‹ Histoire de l'église [microforme] (volume 2)Chapitre 66 sur 146 · BL 0 RÉ · texte numérisé non relu

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DE L'EGLISE, (An 454.) 259 des vivres. Ainsi on les vit, au nombre de cinq à six cents, la plupart d’un âge avancé, errer autour des murs de la ville, sans asile, sans abri, exposés nuit et jour à toutes les injures del’air, et manquant de nourriture. Il en mourut en assez peu de temps quatre-vinyt-huit. Le roi étant sorti par hasard, tous ceux qui pouvoient se traîner, vinrent autour de lui, pour tâcher de l'adoucir; mais sans écouter leur humble demande, à quoi il ne répondit que par des regards foudroyants, il fit courir sur eux des cavaliers de sa garde qui en foulèrent plusieurs sous les pieds de leurs chevaux. Tous furent enfin rclégüés dans l'île de Corse ; et condamnés à couper du bois pour la construction des navires t.

L'évêque de Carthage saint Eugène fut envoyé dans le désert de Tripoli, et mis sous la garde d’un arien furieux nommé Antoine, qui inventoit chaque jour de nouvelles maniérss de le tourmenter. Le saint se regardant comme une victime dévouée pour son église ajoutoit encore de rudes macérations à ses tourments., En couchant sur la terre, couvert seulement d’un sac, il contracta une paralysie qui lui embarrassa jusqu'à la langue. Son persécuteur lui fit avaler de force un vinaigre violent, dont on crut que le saint vieillard perdroit la vie. Mais il en guérit, fat rappelé d’exil par le roi Gontamond, vécut jusqu'à l'an 503, et ne mourut que sous Trasamond, dans un second bannissement , à Albi dans les Gaules, où sa mémoire cest encore plus honorée que dans le reste de l'Eglise.

Après l'évêque , On bannit avec une barbatie proportionnée tout le clergé de Carihige, encore composé de plus de cinq cents personnes : ce qui nous donne une idée de la splendeur de cette église primatiale de l'Afrique dans ses beaux jours. Le diacre Muritta, qui étoit un vicillard vénérable , se signala par une fermeté extraordinaire. 11 avoit levé des fonts l'apostat Elpidifore , qui s'étoit montré le plus ardent des persécuteurs avani le départ des catholiques nour l'exil. Alors Muritta tira tout à coup les linges dont ii avoit couvert Elpidifore au sort des fonts, et qu'il tenoit cachés sous ses habits. Les ayant dé-

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ployés aux yeux de tout le monde, il dit à l'apostat qui étoit assis comme son juge : Voilà la robe nuptiale qui t’accusera au tribunal du juge suprême, et qui te fera précipiter sans ressource dans le puits enflammé de l’abîme, Tu regretteras, nAlheureux , mais il n'en sera plus temps, ce préservatif sacré dont tu t'es dépouillé toi-même pour revêtir la robe d'ignominie et de malédiction. Elpidifore pâlit sur son tribunal, ct n'osa répondrer.

Mais nul objet d'édification ne fut plus touchant que douze enfants de chœur, distingués entre les autres par la beauté de leurs voix, et qui suivoient les confesseurs dans leur bannissement. Leur talent les fit regretter par les ariens, qui coururent sur leurs pas afin de les ramener. Mais ces généreux enfants ne vouloient pas quitter leurs saints maîtres ; ils s’attachoicnt à leurs vêtements, ils se laissoient frapper à grands coups de bâtons, ils bravoient les épées nues dont les menaçoient des clercs et des évêques ariens : ministres de sang et da terreur, qui marchoient toujours armés , et ressembloient beaucoup mieux à des soldats ou à des bourreaux qu'aux prétres du Scigneur. Enfin, on les détacha de force, et on les ramena à Carthage, mais or. n'en put jamais séduire un seul, par toutes les caresses et les mauvais traitements qu'on emp'oya tour à tour. Long-temps après la persécution , ils faisoient encore la consolation et la gloire de l'église d'Afrique, demeurant ensemble à Carthage, mangeant ensemble, chantant ensemble les louanges de Dieu. Toute la province révéroit ces douze confesseurs comme autant d'apôtres.

Entre les évêques qui furent bannis dans cette persécution, Vigile de Tapse se rendit célèbre par ses écrits. La crainte d'aigrir les persécuteurs, jointe à l'envie de donner plus de cours à ses ouvrages, lui fit cacher son nom et emprunter ceux des Pères les plus renommés, tels que saint Athanase et saint Augustin : ce quil pouvoit hasarder parmi des Barbares aussi ignorants que les Vandales. On lui attribue avec raison le syn.bole qui porte enrcre le nom de saint Athanase. Quoiqu'il avertisse lui-même en plusieurs endroits de ses écrits, qu'il

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DE L'ÉGLISE. (A 484.) 261 fait parler les plus grands personnages pour donner plus de poids à la vérité, ccite pieuse fraude n'a pas laissé de produire de pernicieux effets. Outre la confusion qu'elle a jetée dans les œuvres de plusieurs Pères , elle paroît avoir autorisé les novateurs à répandre leurs inventions, à la faveur des noms les plus respectables. Vigile alla dans la suite à Constantinople, où, se trouvant en liberté, il écrivit sans toutes ces fictions contre l’hérésie d'Eutychès : c'est le seul ouvrage de cet évêque africain , qui porte son nom.

La persécution s’étendit en Afrique, du clergé au peuple. Avant même que les évêques fussent conduits en exil, Hunéric ordonna , dans toute l'étendue de sa domination , de n’épargner aucun de ceux qui résisteroient à ses volontés impies, quels que fussent leur âge, leur sexe ou leur condition. De cette multitude innombrable , envers qui l’on n’observa nulle forme judiciaire, on pendit les uns, on brüla les autres, on en assomma uneinfinité souslebâton, on dépouilla honteusement les femmes , e* var préférence, celles de qualité , pour les tourmnenter dela manière qui leur étoit la plus sensible. Ce n'étoient plus ces obscènes et licencieux Africains dont la corruption faisoit horreur aux premiers Vandales qui les subjuguérent : lus châtiments célestes en avoient fait des hommes tout nouveaux, de purs ct de parfaits chrétiens.

Une dame de haut rang et d’une rare beauté, nommée Denyse , à qui la pudeur étoit beaucoup plus chère que la vie, dit aux perséeuteurs : Faites-moi souffrir tous les tourments qu'il vous plaira ; la seule grâce que je vous demande. c’est de m'épargner la honte de la nudité, C'en fut assez pour la traiter avec plus d'indignité que les autres : ils l'élevèrent au-dessus d'eux , pour la donner de tous côtés en spectacle. Mais Denyse s'armant de tonte la résolution que peut inspirer la bonne conscience : Ministres de l'enfer, leur dit-elle, ce que vous faites pour ma confusion, dès que je l'endure malgré moi, ne peut tourner qu'à ma gloire; et sans faire attention à l'état où elle se trouvoit, ni aux ruisseaux de sang qui jaillissoient de tous ses membres dépouillés, elle exhorta les autres martyrs à mépriser des douleurs auxquelles elle se montroit insensible, Elle avoit un fils encore jeune, nommé Majorie, qui lui parut

autant épouvanté qu'attendri. Elle l'encouragea si bien par ses discours et par ses exemples, qu’il consomma fidèlement son martyre. Alors sa sainte mère, à qui les persécuüteurs Jaissèrent une vie moins désirable que la mort, rendit grâces à Dieu , en embrassant le corps de son fils avec plus d'affection que s’il eût fté vivant, et l'enterra dans sa maison , pour prier continuellement sur son tombeau. Plusieurs autres personnes, tant de sa famille qu'étrangères, souffrirent par ses exhortations une mort accompagnée de cruelles tortures.

On a conservé le souvenir d'une autre héroïne, nommée Dagyle, femme d'un échanson du roi, et qui avoit déjà confessé la foi à plusieurs reprises sous le règne précédent. Elle n'étoit pas moins délicate que Denyse : cependant, après avoir enduré la flagellation et les bastonnades, elle fut exilée dans un lieu aride et désert, où elle ne pouvoit recevoir ni secours ni consolation de personne, Mais quittant avec joie , pour une si belle cause, enfants, mari, et tout ce qu'elle avoit de plus cher, sa foi l’éleva si fort au-dessus de sa foiblesse naturelle, qu'elle refusa jusqu’à l'offre qu'on lui fit de la transférer dans un lieu moins incommode.

Victorien, gouverneur de Carthage, l'homme d'Afrique le plus fortuné et qui avoit ja plus grande psrt à la confiance du roi, sacrifia tous ces avantages à sa religion. C'est dans l'église catholique, répondit-il à ceux qui le sollicitoient de la part du prince de se faire rebaptiser, c'est dans l'Eglise catholique que j'ai été régénéré pour la vie éternelle ; mais quand je ne serois poiut assuré d'une récompense aussi magnifique que celle que j'attends après cette vie, je ne voudrois pas être ingrat envers le Créateur qui m'a fait connoître lout ce que je dois à sa bonté intnie. Le roi lui fit souffrir de longs et trèsrigoureux tourments, sans qu'on püi jamais lui arracher la moindre partie de sa couronne.

Servant, homme de condition de la vill: de Suburbe, après une rude bastonnade , éprouva mille raflinements d'une cruauté inouïe. On l’élevoit en l'air avec des poulies, puis on le lâchoit tout à coup pour le faire tomber de tout son poids sur le pavé, et l'on réitéra long-temps cette manœuvre, à l'imitation de celle du bélier. Gomme il respiroit encore, on lc

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DE L'ÉGLISE. (AN 484.) 203 traîna par des chemins raboteux, et on le déchira jnsqu’au dernier souffle de vie avec des pierres tranchantes; cn sorte que la peau lui pendoit horriblement des flancs et du ventre,

À Tambaïde, deux frères prièrent les bourreaux de les tourmenter ensemble : on les suspendit durant toute une journéc avec de grosses picrres aux pieds. L'un des deux demanda quartier; mais l’autre lui cria : Est-ce donc là, mon frire, ce que tu viens de jurer avec moi à Jésus-Christ ? Oui, je serai témoin contre toi-même, et dans quelques moments je te dénoncerai au redoutable tribunal. Ces paroles lui rendirent son premier courage, ct on se remit à les tourmenter l'un et l'autre avec un nouvel acharnement, On leur appliqua longtemps les lames ardentes, et l'on déchira chacun de leurs membres avec les ongles de fer. Mais un instant après, on ne voyoit sur eux aucune trace des tortures. Enfin les bourreaux rebutés les chassèrent , en disant : À quoi servent nos efforts ? tout le monde, loin de se convertir à notre religion, envie le sort de ceux qui la bravent.

Dans la Mauritanie Césarienne, le zèle de la vraie foi fut si général , que presque tous les habitants de T'ypas passèrent en Espagne et s'exilèrent eux-mêmes, plutôt que de rester dans une église où les ariens venoient d'établir un de leurs évêques. Le peu qui resta par l'impossibilité de s’embarquer, résista généreusement à toutes les sollicitations. C’est pourquoi le roi envoya un comte, avec ordre de leur couper à tous la langue et la main droite. Mais quoiqu'on leur eût coupé la langue jusqu'à la racine, ils continuèrent à parler : ils rendirent à la vertu du Très-Haut un témoignage d'autant plus glorieux, qu'il ne devoit rien à la nature. Plusieurs de ces merveilleux confesseurs se retirèrent à Constantinople, où ils reçurent l'accueil qu'ils méritoient; les autres sc répandirent en différentes provinces, portant partout cette preuve permanente de la puissance divine de Jésus-Christ, en sorte que jamais prodige ne fut mieux constaté. Si quelqu'un fait difficulté de le croire, disoit dans le temps méme de l'événement, l'historien Victor de Vitet, qu'il aille à la nouvelle Rome : il

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y entendra Réparat le sous-diacre parler d’une manière facile et parfaitement articulée, quoiqu'il ait la langue arrachée. 11 fant bien plutôt s'étonner, reprend le philosophe Enée de Gazet , de ce que Réparat et plusieurs autres que j'ai connus, vivent encore après cette barbare exécution, que de ce qu'ils continuent à parler. L’historien Procope et le comte Marcellin? attestent le même fait, comme témoins oculaires. Justinien, dans une constitution impériale, adressée depuis à l'Afrique, témoigne avoir vu les mêmes merveilles dans quelques-uns de ces confesseurs, qui vivoient encore de son temps.

Sept moines du territoire de Capse soufrirent d'une manière qui n’est guère moins remarquable, On regardoit comme un grand triomphe dans la secte d'y attirer des moines : c'est pourquoi l'on fit venir ceux-ci à Carthage, ct on les tenta par tout ce qu'il y avoit de plus éblouissant, jusqu’à les assurer du prer. er degré de faveur auprès du monarque. Ils se montrèren. intbranlables, et toutes les caresses se changèrent en fur: ar. Après leur avoir fait endurer de longues tortures, jusqu'alors inouïes, Hunéric fit remplir de bois sec un vaisseau où l’on attacha les martyrs, avec ordre de les conduire en pleine mer et de mettre le feu au navire. Tout fut ponctuellement exécuté ; mais le feu s’éteignit aussitôt; et quelqu'effort que l'on fit, on ne put jamais le rallumer. Le roi confus ordonna de leur casser la tête à coups d’avirons, et de jeter leurs corps dans les ondes qui , à l'heure même et contre leur cours ordinaire, les portèrent sur le rivage. Le peuple les rapporta respectueusement à la ville, en chantant des cantiques, puis leur décerna une sépulture honorable.

Il est impossible de peindre tous les genres de tourments, ni de compter tous les martyrs et Les confesseurs de la persecuüon d'Hunéric. On trouvoit encore les vestiges de sa cruauté long-temps après toutes les exécutions. De toute part on rencontroit des personnes qui avoient les oreilles ou le nez coupé, les yeux arrachés; on en voyoit d’autres sans pieds ou sans mains ; un plus grand nombre encore qui avoient le corps tout

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DE L ÉGLISE. (As 484.) 265 contrefait, les épaules disloquées d'une manière monstrueuse, et plus hautes que la tête : ce qui provenoit d'un jeu barbare, qui semble avoir été fort du goût de ces ennemis outrageants de l'h:ranité. Ils suspendoient les eonfesseurs à des cordes attachées au faîte des maisons et ils se divertissoient à les pausser dans les airs, quelquefois contre les murailles, où ils se brisoient la tête et les membres. Romains, Africains, Vandales mêmes, quand üs professoient la vraie foi, personne p'étoit épargné. Le moindre danger qu'on courût, c'étoit l'exil, des amendes exorbitantes, avec incapacité de faire ou de recevoir aucune donation; la privation des charges, pour les officiersmêmes de la maison du roi , et pour les grands de la nation les plus considérables. En vain le pape Félix écrivit à Zénon pour l'intéresser au triste sort des fidèles de l'Afrique ; en vain cet empereur envoya pour celte fin ure ambassade honorable au farouche Vandale. Le tyran, pou braver à la fais l'empire et la religion, fit border de hourreaux les rues où l'ambassadeur devoit passer. Mais au défaut des princes de la terre le ciel vengea les injures de ses serviteurs.

Une longue et brûlante sécheresse , suivie de la famine, puis de la peste, désola toutes les contrées de l'Afrique qui chéissoient à Hunéric. Enfin l'an 485, après un règne de sept ans et dix mois, il mourut d'une maladie de corruption, san corps fourmillant de vers et ‘:mbant par lambeaux:. Il n'eut pas même la consolation de ‘:isser le trône à sa postérité, lui qui avoit répandu à ce dessein tant de sang illustre : ce fut son neveu Gontamon: jui lui succéda ei ñt resser la persécution.

Le chef de l'Eglise universelle voulant guérir les plaies de celles d'Afrique, tint pour cela un concile composé de quaronte évêques italiens, C.: quatre africains , et de soixante-seize prêtres que les successeurs des apôtres, par une concession spéciale, associèrent à leur fonction de juges. Malgré le grand nombre de cätholiques qui souffrirent avec tant d'édification et de constance, il ÿ en avait toutcfois plusieurs qui s'étoient loissé rehaptiser, même entre les prêtres ct les évêques. On \eur imposa, pour la réparation de leurs fautes, les règles suivantes 2 : Les évêques, les prêtres et les diacres seront péni-

8 Vict, Vit, JL V,n. 21. 2 Tom, 11, Conc. b, 1095.

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