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DE L'ÉGLISE. (AN 595.) 915 courte et simple, comme toutes ces institutions antiques, et partage le jour entre la prière, le travail et la lecture. La nourriture ne se prenoit qu'à l'heure de none, et devoit être celle des pauvres, c'est-à-dire, des herbes, des légumes , de la farine détrempée dans de l’eau, avec un petit pain. La psalmodie, comme dans Ja règle de saint Benoît, étoit plus ou moins Jongue, selon les fêtes et les saisons diverses.
A la fin de la règle se trouve le pénitentiel , ou la manière de corriger les fautes des frères. Les punitions les plus fréquentes sont les coups de fouet, qui penvent aller jusqu'à deux cents; mais jamais plus de vingt-cinq à la fois, et six seulement pour les fautes légères. Les moines faisoient le signe de la croix sur tout ce qu'ils prenoient. En sortant, ils se munissoient d'huile bénite pour oindre les malades. 1! paroît qu'ils portoient aussi l'eucharistie, puisqu'il y a des pénitences pour ceux qui la laissent corrompre.Le saint distingue clairement deux sortes de péchés; les péchés mortels, que l'on doit confesser au prêtre, et les moindres péchés, que l'on confessoit souvent à l'abbé. On voit que saint Colomban avoit Ju Cassien , d'où sont tirés plusieurs articles de son pénitentiel. Jl a un second ouvrage sous le même titre, qui marque les peines canoniques de toutes sortes de crimes et pour toutes sortes de personnes : ce qui montre, aussi-bien que l'exemple du saint instituteur, qui préchoit partout où il passoit, que ses compagnons et ses disciples n’étoient pas tellement concentrés dans la retraite, qu'ils ne s’occupassent des fonctions de la charité apostolique.
11 avoit apporté d'Irlande l'usage particulier aux habitants de cette île, de célebrer la Pâque le quatorzième jour précis de Ja lune, et non le dimanche suivant avec l'Eglise romaine. Inquiété à ce sujet par les évêques de France, il en écrivit au pape saint Grégoire avec une grande liberté, et beaucoup plus d'attachement qu'il ne convenoit, pour un usage rejeté depuis long-temps par l'Eglise universelle, et tout-à-fait étranger à l'église où il vivoit 1. Ces lettres ne furent pas rendues. Il en écrivit d'autres à plusieurs évêques des Gaules, leur témoigna
‘Bibl. PP. edit. Lugd, p. 31, etc.
516 (An 595.) HISTOIRE
qu'il avoit pris son parti , et qu'en vain l'on tenteroit de le faire changer. Voyez, disoit-il ; ce que vous ferez à de pauvres vieillards étrangers ; je crois qu il seroit plus expédient de les consoler que de les inquiéter. Que vous demandé-je, sinon qu'il me soit permis de vivre en repos dans ces bois , auprès des os de dix-sept de nos frères qui y sont enterrés ? Ne serons-nous venus de si loin pour l'amour de Jésus-Christ, qu'afin de nous voir chasser par les évêques du lieu où nous le servons ? Il est difficile de justifier, quoique dans un saint, ce premier trait d’attachement à son propre sens; mais, comme les astres les plus lumineux, les plus brillantes vertus ont leurs taches et leurs éclipses. Saint Colomban écrivit une seconde fois à Rome et ne témoigna d’attachement à son observance particulière, qu'autant qu'elle ne seroit pas jugée contraire à la foi.
Dans le même temps et le même genre de vie, mais à l’autre extrémité du monde chrétien , florissoit saint Jean, s 1rnommé Climaque. Ainsi le nomma-t-on, du mot grec qui signifie échelle, à cause de son traité de la perfection évangélique, qu'il intitula Echelle du ciel, et qui tientun des premiers rangs entre les écrits des anciens ascètes. Jean fut abbé du monastère du mont Sinaï, où il étoit entré dès l’âge de seize ans, et dont on l’avoit forcé de prendre la conduite après quarante ans de solitude. Son humilité avoit une grande répugnance à publier les productions de son esprit. Il ne mit au jour son excellent livre, qu'après bien des instances réitérées par l'abbé du monastère de Raïthe , qui lui fit craindre de résister à l'esprit de Dieu , et d’encourir le châtiment du serviteur inutile. Cet ouvrage est composé de trente degrés de perfection, ou, pour soutenir l'idée figurée de l’auteur, de trente échelons qui marquent l'enchaînement progressif des vertus, et comme les diverses stations de la vie intérieure, depuis la fuite du monde et du péché, jusqu'au détachement parfait de tous les objets terrestres.
L'auteur joint aux préceptes les exemples dont il avoit été témoin oculaire en visitant les célèbres monastères de l'Egypte. Rien n'y avoit paru plus admirable à ses yeux , que la parfaite soumission des religieux consommés dans l'étude de la sagesse comme dans l’exercice de toutes les vertus, et qui, après qua-
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DE. E EGLISE. (AN 508.) 519 sante ou cinquante ans de profession, obéissoient avec une simplicité d'enfant à quiconque les gouvernoit au nom du Seigneur. Ce qu’il raconte des rigueurs de la pénitence- que faisoient près d'Alexandrie ceux qui étoient tombés, depuis leur profession , dans. quelque péché grief, nous paroîtroit absolument incroyable , si nous. en jugions par la lâcheté des pénitents ordinaires de ces derniers siècles.
H ÿ avoit pour ces premiers pénitents une habitation particulière, nommée la prison, à un mille de distance du grand monastère, On ne s y renfermoit que de son plein gré; mais ceux qui s'y étoient ainsi condamnés eux-mêmes, n'en sortoient plus, que Dieu n'eût fait eonnoître à l'abbé qu'il leur avoit fait miséricorde. Iln'entroit dans ce lieu, ni vin, ni huile, ni feu même, nulle autre nourriture qu’un pain grossier et quelques herbages. Le lieu étoit affreux, d'une obscurité effrayante, d'une infection révoltante pour toute personne qui n'eût pas été entièrement morte à soi-même. Il inspireit, par le seul aspect , la componction et une salutaire tristesse. Mais de peur que les sombres pensées n'y dégénérassent en désespoir , Le supérieur particulier de ces.pénitents , homme d'une vertu et d'une expérience consommée, prenoit un très-grand soin d'écarter l'ennui, en lestenant perpétuellement occupés, Dans.les courts intervalles que leur laissoit une oraison presque continuelle, ils mettoient en œuvre des feuilles de palmier qu'on leur apportoit du monastère. Tel étoit leur amusement dans les heures de relâche.
Dansleur sainte ferveur, lesuns passoientia nuit à l'air, et debout, faisant violenceà la nature pour empêcher lesommeil , et se reprochant leur lâcheté quand ikles accabloit, D'autres avoient les mains liées derrière le dos, comme des malfaiteurs publics; et le visage abattu, les yeux tristement penchés vers la terre, ils crioient qu'ils n’étoient pas dignes de regarder le ciel, ni d'adresser la parole à leur Créateur. Plusieurs, étendus par terre , dans la cendre arrosée de leurs armes, se tenoient le visage entre les genoux, pour cacher leur confusion et faisoient tous leurs efforts pour étouffer leurs soupirs et
1S. Joan. (lim. Seal. Sanct. v. grid.
518 (An 595.) HISTOIRE leurs gémnissements. Bientôt n'en étant plus les maîtres, ils éclatoient tout à coup en sanglots; et regrettant leur première innocence, ils poussoient des cris pareils aux rugissements d'une lionne à qui l'on a ravi ses petits, Quelques-uns, tout semblables à dés statues immobiles , l'œil ouvert et fixe, paroissoient comme abrutis par la douleur. Mais quel est le cœur assez dur, ajoute saint Jean Climaque à ce tableau dont il portoit partout la profonde empreinte; quel est le marbre ou l'airain qui n’eût été attendri par les accents que la plupart faisoient retentir P considérant en eux-mêmes de quel haut point de vertu ils étoient tombés : Qu'est devenue, s'écrioient-ils , l’ancienne beauté de notre âme et l'éclat de notre première ferveur? où sont-ils ces heureux jours, dont nous ne nous souvenons qu'avec amertume? qui nous remettra dans cet état d’innocence et d'intégrité, où le Tout-Puissant habitoit avec nous, “et nous regardoitavec complaisance ? En proférant ces plaintes lugubres, deux torrents de larmes jaillissoient de leurs yeux, et plusieurs en étoient devenus presque aveugles. Ils demandoient à haute voix, comme de précieuses faveurs , d'horribles maladies, l'épilepsie, la paralysie, la privation de tous leurs sens et de tous leurs membres , avec les fléaux les plus épouvantables qui pussent les accabler pendant la vie, pourvu que le Juge suprême leur fit grâce à la mort. Quelquefois ils se disoient l'un à l’autre : Croyez-vous, mon frère, que nous obtenions enfin miséricorde ? Croyez-vous que nous parvenians unjauràl'heureux terme où rien de souillé n'entrera? Ne comptons que sur la cléménce de notre Dieu ; ne cessons de mortifier, erucifions sans pitié une chair impure et meurtrière qui a donné la mort à notre âme. Leurs genoux étoient couverts de calus aussi durs que ceux des chameaux, leurs yeux horriblement enfoncés, leurs joues sillonnées et à demi rongées par l'ardeur de leurs larmes; enfin leur sein , meurtri sous le caillou dontils se frappoient sans cesse, leur faisoit quelquefois vomir le sang en abondance. | Tel étoit encore l'esprit de pénitence, du temps de saint Jean Climaque, c'est-à-dire, à la fin du sixième siècle, puisque le pape saint Grégoire lui écrivit 1 pour se recommander à
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DE L'EGLISE. (An 595.) 519 ses: prières, dont on connoissoit le prix jusqu'aux extrémités de l'Occident: la lettre est au plus tôt de l’année 600, durant laquelle saint Jean Climaque étoit encore abbé. 11 quitta cette place, sur la fin de ses jours, se retira dans la solitude où il avoit mené autrefois la vie d'anachorète, et y termina sa sainte carrière, en travaillant avec une nouvelle ardeur à la grande œuvre de sa propre perfection.
Parmi tous les travaux et les sollicitudes du ministère pontifical, saint Grégoire n'avoit jamais perdu de vue l'objet qui le toucha si fort, avant même que d'être élevé au pontificat, je veux dire la conversion des Anglais, à laquelle on lui a vu dévouer sa propre. personne. Ï1 prit son temps et ses mesures afin de mieux assurer l'exécution de cette grande entreprise. Il avoit dans les Gaules un administrateur des biens qu'ÿ possédait l'Eglise romaine. En lui prescrivant, selon sa coutume, l'usage précis de ces révenus, qui s’employoient régulièrement en œuvres de charité sur les lieux, il chargea cet administrateur, qui. étoit prêtre et se nommoit Candide, d'acheter de jeunes captifs anglais, de les mettre dans des monastères, et de les faire instruire parfaitement des principes de la religion. C’étoit autant d'ouvriers qu'il prétendoit préparer pour la mission d'Angleterre.
L'an 596, il fit partir pour cette île chérie, Augustin prévôt de son: monastère de Saint-André de Rome, avec quelques autres religieux, H les recommanda par ses lettres à plusieurs évêques des Gaules, qu'ils devoient trouver sur leur route. entr'autres. à Pélage de Tours, successeur du saint évêque Grégoire, mort depuis quelque temps, et à Pallade de Saintes. Nous remarquerons en passant, que le pape envoyoit à celui-ci des reliques pour quatre eutels d'une même églis: qu'on venoit de bâtir, et qui en avoit jusqu'à treize, exemple rare
alors, Le pontife ne manqua point d'écrire à la reine Brunehaut et aux jeunes rois ses petits-fils, tant pour ménager leur proteclion auprès des rois d'Angleterre, que pour procurer à ses missionnaires.des coopérateurs parmi les prêtres sujets des rois de France. Les Francs étant sortis de la Germanie aussi-bien que les Anglais, et parlant à peu près le même langage, ils étoient les pius propres à traiter avec ces voisins. Dans cette
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520 (AN 596.) HISTOIRE lettre, et dans quelques autres du même pape, on voit quelle idée on avoit dès-lors à Rome de l'empire français. Le saint pape dit à Childebert, qui régnoit à la vérité sur presque tous les peuples de la domination française, qu'il est aussi élevé par-dessus les autres rois, que ces rois le sont par-dessus les autres hommes.
Les Anglais et les Saxons, passés des bords germaniques dans la Grande-Bretagne, environ cent cinquante ans auparavant, y avoient établi plusieurs royaumes, dont celui de Kent étoit le plus puissant. Ethelbert, son cincuième roi, qui le gouvernoit depuis trente-six ans, avoit épousé une princesse française, nommée Berthe, fille du roi Chérebert. La religion des deux époux. étoit bien différente, puisque le roi adoroit encore les idoles. Mais la reine devoit avoir le libre exercice du christianisme pour sa maison, à quoi elle ne se borna point. Souvent elle parloit de nos saintes vérités au roi son mari, et se servoit de tout l’ascendant de sa tendresse pour l’attirer à la foi. C'étoit le destin des princesses de France, de tirer les nouveaux conquérants de l'Europe des ténèbres de l'idolitrie et de l’hérésie : raais le moment d'Ethelbert n’étoit pas encore venu. Il reçut les missionnaires avec bonté, fut même curieux de les entendre, et se rendit à ce dessein dans l'île de Taner, sur la côte de la province de Kent où ils avoient abordé. Mais il voulut tenir l'audience en pleine campagne, par un vieux préjugé qui lui faisoit craindre, qu’en respirant le même air que les prédicateurs du christianisme dans un lieu fermé, ils ne vinssent à l’enchanter par des opérations magiques. Les miracles s’opéroient encore fréquemment dans ces conjonctures, où il étoit question d’évangéliser de jour en jour de nouveaux Barbares, et ceux-ci les attribuoient, comme les premiers ennemis de l'Evangile, aux opérations de la magie.
Cependant les missionnaires arrivèrent en ordre de procession, portant une croix d'argent avec l'image du Sauveur, chantant des litanies, demandant à Dieu le salut des peuples pour lesquels ils venoient de si loin :. Le roi les fit asseoir pour
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DE L'ÉGLISE. (AN 5%.) 521 les entendre à loisir. Nous vous annonçons, lui dit Augustin, la plus heureuse de toutes les nouvelles. Le Dieu tout-puissant qui nous envoie, vous offre par notre organe un règne sans fin, accompagné d'une paix et d’une joie inaltérables. Pour vous en assurer la possession, il ne s'agit que d’en faire hommage à ce maître suprême qui a fait de rien le ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent. Voilà de belles promesses, dit le roi, mais comme elles me paroissent incertaines, je ne puis abandonner pour elles ce que j'ai observé si long-temps avec toute la nation des Anglais. Toutefois, si d'autres les trouvent bien fondées, je ne prétends pas les priver des avantages que vous y attachez : attirez à votre religion tous ceux que vous pourrez persuader. Puisque vous venez de si loin par amour pour nous, et dans l'intention de nous faire part de ce que vous croyez de plus vrai et de meilleur, loin de vous maltraiter, je vais vous faire donner tout ce qui est nécessaire pour votre subsistance.
On fournit en effet aux missionnaires toutes les choses convenables, avec un logement dans la ville de Dorovern, capitale du royaume de Kant, et qui fut nommée dans la suite Cantorbéri. Ils pratiquèrent la manière de vivre des apôtres et des premiers fidèles , ne recevant que les choses indispensablement nécessaires à la vie, jeûnant et priant d'une manière si édifiante, qu'un grand nombre de ces insulaires méditatifs et judicieux, touchés surtout par cette prédication muette du bon exemple, demandèrent le baptême. Le roi, ravi lui-même de la pureté de la vie des missionnaires, et reconnoissant la solidité de leurs promesses aux miracles qu'ils faisoient pour les confirmer, crut enfin et fut baptisé : après quoi, les conversions s’opérèrent en foule. Ethelbert en avoit Ja plus grande joie; mais il ne contraignit personne, parce qu'il avoit appris des Romains que le service de Jésus-Christ doit être volontaire. Il se contentoit de témoigner de la confiance et une bienveillance particulière à ceux qui professoient la même religion que leur souverain.
Augustin repassa en France, et fut ordonné évêque par saint Virgile d'Arles, vicaire du pape dans les Gaules. Il y avoit à Gantorbéri une ancienne église, bâtie par les Romains : le
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