages, ils rejetaient le serment et étaient millénaires.
2° Les féodosiens manifestaient partout leur tristesse en face de la décadence de l'Église, qui devait durer jusqu'à la venue d'un nouveau Messie. Leurs sanctuaires étaient à peu près vides ; ils célébraient le culte séparément pour les deux sexes, faisaient de longues prières et exécutaient des chants monotones. De vieilles filles étaient chargées, en leur qualité d'épouses de Jésus-Christ, des fonctions du culte pour les personnes de leur sexe ; seul, l'évangile du jour était lu par un homme. Le nombre de ces fonctions était considérable parmi les paysans. En f73:2, l'impératrice Anne s'intéressa vivement à leur conversion; en 1735, elle fit transporter les Racolnics de la Petite- Russie dans l'intérieur du pays, et soumit leur couvent à une surveillance particulière. Malgré tout ce qu'on avait fait contre eux, le nombre des Starowerzes s'élevait à plusieurs millions.
Les sectes orientales schismatiques.
185. Les sectes orientales schismatiques comprennent : l'ies Morelschiskis (qui se sacrilient sans réserve). Leurs dogmes sont inconnus et leurs cérémonies effroyables: dans leur baptême de feu, ils se brûlent eux-mêmes avec une indifférence stoïque. 2* Les Skozzis, eunuques, qui se sacrifient en partie : leur signe distinctif est l'émasculation. Ils nient la divinité de Jesus-Christ et la résurrection de la chair, rejettent tout ce qui tient au corps, déclarent la Bible fausse et interpolée. Le véritable Évangile était autrefois possédé par les vrais enfants de Dieu, les Skozzis, mais il fallut le cacher devant l'Antéchrist. Jésus-Christ, c'est-à-dire celui qui est pénétré de Dieu, qui n'est jamais mort, mais qui demeure constamment sur la terre, est voilé sous différentes figures: il l'est maintenant sous la figure de Pierre III (non le Pierre 111 de l'histoire, le luthérien du Holstein, qui fit égorger sa femme Catherine H en 1672, mais un autre, qui se fit passer pour lui dix ans après, le cosaque Jemelka Pugatschpw). Celui-ci a muré l'Évangile dans la coupole d'une église de Saint- André ; mais il reviendra bientôt, sonnera la grande
cloche de l'église de rAscension à Moscou, et, réunissant autour de lui, de toutes les parties du monde, ses vrais disciples , il inaugurera dans la gloire le royaume éternel. Jusque-là, il n'y aura point de jours de repos ; d'où vient que la solennité du dimanche est rejetée.
Dans leurs assemblées nocturnes du samedi au dimanche, les Skozzis font des cérémonies mystérieuses et exécutent des chants sauvages. Leur unique fête solennelle est celle de la résurrection future, la joie de Pâques, où ils font une communion mystique avec un pain qu'on a consacré en le plongeant dans la tombe d'une de leurs personnes mystiques.
3° Quant aux flagellants (Christow-tschini), on les tient officiellement pour inofîensifs et l'on ne connaît pas leurs dogmes. On leur attribue la communauté des femmes, et l'on croit qu'ils ne se font marier par les popes que pour sauver les apparences. Ils célèbrent leurs assemblées dans des chambres dépourvues d'images, se flagellent, s'humectent d'eau, entrent en convulsion, se livrent de nuit à d'effroyables orgies, tout en observant d'ailleurs un ascétisme très austère.
Strahl, Beitrsege zur russ. K.-G., t. I, p. 287 et suiv.; Hist.-pol. Bl., 1834, t. XXXiV, p. 85 et suiv., 163 et suiv., 245 et suiv.j Dœllinger, Kirche und Kirchen, p. 186; Pichler, II, p. 197.
Les sectes protestantes.
i86. Les sectes protestantes méprisent l'Église, le sacerdoce, la tradition, les anciens temps et jusqu'à leur nationalité. Le peuple les appela Jarmason (francs-maçons). Leur principal dogme est la chute de l'âme avant la création du monde. Ils n'ont foi qu'à la parole intérieure, veulent un christianisme sans dogmes, sans préceptes ni sacrements, et professent un rationalisme occidental mêlé d'éléments russes.
Les étrangers propagèrent de bonne heure les doctrines des sectes protestantes. Kulmann, mystique de Silésie, répandit en 4684 la doctrine de Bœhme, et, en 1710, Lupkin de Stretitz fut exécuté, parce qu'il enseignait que l'Église avait perdu le véritable esprit chrétien, et qu'il était appelé à le renouveler. En 1713, le médecin Démétrius fonda à Moscou une secte calvi-
niste, déclama contre les images des saints, les reliques, le jeune et l'Eucharistie, et recruta plusieurs adhérents. Il fut condamné par un synode (1714), et des protestants même écrivirent contre lui.
En 1734, on découvrit à Moscou une secte qui croyait à une révélation divine immédiate, n'admettait le baptême, l'Eucharistie et le mariage que dans le sens figuré, et invoquait le Saint-Esprit au milieu do soubresauts, de danses et de convulsions. Sous Pierre [II et Catherinen, le protestantisme devint encore plus influent.
Moins nombreux étaient les Malakans ou Milchepes (qui bravaient le précepte ecclésiastique de l'abstinence). Ils se nommaient aussi les « chrétiens vraiment spirituels », et devaient leur origine à un prisonnier de guerre prussien. Ils étaient laborieux, sobres, do mœurs intègres, n'avaient point de sacerdoce, concevaient les sacrements d'une façon purement spirituelle, admettaient l'indissolubihté du mariage, mais pas de baptême proprement dit, et nommaient leurs enfants d'après les jours du calendrier ; ils admettaient la justification dans le sens catholique; malgré cela, leur doctrine et leur langage étaient protestants.
Une secte qui devint fort nombreuse, est celle des Duchaborzes (combattants du Saint-Esprit), ou Sconoborges (briseurs d'images). Leur doctrine était un mysticisme mêlé de philosophie. Sur la Trinité, ils professaient le sabellianisme, revendiquaient le titre de fils de Dieu pour tous les fidèles, croyaient descendre, eux et leur christianisme, des trois jeunes hommes de la fournaise, prétendaient que toutes les âmes avaient péché dans un monde antérieur, admettaient le règne de mille ans, reconnaissaient la Bible comme divine, mais n'y voyaient que des images et des symboles, un sens mystérieux qu'eux seuls comprenaient; et ils mettaient l'illumination intérieure de l'homme au-dessus de l'Écriture elle-même.
Bien que les Duchaborzes rejetassent les sacrements intérieurs et le sacerodce, ils célébraient cependant leur culte en commun dans des oratoires entièrement vides, sans croix et sans images, n'ayant au milieu qu'une table chargée du pain et du sel. On y faisait des prières, on y chantait des psaumes et des hymnes, et l'on se donnait le baiser de paix. Les prières n'étaient le
plus souvent qu'un tissu de textes de la Bible merveilleusement arrangés. Il était permis de dissoudre le mariage dès que l'amour cesserait; les femmes devaient porter le nom do sœurs, et les enfants, celui d'enfants delà comniuno. On avait le droit de tuer les enfants estropiés. La morale prenait deux directions, suivant qu'on admettait que la pénitence ou la foi au Christ intérieur est le moyen de se relever de la chute du péché : les uns s'adonnaient au pins rigoureux ascétisme, ets'interdisaient tout plaisir même innocent ; les autres, se croyant remplis du Saint-Esprit, renonçaient à toutes les jouissances et se disaient incapables de commettre aucun péché ; Dieu opérait toui en eux; quiconque n'était point un Onchaborze, péchait dans toutes ses œuvres. Dans la vie sociale, la plupart étaient communistes, et l'on voyait çà et ]h surgir parmi eux dos prophètes théocratiques.
Tichonrawovin (professeur à Moscou), Quirin. Kuhlraann, trad. du russe par Fechner, Riga, 1873. Sur le médecin Démétriuset son livre. Acta eruditornm, Lips., 1729, p. 226 et seq.; Pichler, p. 151 et suiv.; Theoplian. Procopow., Comment, de Duchaboi'zis, Dorpati, 1829, éd. Lenzii. Sur l'hérétique Marlin, déjà condamné au feu en 1157, pour avoir nié la nature humaine el Jésus-Christ, et qui devint, par son opinion sur la forme du crucifiement le père des Rascolniques, voy. Strahl, Gesch. der russ. Ivirche, 1, p. lüO. Il y a ]>lusieurs sectes don:, on ne sait pas même les noms, telle que celle des Besslowcstnigucs (Snuets), à qui les plus terribles supplices ne purent arracher une seule parole; celle des extatiques du « Rédempteur glorifié », qui honoraient un prétendu suaire du Christ avec sa face transfigurée ; celle des partisans de Karp Strigolnik, qui combattit en 137Ö les taxes d'ordination et la confession auriculaire, et fut noyé par le peuple; celle des juifs clandestins, fondée à Nowgorod au xv« siècle par le juif Zacharias, comptait dans son sein l'abbé Zosime de Saint-Simon, qui devint archevêque de Moscou (1490); elle existe encore sous le nom de Sabbatniki, notamment en Sibérie, etc.
Sielatious des B&usses avec TElg^lIse catholique.
Négociations avec l'Occident.
187. Depuis Iwan IV, toute relation était interrompue avec l'Occident. L'ambassade de Russie à Rome, en 1673, n'eut au-
cun succès. Dans toute l'étendue de l'empire, les luthériens et les calvinistes étaient préférés aux catholiques. Quelques jésuites s'y rendirent à partir de iG84 et furent pendant quelque temps favorisés par Sophie, la sœur des jeunes czars Iwan et Pierre. Lors de la révolution de palais qui renversa Sophie et rendit Pierre maître absolu, ils furent expulsés (1689). Peu de temps après cependant, on permit aux catholiques de construire une église à Moscou, et, en 1698, on y vit paraître un évoque latin. Les jésuites, revenus sur ces entrefaites, érigèrent en 1718 un établissement d'éducation; mais il leur fallut de nouveau quitter la capitale (4719). Dans ses voyages à l'étranger (1697-1698, 1716-1717), Pierre P' montra souvent de la bienveillance et de l'estime pour l'Église catholique.
Pendant son séjour à Paris en 1717, la Sorbonne, ou plutôt dix-huit gallicans du parti des appelants adressèrent à l'épiscopat russe une longue lettre pour l'engager à se réunir à l'Église romaine. Entre deux projets de réponse, l'empereur donna la préférence à celui de l'évêque Procopowicz sur celui de l'exarque Etienne: l'évêque contestait aux docteurs de Paris le droit de négocier une affaire qui ne pouvait être réglée qu'avec la participation de toute l'Église orientale et occidentale. On n'avait pas besoin des ouvrages protestants pour empêcher la réconciliation de Moscou et de Rome : le clergé russe lui-même se prononçait résolument dans ce sens. Une nouvelle tentative de la Sorbonne, qui du reste s'en tenait aux quatre articles gallicans, n'eut pas de meilleur succès (1723). En 1728, une autre démarche faite par les évêques anglicans de concert avec les patriarches d'Orient, où l'on rappelait les hérésies des protestants et la profession de Dosithée en 1672, fut également repoussée. En Russie, lo baptême des Latins était généralement reconnu pour valide, tandis que les patriarches d'Orient soutenaient encore le contraire dans un synode de 1756.
Picliler, II, p. 138-140, 143 et suir., 154 ; Gagarin, Études de théologie, Paris, 1857, 389 et seq.; Lettres de la Sorbonne, 1717 et suiv.Voy. das Veraiuderte Ruszland, Frankf., 1721, p. 433-444; Réponse dans Golikoff, VI, 167-171. Auteurs protestants: J.-Frid. Buddœus(prufess. à léna), Ecciesia Romaaa cum Rullienica irreconciliabilis, len., 1718;
Kohi, Ecclesia grœca lutherizans, Lübeck, 1723. Vgl. Pichler, p. 165-169. Correspondance en 1728; Hist.'abrégée de l'église métropol. d'Utreclit, Utrecht, 1765, p. 546-551 ; Picot, II, p. 19 et seq.; Hist.-pol. Bl., 1842 t. IX, p. 703 et suiv.; Iléfelé, loc. cit., p. 399 etsuiv.; Pichler, p. 171 et suiv. Efforts des anglicans : Muramijew, Gesch. der russischen K., p. 251; Golovin, Hist. de Pierre I", Leips., 1861, p. 33 et seq. Sur le baptême, Pichler, II, p. 300 et suiv. ; Dœllinger, Kirche und Kirchen, p. 188 etsuiv.; Cyrilli V Cpl. Decr., ap. Rahlli et Potli, Synlagma, V, 615, 616.
Les liatins en Russie.
188. Les catholiques latins de l'empire furent soutenus à Astrakhan et à Moscou principalement, de 1720 à 1760, par les capucins ; à Saint-Pétersbourg, par les dominicains et les franciscains. Catherine II donna un règlement ecclésiastique aux catholiques de la capitale et des alentours, et confia aux franciscains la charge d'âmes, en leur défendant sévèrement de recevoir des Russes dans leur société, quand même ceux-ci le demanderaient. En 1774, elle plaça les Latins de son empire sous Stanislas, métropolitain de Mohilew (1772-1826), que Pie VI (1778) n'avait délégué que comme vicaire apostolique. En 1783 seulement, le Saint -Père érigea l'archevêché de Mohilew, et se réserva de fonder de nouveaux diocèses dans ce vaste territoire. Les anciens préfets des missions de Moscou, Saint- Pétersbourg et Chersonèse reçurent des places dans le chapitre du nouvel archevêque, et le jésuite Benislawski devint son coadjuteur (1783).
Il fut rarement donné au pape de pouvoir intervenir en Russie : la volonté de l'impératrice dominait partout. Elle croyait que les Grecs unis (Ruthènes) étaient, par le seul fait de leur rite, soumis à la suprématie impériale; que la réunion de 1595 avait été forcée et nulle; que l'Église russe avait le droit de reprendre les membres qu'on lui avait arrachés. Elle mit donc en œuvre toutes les ressources de la ruse et de la violence pour les détacher de Rome, et toutes les représentations du nonce de Varsovie furent en pure perte. Plusieurs églises furent livrées aux schismatiques ; les présents, les sévices, tout fut employé pour faire entrer de force les Ruthènes dans l'Église officielle. Une société de missionnaires schismatiques, aya^t
488 HISTOIRE DE l'ÉQLISE.
une dotation annuelle de 20,000 roubles d'argent, dirigée par Victor Sardowski, archimandrite do Sluk, servit les desseins de l'impératrice.
Tolstoi,!, 166 et seq.; Theiner, die neuesten Zustœnde der katli. K. beider Ritus in Polen und Russland., Augsb., 1841, p. 432 etsuiv.; Doc; p. 212, 260 et suiv. Hist. du pontificat de Clém. XIV, 1. 1, p. 307 et seq., 439 et seq.; t. II, p. 34-38, 282-314; Brev., p. 239, 250, 256-258; Monum. vet. Polon. et Litbuan., Rom., 1864, 4 vol.; Pichler, II, p. 199 et suiv., 215, 217, 219-221'; Mejer, Propag., I, p. 465 et suiv., 458-461.