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DE L'ÉGLISE. (am 1709.) 389 went cher aux Indiens, et engagent de jour en jour un grand nombre d'infidèles à venir s’y fixer.
Elles n’ont plus rien à craindre aujourd'hui de la férocité des idolâtres, et assez peu même de la part des Mammelus, ennemis beaucoup plus formidables à raison de leurs armes à feu, et de la discipline européenne qu'ils ont conservée. Ils désoloient autrefois ces habitations, et ils en ruinèrent absolument quelques-unes , dont les restes échappés au fer furent réduits à s’aller transplanter au loin, et à pratiquer avec des peines infinies de nouveaux défrichements. C'est pour prévenir de si funestes révolutions, qu'il s’est formé dans chaque peuplade des compagnies d'infanterie et de cavalerie sur le modèle des troupes espagnoles :. Les premiers chevaux que virent les Indiens leur firent tant de peur, qu'ils grimpoient sur les arbres, comme s il étoit venu à leur rencontre des tigres ou des lions; mais ils sont aujourd'hui si bons cavaliers, que c’est leur cavalerie surtout qui fait la terreur de leurs ennemis. On leur apprend de bonne heure à manier l'épée, la pique et le mousquet, sans abandonner l'arc et la fronde, et l'on donne des prix à ceux qui se distinguent dans ces exercices. Chaque semaine, le corrégidor royal, tant par lui que par ses lieutenants, passe en revue les troupes de chaque réduction, et leur fait faire l'exercice dans la grande place, qui forme un carré environné de maisons d'une égale hauteur, à l'exception du côté où est l'église, avec la maison des missionnaires , un peu plus élevée que les autres.
Comme les surprises sont principalement, et aujourd'hui presque uniquement à craindre, durant tout l'été, on entretient des coureurs qui battent continuellement la campagne, qui s’avancent jusqu’à cinquante et soixante lieues pour observer si rien n'annonce quelque irruption. Ils viennent tous les mois réglément faire leur rapport, et plus tôt s'il y a quelque juste sujet de craindre. On armeà l'instant lestroupes dela réduction. Bientôt après, on marche à l'ennemi, qui ne tient pas, au moins en rase campagne, devant les néophytes, invincibles quand ils peuvent faire usage de leurs chevaux et de leurs armes à feu.
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.:Les Mammelus eux-mêmes ont appris plus d'une fois à les respecter, et notamment par la défaite qu'ils essuyèrent, il. y.a quelques années, auprès de la réduction de Sainte-Croix. Leur armée, formidable pour ces cantons, étoit composée de huit cents Mammelus, et de quatre mille Indiens. Elle fut hachée, et la plupart demeurèrent sur le champ de bataille. Les autres ne durent Ja vie qu'à la clémence des vainqueurs, qui leur permi rent de retourner au Brésil, et leur donnèrent même des vivres, en leur faisant jurer une paix que leur terreur assuroit beaucoup mieux que leurs serments. Comme les infidèles qui se trouvent dans le voisinage des réductions ne sont pas en état de mesurer Jeursforcesavecelles, ilsse gardent bien de lesinsulter. Ceux qui ne veulent pas vivre en paix, prennent le parti de s'en éloigner,
Ce n'est pas seulement par la défense de leur propre pays que les nouveaux chrétiens du Paraguai ont signalé leur bravoure; ils ont rendu, et rendent sans cesse les services de la plus haute importance à la couronned'Espagne. On peut ajouter que sa domination sur cecontinent immense, c'est-à-dire, depuis lé Pérou et le Chili jusqu'au Brésil, n’a point de plus ferme appui que les peuplades chrétiennes qui en occupent le centre. Le peu de villes ou de bourgades espagnoles éparsés dans ces déserts à cent et deux cents lieues de distance les unes des autres, auroient succombé cent fois sous les nuées de barbares qui les environnent, s'il ny en avoit eu parmi eux qui, attachés à l'Espagne par les liens de l'Evangile, continssent et réprimassent les autres. Ainsi la possession tranquille d’une si vaste étendue de terres non maritimes, où, par une espèce de miracle, elle se maintient depuis si long-temps, est visiblement le prodige, non pas de sa politique ni de sa bravoure, mais de la religion.
Dès l'an 1662, don Alphonse de Sarmiento, gouverneur de l’Assomption, capitale du Paraguai, visitant les places de son gouvernement, fut tout à coup investi, dans un château, par un essaim de sauvages infidèles : il ne pouvoit que succomber, c'est son propre aveu, si la première des réductions, qui fut avertie, n'eût envoyé sur-le-champ ses troupes, qui firent en vingt-quatre heures le chemin qui demande ordinairement quatre jours, défirent ces barbares, les meilleurs guerriers de
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DF L'ÉGLISE. (an1709) 387 cette contrée, délivrèrent le gouverneur, et le reconduisirent sain et sauf jusque dans la capitale. L'an 1680, ces néophytes, au nombre de trois mille, firent des prodiges de valeur contre les Portugais, qui avoient enlevé aux espagnols le posté où est aujourd'hui la colonie du Saint-Sacrement , et qui, après un grand carnage, furent chassés du fort qu'ils y avoient bâti. 11 ést mille autres exemples semblables, dont plusieurs sont consignés dans Île décret, aussi honorable qu'avantageux, que le roi Philippe V rendit en 1716 en faveur de ces braves et fidèles Indiens, En général, il ne s'est passé au Paraguai, depuis l’établissement des réductions, aucune action d'importance où ils n'aient donné des preuves aussi éclatantes de leur courage que de leur attachement au service de leur souverain, et il ne s'y est remporté aucune victoire à laquelle ils n'aient eu la meilleure part. |
li est vrai que pour combattre contre les Européens, on a la précaution de mettre à leur tête des officiers espagnols, non pas pour animer leur bravoure, en quoi ils pourroient eux-mêmes faire la leçon à beaucoup de nos militaires, mais pour les rompre aux procédés de notre tactique. On leur envoie donc en temps de guerre des chefs expérimentés et de bon exemple, qui les rappellent et les façonnent quelque temps à n08 manœuvres, avant de les mener à l'ennemi.
Ilsse battent ensuite comme des lions, et manquent rarement de faire des merveilles. Un avantage singulier pour l'Espagne, c'est que les troupes des réductions font ces guerres à leurs propres frais, sans recevoir aucune solde, ni même les vivres, dont elles arrivent pourvues pour toute la campagne. Bien plus, ces généreux chrétiens refusent toute gratification pour eux-mêmes; ils reçoivent tout au plus quelque présent pour leurs églises.
Il est à croire que si des institutions si intéressantes pour l'Espagne, et si bien commencées, sont également bien suivies, tout l’intérieur de l'Amérique méridionale, avec le temps , se rangera sous les lois de cette couronne, et tout ensemble sons celles de l'Evangile 1. Peu contents de les avoir portées au point
1 Cette réflexion de Muratori ( c. xt}, mort en 1750, n'avoit rien que de probable lorsqu'il écrivoit son intéressant tableau des heureux effets du christianisme 25,
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388 (an My.) HISTOIRE de nerfection qu'on a vu, les missionnaires n'ont pas moins travaillé de; pour affermir et pour étendre de plus en plus la foi chrétienne dans ces contrées ; et comme les plus grands obstacles étoient aplanis, les progrès furent aussi plus rapides. Ils ont sans doute aujourd'hui beaucoup moins de périls à courir qu'autrefois, et moins de traverses à essuyer. Les réductions établies de tous côtés, l’état florissant où elles se trouvent, l’abondance et la félicité dont elles jouissent, ont fait impression sur l'esprit des Barbares ; ils ont conçu de l'estime pour les instituteurs de ces sociétés heureuses, dont la renommée a porté la connoissance de proche en proche jusque dans les hordes les plus écartées. Ceux même qui ne veulent point embrasser l’Evangile, en respectent les ministres. Il est rare enfin qu'ils osent les maltraiter, et plus rare encore qu'ils attentent à leur vie. D'ailleurs les nouveaux chrétiens se sont rendus formidables par leur grand nombre, et par leurs victoires sur ceux qui les ont contraints de prendre les armes. On craindroit qu'ils n’entreprissent de venger la mort de leurs pasteurs, et l'on ne doute pas que s'ils l'entreprenoient, ils n’y réussissent. Il reste néanmoins encore des dangers capables d’étonner tout autre courage que celui de ces apôtres, sans compter le surcroît de travaux et de fatignes ajoutés à la tâche qu'on a journellement à remplir dans les réductions 1. Car ce sont les mêmes ouvriers, qui n'y trouvant point assez de travail dans le gouvernement pastoral et paternel de cinq à six mille, et quelquefois huit et dix mille néophytes à la charge de deux missionnaires ; dans les exercices journaliers du soir et du matin; dans le catéchisme, quise fait aussi chaque jour à plus de mille enfants ; dans celui qui se fait pour tout le monde les dimanches et les jeudis; dans l'instruction des catéchumènes, toujours fort
dans les missions du Paraguai. Ce savant estimable, dont Montesru 1, Ton, Haller, ont répété les éloges qu'il a si justement donnés aux missior 2:12: jeu: et à leur œuvre, ne pouvoit prévoir que l'Espagne si catholique seroit bientôt régie par un cabinet dévoué à la secte philosophique. Ce fut en 1767 que Charles III, dominé par le comte d’Aranda son ministre, donna sa fatale Pragmatique-Sanction pour l'expui ‘a des jésuites. Ceux-ci, dés cette époque, furent bannis de toute la domination ex, vuole, On sait aujourd'hui si cette mesure fut avantageuse à l'Espagne etalarsie, +, 3 Ch:p. ais
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DE L'ÉGLISE. (awi7o9) 389 nombreux; dans celles que l'on va faire au milieu des campagnes, aux Indiens chargés de la garde des moissons et des troupeaux ; dans les confessions ner et universelles, au moins à toutes les bonnes fêtes de l'année , ainsi qu'au jubilé qui revient tous les ans ; dans Île soulagement spirituel et eorporel des malades ; dans le gouvernement des congrégations : ce sont, dis-je, ces mêmes pasteurs qui font encore des excursions {fréquentes dans les terres infidèles , afin d'y recueillir les brebis à qui le pasteur éternel a marqué une place dans son bercail; de telle sorte néanmoins que l'un d’eux reste toujours dans la réduction, pour les exercices habituels.
Lorsqu'on a conçu l'espérance de gagner quelque horde infidèle à Jésus-Christ , l’un des missionnaires se met en chemin, le bréviaire sous le bras, et à la main un bâton surmonté d’une croix. Il se fait ordinairement accompagner d'une trentaine de néophytes, tant pour lui servir d'interprètes, que pour l'aider à passer les marais, les lacs, des fleuves impétueux, et pour ouvrir un passage à travers les forêts. On est quelquefois obligé de faire trente et quarante lieues, toujours la hache à la main, avant d'arriver à une habitation d’infidèles. Souvent le travail est plus long qu'on ne l'avoit prévu ; les vivres manquent, et l'on n’a pour toute ressource que le hasard de la chasse, ou quelques racines et quelques fruits sauvages.
Quand on rencontre des idolâtres, toujours ils se présentent armés, et chargent souvent avant qu'on se soit reconnu. Ils craignent que ce ne soient des Mammelus déguisés en missionnaires et en néophytes, parce que ces bandits ont usé bien des fois de cet artifice infernal pour les surprendre. Ils ne craignent pas moins qu'on ne cherche à les faire esclaves des Espagnols, pour lesquels ils ont une aversion que le temps ne sauroit affoiblir. S'ils soupçonnent seulement que le missionnaire vienne de quelque ville qui appartient à cette nation, son arrivée ne manque par d'exciter un soulèvement général, dont il est encore assez souvent la victime. La crainte du danger présent, et la précipitation dela fureur, leur font oublier la vengeance qu’on pourra tirer d'eux par la suite.
Si l'on vient à bout de calmer leur première alarme, si l'on peut leur persuader que c'est un véritable missionnaire qui vient
à eux, cela suffit aujourd'hui pour les tranquilliser entiérement. Le cacique alors s'approche des voyageurs, les salue à sa façon, et leurdemande quel motif les amène, Le missionnaire répond, par lui ou par ses truchements, qu'il vient de la part du Dieu suprême, créateur et sauveur de tous les hommes, afin de leur apprendre le chemin du ciel et du souverain bonheur. Il leur distribue ensuite quelques petits présents, afin de gagner leur bienveillance. Les néophytes qui l'accompagnent se répandent aussitôt parmi ces infidèles, et leur assurent que bien loin de penser à les rendre esclaves, on ne cherche qu’à leur rendre la vie plus douce et plus commode. Ils se citent eux-mêmes pour exemple du bonheur dont on jouit dans l’observance de la loi chrétienne. Une expérience si propre à convaincre, jointe à la grâce qui parle en même temps au cœur, fait communément de vives impressions. Les Barbares se déterminent, ou à se rendre à l'invitation qu'on leur fait, ou du moins à permettre au missionnaire de rester parmi eux, et d'annoncer l'Evangile à ceux qui voudront l'embrasser. Quand ils se sont montrés dociles aux instructions du missionnaire, il prend ses mesures selon le nombre de ceux qu'il a pu gagner. Si la quantité en est considérable, on établit une nouvelle réduction ; si l’on n’en a converti que deux ou trois cents, on les invite à venir fixer leur demeure dans quelques-unes des réductions établies. Là, reconnoissant par eux-mêmes la vérité de tout ce qu'on leur a dit, et recevant un accueil qui passe encore ce qu'ils avoient espéré, ils ne tardent point à demander le baptême, et bientôt ils le disputent en ferveur aux anciens fidèles.
Ce qu'il y a de plus admirable, c’est que les néophytes euxmêrnes, etsans leurs pasteurs, fontsouvent les fonctions de prédicateurs et d'apôtres :. Suppléant, autant qu'il est en eux, à la disette d'ouvriers évangéliques où ne se trouvent que trop ces déserts, des troupes d'apôtres indiens, les caciques à leur tête, parcourent les terres voisines, et quelquefois très-éloignées, afin d'annoncer Jésus-Christ aux infidèles. Tout se fait néanmoins dans le meilleur ordre. Avant de partir, ils se confessent tous, et reçoivent la sainte eucharistie, prennent les conseils du mis-
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sionnaire, avec sa bénédiction, puis se mettent gaiement en chemin. Les fatigueset les dangers inséparables de ces courses, loin de leur faire peur, sont ce qui leur donne le plus d'attrait. Le plus doux objet de leurs vœux est la couronne du martyre, qu'ils savent avoir été gagnée souvent per ces sortes d'expédi-
tions. Le ciel ne manque pas de répandre ses bénédictions sur un genre si divin d'apostolat, et Ja caravane apostolique re. vient rarement à la réduction, sans y ramener un grand nombre de prosélytes.
Entrebien d'autres moyensusités parmi ces fervents chrétiens, pour multiplier les adorateurs de Jésus-Christ, en voici un qui mérite encore d'être rapporté. On sait que les nations sauvages sont presque toujours en guerre les unes contre les autres. Le principal avantage de la victoire, dans leur opinion, consiste à faire beaucoup de prisonniers : mais implacables dans leur vengeance, ils ne font jamais grâce de la vie à ceux qui en ont voulu à la leur. Ils égorgent impitoyablement tous les prisonpiers pris armés, et les mangent dans les festins qui terminent toutes leurs expéditions. Pour ce qui est des enfants qu'ils ont pu saisir, ils ont coutume de les vendre à d’autres peuples, afin de se procurer les choses qui manquent chez eux. C'est là pour les bourgades chrétiennes une occasion précieuse de gagner des sujets à Jésus-Christ, en donnant les productions de leurs terres et de leurs fabriques pour racheter ces jeunes esclaves. Le cacique etles principaux de la bourgade prennent soin des garçons. Les filles sont placées chez les femmes les plus instruites et les plus exemplaires. Tous sont élevés avec les enfants chrétiens, nourris, vêtus, instruits comme eux. On les admet au baptême quand on les y trouve suffisamment disposés, et le jour où ils sont affranchis de la servitude infernale, termine auss: leur esclavage temporel ; alors ils ne différent plus en rien des autres fidèles. Ainsi la sévérité miséricordieuse du Seigneur fait-elle trouver le salut aux enfants dans le malheur même de Jeurs pères , et dans la ruine de leur nation.
Enfin la générosité des néophytes rend plus facile que jamais la propagation de l'Evangile, en facilitant, par l'abondance de leurs largesses , l'établissement, des nouvelles réductions. Lorsqu'on en veut fonder une, les anciennes se chargent de
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392 (AN 1706.) HISTOIRE fournir aux Indiens nouvellement rassemblés, tout ce qui leur est nécessaire , jusqu’à ce qu'ils puissent recueillir les fruits de leurs propres travaux. Elles leur donnent des grains en abondance, tant pour se nourrir que pour ensemencer. Elles leur envoient des animaux de labourage, avec des conducteurs intelligents dans l'art de l’agriculture, des troupeaux, des artisans et des ouvriers de toute espèce ; de sorte qu’en peu d’années, le nouvel établissement se trouve sur le même pied que les anciens. Voilà quel est, ou du moins quel étoit, il y a vingt ou vingtcinq ans, l'état des missions du Paraguai, conduites encore par les mêmes pasteurs qui les avoient établies :, Des sauvages qu’on avoit eu peine à croire des hommes, se trouvoient, par la plus étrange des métamorphoses, ou plutôt par le plus grand des miracles de la grâce, se trouvoient les chrétiensles plus parfaits de l'univers, et les portraits fidèles des premiers chrétiens. Il s'est néanmoins rencontré des aventuriers outrageux qui ‘ les ont peints de couleurs bien différentes, et plus encore : leurs instituteurs, ou, pour user du terme propre, leurs véritables apôtres : apôtres d'office et de fait, sans l'être de nom ni de caractère; apôtres de fatigue, et non pas d'honneur, qui enfantoient les chrétiens et les chrétientés, sans en devenir les pères en titre, qui formoient les évêchés, sans jamais vouloir être évêques, et qui s'en réservant les travaux, en abandonnoient à d’autres les distinctions et les jouissances. T'el est sans doute l’apostolat le plus digne de ce nom, et telles sont les institutions apostoliques, les plus glorieuses pour l'Eglise. C'est par-là, aussi-bien que par leur célébrité plus grande et l’authenticité plus certaine de leurs monuments, qu'on s’est étendu à leur sujet avec une sorte de complaisance, et, si l’on veut, de préférence , attendu l'impossibilité où l’on étoit de présenter ainsi toutes les missions des ordres et des instituts divers. C'est donc à ces monuments que nous renvoyons, pour
1 C'est en 1610 que deux jésuites, les PP. Cataldino et Macéta , formérent la pretnière réduction au Paraguai, chez les Guaranis. Cette admirable mission ne fit que prospérer et s'étendre, ainsi qu'on l'a dit, jusqu'à l'année 1767, c'est-à-dire pendant l'espace de cent-cinquante sept ans. Nous verrons ailleurs l'attachement que cette heureuse chretients portoit à ceux qui l'avoient fondée , et ce qu'elle est devenue depuis que l'Espagne en a eu banni elle-même ses missionnaires législateurs,
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DE L'ÉGLISE. (An 1709.) 393 confondreles diffamateurs des missions etdes missionnaires, du Paraguai principalement. Il n’est pas de notre office, il ne siéroit pas même à la dignité de l'histoire, de relever les fonctions puériles et toutes les pauvretés dont ils ont farci leurs libelles. Quel homme sensé ne nous blâmeroit, par exemple, de combattre sérieusement la chimère du royaume de Paraguai, et de son roi Nicolas, avec ses mines inépuisables d'or et d'argent dans une région où il est notoire qu'on n'a pu jusqu'ici découvrir aucun minéral ? M suflira, n’en doutons point, aux personnes de bon sens et de probité, que nous n ayons emprunté nos renseignements que d'observateurs impartiaux, d'une exactitude et d’un discernement égal à leur impartialité ; que nous ne fassions fond, après eux, que sur les pièces de première authenticité, sur les attestations qu'envoient annuellement d'Amérique en Espagne les évêques etles gouverneurs de provinces, et en particulier sur le témoignagerendu immédiatement au savant Muratori par le prince de Santo-Bueno, qui avoit été long-temps vice-rai du Pérou, et qui satisfait à toutes les demandes que la sagacité et la circonspection purent suggérer à l'un des plus habiles critiques. Et que nous importe de n'en pas être crus par des gens qui ne croient point à l'Eglise! Car enfin, puisqu il le faut dire, il n’y a que les novateurs révoltés contre les décisions du saint Siége apostolique, qui s'acharnent à dénigrer, comme attachée le plus fortement à ce centre de l’unité sainte, la compagnie la plus zélée pour soumettre les infidèles au joug de Jésus-Christ; il n’y a que des hérétiques, et quelques déclamateurs gagés ou ameutés par des hérétiques, qui s’obstinent à déchirer la plus parfaite image de l'Eglise primitive, la fervente église du Paraguai.
Jls ont prévalu néanmoins, et ont su faire détruire l'apostolique société, dont ils n’avoient pas le courage d'imiter le zèle héroïque ; mais son extinction même, autant que son existence, a fait leur confusion : car enfin sa destination, digne au moins, lorsqu'à son égard il est permis d'être juste, que l’on répande quelques fleurs tardives sur son tombeau, la destination de celte société célèbre n'est pas mieux marquée par le concours de ses commencements avec le point extrême d:s périls de l'Eglise, que par l'époque de sa catastrophe. Les progrès du lu-
théranisme, du calvinisme, et des rejetons plus obscurs de ces hérésies fameuses étant arrêtés, les pertes faites en Europe par l'Eglise ayant été réparées par les apôtres du Nouveau-Monde, l'art de l'éducation publique étant parvenu au degré suffisant pour soutenir ces œuvres de salut, l'ordre suscité pour les opérer avoit rempli sa mission : il tomba sans avoir paru chanceler ; et seul entre les ordres éteints, qui tous, avant d’expirer, avoient traîné une vieillesse languissante, et souvent honteuse, celui-ci, sans avoir été jamais ni réformé, ni relâché, tomba ou cessa d'être, comme toujours il étoit tel qu'une fois il avoit élé.
On l’a poursuivi au-delà du tombeau : après la dissolution du corps, on s’est acharné sur ses membres épars ; et dans la nation très-chrétienne, dans la nation la plus humaineet la plus sensible, toutela grâce queleur fissent des juges qui n’en avoient ni condamné, ni jugé aucun, c'étoit de leur assigner une subsistance qu'à peine ils auroient trouvée sortable pour leurs valets; encore ne l’obtenoit-on qu'au prix de l’apostasie, ce qui ne la rendit pas moins iusoire que honteuse, Mais la nation ne s’est pas crue plus tôt libre, qu'improuvant par les œuvres cette iniquité barbare , elle les a traités en frères, et leur a fait un sort que des citoyens honnêtes pussent au moins goûter sans rougir; et ministre de la divine justice, en n'ayant peut-être que la politique en vue, elle a brisé l'instrument qui avoit immolé ces innocentes victimes : tant l’atteinte portée à toute espèce de propriété ou d'existence est un exemple funeste pour ceux mêmes qui le donnent !
Mais encore, pour qui s’intéressoit-on, contre des religieux les plus irréprochables dans leur foi, et d'une pureté de mœurs hors d'atteinte à la malignité même de leurs oppresseurs ? Je ne parlerai point du ressentiment d’une Laïs superbe et humiliée, ni des trâmes ruineuses d'un ministre despotique et dissipateur ; laissons reposer leurs cendres odieuses dans le profond oubli où elles sont tombées, On ne se servoit néanmoins d’ailleurs que des sectaires brouillons, qui introduisoient le schisme dans toutes les églises, mettoient la zizanie, l'insubordination , la révolte dans toutes les communautés, et causoient des alarmes perpétuelles aux premiers pasteurs.
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DE L'ÉGLISE. (An 1509.) 305
Comme ces novateurs intrigants usoient de plus d'artifice pour répandre et accréditer le livre fatal auquel ils attachoient tous les destins de leur secte, deux prélats distingués par leur zèle et par leurs lumières , les évêques de Luçon et de la Rochelle, firent imprimer de concert, dans cette dernière ville, une instruction pastorale qui portoit condamnation de ce mal heureux ouvrage (1710). Cette instruction, méditée depuis deux ou trois ans, formoit une espèce de traité sur la grâce, et par conséquent un assez gros volume divisé en deux parties. On montroit dans la première, que les cinq fameuses propositions étuient clairement contenues dans le livre de Jansénius, et renouvelées dans celui de Quesnel; et comme ces deux novateurs s’appuyoient également des passages de saint Augustin torturés à la manière de tous les hérétiques, on faisoit voir, dans la seconde partie, que les dogmes de Quesnel et de Jansénius étoient pareillement opposés à la doctrine de ce Père.
Les grands événements ont quelquefois de très-petites causes. C’est l'ouvrage de ces deux prélats, dont les vues assurément ne se portoient pas si loin, qui, par une multitude d'incidents minutieux, entraîna la publication de la bulle qui est encore si fameuse aujourd'hui 1. Sitôt que les exemplaires de l’instruction pastorale furent tirés, l'imprimeur de la Rochelle, suivant l'usage des provinces, en envoya une bonne partie dans la capitale du royaume, afin de s'en procurer un débit plus facile. Elle fut annoncée par des affiches, qu'on placarda au coin des rues, dans les places publiques, aux portes des églises, et à celle du palais archiépiscopal. C'est encore l'usage ; mais si l'on avoit fait attention aux circonstances, ou du moins s: l'on avoit prévu ce qui arriva, on auroit sans doute usé de plus de circonspection. L'instruction pastorale condamnoitun livre que l'archevéque de Paris avoit approuvé dans les termes les
plus honorables, qu'il avoit proposé aux fidèles comme le pain des forts et le lait des foibles : il regarda comme une insulte faite à sa personne, l'affiche placardée aux portes de son palais.
à Hist, de la Const. 1. 1, pag. 68 et suiv. édit, de 1820.
Ce qu'il y a de plus malheureux, c’est que plusieurs de ses confrères entrèrent dans ses sentiments, et que tout occupés de l'injure prétendue faite à l'épiscopat, ils perdirent de vue l'intérêt de l'Eglise, et le péril que couroit la foi. La face des affaires changea dès lors entièrement : la défense des Réflexions morales, qui jusque-là n'avoit intéressé que des particuliers décriés par leur attachement notoire au jansénisme, devint une affaire d'honneur pour des prélats qui avoient toujours passé pour orthodoxes, et même pour vertueux. Mais que la vertu doit être éminente dans le premier ordre de la hiérarchie ! Si elle y est encore susceptible des petitesses de l'amour-propre, en combien de rencontres n'est-elle pas exposée aux plus lourdes chutes ! Voilà pourquoi sans doute l'ange de l’école enseigne formellement, et très-décidément, qu'un évêque, pour être en sûreté de conscience, doit être parfait, ou d'une éminente vertu. Une vertu médiocre n'est pas vertu pour un état si saint; c’est un véritable crime, puisque c’est une juste cause de réprobation. Ce qui nous reste à dire des derniers troubles de l'Eglise ne fera que trop sentir la vérité de ces principes.
Et d’abord, une vertu parfaite n'eùt-elle pas élevé tous nos prélats au-dessus d'un faux point d'honneur, d'un excès de sensibilité, d'une molle complaisance, ou plutôt d'une lâche politique , et detout intérêt humain ? Déslà, le livre inconsidérément approuvé étoit abandonné à son mauvais sort, et l'hérésie qu’on s’efforçoit de ranimer demeuroit sans patron; mais on persuada, ou on laissa croire à l'archevêque de Paris, que les évêques de Luçon et de la Rochellen’avoient pu, sans lui faire injure, condamner un livre honoré de son approbation, ni répandre leur mandement dans Paris, sans violer, outre les lois de la bienséance, celles du droit canonique. En vain des personnes bien intentionnées s’efforcèrentde lui faire entendre que les Réflexions morales étoient véritablement condamnables ; que sa bonne foi avoit été suprise par les docteurs mêmes qu'il avoit chargés de leur correction depuis qu'elles avoient donné du scandale, et que les évêques de France, de temps immémorial, étoient en possession de faire distribuer leurs mandements dans la capitale du royaume. Une délicatesse excessive ferma dans son esprit tout accès à ces raisons péremptoires;
DE L'ÉGLISE. (Ani710) 397 toujours il se persuada qu'on n'avoit censuré lelivre que parce qu’il l'avoit approuvé, et il fit éclater son ressentiment contre les auteurs de la censure.
L'amour-propre, dans tous les rangs, est sujet à d'étranges petitesses. MM. de Luçon et de la Rochelle avoient chacun au séminaire de Saint-Sulpice un de leurs neveux. Le premier effet du ressentiment tomba sur ces jeunes abbés. M. l’archevêque voulut croire qu'ils avoient affiché aux portes de son palais le mandément de leurs oncles. Rien n'étoit plus faux que cette imputation, dénuée de toute apparence même de preuve. Ces abbés vivoient au séminaire avec édification, dans toute la régularité et l'esprit de retraite qu'on a toujours maintenu avec tant de soin dans cette pieuse maison. N'importe, le supérieur eut ordre de les renvoyer, sur l'unique raison qu’on étoit mécontent de leurs oncles. Surpris et vivement piqués d'une pareille insulte, ces prélats portèrent directement leurs plaintes au roi par une lettre commune, et bien propre à faire impression sur un monarque si religieux. Après lui avoir protesté qu’ils auroient gardé le silence, si l'injure n'avoit touché qu'eux et leurs proches, ils lui représentoient l'évêque de sa capitale comme le fauteur des hérétiques et de l'hérésie. Ce qui mettoit la foi dans le plus grand péril, ajoutoient-ils, puisque c'est par le moyen des évêques puissants, et redoutables à leurs confrères, queles nouveautés en matièredereligion ont toujours prévalu dans les états, et que dès le temps desanciens empereurs, les plus grands maux de l'Eglise ont eu pour auteurs les évêques des villes impériales.
La lettre devint bientôt publique, et l'archevêque si fortement inculpé se plaignit à son tour au monarque. Sa Majesté, dans cette division de l’épiscopat, ne voyoit rien que de funeste à l'Eglise, promit d'engager les deux évêques à faire satisfaction sur la dureté de leur lettre, non pas qu'il trouvât leur plainte injuste quant au fond, mais parce qu'il l'auroit voulu plus mesurée dans les termes. 1 leur fit connoître ses dispositions à ce sujet; et les deux prélats, sans attendre ni menaces, ni promesses, ni aucune instance, promirent qu'en matière de démarches et de sacrifices personnels, ils déféreroient toujours aux désirs de Sa Majesté, comme à des ordres formels; mais
à peine se furent-ils exécutés de si bonne grâce, que l'archevêque, sans nul égard ni pour eux, ni pour ses propres engagements, ni pour l’auguste médiation qu'il avoit sollicitée,
rompit tout avec éclat, publia une ordonnance qui flétrissoit le,
mandement des deux évêques, et en défendit expressément la lecture dans son diocèse (171 r). Ge qu'il y a de plus singulier, c’est qu’étant accusé par ces prélats de favoriser les nouveautés, ou les novateurs, il les accusoit eux-mêmes, par son ordonnance, de renouveler dans leur mandement quelques erreurs de Baïus et de Jansénius. Cette récrimination, vraiment originale, ne servit qu à divertirle publie, qui crut voirun plaideur embarrassé destémoins qu on doit produire contre lui, les mettre zux-mêmes en cause, afin d'éluder leurs témoignages. Il eût été plaisant, en effet, qu’un ouvrage fait exprès contre le jansénisme par deux prélats éclairés qui n’étoient rien moins que jansénistes, en eût renouvelé les erreurs. Voilà néanmoins ce qu'en jugèrent ou en publièrent plusieurs curés et docteurs de Paris : mais Rome, qui avoit d'autres yeux, en jugea différemment, et applaudit à la doctrine des deux évêques.
La cour prit la chose plus sérieusement que le public. Il n'étoit pas concevable qu'un prélat tel que M. de Noailles, sage, modéré, circonspect, eût manqué au roi, jusqu'à dédaigner sa médiation , après l'avoir demandée. Déjà le monarque étoit indisposé contre ce cardinal, pour la manière peu franche dont son éminence s'étoit conduite au sujet de l'explication que le souverain pontife avoit eue avec le clergé de France lors de la réception de la bulle Vineam Domini Sabaoth :. Le cardinal, en qualité de président de l'assemblée, avoit été chargé de faire passer au pape la lettre explicative du clergé. Au bout de trois ans, il étuit encore à s'acquitter de ce devoir. Le pape s’en plaignit au roi, qui croyant à peine ce que Sa Sainteté lui marquoit de la manière la plus positive, en témoigna toute sa surprise au cardinal. Son éminence, fort embarrassée, assura d’abord qu’il avoit envoyé la lettre. Il dit ensuite qu'il croyoit l'avoir envoyée. Enfin il fut réduit à confesser qu'elle n'étoit pas partie. Il fallut bien sans doute la faire partir inces-
* Hist. de la const. liv. 1, p. 7 3 ,et suiv. édit, 1820.
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DE L'ÉGLISE. (Ana) 399 samment : mais si la négligence finit, la bonne foi ne lui suc-
céda point. Clément XI venoit de publier son décret contre :
les Réflexions morales. M. de Noailles, qui portait loin ses prétentions sur les égards, n'avoit jamais cru, etil ne put s’en taire, que le pape fit cette démarche sans l'avoir consulté, ou du moins sans l'en avoir prévenu. Piqué jusqu'au vif, il fut si peu maître de sa sensibilité, qu'il la signala au préjudice de la sincérité, de la loyauté, de la considération publique, et du point d'honneur pour lequel il étoit si passionné. Il fit passer la lettre au pape; mais au lieu de copier le modèle qui en avoit été envoyé de Rome, et agréé du roi, ainsi que du clergé, il y ajouta, il en retrancha ; en un mot, il l’altéra en six endroits différents.
Le pontife ne manqua point de s’en plaindre au roi. Le cardinal nia qu'il eût rien changé au modèle qu’on lui avoit remis, et dit du ton le plus affirmatif, que la plainte du pape étoit très-mal fondée. Le pape revint à la charge, etle cardinal soutint sa première réponse. Le saint Père alors, indigné d’une persévérance qui alloit à le faire soupçonner lui-même d'imposture, récrivit au roi qu'il falloit absolument vérifier qui des deux avoit le front de mentir à Sa Majesté , ou de lui-même qui accusoit Le cardinal d'avoir falsifié la lettre, ou du cardinal qui le nioit si vbstinément : la chose étoit facile. Le pape envoya au roi une copie fidèle de la lettre que le cardinal lui avoit adressée, en priant Sa Majesté de se faire remettre l'original du modèle dont cette lettre ne devoit être que la copie. Le roi ayant reçu la copie de Rome, demanda le modèle au cardinal, qui d'abord s'excusa de le donner sous différents prétextes : mais toutes ses défaites ne servirent qu'à fortifier les soupçons du monarque, qui prit enfin le ton qui ne fut jamais inefficace dans la bouche de Louis XIV. La peur fit évanouir tous les prétextes, toutes les excuses, toutes les défaites. Le modèle fut mieux recherché, fut retrouvé, fut remis entre les mains du roi, qui le fit confronter, sous les yeux du cardinal, avec la lettre accusée de faux, et qui par ses yeux se convainquit de la falsification. On peut se figurer quelle fut l’indignation du prince, et la consternation du prélat. Sa Majesté lui ordonna de réparer sa faute; et pour le coup, on ne s'é
400 (an 1711.) HISTOIRE
mancipa point à lui désobéir. Le cardinal copia fidèlement le modèle, le signa comme président de l'assemblée de 1705, et l'envoya au pape en 1711. Âinsi l'entière exécution de cette affaire traîna près de six ans : mais ce qui fit le plus de peine au religieux monarque, ce fut l'entêtement avec lequel il prévit que le cardinal soutiendroit le livre pernicieux qu'il avoit eu l'imprudence d'approuver.
Après cette faute, le cardinal dans son différend avec les évêques de Luçon et de la Rochelle, ayant manqué denouveau à Sa Majesté, et méprisé en quelque sorte sa médiation, le roi luifitécrire par un secrétaire d'état, que puisqu'il prenoitle parti de se faire lui-même justice, il étoit inutile qu’il vint désormais à la cour, et qu'on lui défendoit d'y paroître jusqu’à nouvel ordre. Le prélat eut recours aux amis puissants de sa maison, et voulut cependant justifier sa conduite. Madame de Maintenon lui répondit que sa conduite avec MM. de Lucçon et de la Rochelle n’étoit qu'une pure vengeance, et qu’à la cour on lui portoit compassion d'être livré à des conseils pernicieux. Elle pria néanmoins M. l’évêque de Chartres etle curé de Saint- Sulpice, M. de la Chétarde qui étoiten grande réputation d'esprit et de vertu, de s'employer aux moyens d'assoupir une dispute qui devenoit chaque jour plus sérieuse. En effet, il ne s'agissoit plus simplement d’une querelle particulière à deux évêques; bien d'autres prélats commençoient à prendre leur parti, qu'ils regardoient comme celui de l'Eglise; et déjà l'évêque de Gap, à leur exemple, avoit condamnéles Réflexions morales.
Les deux médiateurs entrèrent parfaitement dans ces vues, et allant droit au fait, ils dirent nettement à M. de Noailles, que le seul moyen de satisfaire à son devoir, aussi-bien qu’au roi, c'étoit de se laver du soupçon de jansénisme, et que le seul moyen de dissiper le soupçon, c'étoit d'abandonner le livre des Réflexions morales : mais c’étoit le plus grand malheur pour lui, que la honte de reculer. A tout ce qu’on put lui dire, il répondit que ses ennemis n’avoient attaqué ce livre que pour faire de sa personne l'objet de la risée publique, et que s’il l’abandonnoit, ce seroit leur donner gain de cause. Madame de Maintenon prenant toujours pitié d'une pusillanimité bien pi-
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DE LÉGLISE. (AN 1711.) 401 toyable en effet, inspira le même sentiment au roi, en lui faisant espérer que s'il daignoit encore marquer quelque intérêt pour la conciliation des esprits, le cardinal de Noailles ne refuseroit pas de s’y prêter. Là-dessus, Sa Majesté leva la défense qu’avoit eue le cardinal de paroître à la cour, et nomma quelques seigneurs ecclésiastiques et laïques du premier ordre, M. le dauphin à la tête, pour terminer d'abord ce qu'il y avoit de personnel entre M. de Noaiïlles et les évêques de Lucon et de la Rochelle. Cette espérance fut encore trompée : le cardinal ne voulut rien faire de ce qu’avoient concerté les médiateurs. Le roi permit alors aux deux évêques de se pourvoir à Rome; ce qu’il avoit empêché jusque-là. Ils y envoyèrent aussitôt leurs dépèches. Le cardinal y écrivit de son côté; mais il eut le chagrin de voir leurmandement, qu'il avoitaccusé de jansénisme, confirmé par les éloges du souverain pontife, et la lettre qu'il lui avoit écrite demeura sans réponse.
A la marche inexplicable du cardinal, le roi crut néanmoins apercevoir qu'il y avoit autant de dessein que de pusillanimité
* dans ses répugnances à se déclarer contre les Réflexions mo-
rales. Plus il craignoit pour la religion, plus il s’indignoit de la résistance de ce prélat, ct le mécontentement du monarque étoit manifeste à toute la cour ; sur quoi M. Voisin, chancelier de France, etami du cardinal, entreprii de l’engager une bonne fois à faire de sérieuses réflexions. Il parut quelque temps y avoir réussi : le prélat prit la résolution d'abandonner un livre qui lui attiroit chaque jour de nouvelles disgrâces, et il écrivit au roi pour lui promettre, en termes formels, qu'il agiroit dans peu contre cet ouvrage. Il y a toute apparence que cette promesse faite par le prélat laissé à lui-même étoit sincère. Elle étoit trop bien articulée, pour la pouvoir contredire avec honneur, et en trop bonnes mains, pour qu'on pût l'en retirer : mais la difficulté étoit de l’accomplir quand le cardinal retomberoit dans les mains des novateurs qui l’obsédoient, des tentateurs qui s’appliquoient sans cesse à corrompre la candeur naturelle de son caractère.
Lorsqu'on lui parla de procéder contre le livre, il demanda du temps, pour ne rien précipiter dans une affaire qui exigeoit
la plus grande attention. On applaudit à sa prudence . et on lui 12. 2b
accorda tout le loisir qu'il jugca nécessaire. Le roi cependant lui recommanda fortement de prendre si bien ses mesures, qu'au terme convenu il ne manquât point de donner au publie des marques effectives de son changement à l'égard des Réflexions morales. Il le promit de nouveau ; mais à l’expiration du terme, si convenable à une affaire de cette nature, c'est-à-dire, au temps de l'assemblée du clergé de 1711, il déclara qu'un si grand travail n'avoit pu se faire dans l'espace de temps qu'il avoit cru d'abord pouvoir y suffire : ainsi l'assemblée commença, continua et finit, sans que les évêques vissent rien accomplir des espérances qu'ils avoient conçues. Le roi, de son côté, comprit combien il seroitdifficile de faire jamais condamner les Réflexions à M. de Noailles, et conçut le premier dessein de les déférer à un tribunal où elles seroient tout autrement traitées. Un petit tour du parti donna lieu de suivre ce projet, et bientôt après de l'exécuter.
L'abbé Bochard, orthodoxe instruit et zélé, écrivit à l’évéque de Clermont, son oncle, pour l'engager, non-seulement à condamner lui-même le livre qui causoit tant de scandales, mais à supplier Sa Majesté de le faire proscrire par tous les évêques de son royaume. Les rigoristes qui avoient tant crié à la scélératesse contre le faux Arnaud, jugeoïent sans doute que le crime se convertissoit en vertu, dès qu'il leur devenoit utile, puisqu'ils le renouveloient en chaque rencontre intéressante. Ils réussirent dans celle-ci à intercepter la lettre; et partant de là pour faire oublier que la cause de Quesnel étoit une affaire de religion, ils en représentèrent la poursuite comme un pur ouvrage de cabale, qu'ils attribuèrent au père le Tellier. Ils en rirent aussi occasion d'insinuer plus malignement que jamais à M. de Noailles, que le père Quesnel n’étoit pas le principal objet de la passion de sesennemis ; mais que, sous ombre d'en vouloir à son livre, ils en vouloient surtoutäson approbateur, et que pour parvenir de manière ou d'autre à déshonorer son éminence , ils cherchoient à la mettre dans la nécessité, ou de révoquer honteusementson approbation, oudevoir unlivre honoré de son approbation injurieusement flétri par les évêques.
Déjà le cardinal n’étoit que trop persuadé de ces chimères. Ilse figura de même que tout ce que le gouvernement ordon-
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NE L'ÉGLISE, (Anaiyit.) 403 nuit contre les quesnélistes, ne se faisoit qu’en vue de le chagriner. Il attribuoit à ce motif la destruction de Port-Royaldes-Champs, à laquelle on l’avoit comme forcé de concourir, Les lettres de cachet que s’attiroient ces perturbateurs schis. matiques ; leur bannissement de la cour, leméprisqu’en faisoit 12 roi, leur exclusion des bénéfices; en un mot, toutes les punitions ordonnées contre eux pour l'exemple, lui paroissoient autant d’affronts qu'on prétendoit faire indirectement à sa personne : attache pitoyable à une ombre d'honneur dans un évêque qui ne doit tenir qu'à Dieu et à l'Eglise; mais pratiques «bominables dela part des suborneurs, qui profitoient du seul foible peut-être qu'eût ce prélat pieux, exemplaire, et naturellement ingénu, mais un peu vain ; qui abusoient, dis-je, de cette candeur même, pour le façonner à la duplicité et à la supercherie; pour l’engager dans un labyrinthe d'affaires et d'intrigues, qui ne pouvoient aboutir qu’à sa perte éternelle, si Dieu qui seul put l'en tirer, n’eût eu pitié d’une âme moins dépravée que surprise,
Cependantla lettre del’abbé Bochard futenregistrée au greffe de l'officialité de Paris, et affichée dans la ville, avec des notes flétrissantes. À cette annonce de ce que le parti étoit résolu de faire pour la défense d'un livre qui mettoit l'Eglise en feu, quelques pieux prélats, vivement alarmés, allèrent trouver M. le dauphin, auparavant duc de Bourgogne, élève de Fénélon, aux leçons duquel'il ne faisoit pas moins d'honneur par sa capacité que par ses vertus. Îls lui proposèrent de s'intéresser auprès du roi, afin d'obtenir du saint Siége une bulle si bien minutée, qu'il ne restât plus aucun subterfuge à la mauvaise foi. Ce prince prit quelque délai, tant pour s’instruire au fond des matières contestées, que pour aviser à la conduite d’une affaire si grave : mais dansl'intervalle, M. de Bissy , évêque de Meaux, et depuis cardinal, eut avec M. de Paris une entrevue, qui pour le moment épargna au prince de plus longs soucis.
M. de Meaux pressant M. de Paris de condamner les Réflexions morales, lui dit que s'il ne se hâtoit de le faire, on pourroit bien avoir recours au pape. Sur quoi M. de Noailles, loin de paroître appréhender une constitution apostolique, té-
moigna la désirer ; il déclara même que si l'on pouvoit enga-
ger Sa Sainteté à condamner ce livre dans les formes, il ne ba- Janceroit pas un moment à recevoir cette décision, et qu'il seroit des premiers à joindre sa censure à celle du saint Père. M. de Meaux ne manqua point de rapporter au roi des dispo
sitions si conformes aux vœux les plus ardents de ce monarque. Surpris cependant d'un changement si subit et si peu espéré, le roi voulut s’en assurer par lui-même, et attendit avec impatience le jour des audiences ordinaires qu'il donnoit à l'archevêque. Le prélat s'étant présenté, le roi, qui n'’avoit qu’une confiance médiocre, prit le parti, non pas de l'interroger, mais de le féliciter sur ce qu'il avoit témoigné désirer une constitution. M. de Noailles, depuis son entretien avec M. de Meaux, avoit réfléchi, ou entendu les réflexions de ses malheureux confidents, sur les suites de ce qu'il avoit avancé. Au seul mot de constitution, il témoigna la plus étrange surprise, et dit, fort ému, que c'étoit là un piége que lui tendoient ses ennemis. Le roi, plus indigné que surpris, fit part de ses sentiments à M. le dauphin, qui saisit ce moment pour dire à Sa Majesté, qu'il croyoit nécessaire de recourir au saint Siége. Le roi, qui pensoit de même, eut néanmoins la bonté, avant de rien faire du côté de Rome, de parler encore à M. de Noailles, qu'il pressa fort de s'adresser lui-même au pape, et de soumettre sans délai au jugement apostolique le livre des Réflexions. H ne faut point chercher de suite dans les résolutions d'une âme honnête, mais foible, qui tantôt agit de son chef, et tantôt par instigation. Le cardinal s'excusa d'invoquer lui-même l'intervention du saint Siége, disant que c'étoit au roi à faire cette démarche; mais il promit de nouveau que de sa part la décision pontificale seroit suivie d'une prompte obéissance.
Bien plus il témoigna souhaiter que le roi prit en effet le parti de solliciter la bulle. Il s’en expliqua nettement à M. le dauphin, ainsi qu'à Sa Majesté; il en parla généralement à tous ses amis, et il en écrivit à M. l'évêque d'Agen une lettre, qu'il permit de rendre publique. Voici comment il s’y exprimoit : : « Non, je n'ai point balancé de dire à tous ceux qui l'ont voulu entendre, qu'on ne me verroit jamais ni mettre, ni
1 Lettre du 20 déc, 17120
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DE L'ÉGLISE. (Anayin) 405 souffrir la division dans l'Eglise, pour un livre dont la religion peut se passer ; que si notre saint Père le pape jugeoit à propos de censurer celui-ci dans les formes, je recevrois sa constitution et sa censure avec tout le respect possible, et que je serois le premier à donner l'exemple d'une parfaite soumission d'esprit et de cœur. » Il est clair par-là que ce fut du consentement, et même à la prière de M. le cardinal de Nouailles, que le livre du père Quesnel fut porté au tribunal du saint Siége. Il est donc aussi clair que c'est une iniquité, dans les défenseurs de cet ouvrage, de traduire à ce sujet en violateurs des libertés gallicanes, les orthodoxes qui ont eu recours à Rome, pour l'y faire juger en première instance. Le prélat qui s'y trouvoit intéressé principalement, avoit consenti, et même demandé que Rome jugeât avant les évêques de France. Les murmurateurs ne pouvoient pas l’ignorer. La lettre du cardinai à l'évêque d'Agen ne fut jamais un mystère; et dès lors elle avoit été traduite en latin, imprimée, publiée, envoyée dans presque toutes les cours catholiques; le cardinal s'en étoit même servi à son avantage. Voici comment.
Le roi n'employoit qu'à regret la voie du recours à Rome, tant pour ses lenteurs inévitables et si dangereuses dans un mal urgent, que par la crainte de ne pouvoir élouffer la querelle, ou qu'elle ne füt toujours prête à se renouveler, tandis que le nom du cardinal de Noailles demeuroit à la tête du livre qui en faisoit le sujet. Ce sage monarque voulut donc épuiser toutes les voies de la douceur. On suggéra au cardinal des expédients de toute espèce, afin de le tirer du mauvais pas où il s'étoit engagé. Il n'en agréa aucun, et demeura inébranlable dans sa résistance. Enfin le roi voulut savoir à quoi ce prélat avoit résolu de s'en tenir, et lui ordonna de s'expliquer nettement. Ce fut alors que partant de ce qu'il avoit écrit à M. d'Agen, il donna, pour dernière réponse, qu'il craignoit de condamner dans les Réflexions morales quelques-uns des sentiments que le pape y pourroit approuver , ou d'y approuver, ce que pourroit y condamner le saint Père; d'où il concluoit que pour agir avec plus de sûreté dans une affaire si délicate, le pape devoit prononcer le premier. 1] alla jusqu'à supplier le monarque de presser le saint Pére de porte: son jugement, et
g il pronit de nouveau qu’au cas que Sa Sainteté condamnât le | livre dans les formes, il seroit des premiers à souscrire à cette décision. Il est donc prouvé, confirmé, et de la plus grande authenticité, que le cardinal de Noailles a consenti, et demandé même que la cause du quesnélisme fût portée en premier lieu au tribunal du saint Siége.
Il est vrai, d’un autre côté, commeonle découvrit par lasuite, que ce prélat ne croyoit pas courir grand risque, en priant le roi de solliciter le jugement pontifical. Il s'étoit persuadé, et il s'en expliqua souvent aussi par la suite, que le pape ne se détermineroit jamais à porter pour la Franceune constitution contre un livre déjà condamné par un bref qui n’avoit pas été recu en France ;' mais, ou la cour ignoroit alors que le cardinal ne vouloit pas ce qu'il témoignoit désirer, ou elle jugea que cette duplicité étoit une raison de ne plus user de ménagement pour lui. Quoi qu'il en soit, le roi prit enfin la résolution de solliciter un jugement solennel du saint Siége. N fit pressentir qu'il en alloit faire la demande, et plusieurs évêques du royaume se mirent en devoir de concourir au même but. M. le cardinal de la Trémouille, ambassadeur à Rome, fut chargé de cette négociation. Dans la supplique qu'on lui envoya pour être présentée au saint Père, on eut soin de faire observer qu'on ne demandoit que ce qu'avoit déjà fait Sa Sainteté par son bref du 13 juillet 1708 ; mais comme ce bref n'avoit pas été reçu en France pour des clauses contraires aux maximes du royaume, on conjuroit le chef de l'Eglise, par les plus chers intérêts de l'Eglise même, de ne rien insérer dans sa bulle qui pût servir de prétexte aux esprits mal intentionnés pour s'élever contre elle. On lui spécifioit ce qui avoit fait rejeter le bref de 1708, et on le faisoit souvenir que les termes de pleine puissance, de science certaine, et surtout de propre mouvement, ne se toléroient point dans l'église gallicane. Quant à ce dernier terme en particulier, Sa Majesté demandoit que le saint Père marquât expressément dans sa bulle, qu'il l'accordoit aux instances du roi, et à la sollicitation de plusieurs évêques du royaume; sur quoi il lui citoit pour exemple la constitution donnée par Alexandre VITen 1665.
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DE L'ÉGLISE. (An:igs1.) 407 tion que du livre seul des Réflexions morales, et pour en faire mieux sentir le venin, qu'il étoit à propos d'en articuler les propositions les plus dignes de censure, sauf à déclarer, selon l'usage, qu’on ne prétendoit point en approuver les autres. Le roi se disoit encore autorisé à faire cette demande, non-seulement par la bulle d'Innocent XII contre le livre des Maximes des Saints, où l'on avoit spécifié vingt-trois propositions, mais par l'exemple de Clément XI lui-même dans sa bulle Pinean: Domini Sabaoth : bulle, ajoutoit-on, si sagement minutée, qu'on le prioit uniquement d'en donner une semblable; et quand la nouvelle bulle seroit dressée, on demandoit qu’elle fût communiquée au cardinal de la Trémouille, qui s’assureroit de l'agrément du roi avant qu'on la publiât,
C'étoit là faire en quelque sorte Ja leçon à la cour de Rome, ce qui n'en pouvoit guère accommoder la délicatesse : mais voilà où l'on étoit réduit par des novateurs inépuisables en chicanes, à qui l'on vouloit ôter, s’il étoit possible, toutes les défaites qu'ils pourroient alléguer pour cacher le vrai motif de leur résistance. Rome eut peine sans doute à goûter cette manière de sollicitation, et la suppression des vieilles clauses qu’elle a toujours fort à cœur, lui sembloit ne pouvoir se faire dans la nouvelle bulle, sans préjudicier, soit aux droits, soit à la dignité du saint Siége : mais le roi, qui connoissoit la haute vertu de Clément XI, et son zèle aussi pur qu’ardent pour le maintien de la foi, le pria de considérer lui-même si pour des préjugés et des formalités, il convenoit d'exposer plus longtemps l'église de France, et bien d'autres psur-être avec elle, à des maux qui demandoient le plus prompt remède. Il lui ajoutoit, que c'étoit avec une confiance vraiment filiale qu'il avoit eu recours au père commun des fidèles; qu'il lui avoit découvert avec ingénuité les plaies que la religion avoit reçues dans le royaume ; qu'il attendoit la guérison de sa tendresse paternelle, et en même temps l'exécution de la parole qu'il avoit autrefois donnée au cardinal de Janson, d'agir invariablement de concert avec le roi très-chrétien. Du reste, le monarque engageoit sa parole au saint Père, que la bulle conçue comme on la demandoit, seroit reçue dans le royaume avec tout le respect ctla soumission convenable ; qu'il en autoriseroit
l'exécution par des lettres patentes enregistrées en son parlement, et qu'il ne permettroil pas que les évêques missent rien dans leurs mandements qui pût offenser le saint Siége.
Le pontife, charmé du zèle et de la piété du roi, ne pensa qu’à leseconder. Il ne considéra plus que le besoin pressant de la religion, agréa toutes les conditions proposées, et donna parole au cardinal de la Trémouille de ne point publier la nouvelle bulle, que le roi n'en eût vu la minute, et n'eût répondu qu'il en étoit content. Bientôt il eut établi une congrégation distinguée pour cette affaire majeure. Elle étoit composée des cardinaux Spada, Ferrari, Fabroni, Cassini et T'olomeï , prélats hors d'atteinte à toutes autres langues qu'à celles d'une secte qui ne peut subsister qu'au moyen de l'imposture et de la calomnie. On leur joignit des consulteurs, théologiens et jurisconsultes, choisis de même entre le plus recommandables par leur probité et par leurs lumières; et pour épargner aux chefs de cette compagnie la tentation de l'amour-propre, en jugeant d’un livre approuvé par un cardinal, le saint Père leur fit part de la parole que M. de Noailles avoit donnée d'être le premier à confirmer le jugement de Rome, et leur communiqua la pièce où elle étoit consignée par écrit, d'une manière à écarter tous les doutes, c'est-à-dire, la lettre que ce prélat avoit écrite à l'évêque d'Agen.
Persuadéavant cela queRomenesehasarderoit point à donner une constitution, M. de Noailles ne parut plus à beaucoup près si assuré, quand il sut qu'il y avoit déjà une congrégation établie à cette fin, et que sa lettre à M. d'Agen, si propre à fortifer le zèle des cardinaux commissaires, leur avoit été communiquée. Il ne voyoit qu'un moyen de prévenir l'affront qu'il redoutoit sur toute chose, et il n’y en avoit point d'autre en effet que de condamner lui-même le livre qu'il avoit approuvé; et de soustraire ainsi son approbation à la flétrissure, qui sans cela ne pouvoit manquer de réjaillir de l’auteur sur l’approbateur. Après bien des soucis et des incertitudes , il conclut que c'étoit là le seul parti qu'il eût à prendre; il en écrivit au cardinal de la Trémouille, qui n'omit rien pour le confirmer dans cette résolution; et il procéda effectivement à la condamnation des Réflexions morales : mais un moine intrigant et un expé-
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arle- ditionnaire imposteur , tous deux français résidants à Rome, rien l'empéchèrent d'exécuter son dessein.
Le père Rollet, général des minimes, et le banquier la ensa Chausse, attachés l'un et l’autre au parti, et correspondants de t de M. de Noailles, se mirent en tête, contre le sentiment de tous ll pa les Romains, que la constitution projetée n’éloit qu'un épou- | aou- vantail :. En vain leur démontra-t-on qu'on procédoit très-sé- à pndu rieusement à la condamnation du livre : on leur nomma les | tion commissaires et les consulteurs; on leur marqua l'heure et le | e des lieu de leur conférence ; on leur en fit observer les démar- ! pré- ches, et on leur rapporta plusieurs de leurs propos : rien ne ! une 1? fit ou ne parut faire impression sur ces deux têtes brouillonnes, ‘È t de ‘| Ils communiquérent leurs fictions à M. de Noailles. Ils lui écri- ‘à tju- ] voient réglément chaque semaine , et lui garantissoient que le | bles saint Père étoit fort éloigné de donner une constitution; qu'il +3 s’en étoit souvent expliqué dans les termes les plus forts et les ! x 6 plus précis ; que tout ce qui se faisoit de public pour persuader ! leur le contraire, n'étoit qu'un strategème romain pour attirer son il id le éminence dans l’embuscade, et l'engager, par la crainte d'une Ê ke constitution, à condamner elle-même les Réflexions morales. | ai Rien n'est difficile à croire, quand on ne croit que ce qu'on L désire. Le cardinal de Noailles crut si bien ces deux hommes, ne quoique d'un mérite et d’une considération très-médiocres, É oup qu'il récrivit au cardinal de la Trémouille, qu'on l'avoit con- k on vaincu, àn en pouvoir plus douter, qu'il n'y auroit point de | de. constitution ; que tous les bruits du contraire n'étoient qu'un | ne piége pour lui faire condamner le livre du père Quesnel ; mais 1 qu'il u'ilse garderoit bien de donner contre cet vuvrage le mande- | en ment dont il lui avoit parlé dans ses lettres précédentes. Il 4 ivé, fut aisé au cardinal ambassadeur de savoir d'où provenoit ce nié changement. Les deux brouillons, fiers de la docilité de leur
he: illustre dupe, nes’en cachoïent point. L’ambassadeur s’efforça d'abord de les détromper : ils lui soutinrent qu’il étoit lui-
Es même dans l'erreur, et leur aveuglement ou leur malignité | # fut incurable. Ceux-ci demeurant inflexibles, tout ce qu'il ! ion put faire du côté de M. de Noailles, fut pareillement inutile.
à Hist. de La Conetit. liv. 2 , pag. 93 ct suiv. édit. 1820.
b10 (AN 1711.) HISTOIRE
Le moine et le banquier n'en demeurèrent point là. Après avoir bien affermi le crédule archevêque, ils entreprirent d'in timider le souverain pontife. À cette fin, ils répandirent dans Rome, qu'on avoit une certitude entière que s’il paroissoit une bulle contre les Réflexions morales, elle ne seroit point reçue en France. Entre les impostures qu'ils répandirent en grand nombre pour donner quelque couleur à cette supposition, ils eurent l'impudence de publier que M. le dauphin étoit tout entier dans les intérêts des quesnélistes, et que s’il paroissoit une constitution contre le livre du père Quesnel, ce prince étoit résolu de s'élever contre elle avec tout l'avantage que lui donnoit, tant sa qualité d’héritier présomptif de la couronne, que la supériorité de son génie et la connoissance profonde qu'il avoit des Pères, et surtout de saint Augustin. N'eût-on que ce faux seul à reprocher au calvinisme mitigé, encore devroit-il passer pour la plus fourbe des sectes. Ici la manie du mensonge étoit poussée jusqu'au délire, puisque l'horreur de ce prince pour les erreurs du temps étoit aussi notoire que son ettachement à la personne et aux principes de son immortel précepteur. Cependant les assurances que donnoient et rabattoient continuellement les sectaires, pouvant encore faire quelques dupes, au moins parmi le peuple et les étrangers, le prince, avec l'agrément du roi, prit le parti de faire un mémoire pour le répandre jusqu’en Italie. Voici en substance comment il s’y expliquoit.
« Quoique je ne sois pas théologien, je sais très-bien que la doctrine ile Jansénius rend quelques commandements impossibles aux justes; qu'elle établit une nécessité d'agir selon la domination , soit de la grâce, soit de la concupiscence, sans qu’il soit possible d'y résister, réduisant la liberté de l’homme à la scule exemption de contrainte, qu'elle fait Dieu injuste, en lui faisant, contre la décision formelle du concile de Trente, abandonner le premier les justes, en conséquence du péché originel, quoiqu'effacé par le baptême ; qu'elle détruit entièrement la liberté et la coopération de l'homme à l'œuvre de son salut, puisqu'il ne peut dans ce système résister à la grâce lorsqu'elle lui est donnée, et qu'alors Dieu agit dans l’homme, sans que l'homme y ait d'autre part que de faire voloniaire-
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ment ce qu il fait nécessairement ; enfin, que Dieu, selon eelte doctrine, ne veut le salut que des seuls prédestinés, et que Jésus-Christ, en répandantson sang, n'a prétendu sauver qu'eux seuls. Je sais que tout ce système porte l'homme au libertinage par la suppression de sa liberté ; je sais encore que les jansénistes, après avoir soutenu hautement la véritable doctrine des cinq propositions quant au droit, et ayant été condamnés, se sont rejetés sur la question de fait; qu'ayant encore perdu ce point, ils en sont venus à la suffisance du silence respectueux, et que forcés dans ce retranchiement par la dernière constitution de notre saint Père i: pape, ils ont recours à mille subtilités scholastiques , afin de paroître simples thomistes : mais qu'ils gardent dans le fond tous les mêmes sentiments, et soit qu'ils soutiennent ouvertement la doctrine, soit qu'ils se retranchent sur le fait, soit qu’ils s'en tiennent au silenee respectueux, ou à un prétendu thomisme, que c’est toujours une cabale des plus dangereuses qu'il y ait jamais eu, et qu’il y aura peut-être jamais. Je crois, dit le prince en finissant, qu'en voilà bien assez pour dissiper les faux bruits qu'on a répandus si mal à propos surmon compte, et pour manifester mes vrais sentiments, qu'on me verra soutenir à jamais, non-seulement par mes discours, mais par toute ma conduite. »
Le prince étoit sur le point d'envoyer cet écrit à Rome, lorsqu'il fut attaqué de la maladie dont il mourut (1712). Après sa mort, les quesnélistes, qui n'avoient encore aucune connoissance de cette déclaration, et qui pensoient ne plus courir aucun risque d’être démentis, publièrent effrontément qu'ils venoient de perdre en lui leur plus ferme soutien. La confusion suivit de près l’impudence. On trouva le mémoire dans le porte-feuille du prince : il étoit tout entier écrit de sa main, avec des renvois et des ratures qui ne permettoient pas de douter qu'il n’en fût l’auteur. Le roi fit imprimer une pièce si propre à convaincre les sectaires d'imposture, la fit répandre dans Paris, et en envoya plusieurs exemplaires au cardinal de Ja Trémouille, pour être distribués à Rome, en commencant par le souverain pontife.
« Les jansénistes et leurs partisans à Rome, mandoit-il à ce cardinal, cherchant quelque appui auprès du pape, lui ont fait
DE L'ÉGLISE, (AN 2711.) gti.
entendre que les sentiments de M. le dauphin à leur égard étoient si différents des miens, qu'ils se flattoient d'en être un jour protégés. Pour confondre cette imputation ealomnieuse, M. le dauphin a cru devoir à la vérité et au bien de la religion, une déclaration de ses sentiments. C'est lui qui avant sa mort a dressé l’écrit que je vous envoie, pour le présenter au pape. » Sa majesté ajoutoit que l'original qu'il avoit du mémoire étoit écrit de la propre main du dauphin; et pour appuyer le contenu , il me conste, poursuivoit-il, que jamais personne ne fut plus zélé que lui pour la saine doctrine, ni plus éloigné de tout esprit de nouveauté. Sa perte en est une pour l'Eglise, qui eût toujours trouvé en lui un ardent défenseur de la foi.
Le saint Père reçut le mémoire, ainsi qu'il s’en expliqua au cardinal de la T'rémouille, avec toute la satisfaction et l’atten drissement imaginable. Sa Sainteté répondit aussitôt au monarque, par un bref du 4 mai de cette année 1712, qu'elle l'avoit reçu avec plaisir, lu avec empressement, et qu’en versant des larmes de joie, elle avoit rendu grâces au Très-Haut d’avoir inspiré au prince de si religieux et de si beaux sentiments; qu'on devoit lui appliquer ce qui a été dit autrefois d'un illustre monarque : H s'est expliqué comme l’auroit pu faire, non pas un empereur, mais un évêque. Elle ajoutoit que jamais prince n'avoit eu moins besoin de se justifier sur sa croyance ; qu'elle l’avoit toujours regardé comme un des plus zélés défenseurs de la religion ; que sa déclaration étoit néanmoins infiniment avantageuse à la foi, en ce qu'elle dissipoit jusqu'aux moindres nuages, et découvroit les supercheries de ceux qui semoient des discours pleins d'imposture.
Ce fut un coup attérant pour les imposteurs, que le publication de ce mémoire, faite surtout d’une manière si authentique par les soins mêmes de Sa Majesté. Cependant l’infamie ne déconcerta point la fourbe. Dès que le mémoire parut, le parti mittout en usage pour le faire tomber. On osa même l'attaquer publiquement par un libelle qui avoit pour titre : Réflexions sur un écrit intitulé, Mémoire de M. le dauphin, avecune déclaration du père Quesnel. Comme il n'étoit plus possible de déprimer le prince, après toutes les louanges qu'on
égard être un nieuse, ligion, a mort ape. »
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DE L'ÉGLISE. (Anagia) 4 lui avoit données, on le combloit de nouveaux éloges; mais uniquement pour en conclure qu'il n’étoit point l'auteur du mémoire qu’on supposoit ind, : de lui. C'étoit, disoit-on, le pur ouvrage de ia cabale mulinienne qu'il n’avoit fait que transcrire, encore d'une manière à faire voir qu’il n'entendoit pas ce qu'il écrivoit; en sorte qu'il seroit à désirer pour son honneur, que cet écrit n'eût jamais vu le jour. Voilà comment, après avoir toujours parlé, et en parlant même encore du dauphin comme d’une âme forte, et d'un esprit transcendant, on le représente comme un imbécille, qui ne sait ce qu'il dit ni ce qu'il fait. C'est que l'imposture outrée se prend pour l’ordinaire dans ses propres lacs ; et c'est ce que M. Joly de Fleury ne manqua point de faire sentir, en requérant, comme avocat général , l'arrêt qui condamna ce libelle à être lacéré et brûlé par la main du bourreau. |
L'imputation faite au dauphin ayant échoué à Rome, aussi bien qu'en France, la secte artificieuse eut recours à un nouveau stratagème. On venoit de supprimer à Paris l’histoire de la compagnie de Jésus, composée par le père Jouvency, qui parloit avec estime d’un ouvrage de Suarez, où il esttraité, suivant les principes ultramontains , de la puissance des papes sur le temporel des princes : sur quoi le parlement avoit obligé les supérieurs des jésuites de Paris à donner par écrit une déclaration, par laquelle ils s'engageoient à se conformer dans l'enseignement sux maximes autorisées par l'assemblée du clergé de 1682. Cependant comme les quatre fameux articles ont toujours fait ombrage à la cour de Rome, que le roi avoit laissé agir le parlement contre les jésuites, et que ceux-ci, tout dévoués qu'ils sembloient au pape, avoient obéi aux magistrats, le parti qui avoit principalement suscité cette affaire aux jésuites, mit tout en œuvre pour faire regarder leur soumission à l'ordre du parlement , et le consentement au moins tacite du roi, comme autant de signes manifestes qu'on étoit peu disposé dans le royaume à ménager le saint Père, et sa constitution, s’il en donnoit une. Ainsi l’équitable faction faisoit-elle à Rome un crime aux jésuites, de ce qu'elle faisoit exiger d'eux à Paris comme un devoir capital. Le pape, comme elle le prétendoit, conçut cependant d'assez vives
alarmes!. Ilcraignoit de compromettre l'autorité du saint Siége, et il témoigna au cardinal de la Trémouille bien des appré- Lensions et des incertitudes, que sa confiance dans la parole réitéréeetla probité reconnue de Louis XIV put seule dissiper enfin.
À peine fut-il tranquillisé, que le parti revint à la charge sur un objet tout semblable. L'abbé de Saint-Agnan, nommé à l'évêché de Beauvais, alla demander ses bulles à Rome. Les novateurs, qui ne pouvoient échapper à leur condamnation qu'en brouillant cette cour avec celle de France, informèrent le pape que cet abbé avoit depuis peu soutenu en Sorbonne les articles de 1682 ; ce qui toutefois n'étoit vrai que pour le premier, concernant le temporel des princes 2 : mais c'en fut assez pour qu'ils représentassent dans la personne de cet ecclésiastiqué, tous ceux que le roi nommoit aux évêchés comme des ennemis du saint Siége. Celte manœuvre fût assez bien conduite, pour faire encore quelque impression. L'expédition des bulles fut suspendue pour un temps. Cependant le pape fit observer de près ces faux zélateurs, et se convainquit bientôt qu'ils ne cherchoient qu'à brouiller les deux cours, afin de faire échouer le projet de la constitution. Ainsi la batterie dressée contre la bulle ne servit qu’à en accélérer l’expédition. Mais que peut-on penser de tant d'efforts et d'artifices
Y Le journal du parti, rédigé par Dorsane , grand vicaire du cardinal de Nuailles, va jusqu’à dire, que le pape indigné fit venir le général des jésuites et Ini défendit de nommer à aucune place de la société ceux de ses membres qui avoient souscrit la déclaration, Son but étoit d'exciter toujours le mécontentement contre Rome,
2 On avoit fortement représenté au roi, dit Lafitau , que s’il continuoit à nommer aux évêchés vacants des personnes attachées à la doctrine saine, qui fit toujours tant d'honneur à MM. de Saint-Sulpice, il étoit dangereux que quelques écoles n°en soutfrissent. Quelque peu fondée que fût cette crainte, on l'imprima si vivement dans l'esprit du roi, qu'il s’en ouvrit un jour à M. l'évêque de Chartres. Ce prélat engagea sans peine MM. du séminaire de Saint-Sulpice, à faire quelque démarche d'éclat qui détruisît ces justes soupçons. Le moyen qui se présenta le premier à son esprit, fut de persuader à quelqu'un de ces messieurs de soutenir en Sorbonne du moins une des propositions de 1682. L'idée plut au roi ; et, pour l’exécuter, on jeta les yeux sur M. de Saint-Agnan. (Hist. dela constitut. Unigenitus, |. 1.) On voit parlà que des personnes attachées à la saine doctrine, ne professoient pasla déclaration de 1682 ; que cette saine doctrine étoit alors enseignée par MM. de Saint-Sulpice ; et que depuis sa paix avec le saint Siége (1693 ), Louis XIV avoit tenu parule de ne pas vlonner suite à son edit pour l'enseignement des 4 articles.
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DE LÉGLISE. (An 1712.) 435 eraployés pour empêcher que le pape ne prononçât, sinon que ceux qui les employoient éloient déjà condamnés par leur propre conscience, et ne doutoient point que ce jugement ne fût confirmé par celui du saint Siége ?
Clément XI ayant enfin dissipé ces nuages, ne pensa plus qu'à presser l'expédition de la bulle, ce qui ne laissa pas d’emporter deux ans du travail le plus assidu et le plus sérieux. Jamais peut-être on n'apporta plus d'application à l'examen d’aucune matière. La connoïissance qu'on avoit des détours du jansénisme, et l'expérience de son opiniâtreté que tant de bulles précédentes n'avoient encore pu réduire, fit pousser pour celle-ci les précautions et la circonspection jusqu'au scru-
ulé et à une sorte d’excès. Dès le commencement, on avoit choisi dans les écoles diverses les théologiens les plus gens de bien et les plus éclairés. Ils eurent ensemble un nombreinfini de conférences. Ils considérèrent les propositions du livre dénoncé dans tous les sens, et sous tous les jours dont elles étoient susceptibles, les confrontant, sous tous les rapports, avec les dugmes de la foi. Le pontife ordonna congrégation sur
. congrégation, et fit faire toutes les discussions en sa présence.
Il prit l'avis de plusieurs autres cardinaux que ceux des congrégations. Il consulta de plus un grand nombre d'évêques. Il conduisit tout Rome en procession au tombeau des saints apôtres, et y célébra très-souvent lui-même les saints mystères, ordonna des prières fréquentes, et en son particulier prioit nuit et jour avec toute la ferveur dont il étoit capable, afin d'obtenir la pleine effusion des lumières du Saint-Esprit. Quant la bulle fut minutée, il en communiqua le dispositif, selon sa promesse, au cardinal de la Trémouille, qui crut y voir quelques termes contraires aux usages de France; et pria de les supprimer. Sa Sainteté les supprima sur-le-champ, et tint en tout, avec la fidélité la plus ponctuelle, ce qu'elle avoit promis au roi.
Enfin toutes les conditions étant remplies, toutes les précautions prises, tous les suffrages réunis, et le saint nora de Dieu invoqué de nouveau, le pieux pape Clément XI porta le 8 septembre 1713, la célèbre constitution qui commence par ces inots, Unigenitus Dei Filius, Le même iour elle parut affi-
416 (Am :713) . HISTOIRE
|: chée au champ de Flore, à la porte de l’église de Saint-Pierre |, et dans les autres lieux accoutumés. L'ouvrage du père Quespel, qui a pour titre : Le nouveau T'estament en français, avec des réflexions morales, etc. , y est condamné, comme contenant cent et une propositions respectivement fausses, captieuses, malsonnantes , offensant les oreilles pieuses, scandaleuses, IE pernicieuses, téméraires , injurieuses à l'Eglise et à ses usages, outrageantes, non-seulement pour l'Eglise, mais encore pour les puissances séculières, séditieuses, impies, blasphématoires, suspectes d'hérésie, sentant l'hérésie, favorables aux hérétiques , aux hérésies et au schisme ; erronées, approchant de l'hérésie, et souvent condamnées ; hérétiques enfin , et renouvelant diverses hérésies, principalement celles qui sont con- | 1 tenues dans les fameuses proposilions de Jansénius, prises
| dans les sens où elles ont été condamnées.
Il y est défendu à tous les fidèles de l’un et de l’autre sexe, de penser, d'enseigner, de s'expliquer sur lesdites propositions autrement qu'il n’est porté dans cette constitution; en sorte que quiconque enseigneroit, soutiendroit, mettroit au jour ces propositions , ou quelques-unes d'entre elles, soit conjointement, soit séparément , ou qui en traiteroit , même par manière de dispute, en public ou en particulier, si ce n’est pour || les combattre, encoure par le seul fait, sans qu'il soit besoin | | d'autre déclaration, les censures ecclésiastiques, et les autres i peines portées de droit contre des cas semblables. « Au reste, ajoute le saint Père, par la condamnation expresse et particu lière que nous faisons des propositions susdites, nous ne prétendons nullement approuver ce qui est contenu dans le reste du même livre, attendu surtout que dans le cours de l’exa- « men que nous en avons fait, nous y avons remarqué plusieurs autres propositions qui ont beaucoup de ressemblance et d’affinité avec celles que nous venons de condamner , et qui sont remplies des mêmes erreurs. De plus, nous y en avons trouvé beaucoup d'autres qui sont propres à fomenter la désobéissance et la rébellion, qu'elles insinuent sous le faux nom de patience chrétienne, par l'idée chimérique d'une persécution qui règne aujourd'hui. Enfin, ce qui est plus intolérable dans cel ouvrage, nous y avons vu Île texte sacré du nouveau Tes-
END ag
Pierre Ques- , avec conteptieueuses, sages, e pour natoi- 1x héant de enout conprises
> Sexe, sitions | sorte
u jour
njoinar Ma-.
t pour besoin autres reste, rticu e prée reste l'exasieurs t d’afi sont rouvé obéisom de ‘ution e dans Tes-
LE L'ÉGLISE. (An 1713.) 417 tament , altéré d'une manière souverainement condamnable, et conforme en beaucoup d'endroits à la traduction française de Mons, condamnée depuis long-temps; et l’on a porté la mauvaise foi jusqu'à détourner le sens naturel du texte, pour y substituer un sens étranger et souvent dangereux.
» À ces causes, conclut le pontife, en vertu de l'autorité apostolique ; nous défendons et condamnons ledit livre , sous quelque titre et en quoique langue qu'il ait été, ou soit jamais imprimé ; en quelque édition et en quelque version qu'il ait paru ou puisse paroître ; comme étant très-propre à séduire les ames innocentes par des paroles pleines de douceur , et comme dit l’apôtre, par des bénédictions, c'est-à-dire, par la fausse image d'une instruction remplie de piété. Nous condamnons de même tous les autres livres ou libelles, manuscrits ou imprimés, et ce qu'à Dieu ne plaise! qui s’imprimeroient dans la suite pour la défense dudit livre. Nous défendons à tout fidèle de les lire, de les copier, de les retenir, d’en faire usage, sous peine d'excommunication , qui s'encoutra par le seul fait. »
Clément XI, comme autrefois le concile de Constance en condamnant les erreurs nombreuses de Wiclef et de Jean Hus, n'entreprit pas d’assigner à chacune des cent-une propositions de Quesnel sa qualification ou censure particulière, ce qui n'eût pas eu de fin : mais ce qui suffisoit pour paître sùrement le troupeau du Seigneur , et lui faire éviter les pâturages empoisonnés , il comprit les cent-une propositions en général sous les mêmes qualifications , non pas que chacune des qualifications se puisse appliquer à chaque proposition en particulier, mais en ce sens, qu'il n’y a aucune de ces propositions censurées, qui ne mérite au moins l’une des qualifications portées par la censure, et aucune des qualifications portées par la‘tensure, qui ne convienne à quelqu'une des propositions censurées.
Nous n’entrerons point dans les détails infinis de ces propositions, et moins encore entreprendrons-nous d'en justifier la censure. Les jugements de l’Église comme ceux de Dieu qui les dicte, sont droits, et se justifient par eux-mêmes. Il suffit au fidèle qu'elle ait prononcé : quiconque exige davantage, doit
être regardé comme un infidèle. Îl peut toutefois être utile 12. 27
418 (An 1713.) HISTOIRE
aux simples de connoître en particulier le venin de quelquesunes de ces propositions , au moins de celle qui est la plus capable de leur imposer : C'est la quatre-vingt-onzième, suffisante elle seule pour tenir en garde contre les autres. Quoi de plus innocent au premier coup d'œil, que cette proposition isolée, la crainte d'une excommunication injuste ne doit jamais nous empécher de faire notre devoir? Mais qu’on observe comment elle est amenée, oe qui la suit, ce qui la précède, ce qui en fixe le sens, et l'on reconnoîtra sans peine qu'elle est injurieuse aux puissances ecclésiastiques , qu'elle inspire le schisme et la rébellion, en faisant naître, selon les termes de la bulle, l'idée chimérique d’une persécution exercée , au sein même de l'Eglise, contre les fidèles qui marquent le plus de courage dans l'accomplissement de leurs devoirs.
Dans les principes du père Quesnel et de son livre, toute excommunication portée, suivant l'usage de l'Eglise, par le pape ou les évêques, est radicalement injuste, à raison du pouvoir qu'ils s'arrogent injustement d'en user ainsi. C'est ce qui suit clairement de la quatre-vingt-dixième de ses propositions condamnées , portant que c'est à l'Eglise qu'appartient l'autorité de l'excommunication , par les premiers pasteurs , du consentement au moins présumé de tout le corps, et par conséquent des simples fidèles, Si donc les premiers pasteurs n'ont ce consentement, et ils n'ont certainement pas celui des jansénistes qu'ils excummunient , et qui prétendent bien faire partie du corps de l'Eglise, il est clair en ce sens qu'alors ils usurpent le pouvoir d'excommunier , qu'ils n'ont pas la juridiction nécessaire pour cela, que ces excommunications sont injustes. On peut remarquer en passant l'opposition de ces principes avec ceux du concile de Trente, qui traite d'erreur pernicieuse celle qui étend le pouvoir des clefs à tous lesmembres de l'Eglise en général:. Clément XT, dans ses décisions, pouvoit-il suivre un meilleur guide ?
Nous ne pousserons pas plus loin nos réflexions. Plus on confondroit les chicanes d'obstinés etartificieux novateurs, plus on leur donneroit lieu d'en former de nouvelles. Nous avons
t Conc. Trid Ses x1v, cap. 3, de Pœnit,
selquesplus ca- >, suffi- Quoi de position jamais observe récède , r'elle est spire le rmes de , au sein
plus de
e, toute , par le son du C'est ce proposipartient sieurs ,
et par pasteurs elui des
DE L EGLISE. (An 1713.) 419 présenté ce qui éloit nécessaire pour diriger la foi des fidèles, en usant même de toute la réserve compatible avec les intérêts essentiels de l'Eglise : mais dès là nous avons rempli au moins notre objet capital. Du reste, on doit craindre de rallumer un feu peut-être mal éteint , et de ranimer des contentions qui déjà n'ont causé que trop de scandale,
(An 1713.) HISTOIRE
RARAA RRAPR ARAIS
Ile LIVRE QUATRE-VINGT-CINQUIÈME.
| DEPUIS LA PUBLICATION DE LA BULLE UNIGENITUS EN 1713, | JUSQU'À LA MORT DE CLÉMENT XI EN 1721.
Av premier bruit d'une bulle fulminée contre un livre auquel
étoit comme attaché le destin du jansénisme, tout le parti fut
dans la consternation ; mais rien ne fut égal à la surprise et au
chagrin de l'archevêque de Paris. Alors, mais trop tard , il se
| repentit d'avoir pris moins de confiance au cardinal de la Tré-
mouille qu'aux vils brouillons qui lui avoient assuré qu’on
ne parloit de bulle que pour lui faire peur. Ses regrets redou-
blèrent encore, lorsqu'il apprit de ce cardinal, que par un
mandement contre le livre condamné, il auroit arrêté la bulle.
Il fit alors, sans gloire et sans fruit, ce qu'il auroit pu faire un
peu plus tôt avec autant de mérite que d'avantage. Avant qu'on
eût reçu en France aucun exemplaire de la constitution, il
publia un mandement, où il déclaroit que pour tenir sa pa-
role, il condamnoit le livre des Réflexions morales, Cependant
la peur ou l'étonnement qui l'engageoit à cette démarche,
perçoit par bien des endroits. Il n'attribuoit aucune erreur à
cet ouvrage, il n’imposoit aucune peine à ceux qui contre-
viendroient au mandement, il n’ordonnoit pas même qu'on le
Jût au prône, ni qu'on le publiât en aucune des formes accou-
tumées. Tel est le fruit ordinaire des incertitudes et des tergi-
versations en matière de devoir, c'est-à-dire, un surcroît de
honte ajouté à ce qu'une fausse délicatesse avoit prétendu s'en
épargner. Combien ne surviendra-t-il pas encore d'incidents qui donneront lieu à la même réflexion sur le même prélat !
Quand la constitution fut parvenue entre les mains du roi
qui en reçut quatre exemplaires, avec un bref de Sa Sainteté!,
son premier soin fut de vérifier si ce qu'il avoit requis par
s Hit. de La Const. liv. 1 , p. 102 et suiv. édit. de 1820.