La première opposition, appuyée sur la Bible, qui avait
124 flisToiREDE l'Église.
été faite au système de Copernic, émane de Mélanchthon et autres protestants. Les théologiens catholiques ne devaient pas montrer moins de zèle contre une théorie qui semblait contredire le texte de l'Écriture. L'affaire de Galilée n'eût pas été discutée devant la congrégation de l'Inquisition si Galilée, profitant des conseils de plusieurs théologiens bien pensants, était demeuré sur le terrain de la physique et de l'astronomie, et s'il n'en avait pas appelé à la Bible avec une insistance passionnée. La congrégation, qui du reste traita l'accusé avec une extrême douceur, bien qu'il fut convaincu d'avoir manqué à sa parole, et ne fit employer contre lui aucun genre de torture, la congrégation était obligée, en sa qualité de juge, de s'en tenir à cette règle : la Bible doit être littéralement expliquée selon le consentement unanime des pères, tant que le contraire n'est pas établi. Or ce dernier cas n'existait pas encore, même au jugement des hommes du métier : il n'y avait qu'une hypothèse appuyée sur différentes conjectures et iqui demandaient encore des études nouvelles.
En 1616 et 1632, cette hypothèse, dans l'étafoù se trouvait alors la science et pour empêcher qu'on n'abusât de la Bible, la congrégation la qualifia de fausse et contraire à l'Écriture. Copernic avait pu, sans difficulté, soutenir la même assertion ; qu'elle fût admise comme hypothèse, on n'y trouvait point à redire, mais on ne permettait point de l'énoncer comme une vérité absolue et d'abuser de l'Écriture. Les protestants se montrèrent bien plus rigides encore contre Kepler, quand ils accusèrent son astronomie de s'écarter de la Bible. Le cardinal Bellarmin et le pape Urbain VIII avaient donné de nombreuses marques de bienveillance au savant investigateur et l'avaient longtemps protégé ; mais sa conduite personnelle devait, selon le droit en vigueur, amener une enquête. Du reste, les décrefs des congrégations de l'Index (1616) et de l'Inquisition (1633), ne furent pas approuvés par le pape lui-même, et plus tard, quand il ne fut plus possible de douter du mouvement de la terre, l'interdiction jetée sur les livres de Copernic et Galilée fut levée. Le jugement du Saint-Siège obligea d'entreprendre des études plus exactes, dont saint Thomas avait déjà eu le pressentiment. Les solides recherches sur la pesanteur de l'air, sur la parallaxe
des étoiles fixes, sur le mouvement annuel et diurne sont d'un temps ultérieur.
Ouvrages sur Galilée : a) eu Italie : Mariui, Galileo e l'Iuquisizioue, Roma, 1850; Civiltà caltoiica, Ser. 1, vol. III, p. 116; Ser. 11, m, p. 689 et ,seL[.; Ser. ,1X, vol. It», p. 570 et seq.; vol. 10, p. 612 et seq.; Di Copernico e di Galileo ; Scrilto postumo del P. Maurizio ßeuedetto ülivieri, ex-generale de' Donieuicani, oraper la prima voila messoin luce (par P. Bouora), Bologua, 1872; ßicardi, Bibliogratia Galiieiaua, Modeua, 1872, et di alcuae recenti memorie sul processo e sulla ooudduua di Gai., ibid., 1873 ; Gesualdo de Luca, Coiifereuza sulla causa di Gai. Gai. presso la S. bede, Homa, 187Ö ; Berti, Il processo origmale di G. G. pubbücato per la prima volta, ibid., 1876; Saute Pieralisi (Bibliotbécaire de la Barberiue), Urbauo Vlii e Galileo Galilei, memorie storiciie, Hom., 1875. Sur ce dernier : Correzioui al libro Urbauo Vili, etc., ibid., 1876 (coatre Bertij; b) eu France et en Belgique ; Biot dans le Journal des Savanis, 18oS; Bouix, La condamnation de Galilée (Revue des sciences ecciés., 2° Sér., t. 111, févr. et mars 1866); M. de l'Epiuois, Galilée, son ^procès, sa condamnation, d'après des documents inédits. Par., 1867 ; Henry Martin, Galilée, les droits de la science, etc., Par., Ib68 ; Gibtrl, Le procès de Gai,, Louv., 1860 ; Eug. Desjardins, Encore Galilée! Polémique bist.- pbilos., Par., 1877; M. de Lépinois, La question de Galilée, Par., 187»; cj euAllemagne : iiist. pol. Blatter, t. VU (l841j, p. 6SÖ et suiv.; Bonner Ztschr., N. F. Jahrg., IV, livrais. 11, p. 118 et suiv.; C. V. Gebier, Galileo Galilei und die rœm. Curie, nacü aulhenliscben Uuelleu, Sluttg., 1876; Schneemann, dans les Laacher Stimmen, 1878,, livrais, il, p. 113 et suiv.; Grisar dans Innshr. Zischr lür kath. Theolog., 1877, p. 317 et suiv.; 1878, p. 65 et SUIV., 6U1, 673 el suiv.; P. Schanz dans Literar. Rundschau, 1878, i\r. 6; Reusch dans Bonner theol. Lit. Bl., 1867, p. 752 el suiv.; 1869 p. 15 el suiv.; 1870, p. 810; 1873, p. 5, et dans Sybels bist. Ztschr., l. XXXiV, p. 121 et suiv., indiquent avec beaucoup d'exactitude les ouvrages à consulter. Quand Reusch prétend (Theol. Lit. Blatt, 1876, p. 46 ij, que retlét d'envoyer des copies du jugement et de la loimule d'abjuration à tous les nonces et inquisiteurs, et d'en donner lecture aux professeurs de Florence, etc., se rapproche beaucoup de l'espèce d'approbation pontihcale exigée par Scheeben (Dogmatique, t. I, u. 568), il ne prouve rien, car une approbation ne change point la nature de la question ; ce qui était décret disciplinaire demeure tel et ne devient point une décision u ex cathedra.» Voy. Scheeben, n. 569. La plupart des hommes du métier étaient alors con-
trairas à Galilée, tels que Tycho deBrahe, Alessandro Fa ssoni, Christoph Scheiiier, Antoine Delphin, Juste Lipse. Bellarmin a fait sur ce point d'excellentes remarques (dansNelli, Vità del Gahlei t. 2, p. 449), ainsi que le pénitencier P. Fabro, Eus. Amort, Philosophia Fölling, t. m, P. I, p. 2. c. Patrizi, De interpret. S.Script., 1. 1, c, v, n. 136; Gard. Franzelin, De div. Tr. et S. Script., Roma, 1870, sect. 1, c. 2 , th. 12, p. 118-120. Sur la persécution ; Kepler, Voy. K. A. Menzel, D. Gesch., V, p. 117-127; Wolg. Menzel, D. Gesch., Cap. 430, bai'on de Breitschwert, J. Keplers Leben und Wirken, Stuttg., 1831. Gruner,,J. Kepler, Stuttg., 1868. De saint Thomasnous signalerons le passage lect. xvuin Aristotel. lib. 11, de cœlo : « Suppositioaes quas adinvenerunt astrologi non est necessarium esse veras..., quia forte secundum aliquem alium modum nondum ab hominibus comprehensum apparentia inter Stellas salvatur. »
Essor des sciences naturelles.
377. On marchait avec une telle hardiesse qu'on avait déjà dépassé les anciens. Ce fut justement en Italie que les mathématiques, la géographie et les sciences naturelles purent se développer avec une entière liberté. Ulysse Aldovraiidi ouvrit aux sciences naturelles une nouvelle carrière. L'Église, ainsi que sa mission le lui commandait, cherchait à prévenir les écarts, mais non à empêcher le progrès des sciences, tant qu'elles demeuraient sur leur propre terrain. Il en était de même en philosophie, où les partisans comme les ennemis d'Aristote méritèrent plus d'un reproche. A cette époque, du reste, les recherches sur la physique et l'histoire naturelle se mêlaient aux études philosophiques. François Patrizi combattit Aristote et essaya de prouver l'existence d'une tradilioa philosophique à partir d'Hermès Trismégiste ; il ne fut point attaqué du côté de l'Eglise, comme devaient l'être nécessairement Campanella et d'autres encore.
L'école de Galilee produisit des savants qui s'efforcèrent d'allier, par une démonstration vigoureuse , les sciences spéculatives et les sciences empiriques, tels que Orazio Ricasoli Kuccellai. Le cardinal Leopold de Médicis essaya, après Galilée, de raviver l'académie .de Florence, qui voulait tempérer Aristote par Platon et encourager l'étude de Dante et de Pétrarque.
Chez .les Anglais, Bacon de Vérulam (né en 1561;, mort en 1626) essaya de renouveler les sciences de fond en comble,
en faisant de la nature extérieure et de l'expérience le point de départ de tout le savoir humain et le noyau de la philosophie. Sa méthode d'induction exerça au loin une grande influence, même sur les catholiques. On favorisait les études particulières, la recherche des détails, et on oubliait de plus en plus l'intelligence de l'ensemble, la science de l'universel. Les connaissances encyclopédiques, la variété du savoir l'emportèrent aux dépens de la solidité ; l'observation empirique relégua dans l'ombre les lois de la pensée ; on exagéra sa valeur et ou la livra à toutes les fantaisies de l'arbitraire.
Les théologiens, de i.4us en plus forcés de varier leurs connaissances, conti Quèrent de censurer les assertions contraires à la vérité révélée, celle-ci notamment que le ciel est animé, que les étoiles sont douées de sentiment, tandis qu'ils agitaient entre eux d'anciennes et de nouvelles controverses.
Ranke, Rœm. Psepsle, I, p. 482 et suiv., 491. Contre cette accusation que le fanatisme catholique avait forcé Ségato de détruire son secret sur la pétritication des cadavres, voy. CivUtà cattolica,| 11, 3. p. 689 et suiv. A propos de cette assertion que le calviniste Salomon de (Jaus, qui reconnut avant Papiu la force de la vapeur, mourut à Bicètre en état d'aliénation (1641), victime du cardinal de Richelieu, il est constant par les actes dont Charles Read a pris connaissance qu'il mourut à Paris eu 1676, avec le titre d'ingénieur du roi et qu'il reçut même de Richelieu à qui il dédia son traité des horloges solaires, de nombreuses faveurs (La Vérité, 3 juillet 1864). En 1559, la Sorbonne censura cette proposition de Fr. Pierre Seichenspee : « Cœli sunt animati » et la qualiüa de « falsa, erronea , revocans antiquam gentihum idololatnam, oliin a Fac. damnata » (Du Plessis d'Arg., Il, i, p. 2Ö1, 2Ü2j. Sur Campanella, qui attribuait du sentiment aux pierres (de seusu reruaij ib., 111, ii, p. 244. Sur Ricasoli Rucellai voy. Fr. Palermo, Orazio Ricasoli Ruccellai e i suoi dialoghitilosofici, Prato, 1862, Civiità cattohca, Vlil, 9, u. 546, p. IZ et seq. — liaco Verulam. Instauratio magna (de dignitate et augmento scientiarum — Novum Organum, P. 111. J Sylva sylvarum, seu hist. naturalis — Essays mor. and polit. — Sermones hdeles — Novum Organum scientiarum, 1620, éd. Brück, Lips., 1830. Opp. omnia, Lond. 1839 et seq. ; Corp. philos, éd. Gfrœrer, Stuttg., 1831. 1. Ritter, Gesch. der Phüus., VUl, MicheUs, Gesch. der Phüos., p. 261 et suiv. Bonner Ztschr. Philos. t. iN.^F., IV, ii, p. 188 et suiv
Controierses théolog-iques.
Controverse sur l'inspiration.
378. La doctrine de l'inspiration des saintes Écritures, souvent mai comprise par des protestants comme par des catholiques, semblait entraver à la fois et le libre progrès de l'exégèse et la défense de la Bible contre les incrédules. On la concevait : 1° comme une assistance particulière par laquelle Dieu empêche les écrivains sacrés de tomber dans l'erreur et de donner de faux enseignements; 2° comme une excitation particulière provenant du Saint-Esprit et accompagnée de ses lumières ; 3" comme une assistance et une impulsion, jointe à une révélation de vérités inconnues. Selon les uns, l'inspiration divine ne s'étendait qu'aux pensées et aux vérités ; selon les autres, elle atteignait tous les termes et toutes les expressions. Ce dernier sentiment semblait trop étroit aux exégètes et propre à engendrer des interprétations forcées; ou l'accusait de dépasser la limite des devoirs imposés au théologien catholique.
D'autre part, les jésuites Léonard Lessius et J. du Hamel, à Louvain, allaient trop loin lorsque, pour remédier à ces inconvénients, ils enseignaient qu'il n'est pas nécessaire, pour accepter un livre comme canonique et divin, de croire que les mots ni même que toutes les pensées soient inspirés; qu'un livre, tel que le second des Macchabées, par exemple, peut avoir été écrit par les seules forces de l'homme, quoique sous l'excitation du Saint-Esprit; mais que le Saint-Esprit uoit assister celui qui écrit et attester plus tard l'exactitude et la vérité de son écriture.
Ces propositions furent censurées (en 1587 et 1588), par les facultés théologiques de Louvain et de Douai et réprouvées par plusieurs évêques. Le pape Sixte V évoqua cette dispute devant son tribunal, mais il ajourna longtemps sa décision. La chaleur de la lutte se dissipa, et les théologiens, sans qu'une décision de l'Eghse fût nécessaire, revinrent de plus en plus au juste milieu, déjà soutenu par les anciens, entre autres par saint Chrysostome. On admettait généralement que l'inspiration divine s'étend aux choses et aux pensées, mais non à chaque expression.
LE CATHOLICISME. lÄO
Propositions de Lessius et du Hamel, Hist. congreg. de auxiliis div. gratise, 11, 5. Venet., 1740, p. 1 1 et seq.; Du Chesne, Hist. du Baianisme, p. 195 et seq. ; LessiiOpp., Antw., 1625, 1630. DuPlessis d'Arg., III, n, p., 120 et seq., 135-165. Censures de Louvain et de Douay, après le Somnium Hipponensium, 1641. Cf. t. I, Append., p. XXXIX ;KiIber Theol. Wirceb., t. I, Uisp. 1, c. I,art. 3, n. 19, p. 22.
Controverses sxir l'Immaculée Conception.
379. Comme le concile de Trente avait laissé dans l'état où elle se trouvait sous Sixte lY l'ancienne controverse sur l'Immaculée Conception de la mère de Dieu, la vieille querelle entre les dominicains et les franciscains éclata de nouveau, d'autant plus qu'un franciscain espagnol, François de San- Jago, prétendait avoir eu une vision miraculeuse qui conûrmait la doctrine de son ordre. Les dominicains ripostèrent avec vivacité. Le pape Paul V, sollicité par Philippe ill d'Espagne de donner une décision, se borna en 1616 à renouveler les ordonnances de Sixte lY et do Pie Y (1570), qui interdisaient aux deux partis du s'accuser d'erreur et ne permettaient qu'aux savants de discuter celte question. En 1617, il défendit de soutenir en public la thèse des dominicains. Le Saint-Siège n'avançait qu'avec prudence, beaucoup trop lentement au gré des princes et des universités.
En 1573, la faculté théologique de Paris combattit le savant jésuite iMaldonat, qui blâmait le serment par lequel les candidats au doctorat devaient s'obliger à soutenir l'immaculée Conception. Maldonat répondit qu'il se justifierait devant l'évèque, mais non devant l'université. 11 fut contraint de suspendre ses leçons et de se réfugier à Bourges. Cependant les théologiens de Paris supprimèrent dans la formule de serment le passage qui déclarait l'opinion contraire fausse et impie. 11 fut défendu de se livrer dans les chaires à des polémiques sur cette question.
Grégoire XV, invité par la cour d'Espagne à déunir l'immaculée Conception, s'y refusa de nouveau, mais il décida en 1622 que ceux qui soutiendraient que Marie a été conçue sans péché, devaient passer sous silence l'opinion contraire; qu'il ne serait VI. — msT. DE l'église. 9
i30 HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
permis à personne, excepté à ceux qui y étaient autorisés par le Saint-Siège (comme les dominicains) de soutenir, même en particulier, les sentiments des maculistes, et que dans l'office de la fête on ne laisserait que le mot conception. Beaucoup d'écrits des maculistes furent censurés par les universités, notamment celui de Pierre de Vincentia à Toulouse (1649). Enl661, enûn, Alexandre III statua que le rite de l'immaculée Conception de Marie serait maintenu dans l'Église romaine, et il défendit sous des peines graves d'attaquer la doctrine, la fête et le culte de l'immaculée Conception, comme aussi de traiter d'hérésie et de péché mortel l'opinion des maculistes.
Bened. XIV, DeFestis, P. II, § 197 seq., 199, 208. Négociations et décrets de Salamanqueet Alcala, 1617; Petrus de Alva, JNodus indissolubilis, p. 807. Alph. Sanctius, De decreto Complut, academ. in Conc. B. V. libell., Compluti, 1617.,Const. Pauli V, 31 Aug. 1617; du Piessis d'Arg., t. 1, App. p. XLI. Négociations au sujet de iVlaldonat, ib. II, 1, p. 443-445. Natal. Alex., Diss. XVI, § 21. Le Prat (ci-dessus § 374). Jugement de l'université de Toulouse, 9 Aug. 1649 ; Du Plessis d'Arg., III, n, p. 249, 250. Const. Sollicitudo, 2 déc. 1661, ib., p. 300-
Le baïanisme.
380. L'influence des doctrines protestantes se révéla plus d'une fois parmi quelques professeurs de Belgique, notamment chez Michel Baïus (de Bay), né en 1513 à Melun dans l'Hennegau, professeur d'exégèse à Louvain depuis 1551, puis chez son collègue et partisan Jean Hessels. Ils combattirent d'abord la méthode et la théologie des scolustiques, en rejetant à l'arrière-plan les travaux du moyen âge ; ils voulaient qu'on s'attachât à la Bible et aux anciens docteurs, saint Cyprien, saint Ambroise, saint Jérôme et principalement saint Augustin. Cette lutte contre la scolastique servait souvent à déguiser des doctrines hétérodoxes; de là vient que plusieurs écoles, notamment celles de Paris, défendaient chaleureusement Aristote et la méthode scolastique. Baïus surtout cachait sous cette polémique ses idées nouvelles sur l'état primitif de l'homme, sur le libr(^ arbitre et la grâce. Ses anciens collègues Ruard Tapper et
Rawenstein, revenus de Trente en 15.52, étaient, ainsi que les franciscains, mécontents de ses doctrines. TappGr,.qui avait été son maître, craignait déjà qu'il ne suscitât un schisme. Baïus, en effet, ne tarda pas à répandre assez ouvertement ses doctrines, tant de vive voix que par ses écrits. Les franciscains firent dans ses ouvrages un extrait de dix-huit propositions qu'ils envoyèrent à Paris pour les faire censurer. La Sorl)onne, dans son avis du 27 juin 1560, déclara qu'elles étaient les unes hérétiques et fausses, les autres singulièrement scandaleuses.
On y remarquait les suivantes : Le libre arbitre n'a pas la faculté de se décider entre deux choses contraires, et la nature ne donne pas ce pouvoir. La violence seule (extérieure) est contraire à la liberté naturelle et non la nécessité interne. D'elle-même, la volonté ne peut que pécher; tout acte de l'homme réduit à ses seules forces est un péché mortel, ou au moins un péché véniel. Avant la justification , on ne peut admettre, sans tomber dans le pélagianisine, qu'aucun homme puisse faire un bon usage de son libre arbitre. Celui qui se prépare à la justification pèche aussi bien que celui qui abuse de ses dons naturels, car, avant la justification, tous les actes do l'homme sont condamnables.
C'était partout une fausse conception des dogmes du péché originel, du libre arbitre, de la grâce et de ses effets. Baïus se soumit d'autant moins à la censure de Paris, qu'elle n'émanait que d'une partie de la faculté. Il écrivit ses contreremarques, où il essayait de démontrer la plupart de ses propositions par la Bible et par saint Augustin, Presque tous les professeurs de Louvain étant morts, ou ayant été promus à l'épiscopat, Baïus, devenu le plus ancien des professeurs, put affermir son crédit et se procurer des partisans.
Bail 0pp., Colon., i696, in-4°. Il écrivit an commencement de 1563 de libero arbitrio, de justitia, de jusLificalione, de sacrificio, de merilisoperum, de prima hominis justilia et de virtutibus impiorum; de sacramentis in génère, de forma baptismi, de indulgentiis, de oratione pro delunctis, de peccato originali, de charitate,juslitia et justificatione. Cf. Hn Cbesne, Hist. du Baianisrae, Douay, 1731, in-4°. Conférences d'Angers sur la grâce, Pari?, 1789, 1, 201 et seq.; Bergier, Dict,
deTliéol. t. I, p. 378 et seq.; Walch, Gesch. der Religions-streitigkeitcu auszer der lutlier. Kirche, 1, p. 1605 et suiv.; Linseiimami, Mich. Bajus, Tüb., 1867. Scheeben, Zur Gesch. des Bajasnismus (Cathohque 1868, Mars ; Kleutgen, Theo), der Vorzeit, Il j de Schsezler, Natur und Uebernatur, Mainz 186b. Neue Untersuchungen über das dognia von der Gnade, ibid., 1867. — Apologie de la scolastique et d'Aristole par la Sorbonne, 1543, 1553, 1624; BuL, Bist. Un. Paris, P.VI, p. 387 etseq.; diiPlessis d'Arg., I, i, p. 134 et seq.; ü, i. p. 136, 222 etseq.; II, n,p. 146; III, i,p. 215 etseq. Ruard Tapper et Baius, ib.t. I, App. p. XXXVII. Pallav., XV, 7, 9. Avis de la Sorbonne, en 1560 : Du Plessis d'Arg., II, 1, p. 202-204; ill, i, p. 50-52 ; du Pin, Biblioth., t. XVI, 139 etseq.
La bulle de Pie V.
381. Cette question eut beaucoup de retentissement dans les Pays-Bas. .Le cardinal Grauvelle, archevêque de Malines, essaya d'apaiser la dispute; il obtint de Pie IV (1561) un bref qui l'y autorisait et prescrivait le silence. 11 amena Baïus à rétracter plusieurs de ses propositions et obligea les deux parties à se taire sur le reste. Baïus n'en fit rien- Un supérieur des franciscains, remarquant que plusieurs de ses sujets étaient infectés des erreurs de Bains, se prononça résolument contre elles. Déjà en 1561, le nonce Commendone songeait à envoyer à Trente Baïus et Hessels. En 1563, la cour d'Espagne les y envoya en effet, afin de les éloigner pour quelque temps et de leur fournir l'occasion de puiser à Trente d'autres sentiments. Ils y furent accompagnés par Cornélius Jansénius, célèbre exégète, qui devint plus tard évêque de Gand. Mais les doctrines relatives à leurs erreurs avaient déjà été traitées à Trente, et les entretiens particuliers ne suffirent point à modifier les sentiments de ces deux hommes.
Revenu de Trente, Baïus développa ses propositions avec plus de netteté encore dans plusieurs dissertations imprimées. Hessels. qui se montrait moins actif, mourut en 1566. Les principales propositions de Baïus furent recueillies de (divers côtés et envoyées au Saint-Siège, puis à la cour d'Espagne en 1564, par Laurent, ermite des augustins. De 1564 à 1566, les universités d'Italie et d'Espagne censurèrent diverses propositions de Baïus. Pie V les fit examiner avec beaucoup de soin et le 1" octobre 1566, il publia une bulle où il condamnait
comme hérétiques, erronées, scandaleuses, sans toutefois désigner le nom de l'auteur., soixante-dix-neuf propositions extraites des écrits de Baïus.
Granvelle, qui se trouvait alors à Rome, chargea son vicaire général (23 décembre 1367) de communiquer la bulle à la faculté théologique de Louvain. Tous y adhérèrent avec respect, hormis Baïus, qui se montra affecté de n'avoir pas été préalablement entendu. Il refusa de se soumettre et travailla aune apologie de ses doctrines (1368) qu'il envoya à Rome en 1569 . Elle lui fut d'autant plus inutile qu'il continuait de scandaliser par ses leçons. Pie V l'exhorta (1369) à abjurer ses erreurs et confirma la bulle dans toute sa teneur. Baïus recourut à de nouvelles échappatoires, même après qu'un concile belge (1370) eut publié la bulle. Tantôt il soutenait que les propositions n'étaient pas de lui ; tantôt il niait l'authenticité de la bulle, et prétendait qu'elle avait été arrachée par la fraude. Il invoquait les paroles de la fin, selon lesquelles quelques-unes des propositions pouvaient être maintenues dans la teneur rigoureuse du texte et dans le sens de l'auteur. Vaine excuse.
Baius et Hessels à Trente. Pallav.,XV, 7,8,9, 11,12; Rayn, an. 1561, n. ij. Lettre de l'Augustin Lorenz à Philippe II, d. d. 25 nov, 1564, Gacliard, Corresp. de PhlL II, voL II, p. XX. Censures des Universités espagnoles, Du Plessis d'Arg.,liI, ii, p. 105-109. Const.Eo; omnibus afßictionibus, Bull. Rom., éd. Taur., VIII, 314 seq. ; Du Plessis d'Arg., II, ii, p.l09-Ho.Denzinger, Enchir. n. 86, p. 302-311 .Le célèbre Gomma Planum (la virgule de Pie \')estainsi conçu:« Qiias quidem senlentias stricto coram Nobis examine ponderatas,quanquam nonnullaî aliquo pacto sustineri î^ossen«, in rigore et proprio verborum sensu ab assertoribus intento hœreticas, erroneas, suspectas, tenierarias, scandalosas et in pias aures offensiouem immittentes respective. . damnamus. Ona prétendu qu'après « possent » il ne fallait pas mettre une virgule ; l'apporter les mots « in rigore. . . intento »à « sustineri», et ne placer la virgule qu'après « intento » . Mais l'exemplaire de Tolet, l'impression qui en fut faite sous Urbain VIII en 164i, l'autographe conservé aux archives de l'inquisition romaine et des raisons intrinsèques s'opposent à ce sentiment. Voy. Tournely, Tract, de gratia Chr. q. 3. § Momenta ex parte materise BuUarum; Kilber, Tr. de gratia Disp. IV, c. ii, a. 4, q.
2. Viva. Ad propos. 31 damn. ab Alex. VIII, B. n. 13. Plusieurs trou valent mauvais que la Bulle n'eût pas trouvé une qualiflcatioa précise à chaque proposition, et cependant le concile de Constance avait également porté des condamnations in globo contre Wiclef et Hus ; Léon X, contre Luther ; ainsi que d'autres papes. De plus, le vrai et le faux étaient tellement confondus dans plusieurs propositions, l'expression étant ambiguë, qu'il eût fallu un long examen pour tout démêler d'une manière précise. D'ailleurs^ il n'y a aucune proposition qui ne soit atteinte par l'une ou l'autre ceusure. Plusieurs des propositions se trouvaient dans les cahiers de collège des disciples de Baïus ou dans les disputations.
La bulle de Grégoire XIII.
382. A ces faux-fuyants, Grégoire XIII opposa une nouvelle bulle (1579) dans laquelle il insérait la Constitution de son prédécesseur. Tandis qu'il l'envoyait à Louvain, il y dépêchait le prédicateur et théologien François Tolet, qui la fit lire dans une assemblée de toute l'université. Baïus reconnut qu'elle condamnait plusieurs de ses doctrines dans le sens où il les entendait, et déclara qu'il les réprouvait lui-même, selon les intentions de la bulle, telles qu'elle les condamnait. Il répéta la même chose en 1580 dans une lettre de soumission présentée au pape, où il avouait qu'il avait réellement enseigné plusieurs de ces propositions. La bulle fut reçue de toute Tuniversité, avec une respectueuse soumission. Baïus, à raison de sa docilité, fut maintenu dans sa charge et mourut en 1589, chancelier de l'université.
Pour empêcher l'erreur de renaître, l'évêque de Verceil, Jean Bonomi, nonce en Allemagne, invita la facuUé de Louvain à dresser un formulaire de doctrines opposé aux articles condamnés de Baïus, qu'elle obligerait tousles professeurs de souscrire. La formule rédigée fut communiquée au nonce et à la faculté de Douai, mais elle fut supprimée, et on dit que d'autres controverses, notamment celle qui eut lieu avec Lessius, y furent pour quelque chose.
Grégoire XIII, Const. Provisionis nostrse, 28 Jan. 1579; Bull. Rom., éd. Taur., VIII, 514 et seq.; Kilber, loc. cit.,ar. 4, n. 203, t. IV, p. 280 et seq.
Doctrine de Baïus.
383. Le système hérétique de Baïus peut être considéré selon les trois états de nature humaine pure, de nature tombée et de nature restaurée. I. Sur l'état primitif de l'homme, Baïus enseignait ceci : Le premier homme (ainsi que les anges) fut créé de Dieu dans un état de pureté, de justice et d'innocence et destiné à la vision béatîfique.
Les dons conférés par Dieu à Adam et aux anges, la destination à la vision béatifique, Baïus, ne les considère point comme des dons gratuitement accordés, comme de pures grâces; car la grâce, selon lui, suppose un'démérite, une indignité positive, mais comme quelque chose que Dieu devait à l'homme, et qui appartenait à l'intégrité de sa création, par conséquent comme quelque chose de purement naturel. 11 nie positivement que l'état paradisiaque fût surnaturel et gratuit. Sans la vision de Dieu, dit- il, l'homme ne pourrait point atteindre sa fin. Dieu devait donc lui assigner ce but, par conséquent lui donner, en le créant, les moyens d'y parvenir. Dans cet état d'innocence, les mérites des bonnes œuvres sont le fruit de la première création ; ils sont purement naturels.
II. Mais il n'en est plus de même après la chute. Le péché originel consiste dans la concupiscence mauvaise, dans un penchant vers les biens sensibles , contraire à la raison, dans la loi de la chair. II se transmet, de même que tout autre péché peut être hérité par les descendants. Voici les conséquences du péché originel : 1° Le libre arbitre abandonné à lui-même ne peut que pécher ; il ne peut résister à aucune tentation ; il est incapable de toute espèce de bien. â*" La grâce lui est maintenant nécessaire pour opérerlle 'bien. Comme le hbre arbitre qui nous reste n'a contre lui que la coaction extérieure et non pas la nécessité interne, l'homme est hbre, alors même qu'il agit nécessairement, et il peut être condamné, tout en faisant le mal d'une manière invincible, Il n'y a pas un seul acte qui ait une bonté purement morale, L'homme pèche dans tous ses actes, et tous ses péchés sont proprement des péchés mortels. Celui-là n'est pas pécheur qui manque de la grâce sanctifiante, mais bien celui qui n'a pas encore fait l'acte de charité, par lequel on se détache du
péché. Les mouvements involontaires et irréfléchis de la concupiscence sont péchés dans les hommes déchus et non encore régénérés. Les justes chez qui la concupiscence ne domine pas actuellement ou habituellement sont les seuls à qui ces mouvements ne sont pas imputés à péché.
m. L'homme adulte acquiert la justice parles bonnes œuvres et pari' observation de la loi, et non par aucune grâce infuse. La rémission des péchés peut être séparée delà vraie justification. Toute bonne œuvre, dans quelque état qu'elle soit accomplie, mérite le ciel par sa propre vertu; la vie éternelle est formellement accordée aux bonnes œuvres, sans égard aux mérites de Jésus-Christ; leur valeur méritoire n'a pas son fondement dans la grâce, mais dans l'obéissance à la loi. Toutes les bonnes œ.uvres des catéchumènes antérieures à la rémission des péchés, comme la foi et la pénitence, méritent la vie éternelle qui est la suite de l'ordre naturel fondé par la création. L'obéissance à la loi ou les bonnes œuvres proviennent de l'esprit de charité que le Saint-Esprit répand dans nos cœurs ; c'est par là qu'on aime Dieu. Le baptême et la pénitence remettent les péchés, mais non la faute proprement dite, ils ne donnent point la grâce sanctifiante. Les pénitents et les catéchumènes peuvent avoir la charité parfaite, sans que leurs péchés soient remis; la charité peut exister sans la rémission des péchés ; on peut avoir la charité parfaite en état de péché mortel, sans cesser d'être un enfant de la damnation. La contrition, même parfaite, jointe à la charité et au désir du sacrement de pénitence, ne remet pas la dette de la peine éternelle, excepté dans le cas de nécessité et de martyre. Il y a deux sortes d'amour : 1° la charité chrétienne et 2** la concupiscence vicieuse. Il n'y a pas d'amour naturel qui soit bftn. L'acte de charité intensivement parfait, quand il n'exclut pas il'affection de la concupiscence habituelle, peut encore subsister avec le péché et avec la dette de la damnation. L'homme, tant qu'il reste en lui quelque chose de la concupiscence charnelle, ne saurait remplir le précepte qui commande d'aimer Dieu par dessus toutes choses.
Baïus avouait donc, lui aussi, que Dieu prescrit à l'homme des choses impossibles. Il disait encore que les œuvres de justice et d'abstinence accomplies par Jésus-Christ ne tirent
point de sa personne une plus haute valeur, que la messe n'est un sacrifice que dans un sens général, comme toute bonne œuvre que l'homme accomplit pour entrer en union avec Dieu.
Rapport entre Baïus et Luther.
384. Baïus, dans sa théorie de la justification, et des bonnes œuvres, est en opposition flagrante avec Luther, mais il s'accorde avec lui pour nier le caractère surnaturel de l'état primitif, pour placer l'essence du péché originel dans la concupiscence ; ainsi dans ses propositions : l'homme déchu nù peut que pécher ; Dieu commande l'impossible ; les peines temporelles ne sont pas rachetées par l'aumône, les bonnes œuvres, les mortifications, les souff'ranees 'des saints, les mérites acquis par les indulgences, mais uniquement par les mérites de Jésus-Christ. Ce système est un mélange d'éléments pélagiens, luthériens et calvinistes.
Quelques-uns croient que l'erreur fondamentale de Baïus consiste seulement dans l'adoption d'un double amour ; la charité théologique et la concupiscence vicieuse; d'autres, dans la négation du caractère surnaturel de la grâce; d'autres, en ce que Baïus tirait de la bonté, de la sainteté, de la justice et autres attributs de Dieu, cette conséquence positive que Dieu n'a pu créer des êtres raisonnables et innocents, sans les destiner à la vision bienheureuse. Cette manière de voir est confirmée par cette autre idée de Baïus, que la grâce suppose un démérite, que la grâce, proprement dite, n'arrive qu'après la chute.
Comme Luther, il semble que Baïus ait déduit sa théorie d'une fausse interprétation de l'Épître aux Romains, ch. i-vii. Voici, ce nous semble, comment il concevait la chute : Adam a transgressé le précepte divin auquel était attaché le salut ; en devenant ainsi rebelle à Dieu, il est tombé sous l'empire de la concupiscence mauvaise ; il ne pouvait plus opérer le bien, quoiqu'il fût exempt de la coaction extérieure. Cet état est devenu héréditaire, et l'homme est désormais incapable d'accomplirla loi, tant que le Saint-Esprit, par l'infusion de la charité dans son cœur, n'a pas écarté l'obstacle, détruit le règne de la concupiscence.
138 HISTOIRE DE L'ÉGUSE.
Une personne donc peut à la fois être en état de péché mortel et posséder la parfaite charité, qui est le véritable accomplissement de la loi. La mission et l'œuvre de Jésus-Christ était une grâce en ce sens seulement qu'elle préparait l'envoi du Saint- Esprit, qui a de nouveau rempli nos cœurs de la pure charité, nous a permis d'accomplir la loi, procuré la résurrection du corps, la rémission des peines du péché qui restent encore à subir après la rémission de la faute, et les sacrements. Il n'est pas douteux que le baïanisme est absolument hérétique, bien que Baïus lui-même n'apparaisse pas comme un hérétique formel.
Sur I, de prima hom. justitia, c. vm, prop. danin. 21, 26, 1-12, 18, 24, 27-33, 76 78,79; II, de peccatQOviginali, prop. damii. 52, 66, 67, 34-36. 40, 46, 20, 73 ; III, de justifie, c. vrii, dejustilia, cm et seq.; prop. damn. 42, 43, 32. 34, 54-57, 2, 11, 16-19, 43, Kilber, loc. cit. n. 204,p. 281 et seq.; n. 207, p. 286 et seq.
Cornélius Jansénius.
385. Baïus comptait de nombreux disciples en Belgique, en France et en Pologne ; et, de plus, l'affinité de ses doctrines avec les doctrines protestantes lui procura des alliés. Le plus sérieux et le plus influent fut Cornélius Jansénius, né en 1583, à Accoy, dans le comté de Leerdam, en Hollande, de parents catholiques. Jansénius fit ses études à Utrecht, à Louvain et à Paris. Refusé par les jésuites, il avait conçu contre eux une haine profonde. Il s'attacha à plusieurs disciples de Baïus (Jacques Baïus et Jacques Jansen), mais surtout, depuis 1604, à son collègue d'université, Jean du Vergier de Hauranne, né en 1551 ; ce dernier, connu sous le nom d'abbé de Saint- Cyran, exerça sur lui, par son astuce une grande influence. Jansénius enseigna à Bayonne quelque temps avant d'occuper une chaire à Louvain (1617) ; il étudia surtout les œuvres de saint Augustin et la doctrine de la grâce, et résolut d'écrire un traité dogmatique sur ce sujet, tandis que son ami, devenu abbé de Saint-Cyran, près de Poitiers, exposerait l'ancienne constitution de l'Église (1621).
Esprit pénétrant et déUé, Jansénius travailla pendant vingt
aus à soQ Augustinus et à d'autres ouvrages, discuta contre les jésuites, dont l'un, le père Garasse, fut censuré par la Sorbonne (1656), non sans l'intervention de du Vergier. Il alla plusieurs fois auprès du roi d'Espagne comme délégué de l'université de Louvain, reçut, en 1635, l'évêché d'Ypres et mourut le 6 mai 1638. Deux années après sa mort, Y Augustlmis ëisM "ÇiXihViè par son ami Frommont. Avant d'expirer, il l'avait encore soumis au jugement du Saint-Siège, bien qu'il ne put croire qu'il eût besoin d'être corrigé. L'éditeur ne dit rien alors de cette déclaration.
U Aiigustimis se divise en trois parties. La première comprend buit livres concernant l'hérésie de Pelage ; la seconde traite de la raison et de l'autorité dans les choses théologiques, de la grâce dans le premier homme et dans les anges ; il contient quatre Uvres sur l'état de la nature déchue, et trois livres sur l'état de la nature pure. La troisième renferme dix livres sur la grâce de Jésus-Christ rédempteur, et un livre sur les erreurs des semipélagiens et de quelques modernes.
Doctrine de Jansénius.
386. Le système de Jansénius est fondé sur les propositions suivantes : le premier péché a ravi à l'homme son libre arbitre, c'est-à-dire la faculté de choisir entre deux objets contraires. Le libre arbitre a été remplacé par un double plaisir : le plaisir terrestre, qui incline au mal, le plaisir céleste qui incline au bien. L'un et l'autre se combattent dans des degrés différents, mais le plus fort surmonte toujours le plus faible et la volonté suit toujours et nécessairement l'impulsion du premier. Cette nécessité n'est pas toujours absolue, mais seulement relative, c'est-à-dire que dans les circonstances présentes, quand l'un des attraits domine, la volonté ne peut pas agir autrement, bien que dans d'autres circonstances, quand cet attrait diminue ou que Tautre se renforce, elle puisse résister.
La théorie de la « délectation supérieure ou relativement victorieuse » est la base de ce système. Elle repose sur les axiomes suivants : 1° toute la force qui incline la volonté au bien ou au mal et qui la fait se décider, provient, dans l'état actuel de l'homme, de la double délectation ; ^^ la force de
iàO HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
cette délectation est relative et dépend de son degré plus ou moins élevé ; la délectation la plus forte l'emporte sur la délectation la plus faible. La délectation céleste, la grâce victorieuse, quand elle est la plus forte, nécessite au bien au même titre que la délectation terrrestre nécessite au mal quand elle est plus puissante.
Il suit de là qu'il ne peut y avoir de grâce purement suffisante, mais que toute grâce réellement suffisante doit être aussi relativement victorieuse et efficace. Car ou la grâce est plus forte que la délectation mauvaise, ou elle est plus faible ; plus forte, elle nécessite au bien, elle est donc efficace et non pas seulement suffisante ; plus faible, elle ne suffit pas pour vaincre la délectation mauvaise, qui l'emporte sur elle; elle est donc insuffisante. Or, s'il n'y a pas de grâce purement suffisante, distincte de la grâce efficace, les justes eux-mêmes, qui ne laissent pas de pécher quelquefois, n'ont pas de grâce efficace, ni par conséquent de grâce suffisante. Ils ne sauraient donc, avec leurs forces actuelles, quelques efforts qu'ils fassent, accomplir tous les commandements de Dieu {prop. I damn.)
De là cette autre conséquence qu'on ne peut résister à la grâce intérieure {p?'op. 2) ; car résister à la grâce, c'est lui enlever l'effet qu'elle pourrait avoir dans les circonstances cù elle est donnée ; or, cet effet, la grâce ne peut en être privée : si elle est la plus forte, elle doit vaincre ; si elle est la plus faible, elle doit céder; si elle est égale, la volonté n'ayant rien pour se décider, ne peut se résoudre à rien. L'homme étant poussé nécessairement au mérite ou au démérite, suivant que la grâce victorieuse l'entraîne au bien ou que la délectation victorieuse l'incline au mal, on ne peut pas dire que dans le mérite ou le démérite l'homme soit affranchi de la nécessité intérieure, mais seulement de la coaction externe (prop. 3). Le semi-pélagianisme est une hérésie parce qu'il nie la véritable grâce de Jésus-Christ. Or, comme il n'y point de véritable grâce qui ne soit nécessitante, irrésistible, l'hérésie semi-pélagienne consiste à croire qu'on peut résister à la grâce {prop. 4). Si c'est une erreur semi-pélagienne de croire que l'homme peut résister ou obéir à la grâce, c'en est une également de dire que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, car cette assertion suppose qu'il y a une grâce à laquelle l'homme peut résister,
et que ceux qui sont damnés ont dû résister à la grâce de Jésus-Clirist {prop. 5). Les erreurs dogmatiques sont ici mêlées aux erreurs sur l'tiistoire des dogmes.
Leydecker, Hist. Jansen, libri VI, Traj. ad. Rhen., 1695; Gerberon, Hist. géaér. du Jansénisme, Amst., 1700, t. I (très partiale) Luchesini, Hist. polem. Jansen, Romae, 1711,3 voll., Mémoires du P. René Kapiu, sur l'Église, 1644-1669, publiés par L. Aubineau, Par., 1863, 3 voll. Hapin, Hist. du Jansénisme, publiée par l'abbé Domenech. Par., 1865 iNégocialions sur la Summa tbeologica du P. Garasse, du Plessis d'Arg., 11, 11, p. 202, 227-229, 238 et seq.; Jansénius : Augustinus, s. doctrina S. Aug. de hum. naturae sanitate, œgritudine, medicina adversus Pelagianos et Massilienses, Lovanii, 1640, in-4°, voll. 3, Rothomag., 1641, 1643.
Urbain VIII.
387. L'ouvrage de Jansénius fit une grande rumeur dans les Pays-Bas et en France, où une seconde édition paraissait dès lö41, avec l'approbation de dix docteurs. Les calvinistes triomphaient en voyant ainsi confirmées les propositions du synode de.Uordreciit. Plusieurs théologiens catholiques, surtout parmi les jésuites, après avoir vainement essayé d'empêcher cette réimpression, attaquèrent la doctrine de Jansénius. Les haïanistes et les amis de Jansénius prirent sa défense. L'inquisition romaine interdit le livre (1" août 1641), mais l'université de Louvain refusa de se soumettre. Alors Urbain Vlii lança lui-même une interdiction (lOi'â) fondée sur ce qu'on traitait de l'élection de la grâce sans la permission de l'inquisition et contre l'ordonnance de Paul V, et qu'on semblait renouveler plusieurs prupusilions de Baïus. Les partisans de Jansénius « les disciples de saint Augustin », comme ils se nommaient, imaginèrent toutes sortes de faux-fuyants pour éluder cette bulle. Plusieurs la liaitèreiit d'apocrypiie, niêine après que l'inquisilion romaine eut boienneilement garanti son autiienticité (28 juin 1644). Eu France, le roi prescrivit à la faculté théologique d'enregistrer la bulle et de s'y conformer. La faculté résolut de l'accepter avec respect en ce qui regardait la doctrine, mais d'ajourner sa reconnaissance formelle relativement à d'autres
difficultés, notamment parce qu'elle semblait attenter au droit d'expliquer tout le livre des sentences.
Le nonce déclara que la défense ne s'appliquait qu'aux propositions déjà condamnées de Baïus. Cependant l'archevêque de Paris interdit le livre de Jansénius, et peu de temps après d'autres évoques l'imitèrent. Le 15 janvier 1664, la Sorbonne défendait à son tour de soutenir les doctrines de Baïus. En 1642 et 1643, le sorbonniste Isaac Ilabert prononça contre V Augustinus des sermons qui furent vivement attaqués par le janséniste Antoine Arnauld (né en 1612). La Sorbonne elle-même renfermait des « disciples de saint Augustin », qui continuaient de propager leurs erreurs et prétendaient que le pape n'avait condamné aucune proposition de l'Augustinus.
En Belgique, l'Université de Louvaiu, qui correspondait avec les docteurs de Paris, ainsi que plusieurs évêques, ayant à leur tête l'archevêque de Malines, Jacques Boonen, s'opposèrent à la publication de la bulle, notamment parce qu'-elle semblait condamner saint Augustin. Ils s'attirèrent la suspense et l'interdit (1652), et ne se soumirent au pape qu'en 1653. On répandait partout que la bulle était l'œuvre des jésuites, que le pape avait été trompé et la doctrine de saint Augustin faussement condamnée, que les idées de Jansénius n'avaient rien de commun avec celles de Baïus, etc. Bien que le contraire eût été souvent démontré, le parti faisait des recrues et trouvait des agents singulièrement actifs dans l'abbé de Saint-Cyran et dans son disciple Antoine Arnauld, lequel n'avait obtenu le doctorat en Sorbonne qu'après la mort de Bichelieu.
OUVRAGES A CONSULTEll SUR LE N° 387.
Urbain Vill, Const. In eminenti, promulguée à Rome le 19 juin 1643, Du Plessis d'Arg., III, n, p. 244-240. Lettres du pape et décrets de l'inquisition, ib., 1, p. XLIII et seq.; Isaac Ilabert, Défense de la foi de l'église de Paris, ibid., 1644, ad cale, du Plessis d'Arg., III, p. 49b2. Bull. éd. Taur. XV, 92. Défense de l'arcbevêque de Paris, Du Plessis d'Arg., III. ii, p. 247. Ordonnances de l'archevêque de Besançon, 26 mai 1648, et de l'évêq. de Soissons, 4 fév. 1650, ibid., p. 249, 251, (Antoine Arnauld), Apologie de Jansénius et de la doctrine de S. Aug. expliquée dans son livre contre trois sermons de M. Habert, P. 1644; Seconde Apologie pour M. Jansénius, 1645 ; Œuvres de M. A. Arnauld, Lausanne, 1780. Actes de l'archevèq. de Malines; actes sur lui et suy
. LE CATHOLICISME. 14f3
révêque de Gand, 1631-1653 ; du Plessis d'Arg., III, ii, p. 231-259. Rapin, Mémoires de 1644 à 1669, t. II, p. 31^ 40. Ecrits de quelques docteurs de Louvain aux docteurs de Paris, Habert, loc. cit. Du Plessis d'Arg., loc. cit. p. 248. Le 27 juillet 1648, l'université de Douai déclara à l'archiduc Leopold que les théologiens l'avaient faussement accusée de partager les vues de Jansénius, qu'elle les détestait, ibid., p. 249. Hist collect. Pontif. Décret, adv. nov. errores, p. 54.
Négociations en France.
388. Lei" juillet 1649, le syndic Nicolas Cornet soumit à l'examen de la faculté de Paris sept propositions, dont cinq étaient tirées &q\' Augustinus et deux, relatives à la pénitence, de l'ouvrage d'Arnauld sur la Fréquente communion. On écarta dans la suite les deux dernières; les cinq autres étaient les mêmes que celles qui furent plus tard condamnées à Rome. Une commission fut établie pour les examiner. Mais les amis de Jansénius, au nombre de soixante, ayant à leur tête le docteur Louis de Saint-Amour, mirent tout en œuvre pour prévenir une condamnation ; ils se firent appuyer par le Parlement, où ils comptaient de nombreux partisans. Le Parlement défendit à la faculté toute démarche ultérieure (o octobre). La Faculté renvoya l'aöaire à l'assemblée du clergé de 1650. Les évêques la traitèrent en secret. Le 12 avril 1651, quatre-vingt-cinq évêques (plus tard 88) écrivirent au pape innocent X pour le prier de porter un jugement précis et décisif sur chacune des cinq propositions. Cette fois encore, les jansénistes ne restèrent pas oisifs. Quinze évêques de leur parti protestèrent contre la conduite do leurs coliègues,prétendant que c'était à l'Église gallicane qu'il appartenait de prononcer d'abord, qu'une décision romaine rendue avant ce jugement était une atteiute à ses libertés. Ils croyaient aussi le moment opportun pour résoudre de si difticiles questions. A Rome, ils demandèrent que l'aifaire fût débattue en France et du moins qu'on entendit les partisans de V Augustinus et qu'on autorisât des discussions.
Biner, Apparat, erudit. VUl, 779; Rapin, Mémoires, 1, 283. Les deux dernières des sept propositions étaient ainsi conçues : prop. VI : L'Egiise a toujours cru que la péuileuce sacramentelle secrète est insufüsantc
144 HISTOIRE DE L*ÉGrLISE.
pour les péchés secrets; VII: le repentir, la contrition naiurelle suffit pour le sacrement de pénitence. Lettre des évêques au pape, Hard., Conc. XI, 141 ; Du Plessis d'Arg., 111, ii, p. 260 ; Dupin, Uist. ecclés. du 17" siècle, 11, 1Ü8; Hapin, Mémoires 1, 370; Gonsalez, De infallibil. p. 384. Latiteau, éd. iNussi, 1, p. 80. Yuy. sur ce qui précède et ce qui suit :,13auer dans les Laaclrer Stimmen, 1873, 111, p. 273 etsuiv. Peu de temps avant la condamnatmu des cmq propositions, Sainte-Beuve dans une lettre à Saint-Amour, mai, 1653, lit entendre cette menace qne la résurrection du richérisme dépendait de la décision de Home (ci-dessous ^396); Gariich, De Eccl. Komanique Pontiiicis el Episcop. legitim, potestate, Colon., 1773. in-4°, p. 7.
Bulle d'Innocent X.
389. Innocent X nomma cinq cardinaux et treize théologiens pour examiner l'atiaire; dans l'espace de plus de deux ans, elle fut agitée dans trente-six séances. Le pape assista lui-même aux dix dernières et permit aux représentants de Jansenius de plaider leur cause devant la congrégation. Tous leurs artitices cependant ne purent empèclier une sentence de cundainnalion. A la tin des débats (19 mai 1053), ils remirent encore au pape un écrit où ils essayaient d'établir en truis colonnes le triple sens qu'ils avaient eu l'adresse de découvrir dans les cinq propositions : 1° le sens liérétique des luthériens et des calvinistes; 2" le sens répréhensible des pelagiens, des semi-pelagiens et des jésuites; 3" le sens vrai, celui qu'eux-mêmes attachaient aux propositions. Mais comme il s'agissait du texte naturel que présentait Jansenius, cet écrit n'eut aucune intluence sur le jugement,
La bulle parut le 31 mai lü53. Elle condamnait la première proposition, relative à l'impossibilité d'accuinpiir tous les commandements de Dieu, comme téméraire, blasphématoire, impie et hérétique; la seconde, sur iimpussibhite de résister a la grâce, et la troisième, sur la cumpatibilite de la nécessite externe avec le libre arbitre, comme hérétiques; la quatrième, dans sa première partie (que les semi-peiagiens admettaieut la nécessité de la grâce prévenante intérieure, même pour le commencement de la loi), comme fausse; dans la seconde partie (que leur hérésie consistait a prétendre qu'on put résister a la grâce), comme hérétique; la cinquième proposition, qui accusait de
semi-péLagianisme cette assertion que Jésiis-Cnrîst est mort pour tous les hommes, tandis qu'il ne serait mort que pour les prédestinés, comme impie, blasphématoire et hérétique.
Le pape transmit sa bulle au roi de France et à l'épiscopat. Un édit royal, daté du 4 juillet, en prescrivit l'adoption. Les évêques assemblés à Paris et dont quelques-uns blâmaient encore les quatre-vingt-huit évêques d'avoir éludé un concile national, envoyèrent au pape, à l'instigation du cardinal Mazarin, une magnifique lettre où ils exprimaient leur reconnaissance et leur adhésion (15 juillet).
La bulle fut enregistrée à l'université, puis à Louvain. A. Tours, on chanta un Te Deum, parce qu'on considérait la bulle comme un dernier coup porté au calvinisme. Le savant franciscain Wadding et l'abbé Bourzeis, jusque-là partisans zélés des cinq propositions, déclarèrent publiquement leur soumission. La querelle semblait apaisée, mais elle allait renaître dans la suite avec beaucoup plus de violence encore.
Parmi les consulteurs de la congrégation romaine .=e trouvait l'historien du concile de Trente, PalJavicini (Hist. Couc. Trid., XV, 7, 14)neuf théologiens se seraient prononcés pour la condamnation de V Augustinus; quatre l'avaient trouvée inopportune (le général des Auo'us-
tins, le mineur Wadding et deux dominicains), Ranke, III, p. 147
d'après Pallav., Vita di Aless. VII. — Scriptio defensorum Jansenii in très columnas divisa et Innoc. X oblata : du Plessis d'Arg., III, n, p. 263-267; Fleury, Hist. ecclés. t. 62, p. 51; Rapin,loc. cit. II, 159. Const. Cum occasioueimpressionis, Bull. Koni. V, 48G.Bull. éd. Taur., XV, 720 et seq.; du Plessis d'Arg., III, ii, p. 261 et seq. (ihid., p. 262 et seq.; 271 et seq. Lettre du pape au roi et à l'épiscopat de France, édit du roi et lettre de remerciement des évêques) Rapin, II, 108, 129, 131, 134 : Lafiteau, I, 99 ; Dumas, Hist. des cinq propos, de Jans., Trévoux,
Pratique des jansénistes concernant la conlession et la communion.
390. Le parti janséniste n'avait pas négligé le terrain de la
pratique, notamment le confessionnal. Saint-Cyran prétendit
qu'à l'exemple de l'ancienne Église, on ne devait pas confesser
les péchés véniels, parce qu'ils n'étaient pas matière de l'abso'