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CHAPITRE PREMIER

IDÉE ET NATURE DE l'hISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. — SON BUT ET SES MOYENS.

La science.

1 . La science humaine est phüosophique (a priori) ou empirique fa poster /or 2J. Empirique, elle a pour objet la nature et l'histoire. Ces deux grands domaines de la science se pénètrent mutuellement sur quantité de points, et il existe plusieurs sciences particulières qui réclament leurs concours simultané. La théologie, par exemple, est à la fois philosophique et historique.

L'histoire.

2. L'histoire nous montre la mobilité des choses dans la succession de leurs développements. Elle a pour condition l'inconstance du présent; sans changement, point d'histou'e. Dieu, qui existe nécessairement, n'a pas d'histoire (actus piirissimus). Ce qui est sujet à varier à raison de son existence dans l'espace, mais surtout les changements qui touchent à de grands intérêts, l'homme par- dessus tout, voilà l'objet de l'histoire. L'homme est objet de l'histoire soit comme individu (biographie), soit comme associé avec d'autres hommes (histoire des familles, des villes, des peuples, des États). Autant il y a de domaines dans lesquels se partage la vie, autant l'histoire de la vie peut offrir d'aspects différents. Il y a donc une histoire des relations politiques et sociales, une histoire des inventions, des arts et des sciences, une histoire du commerce, de l'industrie, de la morale, de la religion. Nous avons des histoires de la civilisation, de la littérature, des arts, de la religion, etc. Considérée dans son objet, l'histoire est le développement de la vie et de l'esprit humain dans la multiplicité de leurs relations, exposée dans une suite de faits et d'événements (res gestœ). Envisagée dans son sujet, l'histoire est l'exposé de ce développement. En tant qu'elle est un art, elle en offre la reproduction, la représentation ideale ; en tant

qu'elle est une science, elle est l'intelligence de l'histoire systématiquement exposée.

L'histoire de la religion.

3. Dans l'histoire de l'humanité, la place principale revient à l'histoire de la religion, c'est-à-dire à l'histoire de la connaissance théorique de Dieu et de son culte pratique, telle que cette connaissance s'est formée et développée parmi les différents peuples. S'il existe en fait des religions nombreuses et diverses, la raison démontre qu'une seule peut être la véritable, et la théologie dogmatique fournit la preuve que cette religion ne peut être que le christianisme. Parmi les différents partis rehgieux qui se disent chrétiens, la religion catholique romaine est représentée dans sa manifestation concrète par l'Église catholique.

Une portion, et la portion la plus excellente de l'histoire générale de la rehgion, c'est l'histoire de l'Éghse chrétienne. On peut donc très-bien, au point de vue catholique, apprécier les autres sociétés religieuses, lesquelles ne retiennent que quelques débris de l'unique vérité ; mais le contraire est d'une difficulté extrême et en quelque sorte impossible '.

Ritter, Hist. eccL, introd., 4 et suiv,; H. Ruckgaber, Hdb. b. Univ. Gesch., Schaffhouse, 1853, t. 1; GœiTes, Ueber die Grundlage, Gliederung und Zeitfolge der Weltgesch., Breslau, 1830; Fr. Rühs, Entwurf einer Propädeutik des hist. Stud., Berlin, 1811 ; A.-W. de Humboldt, Ueber die Aufgabe des Geschichtschrebung, Berlin, 1 822 ; Gervinus, Grundzüge der Historih, Leipzig, 1837; Lœbell, Ueber die Epochen der Geschichtschreibung (Raumer, Hist. Taschenbuch, 1841); F. Rhem, Lehrbuch der hist. Propädeutik, 2'^ édit., par H. von Sybel, Francfort; Sybel, Gesetze des hist. Wissens, Bonn, 1864.

La société religieuse.

4. Si la vie en commun est la forme et la condition nécessaire de la vie proprement humaine, de la vie morale, cela est vrai surtout, rigoureusement vrai, de la vie religieuse. Toute religion est de sa nature destinée à établir un lien parmi les hommes ; à plus forte raison en doit-il être ainsi du christia-

' Mœhler, Histoire de l'Église, t. 1", p. 22 (trad. de l'abbé Bélet}.

.'l HISTOIRE DE L'ÉfiUSE.

uisme, qui est la plus parfaite de toutes les religions. L'histoire de la religion est donc en même temps l'histoire des sociétés religieuses. Nous remarquons dans l'origine des sociétés rehgieuses trois sortes de développement :

1° Les sociétés religieuses de l'ancien monde, intimement unies à l'État, ou confondues avec lui, demeurent comme lui confinées dans les bornes d'un territoire. Elles fourmillent d'erreurs, et n'ont point de vie intérieure et indépendante; tout y consiste dans une pompe extérieure d'où l'àme est absente, dans un culte grossier et souvent inhumain.

2° La Synagogue juive, étroitement alliée à la forme théocratique de l'État, est également particulière à un peuple; il est vrai que si elle est séparée des autres, c'est par nécessité et pour se garder d'éléments hostiles, car Dieu en a fait l'instrument de ses révélations au milieu des ténèbres du paganisme [Ro)n., ni, I), et il lui a donné un culte symbolique d'une haute signification. Elle est plus pure et plus noble que n'importe quelle religion païenne, et toutefois elle n'est que le prélude d'un ordre de choses plus élevé [Gai., m, 24).

3° L'Église chrétienne et universelle, plus vivante et plus parfaite que la Synagogue, accomplit les figures anciennes ; son premier principe est l'esprit de charité. Elle diffère de toute autre religion et ne se confond point avec la société politique ; libre et indépendante, renfermant en elle la plénitude de la vérité, c'est la plus grande et la plus magnifique société que le monde ait jamais connue. La lumière de la vérité ne jette qu'un pâle reflet dans les religions païennes, presque entièrement plongées dans les ténèbres de l'erreur et de la superstition. Cette lumière devient plus vive dans la Synagogue du peuple élu, sans toutefois dissiper encore les ombres et les nuages, et sans pouvoir percer les ténèbres du monde païen. Le soleil ne resplendit de tout son éclat que lorsque le Fils de Dieu descend lui-même du ciel et apporte avec lui la lumière qui éclaire tout homme venant au monde {Jean, i, 9).

Telles sont les trois phases de la révélation divine sous la loi naturelle, sous la loi mosaïque et sous la loi de grâce. Toutes les trois participent de Dieu, quoique à des degrés divers : vérité défigurée, vérité voilée, vérité dans son plein

IDÉE ET NATURE DE l'hiSTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. o

rayonnement. Adam, Moïse et Jésus-Christ sont les représentants de ces trois degrés'. Quand on se place au point de vue de la révélation divine, qui a subsisté dès l'origine, et que l'on considère le christianisme comme la restauration de l'ordre primitif, on commence l'histoire de Jésus-Christ à Adam. Mais quand on envisage l'Église comme une société distincte de la société politique et domestique, comme une institution subsistant par elle-même, et de.stinée à renfermer tous les peuples dans son sein, cette histoire ne commence qu'à Jésus -Christ, bien qu'elle doive s'occuper aussi des temps qui servent de préparation au christianisme, l'illuminent et en facilitent l'intelligence.

OUVRAGES A CONSULTER SUR LE K" i.

Sur les différentes phases de la révélation, voy. Scheeben, Dogmatique, t. I, p. SI et suiv. Sur les sociétés religieuses, Rothe, Die Anfœngc der Christi. Kirche. Heidelberg, 1837, t. I, p. d; Schleiermacher, Entwurf eines Systems der Sittenlehre, § 157, p. 116 et suiv.; Der Christi. Glaube, I, t:; 6, p. 3ö et suiv.; A. Ullmann, Das Wesen des Christenth., Hambourg, 1849, p. 121. Sur les rapports de l'Église avec les patriarches, et sur la prétendue nouveauté du christianisme, vo}'. Iren., IV, 5 et seq., 14 et seq.; Eusèbe, Hist. eccL, I, 4; Epiph., Eser., t. I, lib. I, n° 5, p. Ö, 6; Aug., Civ. Dei, XVHI, li; Retract., I, 13; Leo M., Serin, xxin, cap. iv; Sertn. lxiii, cap. ii; Prosper., In Ps. civ. Aussi, Noël-Alexandre, Graveson, Stolberg, Rohrbacher, etc., ont commencé leurs histoires avec l'histoire primitive de l'humanité.

L'Eglise et les changements qui s'opèrent dans son sein.

5. L'Èghse (Matth., xvi, 18) est une institution religieuse fondée par Jésus-Christ, Fils du Très-Haut, en vue de réaliser sur la terre le royaume de Dieu dans un organisme indépendant et dirigé par Dieu lui-mêm.e; ou bien encore, c'est l'assemblée des fidèles réunis sous un même chef et sous le représentant visible de ce chef, professant les mêmes doctrines, participant aux mêmes sacrements, unis par la vérité et par la grâce; société terrestre tendant à une fm surhumaine et poursuivant ici-bas l'œuvre de la rédemption et de la sanctification de l'humanité.

' Jésus-Christ réunit toutes les propriétés de ses prédécesseurs : il est chef de l'humanité comme Adam, législateur comme Moïse; mais il est en même temps prophète, prêtre et roi ; vrai Dieu et vrai homme, il est à la fois Sauveur et Médiateur.

(> mSTOlRK I>E L EGLISE.

Cette Église se compose d'un double élément : d'im élément divin qui embrasse tout ce qu'elle tient de son divin Fondateur et de l'Esprit saint qui la dirige, tout ce qu'elle a reçu en don comme épouse du Seigneur; d'un élément humain, qu'elle porte nécessairement en elle-même en tant que société composée d'hommes, et dans lequel l'élément divin reçoit sa forme et son empreinte sous le libre concours de la volonté . Si elle était une institution purement divine, elle serait placée hors de l'histoire; c'est par ce côté humain qu'elle a ses changements, sa marche progressive, son histoire, par conséquent.

Ces changements se révèlent : a. au dehors. L'Église est souvent restreinte et entravée dans son expension ; elle est soumise aux vexations et aux attaques des puissances hostiles, des autres sociétés, sujette surtout à être opprimée et asservie pai' les empires de la terre. Plus tard, ces obstacles disparaissent et la paix succède à la lutte, h. Au dedans, l'Église est troublée par la dépravation de l'esprit et la perversité du cœur chez plusieurs de ses membres ; elle souffre tout ensemble et du défaut et de la surabondance des ressources extérieures ; la force morale tantôt s'accroît et tantôt diminue dans les individus.

En soi et par son côté matériel, la doctrine de l'Église est immuable; cependant elle ne laisse pas d'être susceptible dun progrès formel. Il y a accroissement dans la manière d'expliquer, de formuler, d'exposer les vérités religieuses. La doctrine de l'Église est, sous des points de vues différents, objet de la foi et objet de la science; elle est tout ensemble, pour le peuple chrétien, un principe de vie et un principe d'action; elle se grave dans le culte, dans la discipline, dans la constitution de l'Église. D'autres besoins provoquent d'autres lois, donnent à la vie des formes nouvelles et des organes nouveaux ; la science, l'art religieux sont soumis aux lois générales du progrès naturel. Tous ces changements, sans altérer la nature des choses, sont cependant d'une portée incalculable; l'histoire ecclésiastique les signale.

Cette histoire est extérieure et intérieure. Intérieure, elle nous fait connaître l'extension plus ou moins grande de l'Église dans les bornes de l'espace et du temps, dans les

diverses contrées de la terre, ses rapports avec les États, avec les différentes sociétés politiques et religieuses. Extérieure, elle nous initie aux progrès théoriques et pratiques de la doctrine de l'Église, de son culte, de sa constitution et de sa discipline.

Notre dessein, dans cette exposition, est de décrire la marche, le côté moral et le terme de ce développement successif, de donner un aperçu exact des institutions ecclésiastiques dans les phases successives qu'elles ont parcourues, de familiariser le lecteur avec le domaine entier que l'Église a rempli de ses travaux. Comme science, l'histoire de l'Église est l'exposition systématique de la vie de l'Éghse, de ses progrès et de son influence sur les relations humaines.

Le mot èxx>.r,(7ta vient de £xy.a)eTv, evocare (aoriste èv.y.)ft<ya.:, substantif lyxkf\aii), et signifie coetus, concio, evocata multitudo; chez les lexicographes «JÛvoSoç, TiavriYupi;; chez les classiques (Thucyd., I, 32 ; Polyb., V, 74 ; Plutarch., irt Phocione), nous lisons : ÈxxXyio-îav Tioteîv, èicù.éyti-^. Dans les LXX, "^'"Ip et nini inp sont traduits tantôt par ay.xXir,<7ta [Deut., xviii, 16 ; xxui, i, 2), tantôt par «yjvaywYio. Cyrill. Hier., Cat., xviii, 24 : âxxXr.dîa xaXeïiai çîptûvûfiti); 6ià to Ttâvra; èxxaXiïcrÔTai xai ô[xoû awàyeiv. Le Nouveau Testament porte rarement (TuvaYwyiî (Joe, ii, 2; Hebr., x, 25), et plus souvent lxx),r,ffîa pour assemblée [Hebr., ii, 12, d'après Ps. xxi, 23; Act. XIX, 32, 39). Il désigne ou des communautés particulières (Act. viii, 1; xiii, 1 ; Oss., ii, 1 et suiv.; Col., iv, I5j, et alors il s'emploie ainsi au pluriel; ou la totalité des tidèles [Matth., xvi, 18 ; Ad. ix, 31 ; Eph., i, 22; Col., i, 18), et dans ce cas il ne s'emploie qu'au singulier (Passaglia, De Eccl. christ., Ratisbonne, 1. 1, p. 7 et seq.). 11 exprime très-souvent le lieu de l'assemblée, de même que le grec xyptaxr), sciiicet oîxîa, et le celte cyrch, cylch. Les peuples romans ont conservé le mot ecclesia (église, chiesa, iglesia). Les noms germains et slaves (Kyrch, Kyrka, Kyi'k, Church, Zyrkew, Zerkow, Cerkiew), rappellent le xypiaxri oixîa, dont la plupart font dériver le mot de Kirche (église en allemand). D'autres (H. Leo, Kurtz) croient plutôt que Kirche vient du celte (Lœbbe, De origine roc. Kirche, Alteub., IBöo; .J. Grimm, D. Grammatik, 'i*" édit.). 11 n'y a aucune raison solide de le faire dériver de Kùren (Sepp, Leben Christi, II, loi). Ce terme ne s'applique qu'à une société religieuse fondée par Dieu, le Seigneur (Kyrios).

Qualités de l'histoire.

6. Pour être vraiment une science, l'histoire ne doit pas t'' se borner au simple récit des faits et des événements pré-

sentes dans leur succession chronologique et rapportés au théâtre où ils se sont accomplis.

2° Il faut encore qu'armée de la critique, elle aille puiser les faits eux-mêmes à leur propre source ; qu'elle examine la crédibilité et la véracité des faits aussi bien que de la source, qu'elle applique enfin les lois générales qui gouvernent la science historique. A la critique, elle doit joindre : 3° le pragmatisme historique, apprécier les faits particuliers dans leur liaison interne et externe, dans leurs circonstances, leurs causes et leurs effets, montrer leur enchaînement logique et grouper les détails autour de l'idée qui gouverne l'ensemble.

L'histoire, eu effet, est par-dessus tout le récit des évènenements tels qu'ils se succèdent dans leur ordre chronologique, quelque forme qu'elle adopte, chroniques, annales, mémoires, etc. Mais tout récit de ce genre ne saurait prétendre au titre d'histoire scientifique. Au récit exact des faits, il faut joindre leur intelligence, il faut critiquer les faits et les ramener à leur cause première.

Fleury, Préface de l'Hist. ecclés.,, §§ 1 et siiiv.; Mœhler, Ges. Sehr.. H, 261 et suiv.; Gams, Hist. eccl. de Mœhler, t. 1, p. 1 et siiiv.; Ullmann, d'Ans Studien und Kritiken, 1829, IV; 1833, III ; Schleiermacher, Gesch. der christl. Kirche, Berlin, 1840, p. 1 et suiv.

La critique.

7. La critique s'étend : a. aux faits et aux événements, ö. aux témoignages et aux témoins. Elle rejette les faits qui, dans telles conjonctures données, sont impossibles, qui sont contradictoires aux circonstances de temps, de lieux et de personnes, et qui ne pourraient pas même s'opérer par un miracle ; les faits dépourvus de témoignages, appuyés de témoignages trop faibles ou réfutés par d'autres témoignages. Elle examine la crédibilité des allégations : a. d'après la crédibilité des témoins (pouvaient-ils savoir la vérité, voulaient-ils la dire?) ; Ö. d'après lexactitude des allégations mêmes. Le témoignage est-il authentique dans sa totalité et dans ses parties ? Est-il apocryphe et interpolé ?

Il y a, en effet, des écrits qui sont ou authentiques, ou interpolés, ou douteux. Le jugement qu'on en porte sappuie

sur leurs caractères internes et externes : anachronismes, contradictions grossières, contre-vérités, différence totale de style avec les ouvrages authentiques de l'auteur, divergences sérieuses dans les vues , déclarations positives émanées d'autres témoins autorisés, etc.

Les raisons qui prouvent qu'un ouvrage est supposé sont diverses : imposture des hérétiques ou d'autres personnes intéressées, ignorance, incurie, cupidité des copistes, fictions volontaires, illusion provenant de certains indices mal interprétés, etc. La critique y remédie en consultant des manuscrits plus anciens, meilleurs et en plus grand nombre; par des citations empruntées à d'autres écrivains ; par des catalogues d'ouvrages émanés des auteurs eux-mêmes ou de personnes qui les touchent de près (Origène, saint Jérôme, saint Augustin) ; par l'examen de la matière et de la forme des écrits ; par les circonstances de temps ou de lieux où les auteurs ont vécu ; par les mœurs ou les coutumes de leur époque, par les formes du langage, le style et le caractère des auteurs.

Un ouvrage est positivement imputé à un auteur, quand les inscriptions des vieux manuscrits le lui attribuent, quand il a pour lui le témoignage des anciens, quand la méthode, le style, la matière rappellent les ouvrages qu'on sait lui appartenir, quand l'auteur atteste que tel écrit émane de sa plume. Les raisons négatives, tant intérieures qu'extérieures, contre l'attribution d'un livre à son prétendu auteur, sont : les contradictions intérieures, la diversité du style et du caractère, etc.

On doit autant que possible recourir au plus ancien texte, le restituer avec soin, examiner si tout ce qu'il renferme convient à l'auteur et à son temps, s'il est arrivé jusqu'à nous parfaitement intact, ou s'il a été mutilé et corrompu, rechercher les contradictions apparentes et les contradictions réelles, invoquer le témoignage desl anciens, peser partout les raisons pour et contre, sans opinion préconçue. Ce travail exige de grandes connaissances positives et suppose qu'on est particulièrement familiarisé avec les sources qui sont tributaires de l'histoire. Sans critique, l'histoire courrait risque de confondre le faux avec le vrai, l'incertain avec le certain, de

donner pour la vérité les rêveries d'une imagination déréglée. Elle manquerait de terrain solide.

Honoi'atiis a S. Maria, Animadversiones in régulas et usum critices, Venet., 1738 (en français, Paris, 1713); Laubrnssel, Tract, de malo usu critices in negot. reliy., Paris, 1713; Giac. Laderchi, La critica d'oggidi ossia l'abuso délia critica moderna, Rome, 1726; M.a.hï[lon, De studiis monast., part. II, cap. xiii; De optima methodo legendi Patres, part. II, cap. XV ; part. III, cap. xi; Dnpin, Bibliothèque des auteurs ecclésiast., préface, p. xv etsuiv., et dans Fessier, PatroL, t. I, p. 65-87, QEnip., 18Ö0; Héfelé, Tùb. Qu.-Schr., 1842, p. 437 et suiv. La critique a été surtout cultivée par Tillemont, les bénédictins de Saint-Maur et les jésuites ; chez les protestants par Ernesti (De fide historica recte œstimanda, opusc. philol. crit., éd. II, Lugd. Dat., 1776, p. 64 et seq.), et Griesbach, Diss. de fide hist. ex ipsa rerum quae narrantur natura judicanda, Hal., 1764, in-4"; Opusc. acarZ., éd. Gabier, Jen., 1824,1, 167etseq.

Le pragmatisme.

8. Si la critique fournit des détails certains, elle ne produit pas un tout vivant et homogène ; elle donne le terrain et la base, non Tédifice même. Il y faut encore ce qu'on a nommé de nos jours le pragmatisme : 1" le pragmatisme philosophique ou psychologique, qui, se plaçant au point de vue de la philosophie de l'histoire, remonte à l'origine des faits particuliers, en démêle les causes et les ressorts cachés, recherche les idées qui s'y incorporent ou leur servent de fondement ; 2° le pragmatisme théologique ou rehgieux, qui, prenant pour guide la vérité révélée, essaie de pénétrer les secrets desseins de Dieu et les opérations de sa Providence, s'enquiert partout comment le plan éternel de Dieu se réalise dans le temps, et comment les créatures raisonnables, en se donnant librement à Dieu, le glorifient par Jésus-Christ, révèlent au monde, avec Jésus-Christ et par Jésus-Christ, sa puissance divine et les triomphes qu'elle remporte sur les hommes, malgré leur résistance, après avoir été méconnue et dédaignée. Cette qualité eminente, qui distingue toute histoire véritable et l'histoire ecclésiastique en particulier, doit être sauvegardée par la profondeur et la solidité des recherches. « De même que la notion de l'histoire universelle, dit Marheinecke ', ne

• Histoire universelle du c/iristianisme, t. I".

saurait être comprise sans la religion, de même, et à plus forte raison, l'histoire ecclésiastique doit demeurer une perpétuelle énigme, si elle n'est pas considérée au point de vue des choses suprasensibles, car ici tout est en rapport prochain ou éloigné avec la sainteté même. Un esprit pur et saint parle distinctement et nous appelle du fond de l'histoire ; cet esprit, indépendant du monde et des événements, affranchi des liens d'une éternelle nécessité, dirige, derrière le voile des phénomènes, l'universalité de la création, il pèse le droit et la justice et meut toutes choses vers leur fin éternelle. Le plan éternel de Dieu se reflète dans l'histoire comme en un miroir. »

Si le pragmatisme philosophique, déjà tenté par Hérodote et plus encore par Polybe, pressenti par Cicéron et Tacite, s'occupe principalement des causes secondes, le pragmatisme théologique remonte à la cause première, au premier moteur, à Dieu. L'un et l'autre se complètent, car Dieu n'agit pas seul, il agit avec les hommes et par les hommes. Dieu, dit Mœhler', dirige toutes choses vers leur fin dernière. Mais l'homme est libre, et lui aussi, il dispose de ses actions ; seulement, quand il en a disposé, Dieu, qui les a prévues, les fait concoiuir à ses desseins. Toutes les œuvres de Dieu sont bonnes [Eccli., xxxix, 22); c'est par lui que régnent les rois [Prov., viu, 15) ; c'est lui qui change les temps et les siècles, qui transfère et qui établit les royaumes, qui donne la sagesse aux sages et la science à ceux qui ont l'intelligence et la lumière {Dan., n, 21). « Ce Dieu donc, dit saint Augustin, l'auteur et le dispensateur de la félicité, donne, parce qu'il est seul vrai Dieu, les empires terrestres aux bons et aux méchants, non toutefois fortuitement et par un aveugle caprice, puisqu'il est Dieu et non le destin, et que tout ce qui nous est caché il le connaît selon l'ordre des choses et des lieux, qui est pour lui à découvert. Cet ordre des temps, il n'y est pas asservi comme un sujet, mais il le gouverne comme un maître et le régit comme son ordonnateur souverain ^ »

Arrêtons- nous un instant à ces grandes pensées.

Plutarque disait fort justement {De oraml. defectu, cap. xlvji c ' Mélanges, t. II, p. 270. ~ ^ g. Aug., De civUateDei, IV, xxxiii.

12 HISTOIRE DE l'ÉULISE.

seq.) : « Les anciens ne portaient leur attention que sur ce qu'il y a de divin dans les phénomènes; ils recherchaient comment Dieu est le commencement et le centre de tout, comment tout provient de lui, et ils oubliaient les « causes naturelles. » Leurs descendants, au contraire, méconnurent complètement cette raison divine des choses, et crurent pouvoir tout expliquer par des causes naturelles : deux choses également défectueuses, car la vraie intelligence demande la réunion des deux. »

Polybe (voy. i, 3, 4), et une foule d'autres jusqu'à Herder [Idem zur Philosophie der Gesch. der Menschheit), ont essayé d'appliquer le pragmatisme purement philosophique; saint Augustin (De civitate Bei) et Bossuet [Discours sur l'histoire universelle), le pragmatisme théologique. Voy. aussi de Maistre, Considérations sur la France, ch. i«''; Staudenjnaier, Geist der gœttl. Offenh., Giessen, 1837, p. 55 et suiv.; Dieringer, System der gœttl. Thaten des Christenth., 2^ éd., Mainz, 1857.

9. De même que, dans le monde physique, un phénomène produit un autre phénomène, de même il nest point de fait important dans le monde moral, qui ne trouve sa cause dans un autre et qui ne soit cause lui-même d'un autre fait subséquent. Comme le premier, celui-ci, malgré les complications de ses phénomènes, n'est pas autre chose , en dernière in- . stance, que la réalisation et le développement de certaines idées intellectuelles sous la forme concrète des faits extérieurs. Tout être intelligent agit en vertu d'une pensée, le bourreau de 4793, comme le martyr de 250. Dans ses relations, dans ses actes extérieurs, il ne montre, il ne r/ialise, il n'incarne jamais que la vie interne de son esprit, les idées qui, dans le principe, sommeillaient encore dans le monde mystérieux de ses pensées. Il leur prête seulement, en les produisant au dehors, une vie et une clarté qu'elles n'avaient pas jusque-là.

Ce qui est vrai des individus l'est aussi des nations, des groupes, des portions plus ou moins considérables de l'humanité. Peuples et individus ne sont que les membres d'une seule race, d'un corps moral créé pour une fin qui dépasse l'horizon de cette vie terrestre. En dehors de la tâche qui est échue à chacun, ils doivent concourir à celle de la totalité. Or, la tâche de l'histoire, dans le laboratoire intérieur de la vie intellectuelle des individus et de la masse, est de nous offrir une vive et saisissante image de la marche et de l'expansion des idées.

IDÉE ET NATURE DE l'hTSTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. i;i

Mais n'y a-t-il qu'une seule idée pour le genre humain? Le monde moral et social n'a-t-il qu'une seule pensée fondamentale? Il ne devrait en avoir qu'une : la réalisation du plan divin, la manifestation de Dieu au dehors, la libre glorification du Tout-Puissant, '< parce que tout est de lui, en lui et par lui, et qu'une gloire éternelle lui est due {Rom., xi, 33), que tout a été créé à cause de lui [Prov., xvi, 4), que son nom doit être partout exalté » {Ps. cvi, l ; cxii, 2). Et comme le Verbe divin est le centre et 1 intermédiaire de cette gloire, c'est à lui que nous devons devenir conformes ; c'est lui que nous devons reproduire en nous [Gai., iv, 19; Rom., vm, 29), car il est le commencement et la fin, le centre de l'histoire du monde {Apoc, I, 8; Rom., x, 4).

Telle devrait être la pensée dominante de tout l'univers moral, mais il n'en est pas ainsi en réalité. Tandis que l'ordre physique, gouverné par des forces nécessaires, ne s'écarte jamais des lois qui le régissent, et qu'à son insu il exprime toujours avec plus ou moins de perfection l'unique pensée de son Créateur, l'ordre social et moral présente le spectacle d'un conflit, d'une lutte incessante entre l'idée objective du tout et l'idée subjective de l'individu, entre le plan de Dieu et la volonté de l'homme.

C'est là un eß'et de la liberté naturelle et de son abus, de ce qui constitue la vraie noblesse de l'homme et lui permet de s'élever à la hauteur des anges. Mais c'est là aussi le principe de sa dégradation, quand il se ravale au niveau de la brute. — Cette lutte entre la lumière et les ténèbres, entre le bien et le mal, entre le Christ et Bélial, voilà ce qui détermine l'idée secondaire de l'histoire. Le rayonnement dans le temps de ce qui est éternel, la pénétration des choses humaines par les choses divines, a pour antithèse la manifestation sous les formes les plus diverses de eu qui est opposé à Dieu. Le cœur humain est le premier théâtre de cette lutte. Là s'entrechoquent, au fond de la conscience, la violence et le droit, le mensonge et la vérité, la vertu et le vice. Cet antagonisme éclate aussi dans la vie des peuples, et avec les mêmes contrastes; il se reproduit dans le domaine de l'Église, et c'est lui surtout qui donne à sou histoire cette incessante mobilité. L'égoïsme, l'orgueil et le mensonge . le paganisme et le

14 HISTOIRE DE LÉGLISE.

judaïsme, l'hérésie et le schisme, la fausse science et la fausse politique, les idées défectueuses sur la vie sociale, l'aveuglement et la malice, les alliances publiques et les alliances secrètes, tout conspire contre son existence ; l'esprit du monde la contrarie soit dans son déploiement au dehors, soit dans le progrès de sa vie intérieure, et provoque dans son propre sein les scandales et les trahisons.

Sans doute, les vues du Créateur finissent toujours par l'emporter, et tôt ou tard le soleil de la vérité dissipe les nuages de l'erreur. Sans doute le règne de Jésus-Christ est assuré et tous ses ennemis seront humiliés à ses pieds {ICor., XV, 2 1 ) ; mais dans les phases qui précèdent ce triomphe, dans les vicissitudes diverses de cette lutte, ne semble-t-il pas souvent que les tendances égoïstes de l'homme vont prévaloir, soit pour toujours, soit pour un long temps, sur les conseils de Dieu ; que le royaume du mal supplantera le règne de Jésus-Christ ? Et ce que nous voyons dans les événements se voit aussi dans la science et dans les autres domaines : l'imposture , Terreur, tout ce qui s'inspire du démon , paraissent souvent triompher.

Dieu cependant continue de veiller sur l'humanité en général, et sur son Ëghse en particulier. Le même qui a promis d'être avec elle tous les jours jusqu'à la fin des temps [Matth., xxvni, 20), ne cesse de répéter aux siens : « Ayez courage, j'ai vaincu le monde! » (Jean, xvi, 33.) Il laisse un libre champ à la liberté, mais il ordonne les actes libres aux fins qu'il se propose. Dans son éternelle prévision, il dirige toutes choses de manière que le mal, contre son propre gré, devienne à la fin le serviteur du bien, que les ténèbres soient les auxihaires et les ministres de la lumière ; il permet que le bien sorte du mal. La persécution de ses amis, au bien desquels tout contribue [Rom., vni, 28), sert à les purifier et à les élever à une plus haute perfection {Hébr., xii, 6). Puis, au temps marqué par la Providence, paraissent des hommes justes suscités par son Esprit, les uns revêtus de la toge, les autres ceints de l'épée, des prophètes, des rois, des législateurs, des docteurs de l'Église, des saints, et il arrive qu'à la fin il a déployé au dehors, d'une manière éclatante, tous ses attributs et que sa sagesse a atteint le but qu'elle poursuivait.

IDÉE ET NATURE DE LHISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. lî>

Sur les bons, il exerce alors sa miséricorde, sur les méchants sa justice vengeresse. Et en rendant ainsi à chacun ce qui lui revient, il justifie ce pressentiment du poète : « L'histoire du monde est le jugement du monde, » au moins par le côté ou ce jugement est l'expression de la vérité ; ou ce mot de Salvien : « Dieu juge le monde en le gouvernant. »

Th. H. Buckle {Geschichte der Civilisation in England, traduit par Arnold Rüge, Leipzig et Heidelberg, 1860, I, i, p. 7 et suiv.) se montre très-exclusif; il méconnaît complètement les vérités les plus élémentaires de la philosophie et de la théologie, et ne connaît que ces deux choses : le hasard ou la nécessité dans les événements particuliers ; il croit que les actions de l'homme ne sont déterminées que par les faits qui les précédent. L'italien Marselli [la Scienza délia Storia, Firenze, 1873) traite la philosophie de l'histoire avec la même partialité étroite en s'appuyant sur le système de Hegel. Voy. sur Buckle, Droysen, dans Sybel, Hist. Ztschr., 1863, t. IX, p. 1-22.

10. Ainsi la providence, le gouvernement général de Dieu se révèle dans l'histoire universelle. Mais l'histoire de l'Église nous offre des exemples particuliers de sa sollicitude et de son amour. Jésus-Christ, quand il a fondé son Éghse, lui a promis qu'il l'assisterait incessamment et qu'elle serait invincible aux puissances de l'enfer. L'Ecriture la représente comme le royaume des cieux*, le royaume de Dieu'' et de Jésus-Christ ^ la cité divine*, la demeure du Seigneur*, le temple*^ et le corps de Jésus-Christ ' : c'est une nacelle que les vagues menacent de submerger, mais qui ne périt point ^, alors même que le Maître paraît sommeiller, et que les siens perdent courage; c'est l'arche de Noé, l'unique refuge du genre humain ° ; c'est un champ sur lequel le père de famille jette sa semence et où le froment croit au milieu de l'ivraie. Pareille au grain de sénevé, elle devient un grand arbre, et comme le levain, elle pénètre toute la pâte '". Imperceptible dans ses origines, elle devient bientôt le plus vaste établisse-

< Malth., m, 2; v, 10; xix, 12. — ^ Matlh., i, 14; xiv, 11 ; Luc, xxn, 16, 18; xxni, 51. — ^ Matth., xx, âl ; Ëph., v, 5; // Pierre, i, 11; Jean, xviii, 36. — * Malth., V, 14; Apoc, xx, 9; xii, 12; Hébr., xii, 22. — ' / Tim., m, 15; Hébr.. x, 21 ; / Pierre, iv, 17. — s / Cor., m, 16, 17; // Cor., vi, 16. — ^ / Cor., XH, 27; Eph., i, 23; iv, 12; v, 23. — ** Matth., vni, 23; Luc, vni, 23, etc. — ' / Pierre, m, 20. — ^^ Matth., xiii, 18, 31 et suiv.

ment qu'il y ait parmi les hommes et continue sa marche progressive au milieu des luttes incessantes qu'elle soutient au dehors. Éghse militante aujourd'hui, elle deviendra plus tard l'Eglise triomphante.

Toujours égale à elle-même, l'Éghse montre à travers les siècles son unité et son apostolicité, sa sainteté et sa catholicité, qui dans l'état de la gloire atteindront à leur parfaite consommation. Viendra le jour où tout se tournera vers elle, ses ennemis même et ses persécuteurs. Continuant dans son sein l'œuvre de l'incarnation du Fils de Dieu, elle se glorifie par ses souffrances et accomplit en elle-même cette parole de Jésus-Christ à ses apôtres : « Je vous donne la gloire que j'ai reçue de mon Père '. »

Impartialité de l'histoire.

i\. Dans l'histoire de l'Éghse les idées fondamentales du pragmatisme sont des idées positives, fournies par le sujet même. C'est un devoir de les rappeler incessamment dans l'étude de cette histoire, tout en évitant de se perdre dans les détails et sans abandonner- le solide terrain qu'a préparé la critique. Pour que le pragmatisme conserve toute sa valeur, on ne doit ni adopter un système philosophique exclusif, ni en général prendre son point de départ en dehors de l'Église, mais se servir de la règle qu'elle fournit pour juger tout le reste. Il faut en un mot apprécier les phénomènes chrétiens avec l'esprit du christianisme. Là réside la véritable impartialité requise de l'historien. Elle consiste à s'affranchir de tout préjugé personnel, de toute prévention insoutenable, à faire de consciencieux efforts pour exposer les faits tels qu'ils sont dans leur réalité, et non à répudier tout sentiment, toute conviction chrétienne, à faire abstraction de la foi et de tout culte rehgieux. Cette dernière exigence serait à la fois impossible et immorale, car nul n'a le droit d'abdiquer sa croyance ni d'en faire abstraction. L'incrédule, avec ses antipathies irreligieuses, ne montre qu'une impartialité hypocrite.

Un écrivain sans principe fait de son récit un exposé sans couleur et sans caractère , sans vie et sans mouvement. « N'est-ce pas là, dit Hagenbach, arracher à l'histoire ses

' Jean, xvxi, 22.

IDÉE ET iNATURE DE l/llISTOIRE ECCl.KSIASTIOTF. 17

entrailles, sacrifier le parfum et la suavité de ses fleurs, changer le jardin de l'histoire en un herbier? Que voulezvous que l'Éghse, la théologie, fasse d'une histoire qui, hors du cabinet d'études, ne trouve d'écho ni dans l'àme du théologien, ni dans le cœur du peuple? » Il est nécessaire, assurément, que l'historien s'attache à la vérité objective du récit, à l'exposé impartial des faits, qu'il les soumette à un examen attentif et ne les altère par aucune considération accessoire ; mais il doit être libre aussi de donner une expression vivante à ses sentiments religieux.

OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N" U. Movfl Oyxéov tti à),r;6£Îa, ti Tt; lo-ioptav ypàcpwv ïot. Lucien : Hw; ôsî l^TTOpiav (TUYYpàçeiv, I, 39. « Ne quid falsi dicere audeat, ne quid veri dicere nou audeat. »> Cic, Orat., ii, 9, 15. L'historien n'est pas] 'inventeur, mais le gardien et l'interprète des faits, suivant ce que Sénèque [Ep. xcv) dit du grammairien, non inventores vocum, sed custodes.

Division de l'histoire ecclésiastique.

12. On peut diviser l'histoire de l'Église en histoire universelle et en histoire particulière. Celle-ci se borne à un petit nombre de pays, de siècles ou de périodes, ou à quelques côtés de la vie rehgieuse. La première recueille toutes ces parcelles, qui lui servent de travaux préparatoires ; elle s'empare de tout ce qui s'est passé au sein de l'Église, dès qu'elle croit y trouver un point d'appui suffisant pour ses méditations. Mais il ne faut pas oublier que l'histoire universelle doit, par-dessus tout et en première ligne, s'occuper de l'Église catholique, puis accessoirement des autres corporations religieuses, qui se prétendent, elles aussi, la vraie religion de Jésus-Christ. La raison veut qu'il n'y ait qu'une seule véritable Église chrétienne ; les attributs essentiels de cette Église ne se trouvent que dans le catholicisme. Toutes les autres religions ne sont que des branches détachées de la religion véritable; elles sont d'origine humaine, une corruption de la vérité. En prétendant corriger 1 oeuvre du Christ, elles se condamnent elles-mêmes, et rendent un hommage involontaire à cette Église unique dont Dieu a fait la colonne et le fondement de la vérité', qu'il a étabhe pour prévenir l'in-

' / Tim., m. 15.

I, — HisT. DE l'Église. 2

18 mSTOTRK DE LÏT.USR.

constance des opinions et servir u autorité extérieure pendant tous les siècles. On no saurait voir dans ces différentes Églises des parties d'un même tout, des expériences, des tentatives isolées pour accréditer certaines doctrines, lois ou institutions, des préludes d'une Église à venir. Dire cela ce serait renier l'Église comme établissement divin et contredire l'essence de la révélation chrétienne.

Ces Églises toutefois méritent d'être examinées en seconde ligne, non-seulement parce que leurs auteurs appartenaient au corps extérieur de l'Église, qu'ils sont sortis de sa chair, bien qu'il ne lui appartinssent pas selon l'esprit *, mais encore parce que, ennemis irréconciliables, ils l'ont opprimée et trahie, parce qu'ils ont souvent exercé sur le monde une puissante influence, parce qu'ils ont ou provoqué ou produit à certains égards des choses bonnes et utiles, notamment sur le terrain de la science et de la civilisation.

Mais en rapportant au christianisme tous les phénomènes importants qui ont signalé la civilisation depuis Jésus-Christ, il ne faut pas perdre de vue que l'Éghse a pour mission nonseulement de civiliser Thomme, mais encore de l'élever à la vie surnaturelle. Si l'histoire de la civilisation se confond souvent avec l'histoire universelle de l'Église, le domaine de celle-ci ne laisse pas d'être beaucoup plus étendu : il comprend, outre le corps enseignant que Jésus-Christ a institué pour vider les controverses religieuses et théologiques, la puissance sacerdotale et royale, établie pour dispenser les sacrements, maintenir l'ordre et la disciphne à travers les siècles, au milieu d'une infinité d'obstacles.

Sur l'histoire universelle et l'histoire particulière, voyez Jacobi, K.-G., I ^2. Dœllinger, dans la première partie de son ouvrage l'Église et les Églises (Munich, 1861), caractérise parfaitement les sociétés relio-ieuses séparées de TÉglise véritable, et ses arguments n'ont pas perdu de leur valeur depuis que, dans ses conférences du mois de mai 1872, il a mis ces sociétés à côté de l'Église romaine catholique comme des partîtes d'un grand tout, faisant abstraction complète du dogme de l'unité ecclésiastique, qu'il méconnaissait déjà en 1864, dans son oraison funèbre du roi Maximilien II.

! / Jean, n, 19.

IliKK KT NATURE DK I. 'HISTOIRE ECCLÉSTASTIOrE. 1«

Division de l'histoire par époques.

13. L'histoire exige nécessairement que Tordre chronologique préside à la succession régulière des événements. Le récit des faits, nous l'avons vu (5), comprend une histoire extérieure et une histoire intérieure, et, dans celle-ci, les différents domaines de la doctrine, du culte, de la constitution et de la disciphne de l'Kghse, où se produisent des variations diverses.

Sous le rapport chronologique on distingue généralement trois grandes époques, qui se subdivisent en plusieurs périodes. De nouvelles époques naissent dans l'histoire quand l'objet que l'on traite entre dans des conditions extérieures essentiellement différentes, qu'il se modifie dans ses relations et sa manière d'être. On nomme époque historique l'ensemble des causes qui produisent de notables changements dans le sujet dont on s'occupe, et contiennent des germes féconds propres à engendrer de nouvelles formes vitales. Il y a tels faits qui impriment à une longue durée de temps un cachet particuher, une tournure d'une portée incalculable. Si ces changements entrent dans le vif des choses, s'ils sont universels, on voit paraître une époque nouvelle; s'ils sont moins importants et seulement partiels, c'est une nouvelle période.

Les trois grandes époques de TÉguse sont : 1" l'époque primitive, pendant laquelle les peuples de civilisation grécoromaine sont les principaux représentants de la vie chrétienne : l'Église y trouve une civilisation qui subsistait depuis longtemps, elle se borne à la purger de ses éléments païens, à l'ennoblir. 2° L'époque du moyen âge, où les peuples d'origine germaine et slave, aUiés aux populations romaines, sont tirés par l'ÉgUse du sein de la barbarie et moralises : l'Église, dans cette époque, remplit avec éclat son rôle de puissance sociale. 3° L'époque moderne, où les tendances nationales réagissent contre l'autorité universelle de l'Église : les intérêts civils, la science et la vie protestent contre la souveraineté de l'idée chrétienne et entrainent la défection de plusieurs Germains, tandis que la découverte du Nouveau-Monde ouvre de nouveaux horizons à l'activité religieuse : c'est la période où se développe la c civilisation moderne. »

-}() HISTOIRE DE l/teUSE.

Les savants ne s'accordent pas pour fixer les bornes précises où finissent l'antiquité chrétienne et le moyen âge, ni pour déterminer le nombre et la durée des périodes qui remplissent ces trois époques. Tous conviennent cependant que les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, ce temps de la persécution et des martyrs, sont marqués d'une empreinte particulière, et que la reconnaissance civile de l'Église depuis Constantin inaugure une période nouvelle. Cette période, quelques-uns, comme Néander et Jacobi, l'ont étendue jusqu'à Grégoire le Grand, en 590; d'autres, tels que Dœllinger, jusqu'au sixième concile œcuménique (680) ou jusqu'au synode in Trullo, notamment Alzog ; d'autres, par exemple Ritter, jusqu'à saint Boniface, en 719, ou jusqu'à sa mort en 755, comme Niedner, ou jusqu'à saint Jean Damascène, comme Mœhler; d'autres enfin, tel que Héfelé, jusqu'à Charlemagne. Tous ces personnages, tous ces événements, ont à coup sur une haute importance, mais la scission provoquée en Orient par le nestorianisme et le monophysitisme, par les conquêtes de l'islamisme, ne sont pas d'une moindre portée; puis il s'agit de savoir si la première conversion des Germains ne doit pas être complètement séparée du mouvement de la chrétienté gréco-romaine; s'il ne faut pas lui assigner une ère à part et admettre que l'antiquité chrétienne s'est terminée en Orient et en Occident à des époques différentes, selon une opinion récemment émise par Kraus.

Au moyen âge même, les diverses périodes sont délimitées parles grandes figures d'un Charlemagne, d'un Grégoire VII, d'un Boniface VIII, puis par le commencement du grand schisme occidental en 1517. Il est certain que l'ère de prospérité et l'ère de décadence de la papauté et de l'empire constituent leurs périodes; cependant, si l'on s'en tenait à cette division, la prééminence des empereurs sur les papes, telle qu'elle se révèle de 962 à 1073, et en partie jusqu'en 1122, la lutte de l'Occident chrétien contre l'omnipotence mahométane ne serait pas peut-être complètement appréciées. En ce qui concerne la fin du moyen âge, on pourrait contester si l'origine du protestantisme, dans sa vraie nature, ne doit pas remonter à Wiclef et à Hus, et en partie au mouvement littéraire et aux tendances du quinzième siècle, à la Renais-

sance, en un mot ; si la découverte de l'Amérique, où il s'agit non plus de l'histoire d'Allemagne, mais de l'histoire générale, n'a pas ici plus de valeur que l'affichage des thèses de Luther le 31 octobre 1517. Quoi qu'il en soit, il est généralement reconnu que la paix de AYestphalie, en 16-48, et la Révolution française en 1789 constituent des phases distinctives de l'histoire du monde.

Mœhler. op. cit. (Mélanges); Kraus, Lehrb., I, § 2, p. ö et suiv. Divisions par périodes.

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