LIVRE DIX-HUITIÉME
DEPUIS LA CONVERSION DES FRANCS EN 496, JUSQU'A L'EMPIRE DE JUSTINIEN EN Da.
Duss le changement entier de l’ordre politique du monde, causé tant par la substitution des nouveaux dominateurs de l'Occident à la puissance romaine, que par l’état de crise où l'empire demeuroit en Orient, l’ordre ecclésiastique devoit éprouver aussi quelque modification nouvelle, Instruits par l'Evangile à joindre la prudence du serpent à la simplicité de Ja colombe, c'est-à-dire, à ne point tenter le Seigneur, et à s’aider de tous les moyens de la sagesse, en attendant tout de la Providence, l'Eglise et les pontifes chargés de son régime devoient se prêter aux conjonctures , sans rien relâcher de Ja loi divine, et sans juger de l'ordre temporel , qui n’est pas le leur, adorer les desseins du ciel dans les révolutions une fois consommées, révérer les nouveaux maîtres établis dans les droits des anciens, etse concerter avec eux pour attacher solidement à Dieu les maîtres et les sujets.
Dans ces dispositions, le pape Anastase ne manqua point d'écrire au roi Clovis, dès le commencement de sa conversion. Pour l'engager à s'acquitter du premier devoir d'un prince chrétien, il ne lui présenta pas la nourriture des forts; mais usant de l'éloge comme d’un lait accommodé à son état d’enfance en Jésus-Christ, il lui dit qu'il se réjouissoit avec l’épouse de ce Dieu fait homme, de ce qu'elle venoit de lui enfanter ua fils sage et valeureux, capable de la défendre lui seul contre tous ses innombrables et furieux ennemis. Il l'exhorloit ensuite à prendre pour l'Eglise et le centre de son unité les sentiments que prit en effet ce prince, et qui ont pareillement distingué ses successeurs,
Il écrivit aussi à l'empereur, nommé Anastasc eomme le EX 19
pape, et disposé bien différemment du roi des Français. Sans fonder sur lui de grandes espérances, il se proposoit au moins d'empêcher que le schisme et les troubles ne fussent portés au dernières extrémités en Orient. Il s’efforçoit de rappeler à cet empereur une partie des bons sentiments qu’il avoit marqués dans le temps de sa vie privée, et de l'amener à sacrifier au bien de l'Eglise le nom du patriarche Acace, mort dans l’anathème. Toutefois.il n’approuva point ceux qui prétendoicnt que cet évêque n'eût plus le pouvoir de faire aucune fonction depuis qu'il fut condamné par le pape Félix. Il déclara expressément ! que l'indignité du ministre n'empêchant pas la vertu des sacrements, il tenoit pour valides les baptêmes et les ordinations conférés par Âcace. Cette lettre fut portée par deux évêques, qui accompagnèrent le patrice Festus, envoyé de Rome à Constantinople pour d'autres affaires. Mais l'empereur avoit des vues bien différentes. Par le moyen de Festus, qu'il gagna, il ne prétendit rien moins que d'engager le vicaire de Jésus-Christ à recevoir le funeste Hénotique de Zénon. Cependant le pape Anastase mourut avant le retour du patrice, l'an 498, le 17 novembre; et le 22, on mit en sa place le diacre Symmaque, natif de Sardaigne.
Le patrice Festus , à son retour de Constantinople, voulant tenir la promesse qu'il avoit faite au sujet de l'Hénotique, fit élire aussitôt l’archiprêtre Laurent,du titre de Sainte-Praxède, qu'il présumoit apparemment plus facile à séduire que Symmaque. Tous deux furent ordonnés le même jour , Symmaque dans la basilique de Constantin, ayant pour lui le plus grand nombre ; Laurent dans la basilique de Sainte-Marie, comptant dans son parti, quoique moins nombreux , quelques suffrages d'un grand poids.
Ainsi le schisme devenant très-sérieux , après qu’il eut duré trois ans , on convint que l’on recourroit de part et d'autre à la médiation du roi Théodoric, quoiqu'arien, et que les deux concurrents iroient pour cela le trouver à Ravenne : ce qui s'exécuta de la manière la plus satisfaisante. Le roi des Goths convoqua un concile d'évêques catholiques, et il fut décidé
1 Epist.1, tom. 4, Cor, p. 1276,
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DE L'ÉGLISE. (AN 498.) 291 que celui qui avoit été élu le premier, et qui avoit pour lui le plus grand nombre devoit conserver le siége!. Symmaque fut par conséquent reconnu pour possesseur légitime de la chaire apostolique, qu'il occupa plus de quinze ans. Un de ses premiers soins fut d'obvier pour la suite à de pareilles divisions. Dans un second concile, où il se trouva soixante-treize évêques, le pape compris, après de sages réglements pour prévenir les brigues et les cabales , on ordonna pour toujours que celui-là seroit sacré pape, qui auroit le plus grand nombre des suffrages du clergé. Plusieurs prêtres souscrivirent après les évêques, et l'on remarque en tête la souscription de l'archiprêtre Laurent , le même qui avoit occasioné le schisme, et qui fut depuis évêque de Nocéra.
Mais on ne perd pas sitôt l'espérance, quand on s’est vu si près de la possession. Peu après le concile, Festus, avec plusieurs sénateurs et quelques membres du clergé, suborna des témoins , et pardevant Théodoric, accusa le pape Symmaque de crimes horribles, Il appela en même temps l’antipape, qui ne se fit pas prier, et qui renouvela vivement le schisme, Le roi bien intentionné, mais peu instruit de pareils objets, envoya Pierre, évêque d’Altino, pour faire les informations sur les lieux : ce qui scandalisa beaucoup les fidèles, et fit hautement crier à l’abus2. C'étoit à leurs regards un personnage monstrueux, qu'un évêque visiteur à Rome, et ils se disoient les uns aux autres qu'on n'avoit pas encore vu ce renversement entier des canons. Les évêques de leur côté ne marquèrent pas moins de surprise. Ceux de la Ligurie, de l'Emilie et de la Vénitie, en passant par la ville de Ravenne,qui se trouvoit sur leur chemin, représentérent librement à Théodoric, que c'eût été au souverain pontife à les assembler; que ce droit appartenoit au Siége apostolique, à raison de sa primauté; qu'i avoit été constamment reconnu par les plus grands conciles, et qu'on ne trouveroit pas facilement de pareils exemples de la soumission d'un pape au jugement de ses inférieurs. Le roi répondit que Symmaque avoit demandé lui-même ce concile, qu'il vouloit être jugé, et il leur fit voir les lettres du pape à ce
29% (Av Soa) HISTOIRE sujet, Quand ils furent à Rome, Symmaque leur confirma tout ce que Théodoric avoit avancé, témoigna même beaucoup de reconnoissance envers ce prince, et calma toutes les inquiétudes des évêques touchant la convocation.
.… Quand le pape se rendit au lieu indiqué ,*il fut suwi d'un grand peuple de l'un et de l'autre sexe, qui marquèrent par leurs larmes leur affection pour leur pasteur et combien ils étoient édifiés d'un trait d'humilité dont ils ne se rappeloient point d'exemple. Les ennemis du pontife,au contraire, frémissoient de rage et d'envie, surtout en observant le calme et la sécurité que lui inspiroit la pureté de sa conscience. Tout à coup ils s'emportent, font pleuvoir sur lui et sur sa suite une gréle de pierres, blessent plusieurs ecclésiastiques, et l1 scène eût été béaucoup plus sanglante, sans trois officiers du roi qui suspendirent le tumulte et reconduisirent le pape chez lui. Après quoi il se commit des meurtres et des violences effroyables : il y eut des prêtres massacrés, des vierges tirées de leurs monastères, traînées nues par la ville et battues indignement.
Après une preuve si alarmante de ce que les schismatiques avoient dans l'âme, les éfques ne jugèrent pas à propos de rester plus long-temps à Rome : ils écrivirent au roi, pour lui ‘représenter les périls qu'ils couroient parmi ces furieux, et lui demander de retourner à leurs églises. Théodoric leur répondit de terminer cette cause en la manière qu'ils trouveroient la plus convenable, puisqu'il savoit parfaitement, quant à lui-même, qu'il ne lui appartenoit en aucune façon de décider dans les affaires purement ecclésiastiques.
Après cette réponse, les Pères déclarèrent au sénat qu'il devoit à plus forte raison s'imposer la même retenue que le roi, laisser la cause de Dieu au jugement de Dieu : ce que fit aussitôt cette auguste compagnie. ni, parfaitement libres de toute gêne du côté de la puisssne :‘ " :îre, ils piunoncèrent seuls et définitivement, le 6 n5vc1D0re de cette année 502, qu'ils tenoient le pape Symmaque pour déchargé devant les hommes des accusations intentées contre lui, et laissoient le tout au jugement du Seigneur. Ils accordèrent ensuite le pardon aux clercs qui avoient fait schisme, pourvu qu'ils fissent satisfaction au pontife, et statuèrent que quiconque ne $e
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DE L'EGLISE. (An 503.) 293 soumettroit pas à l'avenir, seroit puni canoniquement cômme schismatique. ‘l'out ce qu'on décerna en vertu des ordres du roi, ce fut de restituer au pape ce qui appartenoit à l’église au dedans et au dehors de Rome, c'est-à-dire, les possessions temporelles qui avoient été usurpées. Tels sont en substance les décrets du concile de la Dalme, ainsi appelé du nom d’une porte de la Basilique de saint Pierre.
Nonobstant les égards de ces évêques pour la dignité pontificale, eeux des Gaules, ignorant sans doute que tout s’étoit fait avec le consentement du pape, furent scandalisés qu'on eût seulement osé procéder à un pareil jugement. Ils chargèrent saint Avit, évêque de Vienne:et l’un des plus illustres d’entr'eux, d'en écrire à Rome, au nom de tous les autres. Dans eette lettre, qui est adressée aux premiers du sénat : Lorsque nous avons recu, dit-il ', le décret porté au sujet du pontife, nous étions dans Les plus grandes alarmes, persuadés, comme mous le sommes encore, que tout l’ordre épiscopal est chancelant quand le chef est attaqué. L’on ne conçoit pas facilement comment et en vertu de quelle loi le supérieur a été jugé par ses inférieurs. Si le pape étoit aceusé par un tribunal laïque, il devoit trouver dans les évêques plutôt des défenseurs que des juges. Dans les autres prélats, si quelque chose paroît contre l’ordre, on peut le réformer : mais si l’on révoque en doute l'autorité du pontife romain, ce n’est plus un évêque, c'est l'épiscopat, même qui périclite. Vous n'ignorez pas parmi quelles tempêtes nous conduisons le vaisseau : si vous craignez avec nous ces périls , il faut que vous travailliez comme nous à la sûreté du pilote. Quand les nautonniers se soulèvent eontre celui qui tient le gouvernail, est-il de la prudence de céder à leur emportement? Quelle condescendance inhumaine, que celle qui les expose eux-mêmes à périr ! Celui qui est à la tête du troupeau du Seigneur, rendra compte de la manière dont il le conduit : mais c'est à ce suuverain Juge, et non au troupeau , de demander ee compte au pasteur. Cependant saint Avit, en blämant les évêques de s'être chargés de cette cause, les loue de l'avoir enfin réservée au jugement de Dieu , et d’a-
8 Tom . 4 , Conc. p. 130.