INTRODUCTION
Un changement prodigieux s'offre à nos regards dès notre entrée dans l'époque du moyen âge. Le théâtre des grands événements recule de plus en plus vers l'Occident et le Nord ; les Germains et les Slaves fondent des empires, et en entrant dans l'Église modifient sa position à bien des égards. L'Église avait trouvé chez les peuples de culture grecque et romaine une civilisation avancée, qu'il lui suffisait d'ennoblir en la dégageant des corruptions du paganisme. Les nations slaves et germaines, au contraire, il fallait d'abord les arracher à leurs mœurs sauvages et asseoir parmi elles les premières bases de la civilisation; il fallait les élever comme des enfants encore au berceau. Autrefois, l'Église était en présence d'un ordre politique régulier, d'une littérature parvenue à son apogée. Aujourd'hui, il faut qu'elle travaille elle-même à fonder de nouveaux Etats, à créer une jurisprudence et une littérature nouvelles. Il faut qu'elle commence par semer les germes d'une moralité humaine, par défricher les forêts, dessécher les marais, introduire l'agriculture, déblayer le terrain physique et moral, afin qu'elle puissey instituer de nouveaux États.
Sa tâche ne se borne pas seulement à pacifier et ennoblir;
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il faut qu'elle transforme ce qui existe et qu'elle crée ce qui manque encore : c'est tout une œuvre d'éducation à commencer par la base. Plus la grossièreté et la barbarie disparaîtront, plus son activité se déploiera au loin, plus aussi son influence devra grandir dans la vie politique et sociale.
C'est aux œuvres qu'elle accomplit à cette époque que nous devons notre civilisation moderne, et cette civilisation disparaîtrait elle-même, si on voulait l'arracher de ses fondements chrétiens, pour la replacer sur les bases de l'ancien paganisme. L'Église seule comprenait alors cette grande idée de la civilisation des barbares, et seule aussi elle était de force à la réaliser. De même qu'autrefois les douze apôtres, animés du souffle de Dieu, avaient apporté dans le monde païen les lumières de la révélation, de même, aujourd'hui encore, ce sont des missionnaires qui, affranchis des soucis de la vie terrestre, convient des peuplades farouches à la civilisation et à la science, et versent pour elles leur sang généreux. Les ministres seuls de l'Église avaient, pour exécuter cette œuvre, assez d'énergie, assez de persévérance, de science et de maturité ; seuls ils avaient la volonté et le pouvoir de dissiper les ténèbres intellectuelles des barbares.
Ils donnèrent un asile au savoir antique et le cultivèrent eux-mêmes, veillèrent aux intérêts temporels et spirituels de leurs protégés. Supérieurs aux affronts comme à l'ingratitude, ils s'intéressèrent aux malheureux et aux faibles, luttèrent contre les préjugés dominants et contre la superstition, adoucirent les mœurs des grands en modérant les transports de leur ardeur guerrière. Ils réagirent contre le trafic des hommes, restreignirent et diminuèrent les rigueurs de l'esclavage, tempérèrent les combats sanglants, favorisèrent les progrès de la chevalerie et de la bourgeoisie, purifièrent la législation civile. Et c'est ainsi que peu à peu tout s'imprégna de l'esprit chrétien, la famille, les alliances, les communes et les États. L'idée de la royauté chrétienne fut acceptée avec enthousiasme, et trouva sa plus haute expression dans l'empire romain, qui, éteint en Occident depuis 476, allait être restauré par l'Église, encore qu'il dût rarement correspondre à sa haute mission.
Plus était grande l'influence de l'Éghse, plus grande aussi était celle de son centre, la primauté pontificale, et réciproque-
ment. Les papes, par un admirable concours de circonstances, devinrent eux-mêmes souverains temporels, et ainsi fut assurée l'indépendance du Saint-Siège, quoique souvent menacée par les luttes des partis. Les papes se mirent à la tête de la grande famille des peuples européens. Investis d'une juridiction suprême, respectés et célébrés comme les vengeurs du droit et de la justice, rien ne leur manquait pour refréner l'orgueil national des peuples, combattre l'insubordination des gouvernés comme la tyrannie des gouvernants, restreindre les intérêts particuliers, diriger les entreprises communes et assurer partout la prédominance de la loi divine. On voulait que l'esprit du christianisme dominât toutes les affaires de la vie ; l'État se subordonnait à l'Église comme à une puissance supérieure, et il y gagnait avec un redoublement de force un surcroît d'autorité morale. C'était l'alliance de la religion et de la liberté , l'une et l'autre chéries par- dessus tout du peuple chrétien, toutes deux protégées par le pape et par les évêques.
Malgré les abus, les empiétements inséparables de la faiblesse humaine, les peuples d'Occident se sont élevés sous la tutelle de l'Église à un haut degré de prospérité; ils ont développé une littérature nationale pleine de vigueur; affranchis du despotisme, de la corruption morale et de l'anarchie, ils sont arrivés sous sa garde à une civilisation eminente, qui a marqué de son empreinte les merveilles de l'art, notamment celles de l'architecture, les travaux et les institutions scientifiques, surtout dans les universités. Sans renoncer à leur génie propre, ils se sont trouvés réunis dans un organisme vaste comme le monde et qui a mieux sauvegardé l'équilibre politique que ne l'ont fait, depuis qu'on a répudié les vieux principes, la politique de l'égoïsme et de l'intérêt, la crainte d'un adversaire, les congrès de diplomates et les traités internationaux.
En face de cette vie pleine de fraîcheur et d'enthousiasme qu'offre l'Occident, l'Orient ne présente aux regards que le triste spectacle de la décadence et de la stagnation. Les maho métans infligèrent au christianisme des pertes lamentables; mais tandis qulls enlevaient plus de la moitié de l'empire romain oriental et exposaient le reste à d'incessantes menaces, les peuples énergiques de l'Occident leur faisaient une résistance
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héroïque. Des provinces chrétiennes jadis florissantes furent complètement arrachées à l'Église orientale;, et il devint même possible d'en extirper le christianisme. Mille influences fâcheuses s'y faisaient sentir; les chrétiens de langue grecque s'éloignaient insensiblement des chrétiens de langue latine et se laissaient entraîner à des divisions sans cesse renouvelées. Le despotisme des empereurs ravit à l'Église grecque, avec son indépendance et sa dignité, la force de résister avec succès à l'islamisme ; les sectes se multiplièrent dans son sein et la vie religieuse dépérit insensiblement.
Quant à l'Occident, les vertus chrétiennes continuèrent de fleurir dans sou sein tant que le principe de l'autorité y demeura inviolable, que la foi conserva son action vivifiante sur les classes diverses de la société, que la souveraineté du Christ trouva des esprits dociles à sa parole. Quand il n'en fat plus ainsi et que l'esprit du monde eut engendré la désunion des cœurs, l'Occident tomba lui même des hauteurs où il s'était élevé.
Introduction. — Voyez les œuvres posthumes de Mœhler, Hist.-pol. Bl., t. X, p. 564 et suiv.: J. Gœrrès, Sechs geschieht!. Vorlesungen, ibid., t. XXVIIl, p. 397 et suiv.; Broglie, le Moyen Age et l'Église catholique, Paris, 1 852 ; Montalembert, dans l'introduction de louvrage cité (A§ 15, f.).