HlSl. liE I. 'ÉGLISE
eile correspond aux couples des éons, d'où les autres ont tiré leur origine, à l'être incompréhensible, ineffable qui réside dans le plérome. Elle est assistée delà pensée {Emwia, Sige, silence), comme mère des éons. Les autres productions étaient d'un ordre inférieur, des archanges, des anges, le démiurge et le dieu des Juifs. Il paraît qu'Ennoia, victime de la jalousie, fut exilée par les esprits inférieurs dans les corps des hommes et contrainte de voyager d'un corps de femme dans un autre ; de là vient que Simon envoya la « grande puissance » pour la délivrer; elle la découvrit enfin dans l'àme d'Hélène et opéra sa rédemption en se faisant reconnaître pour la force suprême de Dieu.
Iren., I, xxm, n. 1-4; Philos,, VI, ix-xx, p. 163 et seq.; X, xii, p. 319 et seq. Le passage de laMsydeXYi àTtô^aatç, VI, 18. Des écrils de Siraon et de Cléobius sont mentionnés dans Const. ap., VI, 16. — Saint Jérôme, In Mattli., cap. xxiv (Op., IV, 114, Martin), parle aussi d'ouvrages de Simou (les Récognitions, II, 38, supposent « propriaî scripturai Simonis, ))) dont il cite ce passage : « Ego suiu serino Dei, ego sum speciosuS;, ego Paracletus, ego omnipotens, ego omnia Dei. » Le faux Denis, De div. nom., cap. VI, n. 2, rappelle zr,ç, Trapavoîa; 2{(awvoç àvT(ppr,Tixoi ),Ôyoi.
Moïse Bar-Kepha, évèque syrien, Com. de parad., lib. III (Sacra Bibl. SS. PP., De la Digne, 2, Paris, 1839, I, 493 etsuiv.), met dans la bouche de Simon des objections (recueillies dans Grabe, Spicil., I, 308 et seq.). D'après la Prsefat. arab. in Conc. Nie, les simoniens avaient un évangile intitulé : « Liber quatuor angulorum et cardinum mundi. » On croit que le Kerygma Pétri, célèbre dans la littérature psendoclémentine, sortait aussi de leurs cercles.
Les dosithéens et les ménandriens.
4 10. Le père de l'hérésie finit, dit-on, d'une manière tragique. D'après une version, il se serait fait enterrer vivant par ses disciples, après avoir annoncé qu'il ressusciterait le troisième jour. Mais rien n'indique qu'il ait reparu, disent les Philosophumena. Selon une autre, il se serait envolé dans l'espace, et, en retombant à terre, serait mort misérablement.
Les dosithéens et les ménandriens ont beaucoup d'affinité avec les simoniens , qui existaient encore comme secte distincte au quatrième siècle. Ils ne sont guère que des ramifications de la secte simonienne. Simon lui-même aurait été disciple de Dosithée, qui était aussi Samaritain et se donnait
LKS IIËRKSIES ET hE TliOGRÈS DL" DOGME. 1)23
• our le prophète depuis longtemps annoncé ' et même pour son maître. On croit que Dosithée observait la loi mosaïque, rejetait la doctrine des éons et la théorie immorale de l'antinomisme et n'admettait pas Téternité du monde. Trente disciples marchaient à sa suite, avec une femme nommée Luna.
Au commencement du septième siècle, Euloge d'Alexandrie combattait encore les dosithéens, qui considéraient leur chef pour le prophète annoncé par Moïse et, comme les sadducéens, niaient la doctrine de la résurrection et des anges. Dosithée est sm'tout remarquable par la manière dont il finit : il mourut de faim. Quelques-uns de ses partisans (vers 247 j croyaient qu'il n'était pas mort, mais caché quelque part sur la terre.
Le successeur de Simon dans la direction de la secte fut Ménandre, son ancien disciple, qui ne tarda pas à le dépasser en se donnant lui-même pour le Messie. Comme Simon, il pratiquait la magie, enseignait que le monde avait été formé par les anges envoyés par Ennoia, et assurait que son baptême conférait la vraie résurrection, l'immortalité et une éternelle jeunesse. Les ménandriens se soutinrent aussi pendant longtemps. Le judéo-chrétien Hégésippe les mentionne avec les dosithéens et les simoniens. Le goétisme continuait de se propager malgré la variation et le développement des systèmes.
OLVBAGES A CONSULTER ET REMARQIES CRITIQUES SUR LE N° ilO.
Mort de Simon, Ph.il., vi, 20; tout autre dans Arnobe, II, 12, etc. Simon est donné pour un disciple de Dosithée dans Clément, Recogn., I, 57, 72; II, il. Dosithée rappelle le rabbi Dusithai (Mischnah, Tr, Orlah, II, 5) de Jathom. Sur lui et sur sa mort, Origène, Contra Cels., I, 57; VI, 11; Hom. xxv in Luc. (Migne, t. XIII, p. 1866); Com. in Matth., n. 33 (ibid., p. 1643); t. XEI In Jean., n. 27 (Migne, t. XIV, p. 445); De princ, IV, 17; Epiph., Hom. xiii; Theod., H. fab., I, 2 ; Clem., Hom. ii, 24.
Origène, Contra Cels., loc. cit., croyait que la ruine des dosithéens était imminente. Sur eux, voyez Eulog., lib. IX, fin., ap. Phot., Bibl., cod. 230. — Sur Ménandre, Justin, ap. Eus., III, 26; Iren., loc. cit., n. 5; Epiph., Hom. xxii ; Theod., loc. cit.; Const. ap., VI, 8; Niceph. Call., III, 12; ses disciples, Eusèbe, IV, 7 ; INiceph., IV, 7. — Hégésippe, ap. Eus., IV, 22, mentionne aussi les cléobiens (Cléobius, disciple de
< Deulér., xvni, 18.
Simon, d'après Dosithée; Const. ap., loc. cit.; Cotel., in h. 1«)C.); les gorthéniens (ou gorothéniens , gortbéauiens , d'après Épiph., H. xii , p. 30; H. XX, n. 3, p. 47, également une secte samaritaine); les masbothéniens, masbothéaniens. Ces derniers (Maaêwôaïoi) paraissent avoir été adonnés à un culte superstitieux du sabbat, d'après Exod., VI, 6 (Cotel., In Const. ap., VI, 6, où ils se nomment Ba(7(j,w6coi); il^ nient la Providence et l'immortalité de l'âme. C'est d'eux probablement qu'il est queslion dans Indicul. bœres. Ps. Hieron., où ils sont appelés Marbonei, et prétendent : « Ipsum esse Cbristum, qui docuit illos in omni re sabbatizare. »
Les ébiouites.
111. ûe même que nous voyons sortir du groupe des Samaritains des hérésies hostiles au christianisme, nous voyons parmi les judaïstes se continuer longtemps encore l'opposition à l'universalité religieuse et l'attachement aux préjuges héréditahes. Hégésippe rapporte qu'un certain Thébuthis, aigri de n'avoir pas été nommé évêque de Jérusalem après la mort de saint Jacques, corrompit cette Eglise, demeurée intacte jusque-là, et forma un parti qui s'éleva contre le second évéque, Siméon, et le persécuta. Les deux partis arrivèrent sans doute à Pella et dans la Décapole avant la ruine de Jérusalem, et il est probable que, malgré l'isolement où vivaient ces sectaires, ils firent de nombreux emprunts aux esséniensde ces contrées. Les adhérents de Thébuthis demeurèrent Juifs autant que possible, sauf qu'ils reconnaissaient Jésus pourle Messie. Ils reçurent le nom d'ébionites (pauvres), sans doute à cause de leur indigence corporelle et spirituelle, peut-être aussi parce que Thébuthis passait pour pauvre ou se nommait Ébion.
Saint Irénée les mentionne comme des hérétiques qui n'employaient que l'Évangile de saint Matthieu, reniaient saint Paul, qu'ils accusaient d'avoir apostasie la loi, interprétaient les prophètes à leur fantaisie, demeuraient attachés au rite mosaïque et même à la circoncision, et vénéraient Jérusalem comme la maison de Dieu.
Origène [ei après lui Eusèbe et Théodoret) comptait deux classes d'ébionites : a. les uns tenaient Jésus pour un homme ordinaire, le fils de Joseph et de Marie ; ö. les autres reconnaissaient sa naissance miraculeuse de la Vierge ; mais les seconds comme les premiers rejetaient sa divinité. Ou la seconde classe ^
ij;s nÉuÉsics Er i>e I'Uoghès du dogme. 325
était inconnue de saint Irénée et de Tertullien, ou elle ne s'est développée que plus tard. L'opinion suivant laquelle Jésus aurait été un homme ordinaire parait avoir été celle des premiers ébionites. Elle admettait probablement que Jésus avait été justifié par Taccomplissement de la loi, qu'il avait reçu de son baptême le caractère messianique et qu'il apparaîtrait glorieux dans son second avènement, ainsi que l'enseignait Cérinthe. Les deux partis avaient cela de commun qu'ils observaient la loi mosaïque, rejetaient saint Paul et ses écrits et ne recevaient que le seul Évangile de saint Matthieu en langue araméenne. Les ébionites mitigés, qui croyaient à la naissance virginale de Jésus, étaient, selon quelques-uns, des séparatistes connus sous le nom de nazaréens; d'autres les distinguent de ces derniers.
OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N° Hl .
Hègésippe, ap. Eus., IV, 22; col. III, 32; Routh, Rel. sacr., I, p. 233 pt seq.; Ritter, I, p. 83, 4^ édit.; Rothe, p. 336, n. 34. Credner croit que le nom de 0£6oy8t; u'est pas le nom d'une personne, mais un nom collectif ((TTtîXaSe;, Jud., xii; II Pierre, u, 13, dégoût de l'estomac). Le nom des ébionites, D^DI^SK, était aussi diversement interprété : a. Pauvres, c'est-à-dire privés des biens de la terre (Clem., Hom. xv, 7-9), membres de la communauté pauvre de .Jérusalem: b. pauvres selon l'esprit (Origène, De princ, IV, u. 22 : tttw/oI r?, o-.avota), à cause du point de vue défectueux sous lequel ils envisageaient la loi (Cont. Gels., II, i), ou des idées mesquines qu'ils se faisaient du Christ, t. XVI in Matth., n. 12; Migne, t. XIII, p. 1413 : tttwxeuwv îrepl ttiv si; 'Irjo-oüv TtÎTuv. Eus., m, 27; Epiph., Hom. xxx, 7).
c. Selon d'autres, ce nom viendrait des Juifs, qui l'auraient d'abord donné aux chrétiens à cause de l'aspect misérable de leur société, et parce qu'ils les considéraient comme une populace (Jean, vit, 49; Jacobi, I, 130; d. Haneberg (Bibl. Offenb., p. 511) le fait dériver de aba, M2y, l'habit grossier des ordres mendiants; e, d'autres pensent à Rabi Jaba ou Abun (d'après Tract. Soma et Sohar); f. d'autres enfin font d'Ébion un personnage historique, d'après Tertullien, Prœscr., cap. X, 33; De virg. vel., cap. vi; De carne Chr., cap. xiv; Orig., lib. III in Rom., n. U (Migne, t. XIV, p. 9Ö7 : «Hoc et Ebion facit se. ut Marcion. »); Hier., Adv. Lucif., cap. xxui (où Ébion est donné puur le successeur de Cérinthe); n. 1, 2 (uù ce nom est dérivé d'un honime^ Philo«., VII, 35 (de l'école de Cérinthe et d'flbion); Pacian., Ep. i ad Sympron. Sur les ébionites, Iren., I, xxvi, 2; II, xxi, 1; IV, xxxni, 4; V, 1, 3; 111, XXV, 1 et seq.; Philos., VII, xxxiv, p. 237, 238; Eusèbe, III, 27; Épiph., Hom. xxx; Orig., Tract, xi iu Matth., n. 12 (Migne, t. XIIK
o2ü HiSTÜlRL iil<: l"É(.WJSE.
p. 940 : èXyw 0£ StaçépovTEç twv 'louSaîwv 'Eöiwvatot); Hom. III in Gen., n. 3 (t. Xn, p. 179 : « Nonnulli ex iis qui Christi nomen videntur suscepisse, et tarnen carnalem circumcisionem suscipiendam putant, ut Ebionitse »), Com. ser. in Matth., n. 79 (t. XIII, p. 1728 : celui-là tombe dans l'ébionitisme qui croit devoir, à l'exemple de Jésus-Christ, célébrer Pâques more judaico) . Hom. xviii in Jer., n. •12 (ibid., p. 485 et seq., du blasphème de Paul). Cf. Contra Cels., VI, 65; Hier., in Matth., xii, 2. Deux classes d'ébionites, Orig., Contra Cels., V, 61, 65; t. XVI in Matth., n. 12 (Migne, t. XIII, p. 1412). Origène traite d'ébionites ceux qui nient la naissance virginale du Sauveur, Hom. xvii in Luc. (ibid., p. 1844), in Ep. ad Tit. (t. XIV, p. 1304). Voy. Const. ap., VI, 6. Deux classes aussi dans Eusèbe, III, 27; Theod., Hist. f., II, 1. Qu'il faille lire dans saint h'énée, I, xxvi, 2, non pas «non similiter ut Cerinthus, » etc., mais, selon Grabe, « consimiliter, » cela résulte et de l'argumentation, ibid., IV, xxxiii, 4, et du texte des Philosophumena, VII, 34 : 6(i()îw; tw K., tout-à-fait conforme et tii'é d'Irénée. Cf. Theod., Dial. II, op. iv, 129, éd. Schulze. Autres ouvrages : Gieseler, Archiv v. Stseudlin u. Tzschirner, IV, 2= année, 1820, p. 279 et suiv.; K.-A. Credner, Ueber Essaeer u. Ebioniten (Winers Ztschr., Salzb., 1827, II, III); L. Lange, Die Ebioniten u. ISikol., Leipsig, 1828; F. -G. Baur, De ebionitarum orig. et doctr., Tub. Progr., 1831.
Eusèbe, loc. cit., dit des deux classes quelles ne recevaient que l'Épître aux Hébreux, et faisaient peu de cas des autres Écritures (du Nouveau Testament). Tandis que saint Irénée, I, xxvi, 2, parle de l'Évangile de Matthieu, Théodoret, loc. cit., dit que les adversaires delà naissance virginale se servaient de l'Évangile aux Hébreux, et que les ébionites mitigés, qui célébraient à la fois le sabbat et le dimanche, utilisaient l'Évangile selon Matthieu.
Le meilleur moyen de concilier tout cela est sans doute d'admettre que l'Évangile araméen de saint Matthieu , appelé aussi Évangile xa6' 'Eêpaiouç, existait dans une double forme, avec des additions propres à chacune des deux parties, des changements, mais au fond conforme au texte canonique. C'est d'après la forme qu'il avait chez les judéo-chrétiens les plus modérés (nazaréens) que saint Jérôme le transcrivit et le traduisit; il en donne souvent des extraits (Dœllinger, p. 138;.
C'est sans doute de la recension ébionite que provient cette phrase de l'Évangile des Hébreux citée par Origène (t. H in Joan., n. 6. Cf. Hom. XV in Jer., n. 4 i^Migue, t. XIV, p. 132 et seq.; t. XHI, p. 433) : « Ma Mère, le Saint-Esprit, me prit par un de mes cheveux et m'emporta sur la grande montaçcue du Thabor. » C'était probablement aussi celle que Symmaque, le plus considérable des ébionites (d'autres l'appellent samai'itain : Epii)h., De pond, et mens., cap. xvi; Ps. Äthan., an. Migne, t. XXVIll, p. 433 et ;eq.; Phot., Amphil., q. CLiv, p. 820 cl seq.. oïl.Piir.'. qui donna même son nom aux symmachicn? (Ps. Ambr..
LES llÉKÉbiEo ET LE l'IlOliHÈS JJU DOGME. 327
Proœm. in Gai.; Aug., Cont. Cresc, I, 31), et composa une version grecque de l'Ancien Testament, voulait conserver, quand il combattait l'Évangile grec de saint Matthieu usité dans l'Église (Eus., VI, 17). L'Évangile des Hébreux, utilisé par Papias, devait renfermer l'histoire de la femme accusée devant Jésus-Christ d'une multitude de péchés (Euseb., III, 39, fin). S'agit-il de Jean, vui, 3 et seq., ou de Luc, vu, 39? Les ébionites avaient encore les Periodi Pétri, soi-disant de Clément, puis une histoire particulière des apôtres (Epiph., Heer., xxx, n. 15-16.
Les nazaréens.
1 12. Les nazaréens descendaient probablement des judéochrétiens réfugiés à Peîla et dont la plupart étaient fixés sur la mer Morte. Sans relations avec le dehors, ils demeuraient stationnaires dans leurs idées religieuses. Ils n'avaient que l'Évangile «yro-chaldéen de saint Matthieu, voyaient en saint Paul l'apôtre des nations, observaient la loi mosaïque et la circoncision , croyaient à la naissance virginale de Jésus- Christ, à sa mort et à sa résurrection, et le reconnaissaient pour le Fils de Dieu. Ils conservaient le nom qui avait été primitivement donné à tous les fidèles ' et n'entendaient pas imposer le judaïsme aux gentils. Déjà saint Ignace s'élevait contre eux dans sa lettre aux Pliiladelphiens (ch. vi).
Justin distinguait deux classes de judéo-chrétiens : ceux qui, observant la loi et soutenant sa nécessité par le salut, voulaient la faire adopter aux païens convertis; ceux qui l'observaient pour eux-mêmes, mais ne l'imiposaient pas aux autres et ne la croyaient pas une condition indispensable du salut. Il ne reconnaît pas les premiers, mais bien les seconds, pour de vrais chrétiens.
Origène distingue trois classes : la première renonce complètement au mosaïsme, et, avec les pagano-chrétiens, explique ses préceptes d'une manière figurative. La seconde s'efforce de concilier le sens mystique et typique de la loi avec le sens littéral, observe la loi, mais sans prétendre qu'elle soit absolument nécessaire (selon l'opinion des nazaréens). La troisième rejette totalement le sens mystique et s'en tient à la lettre de la loi, comme faisaient les Juifs charnels ; elle essaie do concilier la croyance restreinte à Jésus-Christ avec l'adhésion au mosaïsme (les ébionites).
' Actes, XXIV, 5.
:328 HISTOIRE DE LÉGLISE.
Les pagano-chrétiens orthodoxes ignoraient la plupart des partis judaïsants et les mettaient au même rang que les juifs. Il nous est malaisé aujourd'hui de suivre la marche de ces divers partis, et surtout de savoir si les nazaréens enseignèrent et adoptèrent dès le début les doctrines que leur attribuent saint Épiphane et saint Jérôme.
Théodoret, Hist. fab., H, 2, dit des nazaréens qu'ils employaient uu évangile secandumPetrum, et tenaient Jésus-Christ pour un pur homme. Mais saint Jérôme était certainement mieux renseigné sur eux (Act., cap. xxxiii), et voici ce qu'il dit, Ep. lxxiv, al. lxxxix ad Aug. : « Credunt in Christum Filium Deum, natum de V. Maria, et eum dicunt esse qui sub P. Pilato passus est et i^esurrexit, in quem et nos credimus. >■ Il ajoute qu'ils veulent être à la fois juifs et chrétiens, et ne pas imposer la loi aux païens (In Is., i, 12); qu'ils ne haïssent pas l'apôtre Paul (Inis., IX, 1) et emploieut l'Évangile syrochaldéen selon Matthieu (Contra Pelag., m, 2). Saint Épiphane (Ha>r., xxix, 9), dit qu'ils ont to xaià MaTSaïov EOayyÉX'.ov 7ï).r,p£<7TaTov £6paï(7TÎ, peut-être (ce qui est pourtant invraisemblable) sans la généalogie du commencement. Il ne connaissait pas mieux leur Évangile que leur christologie (ibid., n. 7). Il avait probablement sous les yeux la recension ébionite, comme saint Jérôme la recension nazaréenne ;loc. cit.; In Ezech., xxiv, 7 ; InMatth.. XII, 13; xxiu, 33). Or, l'exemplaire ébionite, malgré tous les horsd'œuvre qu'il contenait, permettait cependaut d'y reconnaître encore le véritable évangile selon saint Matthi-u (depuis le ch. m). Saint Épiphane (Heer, xxx, n. \o et seq.; Hégés., ap. Eus., FV, 22), faisait de nombreux empi'unts à éx té toù xa6' 'Eêpatouç e-jayYîAÎou xal xoû crypiaxoü, ainsi qu'à Matth., xiii, 16. (Steph. Gobar., ap. Phot., Cod. 232, p. 288 b, éd. Becker.) Saint Jérôme, In Isa., xi, 1, donne ce passage : (' Descendit super eum omnis fons Spiritus sancti » (cf. Epiph., Hfer.. XXX, 13), et (Contra Pel., m, 2), celui-ci sur le baptême : «Quid peccavi, ut vadam et baptizer ab eo? Msi forte hoc ipsum quod dixi ignoranfia est. )> Sur Matth., xii, 13, il remarque que Vho/no habens maiium aridam (ibid., v. 10) était, dans l'Évangile hébreu traduit par lui, cœmentarius. Ces paroles du Christ : A6xi(ji.ot xpaTC^äat y'v£(ï6c, sur Matth., xxv, 27, sont citées par les suivants et par plusieurs anciens: Clem., Hœr. n, 31; m, oO; xviii, 20; Const. ap., n, 36; Orig., t. XIX in Joan., n. 2 (Migne, t. XIV, p. 340). Clem., Strom., I, xxviii, p. 333; II, iv, p. 302; M, x, p. 633; VII, 13, p. 734 (Cotel, in Const. ap., loc. cit. Cf. Apell., ap. Epiph., Hocr. xliv, 2; Socr., III, 16; ÎSic. Call., X, 26); par »ionys. AL, ap. Eus., VII, 7, comme apostoliques: par Cyrill. AL, in Isa., i, 22; m. 3, comme pauliniennes (voy. I Thess., v, 21). Selon Usser, Proleg. in ep. Iguat., cap. viu, etc., ces mots souvent employés proviennent de 1" van?ile aux Hébreux. Sur les judéo-chrétiens, voy. Justin, DiaL, cap. n.
LES HÉRÉSIES ET LES PRU(iRÈ5 DU iJUGMË. 3-0
qui insiste fortement sur l'unité de la foi et distingue nettement les orthodoxes des hérétiques, cap. Lxm, lxxx, cxvi.
Voyez Ritschl (A. 31), p. 241, et Origène, Contra Cels., II, 3. Cf. Hom. m in Gen., n. 3. — Wirthmuller, Die Nazarœer, Regensb., 1864.
§ 2. Le gfnosticisnie en g-énéral.
La gnose.
113. Les divers éléments qui fermentaient dans le cours du premier siècle donnèrent naissance, dans le second, à une foule d'hérésies comprises sous le nom général de fausse gnose (science, connaissance) ou de gnosticisme. Les esprits cultivés éprouvaient le besoin naturel de saisir par la raison les vérités chrétiennes qu'ils avaient embrassées par la foi. et d'atteindre à une connaissance aussi parfaite que possible des choses divines et humaines. Malheureusement, le désir immodéré d'en savoir plus que la masse des chrétiens vulgaires, d'allier aux vérités surnaturelles les plus étranges systèmes de philosophie , de retenir des préjugés héréditaires, ce désir amena une infinité d'aberrations. Ces erreurs, dans la diversité des formes, portent toutes l'empreinte du temps et des idées régnantes; elles empiètent souvent les unes sur les autres et se pressent comme les flots de la mer. Il est donc difficile de trouver un principe qui permette d'établir une démarcation rigoureuse. La question de leur origine historique et des causes qui les ont produites, est fort embrouillée et a reçu diverses solutions.
Les Pères de l'Église font dériver le gnosticisme de la philosophie païenne, surtout de la philosophie de Platon, qui peut certainement en revendiquer une part considérable. Il faut également y reconnaître l'influence des systèmes religieux de l'Orient, du paganisme dans ses applications multiples, dans sa mythologie, ses mystères, son astrologie, ses principes philosophiques. C'est là notamment que le gnosticisme a puisé le fond de ses doctrines, en se bornant le plus souvent à emprunter les formes du christianisme. Il a fait servir l'Écriture à ses vues en la soumettant aux interprétations allégoriques les plus audacieuses.
Parmi les idées spécifiquement chrétiennes, les gnostiques n'admettaient que celle de la rédemption , et encore l'alté-
330 HISTülKE DE l'église.
raient-ils par leurs subtilités. La doctrine de l'origine du monde, ils l'empruntaient tout entière au paganisme dans ses formes diverses. Or, ce qui dominait dans le paganisme, c'était l'apothéose de l'univers (panthéisme), puis la croyance aux deux principes opposés (le dualisme), soit qu'on les considérât comme également éternels, ou que l'un n'eût paru qu'après l'autre. Dans le second cas, le principe qui s'était manifesté le dernier (principe mauvais et borné) passait pour être issu de la matière. Les questions de l'origine du monde visible, de la matière, du mal, des rapports de l'esprit et de la matière, du christianisme, du judaïsme et du paganisme agitaient vivement les esprits. Après avoir délaissé ou dénaturé les notions de la Bible sur la création, la chute, la rédemption, on devait nécessairement aboutir à des théories antichi'é tiennes.
Mœhler (Mélanges, I, p. 406 et suiv.; voyez Hist. de l'Égl., I, p. *2o4 et suiv., trad. franc, de l'abbé Bélet) faisait dériver la fausse gnose immédiatement du christianisme, c'est-à-dire du besoin pratique de fonder par la spéculation le mépris exagéré du monde, de présenter l'opposition du christianisme au paganisme comme radicale et inconciliable. A cela Baur (Gnoses, p. 74 et suiv.) répondait : La notion gnostique du mal, à mesure qu'elle s'éloigne de l'esprit chrétien, se rattache à la période antérieure au christianisme. Comme elle supprimait la notion morale du mal, il était impossible qu'elle émanât du christianisme ; elle ne pouvait être que l'etfet d'une fausse théorie dont il faut chercher la raison hors du christianisme. La gnose n'est pas seulement la <( satanisation » de la nature et une réaction contre le paganisme; elle est encore directement contraire au judaïsme.
Quant à lui, Baur (p. H), il trouve l'origine du gnosticisme dans la méditation et dans la comparaison des diverses religions , avec certains principes philosophiques analogues à ceux de la philosophie l'eligieuse de Hegel, de sorte que la gnose embrasserait l'histoire de la religion et la philosophie de la rehgion en ce qui concerne le paganisme, le judaïsme et le christianisme.
Il distingue donc trois formes principales : i° selon la première, la gnose se rapproche du christianisme et des deux autres religions (Valentin, les ophites, Bardesanes , Saturnin, Basilides); 2° selon la seconde , elle s'écarte du christianisme et de tout ce qui l'a précédé (Marcion); 3° selon la troisième, il y a identité entre le christianisme et le judaïsme, et opposition rigoureuse des deux au paganisme (Cérinlhe et les pseudoclémentines). Or, quelque fondée que
LES HÉRÉSIES ET LE PROGRÈS JLjL DOGME. 231
cette classification paraisse dans les systèmes mêmes, il faut cependant distinguer ce que les gnostiques voulaient personnellement, le but direct qu'ils se proposaient, et le but où tendait leur gnose, sans peut-être qu'ils s'en rendissent compte.
Les autres historiens protestants ont plus ou moins adopté en principe la division de Baur, tel que Néander, qui attribue l'origine de la gnose à un intérêt surtout spéculatif, et au besoin de se rendre compte du rapport qui existe entre les vérités révélées et les vérités que l'humanité possédait déjà auparavant; du rapport intime qui existe entre les vérités chrétiennes, en tant qu'elles forment un tout organique, e^ il divise ainsi les sectes proprement gnostiques : a. celles qui se rattachent au judaïsme (C-érinthe, Basilides, Valentin, Bardesanes); b. celles qui combattent le judaisrae, avec ou sans inclination au paganisme (ophites, cainites — Max'cion); voy. K.-G., I, 216 ; Dogmengesch.,
De même Jacohi (I, 140); il n'assigne un rôle important qu'au démiurge, comme figure caractéristique de la gnose, et il énumère les classes suivantes : 1° les gnostiques, qui l'attachent le christianisme à son histoire antérieure (Cérinthe, Basilides, Valentin, Bardesanes); 2° les gnostiques, qui le détachent de son histoire antérieure : a. gnose antijudaïque et penchant au paganisme (ophites, etc.); b. gnostiques, qui soutiennent l'indépendance du christianisme et le séparent du passé (Saturnin, Tatien, Marcion). Cette doctrine est adoptée par Niedner, p. 222; Guericke, 1, 181 ; voyez Kurtz, I, r, p. 131). La plupart comme Alzog, ont conservé la division en gnostiques, hellénistes et s}Tiens, panthéistes et dualistes.
La plupart des Pères font dériver le gnosticisme de la philosophie. Orig., llom. vu in Josue, n. 7 (Migne, t. XII, p. 863) : « Fui'ati sunt isti (Valentin, Basilides, Marcion) linguas aureas de Jericho et philosophorum nobis non rectas in ecclesias introducere conati sunt sectas. » Tert., De anima, cap. xxiii : « Plate omnium haereticorum condimentarius. » Cf. cap. xvn; Prœscr., cap. vi adv. Hermog., cap. viii : « Haereticorum patriarchai philosophi. » Iren., II, xiv, 2. Les Philosophumena développent cette idée que les doctrines des hérétiques n'émanent pas de la révélation divine, mais èx SoY[j.â-:(ov çiXoaoaoyfiÉvwv V.OÙ ij.uanfipta)v £TTiy.cy£'.p-/i(A£vo)v xal à(7Tfo),ôya)v pîjxêojxc'vwv (lib. I, p. 4). Ils indiquent même les principes philosophiques que les divers gnostiques auraient empruntés. Massuet, Diss. i in Iren., a beaucoup travaillé sur ce point. Voyez auct. Contra Artem., ap. Eus., V, 28, et Plotin.,Ennead.,
II, lib. IX. Ce dernier dit que les savants qui passaient au christianisme et qui se nommaient gnostiques, subissaient l'influence de l'ancienne philosophie. Plusieurs déduisaient la gnose hérétique de la cabale juive (Buddée, Basnage); d'autres de la philosophie orientale (Mosheim), ou du système de Zend (Lewaldj, ou du boudhisme ,(J.-G. Schmidt). Voyez Baur, p. 52 et suiv,; Dœllinger, Lehrb.. 2« éd., I. p. 2ß ot .«uiv.
Tout cela, »hidemment, n"a pas été sans iniluence, mais dans une moindre proportion que la philosophie hellénique. La question qui dominait ordinairement était celle de l'origine du mal, ce uoXuÔpijUyîTov î;rixYiiAa, Euseb., V, 27; Tert., Pra}scr., vu, Contra Marc, I, 2; Epiph., Hom. XXIV ; Basil., n. fi.
Caractères généraux de la gnose.
H4. Voici les traits caractéristiques de la gnose hérétique : 1° une notion aussi abstraite que possible de la divinité, et sa transcendance, poussée aux dernières limites, au-dessus de ce monde phénoménal ; 2° par conséquent séparation entre Dieu et l'auteur du monde (démiurge, architecte du monde), lequel est conçu comme borné, ignorant et pervers, séparé de la divinité par une foule d'êtres intermédiaires; 3° opposition absolue entre l'esprit et la matière ; la matière est un chaos, elle est privée d'essence ou identifiée avec le mal.
D'où il suit : a. que le Sauveur n'a point de corps, qu'il n'a pas véritablement pris notre humanité , mais une nature supérieure et surhumaine dans un corps fantastique (docétisme); b. négation de la résurrection de la chair; c. mépris des sacrements attachés à des signes sensibles, à des objets matériels ; d. négation de la vertu rédemptrice de la Passion de Jésus-Christ, dont toute la mission consistait à manifester le Dieu suprême caché aux hommes et inconnu avant lui, ou à ramener dans son royaume les âmes enchaînées dans la matière; 4° tendances extrêmes sur le terrain moral : ou un ascétisme poussé aux dernières limites du fanatisme, ou un relâchement effréné (suite de l'antinomisme), avec mépris des bonnes œuvres et exaltation de la gnose ; 5" distinction des hommes en trois catégories , d'après la division de Platon: esprit, âme et corps; hommes spirituels (pneumatiques, gnostiques), hommes animiques (psychiques, catholiques) et hommes matériels (hyliques, les païens); 6° abus, fausse interprétation et corruption des saintes Ecritures ; appel à d'autres livres prétendus sacrés et à une révélation secrète (distincte par conséquent de la révélation publique).
Nous assistons ici à une réaction de l'aristocratie religieuse et philosophique qui dominait dans l'ancien paganisme. Au christianisme qui le minait par la base, le paganisme oppose sa doctrine ésotérique, tout en essayant de
LES HÉRÉSIES ET l.K l'hOr.nJ<:S Dr DOGME. 333
constituer une doctrine philosophique et religieuse supérieure à la foi chrétienne, à l'aide de la philosophie platonicienne et de la théosophie orientale, aün de combattre la tendance pratique de la plupart des fidèles, qui acceptaient humblement les mystères de la foi sans prétendre les comprendre. La lutte ici n'était pas engagée sur quelques dogmes particuliers, mais sur le christianisme en général , dont le caractère positif et historique était attaqué par un subjectivisme éclectique et syncrétique. Il semblait que le paganisme voulût, par des chemins de détours, s'insinuer dans le domaine de l'Église chrétienne.
l" Voy. iSéander, p. 20ö, 3" édil. 2» La séparation du Créateur du tnoiidc d'avec le Dieu suprême était cummunémenl juslitiée par cette raisun qu'en admettant le sentiment contraire on ferait de Dieu l'auteur du mal. Voy. Lucret., De rer. nat., V, 196 et seq. : « Hoc tarnen ex ipsis cœli rationibus ausim conflrmare ... nequaquam nobis divinitus esse paratam naturam rerum ; tanta stat prœdita culpa. » Plutarch., De Is. et Osir., cap. xlv, i8; Numenius, De bono, ap.Eus., Preep. ev., Xi, 18.
3" La hyle est un [x^, ôv platonicien, ou le vide (Kenoma), le chaos informe, ou simplement le mal. Néander, p. 206. a. Selon quelquesuns, Jésus-Christ n'avait que l'apparence (ôôxr;i7ic, cpav-raatia) du corps humain; selon d'autres, il avait un corps d'une substance céleste, éthérée ; selon d'autres, il possédait le pouvoir de se servir temporairement d'un corps comme d'instrument (swiJLa TiapatrraTtxôv); 6. cf. Iren., I, XXII, i; XXIV, 5; xxvii, 3; V, xiii. c. Ibid., I, xxi, i et seq., 4. d. Tantôt on disait que l'homme Jésus avait seul souffert et que l'éon Christ s'était séparé de lui ; tantôt on niait absolument le supplice de la crois.
4" Voy. Nitsch, Stud. u. Krit., 1846, II; Erdmann, De notionibus ethicis gnosticorum , Berol., 1847; surtout Clément d'Alexandrie, Strom., III, V, p. 529 etsuiv., éd. Potter. 5» On appliquait aux hyliques ou aux sarkikes le texte I Cor,, xv, 30. Voyez, pour le contraire, Iren., V, IX. 6° Iren., I, viii, 1; III, i ; Tert., Pra'scr., cap. xvii.
115. Les gnostiques n'entendaient nullement édifier leurs doctrines sur une base purement rationnelle ; tous, au contraire, faisaient appel à une révélation divine; mais ils s'occupaient beaucoup plus de théories et d'images que d'idées et de propositions dogmatiques. Leur méthode est « l'intuition mystique vouée à toutes les fantaisies de l'imagination ; ils
prétendent assister au développement de Dieu même ; ils n'exposent point leurs idées dans une suite de conceptions logiques, à la manière des Occidentaux anciens et modernes, mais par des images vivantes. Leur théogonie, leur mythologie chrétienne, enveloppée dans des poésies d'une étonnante hardiesse, embrasse à la fois l'histoire du ciei et celle de la terre. » A l'exemple de Philou et autres juifs alexandrins, qui avaient accommodé, au moyen de l'allégorie, l'Ancien Testament à leurs vues particulières, les gnostiques appliquèrent le même procédé dans une beaucoup plus large proportion .
Ceux qui font de l'allégorie l'usage le plus étendu, ce sont les gnostiques sortis des sphères d'Alexandrie ; ils représentent l'émanation panthéiste, tandis que, chez les Syriens, on ressent l'influence du dualisme persique, plus sobre et moins sujet aux écarts de l'imagination. Dans la mobilité et l'inconstance de leurs doctrines, les gnostiques ne purent guère fonder que des écoles, rarement des communautés, et il en est peu, malgré tous leurs efforts, qui soient parvenus à une organisation ecclésiastique. La plupart, d'ailleurs, n'entendaient point se séparer extérieurement de l'Église; ils voulaient demeurer parmi les fidèles et garder, sans sortir de la communion de l'Eglise, leurs doctrines ésotériques, comme une sorte de mystères réservés aux initiés, et se faire de nouveaux adhérents parmi les « psychiques, » On trouve chez eux, avec les idées qui leur étaient communes, une grande divergence d'opinions, notamment en ce qui concerne les générations et les émanations de la divinité suprême. Les uns la concevaient comme entièrement absente du monde habité par les humains, ni homme ni femme ; d'autres la concevaient sous l'un et l'autre sexe ; d'autres enfin se la représentaient pourvue d'un élément féminin auquel elle était unie par une sorte de mariage (syzygie).
OUA'IL\GES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N'OllS.
Jacobi, I, p. 139, 140; Baur, p. 344, 735, signale la parenté delà gnose avec des systèmes mystiques et panthéistes ultérieurs, notamment avec la philosophie de Jacques Bœhme , la philosophie naturelle de Schelling et la philosophie de la religion de Hegel. Sur les trois manières d'envisager le Dieu suprême, comme dépourvu de sexe, herma-
LES HÉRÉSIES KT LE PROGRÈS Hl DOG.ME. 335
;.tii'odite, comme pourvu du sexe masculin et uni à un être fémir;in, voy. saint Iréziée, I, xi, 5.
§ 3. L.es divers systèmes du gfnoKticisme.
Les chrétiens joannites.
116. L'hérésie guostique paraît être née en Asie et s'être développée à Alexandrie, à en juger par les anciens hérétiques samaritains, les hérétiques de l'Asie-Mineure et les chrétiens joannites, lesquels avaient beaucoup d'affinité avec les gnostiques. Les joannites admettent un royaume des ténèbres, pourvu de ses propres forces, quoique sans influence sur le royaume de la lumière, puis un mélange des deux royaumes, procuré par un génie lumineux qui forma, indépendamment de l'Être suprême, un monde dans le chaos.
Selon eux, le monde visible aurait été créé siu* un terrain arraché au royaume des ténèbres, et serait par conséquent incessamment attaqué par les puissances de ce royaume, jalouses de recouvrer leur empire. Tandis que le génie Abatur, qui constitue le troisième degré du développement de la vie, se joue dans les eaux ténébreuses du chaos, son image y forme un génie imparfait, Féta-Hil, qui réunit en soi les éléments des deux empires. Ce génie veut, lui au.ssi, donner nais.sance à d'autres génies, et il crée de sa parole les sept esprits sidéraux, qui animent de leur parole les faux prophètes; le premier, l'esprit du soleil, Adonai, est le dieu des Juifs.
Ces chrétiens joannites, ou zabiens, pour lesquels saint Jean est un éon incarné (Anusch), joignent ensemble le dualisme et le docétisme. La fidélité qu'ils gardaient à leurs anciennes traditions ne permet pas de croire que leur doctrine ait reçu de grands développements.
Voyez ci-dessus § 4; Néander, p. 207; Gnostische Systeme, p. 26t. Saturnilus.
117. Le dualisme, très-répandu en Asie grâce aux influences du pErsisme, fut surtout importé dans Antioche de Syrie par Saturnilus, sous l'empereur Adrien (125). Voici le résume de sa doctrine : 1° au sommet de l'empire de la
lumière réside l'Être primitif, le Père inconnu, d'où émanent une multitude d'esprits (anges, archanges, forces, puissances). Au plus bas degré sont les esprits des sept planètes (les anges qui gouvernent le monde). 2° En face de l'empire de la lumière s'élève l'empire des ténèbres, présidé par Satan, le mauvais principe. Sur son domaine, les sept esprits planétaires [les élohims des Juifs) ont créé le monde terrestre et ce qu'il renferme ; au-dessous d'eux, se trouve le dieu infirme et borné des Juifs. Leur destin est d'être constamment en lutte avec Satan, qui essaie de renverser ce qu'ils édifient. 3° Les sept esprits étaient assez éloignés de l'empire de la lumière pour qu'un rayon de son éclat ne put pénétrer jusqu'à eux que transitoirement ; mais ce rayon les remplit de désirs et ils tâchèrent de le retenir ; comme ils étaient trop faibles, ils résolurent de bannir dans leur royaume ce rayon de lumière au moyen d'une image qui le représentait, et ils créèrent l'homme d'après ce reflet et cette similitude.
4° Malheureusement leur création n'était qu'une masse corporelle inanimée, incapable de se tenir debout. Elle s'affaissa sur la terre et rampa comme un ver. Le Dieu suprême eut alors pitié de celte créature et lui envoya une étincelle de vie, qui l'anima et lui donna la force de se relever. Ce germe de vie divine, implanté dans l'homme, doit s'y développer librement, puis retourner enfin à sa source primitive, au royaume de la lumière; mais il doit y retourner seul, car tout le reste rentre au lieu d'où il est venu.
5" Outre ces hommes supérieurs, ces hommes spirituels, il y a les hommes mauvais, ceux qui n'ont en eux que l'élément matériel et sont des instruments de l'empire des ténèbres. Les prophéties de l'Ancien Testament émanent en partie de Satan et en partie des esprits planétaires. Les hommes mauvais étaient assistés des deux côtés, bien que Satan se soit montré hostile au Dieu des Juifs. Ceux qui étaient bons par leur nature étaient opprimés des uns et des autres. 6° Or, pour détruire à la fois et l'empire de Satan et l'empire du Dieu des Juifs, pour diriger vers l'empire de la lumière les hommes pourvus de l'étincelle divine, le Dieu suprême envoya sur la terre son éon. Nous ou le Christ, revêtu d'un corps fantastique, afin qu'il leur enseignât par la
vraie science et rascétisme (abstinence du mariage, de la génération des enfants, de la viande, qui sont autant d'œuvres salaniquesj à s'affranchir de la matière et du Dieu des Juifs.
OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N" il7.
SaTOupveïXo; est le véritable nom, d'après Justin, Dial., xxxv; Const. ap., VI, 8; Philos., VU, 28; Theod., I, 3 ; Epiph., Hom. xxin; la version latine, Iren., I, 34, et Eus., IV, 7, portent Saturninus. Sur sa doctrine, voyez Baur, Gnosis, p. 208 et suiv.; Néander, Iv.-G., I, 230. 1°, 2" Iren., loc. cit., n. 1,2; Philos., loc. cit., p. 244 et seq.; Epiph., Theod., loc. cit. 3° Lors de la création de l'homme, les sept esprits planétaires auraient prononcé les paroles de la Genèse, i, 24. Saint Épiphane remarque que dans ce passage xax' elxôva xai xàO' ôfiottoaiv, le mot r](x£T£pav a été omis à dessein. Il manque aussi dans saint Irénée, les Philos., et il a été effacé dans Théodore t comme contraire au sens de l'auteur.
4" 'Q; (TxcüXriXoi; axapiî^ov-co;. Philos., de l'homme. 3° Les deux classes d'hommes sont désignées dans Iren, et Philos., comme créées par les anges, tandis que Théod. et Épiph. les mentionnent sans ce rapport. Cela parait contraire au système; de là vient que quelques-uns, par exemple Gieseler, conçoivent ainsi la chose : Satan aurait opposé les méchants aux hommes de lumière. Les démons, dont il est question plus tard dans Irénée et Hippolyte, sont compris parmi les anges. 6° Le Christ est appelé àyéwriTo;, et non pas seulement à(jw[>.(xxoQ et àvsîôo;, dans Iren., Hippul., Théod. Ce dernier relève la contradiction, attendu qu'il est parlé ensuite du Père de Jésus-Christ.
Basilides.
118. Basilides (Basileides), originaire de Syrie, fonda à Alexandrie, sous le règne d'Adrien (125-130)), une secte qui se répandit au loin et subsista jusqu'en 400. Auteur, ainsi que son fils Isidore, ils invoquaient l'un et l'autre le témoignage de prétendus prophètes, s'autorisaient d'un certain Glaukias, interprète de l'apôtre saint Pierre et de l'apôtre Mathias (ou Matthieu). Le système doctrinal des basilidiens a été diversement exposé par Clément d'Alexandrie et Hippolyte, par saint Irénée et saint Épiphane, bien qu'ils soient d'accord sur un grand nombre de points. Il est certain, en tout cas, que ce système a subi maintes transformations.
Système de Basilides, d'après saint Irénée, saint Épiphane et Théodoret.
1° Le Père de toutes choses, non engendré, est inefîable et incompréhensible. Il engendra d'abord le Nous, lo Nous le L — HisT. DE l'Église. <->^
Logos; le Logos, Phronesis; Phronesis, Sophia et Dynamis, et ces dernières les principautés, les puissances et les (premiers) anges. Les anges créèrent le. premier ciel. ^° Vinrent ensuite des anges d'un ordre inférieur, qui se créèrent également un ciel à eux, semblable au premier. Et il en fut ainsi jusqu'à ce qu'il y eut 363 empires des esprits ou cieux ; de là vient que l'année compte le même nombre de jours.
3° Ces royaumes d'esprits , dont celui qui suit est toujours une image affaiblie de celui qui précède, prennent le nom général et mystique d'Abrasax ou Abraxas (nom magique de l'ancienne Egypte), dont les lettres réunies forment le chiffre 363. 4° Les anges qui habitent le ciel inférieur ont construit notre monde visible et se partagent entre eux la terre et les peuples qui l'habitent. Le premier de ces anges, le dieu des Juifs , voulut soumettre à son peuple , aux Juifs , tous les autres peuples; les autres anges lui résistèrent, les autres peuples se révoltèrent contre son peuple, et la terre entière fut remplie de leurs combats. 3° Alors le Père non engendré et ineffable envoya son premier-né, le Nous, appelé aussi le Christ, pour sauver ceux qui étaient disposés à croire et les délivrer de la puissance des anges qui ont formé le monde. 6° Le Christ parut au milieu des hommes, il souffrit, mais en apparence seulement. Simon de Cyrène porta la croix et fut crucifié; les Juifs le prirent pour Jésus, tandis que c'était Jésus qui avait pris la figure de Simon pour se moquer des Juifs ; puis il monta vers son Père.
7° Il ne faut donc pas croire au crucifié, mais à Celui qui a été envoyé par le Père, à Celui que les Juifs ont cru faussement avoir crucifié. Non- seulement il est permis de renier le crucifié, mais le renier c'est prouver qu'on a été délivré par les anges qui ont formé les corps, et qu'on connaît le Père suprême. 8° Celui qui connaît tous les anges et toutes leurs causes devient comme eux invisible et incompréhensible à tous; il connaît tout le monde sans être connu de personne. Mais peu sont capables de connaître ces mystères, un seul parmi des milliers, ou deux dans dix mille.
9° L'àme seule arrive au salut ; le corps est naturellement périssable et ne se relève point. 10° Les prophéties de laiicienne alliance émanent des anges qui ont formé le monde ;
la loi vient du Dieu des Juifs, de l'archon, qui délivra les Juifs de l'Egypte.
11° Nous apprenons en outre des basilidiens qu'ils imposaient à leurs adeptes, à la façon des pythagoriciens, un silence de cinq ans, qu'ils employaient les arts magiques, les invocations, des formules mystérieuses, des noms barbares servant à désigner les cieux, les anges et les prophètes; qu'ils permettaient l'usage des viandes offertes aux idoles et tenaient les actions extérieures pour indifferentes; qu'ils célébraient solennellement, le 6 janvier (le 11 tybi), jour de rÉpiphanie, la fête du baptême de Jésus.
Voici maintenant le même système d'après les Philosophumena :
1° L'Être suprême dépasse toute conception et n'a rien des choses concrètes; c'est l'être pur et sans destination, une divinité subsistant hors du temps, élevée au-dessus de tout nom qui puisse être prononcé ici-bas. Tous les termes manquent pour l'exprimer. 2° C4et Être primitif ineffable, qui est proprement le non-être, a répandu, pour créer le monde, la semence cosmique : cette semence, comparable à une graine qui contient déjà en soi [en germe) les racines, les branches et les feuiUes, et à l'œuf du paon, qui renferme en puissance toutes les couleurs de la queue, cette semence renferme plusieurs formes et essences ; elle correspond tout-à-fait à la notion du genre établie par Aristote et comprenant une infinité d'espèces et dindividus.
3° Dans cette semence cosmique et universelle (panspermia) se trouvait une triple filiation, consnbstantielle à l'être non absolu et produite par la raison absolue. De ces trois filiations (hyiotes), l'une était produite départies très-ténues, l'autre de parties opaques et grossières, la troisième avait besoin d'être purifiée ; il en est d'elles comme du parfait, du moins parfait et de l'imparfait, comme du genre, de l'espèce et de l'individu.
4° Au premier jet de la semence cosmique, la plus subtile s'éleva de l'abîme dans les hauteurs avec une merveilleuse célérité, comme des ailes et des pensées, et alla au non-être (l'Être primitif), vers la splendeur duquel tous les êtres aspirent, chacun à sa manière, h" L'autre filiation, déjà composée de parties plus grossières, demeura dans la semence
universelle, bien qu elle cherchât aussi à s'élever et à imiter la première, car elle était incapable de s'élancer. Mais après qu'elle eut reçu une aile appelée saint-esprit, elle prit son vol et arriva dans le voisinage de la première filiation et de l'Être primitif. Mais cet esprit n'était pas de même nature que cette filiation; l'Être suprême était hors de sa nature, de même qu'un air pur et vif est contraire à la nature du poisson. C'est pourquoi la seconde filiation, qui avait été jusque-là soutenue par l'esprit, de même qu'elle le soutenait à son tour, ne put le retenir ; elle le laissa dans le voisinage de ces espaces bienheureux, non toutefois dans un abandon et un éloignement total, car il gardait et propageait encore le parfum de la filiation. Il forma, comme esprit limitrophe, la frontière qui sépare le supramondain (hypercosmique) du mondain, tandis que la seconde filiation s'éleva plus haut.
6" La troisième filiation, celle qui avait besoin d'être rachetée, demeura encore dans la masse de la semence universelle, dispensant et recevant des bienfaits. 7° De la semence du monde sortit le grand archon, le chef de Tunivers, d'une beauté, d'une grandeur et d'une sagesse ineffable. 11 s'éleva jusqu'au firmament, placé entre le supramondain et le mondain ; mais il ne savait rien du supramondain et croyait qu'au-dessus de son firmament il n'y avait rien. Il était plus grand et plus sage que tout ce qui est dans le monde, mais non comparable à ce qui est au-dessus, ni à la fihation demeurée dans la semence universelle. 8° Comme il se croyait le maître absolu et un sage architecte, il entreprit la création en détail de l'univers. Il ne voulut pas d'abord être seul, mais il engendi'a de la matière préexistante un fils, beaucoup meilleur et plus sage que lui. Tout cela, le Dieu suprême le savait d'avance quand il répandit la semence universelle; il l'avait ainsi décidé. Le grand archon avait un vif amour pour son fils et il le fit asseoir à sa droite. L'empire habité par le grand archon s'appelle ogdoade (huitaine). La création ethérée fut accomplie par le grand archon, assisté de sou fils, encore plus sage que lui et qui doit le diriger, comme l'entéléchie d'Aristote dirige le corps. Cette création embrasse tout les êtres sublunaires et finit à l'endroit où l'air se sépare de réther.
LKS HÉRÉSIES ET LE PROGRÈS DU DOGME. 3i)
9° Quand ces espaces furent ornes, il s'éleva de la semence universelle un second archon, plus grand que tout ce qui était au-dessous, à l'exception de la troisième filiation laissée dans la matière, inférieur au premier archon, mais comme lui appelé ineffable. Son empire est l'hebdomade (septénaii'e) et il a formé tout ce qui est au-dessous. Lui aussi se créa, avec la semence universelle, un fils qui le surpassa en sagesse. Ce qui se trouve dans cet espace est le reste de la semence universelle.
\0° Quand le supramondain et le mondain furent parfaitement développés, la troisième filiation, qui était restée eu bas, s'éleva dans les hauteurs au-dessus des frontières de l'esprit, car elle devait aussi être manifestée et restaurée '. Les homme spirituels sont les fils de Dieu ; ils sont laissés ici-bas pour parer, embellir, améliorer les âmes qui sont destinées par leur nature à demeurer dans cet espace.
11° D'Adam à Moïse, c'est le péché qui a régné % c'est-àdire le grand archon, qui avait 'ses limites au firmament, et se croyait le dieu unique et suprême, car tout était renfermé dans un silence mystérieux. C'est là le mystère qui n'a pas été révélé aux précédentes générations ^. En ce temps-là, le grand archon, l'ogdoade, paraissait être le roi et le maître de toutes choses. L'hebdomade aussi était roi et maître, mais non pas ineffable comme l'ogdoade. L'archon de l'hebdomade dit à Moïse : Je suis le Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob, et je ne leur ai pas révélé le nom de Dieu (c'est-à-dire de l'archon de l'ogdoade) ^ Tous les prophètes qui ont précédé le Iledempteur tenaient leurs prophéties de l'hebdomade. 12° Mais comme il fallait que les enfants de Dieu, vers lesquels la création aspirait dans les douleurs de l'enfantement °, fussent manifestés, l'Évangile entra dans le monde et traversa toutes les puissances, toutes les vertus, toutes les dominations et tous les noms ici-bas nommés. De la filiation qui se trouve au-delà de la ligne hmitrophe, l'Évangile descendit au fils du grand archon et par le fils à l'archon lui-même. Le grand archon apprit qu'il n'était pas le Dieu supérieur et qu'il y avait au-dessus de lui quantité de choses. Il rentra en lui-
« Voy. Rom., viii, 19, 22. — » Cf. Rom., v, 13, 14.. — ' Coloss., ii, 3; r, 26 et suiv. — * Exod., m, 6; vi, 2, 3. — ' Rom., vin, 20-22.
342 HISTOIRE DE l'ÉGLTSE.
même et commença à seffrayer ; de là ces paroles : Le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur •. Instruit par le Christ, il commença à devenir sage et apprit ce que c'est que le non-être, la filiation, le Saint-Esprit, ce qu'est l'universel et d'où il procède. C'est là la sagesse cachée*. Il reconnut la faute qu'il avait commise en s'exaltant luimême ^ Avec lui toute l'ogdoade fut convertie.
13° Il en fut de même de l'iiebdomade. Au fils de l'archon de l'hebdomade le fils du grand archon communiqua la lumière que la filiation lui avait transmise dans les hauteurs, et il convertit son père. C'est ainsi que toute l'hebdomade fut éclairée, et avec elle les autres royaumes des esprits, les puissances, les vertus, les forces, les 365 cieux.
14" Mais il fallait éclairer aussi la troisième filiation laissée dans le chaos. La lumière qui était descendue de l'ogdoade sur le fils de l'hebdomade descendit de celle-ci sm' Jésus, Fils de Marie, et à l'instant même Jésus fut enflammé de la lumière qui l'éclairait *. Le Saint-Esprit est celui-là même qui est descendu jusqu'à Marie en partant de la filiation et en traversant l'esprit limitrophe, pour se fixer sur l'ogdoade et l'hebdomade. La force de l'Être suprême est la vertu de Tonction (séparation) , depuis le sommet le plus élevé (ogdoade), en passant par le démiurge, jusqu'à la création, c'est-à-dire jusqu'au fils. Jésus doit diriger les âmes qui sont dans le chaos et exalter la filiation abandonnée. 15° La partie corporelle a souffert en lui; ce qui appartenait à la matière informe y est retourné; la portion animique, celle qui venait de l'hebdomade, s'est soulevée et est retournée à elle. Ce qui émanait du grand archon de l'ogdoade y est revenu ; ce qui appartenait à l'esprit limitrophe, fut emporté vers lui et y demeura. La troisième filiation fut purifiée et s'éleva enfin vers la filiation bienheureuse. La séparation des éléments mêlés jusque-là commença par Jésus, dont la passion y contribua.
16° L'Évangile n'est que la connaissance des choses supramondaines. Tout le développement se résume en trois phases : dans la première, c'est le mélange de la semence
' Prov., I, 7. — ä / Cor., u, 13. — ^ Voy. Ps. xxxi, 5. — '* Luc, i, 33.
i,Es {Ii5:rksies et le progkès m: dogmi:. 343
universelle au sein du chaos ; dans la seconde, la séparation des éléments confondus ; dans la troisième, leur rétablissement, leur réintégration dans leur première nature. Cette réintégration consiste en ce que Dieu établit la grande ignorance; nul être ne désire rien de ce qui dépasse sa nature, il ne cherche point à acquérir une nature étrangère, comme ferait un poisson qui voudrait paître sur les montagnes avec les brebis. Tout ce qui reste dans sa sphère est indestructible; tout ce qui veut aller au-delà est sujet à périr. Par cette ignorance qui descend sur eux, les archons de l'hebdomade et de Togdoade sont affranchis de la douleur et de tout désir inquiétant. Mais toute chose a son temps ', et la destinée de Jésus lui-même a été fixée d'avance par les astres et les heures.
Sur le temps de BaCTiXeîor,;, Clem., Strom., VII, 17; Eus., IV, 7; Epiph., Hom. XXII], 1; Hom. xxiv, 1. Rasilides écrivit vingt-quatre livres (i'Exegetica (fragments du livz-e XIII dans Archel., Disput, cum Manete, cap. Lv; Migne, t. X, p. Ib24; du livre XXIV, dans Clem., Strom., IV, 12), contre lesquels Agrippa Castor composa un e>£yx°« (Eus., loc. cit.; Hier., Cat., cap. xxi). Qu'il ait eu aussi un Evangile particulier, on a voulu le conclure d'Origène, Hom. i in Luc. (Migne, t. XllI, p. 1803 : « Auflus fuit et Basilides Evangelium scribere et suo illud nomine titulare >>); Ambros., in Proœm. Luc; Hier., Preef. in Matth.; Macar., Or. in Luc. (tiré d'Orig., Op. III, 981, éd. De la Rue); mais ce point n'est pas indubitable. Isidore écrivit : i° sur 1 ame innée (Ttepi Tipoa-cuoü; ^/yy.^;); 2° Lthica; 3° Com. exeg. in prophetum Parchor, lib. I et II. Clément donne quelques passages du premier, Strom., II, xx, p. 409, éd. Paris; du second, ibid., III, i, p. 427 (de même Epiph., Hom. xxxn, 4); du troisième, ibid., lib. VI, cap. vi, v. fin., p. 641 et seq. Agrippa Castor appelle les prophètes Barkabbas et Barkoph, Hier., loc. cit., Berkabas et Barkob. Rarcoph et Parchor sont-ils deux invidus distincts? Clément, Strom., VII, XVII, p. 66.5, cite comme d'autres garants de Basilides : Glaucias, p. 767, Mathias ou Matthieu, d'après les Philosophumena, VII, xiv, p. 225.
Les opinions variaient déjà autrefois sur la doctrine de iJasilides. Baur, Gieseler, Ritter, Dœllinger, ont cherché le vrai système dans Clément d'Alexandrie, Irénée et Épiphane, qui est celui des basilidiens ultérieurs. Néander, Matter, Bauer, Ritter, etc., ont pris BasiUdes pour un dualiste, sans être d'accord sur la question s'il acceptait un principe originairement et absolument mauvais, ou seulement une matière
' Jean, u, i.
S44 •HISTOIRE DE l'ÉGUSE.
éternelle. Les Philosophuineiia, Vil, 14 et suiv., qui s'écartent beaucoup de saint Irénée, ont suscité de nouvelles recherches.
Jacobi, Basilidis phil. gnostici sententise ex Hippol. libro nuper rep., Berol., 1852, et dans Neue Ztschr. f. K.-G., vol. I, livrais. 4; G. Ullhorn, Das basilid. System mit bes. Rücksicht auf die Angaben des Hipp., Gœttingue, 1853; A. Hilgenfeld, Das System des Gnost. Bas., Tüb. theol. Jahrb., 1836, I; appendice à l'Apocalypse juive, léna, 1837, Ztschr. für -ndssenschaftl. Theologie, année 21 ; Gundert, Ztschr. f. luth, theol. V. Rudelbach. u. Guericke, 1853 et suiv.; Gundert et Lipsius, art. Gnosis, Gr. Encyklop., 1860. Ces derniers croient que J'expose d'flippolyte diffère seulement pour la forme, et qu'il complète pour le fond les sources précédentes; mais la plupart y voient une différence totale. Selon Hilgenfeld et Kraus, l'exposé de saint Irénée est plus exact; celui des Philosophumena est une élaboration stoïcienne du basilidianisme primitif, marquant la phase hellénique alexandrine de la gnose. Il est d'autant plus douteux qne les Philosophumena reproduisent le système primitif que Théodoret, Hist. fab., i, 4, se rattache ici à saint Irénée, bien qu'il suive Hippolyte pour d'autres systèmes.
a. Iren., I, xxiv, 3-7; II, xvi, 2, 4; Epiph., Hom. xxiv; Theod., loc. cit.; Tert., Append. prsescr., cap. xlvi ; 1° à Sophia et à Dynamis, saint Irénée fait produire « les vertus, les princes et les anges; » saint Épiphane, àpy à;, £?o"j(7(a; xal àyyÉ^o-j;; Théodorct, les anges et les archanges. Les noms d'ogdoas et d'hebdomas ne se présentent pas ici régulièrement, non plus que le nombre des sept ô-jvàfxsi;. A Sophia et à Dynamis, plusieurs rattachent la Siy.aio-T-jvr, et elpw,, sur lesquelles saint Clément, Strom., rV, xxv, p. 231, éd. Sylb., emprunte ces paroles de Basihdes : oixatorrûvriV ôi xal tyiv O'JYaTspa aOif,; tyiv £'.privr,v èv ôyôodiÇ'. ixévetv èvS'.aTîTayjiî'vai;.
Saint Irénée, H, xvi, 4, mentionne en passant l'ogdoade (dont parlent les Philosophumena.).
2° Selon saint Irénée, II, XM, 2, Basilides enseignait une « immensa successio eorum quae ex invicem facta sunt, « et V, xxxv, 1 , il montre qu'il admettait une progression à l'infini.
3° Les textes grecs portent 'A6pai7â?, qui donne 363, mais les latins emploient le terme abrégé d'Abraxas. TertuUien et saint Jérôme, in Amos, cap. m, expliquent ce nom du Dieu suprême. Cela est exact en ce sens que tous les royaumes des esprits désignent Dieu en tant qu'U se manifeste. Ainsi Abrasax apparaît comme le prince ou l'archon des basilidiens. (Dans les Philos., VII, xxvi, p. 240, c'est le nom du grand archon qui préside aiix autres royaumes). Sur les perles d'Abraxas, voy. J, Macarius, Abraxas s. de gemmis Basil. Disquis., éd. J. Chifflet, Antwerp., 1637; Montfaucon (A. 16, 2), lib. H, cap. viu, p. 176 et seq.; Bellermann, Ueber die Gemmen der Alten mit dem Abraxasbilde, Berlin, 1817 et suiv.; Kopp, Reuvens, Matter, Gieseler (Stud. u. Krit., 1830, II); Krauss, Angebl. Basil. Amul. Nass. Ann. IX, W'iesbad., 1868.
4" Aux anges (elohim) qui régnent sur les nations, on 'appliquait
LES HÉRÉSIES ET LE PROGRÈS DU DOGME. 34o
Dent., xxxii, 4:j. — Origèue, iu Jub, xi.i, 19 (Aligne, t. XIV, p. 1049;, range Basilides, avec Valentin et Marcion, parmi ceux qui blasphémaient le Créateur.
50, 6° Voyez Néander, p. 225 et suiv.; 1° Iren., I, xxiv, 4; Epiph., Hom. XXIV, n. ö; Agrippa Castor, ap. Eus., loc. cit. Plusieurs basilidiens considéraient le martyre comme dénué de valeur, parce qu'il était une punition du péché. Clém., Strom., TV, xii, p. 2t6 et seq.; Orig., in Matth. (Migne, t. XIII, p. 1652 et seq.). Il parait aussi qu'ils niaient l'impeccabilité de Jésus. Clem., loc. cit., p. 217 : Hw; 5à oùx àbzoc., ôciâljwv [Aîv xov O'.âêoXov, àvOpwTiov oï àixapxYiTixov zol[i.r\<ja.(; elueïv tôv xûpiov; ce passage, du reste, est diversement expUqué, et cette proposition que personne ne souffre un mal immérité ne s'applique guère à Jésus dans le système exposé par saint Irénée ; car, d'après ce système, il n'aurait nullement souffert.
8»-10° Iren., loc. cit., n. 5; Theod., loc. cit.; 11° a. Agrippa Castor, loc. cit.; Iren., loc. cit., n. 6; ß. Iren., loc. cit., n. 5; Epiph., loc. cit., n. 2; y. Agrippa Castor, Epiph., loc. cit. On mentionne surtout le mot xauXaxaû (tiré d'Is., xxviii, 10), qui se trouve aussi chez d'autres gnostiques. Saint Épiphane en fait le nom d'un archon; Théodoret, le nom du Sauveur; saint Irénée en parle n. 6. Quelques-uns rapportent ce mot au monde, d'après un passage obscur, n. 5. Les anciens l'expliquent diversement. Epiph., Hom. xxv ; Nicol., n. 4 : Kaulakauk := ilnlç in' èlniài, d"autres : « linea ad lineam, régula ad regulam ; » ô. Irénée, loc. cit., n. 5; Théodoret, loc. cit.; e. Clément, Strom., I, 21.
b. Dans les Philos., lib. VII, cap. xiv et seq., le système est présenté comme tiré tout entier d'Aristote, et on s'en sert pour exposer la philosophie péripatéticienne. Aux ch. xx-xxvii, p. 231 et suiv., la doctrine de Basilides est exposée sous une forme qui rappelle souvent le manichéisme subséquent.
i° L'Être suprême, en sa qualité de (|/i),ù)? xai àvuTtovoïjTo; ôîx« ^lavrôç ffoçiff-xaTo;, doit être conçu comme le pur non-être, ûpep uavTÔç ôvoiJ-aTroi; c»vo[ia!;o[jL£vo'j, oOoàv ô).wç, ch. XX. Il n'est ni substance, ni sans substance, ni matériel, ni simple, ni composé, ni homme, ni ange, ni Dieu, oOx wv ©EÔ;, ch. XXI. 2° Le oOx wv ©eô; est formé il oOx ôvxoiv xov oùx ôvta x6(7|j.ov. Le il oOx ôvTwv ne doit pas évidemment s'entendre dans le sens orthodoxe; il désigne l'être de la divinité abstraite, exclut la création et l'émanation. Dans Genèse, i, .3, la lumière est sx çwvr,; toû XeyovTo;, ch. XXII.
3° De la tpuispr,!; uIötyi; (id est Tpi^rj ôtripYijjiévïi) l'un était XeTîTojiEpèç, l'autre
~oiyy[LZÇiïç, l'autre àTioxaOàpasw; ôeôjievùv.
4°-6° Ibid., n. 22, 23. Le mot ô[Aooy(7iov est déjà ici un terme technique.
7° Le grand archon se nomme également àp^Yito;, par conséquent le Dieu suprême, tô ap^r,xÔT£pov.
8°-10° Loc. cit., n. 23-25.
11° Cf. ci-dessus, a. n. 10.
34fi HISTOIRE DE L EGLISE.
IC" Les gnostiqnes faisaient grand usage du passage Rom., vni, 1*0 et suiv. Orig., t. I in Joan., u. 24. Dans Clément, Strom., XI, 8, p. 161 et suiv., le texte Prov., i, 7, est également attribué au grand archon, à propos de l'Évangile.
13", 14» Ch. XXVI, p. 242 et suiv., ces mots : 7\ Syva[jiic ty-; xpiasw;, sont douteux; quelques-uns lisent : ypîaewç; d'autres : ôySoàSo;. L'àitô t?,; àxpwpEi'a; peut très-bien, d'après p. 244, ÖTrsp f,\ tr,ç àxpwpeta; olxeïov toù (XEydXoy âpxovxoç, se rapporter à l'ogdoade.
15° Ch. xxvii, p. 244. 16° Il faut distinguer trois degrés-: a. <n)r/y(7:z TT,; irav(nr£p[j.(aç. Cf. Clem., Stromat., II, 20, p. 176 : aryyy-Jdi; àp^tx-^. Acta Archel., cap. lv : commixtio. Baur, Gnosis, p. 212 et suiv. Les passions se nomment, d'après Clément, loc. cit., Tcpocrapt^aaTa, des accessoires attachés à l'âme raisonnable en vertu du mélange primitif (ouvrage cidessus d'Isidore), en sorte qu'il y a dans l'homme deux âmes, l'une raisonnable, l'autre animale et méchante. C'était une opinion fort répandue que les démons habitent dans l'homme. Origen., Hom. xvin Jos., n. 0 (Migne, t. XII, p. 902); b. ^^oxpivr,?'.!;, de la aoçîa çiXoxpivriTixy; xal otaxpiTtxïi, Clem., Strom., II, 8, init.; c. 1 àuoxaxàeTTaai; Twv aMYxej^uiAÉvwv eU ~à olxîTa.
119. Il est certain que Basilides admettait une émanation panthéiste, puis un mélange du divin et du non -divin, d'où naissait un désaccord qui devait être ramené à l'harmonie. Ce mélange toutefois ne parait pas devoir être attribué à une attaque hvrée par un royaume indépendant du mal contre le royaume de la lumière, mais à la chute d'un germe de vie divine dans le chaos. Ce mélange a servi à la glorification de l'Etre suprême, qui finit par faire tout rentrer dans ses limites. De même que la rouille s'attache au fer par le dehors, ainsi les ténèbres et la mort envahissent l'étincelle de vie qui est tombée d'en haut, le non -divin s'attache au divin, sans cependant que l'Être primitif puisse être anéanti ; il lui suffit de se dégager peu à peu de ce qui lui est étranger et de reprendre son premier éclat.
La marche du monde n'apparaît ici que comme une évolution destinée à produire ce résultat; mais on n'y voit point de conciliation entre la nécessité de la natm'e et le libre arbitre de l'homme; de là vient que quelques basilidiens admettaient la doctrine de Pythagore sm' la transmigration des âmes. Les êtres qui gouvernent les cieux inférieurs sont également soumis, à leur insu et contre leur gré, à la loi de l'Être suprême, d'où émane la loi de développement que la
LES HÉRÉSIES ET LE PROGRÈS DU DOGME. 3i7
nature a déposée dans tous les êtres. Ce n'est que par son union avec une force vitale supérieure que ce qu'il y a de divin dans la nature humaine pouvait devenir véritablement libre.
Si, dans ce système, la doctrine morale dépendait de l'idée qu'on se faisait de l'origine du monde, on y trouvait cependant une foule de points indiquant une meilleure direction de l'esprit que celle qu'on rencontre chez plusieurs gnostiques postérieurs. Le célibat était estimé comme moyen de se donner sans distraction au royaume de l'esprit et d'échapper aux assauts continuels des sens. La foi était mise à un très-haut prix, mais elle devait, comme l'élection, correspondre à chacun des degrés divers du monde des esprits, et la foi de chaque nature répondre à l'élection surnaturelle.
Les basilidiens (appartenant à la filiation divine) se croyaient naturellement destinés au bonheur et dans l'impossibilité de périr, tandis que d'autres couraient, selon eux, à une perte irrémédiable.
OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N° il 9.
Néander, p. 220 et suiv. Intéressant passage sur la métempsycose dans Orig., lib. V in Rom., Op. IV, 549, sur Rom., vu, 9. (Voy. Baur, p. 22.3; Néander, p. 222.) Clera., Strom., IV, xii, p. 217. Sur le mariage, ibid., III, i, p. 183. Sur la foi et l'élection, ibid., II, m, p, 156; cap. vi, p. 160; IV, c. XXVI, p. 221 : l'âme du gnostique a reçu : ^évriv tyjv èx),oyriv Toû %6<j\L0'j, w; âv •jTïïpxôcrjiiov çO<7îi o-jaav. Sur la félicité des élus, Origène, loc. cit., lib. VIII, n. Il, p. 637; Clem., Strom., V, i, p. 233 : nvôç xal 9'jT£i TttiTTOÜ xat r/.),£/CTOÜ övTo;.
Justin.
120. Le système de Justin, qu'on ne trouve que dans les Philosophumènes , offre des analogies, mais sur quelques points seulement, avec le système de Basilides, décrit dans le même ouvrage. Justin admettait trois êtres fondamentaux et incréés, deux du sexe masculin et un du sexe féminin. Le premier principe mâle se nomme le Bon (Agathos ou Priapos); le second Éloeim (Élohim.), père de tout ce qui a une origine; le principe féminin se nomme Édem ou Israël (par abréviation Jel\, vierge par le haut, serpent par le bas, colère et bilingue. Tout provient de ces trois principes. Éloeim épousa Édem (Uranos et Gaia) et engendra avec elle douze anges
34fi HISTOIRE DE L>,CtLISE,
piiL<3rnels et douze anges maternels, les premiers soumis à la volonté du père, les seconds à la volonté de la mère. C est à eux qu'on applique ce qui a été dit des arbres du paradis'. Les anges paternels (Michel, Amen, Baruch, Gabriel, etc.) ont créé les hommes avec la partie supérieure et la plus belle de la mère (la terre), et les animaux avec la partie inférieure et mauvaise. L'homme devait être le symbole de l'union et de la concorde nuptiale, et Adam et Eve rappeler la mémoire d'Eloeim et d'p]dem. Le premier leur donna l'esprit; la seconde, l'âme. Voilà comment devait se propager le premier couple humain et posséder la terre (Édem) -. Les douze anges maternels se partageaient en quatre principautés, représentées par les fleuves du paradis'. Ils échangent leurs places, et les temps varient avec le règne de chacune : tantôt la misère et la détresse, tantôt la prospérité et la joie.
Après la création du monde, Éloeim voulut monter dans les parties supérieures de son ciel, afin de voir s'il n'y aurait pas là quelque chose d'inachevé. Il prit avec lui ses anges paternels et abandonna Édem, qui refusa de le suivre, parce qu'elle aspirait à descendre comme Éloeim aspirait à monter. Parvenu aux régions élevées, Éloeim vit une lumière meilleure que celle que lui-même avait créée, et il s'écria avec étonnement : « Ouvrez-moi les portes, afin que j'y entre et que je loue le Seigneur *", car je crois que je suis le Seigneur.» Et une voix répondit du sein de la lumière : « Voici la porte du Seigneur; c'est par elle qu'entrent les justes ^ » La porte s'ouvre, Éloeim arrive (sans ses anges) près d'Agathos, le Dieu suprême, et voit ce que nul œil n'a vu, ce que nulle oreille n'a entendu^, etc. Le Dieu bon l'invite à s'asseoir à sa droite \ Après avoir un moment résisté, à cause de son épouse et surtout parce qu'il voulait reprendre son esprit qu'il avait donné aux hommes, Éloeim obéit et resta.
Grande fut la désolation d'Ëdem quand elle se vit abandonnée. Entourée de ses anges, elle se para avec magnificence, afin de ramener à elle Éloeim. Quand elle eut échoué, elle ordonna au premier de ses anges, Babel (ou Aphrodite), d'introduire parmi les hommes l'adultère et le divorce ; elle
^ Gen., Il, 8 et suiv. — « Ibid., i, 28. — ' Ibid., ii, 10 et suiv. — * Ps. cxvn, 19. — ' Ibid., vers. 20. — « / Cor., ii, 9. — "^ Ps. Cix, 1.
LES HÉRÉSIES ET LE PROtiBÈS DL DOGME. 349
chargea le troisième, Naas (serpent), de vexer et de punir de toute manière l'esprit des hommes qui provenait d'Éloeim, pour se venger ainsi de son époux infidèle. Éloeim, qui assistait à tout cela de son siège élevé, envoya le troisième de ses anges, Baruch, au secours de l'esprit qui habitait dans les hommes. Cet ange leur commanda de manger de tous les fruits du paradis, mais il leur défendit de toucher à l'arbre de la science du bien et du mal ', c'est-à-dire d'obéir aux onze anges d'Édem. Il les laissa libres d'obéir au serpent, qui contenait en lui, non de simples passions, comme les autres anges, mais la malice consommée. Le serpent (Naas) trompa Eve et lui fit commettre un adultère ; il séduisit également Adam. Désormais l'adultère, la pédérastie et tous les maux inondèrent le genre humain.
Baruch fut envoyé plus tard à Moïse pour convertir les Israélites au Dieu véritable; mais Naas, qui habitait dans l'âme de Moïse, issue d'Édem, obscurcit les commandements et leur substitua les siens. La lutte et la discorde demeurèrent dans l'homme entre l'àme et l'esprit, Édem et Éloeim. Alors Baruch fut envoyé aux prophètes; mais cette mission fut également entravée par Naas. A cette vue, Éloeim choisit parmi les païens le prophète Hercule pour combattre les douze anges d'Édem (les douze travaux d'Hercule i. Hercule les vainquit tous, mais il fut vaincu lui-même par Babel (Aphrodite, Omphale). De même que le judaïsme avait succombé à la malice (Naas), le paganisme succomba à la volupté.
Enfin, Éloeim envoya Baruch à Nazareth auprès de Jésus, fils de Marie et de Joseph, enfant de douze ans, qui paissait les brebis, pour lui annoncer ce qui était survenu et ce qui allait arriver encore, et pour l'avertir de ne pas se laisser séduire comme les autres prophètes. Jesus suivit les conseils de Baruch et prêcha ce qu'on lui avait recommandé. Comme on ne put rien contre lui et que les tentatives de Naas échouèrent, Naas le fit crucifier. Mais Jésus laissa sur la croix le corps qu'il avait reçu d'Édem, en disant : « Femme, voici votre Fils*; » en d'autres termes, il se dépouilla de l'homme terrestre, psychique, matériel, tandis qu'il recommanda son esprit au
' Gtn., Il, 17. — * Jean, xix, 26.
Dieu bon et prit son essor vers lui. Aidés de Jésus et soutenus par son exemple, les esprits des hommes peuvent, affranchis J 'des puissances terrestres, s'élever jusque-là. Le chemin de la victoire est tracé dans Touvrage de Baruch , allégué par Justin. Celui qui prononce le serment contenu dans le premier livre de Baruch, ce serment qu'Éloeim a prononcé le premier devant le Bien bon ', et qui s'engage ainsi à tenir cette doctrine secrète, entre dans le bien et boit de l'eau vive. Les esprits des hommes se lavent dans cette eau audessus du firmament ; les choïques et les psychiques s'y lavent au-dessous ^
Tout cela n'est qu'un roman mythologique farci de textes de l'Ancien Testament et frisant le paganisme. On y trouve trois catégories de divinités, une tendance judaïque trèsprononcée, quelques idées d'une certaine profondeur qui pouvaient éblouir les païens, mais qui, éclairées de la lumière du christianisme, ne sont qu'une parodie grossière et arbitraire. Un autre système, plus analogue encore avec celui de Basilides, est celui des ophites, dont nous allons parler.
Philos., V, xxm-xxvii, p. 148-159; lib. X, xv, p. 322-324. Priapos — ô nptv xt eivai itoi;^(Taç, oç lTtptoiroir|(7£ Ta Tràvxa, ■KÇtOX''ôia-zy\z xwv ô/wv ; par contre, Éloeim àirpÔYvwffxoç nat âyvwo-Toç, et Edem, (AiÇoTtapôÉvo?, xà xâxw extôva. Éloeim n'est pas un démiurge occupant les plus bas degrés ; il est, quoique ignorant, le maître et le père des auges. La trinité des principes correspond à la trinité néoplatonicienne (§ 84). Les noms des anges qui entourent Édem, comme Babel, Achamoth (fréquent chez d'autres gnostiques, §§ 121 etsuiv.), Naas ('k^'HD), Bel, BeHas, Satan, Pharao, sont certainement empruntés de la Bible; du reste, les passages bibliques sont ici fréquents, tels que celui-ci, Is., i, 23 (le ciel et la terre représentent l'esprit et l'àme dans l'homme); ces mots : Israel me non cognovit, sont ainsi expliqués : Si Edem avait su que je suis près d'Agathos, elle n'aurait pas puni dans l'homme le Pneuma à cause de l'ignorance du Père (Éloeim). Ce passage d'Osée, i, 2, est ainsi expliqué : âxTropveudet r, 'Eôàti. ànô xoû 'EXw£1(jl.
Justin avait également sous les yeux des auteurs païens, surtout Hérodote, IV, 8-10; il utilisa non-seulement les mythes d'Héraclès, mais aussi ceux du paon de Léda, de l'or de Danaé, de Ganimède et de l'aigle (Adam et Naas).
Philos., cap. XXVII, p. 159 : oùôevi toutw xaxw x^îpovi èvéxuj^ov.
1 Ps. Cix, 4. — * Gen., i, 7.
Le système de Basilides, tel qu'il est présenté dans les Philosophumena, a de l'affinité : 1° avec l'émanation panthéiste de l'universel; 2° avec la confession du grand archon (ici Éloeim); 3° avec la séparalion du domaine entre le Dieu suprême et le Dieu inférieur ; 4° avec la mission de Jésus-Christ de délivrer les natures pneumatiques; o° avec la doctrine qui explique ses souffrances en disant que son corps terrestre retourna à la matière ; 6° avec l'insuccès des efforts du mosaïsme ; 7° avec l'obligation de tenir la doctrine secrète.
Les sectes ophitiques.
121. Les ophites (frères du serpent, naasséniens) tirent leur nom du serpent, qui joue dans leur doctrine un rôle considérable. Ils apparaissent de bonne heure divisés en plusieurs partis. Leur principe est ßythos ^profondeur) nommé aussi lumière primitive, homme primitif, l'idée de l'humanité, ou simplement l'eon : il a pour contre-partie la matière éternelle. Sa première émanation est le premier homme, l'homme par excellence, Adamas, plein de lumière et de clailé, homme et femme tout ensemble (Ennoia, Sige). Vient ensuite le second homme, le fils de Ihomme, puis une troisième divinité femelle, le Saint-Esprit, la première femme, la mère des vivants, la sagesse suprême (Sophia). Ravis de sa beauté, le premier et le second homme s'unirent à elle, et engendrèrent la nature lumineuse et masculine parfaite, le céleste .Jésus. Comme il y avait plus de lumière que ne l'exigeait la formation d'une personne divine, mais pas assez pour deux, ils produisirent avec ce qui surabondait un être féminin défectueux, Prunicos, la Sagesse inférieure, Achamoth, appelée la Gauche.
Or, tandis que le Christ entrait dans le sein de Bythos (l'ieroma) avec le Saint-Esprit et avec le premier et le second homme, et que ceux-ci composaient une Église sainte et véritable, un quaternaire sacré, la Sagesse inférieure fut précipitée dans le chaos, dans les profondeurs de la matière par l'eau, les ténèbres et l'abîme, et devint pour ces profondem's un principe vivifiant et ordonnateur. Là, elle engendra Jaldabaoth (fils du chaos), le démiurge, être borné, égoïste, mais avisé, puissant et immortel. Ce fils connaissait très-peu sa mère Achamoth, qui avait reçu dans leau un corps lourd et incommode, mais qui, après avoir reconnu ses égarements, recueilli ses forces et avoir été fortifiée par un rayon de lu-
35â HISTOIRE DE LÉGLISE.
mière venu d'en haut, se releva au-dessus du chaos, fonda le le ciel aérien, se dépouilla de son corps aqueux et obtint une tranquille et heureuse demeure dans le lieu mitoyen.
Jaldabaoth engendra un fils, Jao, qui fut le père du grand Sabaoth, lequel engendra Adoneus. Ils donnèrent naissance à Eloeus, Horeus, Astopheus, qui formèrent une ogdoade. Chacun de ces sept esprits se créa, à l'exemple de Jaldabaoth, un royaume à part (les sept planètes). Jaldabaoth, dont l'ambition souleva ses descendants, jeta, dans sa mauvaise humeur, un regard sur la matière ténébreuse, et engendra sous la forme d'un serpent un nouveau fils, Ophiomorphos, que sa ruse fit appeler Xous. Il produisit encore un grand nombre d'autres créatures, dont la vue lui arracha cette exclamation orgueilleuse : « Je suis le père, je suis Dieu; au-dessus de moi il n'y a personne. » Sa mère l'avertit de ne point mentir, car le premier homme et le fils de l'homme étaient au-dessus de lui .
Pour détourner l'attention des esprits planétaires, le démiurge leur proposa de créer un homme à leur image '. Sous l'inspiration de la Sagesse, ils créèrent un homme trèsgrand et très-épais, qui ne pouvait se tenir debout et était condamné à ramper comme un ver. Jaldabaoth, à l'instigation de ses six fils, conseillés par Prunicos, lui souffla l'esprit de vie, mais se priva par ce moyen de ses forces supérieures. L'homme, doué désormais d'intelligence et de volonté, se dirigea vers les hauteurs, reconnut le Dieu suprême, le premier homme, et le glorifia sans se soucier de ses premières créatures, les esprits planétaires. Alors, le démiurge créa Eve de sa concupiscence, afin de ravir sa force à Adam; mais sa mère décida les princes des planètes à la séduire, et ils y réussirent. Eve leur engendra des fils qui furent appelés anges et entrèrent avec eux dans leurs royaumes.
Adam et Eve reçurent alors de Jaldabaoth un commandement ^ qu'ils transgressèrent , instruits qu'ils fiu-ent par rOphiomorphos envoyé par Prunicos. Ils furent alors inondés d'une science supérieure, mais Jaldabaoth, irrité contre eux, les chassa du paradis, et fit également sentir le poids de sa
' Gen., I. 26. — * Ibid., ii, 16 et suiv.
LES HÉRÉSIES KT LE PROCiRÈS DU DOGME. 3ri3
malédiction à son fils, l'esprit du serpent (qui engendra six fils et forma avec eux dans le monde souterrain une hebdomade de démons). Mais la Sagesse veillait sur les hommes; elle les nourrissait et les fortifiait, les protégeait contre Jaldabaoth et contre l'esprit du serpent, qui ne leur était pas moins hostile ; elle sauva Noé et les siens de la grande inondation suscitée par son fils. Ce fils entra en rapport avec Abraham, puis avec Moïse, et donna la loi (en qualité de Dieu des Juifs).
Bientôt les princes des planètes cherchèrent aussi parmi les Juifs des envoyés et des prophètes, et de même que le Dieu des Juifs, Jaldabaoth, avait choisi Moïse, Josué, Amos, Habacuc, ainsi Jao choisit Samuel, Nathan, Jonas et Michée; Sabaoth, Élie, Joël et Zacharie; Adoneus, les quatre grands prophètes; Éloée, Tobie, Aggée, etc. La Sagesse révéla aussi par leur bouche quantité de choses sur le premier homme et sur la rédemption à venir; elle s'adressa à sa mère, le Saint- Esprit, et obtint que le Chi'ist céleste, son frère, serait envoyé à son aide.
Sur ces entrefaites, la Sagesse prépara sm' la terre la naissance de Jean, fils d'Éhsabeth, et de Jésus, fils de Marie, par l'entremise du Fils, qui ne se doutait de rien. L'un et l'autre étaient parfaits, mais Jésus était plus juste et plus sage. Le Christ descendit à travers les sept cieux sous la formée de l'ange Gabriel, s'assimila aux princes de chacun d'eux, s'empara de leurs éléments divins, puis s'unit à sa sœur la Sagesse, à laquelle il apparut comme un époux', et entra avec la Sagesse dans Jésus lors de son baptême ; de sorte que celui-ci opéra désormais des signes et des prodiges et annonça le Père inconnu.
Jésus réunissait en lui les trois classes d'hommes, les spirituels, les animiqueé et les corporels. Jaldabaoth et les princes des planètes ameutèrent les Juifs contre lui et le firent crucifier. Ici, le Christ et la Sagesse abandonnent Jésus pour rentrer dans le plérome, où sont maintenant cinq personnes divines; mais ils envoyèrent sur la terre une vertu qui tira Jésus de la mort et le ressuscita dans un nouveau
< Jean, iii, 29.
:. — HIST. DE l'églisf. 23
corps céleste. Jésus séjourna encore longtemps (18 mois) sur la terre, puis monta au ciel, à la droite de Jaldabaoth (qui ne put le voir-), pour introduire les âmes croyantes dans le royaume de la lumière.
Ophites, — Anciens ouvrages, dans J.-N. Gruber, Die Ophiten, Wurzbourg, Inauguraldissertation, 1864, p. S et suiv. Voy. Lipsius, Hilgenfelds Ztschr., 1863, IV, 1864, I. Le nom de Naaff(i9)vot (de tt'îlD, serpent). Philos., V, 6, se trouve également dans Theod., Heer, f., I, 13, in lib. IV Reg., xlix (Op. I, 543, ed. Schulze). Procope de Gaza, in IV Rpg., xvni, 4 (Migne, t. LXXXVIl, p. 1196) porte: 'E(76yivot=: 'CçïTat. Théodoret, Hœr. f., I, 13, donne aussi ce nom aux barbéliotes (Iren., I, 29), qui ont certainement des affinités avec eux, tandis qu'il appelle ophites, ch. xiv, les séthianiens, qui sont une de leurs branches. Origène. Contra Gels., VI, 28, appelle les ophites 'O:pîavoi, de ô?n;. Voyez Clem., Strom., lib. VIII, fin. Selon Hippolyte, V, 11, ils s'appelaient eux-mêmes gnostiques. Livre VIII, 20, il est dit que les caïnites, les ophites et les noachites sont omis à dessein ; les ophites et les naasséniens y apparaissent comme distincts. Il est probable que le nom d'un parti (par exemple celui des caïnites), passa peu à peu à toute la secte. Chez les Latins, comme dans Aug., De Gen. contra Manich., II, 39, ils s'appelaient aussi serpentini.
Il y a diflerentes opinions sur leur origine. Baur, p. 196, n. 36, incline à donner aux ophites une existence antérieure au christianisme, quoique non juive (p. 194). Origène, loc. cit., leur assigne pour fondateur un certain Euphrates, le même dont les Philosophumena, V, 12 , X, 10, font l'auteur des pératiques (ci-dessous 125), avec Adèmes ou Akembes (al. Kelbes). Cf. Theod., Haer. fab., I, il; Gruber, p. 12 et suiv. Selon les uns, la Syi'ie serait la patrie de la secte; selon d'autres, l'Egypte, Il y avait aussi des ophites en Galatie (Hier., Com. in Gai.). Des lois furent encore publiées contre eux en 428 et 330, Cod. Just., I, 5; De beer., 1. V, 18, 19, 21. Leurs divisions sont mentionnées, Iren., I, ixx, 1Ö ; Philos., V, vi, ix, xi, p. 94 et seq., 128; Theod., Hœr. fab., I, 14.
Le bythos, comme le montre clairement Théodoret, est conçu comme la demeure de l'homme primitif (archanthropos); les éléments de la matière sont l'eau, les ténèbres, l'abime et le chaos. Première tétrade dans Iren., loc. cit., n. 1, 2. Achamoth (na^n) s'appelait aussi MTJTr, (on faisait intervenir ici les mythes grecs, Epiph., Hœr. xxvi, n. 16), puis Prunikos (le plus souvent comme amour impur, Pornie, apostasie de Dieu; cf. Epiph., Hœr. xxv, n. 4j, puis Aristera; elle était undrogine.
Sur elle et son fils Jaldabaoth (n"îSi et nSll), Iren., loc. cit., n. o-ii.
La succession des iils de Jaldabaoth est autre dans Origène, Contra Cels., VI, 31 et suiv,, et autre dans saint Irénée, n. 5. Elle commence de bas en haut par Adonaï (''^"î><),'le quatrième dans Irénée, et Jaldabaoth, passe par Jao (niiT), le maître de la lune, arrive à Sabaoth (Iren., 111), et unit à Astapheus, Eloeus, Horeus. Sur l'Ophiomorphos (Samuel et Michel), d'où sont sortis l'oubli, la malice, l'envie, la discorde et la mort : Iren., n. 5, 8, 9; Epiph., Hom. xxxvii, n. 4; Theod., loc. cit. Sur le reste, voy. Iren., n. 6-14.
Les naasséniens.
122. 11 y a de grandes variétés, des modifications nombreuses dans les divers partis des ophites. Quelques-uns conçoivent le serpent comme bon, comme la condition de Texistence de tous les êtres et l'adorent véritablement. Les naasséniens (dépeints par les Philosophumènes), qui transformèrent probablement l'ancienne théorie dans le sens stoïcien et panthéiste, lui assignaient le même rôle que saint Irénée attribue à Achamoth, celui de produire la vie dans le monde souterrain. Ici encore, nous voyons l'apothéose de l'homme, l'anthropolàtrie, vivement accentuée ; la Sagesse inférieure est analogue à la troisième filiation des basihdiens. A côté de « l'Église sainte et véritable, » on distingue aussi dans les sphères inférieures une triple Église, l'Église élue (angélique), l'Église appelée (animique) et l'Église captive (ou terrestre). Le ternaire se rencontre généralement partout, par exemple dans l'homme primitif (comparé à Géryon), chez lequel on distingue le spirituel, l'animique et le matériel; dans .lésus, par lequel trois substances parlaient à trois classes d'hommes. Le corps humain, d'après les nombreuses légendes populaires que l'on invoque, serait sorti spontanément des forces de la nature (autochthones), et sa génération serait inénarrable '. Quant aux âmes, on n'est pas d'accord si elles proviennent d'elles-mêmes ou du chaos, ou d'un être antérieur et éternel. Édem (Eden), conçu comme le cerveau do l'homme, est entouré du paradis comme d'un corps humain.
Les quatre fleuves qui jaillissent du torrent d'Éden ^ représentent la vue, l'ouïe, l'odorat et la bouche, et l'eau qui est au-dessus du firmament* figure l'eau vive', vers laquelle
^ Is., LUI, 8. -- * Gen., ii, 10 el siiiv. — ' Gen., i, 7. — ^ Jean, iv, I i
3o() HISTOIRE i>E l'Église.
toute créature est attirée. Cette façon allégorique et arbitraire d interpréter la Bible, les naasséniens l'appliquaient également aux mythes grecs et aux textes des poètes ; ils avaient aussi des psamnes et des hymnes particuliers, écrits dans une langue obscure et mystérieuse; car leur habitude était d'inspirer le respect et la terreur par un langage inintelligible. Leur doctrine tout entière se composait d'éléments grecs, assyriens et chaldéens. Leurs chefs s'en rapportaient à une certaine Marianne, qui aurait appris ces mystères de saint Jacques, frères du Seigneur, à l'Évangile selon saint Thomas et à l'Évangile selon les Égyptiens.
Philos., V, VI, XI, p. 94-124. Le serpent est représenté comme une substance humide, bonne, renfermant tout en soi, comme la corne du taureau unicorne (Deut., xxxiii, 17), donnant à tout son charme et sa beauté. Le culte du serpent parmi ces sectes s'explique par leurs relalations avec les mystères païens, où le serpent avait une signification symbolique (Dœllinger, Heidenth., p. 162, 523, 623); b. par la gloritication du péché originel auquel excitait le serpent (Gen., ch. m), en promettant une connaissance supérieure. On invoquait aussi Matth., x, 16, où l'on lisait w; ö^i? (Epiph., Hom. xxxvii, n. 7j, et on rappelait la ressemblance entre vad; (serpent) et vaô; (temple) Phil., V, ix, p. 120. Un parti prenait le serpent pour Sophia ou du moins pour son symbole. Iren., I, xxx, 13; Epiph., loc. cit., n. o; Theod., ioc. cit. Les entrailles de l'homme, dans leur forme tortueuse, étaient un signe de l'esprit qui se meut dans tous les ordres de la nature et engendre la vie. D'autres honoraient dans le serpent Jésus-Christ, descendu sous cette forme pour nous racheter, et symbolisé par le serpent d'airain du désert (Xum., xxi, 8; Jean, m, 14 et suiv.; Aug., loc. cit., xxvi; De heer., cap. x; Theod., loc. cit.). Cela est vrai, surtout des séthianiens et des pératiques (ci-dessus, §§ 123, 125). D'autres mettaient le serpent au-dessus du Christ, en qualité d'Adamas ou âme du monde (Append. adTert. praescr.). Psaume des naasséniens dans Phil., p. 122, 123. (Voy. Gruber, p. 144-146). On cite comme des noms tout-à-fait sublimes : KauXaxaû (ci-dessus, § 118 b, 11 y), SauXaaaù, Zer,aàp. Ils sout censés exprimer les trois principes du monde : 1° Adamas, qui est en haut; 2° la nature mortelle, qui est en bas; 3<* le Jourdain bissexuel, qui coulait en haut. Le grand Jourdain, qui coulait en bas et qui empêcha les lils d'Israël de sortir d'Egypte, c'est-à-dire la séparation des choses inférieures d'avec le corps, fut retourné par Jésus, et coula en haut, où se trouve la Genèse spirituelle. Saint Épiphane, Hœr. xxv, n. 4, explique Saulasau par tribulationem super tribulationem; Zeesar, par adhuc pau- Julum exspecta.
LES HÉRÉSIES ET LE PROGRÈS DU DOGME. 'Vol
Le diagramme ophitique dont, parle Origène, Contra Cels., VF, 24-38, contenait dans une de ses sections des images, des figures, des nomn représentant trois régions : a. le plérome, « la vraie Église ; » b. les sept esprits planétaires; c. le monde inférieur; dans l'autre, des prières aux princes des planètes, qui doivent faire entrer paisiblement dans leurs empires les âmes qui sortent de ce monde, et de là les entraîner plus haut. On y voit cités non-seulement Bythos, avec l'amour et la vie, Adamas et son iils, le Saint-Esprit et Jésus-Christ, puis Sophia et la Providence, mais aussi les sept piùnces des planètes, et après le « frein de la malice, » les six fils d'Ophiomorphos avec les sept démons delà terre: Michel (avec la forme du lion), Suriel (taureau), Raphaël (avec la forme du serpent), Gabriel (aigle), Thautabaoth (ours), Erathaoth (chien), Taphabaoth ou Oniel (âne), les ennemis de l'homme. Saint Épiphane (Heer., xxvi, n. 10), malgré quantité de divergences, s'accorde avec ceci en une foule de points. 11 y est aussi question de la métensomatose, Orig., loc. cit., cap. xxi. Cf. Pistis Sophia (§ 123), p. 143, 144. Sur Marianne, qui aurait aussi, d'après Celse, produit une secte (Orig., V, 62), Philosoph., V, 7 ; X, 9. Les Évangiles xa6' Alfjnziovç et xa-rà öwfxäv, sont mentionnés ici p. 100 et suiv. D'après la Pistis Sophia, p. 47-49, les apôtres Thomas, Philippe (passage de l'Évang. de Phil. dans Épiph., Haer., xxvi, n. 13) et Matthieu auraient reçu l'ordre et le pouvoir de transcrire les doctrines et les actes de Jésus-Christ.
Les séthianiens.
123. Nous trouvons dans la Pistis- Sophia, conservée en langue copte, un système de panthéisme passablement développé selon les principes ophitiques, mêlé d une foule d'accessoires et d'embellissements qui préludent au manichéisme. Les destinées de Sophia y sont racontées avec force lamentations par Jésus ressuscité, qui aurait enseigné pendant onze ans au milieu de ses disciples. D'autres sectes nous offrent d'autres ramifications de l'ophitisme. Ce sont : 1° les séthianiens , ainsi nommés parce qu'ils considéraient le fils d'Adam, Seth , comme le père des pneumatiques, qui serait apparu en Jésus- Christ à l'instigation de Sophia. Le ternaire domine aussi parmi eux. Ils admettent trois principes des choses : en haut, la lumière ; en bas, les ténèbres ; au milieu, l'esprit incorruptible. Chacun des trois est pourvu de forces infinies. L'esprit n'est point un souffle provenant du mouvement de l'air, mais un parfum d'onguent ou d'encens ; les lénèbres sont une eau effroyable, mais intelligente, qui met toute sa force pour attirer à soi, par le parfum de l'esprit, un
rayon de la lumière, afin de s'en fortifier, tandis que la lumière et l'esprit s'appliquent à concentrer en eux leurs forces et à les retenir. De même qu'un cachet imprime sa forme sur une cire molle, ainsi l'action réciproque (concours, syndrome) des trois êtres fondamentaux produit des formes qui leur ressemblent : d'abord la forme et le sceau du ciel et de la terre, puis la multitude innombrable des êtres vivants, dans lesquels se distribue, avec la lumière d'en haut, le parfum de l'esprit.
Le premier principe fut tiré de l'eau; souffle impétueux, cause de toute génération et de tout mouvement, il souleva les flots et amoncela des vagues, dont le mouvement produisit l'homme. Quand le sein maternel de ces vagues fut devenu fécond et qu'il eut été pourvu de la force generative féminine, il reçut une lumière répandue d'en haut, avec le parfum de l'Esprit, le Nous. Cette lumière est le Dieu parfait; descendue de la lumière non engendrée et de l'esprit, elle est apportée dans la nature humaine, comme dans un temple, par la puissance de la nature et par le mouvement du vent ; née de l'eau, mêlée aux corps, elle est le sel de la création, la lumière des ténèbres et travaille à se délivrer des corps.
Tous les soins de la lumière supérieure tendent à affranchir le Nous de la mort qui atteint le corps mauvais et ténébreux, du Père inférieur, du vent impétueux. Ce vent, par ses sifflements, ressemble au serpent. Quand ce sein maternel impur a reçu la lumière et l'esprit, le vent, c'est-à-dire le serpent, le premier-né des eaux, y pénètre et engendi'e l'homme.
De là vient que le Logos a dû prendre la forme servile du serpent, afin de tromper le serpent, le souffle des ténèbres, et de délivrer dans le sein de la vierge le germe de lumière divine, le Nous. Quand le Logos eut pénétré dans les mystères impurs du sein maternel, ce sein fut purifié et but le calice de l'eau vive, que doit boire quiconque veut déposer la forme d'esclave et recevoir le vêtement céleste. Les séthianiens trouvent leur ternaire dans VExode, x, 22, dans le paradis (x\dam, Eve et le serpent), dans les trois fils d'Adam et de Noé , dans les trois patriarches Abraham, Isaac et Jacob, dans les trois jours qui précèdent la lune et le soleil,
dans la triple loi qui défend', permet* et punit'. Cette doctrine, en faveur de laquelle on rapportait une paraphrase de Seth, s'appuyait, dit-on, sur les mystères païens, sur Musée, Linus, Orphée et Homère.
Pistis Sophia, Opus gnosticum Valentino adjudicatum, e cod. ms. coptico, Lond., descripsit et lat. vertit M. G. Schwartze, éd. J.-H. Petermann, Berul., 1852, écrit dans l'ancien dialecte sahidien, vers le troisième siècle. Son origine ophitique est attestée : 1° par la multitude des noms barbares particuliers aux ophites (p. 323, 323 et ailleurs); 2° par le rôle assigné à Sophia et par ses chants pénitentiaux, [iexâvoiat, p. 31-114; 3° par la description de l'ange à la face de lion, tel que le connaissait Celse et qu'il se trouvait chez les ophites, d'après Origène, VI, 30; VII, 40; 4° par la présence de Jaldabaoth, qui est appelé ici dieu de feu, comme chez les naasséniens, Philosoph., p. 104 ; 5° par la mention de Jao, Sabaoth, Michel, Ophiomorphos (p. 83, 225, 241 , etc.); 6° par le nom d'Adamas (p. 88, 89 col.; PhiL, p. 94, 104, 114); 1° par le fréquent emploi du symbole du chien et du crocodile (p. 161,, 200 et suiv.); 8° par le rôle assigné à saint Jean-Baptiste (p. 9, 10, 80 col.; Ireri., loc. cit., n. 12; Epiph., Hœres., 26, n. 6 et suiv., etc.
D'après ce livre, Jésus trouva Sophia dans la tristesse, car elle était au-dessous du 13* éon (24 éons émanèrent du père primitif et des deux êtres à trois forces qui l'entourent), sa vraie demeure où elle ne pouvait plus atteindre, depuis que, devenue mécontente à la vue de la lumière supérieure, trompée et repoussée par la colère des autres archons, elle avait été précipitée dans le chaos. Jésus-Christ délivra peu à peu Sophia, souvent persécutée par le serpent lui-même, la rapprocha de sa demeure, puis l'y fit rentrer.
Les chants pénitentiaux de Sophia et la plupart des pai'aphrases de psaumes présentent sur le péché, le repentir, la grâce et la rétribution une doctrine plus pure que les autres branches de ce groupe. Kœstlin, Das gnost. System d. H, 2.; Zellers Jahrb., 1854, I et suiv.; Lipsius, op. cit.
ÏTiOiavot, Phil., V, 19-21; X, H; Sethoitae, dans Append. ad Tert. picescr., cap. XLvii; Sethiani, dans Epiph., Philastr. Dam. — Saint Épiphane, Hser., xxxvii, 39, les distingue des ophites; Théodoret, Hser. f., I, 14, les confond avec eux. D'après saint Épiphane, Hser., xxxix, 3, la race pure de Seth devait seule être sauvée du déluge; mais les mauvais anges qui ont formé le monde et se sont mêlés aux enfants des hommes, portèrent secrètement dans l'arche Cham, engendré par une autre force, et propagèrent ainsi le mal, jusqu'à ce que parut Seth-
< Genèse, ii, 16 et suiv.— ' Ibid., xii. 1. — ' Exode, xx, 13 et suiv.: Detii . V, 17.
360 msToiuE DE l'église.
Christus. Sept livres attribuées à Seth, et d'autres à Abraham et h Moïse, sont ici mentionnées, ibid., n. 5.
Les caïnites.
124. Ce que Seth était pour les séthianiens, Caïn l'était pour les caïnites, le favori de la Sagesse, qui l'avait orné de connaissances supérieures. Ils admettaient deux forces, la Sagesse supérieure (Sophia) et la Sagesse inférieure (Bi/stei^a), créatrice du monde visible. Adam et Eve furent créés par des anges. Les deux forces engendrèrent avec Eve deux fils : la force supérieure, Caïn ; la force inférieure, Abel ; ce dernier, qui était le plus faible, fut tué par Caïn, le plus vaillant et le plus fort. Le privilège de Caïn échut au serpent d'abord, puis à Cham, aux Sodomites, à Ésati, à Coré, en un mot, à tous ceux que l'Ancien Testament a blâmés et que le Créateur du monde haïssait à cause de leur science, mais que la Sagesse aimait.
Judas Iscariothe était, selon les caïnites, le seul véritable apôtre ; ils prétendaient avoir de lui un Évangile qu'ils opposaient, avec « l'ascension de Paul au troisième ciel, » aux Écritures du Nouveau Testament. Par haine contre le Dieu des Juifs et comme moyen d'acquérir la vertu, ils toléraient tous les genres de crimes, dont chacun avait son ange assistant. Ils maudissaient Jésus comme le Messie psychique, et lui opposaient sans doute le Christ pneumatique, qui procédait de Sophia et dont Judas était le véritable apôtre.
Cajani, Cajanistee, hen., I, xxxi, 1,2; Ap. ad Tert. preescr., loc. cit.; Epiph., Heer, xxxviii; Theod., Heer, fab., 1, 15. Origène, Contra Cels., 111, 13, nomme les caïnites en même temps que les ophites à titre d'hérétiques. Les Philosoph., VUl, p. 276, ne les citent qu'en passant à côté des ophites et des noachites (qui mettaient probablement Noé à la place de Seth). Ce qu'Origène, Contra Cels., VI, 28, dit de la malédiction du Christ, est appliqué non sans raison aux caïnites (Massuet, loc. cit., a. 3, XV, n. 157). Divers sentiments sur Jésus-Christ, dans Epiph., loc. cit., n. 3.
Les pérates.
125. Les pérates ou pératiques admettent partout le nombre ternaire. Ainsi, la divinité, le monde et le Christ sont divises
LES HÉRÉSIES ET LE PROGRÈS hV DOGME. ■'îfil
en trois. La première division du monde, un en principe, est la triade. Sa première partie est le bien parfait, la grandeur paternelle ; sa seconde, la plénitude des forces infinies ; sa troisième, le monde pris à part (cosmos idicos). La première partie n'est pas engendrée, la seconde s'engendre d'elle-même, la troisième est engendrée. Il y a trois dieux, trois Logos, trois Nous, trois hommes, pour les trois parties du monde. Le troisième monde, le principe des choses passagères, périra un jour pour faire place au premier et au second. L'eau est l'élélément destructeur où tous les ignorants (les Égyptiens) trouvent la mort. Sortir d'Egypte, c'est abandonner le corps. Des deux mondes supérieurs, toutes sortes de semences ou de forces ont été jetées dans notre (troisième) monde. Aux jours d'Hérode, un homme vint de la première partie du monde, le Christ, qui réunissait en lui, trois natures, trois corps et trois forces, et avec eux la plénitude de la divinité*. Il descendit dans le monde inférieur, afin de sauver tout ce qui est divisé en trois ; car ce qui est descendu d'en haut y remonte par lui ; mais tout ce qui lui a di'essé des embûches est puni et écarté. Ce que le Christ sauve, ce sont les deux premières parties du monde, celle qui n'est pas engendrée et celle qui s'engendre elle-même. Tout est composé de père, de fils et de matière, et chacun des trois possède une force infinie. Entre le Père qui est en haut et la matière qui est en bas, le Fils, le Verbe, le ser petit occupe le milieu ; il est toujours en mouvement vers le Père immobile et vers la matière qui se meut, La matière reçoit par le Fils l'impression des idées du Père. Le Fils ou le serpent est le principe générateur, le fleuve qui coula d'Éden, le signe gravé sur Caïn pour préserver ses jours, la puissance qui obéissait à Moïse, la verge qui fut changée en serpent, le sage discours d'Eve, le type du serpent érigé par Moïse, le grand principe par qui toutes choses ont été faites*, en qui était la vie (Eve), qui nous est appparu du temps d'Hérode sous les dehors de la forme humaine, suivant ce qui a été figuré par Joseph, lequel fut vendu par ses frères et avait seul un vêtement bigarré. Nous assistons ici à un véritable culte du serpent.
' Cohss , II, 9. — ' Jean, i, 1 et suiv.
Les pérates sont mentionnés dans Clément, Strom., VII, 17, parmi les sectaires qui tirent leur nom àuà roù tÔTroy. On les appelait aussi pérates, parce qu'ils prétendaient pouvoir seuls passer TcspàTat, à travers la corruption, cpQopâ, qu'avait encourue le reste du monde. Selon les Philosophumena, V, 12, la secte demeura longtemps inconnue; la multitude des noms barbares qu'on y rencontre, comme chez les autres ophites, oppose de grandes difficultés à l'exposition de sa doctrine.
Philos., V, XII, 18; X, x; Theod., Hœr. fab., I, 17; Baur, Das Christ, der drei ersten Jahrb., p. 177 et suiv.; Vagmann, Die Philosoph, u. die Paraten (Ztschr. f. bist. Theol., 1860, H).
Les barbéliotes.
126. Les barbéliotes tirent leur nom de Téon féminin Barbélo, mère de tous les vivants, qui reçut la révélation du Père ineffable. Elle avait devant elle la pensée du Père (Ennoia), laquelle emportait la prescience ( pi'ognosis) . Quand celle-ci eut paru, elle fut suivie d^\phtarsia (llncorruptibilite) et de la vie éternelle (Zoé). Barbélo s'en rejouit et engendra une lumière semblable à Apbtbarsia, d'où procède l'illumination et la génération ; le Père la perfectionne en l'oignant de sa bonté. Cette lumière est le Christ, qui reçut Nous pour l'assister.
Du Père émane le Logos. Ennoia et Logos, Aphtharsia et le Christ, Zoé et Théléma, Nous et Prognosies s'accouplèrent. Dans les couples, c'est presque toujours la partie féminine qui prédomine. Ennoia et Logos produisirent par émanation Autogènes, qui s'unit à sa sœur Aléthéia. Aphtharsia et le Christ produisirent quatre lumières qui entourent Autogènes, de même Zoé et Théléma engendrèrent quatre puissances qui servent ces quatre lumières. Autogènes donna naissance à l'homme parfait (Adamas), ainsi qu'à la gnose parfaite, qui s'unit à lui; il en résulta l'arbre de la science '.
Le premier ange, qui entourait le fus unique (Autogènes s'appelle aussi Monogènes), engendra le Saint-Esprit, nommé aussi Sophia et Prunicos. Cette Prunicos , après avoir vainement cherché un époux, produit enfin un ouvrage où régnait l'ignorance et un orgueil effronté, le proarchon ou
■• Genèse, ii, 9-
démiurge, le père de la malice, de l'envie, etc., qui se croyait le Dieu suprême. Quand ce démiurge se créa des anges, des forces et des puissances, Sophia accourut dans les hauteurs et compléta ainsi la sainte ogdoade. — Ici, la doctrine ophitique, encore très-reconnaissable, a été probablement transformée sous l'influence d'autres systèmes gnostiques. On dit que les barbéliotes, même parmi les gnostiques, n'avaient pas d'égaux pour l'immoralité.
OUVR.iGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N° 126.
Saint Irénée, I, 29, écrit Barbeliotœ (du syrien Barbelo, èv xETpàôi Oeoç); Theod., I, 13, y ajoute Borboriani, Naassini, Stratioci, Phemionitse ; saint Épiphane, Haer., xxvi, qui en fait des gnostiques par excellence, les nomme aussi, n. 3, Coddiani (codda — paropsis, catinus); il croit que ce nom vient de ce que personne ne voulait manger avec eux, à cause de leur impureté. En Egypte, ils s'appelaient, dit-on, stratiotiques et phibionites ; cbez d'autres, zachéens ou barbélites. Selon saint Epiphane, ils descendaient des nicolaites; selon Théodoret, des valentiniens. Il se peut que le système de ces derniers ait influé sur eux, mais leur origine ophitique est attestée par Adamas, au-dessus de qui on plaçait encore des êtres supérieurs; par l'arbre de la vie et de la science, par l'exaltation du démiurge, tout-à-fait semblable à Jaldabaoth; par Barbelo, qui se trouve aussi dans Pistis Sophia, p. 34, 78, 81; par Prunicos et par les noms barbares, dont saint Jérôme, Ep. Lin, al. 20, ad Theod., vid., disait : « Nequaquam suspiciens Armagil fRaguel s. flarmogenes), Barbelon, Balsamum et ridiculum Teusiboram cœteraque magis portenta quam nomina, quse ad imperitorum et muliercularum animos concitandos et quasi de hebraicis fontiïjus auriunl, barbaro simplices quoque terrentes sono, ut quod non iuteUigunt plus mirentur, » et enfin par les livres, certainement ophitiques, qu'ils employaient, comme Nwpta (prétendue femme de Noé, cf. Epiph., loc. cit., n. d); par l'Évangile d'Eve (ibid., n. 2, 31; par les questions de Marie et les questions répandues sous le nom de Seth par les révélations d'Adam (ibid., n. 8); par les yéwa Mapiaç (n. 12): par l'Évangile selon PhiUppe (n. 13).
Monoimos.
127. L'Arabe Monoimos essaya de donner au système ophitique une empreinte très-accentuée de panthéisme, en y mêlant la théorie des nombres de Pythagore. Exclusivement adonné à l'astronomie et aux mathématiques, il concevait 1 homme comme l'être suprême et la raison de toutes choses, et faisait dériver de lui tout ce qui existe ; l'homme était tout
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à ses yeux, il était Dieu même. A l'homme il ajoutait le fils de l'homme, comme le vrai créateur du monde, issu d'une partie de son être. L'homme est l'unité où se concilient toutes les contradictions; le fils de l'homme n'est pas personnellement distinct de lui; chaque homme en particulier est à luimôme son dieu, le monde n'est que le développement de l'homme. L'iota, en tant qu'il représente le chiffre 10 (decas), est l'image de l'homme primitif invisible et le nombre dominateur.
Fondement de l'unité, du nombre 10 et de tous les nombres, le fils de l'homme est à la fois père et mère, — deux noms immortels. Comme tous les chiffres sont contenus dans cet iota, il plut à Dieu de faire habiter dans le fils de l'homme toute la plénitude de la divinité *. De la composition des nombres faite avec ce simple iota sont nées les hypostases corporelles. La création tout entière se représente le fils, qu'elle ne connaît pas, comme la production d'un être féminin ; des rayons obscurs partis de lui s'approchent de ce monde, s'y attachent, et déterminent les variations et les origines des êtres.
Le monde fut créé en six jours, c'est-à-dire en six forces, contenues dans l'iota. Le septième, le jour du repos, a été créé par Thebdomade. La terre, l'eau, le feu, l'air, proviennent de l'iota, et leiu"s figures, des nombres contenus dans l'iota. Pour montrer l'importance de l'iota, on allègue les dix plaies d'Egypte, les dix commandements, les dix catégories d'Aristote, etc. L'homme, disait Monoimos, ne doit pas chercher Dieu hors de lui-même, mais en lui-même.
Philos., VIII, xii-xv, p. 269-273; X, xvii, p. 323 et seq.; Theod., Hser. fab., 1, 18. Lettre de Monoimos à Théophraste, Phil., VIII, 13.
Les archontiques.
128. Les archontiques, qui habitaient la Palestine et l'Arménie, et avaient plusieurs faux prophètes, admettaient sept cieux, ayant chacun un prince (archon) entouré de ses anges. Dans un huitième ciel, élevé au-dessus des autres, siège la
' Cohss.. I. 19.
mère de lumière (Photeine). La place de Jaldabaotli, dieu des Juifs, est occupée ici par le tyran des sept cieux, Sabaoth ; le diable, fils de Sabaoth, résista à son père, et engendra, avec Eve, Caïn et Abel, qui imitèrent leur père, s'animèrent de haine et de jalousie, et se divisèrent à cause de leur sœur. Le vrai fils d'Adam et d'Eve fut Seth, que la force supérieure enleva vers elle, et envoya longtemps après dans ce monde, muni d'un esprit et d'un corps, de sorte que les puissances inférieures ne purent rien contre lui. Il reconnut le Dieu suprême et refusa d'adorer le démiurge. (On remarque ici une grande affinité avec les séthianiens, dont les livres étaient consultés par la secte.) Les âmes des gnostiques qui ont échappé à Sabaoth ainsi qu'à ses princes, lesquels sont constamment obligés de se nourrir d'àmes, s'élèvent jusqu'aux empires célestes, s'excusent par des prières auprès des princes et arrivent ainsi jusqu'à la mère supérieure de la lumière.
Quelques-uns de ces sectaires répandaient sur la tète des défunts de l'eau et de l'huile, afin de les rendre invisibles aux puissances ennemies. Ils rejetaient les sacrements de l'Eglise, parce qu'ils étaient administrés au nom de Sabaoth, dieu des Juifs. Quelques-uns pratiquaient de grandes austérités, d'autres vivaient dans la débauche. Ils admettaient la résurrection de l'àme et non celle du corps.
Epiph., Heer, xl; Theod., I, xi. Le premier cite comme des livres employés par la secte : a. la grande et la petite Symphonie; b. les Allogeneis (n. 2, 7, soi-disant de Sethj; c. des livres de Seth; d. l'Anabaticon du prophète Isaïe. Ils tenaient pour prophètes Martiades et Martianus, qui, en trois jours, avaient été ravis dans le ciel.
Carpocrates.
129. La secte principale des ophites, — qui était en rapport avec les anciens nicolaïtes, — ainsi que la plupart de ses ramifications, vivaient, dit-on, dans les plus grossières dissolutions. Ces désordres, du moins chez un grand nombre, avaient lieu jusque dans les cérémonies de leur culte, dans l'administration mystérieuse d'un baptême de lumière et de feu, dans leur parodie burlesque de l'Eucharistie des chrétiens, pendant laquelle ils reclamaient souvent la présence d'un
serpent, qui devait goûter le pain avant qu'on le mangeât. On revenait ici aux orgies du paganisme.
La doctrine de l'alexandrin Carpocrates, contemporain de Basilides et un pur platonicien, offrait également un caractère tout-à-fait païen, immoral et antijudaïque. Selon lui, la monade était le père, la source de toutes choses ; l'esprit devait s'y absorber tout entier pour trouver le chemin du bonheur. De la monade sortirent une multitude d'esprits, qui se révoltèrent et créèrent le monde visible (les anges qui ont formé le monde). Ces esprits sont les auteurs des diverses religions populaires, à l'exclusion du judaïsme. L'àme humaine, descendue dun être supérieur, doit retourner à la monade en rentrant dans son premier état et en foulant aux pieds toutes les lois qui émanent des démons.
Le chemin de la véritable gnose a été parcouru par Pythagore, Platon, Aristole et Jésus, fils de Joseph et de Marie, homme dune grande noblesse. Tous peuvent également y entrer. La vertu est libre, et toute loi doit disparaître, car rien n'est bon ni mauvais de sa nature ; tout dépend de l'opinion des hommes. Tout ce que la terre porte, tout ce qui sert à la jouissance de l'homme doit être en commun.
Carpocrates, le père du communisme moderne, pratiquait la théurgie, maniait la plume et avait une conduite des plus immorales. Les agapes se terminaient par de honteuses débauches. Les carpocratiens avaient dans leurs sanctuaires des images de Jésus et des philosophes grecs, et portaient des signes distinctifs marqués au fer rouge sur l'oreille droite.
Le fils de Carpocrates, Épiphanes, répandit ses doctrines dans l'ile de Céphalonie et introduisit la communauté des femmes. Il mourut à l'âge de dix-sept ans et on lui dédia un temple.
La secte se répandit aussi en Egypte, et sous le pape Anicet (161) une certaine MarcelHne essaya de lui recruter des partisans dans Rome. Aux carpocratiens se rattachèrent: l°les antitactes, dont le dieu, inconnu de tous, absolument bon et créateur, avait un fils qui, s'étant révolté contre lui, fut puni par la résistance des hommes, qui méprisèrent tous les commandements ; 2° les prodicianiens, de Prodicus, que Théodorcl appelle le fondateur des adamites ; ils admettaient la com-
munauté des femmes et commettaient les plus grandes turpitudes ; ils exigeaient même qu'on s adonnât publiquement à l'impudicité. Tous ces partis revendiquaient le nom prétentieux de gnostiques.
Sur le rapport des ophites avec les nicolaïtes, Baur, Gnosis, p. 192. Débauches dans le culte religieux des ophites et ailleurs, Append. ad Tert. praescr.; Theod., loc. cit., c. xiii-xv; Epiph., Hom. xxxvii, n. 5; Hœr. XXV, n. 1, 13 et seq.; Aug., De lieer,, cap. vu; Dam., De hser., cap. xxxvii; Prœdestin., cap. xvn; Philos., V, 7; Orig., Contra Cels., V, 24 : à(jri[jLOTàxr, aïpsCTt; 'Oçiavwv. Sur Carpocrales, Iren., 1, 25; Philos., VII, 32; Epiph., Hom. xxvii; Theod., loc. cit.; Clem., Strom., III, 2, p. 183, cd. Sylb., où se trouve un passage du livre IlEpî ôixaio(nivyic. 11 a été prouvé plus tard que les inscriptions soi-disant trouvées à Cyrène et à Malte, publiées à Avignon par le marquis Fortia d'Urbain, et qu'on attribuait dans le principe aux cai'pocratiens, sont apociyphes. Gieseler, K.-G., I, i, p. 190; Fuldner, De carpocratianis, Lips., 1824; antitactes et prodiciciens, Clem., loc. cit., cap. iv, p. 188, 189; Sylb., Theod., I, xvi, 6; Epiph., Hser. lu.
Valentin et son école.
430. La plus nombreuse des^ sectes gnostiques, et celle qui se rapprochait le plus des idées de Platon, fut fondé par Valentin, contemporain de Carpocrates et né probablement à Alexandrie. Il répandit sa doctrine en Egypte et en Asie, se rendit à Rome sous le pape Hygin, et y séjourna longtemps. Découvert enfin et chassé de l'Église, il s'enfuit en Chypre, où il mourut probablement vers 161. Il prétendait avoir récusa doctrine de Theudas, un disciple de saint Paul ; mais il puisa surtout dans la philosophie hellénique, notamment dans Pythagore et Platon ; il est probable aussi qu'il utilisa les doctrines des simoniens. Voici les principaux points de son système : 1° L'être primitif (Bythos, Propator, Proarchon) est la parfaite, unique et suprême divinité, la raison de tous les êtres, infiniment riche, inaccessible à toute conception, plutôt par la plénitude surabondante de sa vie que par son unité absolument simple. Chez lui, la conscience de soi-même réside dans le silence (Sigé). Le silence (Sigé, Ennoia, Charis) lui est uni comme sa compagne (Si/zi/gos),eilai\ie renfermée dans le Bythos ne se révèle que par une série de couples analogues.
ü" De ce mariage procèdent les esprits supérieurs comme leur expansion et leur forces, les éous supérieurs, les éléments personnifiés de l'absolu, qui se déploie dans le fini et le résume en lui-même. De Bythos et de Sigé émanent directement le fils unique (Monogènes) ou le Nous, le plus élevé des éons, le commencement de toutes choses, qui seul contemple le père primitif, puis la Vérité, qui le complète. Ces quatre constituent la tétrade suprême. Nous et Alétlieia formèrent deux nouveaux éons, Logos et Zoé, et ceux-ci deux autres encore : Anthropos (Vliomme) et Ecclesia (l'Église). Le nombre quatre fut donc porté à huit (première ogdoade heureuse).
3° Logos et Zoé engendrèrent de nouveau cinq couples d'esprits, Anthropos et Ecclesia six couples.
Il y a donc trente éons, quinze mâles et quinze femelles. Plus ces éons s'éloignent de Bythos, plus ils perdent de ce qu'il y a en eux de divin. Le dernier chiffre douze (dodécade) était plus faible que les dix éons (décade), et ceux-ci plus faibles que l'ogdoade suprême. Ils forment ensemble la plénitude (le plérome), qui a pour contrepied le chaos sans essence, le vide (Kénoma, Hystéréma).
A" Tous les éons aspiraient à comprendre Bythos et jalousaient Nous, qui leur aurait volontiers communiqué sa connaissance s'il n'en avait été empêché par Sigé. Mais nulle part le désir de comprendre b père n'était aussi ardent que dans l'éon inférieur féminin, dans Sophia, épouse de Théléthos ; dédaigneuse de son époux, elle voulait à toute force rompre ses barrières, et saisir, chose impossible, la grandeur de Bythos. Elle aurait infailliblement péri, si Horos (le génie des frontières), qui repousse d'un côté et affermit de l'autre, si Horos, éon émané du père et nommé aussi Stauros (croix; ne l'eût pas retenue dans ses anciennes limites. Pour rétablir l'harmonie troublée dans le plérome, Nous et Alétheia engendrèrent le Christ et le Saint-Esprit. Les éons, éclairés par le Christ sur leurs rapports avec Bythos et Nous, glorifièrent le Père, et, avec ce qu'ils avaient de plus beau, engendrèrent l'éon Jésus, le commun fruit du plérome, destiné à répandre hors de lui la vie divine et à devenir pour le monde inférieur ce que Nous, le fils unique, était pour le monde supérieur.
LES HÉRÉSIES ET LE l'ROGKÈS DU DOGME. 369
5° Dans l'accès de ses premiers désirs, Sophia avait produit un être prématuré, la sagesse inférieure, Achamoth, créature assujétie aux passions. Comme lloros ne permit pas à celleci d'entrer avec sa mère dans le plérome, elle se précipita dans le chaos, se confondit avec lui et y éprouva tous les sentiments, toutes les manières d'être d'un esprit délaissé de Dieu. Christus et Horos vinrent à son aide, et, la tirant du chaos, la transportèrent dans un monde imparfait, qui confinait au plérome (le lieu mitoyen) ; elle y eut quelque pressentiment de l'immortalité, quelques connaissances, mais ne put entrer dans le plérome, d'où elle fut repoussée par Horos.
6° Les dilYérentes affections d'Achamoth produisirent les diverses substances du monde inférieur. Elle communiqua des germes vitaux à la matière et enfanta le démiurge, qui est composé d'un élément physique et d'un élément psychique ; il ne connaît pas sa mère et se prend lui-même pour le Dieu suprême. Le monde inférieur, image du monde supérieur des esprits, fut créé par le démiurge sous l'influence, inconnue de lui, de sa mère et de l'éon Jésus. Il concourt sans le savoir à l'ordre supérieur du monde. Le démiurge préside à sept deux d'anges (hebdomade) ; il est le cosmocrator (maître du monde, Satan, Belzébub) du monde inférieur hylique, bien qu'il soit souvent représenté comme une créature du démiurge psychique, sur lequel il l'emporte en sagesse.
1° Le démiurge devint encore le créateur d'un troisième monde, où l'homme occupe le premier rang. Il créa Ihomme avec la matière et lui inspira une âme ; mais l'homme reçut de la Sagesse, sans que le démiurge s'en aperçût, un principe de vie supérieur, lesprit (pneuma), à laide duquel il s'éleva au-dessus du démiurge borné. Irrité, celui-ci lui défendit de manger du fruit de l'arbre de la science. L'homme viola cette défense, fut chassé du paradis, relégué dans le monde grossier de la matière et banni dans un corps de même nature. Achamoth s'opposa seule à ce qu'il succombât entièrement à la matière.
8" La loi et les prophètes ne parlaient guère que du démiurge ; tous les prophètes avant le Christ étaient des brigands et des voleurs '. Le démiurge promit aux Juifs un Messie psy-
^ Jean, x, 8.
1, — HisT. DE l'Église. 21
:î7(> htstoire nE l'éguse.
chique en la personne de Jésus, pourvu d'un corps éthéré, lequel ne tenait rien de Marie, mais la traversa comme l'eau traverse un canal ; et comme tout ce qui était pneumatique devait être affranchi et réuni au plérome, quand ce Messie psychique fut baptisé par Jean, représentant du démiurge, le sublime éon Jésus Soter s'unit à lui, opéra par son entremise, mais lui retira sa vertu au moment de la Passion. C'est par lui que les hommes et le démiurge acquirent la connaissance de l'ordre supérieur du monde. 9° Le rédempteur Jésus devient l'époux d'Achamoth et la conduit dans le plérome avec les hommes spirituels, quand ces hommes sont dans les conditions requises pom' y entrer; la rédemption complète est consommée. Les natures psychiques vont dans le lieu mitoyen, dans Tempire du démiurge; les natures matérielles périssent complètement.
40° Il y a en effet trois espèces d'hommes, les charnels, les animiques et les spirituels. La lettre de la doctrine de Jésus est pour les psychiques (les catholiques), qui seuls ont besoin de faire des bonnes œuvres; l'esprit, que Soter a déposé dans la doctrine de Jesus, est pour les pneumatiques, qui seront infailliblement sauvés en vertu de leur seule nature. La matière sera finalement détruite par un feu qui sortira de l'abîme; mais cette destruction sera précédée de la séparation des éléments matériels, psychiques et pneumatiques; les psychiques seront délivrés de la puissance de Satan, et les pneumatiques du démiurge.
11° La morale des valentiniens s'était très-corrompue ; ils tenaient pour indifférent de manger des viandes offertes aux idoles et ils mettaient la connaissance (la gnose), qui était le caractère distinctif des hommes spirituels et supérieurs, bien au-dessus de la foi ( pis fis j, laquelle ne regarde que les hommes animiques. Les premiers étant l'or pur, le sel de la terre, la lumière du monde, pouvaient faire impunément certaines actions défendues et funestes aux derniers. On voit percer dans tout ce système Torgueil de la philosophie païenne ; le duaUsme oriental en est absent ; c'est une théorie panthéiste, où prédomine, avec les éléments pythagoriciens et platoniciens, l'interprétation allégorique de l'Écriture.
LES HÉRÉSIES ET LE PROGRÈS DU DOGME. Ml
AUDITION DU TRADUCTEUR
Saint Irénée composa contre Florin, disciple de Valentin, deux traités intitulés, l'un de la Monarchie, pour montrer que Dieu n'est pas l'auteur du mal, bien qu'il n'y ait qu'un seul principe; l'autre de l'Ogdoade, ou du nombre des huit éons.
Dans le premier, il s'adressait ainsi à Florin : « Ces dogmes, Florin, pour me servir des termes les plus modérés, ne sont pas d'une saine doctrine; ils ne s'accordent pas avec les sentiments de l'Eglise, et engagent ceux qui le soutiennent dans de grandes impiétés. Les hérétiques même chassés de l'Eglise n'ont jamais osé les enseigner. Nos prédesseurs, qui avaient été les disciples des apôtres, ne nous ont pas donné ces leçons. Car je vous ai vu auprès de Polycarpe dans l'Asie inférieure, j'étais encore enfant : vous tâchiez de mériter son approbation, quoique vous fussiez alors en grand honneur à la cour de l'empereur. Comme les connaissances que nous avons acquises dans l'enfance croissent avec l'âge et s'unissent plus étroitement à l'âme, je me souviens plus distinctement de ce qui se passa alors que des choses qui sont arrivées récemment. Il me semble encore voir l'endroit où s'asseyait le bienheureux Polycarpe pour nous parler, le voir entrer et sortir, voir ses manières, son air, sa figure ; il me semble entendre les discours qu'il faisait au peuple, comment il racontait qu'il avait vécu avec Jean et avec les autres qui avaient vu le Seigneur; ce qu'il rapportait avoir entendu raconter des discours de Jésus-Christ, de ses vertus et de ses miracles, à ceux qui avaient vu de leurs yeux le Verbe de la vie : le tout confoi'me aux saintes Écritures. Dieu me fît la grâce d'écouter attentivement toutes ces choses et de les écrire, non sur le papier, mais dans mon cœur, et, Dieu aidant, j'en conserverai toujours précieusement la mémoire. Je puis rendre témoignage devant le Seigneur que si ce saint vieillard, cet homme apostolique, avait entendu proférer les dogmes que vous enseignez, il se fût bouché les oreilles et se fût aussitôt enfui de la place en s'écriant, comme il faisait souvent : 0 bon Dieu, à quels temps m'avez-vous réservé! » On voit avec quel avantage saint Irénée se servait de la tradition pour confondre les hérétiques.
Sur Valentin, Iren., I, I et seq.; III, 3; Eus., Chron., an. 141 ; Hist. eccl., IV, 7; Philos., VI, 20-37; Tert., Adv. Valent, et De prœscr.; Epiph., Haer. xxxi; Theod., Heer, fab., I, 7; Baur, Gnosis, p. 124; Massuet, loc. cit., a. 1, § 2; Heinrici, Die valent. Gnosis u. die hl. Schrift, Berhn, 1871. Valentin serait devenu hérétique pour n'avoir pas été fait évèque (Tert., Adv. Val., cap. iv). Vers 140, sa doctrine, comme celle de BasiUdes et de Saturnilus, était déjà passablement
;n2 HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
répandue (Justin, Dial., cap. xxxv). De ses écrits, on cite : i" plusieurs lelLres, dont Tune Ad Agathopodeni, Ciem,, Strom., III, vu, p. 193, éd. Sylb., ainsi que d'autres, ibid., II, viii, 20, p. 162, 176; 2° des homélies, dont une sur l'amitié, ibid., IV, xiii; VI, vi; 3° des psaumes, Philos., VI, 37; Tert., De carne Chr., cap. xx; 4° De origine mali; des fragments de Dial. de marcionitis (Op. Orig., I, p. 740 et seq., éd. De la Rue). Ses partisans produisirent un nouvel Évangile, et on croit qu'ils écrivirent beaucoup de choses sous son nom, entre autres le fragment sur la doctrine des éons; Epiph., Hser. xxxi, n. 5, 6; Massuet, Dissert, i in Iren,, a. 1, § 4, n. 9, p. 352 et suiv.
Ses doctrines : 1° la transcendance absolue du Dieu suprême est déjà fortement relevée dans Iren., I, 1 ; Philos., t. VI, 9; Tertul., Adv. Val., cap. vu. D'après saint Irénée, I, xi, 1, Valentin admettait la Sigé comme syzygos du Bythos, et établissait une Suàç àvôfjLaff-co; des deux.
Mais il régnait diverses opinions dans son école (Iren., I, ii, 4 ; II, v; Phil., VI, 29 ; X, 13 : a. Le Bythos n'est ni homme ni femme; b. il est homme- femme; c. Sigé est son épouse. Baur, p. 148, essaie de concilier ainsi les trois idées : Bythos est sans sexe, quand on le conçoit abstractivement comme l'être primitif, et qu'on distingue entre personne et substance (cf. Tertul., loc. cit.); ici il est au-dessus de toute distinction sexuelle (Iren., I, 2, 4). Il est homme et femme en tant que la pensée renfermée encore dans les profondeurs silencieuses de son être, sa bienheureuse perfection (Charis), dans laquelle la perfection suprême apparaît déjà comme devant se communiquer, est distinguée de lui-même.
2° Les éons, sous quelque forme qu'ils se présentent, sont aussi des forces (ôuvàiAEiç), des affections (ôtaôéastç); ce sont les expansions supratemporelles de l'être divin (Numen., ap. Eus., Preep. Evang., XI, 10), les catégories sous lesquelles on le conçoit, les idées personnifiées, enfin les types primitifs de toute vie naturelle et spirituelle (Baur. p. 127, remarq.).
Les Philosophumena rappellent que ce qui, dans Valentin, est voûç, à^yiOeia, ainsi que les autres quatre éons, repi'ésentent dans Simon les six racines. Tillemont, Méni., t. III, sur Simon, et Fleury, lib. IIT,n. 27, 27, font aussi de Simon l'inventeur des trois éons. Des valentiniens ultérieurs font émaner Anthropos avant Logos.
30 D'après les Philos., VI, 29, les dix éons émanent encore de Nous et Alétheia, et les douze de Logos et Zoé, Cependant saint Irénée, I, 1, 2; II, 1, et Tertullien, méritent sans doute ici la préférence. Ces deux derniers, Iren., I, 1 et seq.; Tertullien, cap. vu, vm, comptent jusqu'ici trente éons, Hippolyte vingt-huit, non compris Bythos et Sigé. Le chiffre trente n'est atteint que par l'addition de Christ et de Pneuma. Cf. Iren., n, 3. On appuie le chiftre trente sur Matth., xx, 1 et suiv., où il est fourni par les nombres 1,3,6,9,11, puis sur les trente années de la vie cachée de Jésus-Christ.
De Nous, quelques valentiniens faisaient aussi directement dériver Anthropos et Ecclesia, et de ceux-ci seulement Logos et Zoé (Epipli., n. 5; Iren., 1, xii, 3).
4» Cette vue des Philos., VI, 30, que Sophia a vouhx imiter Bythos et engendrer d'elle-même, ci/jx toû ay^yyou, s'accorde avec l'idée de ceux qui ne donnent point d'épouse à Bythos.
11 y avait, du reste, différentes opinions dans la secte (Iren., I, ii, 2, 3; Tertul., cap. ix, x). Suivant l'une, Sophia, dans ses efforts insensés, eût été presque anéantie et absorbée, si Horos (ou Stauros, Metocheus) ne Tavait pas attirée à soi et ne l'eiit fait renoncer à ses efforts passionnés (enthyniesis et pathos); suivant une autre, elle mit au monde la substance informe de l'Achamoth (Philosophumena). Ces deux vues peuvent se concilier. Son premier nffort produisit l'avorton (extx'oma), qu'elle sépara d'elle quand elle retourna dans le plérome.
5° Les valentiniens trouvaient l'histoire de Sophia préfigurée dans le nombre douze de la Bible : elle était le 12* éon de la dodécade; dans Judas, le 12*^ apôtre; dans la passion du Christ le 12"= mois (car ils ne lui attribuaient qu'une année de vie publique); dans la femme atteinte d'un llux de sang, Marc, v, 31 et suiv.; Iren., I, 33; II, xx, 1.
Il y avait probablement un double Horos (Iren., I, ii, d) : l» l'un entre Bythos et Plérome; 2° l'autre entre Plérome et la Sophia inférieure (r, vtàTw lo^ia, Èv6û(j.r.(7t:, Prunicos, Achamoth, Iren.; oO<7ta âixopcpo;, •jXt), TtàOoç, ätjopsov, >tôr,jj.a, Theod.).
6° Les larmes d'Achamoth produisirent les substances fluides, son rire les substances lumineuses, son deuil et sa ci-ainte les substances corporelles et solides, son affliction Satan, sa conversion l'âme du monde et l'âme du démiurge, et en général tout ce qui est psychique. Iren., I, iv, 2 ; II, x, 3. Les affections, d'après les Philos., VI, 32, sont : çôêo;, ),uirr,, aTtopta, 8£r,(Tt:, êiria-poç-?], txîxeta. Tert., cap. xvri : « Facta est trinitas generum ex trinitate causarum : unum materiale, c{uod ex passioue, aliud animale, quod ex conversione, tertium spirituale, qnod ex imaginatione. » Iren., I, v, 1 : La hyle provient du 7:^60;, le psychique de l'èTtKTTpo^Ti, le pneumatique de ce qu'efle a produit (lors de lapporition de Soter avec ses anges, comme un fruit spirituel et semblable aux anges. Le démiurge (Iren., loc. cit.; Tert., cap. xxi; Philos., VI. 33) utilisa, sans pouvoir s'en rendre compte, les âmes répandues par Achamoth avec des semences pneumatiques, et fit de quelques-unes des prophètes, des prêtres et des rois. Plusieurs des prophètes parlaient par Sophia et par le Soter Jésus; ils étaient en outre inspirés par le démiurge.
Sur le Cosmocrator ou diable, Iren., loc. cit., n. 4; Phil., VI, 33, 34.
7» Iren., n. 5 et seq.; Philos., VI, 34.
8° Iren., I, va, 2; Philos., VI, 35. On rencontre trois (Phil., c. xxxvi, p. 196) et même (Iren., I, ix, 2) quatre ou cinq Christs : 1° le Monogênes l'Nousi: 20 Logos, qui émane de lui; 3° le fruit commun des éons.
Jésus-Soter; 4° celui qui, étant époux du Saint-Esprit, émane pour rétablir l'harmonie du plérome; 5° Jésus, fils de Marie.
Ce dernier réunit en soi : i° la nature psychique du démiurge; 2" une nature corporelle, qu'il a prise par tempérament; 3° la nature pneumatique d'Achamoth; 4° après le baptême, le fruit commun du plérome. Ces quatre parties constitutives sont le type de la suprême tétractys.
9" Iren., I, vu, i et seq.
10° Ibid., n. 5. Cette proposition que quelques-uns sont sauvés «pOffet èx xaTaixeuti;, et que d'autres périssent, Origène la cite comme condamnée par l'Église (Contra Cels., VI, 61.
H' Iren., I, vi, I et seq. Sur les éléments pythagoriciens et platoniciens, voy. Philos., VI, xxi, xxxvii, p. 177 et seq., 196 et seq.; Massuel, loc. cit., an. 3, n. 99; Baur, p. 127, 144 et suiv., 152, 156. L'élément platonicien parait surtout : a. dans la doctrine des éons (cf. Tert., Do anima, cap. xviii; b. dans les idées concernant l'origine du monde fini, due à une désertion du royaume des esprits; c. dans l'opposition de l'idéal et du réel, et dans la manière de concevoir leur mutuel rapport, d'après laquelle les types primordiaux des êtres du monde visible se trouveraient dans le monde idéal supérieur; d. dans la position du Nous; e. dans la trichotomie du corps, de l'âme et de l'esprit; f. dans la division du monde en invisible, mitoyen et visible. De plus, les chiffres mystérieux de Pythagore sont employés de la manière la plus variée. Saint Irénée, I, m, 6; viu, 1 et suiv., donne des exemples de la façon dont Valentin expliquait l'Écriture.
Les disciples de Valentin.
J3i. Les disciples de Valentin, en visant à l'originalité, s'écartaient souvent des doctrines du maître, qu'ils agrandissaient ou restreignaient à leur gré. On distingue surtout deux écoles de valentiniens : 1° l'école italique, qui donnait au Sauveur du démiurgue un corps psychique, puisqu'il ne pouvait avoir un corps hylique, et que TEsprit ne descendit sur lui qu'au baptême ; 2° l'école anatolique (orientale), qui croyait pouvoir lui accorder un corps pneumatique, parce que le Saint- Esprit, qui s'appelait aussi Sagesse, était descendu sur lui. A l'école italique appartiennent Héracléon, connu pour ses travaux d'exégèse, où il donne quantité d'explication allégoriques, bien qu'Origène le blâme de trop s'attacher à la lettro et de méconnaître le sens anagogique; Ptolémée, le pins savent des valentiniens, qui agrandit le système et distingue dans la loi mosaïque plusieurs parties (qu'il attribue à Moïse
LES HÉRÉSIES ET LE l'ROGKÈS DU DOGME. 'Mo
et aux soixante-dix anciens); il eut aussi de nombreux disciples; Secundus, qui ne se séparait de son maître que sur un petit nombre de points, où il ne s'agissait le plus souvent que d'une diverg-ence dans les expressions, mais prêchait une morale encore plus dissolue.
A 1 école orientale appartenaient Axionticus ou Azionicus, à Antioche , lequel , selon Tertullien , enseignait encore au troisième siècle la doctrine primitive de Valentin; Bardesanes, savant d'Édesse, qui paraît avoir changé souvent de doctrine : Bardesanes, ou plutôt Bar Daisan, fils de Daisan, croyait à ime matière éternelle, mais non à un mauvais principe, car il disait que Satan était né de la matière. Il admettait deux septénaires d'éons, l'un supérieur, l'autre inférieur, et dont le premier avait son reflet dans les sept esprits sidéraux. Les âmes étaient issues de ces esprits, comme les corps de la matière. Il paraît avoir admis le mythe d'Achamoth dans le même sens que les ophites. Il plaçait le terme de la rédemption dans le mariage d'Achamoth avec le Christ (conçu à la façon des docètes) et des natures pneumatiques avec les anges, qu'il représente sous limage dun festin. La semence lumineuse contenue dans les natures spirituelles se purifie et se transfigure, tandis que le corps matériel dépérit. Les plaintes d'Achamoth, captive dans le monde et soupirant après sa délivrance, étaient exprimées dans des cantiques imités des Psaumes de la pénitence. Bardesanes et son fils Harmonius étaient célèbres par leurs hymnes rehgieuses.
Disciples de Valentin, Iren., I, xi, 1; xxi, 5; xxvii, 4; Philos., VI, xxxv, p. 195. Preuves à l'appui des idées de l'école italique, Iren., I, vi, 1. Fragments d'Héracléoa sur Luc et Jeun, d'après Clément et Origène, recueillis dans Massuet, Op. Iren., p. 362-376. Ce qu'Origène, t. XV in Joan., p. 233, dit de lui : -ni; Xé^îo); £|X£ive [j.9| ol6[i.cvo; aOTTjv àvàye^Oa'., est réfuté par plusieurs citations quil lui emprunte, par exemple : t. XIV, p. 223, sur Jean, iv, 28; sur Jean, I, 3, il dit que dans Tràvra il ne faut pas comprendre altiv ou xà èv tw alwvi, et il complète oOoà èv par xwv èv to> xocTjAw xal èv Tfi xt((7îi. De Ptolémée, saint Épiphane, Haer. xxxiii, n. 3-7, nous communique la lettre à Flora (cf. Stieren, De Ptolemœi Gnost., ep. ad Flor., Jen., 1843), où l'on montre que la loi mosaïque ne peut i-'tre exclusivement attribuée ni à Dieu ni aux démons, qu'en général ••lie n'est pns l'œuvre d'un législateur, mais u. qu'une partie est de
Dieu, le démiurge du milieu; que là se trouve la pure législation du Décalogue, tandis que le bon et le mauvais sont mêlés dans les préceptes, surtout dans les préceptes judiciaires, qu'il y a des types et des symboles qui se sont accomplies dans le Sauveur; b. qu'une partie a été ajoutée par Moïse à cause de l'endurcissement des Juifs et une troisième par les soixante-dix anciens (Deuteroseis).
Les disciples de Ptolémée donnaient à Bythos deux syziges (afTections) , Ennoia et Thélésis, intelligence et volonté. De leur mélange sont sortis Monogenes et Alétheia. Ennoia ne put réaliser sa pensée que lorsque la volonté vint s'y joindre (Iren., I, xii, l ; Tert,, cap. xxxiii; Phil., M,
Secundus partageait la première ogdoade en deux tétrades, la droite et la gauche : celle-ci appelée ténèbres, celle-là lumière, et il séparait la Sophia inférieure des trente éons, en la faisant passer pour un ange inférieur (Iren.,I, n, 2; Phil., loc. cit.; Tertull., cap. xxxviii; Theod., I^ 8). — A l'école d'Anatole appartenait : 'AËiôvixo?, Phil., VI, 33; Axionicus, Tert., cap. iv. (C'est ainsi qu'il faut lire dans le texte.) Où Phil., loc. cit., porte 'Apôriatàvifiç, lisez Bardesanes. Bardesanes(DaisanAbulfed;i H ist. anteislam, p. 108, éd. Fleischer) doit avoir vécu sous le prince Abgar ben Maanu et sous Marc-Aurèle (Eus,, IV, 30; Epiph., hom. lvi, n. 1; Theod.) ; selon Porphire , Moses Choren, et Chron. Edess., il dépassa la seconde dizaine du troisième siècle. Outre les hymnes composés par lui et son fils (Eus., loc. cit.; Soz., III, 16), il écrivit un ouvrage d'histoire dont on ne connaît que des fragments arméniens; un traité contre Marcion et un autre contre le destin. On dispute si le ITepl xr,? £l(iap[j.ïVYi; lui appartient; Eusèbe, Prsep. ev., VI, 10, en a donné un fragment en grec. Théodoret connaissait aussi une traduction grecque de l'écrit qu'on croit avoir retrouvé dans le Livre des lois des pays, édité par Cureton (Spicil. Syriac, Lond., 1835; Guericke, I, 187, n. 3). Ce livre appartiendrait plutôt à son disciple Philippe. G. Bickell, Conspectus rei Syror. litterar., Monast., 1871, p. 36. Que si pourtant on veut y trouver avec A. Marx (Bardes, von Edessa, Halle, 1863), im exposé de la doctrine de Bardesanes, celui-ci ne doit pas être considéré comme un dualiste, mais comme un valentinien, ou du moins comme ayant beaucoup d'affinité avec Valentin. Peut-être le système primitif fut-il transformé dans le sens du panthéisme helléniste.
D'après saint Éphrem de Syrie (Op. Syr. lat.. Il, 437, 553, 555), qui parait être la meilleure source, on y trouverait, outre la négation de la résurrection et la doctrine qui attribue au diable l'origine des corps, le destin astrologique (G. Bickell, Ephr. Syri carmina Nisibena, Lips.. 1866, p. 46, 51, etc. Cf. Indicul. rer. ib., p. 233).
Cependant le nom de Bardesanes ne se trouve point dans le poènif. et il se peut très-bien que saint Éphrem ait eu en vue d'autres héivtiques. 11 est également contestable si le Dialogue De recta in Denm fide (Op. Orig., éd. De la Rue. t. I, p. 803-872; cf. surtout p. 835^, où
l'on trouve aussi le bardésanien Marin, qui nie la création du diable par Dieu, la naissance du Christ de la femme, et la résurrection de la chair, contient la vraie doctrine de Bardesanes. 11 se peut qu'il y ait eu une transformation conforme au manichéisme subséquent. Selon Eusèbe, loc. cit., Bardesanes retourna du valentinianisme dans l'Église; selon saint Épiphane, il passa de l'Église au valentinianisme (Haer., LYi, 1); Néander (Gnost. Syst., p, 192) l'absoudrait volontiers de cette hérésie; Gruber (Ophiten, p. 177} le range parmi les ophites; Guericke, loc. cit., le tient pour un valentinien modéré, qui s'accommodait volontiers aux psychiques. Suivant Théodoret, on disait de lui qu'il avait adopté izollà Tf,; BaXsvtîvoy [i-j^olo-^iac.
Parmi les ouvrages cités sur cette matière, mais qui ne résolvent pas encore la question, nous citerons : A. Hahn, Bardes, gnost. Syror. hymnologus, Lips., 1819; C. Kuehner, Astronomise et astrologise in doctrinis Gnost. vestigia, part. I ; Bardes. Gnost. numina, Hildburg, 1833; A. Marx, op. cit.; Hilgenfeld, Bardes, der letzte Gnostiker, Leipzig, 1864.
Colorbasus et Marc.
132. Deux autres valentiniens, Colorbasus et Marc, étaient également en relations avec Ptolémée, dont Marc fut, dit-on le disciple. Colorbasus professait les doctrines suivantes : 1" La première ogdoade ne désigne pas huit personnes à suIjstances distinctes, mais un seul éon, le père, sous des noms différents. De là vient que les huit éons furent émis à la fois et d'un seul coup. L'être primitif résolut d'engendrer par la pensée et devint véritablement père ; il se nomma la Vérité [Alétheia], et prit le nom d'homme quand il voulut se révéler : 2° Logos et Zoé sont issus d'Ânthropos et d'Ecclesia, et non réciproquement. Sur le Rédempteur, les colorbasiens professaient différentes opinions. Selon quelques-uns, il provenait du concours des trente éons ; selon d'autres, des dix éons, ceux de Logos et de Zoé; selon d'autres, des douze, ceux d'Anthropos et d'Ecclesia; selon d'autres, du Christ et du Saint-Esprit.
Plus fameux encore fut Marc, surnommé le magicien à cause de ses artifices magiques; ses partisans, les marcosiens, pénétrèrent jusque dans la Gaule et l'Espagne. Interprétant dans un sens allégorique les lettres, les syllabes et les chiffres, il concevait le plérome tout entier comme un nom unique, les tétrades, la décade et l'ogdoade comme des syllabes, les éons comme des lettres, et il enseignait dans un poème, sous des formes symboliques et poétiques, les dogmes mystérieux
:;78 HISTOIRE DE l'ÉGUSE.
que la bienheureuse tétrade lui avait révélés sous les dehors d'une femme. Le père suprême, sans sexe, ineffable, voulant exprimer ce qui était ineffable, rendre visible ce qui était invisible en lui, énonça une parole semblable à lui et prononça le premier mot de son nom ; la première et la seconde syllabe formèrent quatre, la troisième dix, la quatrième douze lettres, ensemble trente (éons). Cette symbolique des lettres entrait jusque dans les moindres détails, et on y trouvait l'exposé de la doctrine de Valentin. Aux mystères religieux, surtout au calice eucharistique, Marc joignait la magie; il permettait le consécration à des femmes qu'il séduisait. La théorie des éons subit dans l'école de Valentin une foule de transformations.
La doctrine attribuée à un certain Épiphanes pose comme premier principe l'unité universelle (monotes), incompréhensible et sans nom, puis l'unité qui lui coexiste (henotes], toutes deux essentiellement un. Elles « émanent sans émanation » le principe de tout ce qui est spirituel, non engendré, invisible, le principe en un mot de ce qu'on appelle la monade (au concret), laquelle est unie à l'un consubstantiel.
Une autre branche du même parti admettait une tétrade comme principe des choses : Proarché (premier principe), Anennoetos, Arrhetos et Aorathos. De la première sortait en premier et en cinquième lieu le Principe (arche); de la seconde, en second et en sixième lieu, Acataleptos (l'incompréhensible); d'Arrhetos (l'ineffable), en troisième et septième lieu, Anonomastos (l'innommable); d'Aoratos (l'invisible), en quatrième et huitième lieu, Agennetos (non engendré"». On préférait même ce plérome de huit éons à Bythos et à Sigé, afin d'élargir davantage l'abime qui sépare le monde inférieur du monde supérieur. On cite enfin comme valentiuiens Jules Cassien et Théodote. Clément dAlexandrie appelle le premier le chef des docètes.
OUVRAGES A CuXSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N° 132.
Dans les Philos., VI, v, 5ö, p. 233, 343, Colorbasus est étroitement lié avec Marc, et il est dit de lui, ibid., IV, xiii, p. 72 : 5ià (AÉTptov xaî à5t6(Aa)v èxTÎ9£Teat xriv 5'j(jacg£tav äTit/EipsT. Selnn Mas?uel, loc. cit., n. 84, p. L, il était disciple de Ptolémée et de Marc. Ce que saint Irénée, 1, XII, ?>. sans incliquer le nom de la secte, cite comme une doctrine de
quelques valentiniens, Théodorel, I, 12, et Épipbaue, Hœr., xxxv, 1 et suiv., l'attribuent à Colorbasus. Voy. Tertul., cap. xxxvi. Des modernes ont prétendu que Colorbasus n'était qu'un nom artificiel, comme la Tétrade de Marc (Volkmar, Die Kolorbasus-Gnosis; Ztscbr. f. bist. TheoL, 1855, IV). Sur Marc, Iren., I, xiv-xxi; Pbilos., VI, 39 et seq., p. 200 et seq.: Epipb., Hœr.,xxxiv; Tbeod., I, 9; Hier., In Isa., cap. lxiv; ep. LUI, al. 29.
Épiphanes, Pbil., VI, 38 : â),).o; oé tî; 'ETtiçavri; ôiSàcntaXo; aùtôiv. Iren., 1, XI, 3 : « Abus vero quidam, qui et clarus est magister ipsorum. » Tert., cap. xxxvu ; « insignioris apud eos magistiù. » Épipbanes était-il un nom propre, comme le pensait saint Épiphane? Hser., xxxn, i. U est possible que le traducteur latin de saint Irénée se soit trompé. On a gardé le nom d'Épiphanes, bien qu'il soit douteux s'il existait un homme de ce nom, où s'il désigne le fils de Carpocrates (Massuet, loc. cit., n. 80, p. xLYii), que Clément appelle le chef et l'auteur de la {i.ovaStxri Yvwfft;. Ces mots énigmatiques : ii:por,xavTo (j-y) Tcpoetfxevai (Tert. : « non proferentes prolulerunt, »j semblent désigner le « prolatum » comme Sûvajii; àvuTiôcrTato;. Iren., n. 4; Epipb., n. 5; Tert., loc. cil. Ceux qui placent encore une ogdoade avant Bytbos et Sigé sont cités dans saint Épipbane, n. 7, comme des disciples d'Épipbanes. Iren., loc. cit.; Tert., cap. xxxv; Pbilos., cap. xxxvui, p. 199.
Cassien et Tbéodote, Tbeod., I, 8. De Cassien, Clément, Strom., 111, 13 et seq., donne des fragments sur le célibat où est cité un passage de l'Évangile d'api'ès les Égyptiens; il est dit expressément de lui, p. 200 : ô ô'Èx TT,; OOa^evTÎvou Èlîçotxr.ffS «r/o),-?;;, et auparavant : ötri? ôoxiîaca); ÈÇâpxwv.
Tbéodote est probablement l'auteur des Eclogae propbeticœ, dans les Œuvres de Clément d'Alexandrie.
Les docètes.
133. Les Philosophiimena appliquent le terme générique de docètes à une secte particulière qui concevait le premier Dieu comme la semence d'un figuier, petit en étendue, mais infini en puissance, d'où sont sortis l'arbre, les feuilles et les fruits (trois éons, Deut., v, 22); cet arbre produisit d'autres éons (trente, d'où émanèrent une infinité d'esprits bissexuels). Quant à la création, elle proviendrait d'un Dieu embrasé (le grand archon), issu du feu, qui séduisit les âmes et les condamna à passer d'un corps dans un autre. Cette transmigration des âmes fut arrêtée par le Rédempteur, qui accepta des trente éons un nombre égal d'idées : il est au même niveau que le Dieu suprême, sauf qu'il est engendré; d'où vient qu'il ne peut être vu des hommes. — Développement de l'ancien doC'Misme sous l'influence des doctrines valenliniennes.
;>80 HISTOIRE DE LÉGLISE.
De Cassien, que nous venons de nommer, nous savons seulement qu'il transporta ses idées dans l'Ancien Testament au moyen de l'allégorie, comme faisaient surtout les docètes et les gnostiques ; ainsi les peaux d'animaux dont parle la Genèse, ni, 21, signifiaient les corps humains, et Adam n'était que le symbole des âmes déchues de leur condition céleste. Cassien faisait dériver le mal du contact avec la matière, et exigeait l'entier dépouillement des sens, toutes choses qui se peuvent concilier avec ce que nous savons de sa secte. Clément d'Alexandrie ne fournit point de données sur la doctrine spéculative de Cassien.
Un autre hérétique qui offre de grandes ressemblances avec Cassien, c'est Tatien, originaire d'Assyrie ou de S>Tie, d'abord disciple de Justin le Martyr, auteur dune apologie des chrétiens et d'autres écrits, et plus tard hérésiarque. Il adopta, en la modifiant, la théorie valentinienne des éons, soutenait qu'Adam, étant l'auteur du péché, n'avait pu être sauvé, trouvait une contradiction radicale entre l'Ancien et le Nouveau Testament, disait que le siège du mal était dans le mariage et dans le contact avec la matière, défendait surtout l'usage de la viande et du vin. Ces dernières doctrines pratiques furent admises par les encratites, qui, dans l'Eucharistie, n'employaient que de l'eau (de là leur nom de hydroparastatai , aquariens).
Une autre branche de cette secte fut formée par les sévériens, appelés ainsi de leur fondateur Sévère, qui rejetait les Épitres de saint Paul et les Actes des apôtres. Les encratites, par la manière dont ils vivaient, étaient comparés aux cyniques; le nom qu'ils se donnaient, dans leur orgueil de sectaires, devait être l'expression de leur continence. L'harmonie des Évangiles de Tatien, dans laquelle sont omis les passages où il est dit que le Christ est issu de David, était employée dans quelques Églises catholiques, mais elle disparut insensiblement.
C'est sans doute par ironie que les Philos., VIII, viii-xi, p. 262 et secf.; X, XVI, p. 3'24, font dériver le mot docètes de Séxoç (poutre), au lieu de ooxeïv (paraître). Voy. Matth., vu, 3 et suiv.; Luc, vi, 41 et suiv. Sur Tatien, Iren.. 1, xxvm, 1 ; Phil., VIll, xvi, p. 273; X, xvm, p. 326:
),ES HÉRÉSIES ET LE PROGRÈS Dl DOGME. 381
Clem., Strom., I, xxi, p. 138; Epiph., Mter., xlvi, 1, 2; Daniel, Tatieu, Halle, 1837. Selon Theod., Hser. fah., 1, xx, Tatien serait le chef des encratites; d'après saint Épiphane, Hœr.,xLvi, 1; xlvii, l,ils n'ont rien de commun. Aux yeux de saint Irénée, loc. cit., et ap. Eus., IV, 29, la question serait douteuse. Dans les Philos., loc. cit., Tatien est complètement séparé des encratites (VIII, 20), et il est dit expressément de ceuxci qu'ils enseignaient la vraie doctrine sur Dieu et sur le Christ. Eusèbe mentionne (IV, 28) comme un simple bruit que Tatien était le chef des encratites, lesquels partageaient avec Tatien (ibid., I, xxvui, i) l'erreur réfutée par saint Irénée lIII, 33), concernant la félicité d'Adam,
Sur les sévériens. Eus., IV, 29; Theod., I, 21; Epiph., Haer., xlvi. Origène, Contra Cels., V, 65, impute aux encratites de rejeter les lettres de saint Paul; il s'agit probablement des sévériens. On doit à Tatien eOavY. Sià xecrffàpwv. Eus., loc. cit.; Theod., loc. cit., cap. xx fin.; Epiph., Hœr., XLVI, 1 ; puis des r.^ofA-i)\ia-za. sur les prétendues contradictions de l'Ancien Testament, que réfuta Rhodon, son disciple cathohque (Eus., V, 12); un traité irspt toû xaxà tôv (Tw-cT-pa xaiapTiaiioù (Fragm., ap. Clem., Strom., III, XII, p. 197, éd. Sjib.); d'après Eusèbe, IV, 29, uXyiöo; avy- Ypajifiâ^wv, Hier., Catal., xxix : « infinita volumina. »
Les marcionites et Hermogènes.
134. La doctrine de Marcion, beaucoup plus sobre que la gnose valentinienne et opliitique^ se rapprochait davantage du christianisme positif. Marcion, fils d'un évêque de Sinope (province du Pont), avait, dans la première ferveur de son zèle, sacrifié sa fortune à des œuvres religieuses, et menait une vie très-austère; mais il tomba d'un extrême dans un autre et fut même exclu de lÉglise par son père à cause d'un attentat aux bonnes mœurs. Il se rendit à Rome sous le pape Anicet, fit de vains efforts pour rentrer dans l'Éghse, et s'attacha au gnostique Cerdon, originaire de Syrie, qui y séjournait depuis le pape Hygin, et qui tantôt abjurait, tantôt répandait clandestinement son hérésie.
Cerdon enseignait que le Dieu de la loi et des prophètes n'était pas le père de Jésus-Christ. Marcion développa cette doctrine et lui procura de nombreux adhérents dans les contrées les plus diverses. Le christianisme, à l'entendre, était une chose absolument nouvelle dans le monde, entièrement opposée à tout ce qui avait paru avant lui , Tunique révélation du vrai Dieu de la charité. L'Ancien et le Nouveau Testament n'ont pas le même auteur : là, c'est le Dieu de la justice. Dieu ignorant et borné ; ici, le Dieu de la charité, qui délivre les
siens et les rend heureux. Justice et bonté sont incompatibles. Le Dieu de l'Ancien Testament, le Créateur de ce monde, a introduit une justice et une légalité rigoureuse; il punit sévèrement la violation de ses ordres. Il a donné la loi mosaïque, que son peuple de prédilection était lui-même incapable de remplir ; les autres nations, il les a laissé courir à leur perte. Le Dieu bon fut absolument inconnu jusqu'au moment où, touché de pitié envers les hommes, il leur envoya le Sauveur. Le Christ apparut sous la forme humaine, soudainement, sans préparation et sans rien prendre de Marie ; il apparut à Capharnaum, et, pour s'accommoder aux préjugés des Juifs, il se donna d'abord pour le Messie judaïque promis par le démiurge; mais il annonça en même temps le Dieu bon, combattit le démiurge et ses institutions judaïques par sa doctrine et ses commandements. De là vient qu'il devait être crucifié à l'instigation du Dieu des Juifs. Ses souffrances toutefois ne furent qu'apparentes; il descendit dans le monde souterrain, pour racheter ceux qui iraient à lui avec des sentiments de foi, y compris Caïn, les Sodomites, les Égyptiens et tous les païens.
Devant sa mort apparente, le Dieu des Juifs, dans sa colère, déchira le voile du temple, obscurcit le soleil et couvrit la terre de ténèbres ; mais il fut vaincu dans le monde souterrain et obligé de se soumettre au Dieu suprême. Paul fut le véritable apôtre du Christ ; il enseigna la rémission des péchés par le libre don de la grâce. Marcion acceptait dix Épitres de l'Apôtre, outre l'Évangile mutilé de saint Luc ; mais il rejetait toutes les Écritures de l'Ancien Testament. Des textes de saint Paul mal interprétés lui servirent d'arguments en faveur de sa doctrine. Dans ses A?iti thèses, il relève les différences de l'Ancien et du Nouveau Testament, et les prétendues contradictions du premier. Il exige par-dessus tout la foi au Dieu bon et saint, que le Christ a le premier annoncé, la rupture des liens de la matière, la fuite du mariage, l'abstinence de viande et un jeune rigoureux. Il considère les catholiques comme des hommes qui sont retombés dans le judaïsme et qui veulent verser le vin nouveau dans de vieilles outres'.
> Malth., IX. 17.
LES HKRESIES KT LE i'RüGRES Itl DOGME. 383
Marcioii se distinguait des autres gnostiques en ce qu'il ne connaissait ni plérome, ni syzygies, ni Sophie, ni cosmogonie hellénisante. Etranger aux spéculations fantastiques de la philosophie naturelle, tout entier aux choses morales et pratiques, il tempérait l'opposition entre la foi et la science (pistis et gnosis), entre les pneumatiques et les psychiques, croyait que la foi au Christ et la vie morale sont la seule condition du salut, maintenait l'interprétation littérale des livres bibhques, par opposition à linterprétation allégorique, relevait partout le libre arbitre et l'excellence de la grâce accordée par le Christ. Mais avoir détaché la religion chrétienne de son passé historique, accommodé la doctrine du Sauveur à des vues indignes de lui, sommis l'Ancien Testament à des procédés arbitraires, nié la résurrection et quantité d'autres dogmes, ravalé l'œuvre de la rédemption à une pure apparence, ce sont là, sans parler du reste, de graves défauts dans cette doctrine nouvelle et si vivement combattue.
Ouvrages a consulter et remarqies critiques sir le n° 134.
Justin, ap. Eus., IV, H ; Iren., I, 27; Ul, 3, 4; Eus., IV, 14; Philos., VII, 29 et seq.; X, 19; Epiph., Heer., xlti; Theod., Hœr. fab., I, 24; surtout Tert., Adv. Marc, lib. V; Clem., Strom., II, vrii, p. 162; III, cap. III, p. 185; cap. iv, p. 187; IV, vu, p. 211 ; cap. wu, p. 214; V, cap. I, p. 233, Passages caractéristiques : Tertull., Adv. Marc, I, i : '( Quis enim tam oastralor carnis castor, quani qui nuptias abstulit? Quis tam comesor mus Ponticus, quam qui Evangelia corrosit? Marcion Deum, quem invenerat, exstincto lumine fidei suœ amisit. » Cap. xix : « Separatio Legis et Evangelii proprium et principale est opus Marcionis. » Marcion est célébré par plusieurs px'otestants comme un réformateur, un critique, un représentant de la théologie de saint Paul, un vrai protestant. Schwegler, Nachapostol. Zeitalter, I, 261 ; Neander, K.-G., I, 253. Ce dernier (a. a. 0., p. 234, 235, n. 3, Entw. der Gnost. Syst., p. 288) suspecte les renseignements donnés par saint Épiphane et par les Append. Tert. prœscript., confirmés en partie par Tertullien, Adv. Marc, IV, 4; Baur, p. 296, les défend. Hahn, Antithèses Marcionis Gnost. liber deperditus, nunc quoad ejus tieri potest, restitutus, Regiomont., 1023, et De canone Marcionis, Lips., 1824; le même. Das Ev. Marcions in s. ursprüngl. Gestalt, Leipzig., 1824; Rhode, Pi'oleg. ad quaest. de Ev. Apostoloque Marcionis denuo instituendam, Vratisl., t834; Ritschi, Das Ev. Marcions, Tubingue, 1846; Karting, Qusest. de Marciune Luc Ev. adulteratore, Traject., 1849; Volkmar, Das Ev. Marcions, Leipzig, 18.32; Hilgenfeld, Marcions Apostolitikon (Ztschr. f. bist. Theol., 1855, II).
384 HISTOIRE DE l'ÉGUSE.
Disciples de Marcion.
135. Le dualisme primitif de Marcion ne pouvait longtemps subsister; car son Dieu juste, opposé au Dieu bon, son démiurge ne pouvait pas cependant être mis sur la même ligne que le dieu mauvais (Satan), sans parler du rôle quil assignait à la matière. Aussi semble-t-il que Marcion ait établi dans la suite une distinction entre le Dieu bon et le Dieu mauvais ; de là les différents partis qui existaient parmi ses disciples. Plusiem'S admettaient le Dieu bon, le Dieu juste, le Dieu mauvais et la matière; d'autres recevaient aussi le Christ, par conséquent de trois à cinq principes.
Les représentants du marcionisme primitif, selon lequel il n'existe que deux êtres fondamentaux, sont Potitus et Basilicus ; ceux des trois êtres fondamentaux (dieu méchant, dieu juste et Dieu bon) sont l'Assyrien Prépon et Syneros. Apelles. au contraire, admettait quatre principes, le Dieu bon, le Dieu juste, le Dieu de feu et le Dieu méchant. Cependant, il est probable que les trois derniers étaient de simples anges quïl désignait ainsi, et on peut dire qu'il n'admettait qu'un principe. Selon x\pelles, le Christ aurait tiré sa chair de la substance du monde ; la loi et les prophètes n'auraient débité que fables et mensonges. Il prenait une certaine Philuména pour une prophétesse dont il recommandait la « révélation, » écrivit plusieurs hvres contre l'Ancien Testament et pratiquait l'indifTerentisme religieux.
L'n nommé Lucain ou Lucien enseignait que tout ce qui est psychique est passager, que le pneumatique seul est immortel, que le démiurge, le juste et le juge, est à la fois distinct du Dieu bon et du Dieu mauvais. Comme Marcion, il mutilait l'Évangile de saint Luc, reçu sous le nom de saint Paul, ainsi que les Épitres de cet apôtre.
La doctrine des deux principes est attribuée à Marcion par : Justin, ApoL, I, 26; Rhodon, ap. Eus., V, 13; Iren., 1, xxvii, 2; III, xii, 6, 12; Philos., VllI, 29, 31, p. 246, 233 (où ce système est attribué à Empédocles). Tert., Adv. Marc, passim.; Aug., De hger.,cap. xxii: Prudent., Basil., Hier., etc. On lui en impute trois dans Philos., X, 19; Dionys. Rom., ap. Äthan., De decr. Nie. Syn., cap. xxviiCyrill. Hier., Cat.,
XVI, n. 7 (mais deux seulement dans Catech., vi, q. 16); Epiph., Haer., XLii, 3; Theod., I, 24. Dans le dialogue De recta in Deum tide (Orig., Op., t. I), le marcionite Megelhius admet trois principes : Agathos, Dieu des chrétiens; le démiurge. Dieu des juifs; le Poneros, Dieu des païens p. 80i), éd. De la Rue). Un autre marcionite, Marc, n'admet qu'un bon et un mauvais principe (p. 822). Esnig, évoque arménien au cinquième siècle (Illgens Ztschr. f. hist. Theol., 1834, p. 1), attribue également à Marcion la triarchie. — Sur les divisions des marcionites, voyez Rhodon, loc. cit.; Philos., X, 19; VIII, 31 (où est mentionnée la lettre de Prépon à Bardesanes). Aug., loc. cit. Vojez Baur, Die christl. Kirche der drei ersten Jahrb., p. 194. Sur Apelles, Origène, Contra Geis., V, 54; Rhodon, loc. cit.; Philos., X, 20; Tert., De praescr., c. vi, XXX ; Epiph., Hser., xliv; Theod., I, 25. Sur Lucain, Orig., loc, cit., 11, 7; Tert., De res. caru., cap. ii; Append. ad pra?scr., cap. u; Epiph., Hser., xLiii.
136. La secte des marcionites avait une organisation religieuse, possédait des paroisses, des évêques et des prêtres ; tandis que d'autres partis gnostiques ne tenaient que des écoles. Malgré ses nombreuses divisions, elle se maintint jusqu'au sixième siècle. La plupart des auteurs ecclésiastiques l'ont combattue. On la rencontrait en Perse, en Italie, en Egypte, en Palestine, en Chypre et dans l'Asie-Mineure. Le baptême de Marcion, conféré au seul nom de Jésus-Christ, était reçu dans l'Église comme valide. Son catéchuménat fut, dit-on, tenu pendant quelque temps avec beaucoup de rigueur. La secte se vantait du nombre de ses adeptes morts en témoignage de leur croyance, contrairement à d'autres sectes qui fuyaient le martyre. Ce parti offrait donc un double danger, et si, d'après Tertullien, son fondateur fut plus tard touché de repentir, il ne put, surpris par la mort, réparer le mal qu'il avait causé.
La propagation des marcionites (Epiph., Hter., xlh, i) est attestée en ce que Hégésippe. apud Euseb., IV, xxii, les mentionne déjà; en ce qu'ils sont combattus par Justin, Rhodon, Théophile d'Anlioche, Hippolyte de Rome, Philippe de Gortyna, Modeste et plusieurs autres (Euseb., IV, XI, 24, 25; V, xiii; VI, 22;; Denis de Corinlhe mettait les Nicomédiens en garde contre eux (ibid., IV, xxiii); les alexandrins Clément et Origène s'en occupaient souvent. Théodoret (Ep. cxiii) baptisa 10,000 marcionites Sur leur baptême, voyez Néander, Hist. eccl., I, p. 171. Sur les martyrs de la secte, Euseb., V, 16. fin. I. — HIST. DE l'église. ' 25
A Césarée en Palestine mourut sous Valentin une marcionite, et sous Maîimin, un évêque marcionite, Asclépius, subit le martyre.
Eus., VII, xii; De martyr. Pal , cap. x. Dernières destinées de Marcion, Tert., Prsescr., cap. xxx.
Hermogènes.
137. Le peintre Hermogènes, qui vivait à Carthage au deuxième siècle et avait appris la dialectique dans une école platonicienne , se rapprochait beaucoup de la doctrine de Marcion. Il niait que le monde eût été tiré du néant et admettait une matière éternelle avec laquelle Dieu aurait formé le monde. Une partie de la terre résista à la main de Dieu qui voulait l'organiser, et telle fut l'origine des lacunes et du mal qui sont dans le monde. D'après la Genèse, i, 2, la matière du monde existait déjà avant que Dieu entreprît de former partiellement et progressivement cette masse sans propriétés. Il admettait donc deux principes éternels, Dieu et Hyle, mais il combattait les émanations des gnostiques. On dit qu'il faisait sortir les âmes de la matière. On lui attribue aussi d'avoir soutenu que le Christ avait déposé son corps dans le soleil * et que les démons seraient un jour dissous dans la matière. Quant à lui personnellement, Hermogènes était rationaliste, mais il fut incapable de former une secte ou un parti; ses arguments étaient de purs sophismes.
Tert., lib. Adv. Hermog.; Philos., VIII, xvii, p. 273 et seq.; X, xxviii; Theod., I, 19; Walch, Ketzerliist., I, 576 et suiv.; Bœhmer, Hermog. Af., Sundiœ, 1832; Leopold, Hermog. de orig. mundi sent., Budiss., 1844. — Tert., De anima, cap. i, invoque son précédent ouvrage De censu animée, par ces mots : « De solo censu animse congressus Hermogeni, quatenus et istum ex materiœ potius suggestu, quam ex Dei flatu constitisse prsesumpsit, nunc ad reliquas conversus qugestiones, » etc. Ces tei'mes : « Pingit illicite, nubit assidue )> (Adv. Herrn.), indiquent probablement la peinture des ligures mythologiques et la fréquence du mariage, ou quelque doctrine antimontaniste relativement aux secondes noces. Ce que Théodoret dit de la doctrine d'Hermogènes sur le corps du Christ est confirmé par les Philos., loc. cit., et les Eclogai prophétie«, n. 56 (Clem. Al., Op., p. 362, éd. Sylb,; Migne, t. L\, p. 724).
' D'après Ps. cx.vm, 2.
Li:S HKIIÉSIES ET I,E I'n(Ji;i'.I:;S 1)L DOGME. 3S7
§ i. L.a (tfnose jiidaï(|ue.
Les elkésaïtes
438. La gnose issue des cercles judéo-chrétiens ne pouvait pas se livrer aux libres et capricieuses fantaisies, aux réminiscences mythologiques qui défrayaient les autres sectes gnostiques ; elle se forma surtout dans la lutte qu'elle soutint contre ces dernières. Nous trouvons un développement spéculatif de l'ancien ébionisme dans lelkésaisme, représenté surtout par les homélies pseudo-clémentines. L'elkésaïsme combattait le dualisme, soutenait que le monde avait été créé par le Dieu suprême, signalait les aberrations de la gnose païenne, surtout de la gnose marcionite, représentée par le premier hérétique, Simon le Magicien, qu'avait combattu lapôtre saint Pierre, et rattachait autant que possible le christianisme au judaïsme.
Les ébionites esséniens, qui habitaient à lest de la mer Morte, auraient eu sous Trajan un nouveau chef du nom d'Elchasai ou Elxai, à qui un ange d'une taille démesurée avait donné un livre venu du ciel. Ce livre, Elkasai le transmit à un nommé Sobiai. Vers 218, Âlcibiades, qui résidait à Apamée en Syrie, l'emporta avec lui à Rome et promit la rémission des péchés à tous ceux qui croiraient à ce livre mystérieux et se soumettraient au baptême prescrit par Elchasai.
Pour se créer des partisans à Rome, les elkésaïtes faisaient remonter leurs traditions à l'apôtre saint Pierre et à son disciple Clément, puis à saint Jacques le Juste, qui figurent au premier rang dans la littérature pseudo-clémentine. Comme les ébionites ordinaires, les elkésaïtes rejetaient l'apôtre saint Paul, qui, dans les homélies de Clément, est combattu dans la personne de Simon le Magicien. Ils rejetaient aussi les Actes des apôtres, auxquels les fausses clémentines opposent des vues entièrement contraires. De l'Ancien et du Nouveau Testament, ils n'admettaient que certains détails et repoussaient le reste. Comme les esséniens, ils réprouvaient les sacrifices juifs, parce que Jésus-Christ les avait abolis. Ils devaient être remplacés par le baptême chrétien, et, qui plus est, par un double baptême, administré au nom du Dieu grand et suprême et au nom de
;t8S HISTOIRE DE LÉGLISE.
son Fils, le grand Roi. Les bains, les ablutions fréquentes, comme préservatif universel contre la morsure du serpent, les maladies, les états démoniaques, etc., se rattachaient étroitement au baptême ; comme lui, on devait les recevoir en invoquant les sept témoins (le ciel, la terre, les esprits saints, les anges de la prière, l'huile, le sel et la terre). L'eau passait pour particulièrement sacrée.
A l'exception des parties constitutives de l'Ancien Testament qu'ils rejetaient, les elkésaïtes observaient la loi mosaïque, l'ascétisme juif, quelques-uns même la circoncision. Ils se nommaient prognostiques (qui connaît d'avance) et s'adonnaient surtout à l'astrologie ; ils attachaient une grande influence aux astres, défendaient sévèrement qu'on communiquât leurs traditions aux non initiés. Ils permettaient de dissimuler sa croyance jusqu'à la renoncer en paroles.
Elkésaïtes. — Philos., IX, 13, p. 292 et seq.; X, 29, p. 231 et seq. (ce dernier texte est malheureusement défectueux). Epiph., Hser. xxis, 15; XXX, 17; li, 7 (on trouve aussi dans ce dernier le nom de lafjuj^aïoi, peut-être de ^^^, -^Xiaxot, prier vers le soleil levant; selon quelquesuns, une classe d'esséniens). Théodore!, Haer.fab., H, 7 (qui connaissait, en partie du moins, les Philosophum.). On fait dériver le nom d'Elxai, ou Elchasai, les uns : a. de »"IDS Tn, ôijva[xtç x£xaXu[X[j.£vri (Epiph., Haer., XIX, 2, Ossen) ; b. les autres d'Elxaïtes, — apostats, — savoir : pï^nDiN de VJJID, negare (Baumgarten); c. les autres de l'^'diii, le nom de Dieu (iMtzsch); d. les autres de ''î^Dn Sn, ô 'Eaffaïo; (Scaliger); e. du bourg Elkesi, en Galilée ; f. de ^Tl ""03, désignation de l'esprit de Dieu (Gieseler); g. de l'arabe hd2 Sx, Susi, ascète, anachorète (Haneberg).
Comme Hippolyte, Origène (in Ps. lxxxii, ap. Euseb., VI, 38) ne connut la secte que plus tard. Ils s'accordent sur plusieurs points, ainsi qu'avec Épiphane, qui disposait d'autres sources. Les dimensions même de l'ange (le Christ), sont absolument les mêmes, et l'esprit qui l'accompagne est également du sexe féminin (Phil., IX, 13; Epiph., Heer., xix, 4).
Tout confirme ce renseignement donné par saint Épiphane, Haer., XXX, 3, que les ébionites se rattachaient à Elxai. On croit qu'au quatrième siècle, deux femmes qui descendaient de lui, Martho (Martlins) et Marthana, recevaient de la secte des honneurs presque diviu.-^. Epiph., li«)-. Xix, 2; Liu, 1 ; Formula renunciat. judaisnii, ap. Colel, lu
LKS HF.nÉSlF.S El LR f'KOGRÈS DL DOGMR. 3S0
Recügüit., I, 54. Selon saint Épiphane, Hom., xix, 5, Elxai eut beaucoup de vogue dans quatre sectes différentes, parmi lesquelles on range les mendéens ou sabiens (ssabiens, qui se lavent). (D. Ehwolson, Die Ssabier u. der Ssabaeismus, Saint-Pétersbourg, 1856, 2 vol.). Voyez aussi Hilgenfefd, Das Elxaibuch im 3 Jahrh. (Ztschr. f. wiss. Theol., 1866, I).
Parmi les écritures pseudoclémentines, on compte : 1» les Récognitions, traduites par Eusèbe, Anagnorisraes en dix livres, qui existent aussi en syrien (Gallandi, Bibl. Patr., II, 218-327; Aligne, Patr. graec, t. I", syrien, éd. Lagarde, Lips. et Lond., 1861); 2° les vingt homélies conservées en grec, et traitant des sujets analogues (Gallandi, loc. cit., p. 600-770; iMigne, t. II; éd. Schwegler, 1847; éd. Dressel, Gœtt., 1833); 3° un extrait, ou Epitome, éd. Turneb., Par., 1833; éd. A. Dressel, Epitom» duœ, Lips., 1836. Aux homélies se rattachent une lettre de Clément et une de Pierre à Jacques, puis les Ata[j.apTupîa (Contestatio). Les deux premiers écrits ont suscité de nombreuses recherches. Néander. Die pseudoclementin. Homilien, Berlin, 1818; Schliemann, Die Clementinen, Hamb., 1844 (Xéander, K.-G., I, p. 194, n. 6, en parle avec éloge); Schwegler, Ap. Zeitalter, I, 179 et suiv., 363 et suiv.; Hilgenfeld, Die clem. Recognit. u. Homil., léna, 18i8; Ritscl (a. 31), p. 133 et suiv., et AUg. Monatsschr. f. Wiss. u. Lit., Halle, 1832 Jan.- Ileft.; Engelhardt, Ztschr. f. bist. Theol., 1832, I, p. 103; LUhorn, Die Hom. u. Recogn. d. Clem. Rom., Gœtt., 1834. Hilgenfeld, Ursprung der pseudoclem. Rec. u. Hom., dans Zellers theol. Jahrb., 1834, IV; Lehmann, Die clementin. Schriften, Gotha, 1869, u. A. m. La priorité, des homélies est admise par Le Clerc, Schneckenburger, Mayroff, Moehler, Baur, Schliemann, Allhorn; celle des Récognitions par Dœderlein, Starck, Pauiel, Hilgenfeld, Ritschl. Voici mon opinion : a. Les Homélies sont plus anciennes que les Récognitions, et supposent un écrit qui leur sert de base commune, peut-être un KifipyYaa ITÉ-rpou ébionite, différent de l'ouvrage antijudaïque de ce nom. Les premières u>ent plus librement de cet écrit commun que les secondes.
b. Les Homélies ne sont pas antérieures à la connaissance qu'a eue l'auteur du montanisme et du marcionisme, c'est-à-dire à 160. c. Les Récognitions sont un remaniement des Homélies; l'auteur remonte plus souvent et plus fidèlement à l'écrit fondamental qu'il avait encore sous les yeux, et il élimine quantité de choses trop raides et trop choquantes dans les Homélies. Voici les parties dont elles se composent : a. longs fragments tirés de l'écrit fondamental ; ß. emprunts faits aux Homélies; y. quelques extraits d'autres ouvrages; S. parties ajoutées par l'auteur pour rétablir la liaison, tempérer des vues trop hardies ou embellir l'ensemble.
d. Les Récognitions, dans leur forme actuelle, ne datent que du troisième siècle. En voici les raisons : a. on peut prouver qu'elles sont citées par Origène (in Matth., t. lil, et in Matth., xxvi, 6); ß. la Reco-
000 UISTOIRE DE l'église.
giiition IX, 19-28, renferme un dialogue De fato, emprunté de Bardesanes et reproduit par Eusèbe, Prœpar. evangel., VI, 10 et seq.; y- ^^ Récognition IX , 27, suppose que tous les sujets libres de l'empire jouissent du droit de citoyen romain, ce qui ne fut statué que sous Caracalla ; ô. elles attaquent moins les divers systèmes gnosliques qup l'ensemble de la gnose, qui devait déjà être développée ; s. elles tendent visiblement à accréditer dans Rome la doctrine elkésaïte, comme le faisait Alcibiades, d'après les Philosophumena. X,. D'après les Récognitions V, 15; \1, 5; VII, H, il y avait déjà eu plusieurs persécutions cbrétiennes, et des lois avaient été édictées contre les chrétiens, réputés les auteurs de tout mal. Pierre et Clément paraissent partout au premier plan; Jaccfues est investi d'une autorité particulière et préféré même aux autres apôtres. Ep. Clem. ad Jac, in Rec, l, 17, 44, 66, 68, 72; IV, 33 ; Hom. i, 20 ; Ritschl, p. 471.
Remarquez aussi ce passage de C. Marius Victorinus sur Gai., i, lo (Mai, Nov. Coll., III, m, p. 9) : « Jacobum Ap. Symmachiani faciunt quasi duodecimum et hune sequunlur, qui ad D. N. Jesum Chr. adjungunt judaismi observantiam (cf. Act., xxi, 20), quanquam etiam Jesum Chr. fatentur ; dicunt enim eum ipsum Adam esse et esse animam generalem, et alla hujusmodi blasphéma. »
Signes caractéristiques : 1° Orig., ap. Eus., VI, 38 : xôv 'ATrôfftoXov TÉXeov àÔETïï (Elc). Non-seulement les pseudoclémentines n'utilisent pas saint Paul (Cotel.. in Hom. xix, 2; Gallandi, II, 766), mais elles le traitent ouvertement de Simon (Cœllen, Encykl. v. Ersch u. Gruber,
1 sect. Th. xviii, p. 36 et suiv.; Lechler, p. 290). Nulle part la polémique n'est aussi véhémente que dans Ep. Pétri ad Jac, cap. ii; elle est visible dans Hom. xi, 3o; xvii, 13 et seq., 16, 19); plus faible dan? les Récognitions (dans I, 70 et suiv., on voit paraître Saul le persécuteur ; sa conversion n'est pas mentionnée; dans Récogn., IV, 35, il est exclu de la prédication du véritable Évangile).
2° Orig., loc. cit., in Matth., xxvi, 6; t. III in Gen. (Migne, t. XII. p. 85, où est cité un morceau de la Récognition X, 10 et suiv., tiré des IlepîoSoi Dexpou. Voyez Cotelier, in h. loc). Epiph,, Hser., xxx, 15, 16, 18; LUI, I; xvMi, 1. Voyez les anathématismes pour les juifs convertis pubUés par Cotelier, sur Récogn., I, 54 (Gallandi, II, 329j. Même chose chez les esséniens, Raur, p. 47. Les Homélies n, 38 et suiv.; 51 ; III, 3 et suiv., 42-47, 50 et suiv.; X\l, 14; XVII, 19, relèvent même des contradictions avec l'Ancien Testament. Selon Épiphane, Hcvr., xxx, 18, les ébionites répudiaient Élie, David, Samson, Isaïe, et reconnaissaient Abraham, Isaac, Jacob, Moïse et Jésus. Voy. Ritschl, p. 238.
3° Épiph., User., xix, 3; xxx, 16, où sont citées ces paroles de Jésus d'après un Evangile ébionite : v;),Oov xaTa>ü(7ai là; ôu^ta; xa( éàv (xt) Ttaupriaôe xoû Oûeiv, oO TcayiTcTai àf /-.[j.wv f, ôpyr,. Quant aux esséniens, ils étaient déj.'i tout disposés à mépriser les sacrifices légaux, Jos. Ant., XVIII. i. -i. Pans Réc, L 36 et seq., 54 et seq.; Hom^, HI, 45, 52. Cf. Const. ap..
VI, 20, 22, les sacrifices juifs sont représentés comme une institulioa passagère, plutôt tolérée que recommandée; d'après Hom., III, 51, ils ne firent jamais partie de la vraie loi. Voy. Hilgenfeld, p. 59; Ritschl, p. 206, 210. Dans Récogn., VIII, 48 ; IX, 19, les sériens (Sripe;, cf. Orig. contra Cels., VII, 52-64) sont loués pour leur chasteté et leur dédain des sacrifices. Dans les Pliilosopbumena, IX, 13, il est dit d'Elxai : TaÛTr,v (pîêXov) àTïo Sripwv rfi^ Ilapôia; TvapeiXïiçevat Tivà âvSpa Sîxaiov.
4» Phil., IX, 15, p. 294 col.; Epiph., Haer., XIX, 3 (où esséniens et elkésaïtes qualifient Jésus-Christ de « magnus rex »). Rec, VI, 8; Hom., vil, 8.
0° Phil., loc. cit., cap. xv, xvi ; Epiph., Haer., xix, 1 (les mêmes sept témoins), Theod., loc. cit. : ßa7tT{<7(xaTa ètii xfi xwv a-zoiydui-i ô[Ao).oYÎa (comme dans Philos., X, xxix, p. 330 et seq.). L'ablution du corps dans l'eau courante, ctùv toï; Ijxatîot!;, est considérée comme un remède dans Phil., loc. cit., cap. XV, ainsi que dans Epiph., Heer., xxx, 17. Sur les ablutions, voy. Ritschl, p. 208. Selon l'Homélie xiii, 20, si la mère de Clément s'était noyée dans la mer, cette mort lui aurait servi de baptême. L'eau est bonne et sainte; le feu est ennemi de Dieu. Epiph., Haeres., XIX, 3; XXX, 16; un, l; Rec, VI, 8; VHI, 27; cf. I, 48; Hom. xi, 44; Rec, I, 30; L\, 7, 10; Hom. ix, 4-6, 9. Les ablutions journalières sont recommandées par l'exemple et la doctrine de Pierre (Rec, IV, 3; V, 36; VI, 1 1 ; VHI, 1 ; Hom., vu, 8 , ix, 23 ; x, 1 , 26, etc.); les èbionites dont parle saint Épiphane invoquaient également cet apôtre (Hœres., XXX, 15, 21.
La secte mentionnée sous le nom d'hémérobaptistes par Hégésippe /ap. Eus., IV, 22; Const. ap., VI, 6; Ps. Hier., Indicul. beer.; Epiph., Héer., XVII, l,et la «(formula renunciandijudaismo»), identique peut-être aux baptistes de Justin, Dial. lxxx, avait d'intimes rapports avec les èbionites et les elkésaites. Saint Épiphane, Indic, t. I, leur attribue cette proposition : (j.r,5£va îjwr,; Tuy/àveiv, d [li, ti âv xaO' è)t.i<yzy\v 6a7TTtî[oiTo. Dans Hom., ii, 23 (cf. Epit., c. xxvi), Jean-Baptiste s'appelle fjfiEpoêauTÎarriî (cf. Jos., Ant., XVin, v, 2). La Diamartyria, cap. i, ii, iv, indique trèsclairement l'usage des èbionites et des elkésaites, décrit par saint Épiphane, Hter., XIX, 1, 2; xxx, 17, et Phil., de se baigner journellement dans un fleuve ou dans une eau courante, et d'y promettre, en invoquant différents témoins, comme dans le baptême, de s'abstenir de tout péché.
6° Phil., IX, 14; Epiph., Haer., xvi, I ; xix, 5 ; un, 1. Dans Diamart., cap. i; Recogu., I, 33 ; VIII, 53, la circoncision est fort recommandée, et on suppose qu'elle s'entend de soi pour les juifs de naissance. Dans Recogn., V, 36; Hom., x, 26, Pierre remercie Dieu Hehrœorum more. L'abstinence de chair est considérée comme très- importante. Recogn., Vil, 6; Hom., viii, 15; Epiph., Haer., xxx, 15.
Selon saint Épiphane, loc. cit., u. 2, la chasteté était autrefois en gr.ind honneur dans ces cercles; il n'en fut pas ainsi dans la suite. Il
était prescrit de marier les jeunes gens le plus tôt possible. Ep. Clem. ad Jac, cap. vu, vjii ; Hom., m, 68. Cf. Const. ap., IV, 11. Epiph., loc. cit., n. 18.
7° Phil., loc. cit., et X, 29; Theod., loc. cit. La Ttpôyvw^i; est citée une infinité de fois, surtout Hom., u, 10 et seq., 30; ui, l'2, 17, 42 et seq., 47; xvii, 14, et il est visible que les Clémentines respectent fort le culte des astres. Rec, I, 28, 32 ; VIII, 45; Hom., m, 36; Hilgenfeld. p. 54, n. 1. Le récit de Nimrod, Hom., ix, 4, suppose la croyance c'i l'influence des astres; il s'accorde parfaitement avec Phil., loc. cit., cap. XVI (sur les astres mauvais et les jours néfastes).
Les astres et les éléments matériels de la création apparaissent comme animés dans Rec, V, 16, 27; VIII, 44, 46; IX, 15. La doctrine pythagoricienne sur les nombres exerce une grande influence (Hom.. xvin, 9 et seq.; Hilgenfeld, p. 264). Tout en combattant la magie e1 la fausse astrologie, l'auteur dirige surtout sa polémique contre la théorie rigoureusement fataliste, qui supprime entièrement le libre arbitre. Ce sujet est traité avec des détails qui montrent que l'auteur était familiarisé avec les doctrines astrologiques.
8° Phil., IX, 17; Ep. Pétri ad Jac, c 1. 3 ; Diamart., Rec, 1, 21 ef seq., 74; II, 55; III, 30; X, 42. Sur la tradition secrète, la dissimulation, le renoncement, voy. Orig., loc. cit.; Epiph., Haer., xix, i, 3; Rec, 1. 63 et seq.; Hom., ii, 37-39 ; m, 2; v, 2 et seq.
Doctrines des elkésaïtes.
139. Voici ce qu'enseignaient les elkésaïtes : 1° Dieu s'est uni aux hommes diversement et en différents temps, à Adam, aux anciens prophètes, puis à Enoch, Noé, Abraham, Isaac. Jacob, Moïse, et finalement à Jésus. L'Esprit de Dieu, qui plane au-dessus des anges, le Christ suprême, a demeuré dans plusieurs hommes choisis, et il s'assujétit en général à plusieurs naissances ; il change les formes et les corps et passe d'un corps dans un autre. Le Christ suprême est le même dans tous, Adam est proprement identique au Christ, partout le vrai prophète, auquel tous sont obligés de croire. 2° Tout ce qui est dans le monde se meut par couples (syzygies), dans les choses physiques comme dans les choses morales. Au Christ suprême, le Saint-Esprit est uni comme sa partie féminine.
Il y a une double prophétie, prophétie masculine et prophétie féminine. La première est bonne, la seconde mauvais«^ et séductrice. La prophétie féminine, mauvaise, précède' la bonne et est vaincue par elle : saint Pierre est l'organe
LES HÉRÉSIES ET LE PROGRÈS l)\: DOGME. 3U.']
de la prophétie masculine, Simon de la prophétie féminine. Elles sont constamment en lutte, comme Terreur et la vérité, comme la course actuelle et la course future du monde (éon). 3" Chacun de ces deux empires a son souverain ; le bon Fils de Dieu, le Christ, est le maître du monde futur, le démon le maître du monde à venir et de son empire. Ce dernier monde provient du mélange des éléments mauvais. 4° La théodicée des elkésaïtes est rigoureusement monothéiste ; elle soutient, contrairement à la gnose païenne, que le Dieu suprême est en même temps le créateur du monde. Dieu forme indirectement le monde, qui est son corps, par sa sagesse, qui lui sert d'instrument. o° Le christianisme et le mosaisme, seule religion primitive, sont identiques dans les choses essentielles. C'est le vrai prophète qui les a fait connaître. La gnose qu'il dispense est tenue en haute estime par les elkésaïtes ; on ne nie point la nécessité des bonnes œuvres, que l'homme peut accomplir par le libre exercice de sa volonté, et on n'empiète point sur l'autorité ecclésiastique.
Dans cette polémique contre la gnose païenne, on n'affirme pas seulement que le Créateur du monde est le même que le Dieu suprême; on combat aussi d'une façon particuUèrc la doctrine de Marcion, et on s'y occupe également d'autres systèmes.
a. Sur Jésus-Chrisl, Phil., IX, 14 : r.o)li%iç yfrrrfié^-za. v.où yewwiJievov neçriVÉvai xai q/'jEoOai, à).),àff(70VTa yevidei; y.ai |j.£T£V(Ta)|j.a'co'j{i,£vov (pythacrorien)'. Hom., m. 20 : au' àpy^iç alwvoc a[i.a xoï; ôvôixadi lAOpçà; àXXàdcrwv j Epiph., HsRf., LUI, ] ; àet uots çaivôjievoç ; Phil., X, 29 ; àei èv ffw(ji.a(Tt \>.t'za.yyi^t(jbv.<.
Les elkésaïtes distinguent le Christ d'en haut et le Christ d'en bas (Phil., X, 29, p. 331 ; Theod., loc. cit.), comme les valentiniens (Iren.. I, 7, 2); mais ils ne semblent pas réellement différer entre eux ; le Christ terrestre n'est que la manifestation du Christ céleste. Comme les êtres supérieurs ne deviennent visibles aux êtres sensibles que par des corps (Hom., xvii, 16), Dieu a pris lui-même un corps à cause des hommes (ibid., cap. vu; Baur, p. 328); le vrai prophète Jésus-Christ est constamment apparu avec un corps, et qui plus est avec le corps d'Adam (Epiph., Hser. liu, coll. 30, 3; Ritschl, p. 223). Les déviations des Récognitions sont peu sensibles et révèlent ici encore une atténuation de la doctrine. Hilschl, p. 213, n. 1. On admet également ici diverses apparitions de Jésus-Christ. Bec, II, 22 ool.; Hom.. m, 20;
39i HISTOIRE DE LÉGLISE.
Rec, VIII, 59. La divergence des vues remarquée par Ritschi, p. 185, dans ces deux passages, n'est pas démontrable; car le nos de la Réc, II, 22, s'applique évidemment aux hommes, comme le montre enim, qui rappelle ce qui précède, et non aux apôtres et aux fidèles. L'identité d'Adam et de Jésus-C^hrist, que Mar. Victorin attribue aux symmachiens, et saint Épiphane, Htßr., xxx, 3, à une partie des ébionites, est formellement énoncée dans Réc, I, 45, 47, 60; Hom., m, 20 et seq.; vui, 10; Ritschi, p. 200. Ce Christ revêt Adam et le dépouille pour le reprendre de nouveau selon les circonstances (Epiph., Indic. haer,, t. II, lib. I, n. 10). A la question de Clément touchant le salut de ceux qui sont morts avant l'avènement de Jésus-Christ, Pierre répond, Réc, I, 52 : « Christus, qui ab initio et semper erat, per singulas quasque generationes pus, latenter licet, semper tamen aderat, his prsecipue, a quibus exspectabatur, quibusque fréquenter adfuit. »
b. Doctrine des syzygies, Hom., ii, 15-18, 33; m, 16 et seq., 22, 27, 39; Réc, III, 55 et seq., 59, 61; VIII, 51. Cela est conforme à cette parole citée par Clément, Strom., III, i), d'après l'Évangile des Égyptiens usité dans les cercles des hérétiques : r^Wov xaTa),ü<7ai -zà épya vr,^ ônysiar. Voyez Ritschi, p. 228.
Sur Jésus-Christ et le Saint-Esprit, Phil., IX, 13 ; Epiph., Haer., un, 1.
c. Epiph., Hser., xxx, 16; Réc, III, 52; IV, 25; V, 9 ; VIII, 52, IX, 4; Hom., Yiu, 21 ; xv, 7, 9. Cf. Philos., LX, 16.
d. Réc, I, 17; VI, 7 et seq.; Hom., xvi, 12. On peut encore douter que le 7tpooâ>,),£tv, Hom., xix, 12 et seq., et ailleurs, doive, ainsi que le voulait Baur, p. 322 et suiv., et Ritschi, p. 218 et suiv., s'entendre toujours dans le sens de la doctrine de l'émanation. Dans Hom., m, 32,
Dieu est appelé ô ta [>.i] övr« si; to Eivat ay(rtr,(7â[i.îvo;, o-jpavàv orijAioypyil^ia;
X. T. X.; ici creatio prima et creatio secunda sont réunies. Le xvoçopr.Ost; ■jTzb -/eipwv 9soy, Hom., m, 17, 20, et ce qui est dit delà ressemblance divine ne sont pas décisifs. Ritschi, p. 196 et suiv., reconnaît lui-même que le dogme de la création emprunté par les Récognitions aux écrits de Salomon ne soulève aucune difficulté, que la même chose se voit dans les cercles judéo-chrétiens. Theod., loc cit. : llEpl p.èv-rr,v twv ôXwv «px^v »TUjjiçwvouatv vi[xtv.
e. Hom., VII, 6 et seq.; Réc, IV, 3, col. I, 3U. La gnose Hom. ix, 14; Réc, U, 69; V, 4 et seq., 8 ; |X, 31 .
Le « vrai » mosaïsme, tel que l'exposent par exemple les àvaêa6[Aol "Iaxw6ou (Epiph., Haer., xxx, 16 (sans le culte du sacrifice), doit être séparé ici du mosaïsme pharisien et non du mosaïsme essénien.
§ 3. La rt'action néoplatonicienne et la réaction catikoliqne.
Adversaires néoplatoniciens des gnostiques.
Adversaires catholiques.
UO. Les erreurs de la gnose hellénisante furent aussi combattues, d'une part, par les néoplatoniciens du paganisme, et.
LES HÉRÉSIES El LE PROGRÈS DU DOGME. 39."
d'autre part, par les auteurs chrétiens. Les premiers n'admettent pas en effet: a. que l'on multiplie les êtres fondamentaux (selon eux, il ne peut y en avoir que trois); b. que l'élément spirituel puisse être ravalé jusqu'à une ressemblance complète avec l'élément sensible; c. qu'on puisse mépriser le monde sans contredire la raison, car ni le monde ni son architecte ne sont mauvais, d. Ils combattent aussi quelques-unes des principales idées de la gnose, comme les souffrances de la Sagesse (Sophia), e. les règles de la vie pratique et l'immoralité régnante, /. la fausse interprétation de Platon. Malgré cela, la différence entre Plotin et les gnostiques, notamment Valentin, n'est guère plus sensible que celle qui existe entre quelques gnostiques.
Les auteurs ecclésiastiques combattent les gnostiques soit par l'Écriture et l'enseignement de l'Église, soit par des principes philosophiques, surtout par la métaphysique et la morale. Ils montrent : a. que la doctrine cathohque est partout d'accord avec elle-même, tandis que les sectes sont désunies et morcelées; b. que la plupart des sectaires mènent une vie dissolue, effrénée, et professent des principes immoraux; c. que leurs doctrines ont un caractère et une origine païenne, et vont jusqu'à l'éHmination complète de tout élément chrétien : d. que leurs principes sont insoutenables et pleins de contradictions, notamment en ce qu'ils séparent la création d'avec le Dieu suprême, attribuent ses lacunes à quelque imperfection do son auteur, admettent un progrès infini, humanisent la divinité (anthropomorphisme et anthropopathisme), conçoivent mal le rapport qui existe entre le monde idéal et le monde sensible, dégradent le Rédempteur et le Dieu très-haut en leur imputant les illusions des hommes, leurs vues fausses et erronées ; e. que les preuves qu'ils tirent des lettres et des chiffres sont insoutenables, qu'ils interprètent mal les Écritures, allèguent des livres apocryphes, ne s'appuient que sur un petit nombre de traditions secrètes, de mythes païens, etc.
Ils montrent, au contraire, la parfaite convenance des deux Testaments, le but et la réahté de l'Incarnation, la crédibilité universelle des documents conservés dans l'Éghse et de sa doctrine héréditaire, la sublimité du culte établi par Jésus- Christ, surtout du culte eucharistique, la force probante de la
30ß HISrOIKE DE LÉtiLl^iK.
succession apostolique et des dons de la grâce, qui se coiitinuentau sein de l'Eglise. A la fausse gnose ils opposent la gnose véritable, la gnose ecclésiastique, qui repose siu' la foi et qui montre que le vrai chrétien, parfait dans la théorie comme dans la pratique, est aussi le vrai gnostique. Les hommes les plus éminents de l'Église combattirent la fausse gnose dans leurs écrits et dans leurs leçons verbales.
Plotin, Ennead., II, lib. IX^ nçbz toù; yvaxTrtxouç. Des auteurs chrétiens nous n'avons plus malheureusement ni le Syntagma de Justin contre toutes les hérésies (ApoL, I, 26; Eusèbe, IV, U), ni une foule d'autres écrits précieux de Méliton, d'Agr. Castor, etc. Les ouvrages qui nous l'estent se complètent souvent les uns les autres : a. Iren, libri V Adv. haer.; Tert., De prgescr.; b. Clem., in Strom.; voyez Baur, p. 489 et suiv.; c. Hippol., Philos.; d. Iren., Il, 1 et seq.; Tert., Adv. Val., Contra Marcion., De carne Christi, etc.; Orig., dans plusieurs homélies; e. Iren., Orig., Tert.; f. Iren., I, 10; III, 1 et seq.; V, 1 et seq.; Clem., Strom., VII, 17 et seq. Sur la gnose chrétienne, Clem., Strom., I, 20; II, 2, 4, 6; VII, 10. Beau passage, Iren., IV, xxxiu, 8 : la vraie gnose
est ii Ttûv àirooTÔXtov StSay^r) xai ib àpyaîov tt;; ÈxxXr,(yîaç <70aTri[j.a. § 6. I^e niauichéisnie.
141. La gnose hellénisante eut son plein épanouissement dans le cours du deuxième siècle et au début du troisième ; ce temps écoulé, elle ne revêtit plus de forme nouvelle. Cependant, elle eut son contre-coup dans le manichéisme, appelé la gnose persane, qui sembla vouloir constituer une religion populaire avec le dualisme persan et le christianisme entendu à la façon des gnostiques. Cette religion devait s'implanter d'abord dans l'empire des Perses, qui se relevait vigoureusement sous les Sassanides et avait été si souvent mêlé à des luttes avec les empereurs romains, puis dans les autres parlies du 'monde. C'était un amalgame d'idées boudhaïques, persiques et elkésaïtes. Le contact de ces idées avec la civilisation et les systèmes rehgieux de l'Occident produisit une fermentation puissante dans les esprits.
Sur le fondateur de cette rehgion nouvelle, il règne une grande divergence entre les renseignements des Grecs et ceux des Occidentaux. Ils conviennent cependant que ce fondateur, qui avait nom Mani, subit vers 577 une mort ignominieuse par ordre du roi des Perses. Selon les Occidentau.x.
LES HÉRÉSILS El J.f. l'ROGhf:S DU DOGME. 397
ils se nommait Cubricus, esclave affranchi, qui avait hérite d'un marchand Sarrazin, Scythiaiius, contemporain des apôtres, quatre livres de religion provenant de Térébinthe ou Buddas, disciple et secrétaire de ce marchand. Il aurait pris en Perse le nom de Manès ou Manichée et aurait travaillé sur la doctrine contenue dans ces livres. D'abord favorablement accueilli à la cour de Perse, il fut chargé de chaînes et jeté en prison pour avoir échoué dans la guérison d'une princesse qu'un excès de confiance lui avait fait entreprendre. Il y reçut la visite des trois jeunes hommes, Abdas ou Buddas, Herméas et Thomas, qu'il avait fait voyager autrefois et qui lui avaient annoncé qu'ils n'avaient trouvé nulle part autant de résistance que chez les chrétiens, dont ils lui apportaient les livres.
Manès les parcourut avidemment et résolut d'exploiter à son profit les passages concernant la promesse d'un consolateur. 11 réussit, à force d'argent, à sortir de sa prison, arriva en Mésopotamie et essaya par ses disciples et par ses écrits de gagner les chrétiens ; mais il lui fahut accepter une controverse avec Archelaus, évèque de Cascar, et il fut vaincu. 11 tomba bientôt après entre les mains des soldats du roi de Perse, qui le fit ecorcher tout vif.
Selon les récits persans, au contraire. Mânes aurait été le descendant dune race illustre de magiciens, se serait distingué comme savant et comme peintre, puis, chrétien et prêtre, aurait été bientôt expulsé pour ses idées antichrétiennes. Il arriva en 270, sous Schapour I" (Saporj, à la cour du roi de Perse, mais fut obhgé de prendre la fuite à cause de ses quereUes rehgieuses avec les magiciens. Il se cacha dans la province de Turkistan, où il rédigea son Évangile, qu'il embelHt de figures symboliques. On croit qu'il alla aussi dans l'Inde et dans la Chine. Après la mort de Sapor (272), il retourna en Perse, dont le roi Hormuz (Hormisdas) lui fut favorable et lui assigna une forteresse pour sa sécurité. Ce roi étant mort après un règne de deux ans, son successeur Behram I" (Yararanes) lui fut hostile. Il le fit enlever de la forteresse de Daskarrah (Deskereh dans la Susiana), et amener devant les magiciens, sous couleur de discuter avec eux; comme il parut succomber dans la controverse, il le fit mourir, ainsi qu'on l'a vu ci -dessus.
Selon les données arabes de Mohammed-en-Medim, ail dixième siècle, puisées, dit-on, dans les écrits de Manès, celui-ci aurait été le fils d'un prêtre païen, le me;?c?ee«Fonnaq (Futtak) de Babylone, et aurait été élevé par son père dans la religion des Mogtasilah (elkésaïtes). Averti par un ange, à douze ans, de quitter cette religion, il n'aurait obéi à cette révélation que douze ans après, à l'âge de vingt-quatre ans, après une nouvelle apparition de l'ange ; c'est alors qu'il aurait pris le rôle de réformateur religieux. L'opposition entre le bien et le mal. telle qu'elle était formulée dans l'ancienne doctrine du Zend, fut sa doctrine fondamentale, malgré les nombreux emprunts qu'il fit aux systèmes panthéistes. Plus tard, sa vie a été embellie d'une foule de légendes ; on l'identifia avec Zoroastre, Bouddha, Mani, Héhos, le Christ. Il y avait sur les frontières de la Perse et de la Bactriane des traces du culte bouddhaïque qui exercèrent certainement sur lui une grande influence.
Sources. — .1° Acta disputationis cum Manete, par Archelaus, c. 276; Migne, Pair, gr., t. X, p. 1429 et seq. Leur authenticité a été contestée par Beausubre (Hist. crit. de Manichée et du Manich., Arast., 1734 et seq., in-4°, t. 11) et quelques critiques; mais elle a été solidement établie, non-seulement par le premier éditeur (Zacagny, Rome, 1698), mais par une foule d'autres savants, ave-c des arguments internes et externes.
2° Eus., Vlll, .31 ; Socr., 1, 22; Hier., Cat., cap. lxxii ; 3° Titus Bostr., Libri 111 contra Manich. (Migne, t. XVIII, p. 1069, seq.); 4° Alex. Lycop., Tract, de placitis Manich. (ibid , p. 411 et seq.); o° Cyrill. Hier., Cat., VI, n. 21 et seq,; 6° Epiph., Haer., lxvi ; Theod., Haer. fab., 1,26; 7° Aug., Contra ep. fundam., et dans plusieurs écrits, Op., t. VIII, éd. Maur.; 8° Phot., Contra Manich., I, ll-lo, où sont cités, outre les auteurs grecs nommés, Sérapion de Thmuis> Héraclien de Chalcédoine (Bibl., cod. Lxxxv), et le prêtre Tryphon, comme ayant écrit conti-e la secte.
9" Sources orientales, Herbelot, Bibl. or., Paris, 1697, in-fol., et Sylv. de Sacy, Mémoire sur diverses antiquités de la Perse (ibid., 1793); 10" Renseignements arabes, Gust. Flügel, Mani, seine Lehre n, s. Schriften. Extrait du Fihrist (987) de Ibn Abi Ja' Kuh an Nadim, édité pour la première fois à Leipzig, 1862, et Chwolson, Die Ssabier, Saint- Pétersbourg, 1836. — Elaborations : Alticottius, S. J., Diss. bist. crit. de ant. novisque Manich., Rom., 1763; Tillemont, Mémoh-es, t. FV, p. 367 et seq.; Beausobre, op. cit.; Walch, Ketzerhist.. 1, 683 et suiv.; Baur, Das manich. Rel.-System., Tub., 1831; Golditz, Entstehung des
manich. Rel.-Syst,, Leipzig, 1838; Trechsel, Kanon, Kritik u. Exegese der Manich., Berne, 1832; Wiener Jalirbiicher der Lit., 1840; Tiib. Q.-Schr., 1841, p. 574 et suiv. Cliwolson a prouvé que les livres de Cubricus sont des écritures mendéennes. On attribue à Mani les livres suivants : 1° le Livre des mystères, en syrien, vingt-deux chapitres; Epiph., loc. cit., n. 2, 13; Tit. Bostr., I, 14; 2° le livre des chapitres, ou Tô x£çâ),aiov, 3<» l'Évangile (vivant); 4° le Trésor de la vie, Fragm. ap. Aug. De uat. boni, cap. xLiv; De act. cum Felic, I, 14; Evod., De fide, n. 5; plusieurs lettres Ad Oddam, ad liliam Menoch, ad Zebenem, ep. fundamenli, ad Marcellum (Epiph., n. 6; Disp. Contra Man., n. 5); Fragm. ap. Fabriciuni, Bibl. gr., éd. Harless., Vil, p. 312 et seq-; Mai, Nov. Coll., VII, 1, 17, 69.
Exposition du manichéisme.
142. Le manichéisme admet deux premiers principes éternels, égaux entre eux et ayant chacun leur royaume, la lumière et les ténèbres, Ormuzd et Ahriman, avec de nombreux éons de part et d'autre. Le Dieu de la lumière est bon et saint ; pareil à un soleil bienfaisant, il remplit tout de sa lumière. Le dieu des ténèbres (Satan) est matériel et méchant, ainsi que ses démons. Son empire a cinq régions : les ténèbres extérieures, la matière opaque, les vents impétueux, le feu dévastateur, la fumée obscure. Dans cet empire régnent la discorde et d'éternels combats. Du milieu de cette lutte intérieure, les démons aperçoivent la lumière d'en haut, qui les attire; ils concluent un armistice et décident une invasion dans l'empire de la lumière. Pour la détourner, le Dieu bon émet de son essence une force, la « mère de la vie, » l'àme supérieure du monde, d'où émerge le premier homme. Pourvu de cinq éléments plus purs (la lumière, le feu, le vent, l'eau, la terre), le premier homme engage la lutte avec les ténèbres. Les ténèbres lui enlèvent une portion de sa lumière, qui se mêle avec la matière et rend celle-ci apte à recevoir une forme.
Ainsi fut opéré le mélange des deux empires. « L'Esprit vivant » vint au secours du premier homme et forma le monde visible. L'àme de ce monde, c'est l'élément lumineux, le Fils de Dieu, Jésus, assujéti à la souffrance, composé des portions de lumière ravies par les ténèbres; tandis que les parties sauvées se trouvent dans le soleil et la lune : c'est le Jésus inaccessible à la souffrance. Ces dernières parties (Jésus im-
passible — influence des astres) doivent délivrer les premières (Jésus passible) et rétablir les anciennes limites. L'homme est une copie du monde ; engendré par le prince des ténèbres et par sa compagne (xXebrod), il réunit en lui, avec l'image du Dieu bon, avec les parties lumineuses, les parties constitutives de la matière ; il possède les deux natures, l'âme rationelle et l'âme irrationelle. Le prince des ténèbres ayant fait en sorte que la nature lumineuse et captive fût bientôt délivrée, persuada à ses compagnons de lui abandonner leur part de cette nature, l'absorba en lui et essaya de reléguer dans Adam la plus grande partie de ce vol fait au monde de la lumière. Alors il engendra de Hyle la femme Eve, dans le dessein d'enchaîner Adam par la volupté, de disperser la nature lumineuse qui résidait en lui, et, par cet affaiblissement, de rendre la délivrance de cette nature impossible.
La sensualité d'Adam ayant été surexcitée, la nature lumineuse captive (l'âme du monde) fut de plus en plus individualisée par la génération et la propagation, et la force de se relever entravée par d'innombrables prisons (les corps).
Le premier mariage fut aussi le premier péché. Les hommes toutefois ne furent pas encore perdus ; la transgression de la défense de manger du fruit défendu provenait de leur nature supérieure, du Dieu bon. L "âme lumineuse, émanée de son royaume, ne saurait entièrement succomber à la matière et être vaincue par lame mauvaise. L'homme réunit en soi, dune manière plus concentrée que les autres êtres, les étincelles de lumière répandues par toute la nature ; il connaît, avec sa haute origine, la mission qui lui incombe de réunir en soi, autant que possible, ces parties lumineuses et d'introduire la nature, eu même temps que lui-même, dans le royaume de la lumière. Il pèche sans doute, ou plutôt ce n'est pas lui qui pèche, mais la prison qui le domine et l'âme mauvaise. Pécher est une pure condescendance, une faiblesse de l'homme ; aussi, quand il regrette sa faute, est-il aisément pardonné.
La partie lumineuse étant incapable de s'affranchir par elle-même, le Christ, qui trône dans le soleil, l'âme lumineuse non souillée par la matière, le Jésus impassible descendit vers les hommes égarés par le paganisme et le judaïsme. Doué d'un corps purement fantastique, il ne souffrit qu'en apparence. Il
instruisit les hommes à se purifier de leurs passions, à se déprendre de la matière et à retourner un jour dans leur patrie céleste. Mais ses apôtres mêmes (appelés dédaigneusement « (ialiléens ») ne comprirent pas bien sa doctrine, et les chrétiens qui vinrent ensuite l'altérèrent encore davantage. Prévoyant cela, le Christ, le Fils de l'éternelle lumière, le Fils de l'homme, avait promis d'envoyer la lumière, le Consolateur (le Paraclet), qui est maintenant apparu en Manès pour rétablir la rehgion falsifiée. Les parfaits, ceux qui se sont dégagés des liens de la matière, arrivent d'abord dans le soleil et dans la lune, puis dans l'éther parfait et dans le pur royaume de la lumière ; les autres sont condamnés à émigrer d'un corps dans un autre corps, dans les plantes et les animaux. Quand ils atteignent le terme de leur purification, le monde visible est dévoré par le feu.
Fragm. cit. Manès se disait le Paraclet, Ep. fund., ap. Aug., Coutpa ep. fund., cap. v. Cf. Eus., loc. cit. L'Esprit saint est certainement aussi « Spiritus potens » (Aug., Contra Faust., XX, 9), distinct du Paraclet. Sur la mission de riiomme, Ep. ad tii. Menoch., ap. Aug., Op. imperf., m, 172, 177; Contra Fortuu., II, 21; Secundin., in ep. ad Aug., §2. La duclriue de l'âme boime et de l'âme mauvaise est également enseignée par le Perse Araspas, dans Xénoph., Cyropœd., VI, i, 21.
143. Les manichéens rejetaient tout l'Ancien Testament et croyaient que le Nouveau était en partie apocryplie et en partie interpolé. Ils y découvraient de livraie semée par le méchant archon, et prétendaient que le Christ et les apôtres s'étaient accommodés aux préjugés des Juifs ou que les disciples, encore inexpérimentés, l'avaient mal compris. Çà et là ils invoquaient les écrits de saint Paul et les Évangiles canoniques, mais surtout les Évangiles apocryphes. Aux Actes des apôtres de saint Luc, ils opposaient ceux de Lucien ou Leucius. Ils considéraient les écrits de Manès comme canoniques. Dans la suite, la littérature manichéenne devint trèsabondante, et comme cette doctrine avait des analogies avec le gnosticisme, elle pouvait s'aider de ses ouvrages et s'en servir pour essayer de démontrer la réprobation dujudaïsme, la falsification des écrits du Nouveau Testament, le mélange des deux royaumes de la lumière et des ténèbres.
402 HISTOIRE DE l'ÉGUSÈ.
Ea parlant du Christ, les manichéens empruntaient souvent la terminologie des catholiques ; ils reconnaissaient les trois personnes divines, Père, Fils et Saint-Esprit, mais en paroles seulement, car ils ne voyaient dans les deux dernières qu'une émanation de la première , ou plutôt , d'après une théorie subséquente (qui se trouve dans Faust), les trois n'étaient que des appellations diverses de la divinité répandue dans la lumière supérieure, dans le soleil, dans la lune et dans le pur éther. Ils vantaient surtout la supériorité de leur foi rationnelle sur la foi ecclésiastique, bien qu'ils se bornassent à la remplacer par l'autorité de leur Manès. L'anniversaire de sa mort se célébrait tous les ans au mois de mars, sous le titre de Fête de la Chaire {cathedra, berna).
Faust disait à propos du canon, dans Aug., Contra Faust., XXXII, 9 : tt Nobis Paracletus ex N. T. promissus perinde docet quid aCcipere ex eodem debeamus et quid repudiare. » L'Évangile de saint Thomas était, selon Cyrille, Catech., IV, n. 36, p. 69, un factum manichéen; d'après Catech., VI, 31, il appartiendrait à Thomas, disciple de Manès. Les manichéens avaient en outre un Evangel. Philippi (Timoth. Presb. et Leont., ap. Fabric, Cod. apocr. N. T., I, 139, 145/, 376 et seq., et IlepîoSot Twv à'nroCTTÔXiov de Lucius (Aug., De act. contra Fel., Il, 6), puis Hepîoooi 0wti.à (Aug., Contra Adim., cap. xvii ; Contra Faust., XX, 79; Fabricius, loc. cit., p. 819-827.
Morale du manichéisme.
144. La morale de cette secte répondait pleinement à sa dogmatique. Elle tendait surtout à rompre les liens de la matière, afln d'assurer la prédominance de Tàme lumineuse sur l'àme mauvaise. Son moyen était le triple sceau de la bouche, des mains et de la poitrine, suivant ce qu'avait enseigné Jesus. Le sceau de la bouche défendait toute espèce de blasphème, surtout contre le Paraclet, l'usage des viandes et des boissons enivrantes. Les parfaits devaient se borner à la culture des champs et des arbres fruitiers, dormir non sur des lits moelleux, mais sur de la paille et de l'herbe, porter de méchants habits et jeûner fréquemment.
Le sceau des mains obligeait à épargner la vie des animaux et des plantes, à s'abstenir de l'agriculture et des travaux serviles, à renoncer à la possession des biens de la terre, ;i
laisser reposer le corps pour favoriser la vie contemplative. Le sceau de la poitrine prescrivait la chasteté, l'abstinence du mariage, ou du moins la génération et l'enfantement. Cependant l'union des sexes était permise ; on ne défendait que la naissance des enfants. Ces privations ne concernaient que les parfaits, les élus (les inities, perfecti, electi); les catéchumènes ou auditeurs en étaient atlranchis. Ces derniers pouvaient faire tout ce qui servait à l'entretien des élus, et ils recevaient en retour la rémission de leurs péchés. La plupart demeuraient auditeurs le plus longtemps possible. Les auditeurs étaient préparés par des instructions allégoriques et mystiques.
Le culte exotérique était simple, sans autel et sans rite, el accompagné de sauvages débauches. Les manichéens se servaient de diiferents symboles pour recevoir leurs adeptes; ils baptisaient avec de l'huile, s'abstenaient du vin dans la célébration de lEucharistie, se faisaient reconnaître par différents signes et en se donnant la main droite. Ils formaient en face de lÉglise catholique une Église particulière. Leur hiérarchie, également à part, était présidée par le grandmaître Manès, le paraclet, dont le successeur fut nommé non immédiatement après sa mort, mais plus tard. Il était entom-é de douze apôtres , au- dessous desquels se trouvaient les évèques (7^j, les prêtres, les diacres, les évangélistes, les élus.
Cette secte dangereuse recruta de nombreux adeptes par son ascétisme d'apparat, par les formes historiques dont elle revêtait sa doctrine de l'incompréhensible, par la promesse d'une sagesse supérieure, par le prestige enfin de ses pratiques et de ses doctrines mystérieuses ; elle était répandue en Perse aussi bien que dans l'empire romain, où elle fut reconnue comme périlleuse. Déjà en 296 l'empereur Dioclétien ordonnait par un décret de brûler ses chefs avec tous leurs écrits, de décapiter ses adhérents et de confisquer ses biens. Elle était accusée de se livrer à des pratiques immorales, d'avoir introduit les impudicités des Perses et provoqué des troubles. Cet édit, qui servit de modèle aux lois qu'on édicta dans la suite contre les hérétiques, fut suivi de plusieurs autres contre les conventicules des manichéens; car la secte.
-104 HTSTOTRE DE l'ÉGLISÈ.
11011 contente de se propager en secret, envahissait une foule d'autres provinces, notamment l'Afrique proconsulaire, tandis que la politique lui donnait appui et consistance dans le royaume de Perse '.
Aug., Haeres., cap. xlvi; De moribus Manich.; l'édit de Dioclétien, Ambrosiaster in II Tim., m, 7 ; Baronius, an. 287, n. 1 ; Hugo, Jus civ. antejustin., Berol., 1815, II, p. 1463 ; Néander, K.-G., I, 79, 278.
§ 7. Les niontanistes et leurs adversaires.
Les montanistes.
145. En Phrygie, ce foyer du culte fanatique de Cybèle, il existait déjà un siècle avant Manès un autre parti également fanatique, quoique inspiré par des intérêts moraux, qui prétendait élever l'Église à un plus haut degré de développement. au moyen d'un rigorisme pratique et d'un faux spiritualisme. Montan, ancien prêtre de Cybèle, s'était converti au christianisme, qu'il avait embrassé avec un zèle ardent, mais peu éclairé. 11 se crut bientôt favorisé de révélations particulières, tomba dans de fréquentes extases et se mit à prophétiser et a enseigner en compagnie de deux femmes, Priscille (ou Prisca) et Maximiile, qu'il faisait passer pour prophétesses. Ils annonçaient la un prochaine du monde et se donnaient pour les derniers prophètes. L'approche du jugement exigeait une vie sainte et austère. Le royaume de Dieu, qui, avant Jésus-Christ, était encore à l'état d'enfance, avait atteint l'adolescence par Jésus-Christ et les apôtres ; il fallait l'élever maintenant à la perfection de l'âge viril.
Les moyens d'y réussir, Dieu les avait révélés par Montan et ses deux compagnes, lesquelles avaient suffisamment légitimé lern' mission par les prophéties qu'elles avaient annoncées dans leurs extases. La prophétie, aussi nécessah'e dans
' « De tous les sectaires, dit Mœhler, les manichéens sont à peu près ceux qui ont le moins conservé du christianisme, et c'est à tort qu'une sorte de prescription les a maintenus parmi les hérétiques chrétiens. On ne peut pas me dire : Ils sont sortis de nous, mais ils n'étaient pas de nous. Ce ne sont pas des déserteurs du christianisme ; seulement leur fondateur avait jugé à propos, comme le tit plus tard Mahomet, d"adopter quelques idées chrétiennes. » (Mœhler, Histoire de l'Église, traduction de Fabbé Bélet.)
LES HÉRÉSIES ET LE PROGRÈS DU DOGME. 4Ôo
le Nouveau Testament que sous l'Ancien, ne changeait rien dans la croyance de l'Église, elle visait seulement à une intelligence plus profonde des saintes Écritures et à une discipline plus austère. Cette discipline, condition indispensable pour élever l'Église à l'âge de maturité, consistait : 1° à s'abstenir des secondes noces, qui sont une imperfection et une faiblesse morale; 2° à pratiquer des jeûnes longs et rigoureux, surtout à ne prendre que des aliments secs et durs (xérophagies), à considérer comme universellement obligatoires les jeûnes qu'autrefois on s'imposait presque toujours volontairement ou qui n'étaient fondés que sur la tradition, et aies prolonger jusqu'au soir; 3° à ne pas fuir pendant la persécution et à endurer le martyre, qui est pour tous obligatoire ; 4° à croire que les péchés mortels, comme l'apostasie, le meurtre, l'impudicité, ne peuvent jamais être entièrement remis dans l'Église, mais qu'ils doivent être punis par la privation constante des sacrements; on alla sur ce point jusqu'à refuser à l'Église le pouvoir des clefs : 5° à répudier toute espèce de parure, de luxe, notamment chez les femmes, à n'accepter aucun emploi civil, à se soustraire au service militaire, à s'abstenir de la peinture, de la sculpture et des sciences profanes; 6° à empêcher toutes les vierges, et non pas seulement celles qui sont consacrées à Dieu, de sortir sans voile ; 7° en un mot à mener une vie extérieure telle que lexigeait le futur et prochain avènement du Christ et son règne de mille ans.
Eus., V, III, 14, 10-19; Philos., VIII, 19; X, 2Ö ; Epiph., Heer., xlviii ; Theod., F. H,, III, 2 ; Philastr., De heer., cap. xlix ; TertulL, De pudic, De monogam.. De exhort. castit., De jejunio. De fuga. De cultu femin.. De virg. velandis. — G. Werasdorf, De montanistis sœc. II hser., Goth., 17.^1, in-4°; Walch, op. cit., I, 611 et suiv.; Kirchner, De montanistis, lena, 1831; Munter, Effata et Oracula Montan., Hafn, 1829; Ritschl, p. 475 et suiv.; Héfelé, Freib. K.-Lex., VII, 232 et suiv. — Didyme, De Trin., lib. III, v. fin., appelle Montan lepeù; elôwXou, Hier., Ep. xxvii ad Marcell. : abscissus et semivir. Schwegler (Montanism., p. 24.3) croit que Montan et ses prophétesses sont de simples mjihes, ce qui n'est rien moins que récuser tous les témoignages historiques. Voy. S. Georgii, Teutsche Jahrbücher f. Wiss. u. Kunst, 1842, n. 12 et suiv., 33 et suiv.; Ritschl. p. 342 ot suiv.; Néander, p. 280, n, Sur l'époque de la première
apparition de Montan, les témoignages varient. Selon Eusèbe, Chrou.. ce serait l'an 172; selon Épiphane, Hseres., li, 33, vers. 135 ou 126,: selon le même, Hser., xlviii, 1, l'an 137; selon Hseres., xlvii, 2, plus tôt, Tillemont, Walcli, Cîallandi, Dœllinger adoptent l'année 170: Dodwell, Néander, Gieseler, Ritschl, l'an 130-137. Le Pasteur d'Hermas ne contient aucune donnée précise ; on conteste aussi s'il a combattu Montan. Il est certain que le montanisme existait déjà longtemps avant
146. Dans le principe, les disciples de Montan n'étaient point encore rangés parmi les hérétiques, car on les croyait attachés à la foi de l'Église. Quelques-uns le prenaient luimême pour un énergumène ou un possédé, pour un faux prophète et un fanatique ; d'autres étaient fascinés ou chancelants. Zotique, évèque de Comane, Julien, évêque d'Apamée, et Sotas évèque d'Anchialus voulurent exorciser les deux femmes et les convertir, mais ils en furent empêchés par leurs sectateurs. L'épiscopat du voisinage tint de fréquentes réunions (les premiers synodes) et les combattit par des écrits. La plupart des Églises les considéraient comme des hérétiques, bien que l'austérité apparente de leurs mœurs et leur attachement à la doctrine de l'Église parlassent en leur faveur. Cependant, comme la secte établissait en principe l'autorité de n'importe quelle prophétie extatique, elle ouvrait la porte à toutes les nouveautés dogmatiques qui se révélèrent dans la suite. Elle ne tarda pas du reste à manifester la passion commune à toutes les sectes, l'orgueil. Les montanistes, se donnant pour des hommes spirituels, à la façon des gnostiques, s'élevèrent contre l'Église, qui devait, selon eux, ne se composer que de psychiques. Ils altéraient en outre la notion de l'Église, en opposant l'Église spirituelle. l'Église de ceux qui sont illuminés par le Paraclet, à l'Église qui ne comptait « qu'un petit nombre d'évêques; » ils dédaignaient le ministère ecclésiastique et sa hiérarchie, attribuaient aux laïques les fonctions sacerdotales, restreignaient à leur gré le pouvoir des clefs, le droit de lier et de déher, prenaient l'inspiration individuelle pour la principale preuve de leur mission, puisaient les règles de la vie ecclésiastique dans des extases qui approchaient de la fm'eur, et préparaient les voies à un rigorisme exagéré.
La doctrine des montanistes s'explique à la fois par le caractère du peuple et par les anciens usages religieux des Phrygiens, par les idées du millénarisme, soigneusement entretenues par Papias et avidement adoptées, par le péril de nouvelles persécutions, dont on était incessamment menacé, par le désir enfin de conserver à tout prix les dons que le Saint-Esprit avait faits à l'Église primitive, bien qu'ils commençassent à devenir plus rares et que l'Église fût de plus en plus laissée à son développement normal. Cette doctrine dégénéra de plus en plus avec le temps.
Les montanistes se divisèrent à propos de la doctrine de l'Église sur la Trinité ; les uns, partisans des idées d'Eschines, adoptèrent l'erreur de Noet, selon lequel le Christ était à la fois Fils et Père ; les autres, sectateurs de Proclus, distinguaient le Paraclet , que n'avaient pas reçu les apôtres, du Saint-Esprit, qu'ils avaient reçu, et demeuraient attachés à la doctrine de l'Église sur la Trinité. Cette doctrine était également admise par l'ingénieux Tertullien, qui entra dans la secte (entre 200 et 202) et devint son plus habile avocat. Tertullien fonda en Afrique le parti des tertullianistes, dont les derniers restes ne rentrèrent dans l'Église qu'à la un du quatrième et au commencement du cinquième siècle.
En Orient, les montanistes, appelés aussi quintillianiens, lascodrugites , artotyrites , etc., se maintinrent jusqu'au sixième siècle. Leur principal foyer était Pépuza, en Phrygie, où devait s'établir la nouvelle Jérusalem (de là leur nom de pépuziens), puis Timium. Ce qui occupait la secte, ce n'était pas, comme chez les gnostiques, le commencement du monde, mais sa fin. Ils appelaient leur doctrine la « nouvelle prophétie, » et enseignaient qu'à la fin du monde le Saint-Esprit (qu'ils ne confondent pas avec Montan, lequel ne voulait être que son organe), achèverait ce qui avait été commencé par le Christ. Comme les marcionites, ils se glorifiaient de leurs martyrs, surtout de Thémison et d'Alexandre.
Un auteur contemporain rapporte que Montan et Maximille se pendirent, probablement dans un accès de fureur, et que leur caissier, Théodote, ayant voulu monter au ciel, périt d'une façon lamentable. Alcibiades et Proclus étaient deux chefs célèbres du parti montaniste. On reproche aux pro-
phétesses de Montan l'avarice et le goût de la frivolité mondaine.
Il y avait aussi, en Afrique, du temps de Tertullien, une prophétesse qui prédisait l'avenir, distribuait des remèdes, lisait dans les cœurs, conversait avec les anges et le Christ (c'était sans doute une voyante, une somnambule). Les montanistes partageaient avec d'autres sectes de l'Asie-Mineure, qui du reste ne voulaient point entendre parler de la « nouvelle prophétie, » la foi au règne de mille ans de Jésus-Christ (millénaires), et admettaient la Pàque juive, qui devait de toute nécessité se célébrer le 14. nisan. — Déjà précédemment, en ce qui concerne la fête de Pâques, on avait considéré comme des hérétiques les quartodécimaux, qui semblaient vouloir introduire secrètement le judaïsme.
Que les confesseurs de la Gaule se soient prononcés en faveur des monlanistes ou qu'ils aient voulu concilier leur doctrine, ce point est douteux (GieseJer, I, 167, 3" éd.). Eusèbe, qui considérait les montanistes comme des hérétiques, et connaissait l'opinion de ces confesseurs, n'aurait pas qualifié celle-ci de xpîffiv eOXaêri xat 6p0o5o?oTâTYiv (V. 3). Cf. Tillem.,Mém.,II, p. 194, éd. Brux., 1732. — Tertullien, Adv. Prax., cap. j, raconte que Praxéas avait décidé le pontife de Rome et d'autres, en rappelant l'autorité de ses prédécesseurs, à retirer la paix religieuse déjà accordée aux montanistes; mais il est fort possible que ce fait soit dénaturé ou exagéré. Selon le Prsedestinatus, cap. xxvi, lxxxvi, Soter aurait écrit contre les montanistes. Le pape dont parle Tertullien, était, d'après Le Sueur (Hist. de l'Église, I, 481), Pie I''''; selon Péarson, Néander, Schwegler, Ritschl, p. 567, Éleuthère; selon Tillemont, Pagi, Walcb, Gieseler, Hilgenfeld, Victor I«'; selon Dodwellet Hagemann (Die rœm. Kirche, p. 144 et suiv.), Zéphirin. Parmi les auteurs qui écrivirent contre les montanistes, nous citerons Miltiades (üepl toû |jlyi Seïv Ttpoçi^Ty.v èv èxirxâasi XaXeîv, Eus., V, 17), Claude Apollinaire, Apollonius, Sérapion d'Antioche, le prêtre romain Caïus (Eus., V, 16, 18, 19; VI, 20). L'anonj'me dont parle Eusèbe serait, d'après les uns, Asterius Urbain; selon d'autres, Rhodon (cf. Hier., Cat., cap. xxxvii, xxxix); ce point a été souvent contesté. Ce qui est dit dans Tertullien, Prsescript., append., cap. lu, des partis sous Proclus et Eschines, est confirmé par les Phil., Vni, 19; Théod., loc. cit. Ces deux récits se suivent généralement de près. Le vague des assertions sur l'inspirateur des prophètes (tantô) Dieu le Père, tantôt le Verbe, tantôt l'Esprit), annonce sur la Trinité une doctrine modaliste. Sur la chute de Tertullien, voyez Vincenf . Jyirin., Comm., cap. xvin-xx; Gallandi, X, 110; Hier., Cat., cap. i.m
Aug., De haer., c. lxxxvi. Prophétesse africaine, Tert., De an., cap. ix. Noms de la secte : a. cataphrygiens (nom du pays); b. quintilliens, de la prophétesse Quintillia, Epiph., Hœr., xlix, i ; c. tascogdruggites, parce qu'ils plaçaient leur index (tascos) sur le nez (druggos), en signe d'attention, Epiph.. H.tT., xuiii, n. 14; d. artotyrites, parce qu'ils apportaient sur l'autel du fromage en guise de pain, Epiph., xux, 2. Ces derniers noms désignent sans doute des partis distincts. Saint Épiphane loc. cit., n. 1 et suiv., sépare des montanistes les quintilliens, les priscilliens, les pépuzianiens et les artotyrites, xaTàf.va xpônov. Voy. Hoer,, XLviii, 1, sur une apparition spéciale du Christ, qu'on pouvait se procurer aussi bien que Quiutilla et Priscille. Théodoret, Haer. fab., I, 9, 10, joint les ascodrupites aux marcosiens.
Lois contre les montanistes, Cod. Theod., De hœr., 1, xxxiv, xl, xr.viii,- Lvii, t.xv; De pagan., I, 24; Cod. Justin., I, v, 1. 18-21. — Les T£<Taap£<r)cai'!cxaTtTat sont déjà mentionnés dans Philos., VIII, 18, p. 274 et seq., comme hérétiques. Cf. Epiph., Haer. l, où il est dit qu'ils sortent des montanistes et des quintillianiens, et Théod., IH, 4.
Hiéracas, les Arabes.
U7. Un savant égyptien, Hiéracas, qui a donne son nom aux hiéracites, enseignait une morale plus sévère encore que celle des montanistes. Le mariage, selon lui, n'était bon que sous l'ancienne loi; le célibat, l'abstinence de la chair et du vin étaient nécessaires pour le salut. Son ascétisme était plutôt gnoslique que chrétien. Les hiéracites, tout en méprisant le mariage, entretenaient avec les femmes des relations suspectes. Hiéracas interprétait l'Écriture allégoriquement, niait la résurrection de la chair en disant que la résurrection était purement spirituelle, et que le corps rentrait dans le néant. Quelques Arabes, au contraire (Ârabici, Thnétopsychites), enseignaient que le corps était l'essence de la personnalité humaine, et que l'àme mourait avec lui.
OLVRAGES A CONSULTER SLR LE N° 147.
'lepaxïtai, Epiph., Haeres., Lxvii; ©vYjTo^/yxïTat, Euseb., VI, 37; Aug., Haeres., lxxxui ; Dam., Haeres., xc.
Les adoges.
148. Parmi les nombreux adversaires des montanistes, il s'en trouva qui tombèrent dans l'extrême opposé. Non contents de répudier la prophétie montaniste avec tous ses dons spirituels, ils contestaient encore son existence, et comme les montanistes invoquaient l'apôtre saint Jean à l'appui de leur
doctrine du Paraclet et du règne de mille ans, ils rejetaient à la fois l'Évangile et l'Apocalypse de cet apôtre, qu'ils attribuaient à Cérinthe. Déjà saint Irénée connaissait une secte semblable et lui objectait qu'elle devait aussi rejeter les Épîtres de saint Paul où il est parlé du don de prophétie ' . Saint Épiphane les appelle aloges, et les représente comme des ennemis du Logos, de la divinité du Christ; il croit aussi que ceux qui combattaient la mission divine du Christ sortaient de leur sein. En fait, l'Église ne tarda pas, après l'apparition des montanistes, à se trouver en lutte avec cette espèce de rationalistes qui, ne pouvant comprendre le plus sublime de ses mystères, le dénaturaient, sous prétexte de maintenir l'unité de Dieu (la monarchie), ne faisaient de lui qu'une seule personne et croyaient que les différents noms que l'Écriture attribue au Sauveur ravalaient sa dignité. En face de la pluralité de principes admise par les païens et les gnostiques , plusieurs , dans leur anxiété judaïque , s'en tinrent à un monothéisme abstrait^ et donnèrent naissance à de nouvelles hérésies.
OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE iS° 148.
Iren., III, xi, 9. Sur ce passage, souvent discuté, voy. Héfelé, article Montanus, p. 266, où sont indiqués les ouvrages. D'anciens adversaires "des écritures joannites sont mentionnés dans Denis d'Alexandrie, ap. Eus., VII, 25. Dœllinger (Hippol. et Call., p. 292-310), soutient que les aloges n'étaient pas montanistes, qu'ils ne niaient pas la personnalité divine de Jésus-Christ, mais seulement l'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean, et cela pour des raisons critiques. Voyez le contraire dans Héfelé, Die Aleger u. ihr Verhœltnisz zu den Montanisten. (Tüb. Q.- Schr., 1851, IV, 564 et suiv.; 1854, p. 361 et suiv.). — Saint Épiphane, Heer, li, 1 ets., dit qu'ils rejettent les écrits de saint Jean et le Verbe; il relève surtout les preuves de la divinité du Christ, et qualifie, Haer. Liv, 1, Théodote de Byzance (§ 150) d'àTî6(rjra(T[j.a èx Tf,? 7vpo£tpyi[x£vriç à),6you alpéffewç vr^ç àpvoy[i£vr,ç xo xatà 'Iwàvvyiv BXja.-{''[é)My . Cf. Heiuichen, De aloglS, theodotianis atque artemonitis, Lips., 1829.
§ 8. Les hérésies antitrinitaires.
Formes de l'antitrinitarisme.
149. Les hérésies antitrinitaires revêtirent deux formes principales. Les uns n'admettaient pour vrai Dieu que le Père
< / Cor., II, i, 5.
et considéraient son Fils Jésus-Christ comme une simple créature, malgré toutes les grâces et les lumières qu'il avait reçues d'une vertu supérieure, du Saint-Esprit (attribut impersonnel de Dieu, ou l'élément divin qu'on vénérait en Jésus-Christ). Ils concevaient Jésus-Christ, à la manière des ebionites, de Cérinthe et Carpocrates, comme un être subordonné au Père. C'étaient les antitrinitaires dynamiques, les subordinatianistes. D'autres n'admettaient en Dieu qu'une seule personne, et ne voyaient dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit que les formes diverses sous lesquelles se manifestait la divinité; ils attribuaient au Père la passion du Fils. Ces deux tendances étaient le produit d'une raison exclusive qui ne veut rien admettre de ce qui est inintelligible et surnaturel.
01VR.\GES A CONSULTER ET RE.>LA.RgLES CRITIQLES SLR LE X° 149.
Antitrinitaires. — Les deux principales tendauces sont décrites par Origèue, t. II in Joan., cap. n (Op., IV, '60, éd. De la Rue); il dit de Tune et de l'autre qu'elles craignent ôOo ava^opsyTat Oeov;, mais il indique parfaitement que le Fils tient la divinité du Père, lequel pour ce motif se nomme aOtôôeo;. Tert., Adv. Prax., cap. ii : « Quasi non sic quoque unus sit omnia, dum ex uno omnes, per substantiœ scilicet unitatem. et nihilominus custodiatur œconomiae sacramentum, quse unitatem in trinitatem disponit. » Cf. Mœhler, Athanasius, I, p. 62 et suiv., 2^ éd.; Schwane, Dogmengesch. der vurnic. Zeit., Munster, 1862, p. 142 et suiv.;- Durner, Entwickl. der Lehre v. d. Person Christi, Berlin, 1851, 2« éd.
Les théodiciens , les melchisédéciens et les artémonites. I.HO. La première tendance avait pour organe Théodote le Corroyeur, originaire de Byzance, qui se rendit à Rome vers 192 et fut expulsé par le pape Victor, parce que, à l'exemple des ebionites, il soutenait que le Christ était « un pur homme, » tout en admettant sa dignité messianique, sa naissance miraculeuse de la Vierge et la descente d'une vertu divine lors de son baptême. On prétend qu'il renia Jésus-Christ pendant la persécution et s'excusa en disant qu'il n'avait renié que le nom d'un homme. 11 fonda une secte qui s'occupa avec ardeur de la dialectique d'Aristote et de mathématiques. 11 eut pour disciple un autre Théodote, le Banquier, fondateur des melchisédéciens, qui plaçaient Melchisédech, en quahté de médiateur des anges, au-dessus du Christ, un pur homme et l'image de Melchisédech.
il 2 HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
L'école du premier Théodote subsista longtemps à Rome. Le second Théodote et un disciple de l'ancien, Asclépiodote, décidèrent même le confesseur Natalis à leur servir d'évêque, moyennant une rétribution annuelle de 150 deniers. Mais Natalis, troublé par de fréquentes apparitions nocturnes, pendant lesquelles il se croyait battu par un ange, conjura les larmes aux yeux et en habit de deuil le pape Zéphirin de lui ouvrir de nouveau le sein de l'Église. Il y rentra après avoir expié sa faute.
Un autre chef de la secte fut Artémon (ou Artémas). Ses partisans soutenaient que leur doctrine concernant le Christ était la plus ancienne et avait toujours été enseignée dans l'ÉgUse jusqu'au pape Victor. Un prêtre de Rome réfuta celte assertion audacieuse : 4° par la doctrine manifeste de l'Écriture ; 2° par les écrits des Pères avant le pape Yictor, par Justin, Miltiades, Méliton, Tatien, Irénée; 3° par les chants et les psaumes de l'Église, qui exaltent la divinité du Christ; 4° par la condamnation de Théodote le Corroyeur. On reprochait aux théodotiens et aux artémonites de falsifier l'Écriture sainte, de dénaturer les vérités de foi par leurs syllogismes et leurs sophismes, de préférer les écrits d'Euclides, de Théophraste et d'Aristote aux Livres saints, dont les exemplaires variaient chez chacun de leurs membres.
OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N° i50.
Eus., V, 28 ; HippoL, Contra Noet., cap. m; Phil., VII, xx.w, p. 237 et seq.; X, 22; Tert., Praescr., app., cap. lui; Epiph., Hser., liv, lv; Theod., Hcer. f'ab., II, 5. Le crirouSaffjxa xaTà -ri^? atpÉtrewç toû 'ApTÉfitovo;, dont Eusèbe, loc. cit., donne des extraits, est appelé par Théodoret, loc. cit., Petit-Labyrinthe; quelques-uns l'ont faussement attribué à Origène, comme le remarquait déjà Théodoret; tandis que d'autres, invoquant Photius, Bibl., cod. xlviii, rimputàient à Caïus (Peai'son, Le Moyne, Cave, Mœhler). Dœllinger (HippoL, p. 3 et suiv.) se prononce pour Hippolyte. Cf. Routh, Rel. sacr., II, p. 19.
Les samosaténiens.
151. Paul de Samosate, évêque d'Anlioche depuis 260, montra plus d'adresse et de subtilité. Versé dans la dialectique, mais orgueilleux, passionné pour le luxe et dissipateur, il cumulait avec ses fonctions d'évêque la charge civile de premier receveur (ducenarius) , qui lui rapportait 200 sesterces. Lui
aussi ne voyait dans le Christ quun pur homme engendré du Saint-Esprit et né de la vierge Marie. Seulement, le Verbe divin, la Sagesse de Dieu (qu'il concevait d'une manière impersonnelle), qui résidait en lui, y aurait opéré avec plus d'efficacité que dans les autres prophètes. Cette vertu divine s'unit à Jésus, non par son essence, mais par sa qualité. Il était décidé d'avance que Jésus serait divinisé. « Le Verbe était donc plus grand que le Christ, il était d'en haut et le Christ d'en bas. Le Christ souffrit selon la nature et fit des miracles selon la grâce ; il ne devint Dieu qu'en vertu de la grâce divine et par ses propres efforts. »
L'hérésie de Paul produisit une grande sensation et sa conduite souleva de nombreuses plaintes. Plusieurs conciles, à partir de 261, s'occupèrent de lui ; mais les évêques assemblés ne réussirent point à convaincre cet hérétique astucieux avant que le prèlre Malchion, au concile de 269, eût repoussé victorieusement ses faux-fuyants et lui eût arraché son masque. Il fut déposé de sa charge et tous les évêques en furent informés. Domnus lui succéda. Paul se maintint encore quelque temps par la faveur de Zénobie , reine de Palmyre , qui régnait alors en Syrie ; mais quand elle eut été vaincue par l'empereur Aurélien en 272, il lui fallut céder. Ses adhérents, appelés pauliniens, paulianistes, samosaténiens, se soutinrent jusqu'à la fin du quatrième siècle. Les principaux arguments allégués en faveur de cette doctrine, c'est qu'elle empêchait d'admettre deux dieux (ditheisme), et que le Christ lui-même avait dit du Père qu'il été le seul vrai Dieu ', plus grand que lui-même'; que le Christ s'était plaint sur la croix d'être délaissé de Dieu^ et que, selon les Évangiles, il avait cru en grâce depuis sa jeunesse*.
OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE .N°lol.
Eusèbe, VII, 27, 30; Epipli., Haeres. lxy; Tbeod., Hcer. fab., II, 8; Pbila.str., cap. \liv. — Duceiiarius ou procuralur; Suetoo., in Claud., cap. XXIV ; Cod. Just., X, xix. 1 ; Dio Cass., un, p. 506; Vales., in Eus., VII, 30. — Fragm. PauU, ap. Leont. Byz. ^Mai, Nov. Coll., VII, 1); Roulh, Relig. sacr,, t. III; Ehrlicb, De errohbus Pauli Samos., Lips., 4743; Feuerlin, De hseiesi Pauli Sam., Gœltingue, 1741; Schwab, Diss. de Paulo Sam., Herbip., 1839; Krobschammer, Tüb. theol. Q.-Schr., 1850, I; Hélelé, Conc. -Gesch., 1, p. 109-H7; Hagemann, Die rœm.
' Jean, xvn, 3. — » Ibid., xiv, 28. — ' Matlh., xxvu, 46. — ♦ Luc, ii, 32.
Kirche, Fribourg, 1864, p. 143 et suiv. t,e concile d'Antioche doit avoii" rejeté le terme d'6(xoo0fftov, déjà précédemment employé, même par des hérétiques (ci-dessus, § M8 h, 6). Plusieurs savants l'accordent, mais il l'aurait rejeté seulement dans le sens de Paul, qui entendait ' ô[x.oov(yiov dans le sens TauTo-Jaiov, afin de montrer que l'unité de la personne et le Fils étaient une propriété du Père, et prenait où(7ta pour hypostase (voyez Mœhler-Gams, I, p. 322). D'autres contestent cette assertion, parce que les témoins ultérieurs, Äthan., De synod., c. xliu; Basil., Ep. lu; Hilar., De synod., cap. lxxxi, ont pu facilement être trompés par les paroles énoncées avec contiance à Ancyre en 338 par les semiariens, et non examinées par eux. Diverses opinions dans Feuerlin, Diss. Dei Filiuni Patri esse ô[ioo-j(7iov antiqui Eccl. Doct. in Conc. Ant. utrum. negarint, Gœttingue, ITöö; Lib. Fassonius, De voce ô|jioou(TÎw,*Rom., 1733; Frohschammer, loc. cit.; Hagemann, p. 463-475.
Les modalistes, Praxéas, Noet.
152. Les représentants de la seconde direction partaient également de l'unité de Dieu, hors duquel il n'y en a point d'autre', et ils en concluaient qui si le Christ était Dieu, il devait être un avec le Père^ un par l'essence comme par la personne, suivant ce qui est dit en saint Jean : « Qui voit le Fils voit aussi le Père ^ » On les nommait en Occident patripassiens, chez les grecs hyiopatores, ou, d'après leurs princi paux chefs , uoétiens et sabelliens. De leur nombre était Praxéas, ancien confesseur, combattu par Tertullien et venu de lAsie-Mineure à Rome même avant le pape Victor. Il \ séjourna en même temps que le premier Théodote (132), travailla contre les montanistes, tout en s'efforçant de propager son erreur, à savoir qu'il n'existe qu'une seule personne divine, appelée le Fils, qui est sortie d'elle-même et s'est unie à Jésus, le fils de Marie. Cette doctrine souleva dans Rome une vive opposition. Praxéas dut se rétracter et donner une explication par écrit. Il partit pour l'Afrique, où il continua de propager son hésésie.
Elle trouva un autre partisan dans Noet de Smyrne, qui disait : La même personne divine se nomme Père et Fils, engendrée et non engendrée, visible et invisible, selon la diversité des rapports; le Père est né, a souffert et est mort dans le Christ. Un concile tenu dans l'Asie-Mineure lui de-
' Is., XLV, o. — * Jean, x, 30. — ' Ibid., xiv, 4 et suiv.
manda compte de sa doctrine : « Quel mal fais-je donc, répondit-il, en glorifiant le Christ, » en le reconnaissant comme Dieu au point d'admettre que la divinité s'est faite homme en lui?
Celte doctrine fut transplantée à Rome par les disciples de Noet, Epigone et Cléomènes. Comme il s'agissait surtout, dans la lutte contre lui, de fixer nettement la différence personnelle qui existe entre le Père et le Fils, plusieurs adversaires de cette tendance, soit dans l'Église d'Alexandrie, soit dans lEglise de Rome, s'exprimèrent souvent en des termes qui pouvaient s'interpréter en faveur de l'hérésie contraire, le subordinatianisme, suivant lequel le Fils de Dieu serait une simple créature.
OUVRAGES A CONSÜLTFR ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N° i52.
Äthan., De syn., cap. \ii; Novatiau., De Trin., cap. xxx; dans Tertullien, Adv. Prax., ils s'appellent : « vanissimi Monarchiani. » Ils se gloriiient de la v-i^ à.^yr\ (Tert., loc. cit., cap. m : « singulare et unicum Imperium »). « Monarchiam, inquiunt, tenemus, » Dans Praxéas, combattu par TertuUieu, Hagemann, p. 206 et suiv., n'a vu qu'un nom dérisoire donné au pape Callixte. Voyez le contraire dans Reiser, Tüb. theol. O.-Schr., 1866, p. 349 et suiv. — Hippel., Fragm. c. Noetum, éd. Lagarde; Philos., IX, 7-10 (où cette doctrine est attribuée à Hiéraclite d'Éphèse); X, 27; Epiph., Hœr., lxii; Theod., HI, 7.
Sabellius, Berylle.
153. L'hérésie de Noet trouva un autre apologiste en la personne de Sabellius le Libyen, qui se rendit à Rome sous le pape Zephirin. Ce pape et son successeur essayèrent de le ramener, et, après de vaines tentatives, ce dernier l'excommunia. Sabellius partit alors pour l'Asie etl'Fgypte, et répandit sa doctrine surtout dans la Pentapole libyenne. Il paraît y avoir fait un assez long séjour (non toutefois après l'an 260), Les sabelliens auxquels il a donné son nom sont encore mentionnés au commencement du quatrième siècle.
Jusqu'à lui, il n'avait guère été question que des relations du Père et du Fils; Sabellius s'occupa aussi du Saint-Esprit, et admit une Trinité qui avait son fondement, non dans la nature divine, mais dans les rapports de Dieu avec le monde. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pour lui que trois plu-nomènes ou opérations difi'éreules, trois masques (prO'
sopa) d'une seule et même personne divine ; ils ont entre eux le même rapport que le corps, 1 ame et l'esprit dans l'homme, ou dans le soleil, la chaleur qui éclaire, la chaleur qui réchauffe et la forme sphérique ; ce sont les trois modes d'opération d'une seule substance.
Sabellius, en ce qui concerne la divinité, se rattachait à la théorie des stoïciens. La divinité, selon lui, n'est qu'une monade indistincte; en s'étendant, le Dieu muet devient Dieu parlant, le Dieu passif devient Dieu actif; il se développe et se dilate comme Père dans la législation, comme Fils dans l'incarnation, comme Esprit dans la sanctification; puis il se renferme de nouveau en lui-même, quand le Fils et l'Esprit, après avoir atteint le but de leur sortie, retournent dans la monade et se résolvent dans le Père. Sabellius a simplement essayé de développer la doctrine de Noet. Le pape Callixte fut accusé de sabellianisme, mais seulement au point de vue des plus violents adversaires de Sabellius, ceux qui séparaient le V^erbe de Dieu le Père, combattaient sa personnalité éternelle et croyaient qu'il n'avait été appelé à l'existence personnelle que par un acte de la volonté du Père.
Berylle, évèque de Bostra, en Arabie, soutenait également qu'avant lïncarnation le Verbe n'existait pas comme personne distincte (hypostase), qu'il ne se distinguait pas du Père, que la divinité paternelle habitait seule en lui, qu'il netait devenu une personne que par son union avec la chair. Instruit par le savant Origèue, il rétracta cette erreur dans un concile tenu en Arabie l'an 244.
Philos., IX, H et seq.; Euseb., VII, 6; Äthan., De decr. Nie. syn.. n. 26; Or. IV contra Arian., n. 25; Ep. iv ad Serap., n. 5; Ariani presb. ep. ad Alex., ap. Äthan., De syn., cap. xvi; Basil., Ep. eux; Epiph.jHeer., lxu; Theod., II, 9; Novat., De Trin., cap. xii. Les sabelliens, à la fin du quatrième siècle, sont mentionnés dans Chrys., De sacerd., iV, 5. Cf. Worra, Hist. sabelliana, Francof. et Ups., 1696; Dorner, Lehre von der Person Christi, I, p. 695 et suiv.; Frohschammer, Tüb. theol. Q.-Schr., 1849, p. 439 et suiv.; Dœllinger, Hippolytus, p. 197 et suiv. Ce dernier montre (p. 200 et suiv.) que SabelUus se déclara longtemps avant 257; que par monade il entendait le Père (p. 204, n. 13), et il expose la doctrine d'Hippolyte (p. 206), et celle de Callixte (p. 233).
LES IIÉRftlStES ET LE PROGRÈS DU DOGME. 'il?
Sclileiermacher trouvait de srands avantages dans le sabellianisme ; il y voyait même la meilleure l'orme de la doctrine de la Trinité (Ueber den Gegensatz zwischen der sabell. u. athanas. Vorstellung von der Trinitœt in Sclileierm. und de Wette's Zeilsclir., Berlin, 1821, Illj. Voyez aussi Lange, dans Ulgens Zeilsclir., 1833, Hl. — Sur Berylle, Eus., VI, 33; Hier., De vir. illuslr., cap. lx; Socr., Hl, 7 ; UUmann, De Beiyllo Bostr. ejusque doctrina com., Hamb., 1863; Fock, Diss. de christologia Berylli, Kil., 1843; Kober, Beryll von Bostra (Tüb. theol. Q.-Scbr., 1848, 1); Dorner, op. cit., p. 34ö et suiv.
154. Vers 257, comme l'hérésie de Sabelliiis se répandait dans la Pentapole libyenne, Denis , évèque d'Alexandrie, essaya de ramener les évèques et les fidèles qni en étaient infectés; il s'adressa au pape Sixte II et, dans une lettre à Euphranor et à Âmmon, il expliqua la distinction qui existe entre le Père et le Fils. En disant que le Fils procède du Père, il accentua si vivement les expressions que plusieurs fidèles crurent qu'il voulait parler d'ime inégalité de substance entre le Père et le Fils, comme si le Fils n'eût été qu'une créature. Invité par Denis, successeur de Sixte, à rendre compte de sa croyance, il composa en quatre livres une apologie où il mitigea ses termes et donna des preuves suffisantes de son orthodoxie. Il leconnut que le Fils était consubstantiel au Père (homoiisiosj, éternel comme lui et le reflet de la lumière éternelle. Il professa aussi le dogme de la Trinité : « Nous étendons la monade en triade sans la diviser, et nous réduisous la triade en monade sans l'amoindrir. »
Fragments de Denis et d'Athan., De sent. Dionys., et Basil., De Spiritu sancto, cap. xxix, dans Routb, Rel. sacr,, III, p. 194-203; Migne, t. X, p. 1270 et seq.; Héfelé, Conc.-Gesch., I, p. 222 et suiv.; Forster, De doctrina Dion. M., Berol.. 186Ö ; Dittrich, Dionys. d. Gr., Fribourg, 1867, p. 91-115.
§ 9. LiuUe de TÉg^lise contre les hérésies. — Prog^rès de sn
doctrine.
Procédure de l'Église contre les hérétiques en général.
155. En présence de tant et de si diverses hérésies, l'Église demeura inébranlable. Elle les combattit en repoussant les hérétiques de son sein, en prémunissant contre eux les fidèles, en réfutant leurs assertions mensongères, en consolidant sa
i\S HISTOIRE DE L ÉGLISE.
propre doctrine et en lui donnant une formule plus rigoureuse. Les apôtres, en face de l'hérésie, ne connaissaient ni tolérance ni ménag-ements. Les fidèles, après avoir averti l'homme hérétique une ou deux fois, devaient le fuir comme un homme qui pèche avec la conscience de ce qu'il fait'; ils ne devaient ni le recevoir ni le saluer -. Ceux qui contredisaient la doctrine des apôtres, on les tenait pour enlacés dans les liens de Satan ^ ; il fallait les repousser ^ comme des anlechrists ^ Saint Paul excommunia Alexandre et Hyménée et les livra à Satan, en leur retirant les droits et les secours delà société ecclésiastique, et en les abandonnant de nouveau aux influences démoniaques qui s'exerçaient hors de l'Eglise, afin que, châtiés de la sorte, ils cessasseutde blasphémer ^. Et cette exclusion du sein de l'Eglise devait toujours avoir lieu, car l'erreur dans les choses religieuses produit d'étranges illusions"; elle ressemble à un poison ou à une potion enivrante. Préserver les siens de ce malheur a toujours été le premier devoir, le plus pressant besoin de TÉglise.
Aussi les anciens Pères ne trouvaient point d'impressions assez fortes pour marquer l'horreur que lui inspiraient les hérésies et leurs fauteurs. Ils appelaient les hérétiques des empoisonneurs, des assassins, des profanateurs de l'Église, des sacrilèges dignes du feu éternel et qu'il fallait fuir comme la gangrène, des bétes féroces à figures humaines, des chiens dévorants, des loups ^, des pirates, des falsificateiurs de la vérité ", des criminels qui s'insinuent comme des voleurs. Les plus anciens canons défendaient de les fréquenter, et les Pères de l'Église fuyaient tout contact avec eux. L'Église, cependant, était toujours prête à recevoir les hérétiques contrits et repentants, lorsqu'ils révoquaient leurs précédentes erreurs et les condamnaient solennellement. Et de même que les écarts de ses membres lui causaient une douleur profonde, leur retour mettait le comble à sa joie; à l'exemple de son divin Maître, le bon Pasteur, elle les accueillait avec une charité indulgente et miséricordieuse.
1 Tit., III, 10, li ; cf. Thess., m, li. — ' // Jenn, x et suiv. — ' // Tim II, 23, 26. — " Galal., i, 8, 9. — ^^ / Jean, ii, 18. — ^ / Timoth-, i, 19, "20. — ' // Thess., XI, 9-11. — « Arle.<^, xx, -29. — // Cor., ii, 17.
OUVRAGES A CONSULTER SUR LE X° icto.
Intolérance des apôtres, Dœllinger, Christenth. u. Kirche, p. 236, 1" éd.; des Pères, vo}-. Ignat., Trall., vi et seq.; Epipli., vu, 9; Philad.. m; Smyrn, iv, 7; Theophil., Ad Aut., 11, 14; Iren., 111, lu, i; iv, 2; IV, XXVI, 3, ap.Eus., V, 20; Clem., Strom., Vil, 16 ; Orig., Hom. x in Josue: in Älattii., comm. in ser., n. 120, sur Matth., xxvii, 15; Const. ap., VI, 13, 18;Can. ap., xxxvrii, al. 36; Eus., IV, 7. Le Chirographum de Praxeas ap. Tert., Contra Pr., c. 1. Réhabilitation de Cerdou, Iren., 111, IV, 3; de NataJis (ci-dessus § löO).
Utilité partielle des hérésies.
156. L'apparition de tant d'hérésies offrait, avec de nombreux inconvénients, quelques résultats avantageux. Nonseulement elles séparaient les vrais confesseurs de Jésus-Christ de ses faux disciples, éprouvaient la fermeté des justes et affermissaient les fidèles dans la foi; elles favorisaient encore dans tous les sens les progrès de la doctrine cathohque, consolidaient ses bases, obligeaient de la formuler avec plus denetteté et rendaient nécessaire l'établissement d'une science ecclésiastique. Les diverses particularités qui se manifestaient dans les sectes trouvaient dans l'Eglise leur correctif et contribuaient à mettre en relief son universalité tout ensemble et son unité. L'Église catholique gardait l'immutabilité de son dogme ; l'Écriture était sa propriété et elle seule en avait l'intelligence ; nulle ressource ne lui manquait pour repousser les assauts des héi'étiques, justifier la doctrine qu'ils altéraient ou rejetaient, montrer l'erreur et l'inconsistance de leurs mobiles opinions, mettre les siens à l'abri de l'erreur, afin qu'ils ne fussent pas, comme des enfants, emportés à tous les vents des opinions humaines '.
Justin, Dial., cap. xxxv, exxx, lxxxii ; Tertnll., De praescr., cap. i; Orig., Hora. ix in Num. (Op., II, 296); Aug., De vera relig., cap. vin; De civitiile Dei, XVIII, li : « Quod etiam per hœrelicorum dissensiones fides catholica roboretur. » Schultz, De hseresium in Eccl. utilitate, Lips., 1724; Mœhler-Gams, I, p. 340 et suiv. Sur la règle de foi, cici-dessus § 20. Rapport des hérétiques à la Bible, Tertull., Prœscr.. cap. xxxvu.
L'Écriture et la Tradition.