‹ Histoire de l'église [microforme] (volume 3)Chapitre 158 sur 178 · ARTE - D D DT · texte numérisé non relu

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opinions généralement reçues, autant ou plus que les affections naturelles. L'orgueilleux philosophe, en l’embrassant, devoit assujétir son esprit à des principes qui déconcertoient toute sa pénétration. Il lui falloit rejeter les prejuges et les maximes qu'il tenoit de ses peres et de ses maîtres, des savants et des politiques les plus révérés. Le juif, quoique äépositaire de la vérité, n’avoit guère moins de préventions à vaincre, que le philosophe et le vulgaire idolâtre. Avec son zele pour la gloire nationale dont il faisoit toujours une partie de sa religion , le premier pas qu'Israël eût à faire pour parvenir au christianisme, c'étoit de confesser l'opprobre et la réprobation d'une nation, si fière d’avoir été long-temps le peuple choisi. Enfin l’établissement de l'Eglise n’étoit pas moins difficile, que la ruine ou l'entière subversion du Capitole et de la synagogue.

Quelle merveille, s'écrioit saint Jean-Chrysostôme long-temps avant nous, quelle merveille de voir des troupes de juifs, avec tant d’autres peuples, adorer un homme qu'ils ont mis judiciairement à mort comme un malfaiteur! de voir la croix, ce signe autrefois si honteux, plus honoré aujourd’hui que le sceptre et le diadème! Qui n'a pas horreur, ajoute ce Pére, des pieux et des ongles de fer , destinés à la torture des criminels ? Or, parmi tous ces instruments de supplice, la croix étoit le plus horrible et le plus infàme, réservé pour le châtiment des esclaves et des barbares; un objet de malédiction , et d'une telle exécration , que les magistrats se fussent rendus coupables, en y condamnant un citoyen romain. Aujourd'hui cependant nous la voyons révérée par tout l'univers. Chacun en retrace le signe sur son front, chacun l'imprime sur son cœur; elle brille dans les temples, sur les autels, dans les plus augustes cérémonies, dans les habitations mondaines comme dans les asiles de la religion: on l'élève en triomphe sur le faîte des palais ,sur les portes des villes , sur les monuments publics, et sur les trophées. Tel étoit dés les premiers siecles le culte de la croix.

Il ne s’agissoit pas néanmoins d'un culte favorable aux passions comme. paganisme, ou qui fût du moins indifférent par rapport aux mœurs et à la conduite. Jésus-Christ , au contraire, a fait préférer sa croix aux honneurs et aux plaisirs ; il a fait succéder , sans intervalle et sans ménagement, l'abnégation à la cupidité et à la licence ; il a rendu doux et humbles de cœur, des hommes à peine susceptibles d'humanité ; il a inspiré l'amour des ennemis à des monstres de cruauté et de perfidie, la clémence aux tyrans de l'univers , à ce peuple qui ne régnoit sur toutes les nations que pour en prodiguer le sang et en dévorer les fortunes ; en un mot, il a tiré le genre humain de la voie large, pour le faire marcher avec persévérance par des sentiers semés d'épines. Car ce n'étoit pas à des êtres d'une autre nature que la nôtre, qu’il imposoit son joug ; ce n'étoient point des hommes qui eussent les passions plus modérées, ou les inclinations meilleures que la multitude perverse des mortels : c'étoit à ceux-là même, qui, engourdisdans la molilesse et la dépravation où ils étoient nés, sembloient avoir acquis un droit de prescription pour n’en plus sortir.

Toutefois rien ne fut plus rapide que ce changement. Les apôtres ont à peine annoncé que le fils de Marie est le fils de l'Eternel, qu'on se soumet à ses lois dans la ville même, où, si aveuglément et si injurieusement méconnu, il vient enfin d'être crucifié. Ceux qui l'ont proscrit comme un blasphiéimateur, l’adorent comme l'égal du ‘Frés-Ilaut. Il ne faut à Simon-Pierre,

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comme vous l'avez vu avec admiration, que peu de paroles pour en convertir des milliers. La grâce de l'Esprit saint n'est pas moins efficace dans les différents cantons de la Judée, où Jacques et Jean portent la parole du salut. Les bornes d'Israël ne sauroient plus contemr ce feu qui dans peu embrase tous les climats. Ce torrent gêné dans son lit se répand aussi rapidement , et presque aussi loin, que les rayons du soleil. Telle est la révolution que les faux dieux en gémissent ; que leurs prêtres se lamentent ; que les temples des idoles devenus déserts, au centre même de la superstition, les sacrificateurs se plaignent que les sacrifices ont cessé faute d'assistants. C'est ainsi, comme il vous en souvient, que Pline, de son gouvernement de Bithynie, en écrivoit à l'empereur Trajan ( 102).

Nous sommes d'hier, disoit de son côté Tertullien, dans des mémoires fameux, faits pour éclairer les sénateurs et les césars ; nous sommes d'hier, et déja nous remplissons vos cités et vos campagnes, vos armées et vos conseils , le palais, le sénat et le barreau : nous ne vous abandonnons que vos temples. Nous prenons part à votre commerce, à vos traités et à toutes vos assemblées, si ce n’est aux superstitions du Capitole, à la licence du cirque, ct aux cruautés de l'amphithéâtre. L'empire deviendroit un désert, si nous en sortions, le silence et la langueur de la ville vous consterneroient, et vous auriez horreur de votre solitude. Ce changement prodigieux, disent les Peres presque contemporains, ne se borne pas à un peuple ni à un empire : ce ne sont pas les Romains seuls ; ce sont les Perses et les Indiens, les Arabes et les Scythes, le Midi brûlant et le Septentrion glacé, qui renversent ou purifient leurs temples, qui brisent leurs idoles, qui abolissent leurs sacrifices impurs et leurs fêtes impies, pour y faire succéder de nouvelles et de plus dignes solennités. Du couchant à l'aurore, d’un bout du monde à l’autre, selon la prédiction du prophète, on adore sincèrement le vrai Dieu, et partout on lui offre la victime sans tache.

Dés le second siècle, on vit saint Pantène porter la lumière de l'Evangile aux nations inconnues de l'Orient , et jusqu'aux rives de l'Inde ( 189). Saint Athanase, par le ministère de saint Frumence, la répandit dans la vaste étendue de l'empire des Abyssins. L'esprit d'émulation engagea les ariens mêmes à évangéliser les Homérites, aux extrémités de l'Arabie heureuse, vers l'Océan : semence infecte, d’où le Seigneur ne laissa point de faire éclor la vraie foi, qui se manifesta si bien dans la résistance magnanime que néophytes opposérent à la fureur d'une colonie nombreuse de juifs leu. s voisins, et à tous les desseins des ennemis du fils de Dieu La multitude des martyrs de Perse ne prouve pas moins solidement l'heureuse consistance qu'y avoit prise le christianisme. Des le temps du concile de Nicée, on trouve un évêque de Scythie, nommé Jean, qui signala dans cette auguste assemblée la fermeté et la pureté de sa foi. Ces peuples, appelés Nomades ou pasteurs errants avec leurs troupeaux et avec les chars qui lenr tenoient lieu de maisons, avoient recueilli précieusement le trésor de l'Evangile, parmi les dépouilles des provinces romaines de leur voisinage. Les Sarrasins, qui erroient pareillement sur les confins de la Syrie et de la Mésopotamie, apprirent avec la même ardeur la doctrine du salut, des saints anachorètes épars eu grand nombre dans ces déserts. Quelquefois une simple femme ou un enfant, emmenés captifs, convertissoient des peuplades nombreuses ct des nations enticres.

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Cependant la profession du christianisme n'étoit pas l'effet de la considé. ration, ou d'une crédulité de caprice. Ce n'étoient pas seulement ces hordes sans police et sans lumières, ce n'étoit pas seulement le vulgaire , inquiet et avide de nouveauté, qui embrassoit cette loi, aussi dure que merveilleuse. Dans le second, dans le premier siècle de l'Eglise, une foule des plus beaux génies de Rome et d'Athènes passèrent sous nos étendards, quitterent pour eux les aigles romaines et toute la pompe imposante de la superstition. Traitera-t-on d'hommes communs, d’esprits crédules et foibles, Denys de l'aréopage, le sénateur Apollone, Justin, ce philosophe profond, Aristide, Méliton , Athénagore, et, peu après eux, Clément d'Alexandrie, ce prodige d'érudition, Origène, prodigieux en tout genre, Tertullien, si digne de sa renommée tant qu'il demeura fidèle à l'Eglise, Cyprien, Arnobe, Lactance, et leurs disciples sans nombre ? Où trouve-t-on plus de sens et de lumières, plus de force dans le raisonnernent, plus de connoïissances acquises, plus de pénétration et d’étendue d'esprit, que dans ces premiers défenseurs du christianisme ? Jugeons-en par leurs triomphes sur nos plus redoutables adversaires, tels que Celse et Porphyre, et sur tous les sages de la gentilité. Ils ont cru néanmoins avec simplicité, ces puissants génies ; et ils ont cru, non sur les préjugés de la naissance et de l'éducation, comme ils l'observoient eux-mêmes ; mais aprés avoir combattu pour la plupart contre la vérité, jusqu'à ce qu'elle les eût subjugués par son évidence.

Rappelons-nous les motifs auxquels ils ne purent résister. Si les vérités morales , si les règles ou les images de certaines vertus avuient de quoi leur plaire, l'obscurité des dogmes nouveaux, les obstacles des anciennes contumeset des vices invétérés restoient tout entiers; et les plus éloquents panégyristes des mœurs étoient souvent plus asservis que leurs admirateurs aux passions d'ignominie. Ils furent donc bien puissants , les motifs qui triompherent de leur résistance, qui leur firent prendre une résolution si généreuse et si difficile ; ils surpassèrent toutes les forces de l'esprit humain; ils porterent l'empreinte de l'éternelle vérité et le sceau visible du doigt de Dieu.

On fit observer à ces esprits justes et pénétrants l'accomplissement des prophéties dans toute leur étendue, le temps, le lieu de l'avénement du Messie ; toutes les circonstances de sa vie et sa mort, tracées, si long-temps avant sa naissance, dans des monuments d'une authenticité incontestable. On leur fit surtout remarquer cette suite d'œuvres miraculeuses, si capables de prouver, indépendamment même de leur prédiction, la dignité, la divinité du culte qu'on leur proposoit. On leur montra, au moins dans les premiers temps, les paralytiques, les sourds, les muets, les aveugles de naissance , que Jésus avoit guéris ; les morts qu'il avoit ressuscités à la vue de toute la Palestine : et l'on ajouta qu'il s’étoit enfin ressuscité lui-même, qu'il avoit apparu dans toute la gloire de sa vie nouvelle à plus de cinq cents témoins à la fois, qu'il étoit monté au ciel avec la même publicité et le même éclat. Ces témoins oculaires eux-mêmes, quelques-uns de ceux qui avoisnt été retirés du tombeau ou miraculeusement guéris, rendirent ces témoignages, s'offrirent à les confirmer, les confirmérent en effet par des prodiges semblables à ceux de leur maître, et communiquérent à leurs nouveaux disciples le pouvoir d'en opérer à leur tour.

Or, n'étoit-il pas absolument impossible, je ne dirai pas aux grands et aux sages, mais au vulgaire le plus borné, de se tromper sur des objets de

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DISCOURS. 54t cette nature, sur ces faits précis, frappants, publics, et souvent réitérés ? Comment se persuader, s’il n'est vrai, qu'on a vu rendre subitement la vue à des aveugles-nés connus de toute unc ville, l’embonpoint et la vigueur à des membres desséchés par une paralysie de trente-huit ans ; la vie à des cadavres qui exhaloient dejà l'infection? Mais surtout comment, s'i n'est pas vrai, se mettre dans la tête qu'on a le pouvoir de faire des merveilles semblables, et qu'on en a souvent fait? La seule persuasion où furent les premiers témoins de ces miracles en est une preuve irréfragable ; et la plus sincère persuasion a pu seule leur faire embrasser une religion, dont tant de dispositions naturelles les éloignoient. Si les premiers chrétiens et les apôtres avec eux, si tous les membres de l'Eglise primitive, cette sainte portion du genre humain uniquement empressée à honorer Dieu et à édifier les hoinmes, la plus digne d'attention sans contredit dans la science des mœurs ; si, dis-je, ils ne croyoient pas fermement ce qu'ils attestoient au péril de leur vie : leur conduite, on ne sauroit trop l'inculquer, est le paradoxe le plus contradictoire, le phénoméne le plus monstrueux ; c'est un renversement de l'ordre moral, infiniment plus incroyable que la docilité de la nature à la voix de son Créateur.

Aussi vous avons-nous fait observer dans les commencements de cette histoire, et vous le verrez encore souvent dans la suite, qu'on ne s'avisa point de s'inscrire en faux contre les miracles évangéliques. Les sages du paganisme trouvoient moins plausible de nier les faits, que d'attribuer à la magie la résurrection des morts à demi corrompus, la délivrance des cnergumènes , ei la guérison de maladies les plusincurables. Les empereurs frappés de la perpétuité de ces prodiges , que leur mandent les gouverneurs des provinces, et qu'ils voient quelquefois de leurs propres yeux, proposent au sénat de mettre le Dieu des chrétiens au nombre des dieux de l'empire. Vous avez entendu saint Justin, saint Méliton, Tertullien, tous nos apologistes, relever avec l'éclat convenable ces faits merveilleux et ces puissants témoignages ; citer les pieces authentiques qui en perpétuoient le couveuir , en appeler aux archives romaines où elles étoient déposées ; faire de vifs reproches aux idolâtres, sur leur ingratitude à l'égard du Dicu des chrétiens , si indignement méconnu. N'y eût-il eu que les fideles de per: à. és; comment le furent-ils par millions, et au point de tout sac-ii à leur foi? S'ils n'"9ient pas vu les miracles qu'ils racontent, ne sent ou pas, avec saint Augustin, que le plus inconcevable de tous les pre i:.3 seroit leur conversion, et mieux encore letriomphe d'une religion dépourvue de tout secours humain sur toute la puissance de l'idolätrie?

Rappelez-vous quels furent les premiers acteurs dans cette grande entreprise. C'étoient douze pruvres ouvriers, sans naissance et sans fortune, sans intrigue et sans lettres, sans aucune des qualités naturelles qui donnent du crédit et de la considération parmi les hommes. Exercés des l'enfance, et ahsorbés tout entiers dans la plus grossière des professions mécaniques, ils n'avoient dans l'âme, avant la descente du Saint-Esprit, m élévation, ni pénétration. Souvent ils ne saisissoient que l'écorce des emblemes les plus intelligibles que le Rédempteur proposoit pour leur instruction. Pleins d'imperfections morales et naturelles, ils osent, par une ambition aussi injuste que déplacée, au moment de la plus profonde humiliation de leur divin maître, disputer à qui sera le premier d'entre eux. En

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un mot, de grossiers artisans, des étrangers sans aveu, des barbares relativement au peuple roi avec qui ils ont à traiter, Pierre et Paul, l'un pêcheur, et l’autre, tout citoyen romain qu'il étoit, exerçant le métier de corroyeur, entreprennent de changer toutes les idées romaines, d'imposer des lois souveraines à l'empire, de faire tomber aux pieds de Jésus-Christ ce terrible et superbe colosse. Figurez-vo::: encore, suivant la belle idée de saint Jean-Chrysostôme, que contemporain de ces deux apôtres, et les rencontrant aux approches de Rome, à la vue de ces tours orgueilleuses et de ces palais qui bravoient les cieux, au milieu des chars de triomphe, des légions, des tribus, des proconsuls, qui sortent de ses portiques pour aller porter la loi et la servitude aux nations; imaginez-vous qu'à l'aspect de tant d'objets éblouissants et si capables de déconcerter toute autre philosophie que celle de ces héros de l'Evangile, ils vous font part de leur projet effrayant. Y pensez-vous donc, hommes inconcevables, n'eussiezvous pas manqué de vous écrier? Vous voulez, dites-vous, anéantir la religion et les dieux de Rome, faire adopter vos dogmes étranges au peuple romain, au sénat et aux césars. Isolés et saus suite, dépourvus que vous êtes de tout moyen de contrainte, quelles sont donc vos ressources cachées, vos sourdes trames, vos présents, ou vos promesses, la magie de votre éloquence? Si vous attirez l’attention populaire par la singularité de votre enthousiasme, aurez-vous seulement accès auprès de ces monarques divinisés, qui prétendent partager avec Jupiter le pouvoir suprème, ou du moins tenir de lui l'empire du monde?

Oui, le projet de Pierre et de Paul seroit un délire à nos yeux, si le succes ne l'eût justifié. Mais Rome, mais l'univers a été réellement changé par ces foibles mains : ils ont soumis le sceptre des césars à Jésus-Christ : ils ont banni Jupiter du Capitole ; et du champ de Mars, ils ont fait le boulevart de la chaire apostolique. On n'y rend pas seulement les hommages suprêmes au fils de Dieu : mais on y paie le tribut d'honneur qui convient à ses ministres et à ses amis. Nous avons déjà vu, et nous verrons bien plus souvent par la suite, les empereurs accourir au tombeau des saints apôtres, rendre un culte religieux à leurs cendres, et baiser leurs chaînes avec un profond respect. Ils s'estimeront heureux qu'on les enterre, non dans le lieu même où sont les corps de Pierre et de Paul, mais seulement à l'entrée et dans leur vestibule; ils tiendront à honneur, selon les expressions de saint Jean-Chrysostôme, de devenir les gardes et les portiers du pêcheur.

Le comble du prodige, c'est que la conversion dn monde s'est opérée dans le sein des périls et des persécutions. Les premiers fideles eurent des gnerres violentes à soutenir contre les villes et contre les provinces : que dis-je ? contre les nations conjurées, et dans le sein des familles. La diversité de religion séparant l'épouse de \'époux, le père et la mère des enfants, puisque les conversions étoient successives ; les haineset les vexations les plus atroces se renouveloient de jour en jour. On regardoit les sectatcurs du nouveau culte, comme de sacriléges déserteurs et des ensemis publics; c'étoit un mérite que d'accelérer leur perte. Tous les ordres de l'état, toutes les personnes, étrangers et parents, se déclaroient contre eux, et, ce qui étoit le plus à craîndre, contre ceux qui avoient reçu nouvellement la semence de la foi, et dans qui elle n'avoit pas eu le temps de prendre racine : ils se voyoient emprisannes, relégués dans les déserts, exclus des charges et des

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honneurs , notés à jamais d’infamie : on leur faisoit subir tous les genres de tortures, tous les raffinements d'une cruauté animée par la superstition : les feux lents, les grils embrasés, les huiles Lbouillantes, des tourments st affreux, qu'on ne sait de quoi s'étonner davantage, ou que les Romains et les Grecs les aient inventés, ou que les chrétiens les aient affrontés avec tant de constance.

Ces ennemis dénaturés sembloient tous avoir conçu un seul et même dessein, qui étoit de se surpasser les uns lesautres en cruauté , et de triompher , à force d’exces , dela patience inaltérable de leurs innocentes victimes. On tiroit brutalement par les cheveux, de rue en rue, des personnes d'illustre naissance et de complexion délicate; on lestraînoit nues et défigurées dans les ronces et les épines ; il n’y avoit aueun de leurs membres qui n'éprouvât un traitement anssi outrageant qu'inhumain : et combien de fois, à la vue du {oible tableau que nous en avons tracé, n'avez-vous pas jugé, pleins d'indignation, que ceux-là seuls méritoient ces horreurs, qui avoient la barbarie de les exercer! On scioit les uns par le milieu du corps, on écorchoit les autres tout vivants ; apres quoi on semoit le sel sur tous leurs membres, on les couvroit de miel, et on les exposoit en plein midi aux aiguillons et à la lente voracité de tous les insectes ; on les enduisoit de bitume, on y mettoit le feu pour éclairer les rues pendant la nuit : images hocribles, et qu'on pourroit prendre pour les peintures d'une imagination exaltée, si nous n'en avions pas montré la réalité dans les actes les plus authentiques des martyrs, et dans quelques traits d'histoire écrits par les païens mêmes.

Parmi tant de souffrances, ces généreux athlètes ne perdoïent rien de leur courage paisible. Ils sembloient si libres dans les chaînes, si supérieurs à ceux dont ils étoient le jouet apparent, qu'on eût dit, ou qu'ils n’avoient point de corps, ou que ce n'étoit pas leur corps que l’on tourmentoîit , mais qu'ils assistoient au supplice d'une personne indifférente. Des vieillards décrépits, de tendres vierges couroient à l'échafaud et aux bûchers. Des enfants qui bégayoient encore, employoient les premières paroles qu'ils articuloient à peine, à confesser Jésus-Christ ct à demander le bapteme. Les tyrans, ne pouvant rien leur ôter de leur intrépidité, étoient contraints de déroger à des rescrits barbares qui eussent dépeuplé l'empire. Les ministres de la tyraunie changerent eux-mêmes. Le fer tomba de la main des bourreaux, qui présenterent leur propre tête et devinrent martyrs à leur tour.

Mais d'où provint un mépris si héroïque et si général de la vie? D'où vint ce désir unanime de mourir pour un homme mort lui-même en croix, sinon d'une pleine conviction touchant la vérité de ses œuvres divines, en sa qualité de fils de Dieu? On a vu quelques hommes singuliers braver la mort pour des chimères ; mais leur petit nombre, avec milie travers d'esprit et de conduite, les fit toujours regarder comme des productions rares du fanatisme, ou d'un fol héroïsme. Ici, douze inillions, selon des calculateurs trés-érudits, et incontestablement une multitude prodigieuse de personnes de tout sexe, de tout âge, de ‘oute condition, éclairées sur les choses divines et sur les devoirs huraains, les plus sages et les plus vertucuses dans leur conduite durant trois siecles consécuiifs et dans plusieurs autres, donnent à tous les états et à chaque province ce saint et admirable spectacle.

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Le mécréant, qui sent toute la force &e ce témoignage, a fait de vains efforts pour l'anéantir, en réduisant presque à rien lenombre de cestémoins généreux. Ses tentatives n'ont servi qu'à faire mieux connoître ces monu-ments originaux et sincères, dont la pieuse simplicité, dans le peu que nous enavons extrai* vous a fait sentir Îeur antiquité et leur certitude. Quel eflet ne produiroit donc pas la savante collection qui a mis en poudre les allégations hasardées de l'anglais Dodwel, et qui les eût ensevelis dans un oubli éternel, si elles n’eussert été réchauffées de nos jours et assaisonnées au goût d'une jeunesse dépravée, dans ces écrits cyniques, où le sel de l’ironie, de l'ubscénité, du blasphème, et le ton tranchant de l'imposture tiennent lieu de théologie et de toute érudition. Mais il n’est point d'âme honnête et ingénue, qui, en suivant les combats de nos martyrs dans les bornes mêmes où notre plan nous les a fait resserrer, ait pu ne pas se sentir aussi convaincue qu'édifiée.

Le seul caractère de certains persécuteurs, tels que Néron, Domitien, Maximin , rend plus que vraisemblable le détail de leurs cruautés sacriléges. Si l’on ne peut refuser la gloire de l'équité, de la clémence, et de plusieurs autres qualités estimables, aux empereurs Trajan, Marc-Aurele, Sévère et Déce : d'un autre côté, le génic de la superstition populaire dont ils se faisoient honneur ; l'attachement de quelques-uns d'entre eux à une philosophie libertine et superbe, ennemie violente d'une religion pure, incompatible avec toute autre, qui ne faisoit grâce à aucun vice, à aucune erreur; la politique enfin, ou le soin mal entendu de la tranquillité publique et du bien de l'état, rendirent ces empereurs, comme nous l'avons fait remarquer, exactement et incomparablement plus terribles à nos pères, qu'Héliogabale et Caligula. Quelquefois encore ces héros de l'idolâtrie avoient la foiblesse de céder , contre leurs propres dispositions , aux cris séditieux de la soldatesque et de la populace. Plus souven., ils ne pouvoient arrêter, dans les provinces éloignées , les émeutes soudaines, dont le chrétien, armé de sa seule patience, ne manquoit pas d'être la victime. La religion chrétienne, comme étrangère à l'empire, ayant été solennellement proscrite, tant par les édits particuliers de plusieurs empereurs que par l'autorité générale du sénat, comme il est constant par la proscription du sénateur saint Apollone ; personne, avant Constantin , ne prit la défense de la foi avec assez de vigueur et d'autorité, pour prévenir des violences, que ces anciens

réjugés continuoient à colorer d’une maniere spécieuse.

Mais qu'est-il besoin de discussions et d’inductions? Pour dissiper jusqu'à l'ombre du doute, rappelous le lecteur à la seule histoire de la derniers persécution générale. Alors, comme le dit Lactance, ou l'auteur, quel qu'i! soit du traite de la Mort des persécuteurs, appuyé du torrent des écrivains de son siecle : alors, trois bêtes féroces, Diaclétier:, Maximien-Hercule et Maximien-Galére, exercerent leur rage impi'oyable, duïant dix années consécutives, dans la plupart des provinces de l'Orient et de l'Occident. Que d'excès ne commit point ce triumvirat sacrilige ! La religion qui n'avoit pour elle que sa sainteté et sa douceur, pouvoit-elle naturellement tenir contre le projet médité et si rigoureusement suivi de l'anéantir ? Ici, les partisans anti-chrétiens du scepticisme, réduits à convenir de la plupart des faits , n'ont plus que des clamenrs vagues à former sur les dangers de l'exagéra tion : maisils ne peuvent révoquer, ni ne revoquent en doute, les faits pré-

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cis attestés par tant d'écrivains différents : traits frappants de la justice divine, qui, en,justifiant l'opinion commune sur le grand nombre des martyrs, ajoutent un nouveau degré d'energie au témoignage éloquent de leur sang si généreusement répandu.

Je pourrois vous rappeler ici le rapport que vous avez dû remarquer dans l’histoire de la dernière persécution, entre le caractère de chaque per. sécuteur et le genre de sa mort. J'y pourrois ajouter la punition funeste, non de Néron ni de Domitien, également odieux sous bien des aspects; maif, la triste fin de Sévére, prince irréprochable, s’il n'eût donné aprés eux k premier édit contre le christianisme : mais le malheur où se précipita Dèce dans un accés de ce vertige dont le Seigneur menace l'impie superbe ; maig le revers à jamais mémorable de Valérien, devenu l'esclave d'un roi bar bare , qui en fit son jouet pendant le reste de sa vie, et en prolongea l'opprobre en le faisant écorcher après sa mort. Je w'entreprendrai pas de faire. une induction, dont toute l'étendue ne peut ici trouver place, et qui ne pourroit néanmoins passer pour concluante qu'autant qu'elk seroit complete. eprenons des objets qui touchent de plus prés à notre matiere.

Les qualités personnelles des généreux confesseurs de la foi, leurs vertus, leur noble candeur, leur sagesse toute céleste, ne prouvent pas moins que leur multitude en faveur de l'Eglise. Qui ne conviendra d'abord, qu'ils furent les hommes de leur temps les plus éclalrésen matiere de culte et des mœurs, qu'ils.soutinrent constamment les solides principes du vrai et de l'honnête, contre le délire et la corruption de l'idolâtrie? Qu'ils aient été persécutés pour cette cause honorable, et non pour aucune action flétrissante ; c'est ce que démontre la seule forme des procédures intentées contre eux. Il fut ordonné par les princes idolätres, comme vous avez entendu Tertullien le leur reprocher , de, ne pas rechercher les chrétiens, mais de punir ceux qui seroient dénonces."Sur quoi cet apologiste éloquent s'exprimoit ainsi : « O sentence, qui seule decele et son injustice et notre innocence ! Le chrétien n'est donc pas condamné parce qu'il est coupable, mais parce qu'il est en bute à l'envie et à la malignité des délateurs. Les tortures, destinées par les lois à tirer l’aveu des criminels, sont devenues entre vos mains des instruments de corruption, pour forcer notre bouche au parjure. Nous confessons ce que nous sommes ; vous voulez que nous vous disions ce que nous ne sommes pas : et quoique vous ne croyiez: point les autres accusés .orsqu'ils nient ; par rapport à nous, vous ajouterlez foi jusqu'au mensonge. » Il est manifeste par ce procédé , que tout le crime du chretien, dans l'opinion des païens mêmes , n'étoit autre que son nom ou sa constance dans la foi, et que par l’apostasie il pouvoit se dérober à l'échafaud et à tous les effets de la persécution.

Il persévère néanmoins ; et plus sa foi est éprouvée, plus elle devient pure et ferme. Elle s'accroît dans les tourments, loin d'y succomber. Pour un fidsle mis à mort, il se convertissoit des milliers d'infideles. Le sang chrétien étoitune semence si féconde, qu'elle fructifioit dans les terres les plus ingrates. Vous avez vu les publicains et les femmes prostituées, les gladia-teurs et les comediens, devenir tout à coup les apologistes et les imitateurs des martyrs. Un nombre encore plus grand se condamuoient à un bannissement volontaire , et portoient avec eux la lumière du salut aux extrémités les plus ténébreuses dut monde idolâtre: semblables, dit saint Augustin, a

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