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tion. Enfin je me plaignis dans la suite , que, contre la parole donnée, on eût osé imprimer la lettre avec les mêmes choses dont j'avois demandé et vbtenu la suppression. »
Un des prélats opposants ayant demandé par lettre à M. d'Agde, s’il voudroit déclarer qu’il n’avoit reçu la bulle que relativement à ces explications, sa réponse fut, que ne sachant ni le sens qu'on attachoit à ee terme, ni l'usage qu’on en vouloit faire, il n'avoit rien à déclarer là-dessus ni de vive voix, ni par écrit. En effet, ce terme pris en général étoit vraiment équivoque, pouvant signifier une relation naturelle et nécessaire entre la bulle et son explication, ou une relation conditionnelle et même restrictive. L'évêque opposant connoissoit trop bien M. d'Agde, pour lui parler d'une acceptation restrictive, ou conditionnelle ; c'est pourquoi il usoit du terme général de relation, afin de le surprendre au moyen de l’équivoque. Mais l'évêque d'Agde étoit aussi clairvoyant que son tentateur étoit artificieux. Il vit qu'en engageant dix-huit évêques à signer la lettre dressée en apparence pour le pape, et en sollicitant ensuite de nouveaux prélats de se déclarer pour l'acceptation relative, on ne s'étoit proposé que de faire un seul ouvrage de ces deux pièces, afin de donner à entendre que les acceptants avoient jugé nécessaire d'expliquer les obscurités prétendues de la constitution, et qu'ils ne l'avoient reçue que relativement aux sens qu'ils avoient exposés. Tel est le but et la triste issue de tous ces traités de conciliation proposés par des novateurs.
Ils vouloient encore faire croire en cette rencontre , que le nombre de leurs partisans s'étoit considérablement accru dans l'épiscopat. Ils furent démentis par les évêques mêmes qu'ils se vantoient d'avoir entraînés, dont les uns s’indignoient de la surprise faite à leur candeur, les autres protestoient que leur signature n'avoit pu être apposée que par des faussaires, et tous affirmoient qu'ils n'avoient prétendu déroger en rien à leur première acceptation. Cependant l’imposture alla son train ; au lieu de dix-huit évêques, elle en porta le nombre jusqu'à trente, qu'elle assuroit s'être tous déclarés pour l'acceptation relative. On ne montroit pas un seul exemplaire de cette prétendue déclaration des trente évêques ; il n’y avoit pas un seul évêque acceptant qui convint de l'avoir signée, ni mêmc d'en avoir eu
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DE L'EGLISE. (AN:1716.) 479 connoissance. Mais l'invraisemblance fit-elle jamais obstacle à l'imposture ? Malgré tous les démentis des témoins allégués, et les mépris du publie, elle fit sonner si haut, et répéta si opiniàtrément le nom de trente évêques, que bien des personnes à qui le ton confiant tient lieu de démonstration, rangent encore cette Gction parmi les faits incontestables.
A la nouvelle d’une trame si odieuse, et si visiblement ourdie pour éterniser l'erreur, Clément XI auroit bien voulu pouvoir en marquer son ressentiment d'une manière à déconcerter une bonne fois tous ces complots d'iniquité. On lui suggéroit pour cela des moyens de toute espèce. Les uns vouloient qu'il fit recueillir par ses nonces divers des preuves authentiques de la réception de sa bulle dans toutes les églises ; qu’il ordonnât ensuite aux opposants de se soumettre à une règle de foi reçue du corps des pasteurs, et que sur leurs refus , ou leurs défaites accoutumées, il les déclarât nommément privés de la communion catholique. Les autres allèrent jusqu'à lui conseiller de convoquer un concile général, et d'y citer une poignée de réfractaires, qui seroient traités enfin comme ils le méritoient par le corps des pasteurs indignés de leur foi punique et de leur résistance indomptable. Cette idée réveilla celle du concile national, qui fut discutée à fond , et ne présenta guère moins de difficultés que le concile œcuménique. Il fut encore question de nommer des commissaires pour faire le procès aux opposants : mais les formalités infinies du royaume, et les entraves où les parlements y tenoient la puissance ecclésiastique, rendoient ce procédé presque aussi long que le concile, et incomparablement plus hasardeux. L'appel comme d'abus pouvoit seul empêcher l'exécution la plus juste ; et la seule jalousie d’autorité suffiroit pour faire qualifier d'abus tous les jugements ecclésiastiques, surtout par une compagnie dont plusieurs membres des plus accrédités et des plus intrigants favorisoient au moins sourdement les nouveaux sectaires.
Réduit donc à gémir sur la plaie presque incurable de l’église de France, le pontife romain voulut au moins laver de toute tache l’église propre de Rome, en retranchant du sacré colkége le chef des réfractaires français. Il n'avoit pour cela ni parlement à flatter, ni appel d'abus à craindre, ni obstacle, ni len-
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476 (AN 21716.) HISTOIRE teur à essuyer ; tout dépendoit de sa volonté : l'exécution sutvoit le premier ordre, et il se montra tout prêt à le donner. Un malheureux amour-propre, un point d'honneur pitoyable faisoient le principe des plus grands troubles de l’église de France. C'étoit le livre de Quesnel qui la mettoit en feu, et c'étoit l'approbation donnée par l'imprudence, et soutenue par la vanité du cardinal de Noailles, qui servoit de sauve-garde à ce livre incendiaire. Un mot de rétractation prononcé par le cardinal, enlevoit au livre tous ses protecteurs distingués, et le laissoit, avec ses défenseurs obscurs, à la merci des deux puissances, également intéressées à l'extinction de ce flambeau de discorde. Mais que ce mot est difficile à lâcher, quand la vanité qui en dissuade, emprunte la voix de l'honneur? Cependant l’amourpropre donnoit tout à la fois deux impressions contraires à l’approbateur obstiné : s'il trouvoit la rétractation honteuse, la " honte d'être dépouillé de la pourpre ne lui paroissoit pas moins d terrible. Mais resserré, pour ainsi dire, sans issue entre deux € | c
écueils, comment éviter l’un sans donner dans l’autre? Louvoyer ou temporiser, donner des espérances, rentrer en négociation, c'étoient des expédients usés, et désespérés dans le cours ordinaire des choses. Il parut bien en cette rencontre, que rarement | à on désespère quand on désire ardemment. Le cardinal ima- s
gina que si la négociation étoit proposée de nouveau par le d
prince régent, que le pape avoit tout intérêt à ménager, elle d
pourroit être admise. Il alla voir ce prince, l'assura qu'on d
avoit 'enfin trouvé des tempéraments propres à concilier les | q
esprits, qu'il ne s'agissoit plus que de les faire parvenir à Rome à
sous un nom respectable, et il supplia son altesse royale d'y à
envoyer en son nom l'abhé Chevalier, dont la sagesse et la d
capacité feroient honneur à ses commettants. Le prince, que g
le seul espoir de suspendre les troubles flattoit infiniment, le
4ù donna les mains à cette nouvelle tentative, sans y prendre “ Liu beaucoup d'intérêt. d || pee Le cardinal de Bissy , à qui cet abbé Chevalier , l’un de ses L F ji grands vicaires, s'étoit rendu suspect depuis quelque temps pe set en matière de doctrine, crut qu'il étoit de son nonneur de Là Ut prévenir le prince, et lui dit ingénument qu'il n'approuvoit | 0} He point cette commission; et comm» le régent n'y vouloit rien | pr
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LE L'ÉGLISE. (An 1716.) 477 changer, il le pria de ne pas trouver mauvais qu'il s’en expliquât dans le même goût avec le pape. Le régent, qui ne regardoit pas le choix de Chevalier comme son ouvrage, laissa au cardinal de Bissy une entière liberté d’en parler et d'en écrire commeil jugeroit à propos. Ainsi le cardinal ne manqua point d'avertir le saint Père, à qui d'ailleurs on avoit déjà mandé que l'abbé Chevalier emmenoit avec lui le père Laborde, l’un des orätoriens les plus échauffés contre la constitution. Sa Sainteté eut encore nouvelle que le médiateur devoit lui présenter un recueil de difficultés qu’on élevoit contre la bulle, puis un corps de doctrine où l'on tâchoit d'affoiblir l'impression défavorable que ces difficultés auroient faite, et qu'enfin il devoit solliciter une bulle qui approuvât tous les articles de ce corps de doctrine. C'’étoit en substance lui demander d'abroger la constitution : mais cet attentat étoit si bien couvert, ou plutôt lié à tant d'objets délicats, qu'il falloit une circonspection infinie, et un temps fort long pour le déconcerter. Or, c’est tout pour une secte en détresse comme étoit celle-ci, que de gagner du temps.
Le pape vivement offensé qu'on pensât à le jouer lui-même,
* à le rendre complice de la révolte contre sa propre bulle, ré-
solut d’'appesantir tout le poids de son autorité sur les auteurs de ce complot outrageant. Deux ou trois jours après l’arrivée de l’agent du parti, il convoqua une assemblée extraordinaire de cardinaux, et leur parla près de trois heures avec cette éloquence touchante, cette noblesse d'élocution, cette grâce et cette dignité qui l'ont fait regarder comme une des plus grands orateurs de son siècle. Il exposa les raisons qui donnoient force de loi à sa bulle, dont il démontra l'autorité à jamais irréfragable, tant par le développement des principes suivis dans tous les temps, que par l'acceptation au moins tacite de toutes les nations catholiques ; à quoi opposant l'opiniâtreté d'une poignée de réfractaires, il fit sentir leur mauvaise foi par leur propre conduite, par la variation et la contrariété de leurs maximes, par leurs fausses promesses et leurs demandes artificieuses. 11 touchoit ici les explications si obstinément demandées par les opposants, et il observa qu'en partant de leurs principes, ils ne pouvoient pas s’en tenir aux explications qu'il leur donneroit
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de sa bulle, puisqu'en reconnoissant l'obligation d'acquiescer à ces éclaircissements, ils se croiroient à plus forte raison obligés d'acquiescer à la bulle même. Gette réflexion d'une justesse et d'une sagacité peu commune, fit l’admiration et la pleine conviction des cardinaux. Le pontife conclut ensuite, que les voies de la douceur se trouvant inutiles auprès des opposants, il alloit d’abord user de tout son pou voir pour réduire leur chef en particulier; qu'il étoit déterminé à lui ôter la pourpre, et qu'il ne demandoit conseil que sur la manière de procéder à l'exécution. Il imposa aux cardinaux le secret du saint office, leur enjoignit de lui envoyer leurs avis dans la quinzaine, et sans rien vouloir entendre ce jour-là, il se leva de son trône pour se retirer. |
Cependant le cardinal de la T'rémouille qui faisoit les affaires de France, s’approcha de Sa Sainteté , et lui demanda la permission de s'expliquer, avec les cardinaux, sur ce qu'elle venoit de leur proposer. Il savoit que le saint Père n’admettroit point à son audience l'abbé Chevalier, et il désiroit que cet agent füt au moins entendu par les cardinaüx. Ayant obtenu la permission du pontife, il retourna aux cardinaux, leur dit qu'il ne les croyoit point en état d’opiner sur l’affaire du cardinal de Noailles, sans avoir entendu son député, et les pria de ne pas former leurs suffrages, qu'il ne leur eût expliqué ses raisons. Ils y consentirent sous le bon plaisir du pape, qu'obtint encore le cardinal de la Trémouille. On verra bientôt le désagrément
u'ilen eut.
L'émissaire des opposants, en parlant aux cardinaux qu'il visita sans exception d'aucun, eut la belle générosité de prendre sur lui les difficultés qu'il avoit charge de présenter contre la bulle, et les proposa partout comme si elles lui eussent été personnelles. Jamais il ne les entretint que du sens prétendu orthodoxe des cent-une propositions, qu'il entreprit de justifier sans passer condamnalion sur aucune. Cette conduite ne disposa pas favorablement le sacré collége. Cependant le cardinal de la Trémouille, qui sans doute ignoroit ces dispositions, se donnoit bien des mouvements afin d'obtenir que le pape entendiît au moins une fois l'abbé Chevalier. Le saint Père fut inébranlable sur ce point; mais comme il étoit bon de pénétrer
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DE L'EGLISE. (AN 1716.) 479 à fond ce mystère, il commit, pour l'écouter de sa part, les cardinaux Ferrari et Tolomeï, qui devoient ensuite lui faire le rapport de ce qu'ils auroient entendu, Ces conférences furent longues et fréquentes, sans rien avancer, sans donner même aucune espérance de succès.
Le cardinal Ferrari mourut dans ces entrefaites , et le pape pe voulut plus que Tolomeï entendit l'entremetteur. Le pontife savoit tout ce qu'il avoit prétendu découvrir. Les deux commissaires lui avoient rapporté, que tous les propos et les procédés de Chevalier ne respiroiïent que l'artifice ; qu'ilen revenoit toujours à l'acceptation relative, qu'il avoit épuisé son érudition à justifier, l'une après l'autre, toutes les propositions con damnées par la bulle; en un mot, qu’il ne sembloit être venu à Rome que pour prononcer contre la bulle autant de censures que la bulle en prononcçoit contreles cent-une propositions. Le pape savoit d'ailleurs que Chevalier tenoit chaque jour réglément des conventicules avec les émissaires que le parti entretint constamment à Rome, et qu'il attribuoit à l'un même des cardinaux commissaires des sentiments capables de le perdre d'honneur. Il avoit osé dire et écrire à Paris que le cardinal Tolomeï regardoit la bulle comme n'intéressant point la foi, comme un ouvrage de pure discipline, variable selon les temps et les circonstances diverses , révocable par conséquent, et à plus forte raison comme réformable :, Le pape, sans ajouter foi à cette imposture, en fit parler et en parla lui-même à Tolomeï, afin de mieux confondre l’imposture. Jamais étonnement ne fut pareil à celui de ce cardinal. Il répondit avec la simplicité de la bonne conscience, que rien de semblable n’étoit jamais sorti de sa bouche, ni entré même dans sa pensée; ajoutant qu'il ne concevoit pas comment l'abbé Chevalier pouvoit lui-même regarder une bulle qui prononcçoit des qualifications d'hérésie, comme un ouvrage de discipline, et comme n'intéressant par essentiellement le dogme.
Le pape qui suivoit pied à pied ce dangereux médiateur, trouva un biais par où l'on pourroit tirer tout ce qu'il avoit dans l'âme. Il laissa croire pour un temps, que l'acceptation
1 Hist, de la Const. liv. 3, p. 280, 282 et suiv, édit. de 1820,
de l'assemblée de 1714 avoit été relative à son instruction pastorale ; ensuite il fit demander à l'abbé, si le cardinal de Noailles accepteroit, en cas qu'on lui permit de le faire relativement, Chevalier, qui se croyoit déjà triomphant, répondit sans balancer de la manière la plus affirmative. Il ajouta qu'il n’avoit jamais rien sollicité autre chose. Quand il eut bien donné et confirmé sa parole, on lui dit que puisque l'acceptation du clergé de France avoit été relative, et que M. de Noailles ne demandoit que d'accepter relativement, on trouvoit bon qu'ilacceptât comme cette assemblée. Pris dansses propres lacs, l’abbé rou git, balbutia, demeura interdit et muet; mais son silence en disoit assez. Ïl avoit cru tenir la permission d'accepter avec une relation restrictive et conditionnelle ; et comme il n’y avoit ni con: dition, ni restriction dans l'acceptation de l'assemblée, il se voyoit réduit à reculer avec autant de confusion qu'il avoit eu de présomption à s’avancer.
Le vigilant pontife voulut encore s’instruire à fond de ce qui se passoit dans les fréquents entretiens que ce cabaleur et son adjoint Laborde avoient tous les jours avec les procureurs gé: néraux des feuillants, des bénédictins, des missions étrangères, quelques dominicains, et M. Maigrot, évêque de Conon, si zélé autrefois pour l'exécution des décrets pontificaux en Chine :. Leur rendez-vous étoit à la Trinité du Mont, dans le jardin des minimes français. Clément y envoya des gens sûrs pour éclairer leur conduite, et prendre connoissance de leurs propos. Il apprit qu'on y parloit de la bulle, comme on auroit pu faire à Utrecht ou à Genève. En conséquence, le tribunal de l’inquisition publia un décret, qui ordonnoit de lui déférer tous ceux qu'on entendroit blasphémer la bulle. La crainte du saint office dissipa les assemblées. Ce fut alors que le cardinal de la Trémouille connut pleinement, non pas sans repentir, le sujet qu'il avoit eu l'air de protéger, et dévoila ce qu'il savoit des instructions données à cet émissaire du parti. Ainsi finit la négociation, et cette issue intrigua fort les commettants de Chevalier.
Les cardinaux avoient remis leurs suffrages au pape, relati-
3 Hist. de la constit. pag. 284, 285,
on pas- Noailles vement.
ans ban’avoit onné et u clergé demanacceptât rougit, n disoit ne relatni conte, il se avoit eu
le ce qui ir et son eurs géangères, pnon, Si caux en , dans le ens sûrs de leurs n auroit tribunal
déférer ainte du cardinal sentir, le u'il sati. Ainsi mettants
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DE L'EGLISF. (An:716) 4DI vement au sort du cardinal de Noailles. Ils opinoient tous sans exception à lui ôter le chapeau ; mais la plupart supplioient Sa Sainteté de leuraccorder quelque délai pourtenter, par de nouveaux ménagements, d'amener leur confrère à la soumission. D'un autre côté, les opposants fort alarmés en France feignirent de vouloir se soumettre, et se dirent enfin dans la résolution d'accepter la bulle, Tout ce qu'ils demandoïient encore, c’est qu'ils pussent insérer dans leurs mandements quelques points de doctrine qu'ils offroient de soumettre à l'examen du pape. Le pontife, si souvent trompé, avoit perdu toute confiance ; mais le régent, et plusieurs prélats acceptants vouloient tenter tous les moyens possibles de finir les troubles sans éclat. Cet incident fit recommencer les négociations, les conférences, et peu s’en fallut que le clergé ne tint une assemblée solennelle pour expliquer la bulle aux opposants ; ce qui eût été convenir qu'elle étoit obscure, et que leur résistance étoit légitime. Dans ces conjonctures, le pape reçut copie d’une lettre adressée par le cardinal de Noailles aux gens du roi du parlement de Douay, qui venoit de supprimer une thèse où l’on justifioit la censure des cent-une propositions. Il en rendoit des actions de grâce à ces magistrats, et les félicitoit d'avoir par-là rempli dignement leur ministère. On mandoit en même temps à Sa Sainteté, que les ennemis de la bulle faisoient d’étranges machinations pour l'assemblée prochaine.
Afin de prémunir les évêques acceptants contre le projet d'expliquer la bulle, le saint Père leur adressa un bref circulaire. I] y faisoit sentir le danger de ces explications, et marquoit la résolution qu'il avoit prise irrévocablement de n’en donner jamais. Par-ld, se disoit-il, ils comprendront qu'us n’en doivent point donner eux-mêmes, Il se montroit également résolu de procéder contre eux par les voies canoniques, si quelque voie de douceur qu’on tentoit encore n'opéroit dans peu son effet. On eut vent en France de l'arrivée de ces brefs. Quelques parlements rendirent aussitôt des arrêts, portant défense de recevoir aucun rescrit romain, qu'il n’eût été muni préalablement de lettres-patentes. Le régent fit encore défendre à chaque évéque du royaume d'accepter le bref qui lui seroit adressé : mais
déjà le nonce avoit eu le temps d'en répandre les exemplaires; 12 :
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les prélats ayant entendu ja voix du chef de l'Eglise ,n'attendirent point l'aveu des puissances du siècle pour s'y rendre dociles. Le régent de son côté craignant de trop indisposer le pape, et compensant avec avantage le désagrément qu'il venoit de lui donner, rompit l'assemblée qui intéressoit toutautrement l'habile pontife. Ainsi Clément vint-il à ses fins par la voie même qui sembloit l'en éloigner davantage : mais en mettant la vérité à couvert, il n'en rapprocha point ses contradicteurs opiniâtres ; ilne put pas même ouvrir les yeux sur cette obstination désespérée, à quelques orthodoxes d'une condescendance et d'une longanimité, qui seroient inconcevables, si l’on ne savoit pas combien la politique et le respect humain sont habiles à se déguiser. Enfin l'on tintencore des conférences, où l'on se promit tout de nouveau de gagner les opposants : mais ce fut la dernière scène, au moins du premier acte de cette longue et lugubre farce.
Le parti avoit gagné du temps, et en avoit parfaitement profité ; ils’étoit considérablement accru ; ses dogmes et ses libelles étoient répandus au loin, et pénétroiïent en tous lieux. Les universités, ou du moins les facultés de théologie de Reims et de Nantes, à l’imitation de celle de Paris, avoient cassé le décret de leur acceptation. Les docteurs de Caen étoient sur le point de chanter la même palinodie, et le firent par la suite. Les évêques opposants avoient gagné une partie de leurs curés, de leurs chanoines, de leurs religieux, de leurs religieuses même, et de leurs hospitalières. Les coups de rigueur, trop Jeng-temps attendus sans effet, avoient converti la peur en sécurité. En un mot, ie parti se crut en état de faire peur à son tour, ou s'il ne voulut qu'étonner et déconcerter pour un temps, il prit certainement les mo;:vs propres à produire cet effet. Attentat encore sans exemul? ; + i des prél:': qui prétendoient se tenir unis de commz:10:1 avec l'Eglise catholique et romaine, quatre évêques à la fois, ceux de Boulogne, de Montpellier, de Mirepoix et de Sénez, interjetèrent appel d'une décision dogmatique émanée du saint Siége, et déjà reçu: formellement par la plupart des églises. Jusqu'ici les plats opposants, bornés à demander l'explication de la bulle comme d'uue pièce obscure, n'avoient osé dire qu'elle étoit
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DE L'ÉGLISE. (AN 1716.) 483 mauvaise en soi, et contraire à la vérité; ils avoient laissé cette charge à quelques boute-feux sans nom et sans conséquence : mais eux-mêmes, en motivant leur appel, alléguèrent qu'elle renversoit la foi, qu'elle détruisoit la morale, qu’elle ruinoit la discipline , violoit les droits sacrés de l'épiscopat, et anéantissoit l'autorité des souverains. Cependant cette rude levée de bouclier du premier jour de mars 1717, loin de mettre fin à la feinte et à la fraude, ne fit qu'y ajouter l'emportement, et tout l'éclat du scandale. Mais coupons ce longtissu d’ iniquités, par quelques traits de la vertu merveilleuse qui dans la précédente année et chez la même nation, fit compter l’apôtre des pauvres, Jean-François Régis, au nombre des bienheu-
.reux (1716).
Evangéliser les pauvres, ou du moins se consacrer de préférence à ce ministère, c'est une merveille que le fils de Dieu confondoit avec la guérison des aveugles-nés, avec la résurrection des morts, et qu'il donnoit également pour preuve de sa divine mission. Allez, dit-ii aux disciples de Jean-Baptiste, envoyés pour apprendre s'il étoit le Messie; allez, et rapportez , ainsi que vous l'avez vu et entendu , que les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, les lépreux sont nets; les morts ressuscitent , et les pauvres sont évangélisés 1. Pour faire saisir le caractère de l'apôtre des pauvres, à quoi nous restreint l'abondance de cette matière, il suffit de présenter quelques traits de l'humilité sincère et comme naturelle qui accompagnoit tous les exercices de sa charité. Entré dans la compagnie de Jésus, où l’avoit conduit son attrait pour l'apostolat, dès les, premiers disciples qu'il eut à gouverner, on lui reconnut une prédilection marquée pour ceux qui étoient pauvres 2. Tout appliqué qu'il étoit à l'avancement des uns et des autres dans la science du salut, aussi bien que dans les lettres humaines, ce champ ne suffisant point à son zèle, il alloit les dimanches et fêtes instruire les pauvres habitants des campagnes. À peine fut-il ordonné prêtre à Toulouse, .où la peste qui s'étuit déclarée en 1630 laisoit de grands ravages, qu ‘il fit de vives instances auprès
1 Luc. vi, 22. — 2 Vie du B. Jean-Francois Ress, édit. de Paris, 1710,
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de ses supérieurs, pour en obtenir la permission de se consacrer au service des pauvres pestiférés. Comme ils avoient peine à y consentir, parce qu'étant à la fleur de son âge, il pouvoit rendre de longs services à son ordre, ainsi qu'au public, il leur représenta que ces ménagements pouvoient avoir lieu à l'égard des sujetsutiles ; mais qu'il n’étoit bon à rien qu'on pouvoit l'exposer sans conséquence, et que ce seroit décharger la compagnie d'un fardeau inutile. 11 fit tant d'instances, qu'il obtint ce qu'il demandoit ; et les malades les plus abjects furent ceux qu'il se réserva.
L'année suivante, sa famille, de condition distinguée, obtint du général de la compagnie un ordre qui obligeoit Régis d'aller à Foncouverte, lieu de sa naissance dans le diocèse de Narbonne, pour y régler quelques affaires qui demandoient sa présence. Il fut très-mortifié de se voir contraint à remettre le pied dans le siècle, dont il s'étoit fait une loi d'oublier à jamais les vaines distinctions : mais comme les saints savent tout ramener à l'accroissement de leur sainteté, ce voyage, qui eût été pour bien d’autres une partie de plaisir, ne fut pour lui qu'un exercice de mortification, d'humilité et de charité apostolique. Il le fit à pied, demanda l’aumône dans les lieux où il passoit, et tout son séjour ne fut qu'une mission. En arrivant à Foncouverte, son premier soin fut de visiter les pauvres malades; et voici quel fut l'ordre de ses actions tout le temps qu'il y demeura.
De grand matin, il préchoit au petit peuple, faisoit le catéchisme aux enfants ; après quoi il entendoit les confessions de tous ceux qui se présentoient, faisant toutefois passer en premier lieu les pauvres ouvriers et les domestiques. Sur le soir, il préchoit une seconde fois. Le reste du jour étoit employé à visiter les pauvres, à recueillir les aumônes des riches, et à les distribuer aux familles qui étoient dans le besoin. Son occupation la plus douce étoit de consoler les pauvres malades, aux quels il rendoit les services les plus bas, tout en les préparant à une mort chrétienne. Souvent il passnit des nuits entières auprès d'eux. Quand il alloit par la ville, toujours il étoit environné d'une troupe de pauvres et de jeunes enfants qu'il voyoit avec complaisance , et entretenoit avec affabilité. Ses
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t le catéssions de en prer le soir, nployé à s, et à les occupades, auxpréparant entières étoit ennts qu'il ilité. Ses
DE L'ÉGLISE. (AN 1716.) 4S5 frères qui tenoient un rang dans le canton, et qui n'envisageoient sa conduite que des yeux de la chair, s’en crurent déshonorés, et lui en témoignèrent leur chagrin. Is lui repré sentèrent qu'il y avoit des bienséances assorties à chaque condition ; que s’il vouloit donner carrière à son zèle, il y avoit dans la ville un hôpital et des prisons où il pouvoit le faire décemment, et que pour assister les malheureux, leur bourse Jui seroit toujours ouverte, mais sans qu'il allât de rue en rue, et qu'il mendiât de porte en porte, toujours suivi d’une troupe de gueux et d'enfants. Le saint répondit froidement, qu'envisageant dans les pauvres les membres de Jésus-Christ, il tenoit à grand honneur de se voir au milieu d'eux, et de les soulager aux dépens de la gloire chimérique du monde. Cette réponse imposa pour lors silence à ses proches.
Peu de temps après, Régis traversa la place chargé d'une paillasse qu'il portoit à un pauvre malade réduit à coucher sur la terre nue. Une partie du régiment qui éloit en quartier d'hiver à Foncouverte, se trouvoit sur la place. Frappé de la singularité du spectacle, plusieurs soldats plaisantèrent le porteur à leur façon peu civile ; et quelques-uns le suivirent assez loin, en faisant de grandes huées. À cette nouvelle, tout le chagrin de ses frères se réveilla. Ils le prièrent d'un ton sec de se mieux souvenir qu'il étoit né gentilhomme, et de garder plus de mesures, au moins par égard pour ceux qui s'en souvenoient. Il répondit avec douceur, qu'il leur étoit fort obligé de l'intérêt qu'ils prenoient à ce qui regardoit sa personne; mais qu'il lui étoit impossible de voir des besoins extrêmes sans y porter un prompt secours. À la bonne heure, repartirent ses frères, secourez les malheureux, nous y applaudirons toujours, mais consultez les lumières du bon sens, mais observez les bienséances de votre état, et ne donnez pas des scènes au public, en portant à la vue de tout le monde, des paillasses sur vos épaules. Des amis qui étoient présents lui aioutèrent, qu'après tout, ses frères avoient raison ; qu'il avoit tort d'humilier ainsi une maison telle que la sienne, et que sa manière d'agir n'avilissoit pas moins son ministère que sa naissance. Régis qui s’estimoit doublement heureux, et de pratiquer les œuvres de miséricorde, et d'en retirer de l’hamiliation, écouta paisible-
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ment tout ce qu'on voulut lui dire; après quoi néanmoins il répondit avec chaleur, que c’étoit par les abaissements que les apôtres avoient établi l'Eglise, et que ce n’étoit pas en les imitant que les ministres de l'Evangile pouvoient déshonorer leur caractère; que pourvu que Dieu ne fût pas offensé, il s’embarrassoit peu des jugements humains ; et pour conclusion, que les maximes du monde ne seroïent jamais la règle de sa conduite. Après une déclaration si ferme, on ne l’importuna plus, et les fruits de ses humbles travaux le justifièrent admirablement aux yeux mêmes de ses contradicteurs. Tout le monde regarda comme un prodige, qu'en quelques semaines il eût entièrement changé les mœurs dans toute la contrée.
En conséquence de cet heureux essai, les supérieurs de Régis l'appliquèrent entièrement aux missions, soit de la ville, soit de la campagne : maïs toujours fidèle à son attrait particulier, pendant l'été seulement il s'exerçoit dans les villes, et sitôt que la saison laissoit aux paysans le loisir convenable pour suivre les instructions, il voloit vers ces gens simples, qui eurent toujours la première place dans son cœur. Dans les villes mêmes, quoiqu'il ne se refusât à personne, son penchant le portoit surtout au salut des pauvres; son confessionnal en étoit toujours environné : il leur parloit avec amitié, il leur inspiroit de l'assurance. Les gens de condition, disoit-il, ne manqueront pas de confesseurs, et les pauvres sont proprement mon partage. Après les exercices de la chaire et du con fessio nnal , qui à peire lui laissoient le moment de prendre un peu de pain et quelque fruit, il alloit visiter les hôpitaux, les prisons et tous les réduits où il savoit quelques pauvres malades, auxquels il portoit les aumônes qu'il alloit recueillir de porte en porte tous les samedis et les veilles des fêtes. On le vit de nouveau, et dans les villes, entr'autres à Montpellier, aller par les rues chargé de paillasses ou de bottes de paille, pour coucher ses pauvres malades,
Dès qu'on fut en hiver, il commença ses missions champêtres dans les belles campagnes du Lavonage, à quelques lieues de Montpellier : mais ce pays charmant n'avoit pas de quoi fixer un apôtre qui ne respira jamais que la croix et la privation de tous les agréments terrestres. 11 ÿ eut cependant
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beaucoup à souffrir, et prodigieusement à travailler, pour y rétablir les mœurs que le commerce des huguenots y avoit presque anéanties. Mais ce sont les provinces du Vivarais et dn Vélay, où il évangélisa les scpt à huit dernières années de sa vie, qui lui fournirent un champ assorti au caractère de son zèle. Ces contrées sont remplies de forêts sauvages, de montagnes qui se perdent dans les nues, et de précipices qu'on ne peut regarder sans effroi. Il y a des cantons entiers si affreux, qu'on n'imagine pas, en les voyant, qu'ils aient d'autres habitants que les bêtes féroces. L'hérésie de Calvin, chassée du plat pays, avoit reflué dans ces âpres détroits , s’y étoit fait un retranchement inaccessible; et soutenue par le voisinage des Cévennes, elle y avoit enfin établi son empire, et la plus cruelle tyrannie. Les monastères furent brûlés ou abattus, les moines et les pasteurs égorgés sur les autels, les églises rasées ou profanées; et ce qu'il y avoit de plus funeste, les fidèles continuellement vexés, tentés en toutes les manières, et privés d'instruction, avoient insensiblement cédé à la crainte ou au respect humain, répétoient, pour plaire aux hérétiques , leurs ironies et leurs blasphèmes contre nos saintes observances ; en un mot, ils n'étoient presque plus catholiques que de nom. La perte de la foi n’avoit pas manqué d'entraîner celle des mœurs, et les vices n'étant plus combattus par la croyance ni par la conscience, la corruption éloit affreuse.
Voilà le champ que Régis avoit à défricher, et voici quelle fut sa manière de vivre au milieu de ces travaux, assez grands sans doute pour n'y pas surajouter. Mais persuadé qu'il faut se crucifier soi-même pour prêcher avec fruit Jésus crucifié. il n'interrompit jamais ses macérations effrayantes ; il étoit revêtu d'un rude cilice qu'il ne quittoit nulle part, et ceint d'une chaîne de fer hérissée de pointes, qui faisoit plusieurs tours sur la chair nue. Toutes les nuits, il prenoit la discipline jusqu'au sang. La terre lui servoit de lit, et il donnoit tout au plus trois heures au sommeil, une ou deux seulement dans le temps des missions. Son jeûne étoit continuel, et bien souvent il passoit les jours entiers sans manger. L+ pain et l’eau faisoient sa nourriture ordinaire : ses meilleurs repas consistoient en quelque peu de lait froid, ou en quelques herbages sans assaisonne-
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ment. Dans ses dernières missions, afin de n'être à charge à personne, il portoit sur son dos un petit sac de farine, dont il faisoit une bouillie sans lait, Il n’usoit ni de vin, ni de viande, ni de poisson, ni d'œufs. Quelque épuisé qu'il se trouvât dans les missions, on ne put jamais l'engager à prendre un peu de vin pour réparer ses forces. Enfin, ce qu'il avoit de travaux à supporter, et ce qu'il se faisoit souffrir lui- même, passoit tellement les forces de la nature, qu'au jugement de tous ceux qui l'ont vu de près, c'étoit un miracle qu'il pût vivre.
Ce seroit peu que la mortification du corps, sans celle du cœur : mais Régis s’étoit si bien rendu maître de toutes sei passions, qu'on l’eût dit impassible ; elles n’avoient de mouvement que ce que leur en imprimoit l'esprit de Dieu. Jamais il ne parut ému de colère, qu'en réprimant la licence; jamais abattu de tristesse, qu'en apprenant que Dieu avoit été offensé ; jamais transporté de joie, qu'à la vue des triomphes de Ja grâce. Hors de là, les événements heureux et fâcheux, et les plus imprévus, ne faisoient aucune impression sur lui; les traitements les plus outrageux ne portoient ni le moindre trouble dans son âme, ni le nuage le plus léger sur son front. Quelques libertins s'étant attroupés autour de lui, et l’accompagnant avec de grandes huées, il n'en fut pas plus ému que s'il eût été sourd. Le plus insolent de la troupe prit de la boue, et lui en couvrit tout le visage. Régis ne fit que sourire, tira son mouchoir, se nettoya tranquillement le visage, et continua son chemin comme s'il ne lui fût rien arrivé. La crainte, et la crainte même de la mort présente à ses yeux, ne l'élonnoit pas davantage. Un officier qu'il avoit croisé dans les intrigues d'une passion honteuse, l’alla guetter dans un lieu couvert, d'où s’élançant tout à coup sur lui, il l'arrêta d’une main, et de l’autre lui mit l'épée sur la gorge, en disant : Il faut qu'aujourd'hui tu meures de ma main. Régis, sans changer de couleur, le pria de lui accorder un moment pour penser à Dieu, L'étonnement rendit le meurtrier immobile; et le saint, après une courte prière, lui dit avec douceur : Vous pouvez à présent faire de moi tout ce qu'il vous plaira. L'officier fut sans doute entièrement désarmé ; et qui auroit pu tenir contre cette impassibilité surhumaine ? 1] se ieta aux pieds du saint, en
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DE L'EGLISE. (AN 1716.) 489 détestant son crime, et en promettant de le pleurer toute sa vie.
On présume assez quelle fut l'abondance des fruits de salut que recueillit un ouvrier évangélique ainsi disposé ; aussi-bien seroit-il déplacé d'entrer ici dans ce détail immense. On ne peut que dire en général, que dans tous les états, les sexes et les âges, il se fit des conversions innombrables, éclatantes, étonnantes, à peine croyables. Les grands et les petits, les laïques et les ecclésiastiques, les hommes et les femmes, les hérétiques et les débauchés, les lâches et les endurcis, tous marquoient un empressement égal pour entendre le saint, et presque tous alloient pleurer leurs crimes à ses pieds au sortir de la chaire. Il convertit les concubinaires les plus scandaleux, les femmes débauchées, des hérétiques sans nombre, des dogmatiseurs les plus accrédités; et, ce qui étoit peut-être plus difficile encore, des huguenotes entêtées d'orgueil et de leur faux savoir, quiavoient lutté contreles plus habiles théologiens, et qui, par leur naissance, leur fortune, leurs libéralités, la purelé même de leurs mœurs et leurs fières vertus, faisoient au loin honneur au calvinisme, et le soutenoient puissamment dans leur voisinage. Pour tout dire en deux mots, il rendit ces peuples aussi fermes dans la foi, et aussi réglés dans leurs mœurs, qu'il les avoit trouvés lâches catholiques et mauvais chrétiens. Mais par quelle méthode opéroit-il ces merveilles ? C'est ce qui va développer tout le caractère de l'humble apôtre des pauvres.
Dès qu'il étoit arrivé au lieu de la mission, il visitoit tous les paysans, s'entretenoit plus au long avec ceux qui étoient pauvres, se répandoit ensuite, à travers les bois et les rochers, dans les habitations les plus misérables, alloit de cabane en cabane, pénétroit jusque dans les cavernes qui tenoient lieu de maisons à plusieurs, etles invitoit affectueusement à profiter des recherches du Seigneur, à qui leurs âmes n'étoient pas moins chères que celles des rois. Dans l'intervalle d'une mission à l'autre, et surtout dans les temps rudes qui rendoient le lieu de la mission plus inaccessible, il se livroit tout entier au salut des habitants écartés. Les déserts les plus sauvages, les chemins les plus horribles et les plus périlleux ne lui firent jamais vb-
stacle. Il partoit tous les jours de grand matin, pour aller visiter les paysans dispersés dans les bois et sur les montagnes. Quelquefois il pleuvoit à verse, ou la neige poussée par une bise tranchante coupoit le visage; quelquefois la fonte des neiges et les torrents enflés rendoient le pays si impraticable, que les plus hardis n'osoient sortir de leurs retraites. Rien n'étoit capable de l'arrêter ; il ne faisoit tout le jour, à pied et à jeün, | qu'aller de hameau en hameau, et de chaumière en chaumière. | On le voyoit marcher gaiement dans des chemins inondés, | passer les torrents et les ravines, traverser les forêts et les ! montagnes, gravir sur des rochers, au risque de rouler dans l quelque précipice. Souvent il s’égaroit dans ces pays perdus, et plusieurs fois il fut obligé de passer la nuit dans les bois. (
Un jour qu'il se trouvoit engagé dans les plus hautes mon- ! tagnes, la neige tomba en telle abondance, qu'elle boucha a tous les passages ; en sorte qu'il ne put passer outre, ni re- : tourner. Tout ce qu'il put faire, fut de gagner une méchante L cabane, où il demeura trois semaines enfermé, n'ayant qu’à c peine un peu de pain noir pour vivre, et un petit coin pour :
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Au retour de ces fatigues extrêmes, il n’avoit pour délassement que des fatigues nouvelles. Il trouvoit des troupes de paysans qui accouroient de toute part pour être instruits, ou se confesser, et qui se succédoient sans fin les uns aux autres. Bien loin de jamais se plaindre ni de leur multitude, ni de leur empressement importun, ni de la longueur de leurs récits, on lui vit toujours au milieu de cette foule grossière et souvent dégoûtante, une égalité d'âme et une sérénité de visage, que dis-je ? un air de complaisance et de satisfaction, un épanouissement de joie qui étoit peinte dans toute sa personne, On vit toujours en lui une image fidèle du bon pasteur recueillant avec affection la brebis égarée dans les montagnes et les précipices, ou trouvant ses délices, non pas dans la compagnie des
à premiers citoyens de Jérusalem, mais au milieu des habitants Hi simples et des pêcheurs grossiers de Galilée. Etre) Cependant comme il n'est pas rare de s'humilier soi-même, LE et de souffrir impatiemment l'humiliation , il falloit quelque
chose de plus que ces abaissements volontaires, pour faire
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DFE L'ÉGLISE. (Anu7:6.) 4Q connoître toute l'humilité de Régis. L'occasion s’en présenta souvent, et le grand nombre de gens débauchés qu'il avoit troublés dans leurs désordres, ne manquèrent pas de la saisir. L'attaque ordinaire contre les personnes qu'on ne peut entamer par aucun autre endroit, est l’accusation d'imprudence, toujours spécieuse à l'égard des saints mêmes. Des calomniateurs concertés entr’eux vinrent un jour trouver l'évêque de Viviers, qui visitoit son diocèse tandis que Régis y faisoit mission , et l'admiration de tous les gens de bien. Ils lui dirent que ce missionnaire, par son zèle indiscret, mettoit le trouble dans toutes les familles; qu'il n'épargnoit personne dans sa fougueuse éloquence ; que ses discours étoient moins des prélications, que des satires et des invectives sanglantes ; en un mot, que ce n’étoit qu'un perturbateur qu'il falloit congédier au plus tôt. Le prélat, qui étoit pénétré d'estime pour Régis, avoit peine à croire la moindre partie de ce qu'on lui rapportoit. Tous les gens de bien, d'un autre côté, lui représentoient que le saint n'avoit pour ennemis que ceux de la vertu ; qu’il s'élevoit à la vérité avec le zèle d'un apôtre contre les vices régnants, mais en général, et avec toute la réserve de la sagesse évangélique. Mais ce qui fit le plus d'impression sur l'esprit du prélat, et la plus solide apologie du missionnaire , ce fut l'humilité de Régis, telle qu'elle ne se rencontre que dans les saints. Comme la maligne cabale avoit des gens apostés qui venoient les uns après les autres se plaindre à l'évêque, il se lassa des murmures, fit à Régis quelques reproches assez amers, et lui parla même de le renvoyer. L'humble missionnaire, sans charger ses ennemis à son tour, sans dire un seul mot pour se justifier, parut au contraire avouer les torts qu'on lui supposoit, et remercia l'évêque de l'avis qu'il avoit la bonté de lui donner. Je ne me reconnois, dit-il, que trop coupable devant Dieu ; je ne doute pas même que mon peu de lumières ne m’ait rendu répréhensible aux yeux des hommes : mais si mon imprudence me rend indigne de travailler à la sanctification des autres, je âcherai du moins de me sanctifier moi-même dans Ja retraite et la pénitence.
Régis étoit véritablenient persuadé, et il témoignoit en toute rencontre qu'il n'y avoit point d'humiliations, point d'igno-
minies, ni de mauvais traitements qu’il ne méritât. Il arriva bien souvent qu'il reçut des soufllets, qu'il fut chargé de coups, et mis tout en sang par des impudiques auxquels il avoit arraché l'objet de leur passion. Toujours il trouvoit qu'on lui avoit fait grâce de quelque chase, et qu'il avoit été fort heureux de s'en tirer à si bon marché. Quand on le railloit dans les conversations, il prenoit plaisir à voir les autres rire à ses dépens; il s’étudioit même à prolonger l'entretien sur le même sujet. Pour les outrages et les injures atroces, qui ne pouvoient manquer à un ennemi si déclaré des vices et des scandales, on eût dit qu'il ne les entendoit point, tant il en étoit peu touché. Les reproches mêmes et les mauvaises facons des personnes modérées par état, n'étoient pas plus capables de l'émouvoir. Un de ses supérieurs, soit prévention, soit antipathie, lui fit très-long-temps, en public et en particulier, des réprimandes très-vives et très-humiliantes, Toujours il les reçut avec un profond respect; jamais il ne proféra un seul mot d'excuse.
Un de ses confrères ne pouvant se persuader qu'un homme ne s’excusât point quand on le reprenoit à tort, voulut voir par lui-même si en effet l'hümilité de Régis alloit véritablement jusque-là. Il le prit à part, et avec toutes les apparences de la persuasion, il lui fit un long détail des imputations qu'auroit à peine controuvées le plus mauvais génie. « Bien des gens, lui dit-il, pensent que votre vertu n'est qu'humeur, et que les saillies de votre zèle ne sont que les fougues d’un naturel emporté ; de là vient que l'on crie de toute part contre votre imprudence, qui en effet vous attire tous les jours de nouvelles affaires. Oui, c'est un sentiment général que vous ne sauriez vivre en repos, et que vous ne pouvez y laisser vivre Jes autres. Vous savez vous-même qu'on est scandalisé de ce qu'il n'y a pour la singularité de votre zèle, ni heures de communauté, ni observances régulières, et que le séjour de la maison vous est insupportable. Bien plus, je sais que certaines gens ont de terribles inquiétudes sur vos mœurs, en voyant tous vos rapports avec des femmes de mauvaise vie. Je veux croire que vos intentions sont pures, mais il est difficile de ne pas vous trouver de l'indiscrétion. Pour moi, je suis étonné de
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DE L'EGLISE. (AN gt 493 la mollesse des supérieurs ; à leur place, j'en agirois autrement, et saurois bien vous obliger à changer de conduite. Croyezmoi, n’attendez pas ces extrémités ; c'est un ami qui vous parle, usez au plus tôt de ses conseils. » Ce discours fut prolongé sur le même ton pendant une demi-heure. Régis l'écouta jusqu’au bout, sans l'interrompre d’une syllabe, et sans montrer la moindre altération ; après quoi il remercia son ami de ses avis charitables , le conjura de les lui continuer, et d'ajouter aux avis de fortes réprimandes, afin de me guérir, ajouta-1-il, de mon orgueil insupportable. En convenant au moins indirectement des torts qu'il n’avoit point, il promit de ne rien oublier pour mieux régler sa conduite.
Après de pareilles preuves d’une humilité si peu concevable au commun des hommes, et des justes mêmes, il n’est plus de prodiges, ni dans l'ordre de la grâce, ni dans l'ordre de la nature, qui ne deviennent croyables, qui ne soient faciles à croire, quand on les dit opérés par un sujet si détaché de sa propre gloire, et si fidèle à n’en rapporter la gloire qu’à leur premier auteur. Qu'on nous dise, après cela, que Régis a fait changer de face à des provinces entières ; qu'il a fait refleurir la foi, la piété, la perfection évangélique dans les lieux où l’on n’étoit plus chrétien que de nom; qu'il en a du moins banni le brigandage, l'usure, le blasphème, le meurtre, le concubinage et tous les désordres publics; qu'il a tout à coup changé en pénitents les pécheurs endurcis; qu'il a converti en si grand nombre les pécheresses les plus désespérées ; que, dans une seule ville, il en forma une communauté nombreuse de pénitentes, égales désormais en pudeur, et supérieures peut-être en délicatesse de conscience aux vierges les plus irréprochables ; que tout pauvre qu'il étoit, malgré tous les obstacles imaginables au péril de sa vie, cent fois menacée par le libertinage au désespoir, il ait trouvé moyen de bâtir, de soutenir, de fonder solidement cette maison de refuge au Puy en Vélay; que dans cette ville considérable et très-peuplée, il ait nourri tous les pauvres, sans en renvoyer aucun, pendant cinq à six mois de famine ; que le blé qu'il avoit ramassé pour eux, s’est multiplié par trois fois ; qu'il s'est multiplié sous l1 main même qui le distribuoit, et à mcsure que s’en faisoit la distribution :
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ce sont là sans doute des miracles éclatants, extraordinaires, presque inouïs même dans l'ordre des miracles; mais ce n’est toutefois que l'exécution de la parole sacrée du rémunérateur magnifique, qui a promis d’exalter ses serviteurs autant qu'ils s’humilieroient eux-mêmes.
Régis finit sa vie, ainsi qu'il l'avoit passée, en évangélisant les pauvres et les gens simples de la campagne. Il partit du Puy trois jours avant Noël, pour aller faire mission au village de la Louvesc. C'étoit un voyage de sept licues, qui l'obligeoit à traverser les plus hautes montagnes du Vélay, toutes couvertes alors de neiges ou de glaces. Les chemins étoient si impraticables, qu'il fut réduit tantôt à rompre la glace qui fermoit les passages, tantôt à se traîner sur les genoux et les mains, tantôt à grimper aux rochers, ou à monter par des pentes si rudes et si glissantes, qu'il risquoit à chaque pas de se précipiter dans des abîmes. Il perdit son chemin, et fut surpris de la nuit au milieu des bois. Après avoir erré long-temps, tout ce qu'il put faire dans l'épuisement de ses forces, fut de gagner une cabane ruinée, où il passa le reste de la nuit en proie à une froidure cruelle. Comme il étoit baigné de sueur en y entrant, il fut d'abord saisi du iruid, puis attaqué d’une fièvre pleurétique.
Malgré l’ardeur de sa fièvre, et des douleurs déjà très-violentes, il se mit en chemin à la pointe du jour, et arriva dans la matinée à la Louvesc la veille de Noël. Il cacha son mal avec soin , et, tout mourant qu'il étoit, il alla droit à l’église, où il ouvrit la mission par un discours qui ne se ressentoil en rien de la défaillance de la nature. Le reste du jour, et toute la nuit suivante, il ne cessa point d'entendre les confessions. Le jour de Noël, il se trouva plus mal, prêcha néanmoins trois fois, et ne quitta le confessionnal que le temps qu’il étoit en chaire. Le lendemain, il fit encore trois sermons avec sa véhémence accoutumée, et confessa dans les intervalles. Après le troisième sermon , il voulut se remettre au confessionnal; mais la foule étoit si grande, et ses forces enfin si épuisées, qu'il ne put s'ouvrir un passage. Il se mit à entendre les confessions dans le chœur, et toujours indifférent à ce qui regardoit son corps, ilse placa vis-à-vis d'une vitre brisée : là, ses forces lui mau-
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DE L'ÉGLISE. (AN 1716.) 495 uërent totalement ; il s’'évanouit , et on le porta au presbytère, où l’on tâcha de le réchauffer. Au bout d’un quart-d'heure, il revint à lui, et cette âme forte ne pouvant se rendre, il entendit encore les confessions de quelques paysans qui l’avoicnt suivi de l’église : mais ce furent là ses derniers efforts ; il lui prit une seconde foiblesse, qui obligea de le mettre au lit, et un médecin, accouru du voisinage, trouva le mal tellement empiré, qu'il n'y avoit plus de remède.
Le saint missionnaire le savoit mieux que personne. Il avoit eu connoissance de sa mort prochaine, et avant de sortir du Puy, il avoit fait ses dispositions dernières, une retraite ensuite, et même une confession générale de toute sa vie, quelqu'innocente qu'elle eût toujours été. Il se confessa de nouveau, reçut le viatique et l’extrême-onction avec la piété d’un séraphin, puis voulut demeurer seul pour s'entretenir avec le Dieu qu'il venoit de recevoir, et qu'il devoit bientôt contempler sans voile. Quelque temps après, on lui apporta un bouillon gras ; il remercia humblement : et dans le désir d’être jusqu'à la fin traité comme un pauvre, il demanda un peu de lait ; il fit même instance pour qu'on lui procurât la consolation de mourir, comme Jésus pauvre étoit né, sur la paille dans une étable. On ne put l'en dissuader, qu'en lui représentant que dans la foiblesse extrême où il étoit, on ne pouvoit le transporter sans lui donner le coup de la mort. Il demeura dans une résignation parfaite, dans un calme inaltérable, le visage toujours serein, l'esprit et la parole libres jusqu’à son dernier moment. Il ne surtoit de sa bouche et de son cœur que des prières tendres et affectueuses, que des élancements d’amour vers Jésus crucifié dont il avoit l'image entre les mains, que des soupirs enflammés vers la céleste patrie. Enfin dans la nuit du dernier jour de l'an, le ciel parut s'ouvrir à ses yeux; son visage s épanouit; et ne pouvant contenir la joie qui le transportoit : Ah ! quel bonheur, s'écria-t-il, et que je meurs content ? Un moment après il joignit les mains ; puis reportant les yeux au ciel, il dit d'une voix haute et distincte : Jésus- Christ, mon Sauveur, je remets mon âme entre vos mains. En achevant ces mots, il rendit l'esprit vers minuit du 3r décembre de l'année 1640, la quarante-quatrième seulement de
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