‹ Histoire de l'église [microforme] (volume 3)Chapitre 128 sur 178 · RUET · texte numérisé non relu

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370 (Ax 1709.) HISTOIRE

drales d’Espagne. On a établi dans chaque réduction une compagnie de musiciens, qui exécutent avec agrément Jes pièces les plus composées. L'estime qu'ils ont pour la musique, et plus encore pour le service des autels, fait que ies enfants même des capitaines et des caciques tiennent à grand honneur d'être choisis pour remplir une place de chantre. Ils jouent des orgues, du luth, de l'épinette, du violon, du violoncelle, de la trompette, en un mot, de tous les instruments connus en Espagne; et ces instruments très-multipliés aujourd'hui parmi eux, sont presque tous l'ouvrage de leurs mains.

On représente assez communément ces Américains, comme des gens sans génie pour les sciences, ou du moins incapables de toute invention : mais n'est-il pas à croire qu'on juge deleur capacité avec la même injustice qu'on a disposé de leurs terres ? La facilité bien avérée avec laquelle ils ont appris, non-seulement tous les métiers, mais les plus beaux arts, la musique, l'architecture, la gravure, la peinture, ne deviendroit-elle pas un paradoxe absurde, si leur esprit étoit tellement renfermé dans ces limites, qu'il ne pût jamais les franchir ?

Qu'importent après tout ces qualités naturelles à la vraic gloire de l’église du Paraguai, ainsi qu'à notre édification? Ce qui mérite incontestablement nos hommages, c'est leur innocence et leur piété, et d’abord leur assiduité dans le lieu saint. Outre leur fidélité à tous les mêmes exercices que ceux des paroisses les mieux réglées de l'Europe, tous les matins, dès que le jour commence à paroître, les enfants vont à l'église, où les garçons se placent d'un côté, et les filles de l'autre. Ils y récitent à deux chœurs les prières du matin, et un abrégé de Ja doctrine chrétienne, jusqu'au lever du soleil. Alors on dit Ja messe, à laquelle doivent assister tous les habitants de la réduction, à moins qu'ils n'aient des causes légitimes pour s’en dispenser. Après la messe, chacun se rend à son travail. Au déclin du jour, on fait le catéchisme aux enfants. La cloche appelle ensuite tous les fidèles à l'église, pour y réciter le rosaire et les prières du soir. Tous les samedis, on chante en musique la messe de la Vierge, et le soir, après le rosaire, on chante ses litanies, qui sont suivies d'une prière pour les morts,

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Le dimanche, tout le monde se rend de grand matin à l’église pour y chanter les éléments de la doctrine chrétienne rédigés pour cela. On célèbre ensuite les fiançailles et les mariages ; ce qui demande beaucoup de temps, parce qu'on remet tous les mariages au dimanche; afin de les rendre plus solennels, et d'en inspirer plus de respect aux nouveaux convertis. On célèbre ensuite la messe avec beaucoup de solennité. Après l’évangile, un missionnaire monte en chaire pour l'expliquer au peuple, et lui faire une exhortation appropriée au sujet. Quand la messe est finie; on examine si quelqu'un ne s'en est point absenté sans cause légitime, s'il n’a point assisté à la récitation de la doctrine chrétienne, et s’il ne seroit point arrivé quelque désordre au dedans ou au dehors dela réduction, Onnemanque pas d'imposer des pénitences à ceux qu'on auroit trouvés en faute.

Après le dîner, on baptise les erifants et les catéchumènes, qui sont presque toujours en grand nombre, l'Evangile faisant chaque jour de plus grands progrès dans ces heureuses contrées. Ce sacrement s'administre avec le plus d'appareil qu'il est possible, afin de ranimer sans cesse la grâce de la régéné ration dans le cœur des fidèles. Les congrégations particulières à chaque sexe, et qui sont établies dans chaque réduction pour y entretenir la ferveur, s’assemblent pour les exercices qui leur sont propres , et qui sont toujours accompagnés d'une exhortation. À l'issue des vêpres , tout le monde à l’ordinaire rtrite le chapelet ; après quoi chacun va se reposer au travail du :c1demain.

Pour fournir à la solennité du saint office, et à la majesté du culte divin, il y a dans chaque église un premier sacristain, deux autres qui lui sont subordonnés, et six cleres, tous en rabat et en habit long, sans compter les musiciens qui sont en plus grand nombre. Toutes ces places sont extrêmement recherchées, et ceux qui les obtiennent en remplissent les devoirs avee toute l'exactitude que peut inspirer l'estime qu’on en fait. Les novices des ordres les plus fervents n'ont pas l'air plus modeste ni plus recueilli. Tout ce qui sert au saint culte, le pavé même des églises, est entretenu avec la plus grande propreté. Aux jours les plus solennels, on l'arrose d'eaux de senteur, on

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le jonche d'herbes et de fleurs odoriférantes, que Île pays fournit abondamment en toute saison; on brûle des parfums sur les autels, on y suspend de toute part des festons de fleurs arrangés avec goût, et l'on entoure même l'église de guirlandes, soit de fleurs, soit de rameaux odoriférants.

1 seroit difficile d'exprimer les sentiments de religion que ces fêtes réveillent dans les néophytes : mais la dévotion se rend surtout sensible dans ceux qui doivent s'approcher de la sainte table, et:qui sont toujours en grand nombre, le pain des anges ayant le plus grand attrait pour ces âmes innocentes. Presque tous communient chaque mois, plusieurs chaque semaine, et quelques-uns plus souvent encore. Comme les missionnaires finissent toujours leurs instructions par un acte de contrition qui présente les motifs les plus capables d’exciter le repentir, l'Eglise retentit alors de soupirs, de gémissements, de sanglots. Remplis d'une sainte colère contre eux, les néophytes se portent souvent à des austérités et à des macérations qui ruincroient leur tempérament, tout robuste qu'il ‘est, si l’on n'étoit pas attentif à les modérer. C'est surtout au moment de Ja confession que l'on connoît jusqu'où va la délicatesse de leur conscience. Ils versent des torrents de larmes, en s’accusant de fautes si légères, qu'on doute souventsi elles peuvent être matière d’absolution. Hors même du tribunal, ils interrogent en toute rencontre leurs pasteurs, pour savoir si telle ou telle chose ne seroit pas un péché, et s'ils reconnoissent qu’ils en aient commis quelqu'un , même par inadvertance, ils quittent sur-le-champ leurs occupations les plus pressantes, ils courent à l’église, et n'ont point de repos qu ils n'aient déchargé leur conscience, avec des regrets et des larmes auxquelles le confesseur ne peuts’empêcher de mêler les siennes ; aussi la rechute n'est-elle pas moins rare parmi eux, qu'elle est commune chez nous. Ils portent communément au tombeau l'innocence de leur baptême.

On leur représente sans cesse l'excellence de ce premicr sacrement, aussi-bien que le prix inestimable de la grâce qu'il nous confère, avec la qualité d'enfants de Dieu, héritiers de son royaume. Pour retracer journellement ces lecons à leurs yeux, chaque église a son baptistère près de la grande porte,

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DE L'EGLISE. (AN 1709.) 373 dans une chapelle ornée avec un soin tout particulier. Dans les mêmes vues, on a placé le cimetière près de l’église, et l'on n'y a rien oublié de tout ce qui put inspirer du respect pour les cendres de ceux qui sont morts après avoir été sanctifiés par le baptême, etqui doiventrevivreun jour pourne plusmourir. C'est ordinairement un espace carré fermé demurs à hauteur d'appui, et environné par dehors de palmiers et de cyprès. Au dedans sont plusieurs rangs d'orangersque la température du climat fait monter en pleine terre à la hauteur de nos belles futaies. Du côté qui regarde la campagne, est une grande allée d'orangers et de citronniers, qui conduit à une chapelle où l’on va tous Jes lundis en procession chanter la messe des morts ; sur la longueur de l'allée, on a dressé, de distance en distance, de grandes croix, où la procession fait des pauses pour chanter quelque prière convenable à la cérémonie.

Outre cela, on a bâti hors des réductions, à une juste distance, plusieurs petites chapelles bien ornées et bien entretenues. C'est là que se rend la procession aux jours de saint Marc, des rogations, du titulaire de l'Eglise, et du jubiié que le pape accorde annuellement à ses églises naissantes. Elle passe par les rues de la réduction, qui sont toutes tirées au cordeau, et ont à leur extrémité une grande et belle croix. À chacune des croix, la procession s'arrête, les enfants chantent en musique quelques parties de la doctrine chrétienne, et le peuple répond par des cantiques. De la peuplade aux chapelles, les routes sont autant de belles avenues formées de lauriers, d’orangers, de myrtes, d'autres arbres toujours verts et bien alignés. Ainsi la procession est toujours à l'abri, soit des vents d'hiver, soit des ardeurs du soleil, et de tout ce qui pourroit distraire la piété.

Quelle que soit en tout temps la piété de ces nouveaux chrétiens, elle redouble encore à certaines fêtes de l’année, qu'ils solennisent avec toute la magnificence qui leur est possible, et avec un goût dont on ne les croiroit pas capables. A la Fête- Dieu, par exemple, ils ornent extraordinairement, non-sculement l'église, mais toutes les places et les rues par où la procession doit passer. La simplieité où ils vivent ne leur permet d'employer sue des ornements champêtres; mais ils les dis-

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374 (An 1709.) HISTOIRE posent avec un assortiment et une variété qui offrent un spectacle pour le moins aussi majestueux que nos tapisseries, nos peintures et notre argenterie. D'espace en espace, on dresse en bois, dans les rues, des arcs de triomphe qui en occupent toute la largeur. On revêt cette charpente de branches de palmiers, de lauriers, de myrtes, d'orangers entrelacés les uns dans les autres avec des bordures et des festons formés de fleurs et des fruits les plus agréables à la vue. Les caciques sont chargés de fournie quantité de paons, de perroquets et d'autres oiseaux vivants dont le plumage a le plus d'éclat, Il s'en trouve sans * nombre aux environs des grands fleuves, et principalement du Paraguai, dont le nom qu'il prend de là signifie Fleuve des plumes. Ges oiseaux sont attachés par le pied aux arcs de triomphe, avec une corde assez longue pour qu'ils puissent voltiger de branche en branche, et faire ainsi briller leur riche plumage. On place au bas, mais de telle manière qu'il ne puisse ‘en arriver mal à personne, des cerfs, des tigres, des lions, et d’autres bêtes sauvages qu'on a prises vivantes dans des piéges. On veut que toutes les espèves de créatures réunies rendent hommage à leur créateur.

Le devant des maisons estorné à peu près dans ls même poût, c'est-à-dire, d'herbes odoriférantes, de fleurs, de fruits, d'oiseaux, et de plus, de pain et de gâteaux destinés à l'hospitalité. On y voit aussi quelques pièces de toile extrêmement blanche, garnies de plumes qui, par la diversité de leurs couleurs, et par l’artifice de leur assortiment, plaisent pour le moins autant que nos plus riches tentures. La terre est partout jonchée de feuillages, de fleurs et d'herbes odoriférantes.

Après la messe, où presque tout le monde communie, la procession s'arrange à peu près comme en Eurupe. Quelque compagnie des gens de guerre ouvrent la marche au son des tambours, des fifres, des timbales, et de plusieurs autres instruments qui nous sont inconnus. Ils sont armés de fusils, dont ils font de temps en temps des décharges. Les hommes et les femmes, séparés ainsi que dans l'église, marchent en ordre, les hommes en avant, et les femmes ensuite. Le corrégidor royal, les caciques, les capitaines, les alcades, les procureurs du peuple et les autres afficiers, se placent autour du dais.

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DE L'ÉGLISE, (An 1709.) 375 Quelques zélateurs des plus vénérables sont répandus de côté et d'autre pour maintenir l'ordre et la modestie : mais tout le monde pénétré d'une foi si vive, que ni homme, ni femme, ni grand, ni petit n'ouvre la bouthe, si ce n'est pour chanter les louanges de Jésus-Christ, qui leur est aussi présent que s'ils le voyoient des yeux du corps. Les musiciens, partagés en différents chœurs, font retentir l'air de leur pieuse symphonie durant tout le cours de la procession.

Quand elle est rentrée dans l’église, quelques fidèles des plus verlueux vont ramasser toutes les choses commestibles qui ont servi à décorer les maisons et les arcs de triomphe ; on les distribue aux malades et aux étrangers. Ceux-ci sont d’ailleurs fêtés , avec tous les témoignages de la téndresse fraternelle, par les particuliers qui les ont invités, et qui les logent chez eux. On invite même des infidèles, que la curiosité ne manque pas d'attirer en grand nombre; et il est rare qu’ün spectacle si propre à les édifier, n'en gagne plusieurs à l'Evangile. Quelques autres fêtes, et spécialement celle du patron de la peuplade, se célèbrent, chacune dans son genre , avec autant de solennité.

Toutes salutaires que sont ces pratiques, ce seroit peu néanmoins si les chrétiens du Paraguai se bornoient à une dévotion d'appareil, et au corps plutôt qu à l'âme des vertus : mais la morlification du cœur, mais cette partie essentielle de la vie chrétienne, qui consiste à réprimer les passions, c'est en quoi se distingue principalement cesaint peupler. On sait que la cruauté, l'incontinence et l’ivrognerie étoient des vices comme inhérents à la constitution de ces barbares. Quant à ce dernier, les missionnaires en ont inspiré tant d'horreur aux néophytes, que V espèce de bière qu ‘ils nomment chica, et qui leur fut autrefois si funeste, n’est plus enfin qu’un breuvage innocent, et précisément propre à les soutenir dans leurs travaux. Les lois sévères qu'on avoit portées contre ceux qui s'enivreroient, sont en quelque sorte devenues inutiles. Si on leur offre du vin quand ils vont dans les villes espagnoles, ils n'en veulent pas même sentir l'odeur ; et plus d'une fois ils ont reproché à ceux qui les

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L'incontinence est également bannie des réductions. S'il arrivoit quelque scandale en ce genre, le châtiment suivroit de près la faute. On a pris d’ailleurs toutes les précautions imaginables pour obvier au dérangement des mœurs. Presque tous les Indiens se marient dès qu'ils ont atteint l'âge de puberté ; la jeunesse et l'inexpérience de ces chefs de famille n’est sujette à aucun inconvénient sous un gouvernement paternel qui pourvoit, sur des fonds communs, aux besoins des enfants et des pères mêmes. Il n’y a dans chaque maison que le père, la mère et les enfants. Dans les lieux communaux, les hommes et les femmes ne se trouvoient jamais ensemble ; les puits, les fontaines, les lavoirs sont toujours exposés à la vue de tout le monde dans un lieu découvert de tous les côtés. De plus, quelques vieillards respectables par leur vertu, autant que par leur âge, sont chargés d'y veiller depuis le matin jusqu'à la nuit. La vigilance est encore plus grande, pour quele lieu saint ne soit pas une occasion de chute. Chaque église est divisée en deux parties, l’une pour les hommes, et l’autre pour les femmes. On laisse entre deux un espace vide, qui s'étend depuis le sanctuaire jusqu'à la grande porte de l’église, outre laquelle il y a deux portes latérales par où l'on entre et l’on sort d'ordinaire, les hommes par celle qui est de leur côté, et les femmes par l'autre Chaque côté se divise encore en trois quartiers. Le premier est occupé par les enfants, qui se placent près de la balustrade du sanctuaire. Derrière eux sont deux ou trois de ces surveillants, qu'on nomme zélateurs. La seconde classe est celle des jeunes gens placés derrière les enfants , et surveillés par d’autres zélateurs d'un âge plus avancé. La troisième comprend les hommes de tout âge, qui ont aussi leurs zélateurs choisis entre les vieillardsles plus respectables. Ainsiles pasteurs, soit parenx-mèmes, soit par des lieutenants sûrs, veillent partout sur les mœurs.

Durant la nuit, ils ont de secrets émissaires qui les avertissent sur-le-champ de tout ce qui pourroit demander un remède prompt. La nuit est partagée en trois veilles. On relève à chaque veille ces espèces de sentinelles, qui ne paroissent oc-

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DE L'EGLISE. (An:170g) 377 cupées que de la sûreté du pays,comme à prévenir toute surprise de la part des sauvages infidèles, ou des mamelus. Ces attentions, jointes aux fréquentes exhortations des missionnaires, ont inspiré aux néophytes une horreur extrême du vice. Les pères et mères répètent sans cesse à leurs enfants les leçons de leurs pasteurs, s'efforcent en toute manière de leur inspirer une religion solide, et leur servent continuellement de modèles. Aussia-t-on vu souvent les plus jeunes vierges se laisser égorger par des sauvages infidèles, ou mal convertis, plutôt que de se prêter à la moindre privauté. Dans l'intérieur des familles, tout rappelle la jeunesse à la crainte de Dieu et aux devoirs de la religion. Leur mémoire est remplie de pieux cantiques , qu'on leur apprend dès la plus tendre enfance; ils en font retentir les champs et les bois lorsqu'ils travaillent. C’est un sujet continuel d’admiration pour les Espagnols, quand ils parcourent ces cantons. On n'entend presque sortir de la bouche de ces néophytes que des chants et des discours de piété. Jamais ils ne profèrent ni parole libre, ni jurement , ni aucun de ces mots grossiers qui tiennent de l'un ou de l'autre. Ils savent même se préserver de la contagion du mauvais exemple, quand les Européens, ce qui n'arrive que trop, s’échappent en leur présence.

Mais pour leur épargner un danger qui tôt ou tard leur deviendroit funeste, les rois catholiques ont fait défense aux Espagnols, et à tout autre Européen, d'aller dans les réductions sans une nécessité manifeste. Alors même il n'est permis à qui que ce soit d'entre eux de rester dans chacuneau-delà de trois jours, pendant lesquels il reçoit tous les secours d’une hospitalité généreuse dans une maison destinée à cet usage. Encore un ladien sûr, sous prétexte de lui faire honneur, l'accompagne partout pour veiller de plus près sur sa conduite : précaution si bien justifiée par les effets, que les peuplades les plus éloignées du commerce des Européens, sont aussi les plus distinguées par leur innocence ct par leur ferveur.

Pour ce qui cest de la cruauté et de la vengeance, qui faisoit autrefois toute la gloire, et, pour ainsi dire, la première vertu de ces barbares, il n’en reste plis aucun vestige parmi les néophytes, Is vivent tous entre eux comme de véritables ct

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378 (Aw 1709.) HISTOIRE

tendres frères; le trait le plus marqué de leur ressemblance avec les premiers fidèles, est celui qu'expriment ces paroles de l'Ecriture : Z'ous ceux qui croyoient en Jésus-Christ n'avoient qu'un cœur et qu'une 4me. Un homicide, au temps que nous décrivons , étoit une chose encore inouïe dans les bourgades chrétiennes du Paraguai. La discorde a tenté rarement de s’y introduire , et les procès, très-rares aussi, s’y terminent avec une promptitude et une sagesse qui ne laissent aucun germe d'inimitié.

Ces sauvages enfin, si farouches autrefois, sont affables, affectueux et compatissants , si charitables et si généreux, qu'ils se priveroient des choses les plus nécessaires à la vie, soit pour secourir un malheureux, soit pour contribuer à la décoration d'une église, si l'on ne mettoit pas des bornes à leurs pieuses libéralités. Leur charité semble redoubler encore à l'égard des idolâtres, qu'ils s’efforcent en toute manière, et au mépris de tout péril, d'attirer à la connoissance du vrai Dieu. Quand il s’en rencontre quelqu’un dans la réduction, füt-il de la nation la plus odieuse, et dont on a le plus à se plaindre, il est accueilli avec tous les témoignages d’une amitié sincère, et avec mille acclamativns de joie. On s’empresse à le loger, à l'habiller, à ie régaler. Chacun lui donne ce qu'il a de meilleur. On le retient le plus long-temps qu'il est possible, sans tuutefois le ‘ contraindre; et s’il prend le parti de se fixer dans la peuplade, et d’embrasser la foi, c'est une fête publique, après laquelle tont le monde à l’envi contribue à lui faire un établissement commode,

Pour le maintien d'un si bel ordre, pour la conservation de cette espèce de république, qui fait comme un petit état à part, sous la protection et la dépendance du roi d'Espagne 1, il falloit sans doute une forme de gouvernement, et un régime des mieux conçus, Pour ce qui est d'abord du gouvernement ecclésiastique , les chrétiens du Paraguai sont soumis, comme tous les autres fidèles, à la juridiction des évêques dans les diooùses desquels se trouvent les réductions. T'els sont principalement ceux de l'Assomption, de Buenos-Âyres, de Cordouc et

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Æ LÉGLISE. (An:1709) 379 du Tucuman. Comri: ces diocèses sont immenses, presque partout incultes et inhabités, la visite épiscopale ne peut se faire souvent dans les réductions : mais cette partie fervente du troupeau ne donne pas grand souci au premier pasteur. Chaque église est communément desservie par deux missionnaires, présentés par leur supérieur provincial au gouverneur de la province, qui, au nom du roi, les présente ensuite à l’évêque, dont ils reçoivent la mission, avec ses pouvoirs.

Cependant les évêques ne laissent pas de visiter quelquefois ces peuplades, soit pour administrer la confirmation, soit pour concerter quelque entreprise extraordinaire; mais toujours pour s'édifier, plutôt que pour exercer les droits de leur siége. Ils ne sont néanmoins plus désirés nulle part, que dans ces pieuses habitations. Les missionnaires et les néophytes les invitént avec un empressement égal. Ces bons Indiens ne connoissent point le plus grand bonheur, que de voir au moins une fois dans leur vie, leur premier pasteur. Les missionnaires, de leur côté, sont charmés que le prélat voie par lui-même la piété de ces fidèles, et le respect qu'ils ont pour son autorité.

Dès que sa visite est annoncée, on se prépare à lui faire le meilleur accueil qu'il est possible. Tout le monde recherche avec une sorte d'ambition, l'honneur de le servir. Les uns se chargent d’aplanir les chemins par uù il doit passer, les autres lui veulent servir de guides ou d'escorte contre les sauvages ennemis et les bêtes féroces. Quelques-uns transportent des provisions et des rafraîchissements dans les lieux les plus déserts, ct afin que tout soit bien exécuté, on met à leur têle quelquesuns des habitants principaux et les plus entendus. Jamais aucun évêque n'a fait ces visites, sans verser des larmes de tendresse tant sur ces religieux témoignages de leur respect et de leur affection pour le père même de leurs pères en Jésus-Christ, que sur leur innocence, leur régularité, leur ferveur , et le zèle infatigable de ceux qui les y maintiennent. C'est ce qu'on peut voir dans les lettres écrites à ce sujet par ces prélats aux souverains pontifes ct aux rois catholiques.

Le gouvernement civil du Paraguai a été si bien conçu, mais, surtout il est si bien conduit, que du plus pauvre des peuples on a fait uuc ualiou véritablement riche, puisqu'elle est sans be-

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380 (AN 1709.) HISTOIRE soins, et aussi heureuse qu'on le puisse être ici-bas'. Les Fu: ropéens accoutumés au faste, et à ce qu'ils appellent plaisirs, ne la réputeront point telle; mais son sort, considéré suivant les principes de la nature saine, est vraiment préférable à celui des plus florissantes nations de l'Europe. Une liberté qui n’a d’autres bornes que les lois, des provisions abondantes de toutes les choses nécessaires à la vie, tout l’ameublement utile, et dont on peut sentir la commodité dans un logement propre et sain, où règne l'union, la paix, l'amitié, n'est-ce pas là ce qui fait Le vrai bonheur en ce monde? Les chrétiens du Paraguai sont sujets du roi d'Espagne; mais le poids de cette sujétion est si léger, qu'ils ne sentent que les avantages d’une protection puissante qui le compense. Chaque peuplade se gouverne comme une vraie république, sur le modèle des nations rengées autrefois sous l'obéissance des Romains, afin d'en être protégées.

I n'y a dans les réductions du Paraguai que le corrégidor royal qui soit nommé par le roi, ou par le gouverneur de la rovince ; encore celte place, occupée autrefois par les Espagnols, l'est toujours à présent par les naturels du pays (1767). Ce corrégidor est comme le lieutenant général de la province, avec toute l'autorité nécessaire pour y maintenir le bon ordre. Les autres officiers sont choisis par les Indiens mêmes, le pre. mier jour de chaque année. Ils créent en même temps deux alcades , qui sont des juges en matière criminelle, et d'autres magistrats, tant pour la police que pour le jugement des affaires civiles; tous les officiers militaires sont tirés de même du corps de la nation. Non-seulement aucun Espagnol n'y peut exercer aucune autorité, mais il ne lui est pas pernns d'y fixer sa demeure. Le gouverneur de la province est seul excepté de cette loi. On lui présente chaque année la liste de ceux qu'on a élus pour les charges , et ilne manque pas de confirmer l'élection quand elle a été régulière. Les alcades, joints au corrégidor royal, ont tout pouvoir pour infliger des peines à ceux qui en ont mérité, pourvu qu'il ne s'agisse pas d'un crime capital, ct digne du dernier supplice : chose dont on auroit peine à citer

1 Ibid, chap. xv.

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DE L'ÉGLISE. (An 1709.) 381 un exemple. L'affaire seroit alors portée au gouverneur de la

es Fu- province, qui seul a droit de condamner à mortun Indien. Pour Hi aisirs , les fautes même qui se punissent dans les réductions, on n’use |, uivant jamais de toute la rigueur des lois ; mais on allie si bien la dou- jl à celui ceur avec la sévérité, qu’on arrête les désordres, sans rendre le ï 1 qui n’a séjour des habitations odieux. ; Hi toutes C'est le même ménagement pour les tributs que tire la cour j 1 et dont d'Espagne. Ellen'exige annuellement qu'une piastre ou un écu | À et sain, par tête; encore cette capitation ne regarde ni les femmes, ni ( à i fait Le Ja jeunesse au-dessous de vingt ans, ni eeux qui ont passé cin- ll ai sont quante, et jamais les sauvages qui se sont faits chrétiens dans 1 | n est si un âge avancé. Tous les caciques, à titre de noblesse, ct douze (à tection Indiens employés dans chaque réduction au service des autels, l à uverne sont encore exempts de cette taxe, Du reste, ils n'ont point qu 1s ren- d'autre obligation onéreuse, que celle de marcher au service tE en être du roi lorsqu'ils sont commandés pour la guerre ou pour la IE fortification des places : ce qu'ils font d'autant plus volontiers, il régidor qu'ils travaillent en cela pour leur propre sûreté, sans compter | r de la les gratifications, tant ordinaires qu'extraordinaires, qu'ils re- qe Espa- coivent des rois catholiques. { le (1767). Pour ce qui est de la subsistance, on assigne à chaque fa- ill Dvince, mille une portion de terre plus que suffisante pour l'entretien sh dre. de toutes les personnes qui la composent. Les fleuves , aussi- {1 le pre- bien que les lacs, sont remplis d’excellent poisson de toute “| s duux espèce. Le gibier abonde pareïllement dans les bois et dans les y taatres campagnes. Ce qui est beaucoup plus avantageux encore, 4! aires quelques bêtes à corne, échappées des troupeaux qu'on avoit ! { corps tirés d'Europe, se sont tellement multipliées, ainsi que les che- +: xercer vaux, dans les grands pâturages du Paraguai, que ces immenses dti fl sa de- prairies en sont quelquefois entièrement couvertes. On trouve nl e cette encore dans les bois quantité de bons fruits qui viennent sans (| a élus culture. Des abeilles de plusieurs espèces y font un miel exquis hi | ection et de très-belle cire. Les cannes à sucre croissent d'elles-mêmes | égidor dans les lieux humides. Quant aux vêtements et aux commoqui en dités de la vie, les peuplades sont toutes fournies aujourd’hui ital, ct de tisserands, de maçons, de charpentiers, de menuisiers, de vi à citer scrruriers, de peintres même et de sculpteurs, de graveurs et

de doreurs. Les femmes ont appris à filer, à coudre, à broder, FE

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à faire les robes et lcs habits. Mais quels furent les premiers maîtres de tant d’apprentis divers ? Leurs apôtres mêmes, et les pères de leurs âmes, qui se faisant tout à tous dansles choses les plus contraires au préjugé, à l'habitude, à la nature, s’adonnoient aux métiers les plus vils et les plus pénibles, afin d'inspirer aux sauvages le goût de la vie sociale. Ils méritoient qu'on leur érigeât des statues, quand ils n'en auroient fait qu’une société régie par la raison ; ét ils en ont fait une sociélé presque angélique.

C'eût été peu que d’assigner à chaque famille la portion de terre qui pouvoit fournir à sa subsistance r. Soit par les temps contraires, et par tous les accidents qui peuvent nuire à la réculte, soit bien plus souvent par la négligence des cultivateurs, et l'insouciance naturelleaux Américains, qui ne pensent guère à l'avenir, plusieurs d’entre eux se fussent encore trouvés en risque de manquer du nécessaire. Mais au milieu de ces sociétés naissantes, les missionnaires se regardent comme des pères de famille chargés d'un grand nombre d'enfants, qui n’ont pas encore assez d'usage pour le maniement de leurs propres intérêts ; c'est pourquoi , outre la portion de terre qui se remet en bon état à chaque famille, on lui donne la quantité de grains nécessaire pour l’ensemencer, à condition qu'après la récolte elle en rapportera la même quantité dans un magasin public qui est destiné pour cet usage, et qui, au moyen de cette règle observée ponctuellement, ne manque jamais. On prête aussi à chaque famille une ou deux paires de bœufs, selon l'étendue de son champ, pour le labourer. Si ces animaux leur appartenoient en propre, il seroit fort à craindre qu'ils ne les missent bientôt hors d'état de servir , mais comme ils sont obligés de les rendre, ou du moins de les représenter au bout d'un certain temps, ils les ménagent, et les conservent avec soin. On a de plus établi des inspecteurs d’une vigilance et d'une activité reconnue, avec charge de parcourir les campagnes, et d'examiner si chacun travaille ; si l’on sème, et si l'on moissonne à temps; si les hestiaux sont bien soignés, et si l'on prend des mesures pour faire durer les grains recueillis jusqu'à la récoltesuivante,

1 Ibid. chap. xvr.

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DE L'ÉGLISE. (Aw17o9.) 383

Malgré toutes ces précautions, les vivres manquent toujours à plusieurs avant la fin de l'année, soient qu'ils aient été malades, ou qu'ils aient essuyé quelque calamité particulière, soit plutôt encore par le défaut d'économie et de prévoyance. Pour parer à la mendicité, qui de là pourroit prendre naissance, et qu'on ne souffre point dans les réductions ; pour ne pas mettre non plus les pauvres dans le cas de voler, voici les mesures qu’on a prises, et en même temps le procédé le plus admirable de ce gouvernement vraiment théocratique. On n'y a pas tellement nartagé les terres entre les particuliers, qu’il n’en reste une partie considérable, la meilleure même et la plus fertile, qui se cultive en commun, et qu'on appelle Tupambaé, c'està-dire, la possession de Dieu. La direction en est commise à des Indiens intelligents et très-fidèles, qui la font cultiver par les jeunes gens de la réduction : cette jeunesse, durant ces travaux, est nourrie sur Îles fonds publics.

'out ce qui se recueille de grains, de légumes, de fruits de toute espèce dans le Z'upambaé, avec tout le coton qui se récolie même dans les terres des particuliers, est mis en dépôt dans les magasins publics, pour être ensuite distribué aux infirmes, aux orphelins, et à ceux qui par accident ou par négligence trouvent la fin de leurs provisions avant celle de l’année. Ce fonds commun fournit encore à la nourriture et à l'entretien des artisans, lesquels ne tirent point d'autre salaire de leur travail, et généralement de tous ceux qui sont dispensés de cultiver la terre à raison de leurs charges, de leurs occupations et deleurs voyages pour leservice public. C'est encore de là qu'on tire, et Le tribut que la plupart des particuliers ne penseroient guère à payer, et les vivres pour cinq et six milles guerriers qui partent quelquefois pour le service du roi d'Espagne, à qui ces troupes ne coûtent pas une piastre.

On voit du premier coup d'œil les avantages inestimables que cette communauté debiens procure aux néophytes. Par-là, ils conservent entre eux cette égalité parfaite, qui est le plus ferme appui de la tranquillité publique. Tous les principes de discorde sont bannis, avec ces différences de condition, de fortune, de privilége odieux, qui partagent une même nation en deux parties contraires, dont l’une est pour l’autre un objet

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204 (AN 1709.) HISTOIRE éternel de mépris ou d'envie. Tous les chrétiens du Paraguai

sont pauvres, et chacun d'eux ne manque de rien. Ils n'ont ni | 1 I or, ni argent, aucun usage des monnoies : ces dangereux métaux ne germent pas dans leurs champs heureux ; maïs ils ont It en abondanceles choses nécessaires, utiles, et même commodes n

relativement à leur manière d’être. Les commodités que ne leur fournissent point les productions de leur sol, tels que les outils de fer ou d'’airain , ils se les procurent par un commerce analogue à leurs mœurs, et semblable à celui des premiers peuples, qui ne connoissoient en ce genre que l'échange. Ils n'ont rien, ou presque rien en propre, et ils sont assez opulents en commun, pour faire des actes de bienfaisance qui passent le pouvoir, ou du moins la générosité des états les plus florissants. Si quelqu'une de ces petites républiques se trouve dans la disette, soit par l’intempérie des saisons, soit par la mortalité des bestiaux, soit par quelqu'un de ces fléaux à quoi tous les soins de l'homme ne sauroient parer, les réductions voisines ne manquent point de réparer ces pertes, sans exiger autre chose qu'un pareil secours dans un besoin pareil.

L'article du vêtement ne demande pas moins d'attention que celui des vivres, attendu l'indifférence qu'ont à cet égard des peuples qui autrefois alloient nus. On a construit des boutiques et des ateliers de toute espèce dans une grande cour qui est au

milieu de la peuplade, près de la maison et sous les yeux des ; missionnaires : là se trouvent des artisans de tous métiers, et surtout grand nombre de tisserands, qui nourris et entretenus

ux dépens du public, font continuellement des toiles de coton

pour habiller gratuitement les Indiens. Au commencement de

la semaine, on distribue aux femmes et aux filles une certaine

quantité de coton, qu'elles rapportent le samedi suivant tout

filé et prêt à être mis en œuvre : par-là, on vient à bout d'avoir

chaque année beaucoup plus de toile qu'il n’en faut pour ha-

biller tout le monde ; le surplus fait partie des fonds du com-

merce. Au centre du Paraguai est encore une apothicairerie

entretenue à frais communs par toutes les réductions, qui tirent

de là tous les médicaments dont elles peuvent avoir besoin. Ces

heureuses inventions, et beaucoup d'autres qu'il seroit trop

long de rapporter, rendent le séjour de ces bourgades extrême- !

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