‹ Histoire de l'église [microforme] (volume 3)Chapitre 162 sur 178 · LE SECOND AGE DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

LE SECOND AGE DE L'ÉGLISE

L'ustomx de l'établissement de l'Église et de ses premiers accroissements, a dû convaincre de sa divinité tout esprit droit et ami du vrai. Et comment, avec cette droiture et ce premier goût du bien, à moins d'étoufler tout sentiment de grâce, ne pas céder aux vives impressions de la lumiere que l'Eglise n'a point cessé de rétléchir dans tout le cours de son premier âge? Le champ que nous venons de parcourir , est sans doute moins avantageux. Un jour si vif ne pouvoit manquer d'être suivi de jours nébuleux. Il falloit des ombres dans ce magnifique tableau; mais elles y sont ménagées par une main infiniment sage , et, loin d'en étouffer les grands traits, elles ne serviront qu'à les faire mieux sortir.

Des sectaires, savants à la vérité, mais plus artificieux encore , ont donné à ce second âge le non d'âge d’ignorance. Ils avoient des vues et des intérêts qui devoient sans doute empêcher les orthodoxes d'adopter ce nouveau langage. Nous ne réclamerons pas cependant contre cette dénomination, q'i date déjà d'environ trois siècles. Qu'importe aprés toui l'expression, pourvu qu'on en saisisse le vrai sens. La lumière, nous en conviendrons sans peine, ne fut pas aussi vive dans les cinq siècles que nous avons parcourus en dernier lieu, que dans les six précédents : en ce sens comparatif, à la bonne heure , qu’on donne, si l'on veut, au dixième siecle et à ceux qui s’en rapprochent, le nom de siècles d'ignorance. Mais qu'on induise à croire que pendant cette longue suite d'années, ou dans aucun point de la durée de l'Eglise, la lampe du sanctuaire se soit totalement éteinte, c'est supposer une entière rupture de l'alliance du Seigneur avec son peuple, c’est anéantir toute l'économie de la religion.

Ici donc surtout il importe d'ajouter au récit des faits quelques observations qui empêchent d'ÿ méconnoître l'ouvrage du Très-Haut. Celles que nous avons faites sur les six premiers siècles vous ont montré la divinité de la religion ou de l'Eglise dans son établissement ; reconnoissez-la pareillement dans sa conservation contre le péril du second âge, c'est-à-dire, contre les ténébres de l'ignorance, qui en effet y ont été plus longues et plus épaisses que dans les autres temps. Mais quoi qu'il en soit, et quoi qu’on en ait dit, les propositions suivantes, dont le simple développement fournira toute la matiere de ce discours, n’en sont pas moins incontestables.

L'ignorance réelle ou prétendue du second âge de l'Eglise n'a rien qui doive nous scandaliser, ni même nous surprendre.

(*) Ce Discours peut être lu après le Livre trente-troisième , ou avant le tome sixième. 12. 56

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Dans la réalité, elle n'a pas été à beaucoup prés telle que les derniers sectaires le prétendent.

Quelle qu'on la suppose, la Providence a fourni contre ce genre de péril des préservatifs surabondants.

Plus elle aété grande, plus grand aussi doit paroître le miracle de la conservation de l'Eglise.

Non, l'ignorancé des temps dont nous venons de donner l'histoire, n'est pas une pierre de scandale qui puisse nous faire trébucher, pour peu que nous ayons de circonspection : que dis-je ? c'est au contraire au milieu de ces ombres, que l'œuvre de Dieu jette un éclat plus frappant; comme la force communiquée d'en-haut à l'Eglise naissante a surtout éclaté dans les persécutions, dans tous les efforts du monde et de l'enfer conjurés pour l'étouffer a son berceau. Les Barbares, premiers auteurs de cette seconde épreuve, ont renversé le Capitole, ont brisé le sceptre des Gésars, ont sapé jusqu'aux monts sourcilleux que la superbe Rome se glorifioit de renfermer dans son enceinte, l'ont ensevelie sous des monts nouveaux de cendres ct de ruines, ont bouleversé l'univers entier : mais l'Eglise, comme un boulevart inexpugnable, comme un immuable rocher, a vu ces flots courroucés se briser a ses pieds, gronder encore quelque temps de leur impuissance , et le caline enfin succéder à leurs fougues inutiles. Les nouveaux dominateurs ont fait leurs jouets des successeurs d’Auguste et de Trajan: mais les lions, changés en brebis dociles, se sont rangés sous la houlette de Pierre et des successeurs pacifiques du divin pasteur.

Ils conserverent à la vérité quelques restes de leur férocité naturelle. Le Seigneur étoit venu réparer la nature, et non pas l’anéantir ; redresser d’une main sage les penchants naturels, et non pas les rompre en les repliant avec trop de violence ou de précipitation. Car enfin le Créateur, apres avoir tiré du néant les êtres divers, a reconnu que tous étoient hons. Il sait accorder l'ordre de la nature avec celui de la grâce ; et pour enter l'olivier franc sur l'olivier sauvage, il dut conserver l'existence à celui-ci, et même lui laisser prendre l'accroissement convenable. Toutefois tant de sujets sauvages. si je puis m'exprimer de la sorte, ne pouvoient entrer dans l'Eglise, sans Liu taire changer de face ; tant d'enfants de tenebres ne se pouvoient confondre avec les enfants de la lumiere, sans en amortir quelque temps la splendeur. Des hommes reduits par une longue habitude à la vie animale, devoient nécessairement communiquer le défaut d'intelligence, la stupide ignorance, la grossiereté et la barbarie , à la société dont ils devenoient membres en si grand nombre.

Aussi, à l'époque de ce mélange, sur la fin même du premier âge, la culture des lettres et l'amour de l'étude avoient déjà éprouve une sorte de décri. Les Barbares, aussitôt après les premiers succés de leurs armes, regarderent les beaux arts connue le partage exclusif et honteux des nations molles qu'ils venoient de subjuguer , et qu’ils envisageoient de l'œil méprisant d'un vainqueur qui ne doit son triomphe qu'a sa force. De là cette gloire étrange, et à peine croyable, que nous leur avons vu mettre à se faire appeler Barbares : nom choquant pour nos oreilles, mais pour eux titre honorable et flatteur , en tant qu'opposé à celui des Romains , hommes dégradés dans leur estime, et auxquels ils renvoyoient les travaux oiseux des lois et des lettres. Comme les mœurs du peuple darni:t font tôt ou tard la règle des peuples

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soumis, ces occupations pacifiques perdirent insensiblement leur attrait pour les anciens sujets de Rome, dans la plupart des conditions, et bientôt ellés se virent reléguées dans l'obscurité du sanctuaire et du cloître. Cependant, ou du moüts dans le septième siècle, on vit des Barbares humanisés et même dociles aux douces impressions de la piété, embrasser la profession cléricale, comme on a pu le reconnoître par leur nom seul , si facile à distinguer des noms romains ou latins. Leur empressement même fut peut-être trop vif, ou l'on eut trop de condescendance à cet égard.

Ils portérent dans le clergé une partie de leurs mœurs et de leurs halsitüdes. Conime les nations où ils avoient pris le jour et l'éducation n'avoient point d'autre occupation que la chasse et la guerre, et qu'ils n'avoient euxmêmes aucune idée de convenances ou de bienséances d'état ; contents de s'ahstenir des choses criminelles de leur nature, en devenant clercs ils continuoïent à être chasseurs et guerriers. Voila pourquoi, avant le deuxieme concile de Chàlons-sur-Saône ; tenu en 643 ou 644, on ne voit point de canons qui interdisent aux clercs, soit la chasse, soit le port des armes. L'abus n'existant pas auparavant, les défenses eussent été superflues. Celles qui furent si souvent publiées peu de temps apres, ne prouvent que la rapidité avec laquelle le relâchement, occasioné par les mœurs barbares, prévalut én cette matiere.

. L'esprit militaire, attaché en quelque sorte à la nature du gouvernement, fut encore plus contagieux dans le clergé. Il ne portoit pas seulement sur l'ancienne habitude et sur l'estime presque unique dont il étoit en possession ; mais les titres et les domaines que nos premiers rois donnérent aux ecclésiastiques, leur rendirent en quelque sorte nécessaire l'exercice des armes. Depuis le commencement de la première race jusqu'au milieu de la troisième , la guerre ne se soutenoit qu'au moyen des vassaux, à qui les princes avoient accordé les terres tirées à la charge du service militaire ; et les prélats ; dés le sixième siècle, furent des mieux partagés en ce genre séduisant de gratifications. Chatun d'eux en conséquence étoit obligé à fournir tant de chevaux et tant d'hommes, qu'il devoit conduire lorsqu'il étoit commandé. Dans la paix même la plus profonde. dans le régime ordinaire de l'état, ils prenoïent part à l'administration politique, ils assistoient aux assemblées générales de la nation ; ils avoient place dans les conseils du souverain, où , comme plus lettrés que les seigneurs laïques, ils étoient aussi plus désirés. Or que dé sources de distraction et que d'obstacles à l'étude, surtout dans un temps où le monarque étoit presque toujours en course , et la cour, ainsi que les parlements, perpétuellement ambulante! Vous avez vu Charlemagne lui-même, aujourd'hui à Aix-la-Chapelle, bientôt apres dans les Pyrénées, tantôt au fond de la Saxe, ét au bout de quelque semaines à Rome ou à Pavie. Est-il surprenant, en des circonstances et avec des mœurs si contraires au progres des arts, qu'ils aient éprouvé un déclin rapide? Ne doit-on pas s'étonner davantage que toutes les sciences n'aient pas fait un naufrage éternel? et pouvons-nous méconnoître l'œuvre de la Providence dans la conservation des sciences et destalents qui se trouvoient précisément nécessaires pour nous transmettre dans toute son intégrité la vérité du salut? Il s'en faut donc bien que l'ignorance réelle ou prétendue du second âge de l'Eglise ait de quoi nous scandaliser.

Pour faire évanoïr toutes os appréhensions, examinons ce désordre dans

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toules ses conséquences, et voyons s’il fut tel que l'ont représenté les en. nemis de l'Eglise, et les derniers sectaires en particulier. Je prélenus au contraire, premiérement, que cette ignorance n'a jamais été aussi grossière qu'ils affectent de le croire; secondement, qu’elle fut beaucoup moins pernicieuse encore ; en troisième lieu, quelque dangereuse, quelque moustrueuse qu'elle ait été, que le ciel a prémuni l'Eglise, contre ce péril, de préservalifs surabondants.

Si la multitude, avec l'équité compagne de l'impartialité, avoit aussi la circonspeclion en partage, la langue du détracteur ne serviroit qu'a le décrier lui-même aux yeux du public : mais le public, d'abord équitable, s'en laisse souvent imposer par la persévérance du détracteur, et la séduction gagne peu à peu l'esprit léger et inconséquent de ce qu'on nomme peuple, et qui comprend presque tous les hommes. Apres les excès en tout genre où les dignes disciples d’un moine ct d'un clerc apostats se portérent contre leur patrie et la religion de leurs peres, certes on dut alors ou jamais se tenir en garde, tant contre leurs imputations, que contre leurs atrocités et leurs sacrilèges. Telle est néanmoins l'époque et la source de la révolution presque universelle opérée dans les idées de l'Europe par rapport aux Péres des quatre ou cinq siècles qui forment le second àge de l'Eglise, et principalement du dixiéme siècle. Îls ont prévalu, ces docteurs d'iniquité et souvent d'ineptic, par leur audace, par leur enthousiasme; et par la continuité opiniâtre et l'éternelle répétition d'un néologisme long-temps inintellisible, ils sont parvenus à changer jusqu'au langage commun: en sorte que non-seulement le dixième siècle, mais les siècles voisins et les siècles d'ignorance, sont aujourd’hui des mots synonymes. Mais négligeons les termes et mettons la chose en sûreté; convaincons-nous bien que dans ces temps trop calomniés et trop peu connus, la science, moins conmune que dans les autres temps, n'a cependant pas dégénéré au point de tomber dans l'état d'ignorance qu'ont imaginé des dogmatiseurs intéressés à la fortune de ce paradoxe. Enfants légitimes de Jésus-Christ et de son Eglise, dépositaires privilégiés des divins oracles, sachons du moins nous préserver d’une illusion qui n'est que l'ouvrage de la fourbe hérétique, et qui en a trop long-temps imposé à nos propres frères.

Que Grotius et bien des savants attachés aux mêmes principes aient voulu se faire un nom par des opinions et des méthodes singulières ; qu'ils aient rejeté les preuves trouvées concluantes par les Bellarmin, les Pciau, les Bossuet et tant d'autres docteurs de cet ordre, en un mot, par tous les es-

rits sur lesquels ces nouveaux instituteurs n'avoient d'autre avantage que Le goût des choses extraordinaires; qu’en toute rencontre, suivant les expressions du grand evêque de Meaux (®), ils fassent parade d'une érudition judaïque, et préferent les prétendues découvertes du rabbinisme aux témoignages constants des Pères ; en cela ils avoient au moins des vues et un intérêt qui les font paroître conséquents. Il n'en est pas ainsi d'un grand nombre d'orthodoxes prévenus, à qui leur frivolité seule à fait prendre le goût des mêmes procédés. Nous voyons que dés le cinquiemc siècle, saint Célestin pape se plaignoit (#®) de ces écrivains légers, uniqrement attentifs dans leurs productions à donner du neuf, et comptant se faire unc réputation de f-

€) Boss. C. Dupin, p. 608. — (°°) Epist. ad Nest.

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nesse et de sagarité, tandis qu'ils bon qu'au vulgaire ignorant. S'il y eut des esprits vains qui meriterent ce reproche dans le plus lninineux des siecles de l'Eglise, combien ne doit-il pas s'en trouver dans le siecle du raffinement et de la présomption? Laissons-les se perdre dans les sources infectes où ils aiment à puiser : qu'ils prennent une confiance sans borne dans les écrits des ennemis déclarés de l'Eglise : qu'ils vantent à l'excés ces

auas indigestes de gloses, de notes et souvent d'injures, donnés pour des $ } P

dissertations admirables, ces répertoires poudreux d'assertions hardies et «de paradoxes, dont plusieurs d'entre eux n'ont parcouru que les titres et les préfaces. C’est par les faits et les conséquences très-simples qui en résultent immédiatement, et non par des raisonnements alambiqués , que nous pretendons faire connoître l'état véritable des connoïssances humaines dans les cinq siécles qui suivirent les six premiers.

Mais dans cette longue durée de cinq cents ans, que de retranchements à faire d’abord sur ce régne tant exagéré de l'ignorance ? Tout est nuancé dans la nature; et les extrémités respectives de deux objets voisins, loin d'y ître séparées par des traits indivisibles et tranchants, ont toujours une teinte commune qui semble les confondre. La narche de l'esprit et des mœurs est encore plus imperceptible que celle des objets qui tombent sous les sens. Ainsi avons-nous deja remarqué que l'état des sciences et de l'esprit humain dans le septième siecle, ne différa presque point de ce que nous l'avons vu dans le sixième. Ce seroit bien mal raisonner , que de tirer des conséquences contraires de la lettre excessivement modeste qu'écrivit le pape Agathon au sujet du sixième concile, monument tres-mal présenté par une main ordinairement plus habile. On nous peint tous les prêtres et lesé évêques d'Italie comme autant de journaliers misérahles qui pouvoient à peine gagner leur pain de chaque jour par leur travail mécanique, et qui par conséquent étoient bien éloignés d'avoir le loisir nécessaire pour les seiences propres de leur état. Qui ne doit reconnoitre ici, ou l'excèsde l'humilité du vertueux Agathon, ou le goût de son temps pour l’enflure du style et les hyperboles : et mieux encore l'envie d'intéresser plus vivement l'empereur à à la tranquillité de l'Italie et de l’église romaine , déja trop exercée chez elle par ses ennemis domestiques? La lettre même du pontife suffit pour le mettre, lui et son clergé, à l'abri de tout soupçon d'ignorance en matière ecclésiastique. On y trouve toute l'érudition convenable aux circonstances ; les passages les plus concluants des Pères grecs et latins, des grecs en original, et des latins traduits en grec ; une application très-juste de ces passages; leur opposition aux principes impies des novateurs , et la conformité de ceux-ci avec la doctrine des anciens hérétiques. Dans la conduite des légats, au nombre de sept , que le pape envoyoit au sixième concile, on retrouve la même érudition, et même une finesse étonnante de critique par rapport à la chronologie et à la diversité des éditions, une dialectique juste et sûre, beaucoup die sagacité à saisir les rapports divers des propositions les plus specieuses, et à démasquer l'erreur la mieux déguisée. Ainsi, par l'endroit même le plus défavorable au septième siecle, on se convainc que les ténébres de la barbarie n'y avoient nullement éclipsé le flambeau du sanctuaire.

Les premiers éléments de l'histoire suffisent pour écarter cette frivole vrésomption. Nous avons déjà observé qu'on n'admit les enfants des barbares au nombre desclercsque dans le cours du septieme siècle, et que telle

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