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334 (AN 1706.) MISTOIRE
sun livre. Quelle confiance d'abord peut inspirer un homme infidèle à ses propres engagements, qui fait tout le contraire de ce qu'il avoit solennellement promis, qui nie en Europe ce qu'il a confessé à la Chine, et qui dès là est convaincu d'avoir fourbé, soit à la Chine, soit en Europe? Si sa parole est en contradiction avec sa signature, sa plume y est avec ellemême dans son livre, dans ce livre qui est la source principale et presque l'unique où les auteurs de tant d'autres libelles ont ensuite nuisé leurs imputations et leurs objections. On ne finiroit pas, si l'on vouloit rapporter toutes les contradictions qui se trouvent dans cet ouvrage, même en malière de faits. 1l suffira d'en rapporter une de telle nature, qu'on puisse par-la présumer des autres. Il s’agit d'un point capital en cette affaire, de la cérémonie qu'on fait tous les six mois en l'honneur de Confucius, en lui présentant des viandes et des étoffes. Sur quoi le père Navarète dit, dans la douzième page deson second tome, qu'à l'occasion des disputes élevées entre les raissionnaires, les dominicains et les franciscains avoient su que jamais ceux de la compagnie n’avoient permis à leurs chrétiens d'assister aux sacrifices solennels que les gens de lettres font à Jeur maître Confucius, quoique ces pères, ou du moins la plupart d’entre eux, supposassent que ce n'éloient pas des sacrifices. Et à trois ou quatre endroits du même livre, il dit ensuite que les jésuites avoient attendu trente et quarante ans à s'expliquer là-dessus : : silence, ajoutoit-il, qui ne peut provenir que d'une conscience cautérisée , et de pure malice. Que l'on compare ces deux allégations : Ils n’ont jamais permis cette cérémonie à leurs chrétiens, ou, ce qui revient au même, ils en ont toujours détourné leurs chrétiens, et ils ont été quarante ans sans l'improuver, ou sans s'expliquer. Si cette contradiction n'est pas assez formelle, en voici une autre qui l'est encore davantage.
Navarète reproche aux jésuites un silence de trente ans, peu de lignes après avoir rapporté lui-même le texte d'une de leurs apologies, publiée plus de trente ans auparavant : texte qui porte en termes exprès, que jamais les jésuites n'ont consenti
‘bit. p 369, 390, 453.
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que leurs chrétiens offrissent à Confucius ni des viandes, ni des étoffes. Voilà le père Navarète, ou le fond qu'on peut faire sur son livre. Quand il importe à sa malignité, il est faux que ses antagonistes aient toujours détourné leurs néophytes des cérémonies solennelles qu’on fait en l'honneur de Confucius ; et quand il importe à cette malignité de se démentir ellemême, c'est une vérité que leur conscience cautérisée a retenue captive, sans s'inquiéter du scandale que causoit leur silence,
Au reste , le père Sarpetri n'est pas à beaucoup près le seul dominicain qu'on aità opposer au père Navarète. On peut dire au contraire :vec une exacte vérité, non-seulement que la plus saine partie, mais que la plus nombreuse partie des missionnaires de cet ordre fut long-temps de même avis que les jésuites, touchant les cérémonies. chinoises. Comme cette énumération seroit infinie, on se bornera au témoignage du père de Paz, qui peut équivaloir à tous les autres, puisqu'il parle, comme il j’assure, selon le commun rapport des missionnaires de son ordre qui étoient à la Chine. Ce dominicain célèbre, l’oracle de l’université de Manille, et de toutes ces extrémités de l'Orient, ayant été consulté par ses confrères, missionnaires au Tunquin, leur répondit qu'il tenoit pour constant que dans ce royaume Confucius n'étoit pas plus regardé comme un dieu que dans l'empire de la Chine, d’où sa doctrine s’y étoit répandue, et qu'il avoit su avec certitude, par plusieurs relations des missionnaires de son ordre, qu'à la Chine on n’attribue à Confucius ni divinité, ni aucune puissance plus qu'humaine, suivant la créance commune de ceux du pays. Il raconte à ce propos, toujours sur la foi de ces relitions, qu’un néophyte rendant à Confucius les honneurs d'usage, et protestant qu'il ne prétendoit lui rendre que ce qu'un disciple doit à son maître, et non pas l'honorer comme si c’étoit an dieu, ou qu'il en attendit quelque chose, les assistants infidèles lui répliquèrent, en éclatant de rire: « Pensezvous donc qu'aucun de nous attribue rien de pareil à Confucius? Nous savons très-bien que c’étoit un homme comme nous; si nous lui rendons nos respects, c’est uniquement
s Ibid. Page 329.
336 (An 1706.) HISTOIRE comme des disciples à leur maître, en vue de la doctrine excellente qu'il nous a laissée. »
Les lettrés chinois, ajoute en confirmation le père de Paz, font communément profession d'athéisme, et ne reconnoissent ni substance, ni vertu qui ne tombe sous les sens, comme autrefois les sadducéens n'admetloient ni anges, ni esprits, 1l n'est donc pas possible qu'il croient Confucius, ou son âme, en état de leur faire du bien, ni qu'ils en espèrent aucun avantage. Il raisonne de même touchant le culte des ancêtres. « Je suis convaincu, dit-il, que les Chinois païens ne croient pas plus que les chrétiens , que les âmes de leurs parents morts se trouvent dans les petits tableaux employés à cette cérémonie ; au moins n'est-ce pas là leur commune opinion, puisque la plupart d’entr'eux prétendent que les âmes ne sont ni des esprits, ni des êtres immortels. » Cette attestation fut encore alléguée dans la défense des missionnaires jésuites, sans qu'on y répondiît autrement que par des injures t. :
À ce témoignage, qui pourroit suffire, puisqu'il en renferme tant d'autres, il ne sera pas hors de propos de joindre celui du vénérable père Grégoire Lopez, aussi dominicain, évêque de Basilée, vicaire apostolique, puis évêque titulaire de la capitale de la Chine. Sa qualité de chinois naturel, de premier religieux, premier prêtre et premier évêque de sa nation, et d’ailleurs mort en odeur de sainteté, mérite une attention particulière. Ministre évangélique, le plus ancien de son temps à la Chine, il avoit étudié toute sa vie la matière dont il est question; et avec Lous les avantages qu'il avoit pour cela, on doit croire sans peine que personne n'en fut mieux instruit. Or, pour voir quel étoit son sentiment sur les honneurs que les Chinois rendent à Confucius et à leurs ancêtres défunts, il ne faut que parcourir les lettres qu'il en a écrites en grand nombre au pape, à la congrégation de la Propagande et au général de son ordre. On peut même s'enteniraux deux lettres qu'il écrivit en date du 11 juin 1684, à Innocent XI et à la Propagande : elles contiennent en substance tout ce qui se trouve dans les autres sur l'affaire présente.
1 Def, des nouveaux chrét, 2 part. p. 324, 329, 362.
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DE L'EGLISE. (An 1706.) 397 En voici quelques traits, traduits scrupuleusement sur l'original latin qui se conserve dans les archives de la congrégation qu'on vient de nommer. Par sa lettre au pape Innocent, le père Lopez, nommé depuis peu évêque de Basilée et vicaire apostolique, informe le pontife des obstacles qu'il rencontre à l'exercice de son ministère de Ja part de son supérieur provincial : Persuadé, dit-il, que je suis opposé à certaines opinions des pères de mon ordre, touchant les points dont on dispute à la Chine, et qu'on examine à Rome, etque je suis auaché aux sentiments contraires, qui sont ceux des pères de la compagnie de Jésus.
La lettre plus ample qu'il adressoit à la congrégation, donne à celle-ci tout l’éclaircissement qu'on peut désirer. Le père Lopez y déclare qu'encore qu'il n'ait consenti que par orure absolu: du souverain pontife, à être fait évêque et vicaire apostolique, le père Calderon son supérieur provincial, et le père d'Alarcon, vicaire provincial à la Chine, faisoient sous Jeurs efforts pour empêcher qu'il ne fût sacré, par Ja r4ison qu’il étoit du sentiment des jésuites sur certains points de controverse concernant le culte civil, la religion, l'idolitrie et la secte des gens de lettres. « Ces religieux, par un faux zèle, dit-il en termes exprès , se sont mis dans l'esprit que c'étoit un affront et un déshonneur pour mon ordre, que moi, qui suis chinois de naissance, et par conséquent plus intelligent dans Jes caractères du pays, plus savant dans la langue, et plus habile dans la lecture des livres chinois qu'aucun des Européens ; qui sais déchiffrer le nombre presque infini :':< lettres chinoises, et qui en connois mieux les significations hiéroglyphiques, je ne fusse pas de leur sentiment, et que je suivisse en plusieurs choses celui des pères de la compagnie de Jésus; sans considérer que l'amour de la vérité doit l'emporter sur toutes les autres considérations. Ils voudroient, ces bons religieux, qu'un homme de soixante-dix ans comme moi, que le plus ancien missionnaire de la Chine, qui s'applique depuis quarante ans à ce genre à controverse, devint le disciple de quelques-uns qui ne sont encore que des écoliers, se laissant ainsi emporter à tout vent, au lieu de ne chercher que le bien
des âmes. Ce qui les a si fort animés contre moi, c'est appa- 12. 4
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| 338 çAn 1706.) HISTOIRE |} Li remment un livre que j'ai composé depuis peu, sur cette ma- si | | tière, par les ordres réitérés de mon supérieur, où j'ai fait voir | go [l] que ces pères missionnaires de mon ordre détournoient et m NE. anéantissoient le vrai sens des livres de la philosophie chinoise, le | 4 par la signification prétendue litiérale qu'ils leur donnoient en É ll il À les traduisant, et | re se précipitoient par-là dans un abîme . + | de difficultés d'où l'on ne peut sortir, se trompant eux-mêmes to 1 de gaîté de cœur, et se jetant les uns sur les autres dans l'er- | st TE reur. » | Le De ce témoignage du père Lopez, ainsi que de tant d'au- di | res, s’il ne s'ensuit pas évidemment que l'opinion de ceux to de ses confrères qui pensoient autrement n'étoit pas la plus Pe mal fondée, on est forcé d'en conclure que le sentiment tar de leurs antagonistes étoit au moins fort plausible, et leur rai
conduite parfaitement irréprochable, Loin même d'y trouver à redire, on auroit sujet de se plaindre d'eux, si, avant les
* derniers décrets de Rome, ils en avoient usé autrenent : car suivant la règle donnée par la sacrée congrégation aux missionnaires de ces pays-là, c'est assez que les coutumes n'en soient pas évidemment contraires à la religion et aux bonnes mœurs, Modà non sint apertissimè religioni et bonis mor'ibus contrariæ, pour les tolérer dans les néophytes, pour ne tenter en aucune façon de les changer t.
Considérons enfin ces usages en eux-mêmes, et voyons de nos propres yeux qu'au moins la superstition et l’idolâtrie n'y sont pas évidentes. Pour ce qui est d'abord de la cérémonie instituée en l'honneur de Confucius, elle consiste ( selon la manière de saluer à la Chine les personnes de premier ordre ) à se prosterner et à battre la terre du front devant le nom de ce philosophe, écrit en gros caractères dans un cartouche qui est exposé sur une table, avec des cassolettes et des bougies allumées. On rendoit anciennement ces honneurs à la statue de Confucius; mais les empereurs s'apercevant que le peuple commençoit à la prendre pour une idole , y substituèrent le cartouche dans toutes les écoles de la Chine. Les mandarins pratiquent cette cérémonie quand ils prennent posses-
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DE L'ÉGLISE. (AN 1706.) 33g sion de leurs gouvernements, et les bacheliers quand ils re-
çoivent les degrés, qui ne se conférent que tous les trois ans :
mais les gouverneurs des villes sont obligés, avec les gens de lettres du lieu , d'aller tous les quinze jours rendre cet honueur à Confucius, au nom de toute la nation. Il y a une autre cérémonie qui se fait avec plus d'éclat au printemps et en automne, Comme les missionnaires l'ont toujours interdite aux chrétiens, parce qu'il n’y a point de loi qui oblige à s’y trouver, il est inutile de l’expliquer en particulier. D'ailleurs elle ne diffère pas de celle que les princes et les grauds pratiquent tous les six mois en l'honneur de leurs ancêtres ; d’où l'on peut juger de la vénération qu'ont les Chinois pour un docteur auquel ils rendent les mêmes devoirs qu’à leurs souverains défunts. |
Quant aux cérémonies qui regardent les morts, il y a trois temps et trois manières de les pratiquer. La première cérémonie se fait avant la sépulture, en la manière suivante. Sur une table dressée devant le cercueil où est le corps, on place, ou son portrait, ou son nom écrit dans un cartouche, et de chaque côté, on met des fleurs, des parfums et des bougies allumées. Ceux qui viennent prendre part au deuil, saluent le défunt à la manière du pays, en se prosternant et en frappant la terre du front devant la table, sur laquelle ils mettent encore eux-mêmes quelques bougies et quelques parfums qu'ils ont apportés. La seconde cérémonie se fait chaque six mois. Sur une table rangée contre la muraille, et chargée de gradins, on voit l'image du plus considérable des ancêtres, et de part et d'autre sont écrits, sur de petites tablettes, les noms de tous les autres morts de la famille, avec la qualité, l'emploi, l'âge et le jour de la mort de chacun d'eux. Les chrétiens ont coutume de mettre au-dessus de ces figures, une croix ou quelque image de dévotion. Tous les parents s’assemblent dans cette salle deux fois l'année, au printemps et en automne. Chez les grands il y a un appartement particulier , dit des ancêtres, réservé pour cet usage, et l'on met sur la table, du vin, des viandes, des parfums et des bougies, avec les mêmes saluts et les mêmes cérémonies que lorsqu'on fait des présents à un nouveau gouverneur, aux premiers mandarins le jour de leur
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