‹ Histoire de l'église [microforme] (volume 3)Chapitre 164 sur 178 · RS ST DE · texte numérisé non relu

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Les Gaules, si différentes d'elles-mêmes depuis leur soumission à des conquérants germaniques , et plus defigurées encore par leurs fréquents rapports et leur associaliou permanente avec ces nations sauvages, les Gaules ne laissèrent pas de retracer des vestiges précieux de la science et même de l'éloquence de leurs premiers docteurs. Vous en avez pu juger sur ce que nous vous avons présenté des homelies de saint Eloi, qui avoit employé ses plus belles années à des exercices bien différents. Dans leur simplicité néanmoins, combien n'avez-vous pas retrouvé d’étincelles de génie, de traits d'éloquence , et de cette éloquence vive , naïve, insinuante, la mieux assortie au caractère et au goût de sa nation, qu'il parut discerner dès lors? Combien de traits pathétiques, de figures et de tours neufs, d'images frappantes des grandes vérités de la religion, du pécheur mourant en particulier, et de l'âme accusée par ses propres œuvres au tribunal du Juge suprême. Mais ce qui nous intéresse infiniment davantage, après avoir entendu les plaisanteries également froides et mensongères du Nord hérétique, c'est la solidité de ces instructions, la pureté de leur morale, la sublimité de l4 perfection qu'elles inspirent , et la noblesse des vues qu'elles suggèrent pour faire servir dignement le Seigneur en esprit et en vérité. Loin de se borner, suivant les ironies calomuieuses de ces insultants sectaires, à exalter les indulgences, le paiement des dîmes , les donations en faveur du clergé, le saint orateur au contraire , et à toute page, ne cesse d'inspirer le véritable esprit du christianisme, le mépris des choses terrestres, l'amour de Dieu surtoutes choses , la concorde et la fraternité entre tous les hommes, l'horreur du péché, la crainte des jugements éternels, l'exercice de toutes les vertus et la mortification de toutes les passions.

Nous ne nous proposons pas, et dans les bornes où nous sommes renfermés il ne nous seroit pas possible de retracer, pas même d'ébaucher le portrait de tous les hommes instruits qui ont éclairé les temps dont nous parlons. En nous restreignant à ceux qui se sont distingués entre leurs contemporains, et qui, à plusieurs égards, ont mérité l'estime de tous les temps postérieurs, que n'aurions-nous point à dire, pour le huitième siècle, du vénérable Bède, de saint Jean Damascène, le fléau des iconoclastes, des judicieux historiens Frédégaire et Paul , diacred’Aquilée ? pour le neuvieme, de l’érudition de l'abbé Alcuin , et malgré tous les défauts de son style, de son génie capable de diriger celui de Charlemagne dans la restauration des lettres? des saines instructions de Théodulphe d'Orléans à ses prêtres? des écrits solides et mème polis d'Agobard et d'Amolon de Lyon contre les erreurs et les superstitions de leur temps? du traité de Jonas d'Orléans contre Claude de Turin ? du discernement , de la critique d'Adon de Vienne et d'Usuard dans leurs martyrologes? des ouvrages de Ratram d'Orbais, de Raban de Mayence et de Paschase-Ratbert : monuments d'autant plus décriés par les profanateurs hérétiques de nos saints mystères, que leurs nouveautes sacriléges y étoient plus victorieusement confondues? Parlerai-je d'Hincmar de Reims, digne lui seul d'illustrer les temps où il a vécu, quels qu'ils puissent être , ou qu'il ait plu de les figurer? Croira-t-on qu'il soit ne dans les temps d’ignorance , ou que les temps qui l'ont vu naître et fleurir méritent encore cette qualification fletrissante ? Il ne fut pas seulement l'homme de son siècle, et de tous les siècles peut-être, le plus versé dans la connoissance des canons, le plus attaché par principes aux règles sacrées de la discipline

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ancienne : il sut encore démasquer les novateurs les plus subtils et les plus habilement déguisés ; il répandit dans les conciles des torrents de lumicres : il y dissipa sur-le-champ les plus vieilles préventions , par la force de son raisonnement et l’ascendant de son génie, malgré ies obstacles reproduits sans cesse par son esprit hautain et son caractère repoussant ; il ramena , il asservit à la vérité les prélats que le préjugé , la fausse compassion, les liaisons et les intérêts personnels en éloignoient davantage.

Dans le dixième siècle et les commencements du onzième, c'est-à-dire, dans les plus profondes ténébres de l'âge d'ignorance (car nous ne craignons plus d'user de cette expression si bien expliquée par les faits) ; à cette époque la moins flattée certainement par les écrivains de tout parti, combien ce-

ndant n'avons-nous pas encore trouvé de lumiéres et de talents recommandables aux yeux de tous ceux qui ont voulu former leur jugement en connoissance de cause! Parmi la multitude d'hommes inaccessibles à l'incurie et aux travers de leurs temps , on a vu Flodoard s'y distinguer, dans le genre historique. par son jugement et son exactitude : Luitprand , par l'intérêt des anecdotes, par le développement des ressorts les plus imperceptibles de la politique et de la fortune, par le sel, peut-être prodigué, de l'ironie et dé la censure. Nous pourrions ajouter Siméon-Métaphraste, pour cet art inimitable des Grecs daus la narration, s'il n’eût abusé de son talent et de ses connoissances , en sacrifiant la vérité de l’histoire à l'amour du brillant et du merveilleux. Mais on peut montrer, dans le même siècle et la même nation , l’empereur Léon VI ou le Philosophe , digne à jamais d'estime pour ses pièces d’éloquence et son traité de tactique qui sont parvenus jusqu'à nous. Quant à l'explication du dogme et de la discipline, qui n'a point admiré Atton de Verceil, Abbon de Fleuri, Fulbert de Chartres, Bouchard de Worms, Udalric d'Ausbourg en particulier sur le célibat des prêtres, et Lanfranc de Cantorbéri, dans la finesse de sa dialectique et la force de ses raisonnements contre Bérenger , dont ils firent le désespoir? Et pour finir en deux mots, toutes les connoissances, tous les talents , toutes les qualités qui importent à la pureté et à la gloire de la religion, ne les avez-vous pas vus rassemblés dans l'incomparable primat d'Angleterre, saint Dunstan , et dans le roi Edgar dont il fut l'oracle ?

Nous ne parlerons point de poesie dans un âge en effet trop tumultueux pour le doux loisir que demandent les muses. On y vit toutefois paroître en ce genre , dans les hymnes Salve Regina et Alma Redemptoris, attribués à Herman de Richenou , dans le Veni Creator et les autres hymnes de notre pieux roi Robert, des monuments peu élégants à la vérité, mais, à raison de l'onction et du sentiment qu'ils respirent , préférés depuis sept siècles aux productions les plus soignées et les plus finies de l'élégance moderne. Parlerai-je de cette profondeur de calcul, de ces prestiges mathématiques qui firent.accuser de magie Gerbert de Reims ou Silvestre IE, pape? Son habileté dans ces hautes sciences fut du moins assez bien établie, pour qu'on lui attribuât l'introduction du chiffre arabe en France, et conséquemment les progrès que l'art de nombrer et de mesurer fit par cette méthode. Dans le même temps, c'est-à-dire, dans les ombres les plus épaisses du dixième siecle, on vit inventer à Gui d'Arezzo cette merveille de technique, qui en quelques mois forme infiniment mieux à l'art du chant, que toutes les spéculations et les bégaiements anciens et modernes sur les principes de l'har-

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monie. Mais revenons à notre but. Après tant de preuves, dont plusieurs portent même au-delà de ce que nous avions à établir, et qui sont toutes fondées sur les faits que vous avez eu le loisir d'examiner dans le cours de l'histoire, ne pouvons-nous pas conclure enfin, que l'ignorance du second âge de l'Eglise n'a pas été aussi grande que l'ont avancé les hérétiques des derniers siècles, et qu'une foule d'orthodoxes abusés l'ont cru aveuglément. sur une allégation si suspecte ? Ajoutons que cette ignorance prétendue ne fut pas non plus aussi pernicieuse qu'on s’est plu à l’imaginer.

IT. LauREeNT VALLE, qui, quoiqu'ltalien et honoré de la protection de quelques papes, paroît avoir préludé aux téméraires critiques des écrivains protestants, réduisit presque tout le mérite du génie a celui de l'élégance et de la pure latinité, qu'il contribua le plus en effet à renouveler, depuis que les Goths avoient si étrangement altéré le goût de l'ancienne Rome. Gérard Vossius renchérit sur cette censure, avectoute la malignité que l'esprit de secte peut inspirer contre l'Eglise et les écrivains ecclésiastiques. Une grande habileté dans les sciences et la littérature, jointe à l'intérêt de la rétorme bérétique, donna le ton à tous ses consorts et à cette tourbe d'orthodoxes, qui s'en rendit inconsidérément l'écho. L'art de la critique, qui ne dut sa naissance qu'au siècle suivant , le goût dans les ouvrages d'esprit qui lui dut sa naissance aussi-bien que lestyle, la précision, la clarté, l'ordre, la méthode ignorés depuis si long-temps, firent regrrder sans exception tous les auteurs du moyen àge, comme un amas d'ignorants et presque d'imbéciles, qu'on proscrivit sans daigner ouvrir leurs volumes.

Nous n'éléverons point de disputes sur les défauts que leur ont reproché ces grammairiens et ces littérateurs pointilleux : mais nous prétendons que ce genre d'ignorance ne porta aucun préjudice, ou du moins aucun dommage essentiel à la science de la religion. En effet, à quoi s'est-elle étendue cette ignorance, dans les tableaux que nous venons de vous en retracer avec l'ingénuité la plus impartiale? Vous l'avez vue réduite à peu près aux défauts de critique, d'élocution et de méthode. Mais d'abord pour la critique, ne peurroit-on pas demander si cet art, employé dans le goût de ses panégyristes outrés, n'est pas devenu aussi nuisible qu'avantageux à la science du salut, à raison de l'espèce de pyrrhonisme en quoi nous le voyons dégénéré? Le peu d'usage qu'ont fait les Peres et les saints docteurs de ces procédés modernes, a-t-il rendu moins efficaces les ouvrages dogmatiques de saint Augustin, par exemple, ou les touchantes homélies de saint Jean- Chrysostôme? Or, cette subtilité de discussions étoit-elle plus nécessaire aux nations gothiques, tudesques , sclavones, qu'aux Grecs et aux Romains ? Il s'agissoit, avec ces peuples barbares, de leur faire abandonner les observances monstrueuses du paganisme le plus brutal et le plus stupide ; de les façonner ensuite aux devoirs du christianisme, de la société, de l'humanité, tous presque également nouveaux pour eux; de se tenir continuellement en garde, et de les prémunir eux-mêmes contre les fougues et les bizarreries de leur instabilité inimaginable. De quel usage, pour ces fonctions indispensables et si pressantes, eût été le long examen des marques, si souvent équivoques , par lesquelles on prétend discerner les pièces authentiques d'avec les monuments supposés? Quel étoit donc le péril de ce défaut de discernement ? On publioit de bonne foi, on croyoit avec simplicité quelques miracles, quelques traits de vertu peu fondés en preuve, peu dignes,

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si l'on veut, de la majesté du culte chrétien, conçu selon nos mœurs. Mais alors on étoit généralement édifié de ces merveilles, soit réelles, soit imaginaires; et ces modeles, quels qu'ils fussent , avoient une foule de sincères imitateurs. La critique a son utilité de nos jours, dans ces jours de présomption et de raffinement : durant l'enfance des peuples qui prenoient la place de ceux de Rome et d’Athenes, c’eût été un art stérile et à peu pres nul. Avouons néanmoins que ce genre d’ignorance concilia de l'autorité à des lois apocryphes et quelquefois dangereuses, qu'elle enfanta ou accrédita quelques superstitions. Mais si la simplicité a ses périls, ceux de cet esprit d'observation et de discussion qui rend tout problématique, sont-ils moins funestes? Y a-t-il moins de danger à faire des mécréants, qu'à rendre les simples crédules ?

L'élégance et la délicatesse de l'élocution eût-elle été plus d'usage que la critique, dans ce mélange de peuples grossiers qui n'avoient encore, ni forme propre, ni langage décidé? Quant à l'ordre du discours, à la netteté, à la précision, ce sont sans doute des qualités utiles pour traiter avec tout être pensant. Sont-elles néanmoins d'une Inécessité absolue et universelle ? N'est-il rien qui ait pu les remplacer du moins par rapport à la classe d'auditeurs, dont il est question? Les longueurs, les répétitions, l'emphase même et l'étalage des lieux communs, si toutefois il éloit pour eux des notions communes et triviales, cette maniere, la plus imparfaite en soi, n'étoitelle pas peut-être la mieux assortie à la pesanteur de leur conception? N'étoit-elle pas plus propre que toutes les grâces et la précision de l’atticisme, à faire entrer dans leur esprit les vérités du salut, à les y graver en traits aussi profonds et aussi durables qu’il en étoit susceptible? On n'instruit pas les enfants ou le peuple des campagnes comme les habitants lettrés des villes, et la différence des temps n'influe pas moins que celle des lieux sur la capacité des hommes.

On nous dira peut-être que l'ignorance du second âge s'étendoit aux maîtres ainsi qu'aux disciples ; que tous les germes du génie se trouvoient étouffés sous cet amas énorme de ténèbres, ou même qu'il n'y avoit alors ni génie, ni esprit d'invention. Nous pourrions répondre à ces allégations parfaitement gratuites , que les hammes naissent à peu près les mêmes dans tons les temps; que les talents dépendent surtout de leur culture, et des circonstances plus ou moins heureuses qui servent à les développer. Mais sans nous engager dans ungenre de discussion aù l’affirmative et la négative se soutien nent d'une maniere presque également plausible, abandonnons ce qu'il nous importe si peu de défendre. En supposant que dans le dixième siecle et les siècles voisins, il n'y eut ni génie, ni esprit d'invention, qu'en pourra-t-on conclure? La science de la religion, dont il s'agit uniquement, s'y trouverat-elle plus obscurcie? Est-ce donc l'ouvrage de l'esprit humain, que l’'Evangile venu du ciel, que les règles de la foi divine , et les célestes maximes qui doivent nous guider dans les voies du salut? trésors de sagesse dont furent abondamment pourvus les docteurs et les pasteurs destempsles plus stériles en tout autre genre de connoissances : c'est de quoi vous avez dû

vous convaincre par la simple notice que nous vous avons présentée de leurs écrits, beaucoup mieux encore par les règles pratiques qu'ils vous ont retracées eux-mêmes dans leur conduite.

S'ils avoient peu de génie et d'invention, ils s'attachoient d'autant plus

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aux enseignements des saînts Pères et des premiers écrivains ecclésiastiques, Ils ne produisoient pas, ils compiloient , ils rassembloiïent les morceaux épars de la tradition, se bornoient, si vous voulez, à extraire et à transcrire : heureuses dispositions, visiblement ménagées par celui qui ordonne seul de ce qu'il a mis dans l'esprit de l’homme! C'est à elles que nous sommes redevables des précieux monuments qui se sont conservés dans les monaatéres et les autres écoles chrétiennes. Voici un autre avantage, qui porte encore plus visiblement l'empreinte de la main sainte et sage qui sait tirer le bien du mal même : ce génie borné du moyen âge trouva dans ses bornes mêmes un préservatif contre la manie d'innover et de dogmatiser. De la, par un trait de providence d'autant plus admirable qu'il se tint comme voilé sous le cours naturel des événements , on ne vit jamais l'Eglise aussi long-temps et aussi parfaitement tranquille, du côté des sectes et des héresies, qu'au période le plus ténébreux de l’âge que nous n'empêchons plus de déprimer. Merveille sans exemple à toute autre époque, et jusques dans les jours les plus brillants de l'épouse du Christ : pendant toute La durée du dixième siecle, il ne s'éleva aucun apôtre de Satan.

Merveille encore plus frappante : sous tant d'indignes pontifes qui firent l'approbre et la désolation de l'Eglise romaine dans le dixiéme et onzième siecle, sous des papes qui ne devoient leur élévation qu'aux violences, à la cabale, à la simonie, à la protection des femmes dissolues, on vit les peuples obéir avec un respect étonnant à ces indignes pontifes. Les formes et l'appareil qui coloroient leur titre, leur concilioient une pleine autorité, et faisoient recevoir leurs décrets avec une soumission inaltérable. Concluons donc sans hésiter, que l'ignorance du second âge ne fut point fatale à la religion. Je vais plus loin : il étoit impossible qu'elle füt, soit aussi générale, soit aussi profonde qu'on l’a figurée.

De combien de traits imaginaires et incohérents, les sectaires des derniers siècles n’ont-ils pas composé l'étrange tableau qui a fasciné tant de regards? Sans les suivre dans le détail de leurs chimères, il suffit de nous rappeler en deux mots, quel étoit tout à la fois leur but et le besoin de la secte. Sous prétexte de réformer l'Eglise, ils se proposoient non-seulement de changer la foi professée dans tous les siècles, mais d’en saper les plus mémorables monuments; de rompre, pour ainsi dire, toutes les lignes de communication qui restoient entre le corps et les membres divisés, afin de rendre la scission irrémédiable. Autrefois les disciples d'Arius, de Nestorius, d'Eutychés, toutes les sectes les plus déterminées et les plus puissantes avoient au moins conservé les sacrements, le sacrifice, tout l'ordre extérieur du culte public. Au moyen de cette ressemblance avec les orthodoxes, ils s'en étoient insensiblement rapprochés, et s'y trouvoient enfin réunis. Di-

rigeant d'aprés cette expérience leur politique infernale, les deux antechrists du seizièéme siècle, dans la vue d’éterniser leur schisme sacrilége, et de rendre impossible aux peuples séduits le retour vers le centre de l'unité sainte, prirent à tâche de ne leur rien laisser de commun avec le tronc dont ces rameaux flétris se trouvoient détachés. A cet effet, ils leur fabriquerent une religion sans sacrifice, sans sacerdoce, sans dignité et presque sans culte.

Malgré l'enthousiasme et l'esprit de licence, bases de cette hidense réfoxine, il falloit tronver des couleurs assez trompeuses pour pallier un at-

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tentat si révoltant, pour autoriser le renversement entier de l'ancienne religion , ou du moins de la religion alors existante. Il falloit donc persuader encore que le culte reçu étoit abusif, qu'il avoit été surajouté aux institutions de Jésus-Christ et des apôtres. Mais comment rendre vraisemblable une imputation pareille, et a quel point de temps rapporter cette innovation imaginaire ? On fut obligé d'imaginer pareïllement un âge d'ignorance, ou plutôt d'extravagance et d'imbécillité, où tous les hommes ne différassent plus des brutes que par la figure et le langage. Tel est en effet le tableau que les disciples de Luther et de Calvin nous ont tracé, et devaient nous tracer nécessairement, pour accréditer la plus invraisemblable de toutes les suppositions. |

Sans cela, comment se figurer que le culte chrétien, dans l'espace de quelques années, ait été altéré dans son essence, dépravé en tout lieu, changé totalement, absolument dénaturé? que l'idolâtrie se soit de toute part introduite dans l'Eglise, que l'on y ait pris la figure du corpset du sang de Jésus-Christ pour sa substance, et qu'on y ait adoré de purs symboles au lieu de la réalité? Quand les blasphémateurs commencérent à publier ces affreuses rêveries, qu'ils attentérent sur nos tabernacles, et qu'ils en foulérent aux pieds les redoutables mystères, quelles vives réclamations, quels cris d'indignation et d’effroi retentirent de tous côtés, non-seulement de la part des docteurs et des pasteurs, inais du simple peuple, mais de l'ordre le plus commun des fideles, des femmes même et des jeunes enfants! L'horreur et l'exécration se communiquérent jusqu'aux sociétés schismatiques de la Grèce et des extrémités de l'Orient.

Par la même raison, si depuis l'établissement de la religion du Christ, pure et parfaite dès son origine, il eût jamais existé un temps, où de profanes zélateurs eussent proposé à l'adoration publique de vils éléments et des figures sans objet, que de contradictions, que de murmures au moins, que de cris d’étonnement n'auroient-ils point excités? Sans le secours de l'érudition et des recherches savantes, le peuple fidèle avoit sous les yeux et sous la main de quoi rendre l'innovation manifeste, et confondre le novateur. On célébroit, moins souvent à la vérité qu'aujourd'hui, mais toujours fréquemment le saint sacrifice de nos autels; on en recevoit encore trois fois l'an l'adorable victime; on ne manquoit point à se munir de ce viatique salutaire pour le dernier passage; on regardoit comme la peine la plus terrible d'en être privé pendant la vie, et àla mort cette privation paroissoit intolérable et désespérante : est-il à présumer qu'on ne connut pas ce qu'on désiroit avec tant d'ardeur , ce qu'on recevoit avec tant de respect et de consolation ?

Pour lever toute incertitude à ce sujet, prolongeons nos regards sur quelques-uns des faits qui vont servir de matiere à la suite de cette histoire ; voyons-ÿ d'avance les personnages les plus vertueux, ces saints de tout ordre et de tonte condition, soupirer, aux approches de la mort, apres cet agneau immolé pour leur salut ; plusieurs se faire déposer languissants sur le pavé , n'oser paroître à ses yeux que sous la cendre et le cilice: tous s'aneantir en sa présence, et lui rendre les hommages que la créature ne doit qu'à son créateur, le nommer leur sûr appui, leur unique espoir, leur redempteur et leur Dieu. Prétons l'orcille aux instructions des docteurs et des pasteurs; ouvrons, parcourons leurs nombreux écrits : partout nous

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les trouverons parfaitement d'accord avec les Péres du premier âge. Ils n'ajoutent point à leurs expressions; ils s'énoncent cornme eux avec simplicité, avec une pleine sécurité; ils parlent d'un trésor dont oh reconnoît que la possession ne leur a point encore été contestée; ils ignorent les subtilités des contradicteurs impies , qu'ils n'imaginoient pas devoir jamais paroître. Si quelqu'un d'eux s'exprime avec une inexactitude qui peut donner prise à la chicane hérétique; en l'expliquanit, en le justifiant; les défenseurs plus circonspects du sacre dépôt prouvent invintiblement que jamais la croyance ne fut rien moins qu'indifférente en cette matiere.

Lorsque Bérenger, à l'issue du dixième siècle, commença dans la poudre de son école, dans ses lettres et ses entretiens familiers, à répandre sourdement ses erreurs contre le sacrement de nos autels, avec quelle horreur ne cria-t-on point de toute paït à l'hérésie et à l'impiété? Ses propres amis, des clercs pris au hasard, entre les mains desquels tombérent quelques écrits furtifs de l'hérésiarque, les bons solitaires de l'abbaÿye de Préaux en Normandie, le duc Guillaume, Henri, roi de France, tous les fidéles unahimement, clercs et laïques, lettrés et non lettrés, mondains et religieux, souverains et particuliers, tous crient au scandale et au blasphème, tous se communiquent de provincé en province leurs alarmes réciproques, et les font retentir jusqu'aux portiques dn Vatican. Rome en concile prive aussitôt le novateur de la communion: le jeune due de Normandie, dans une conférence publique, le fait couvrir de confusion par les docteurs les plus célébres de ses états ; le monatque français assémble un concile nombreux dans sa capitale ; il y assiste avec sa noblesse; les oreilles chrétiennes sont tellement offensées de la doctrine inouïe du sacramentaire, qu'elles supportent à peine la lecture d’une de ses lettres. Le souverain pontife convoque sur le même objet un nouveau concile à Verceil, puis encore à Rome, à deux reprises différentes. Le blasphémateur, qui déjà s'étoit rétracté au concile de Tours, est contraint de le faire de nouveau en présence du chef de l'Eglise. Après sa mort, on proscrit derechef sa doctrine impie au concile de Plaisance. Avant et après son trépas, les prédicateurs et les docteurs s'élévent de toute part, afin de prémunir les fidéles contre ses blasphèmes.

Et quelle est dans ce combat la marche des savants et des conciles? Celle de toute l'antiquité, celle des jouts les plus lumineux de l'Eglise. On part de la foi professée dans chaque église particulière ; on en interroge les évêques, témoins nécessaires de la tradition ; on en corisulte, on en rapproche les monuménts successifs ; onen constate l’invariable perpétuité ; on met les novateurs en contradiction avec les Pères les plus anciens et les plus révérés, en remontant de siècle en siècle jusqu’à celui des Ambroise et des Augustin, jusqu'au foyer de cette lumiere primitive et surabondante, qui devoit se réfléchir sur tous les âges suivants. C'est ce qu'on a pu remarquer dans les écrits de Lanfranc contre cet hérésiarque. Tout habile, tout supérieur qu'il étoit dans l'art de la dialectique à l’orgueilleux et jaloux Bérenger , ce n'est point par cette voie philosophique et naturelle qu'il procéda contre lui. Que

lui avons-nous entendu répondre à ce presomptueux novateur? qu'il avoit été condamné par les conciles des diverses provinces, par les suffrages unanimes des prélats catholiques, par l'église romaine et les souverains pontifes: que la formule de foi dressée contre lui au concile de Rome par le cardinal Humbert, était moins l'ouvrage et n'éloit pas plus la croyance

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de ce docteur particulier, que du concile même, et de toutes les églises qui l'avoient reçue ävec allégresse, en rendant grâce à Dieu de l’abjuration du coupable qu'elles croyoient sincère; que telle étoit la croyance commune à laquelle il insultoit ; mais que c'étoit le propre des hérétiques de se moquer de la foi des simples, et de vouloir tout subordonner aux prétendues lumières de la raison. « Pour moi, disoit encore Lanfranc, je veux que vous sachiez, vous ét l'univers, que quand je n'aurois ni érudition, ni raisons pour prouver ma croÿance, j'aimerois mieux être avec le vulgaire un orthodoxe ignorant et grossier, que d'être avec vous un hérétique poli et savant. Dieu m'est ténioin, quand il s'agit des saintes lettres, que jene voudrois ni proposer, ni résoudre ces sortes de questions par la dialectique. » Nonobstant ces humbles et religieuses protestations, le docteur catholique né confondit pas moins l'hérésiarque par les règles même les plus fines de cct art, que par les moyens péremptoires de la tradition.

Le cardinal Humbert, de son côté, dressa, comme on l'a vu, une furmule d'abjuration si nette et si précise, qu'elle fit à jamais le désespoir et l'opprobre de son souscripteur parjure. Une foule d'autres docteurs le confondirent avec la même facilité et le mème succés. Il eut à peine quelques obscurs sectateurs, qui n'occupérent pas la moindre ville, pasun seul village, comme l'observa, dès le même siecle, Guimon, moine de Saint- Leufroi au diocése d'Evreux. La secte retomba, presque à sa naissance, dans les ténébrés d'où elle sortoit, et y demeura ensevelie durant quatre siécles, jusqu'à ce que le Seigneur permit au père des enfants de perdition de faire essuyer à l'Eglise la plus rude peut-être de toutes ses épreuves (#). De là, ne pouvons-nous pas tirer au moins l'une de ces deux conséquences, ou que les ténébres de l'âge d'ignorance n'étoient pas si profondes qu'on se les figure, ou que les lumières qu'on lui refuse n'étoient pas nécessaires pour la conservation du sacré dépôt ?

Mais concluons plus décidément, après tant de faits certains dont la lecture suivie a porté l'évidence dans tous les esprits qui ne se sont point obstinés à la repousser : Dont la lumière évangélique , au milieu des plus épaisses ténèbres que l'enfer ait exhalées, a toujours jeté des rayons assez vifs pout diriger l’enseignement des pasteurs et la soumission des fidèles ; donc le neuvième ni le dixième siecle, ni aucun période, ni aucun point de la longue durée de l'Eglise, ne furent tellement couverts des ombres de l'ignorance, qu'on pût sans obstacle et sans réclamation changer la croyance universelle, la foi pratique, le culte public et journalier, qu'on pût introduire l'idolâtrie dans nos sanctuaires, qu'on y érigcât des éléments vides et purement figuratifs en un objet d'adoration quotidienne ; donc l'ignorance du second âge ne fut pas aussi funeste que des sectaires sans pudeur ont osé le soutenir ; donc cette ignorance monstrueuse, chimérique, impossible n'est que l'invention mal conçue d'une secte qui n'avoit rien de mieux a produire en sa faveur.

ILL. Allons plus loin, et faisons voir, d'ahondance de droit, quelle que soit ou qu'on suppose cette ignorance, que la Providence a fourni contre ses dangers des préservatifs surabondants. Et d’abord, le Sauveur, par ses divins oracles touchant les differentes épreuves de son Église, ne nous

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a t-il pos suffisanunént prévenus contre ce genre particulier de péril? Couime; lloit dans ses vues que la religion pad 4 4 de la violence du paganisme, «#14 subtilité des hérésies, de l'abusde la science et du pouvoir elle devoit triompher de même de l'ignorance et de la barbarie, de ja confusion et de la dépravation qui en sont la suite, du mauvais exemple même des premiers pasteurs : il falloit que ce précepte évangélique, faites ce qu'ils disent, et non pas ce qu’ils font ; fàt exécuté; et jamais son observation at-elle été plus admirable que sous le régne de ces vicieux pontifes, dont l'autorilé fondée uniquement sur la dignité de leur chaire, n'en fut pas roins révérée des fideles du dixieme siècle ? Mais ne revenons plus sut la trempe des esprits de cet âge, sur l’heureuse simplicité qui leur rendit l'hérésie étrangtre et comme impossible, sur la docilité à qui le seul titre coloré dans plusieurs des souverains pontifes, suffit pour recevoir leurs décrets avec la soumission la plus religieuse.

Je ne im'étendrai pas davantage sur les secours ménagés par le ciel, afin de perpétuer la saine doctrine : tels furent avec une abondance qu'il ne s'agit plus que d'indiquer, les décisions des conciles, les décrets des papes, les écrits si soigneusement conservés des Pères, enfin les monuments et les renseignements de toute espêce, comme les saintes. images exposées dans nos temples, les ornements sacrés, les cérémonies, les liturgies, les rituels et tous nos livres d'Eglise, l'enseignement public et assidu , les instructions familieres ou catéchismes, la succession non interrompue des pasteurs et même des docteurs, dont le cours de l'histoire vous a jusqu'ici présenté la suite, et, pour ainsi dire, la généalogie et la descendance. Nous pourrions encore nous prévaloir de plusieurs institutions, où le ciel marqua sensiblement qu'il proportionnoit ses secours aux besoins propres et particuliers de l'Église dans chaque situation. Telles furent les regles strictes et sages qu'établit Jean XI pour la canonisation des saints, et la forme de l'election des papes, qui dure encore depuis Nicolas II, son auteur. Passons à ce qui est beaucoup plus propre à la simplicité du second âge que l'excès incompréhensible d'ignorance qu'on lui attribue, c'est-à-dire, aux grandes vertus et à la multitude presque incroyable de saints qui furent la ressource principale dont l'instituteur adorable de l'Eglise la prémunit alors contre la malignité du prince des ténébres. Malgré le renversement presque genéral des idées sur ce sujet, nous ne craignons plus que ce que nous avançons prenne encore un air de paradoxe, apres le récit impartial et l'examen éclairé des faits.

Dans l’âge de barbarie, dans les siècles malheureux qui en conservèrent Jong-temps l'âpre caractère, il y eut sans contredit, et nous n'en dissimulons

rien, il y eut des forfaits et des attentats énormes, des acct: fréquents de fureur et de scélératesse, mille spectacies d'horreur qu'or à: ye ! ‘cire se rappeler qu'en frémissant. Mais pour cela même, pour ::::0::: ia u:gue

de l'édification au torrent de la perversité et du scandale, le Seigneur y fit briller des vertus du premier ordre, et en nombre prodigieux ; il proportionna la raultitude et l'éclat des bons exemples au danger de la corruption. Nous ‘{nirions point ici, si nous voulions retracer tous les grands modéles pr. ‘asts à l'émulation de la vertu , ou fournis rontre la contagion du vice, ‘us. la ionge» suite d'années qu'une secte habile a compris indistinctemeni su; . dénomination dont il lui importoii de les Hétrir. Renfermons-

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nous donc dans le période le plus décrié de cet âge, dans le dixième siècle et les commencements du onzième. Passons même sous silence les saints personnages, nés ou formés sous les clirnats où les ténébres de la barbarie avoient eu le moins d'influence. Oublions une foule d'anachorètes comparables aux plus illustres pères du désert, un saint Luc de Thessalie , un saint Paul de Latre, un saint Nicon d'Arménie, un saint Nil de Calabre, que peut encore revendiquer la Grèce à qui appartenoit cette province, et même un saint Siméon de Treves, qui fournit dans cette ville la plus belle partie de sa carrière, mais qui avoit élé formé à la vie parfaite dans l'antique et saint monastère du mont Sinaï. Bornés strictement à notre Europe, aux contrées même de l'Occident les plus en butte à la fureur et à l'impiéLé des Barbares, combien d'omissions encore n'aurons-nous point à faire, si, au lieu d'un tableau intéressant, nous ne voulons donner qu’un dénombremer soc et une sorte de calendrier?

Ici l'abondance de la matière me réduit presque inévitablement à l'aridité et à l'inigrate concision du style. Quelle multitude, quelle nuée de saints de tout rang et de tout état, jugés dignes, honorés en effet d'un culte public et que je ne puis que parcourir de l'œil, que faire rapidement entrevoir! Dans les lieux incultes, dans l'ombre du cloître, dans les travaux de lépiscopat et de l'apostolat, dans les tourbillons d'affaires, d'intrigues, de passious dont les trônes sont le centre orageux , dans la confusion des révoltes, des révolutions, des ravages et des désordres, partout j'aperçois une foule d'hommes supérieurs à leur siècle, à leur propre nature, et pétris en apparence d'un autre limon que le commun des mortels. Dans la seule institution de Cluny, brillant fanal de l'Eglise dans ces temps nébuleux pendant toute leur durée, on compta autant de saints que d'abbes, presque autant de modeles de vertu que de religieux, beaucoup plus d'élèves dignes de l'épiscopat et du pontificat mêrhe, qu'on ne vit alors de bons évêques et de grands pontifes. On alla souvent les chercher dans cette sainte école, et le malheur du temps fut qu'on ne les en tira pas tous. Uu des plus grands malheurs de Rome en particulier, comme on l'a vu en son lieu, fut l'excessive modestie du saint abbé Mayeul, qu'on ne contraignit point de remplir la chaire apostolique, et d'en exclure ainsi les indignes compétiteurs qui en firent si long-temps l'opprobre *#.

Vous avez admiré, dans la même profession, et le bienheureux Jean de Gorze, sage de l'Evangile, qui rendit la piété respectable par son éloignement de la singularité et de tous les travers, solitaire magnanime, qui étonna les princes infidéles par toute l'élévation de sentiment que peut inspirer l'abuégation ehrétienne : et le bienheureux Richard de Verdun, homme si intérieur, qu'il fut surnommé la grace de Dieu; panégyriste de la vie réguliere, si bien préconisée par ia voix éloquente des œuvres, que

(*) Une chose qu'on doit surtout remarquer ici, c'est que ces pontifes peu édifiants etceux de con: duite scandaleuse furent toujours élevés sur le saint Siége par les intrigues ou la violence des princes d'Italie : jamais l'Église n'eut de chefs plus dignes et plus saints, que lorsque les puissances de la terre ne se mèlèrent point de les lui imposer , ou qu'elles se bornèrent, comme c'est leur devoir, à en protéger l'élection, Mais une chose également admirable , et qui prouveroit seule l'assistance perpétuelle de l'Esprit saint dans l'Eglise, c’est qu'aucun de ces pontifes, dont on a relevé avec tant d'éclat les défauts et les vices de conduite publique et particulière, n'a rendu un seul décret qui fàt contraire à la foi, ou à la discipline générale ou aux bonnes mœurs. ( Voir sur chacun de ce: papes les Annales nbrégées de l'hislvire ecclesiostique ; voir aussi les notes, à. 5. p. 3 et259.)

lesempereurs s'empressoient à descendre du trône pout devenir ses humblcs imitateurs : et le bienheureux. Guillaume de Dijon, appelé Surrègle, pour sa ferveur exemplaire et son zèle infatigable à tenir de toute part la règle en vigueur. Parlerai-je de saint Abbon de Fleury, martyr de cette religieuse discipline? de saint Poppon de Stavelo, préposé par un empereur , aussi bon juge que grand saint, au gouvernement général de toutes les abbayes de l'empire? de saint Romuald , cet anachorète encore étonnant après tous les prodiges de la Thébaïde? de saint Pierre Damien, évêque, cardinal, légat chargé de toutes les légations d'éclat, et qui se trouva dans un état violent, jusqu'à ce que dégagé de tous ces pompeux embarras, il put se replonger , s’enterrer tout vivant dans la sainte obscurité de sa solitude ?

On n'admira pas moins, dans les fonctions pastorales et apostoliques, le grand sant Dunstan de Cantorbéri, saint Osuald d'Yorck, saint Brumon de Cologne, dont le moindre lustre fut le sang impérial qui couloit dans ses veines; les deux saints Adalbert, l'un apôtre des Russes et premier archevèque de Magdebourg, l'autre évêque de Prague et martyr en Prusse ; l'humble et docte Wolfgang de Ratisbonne : saint Udalric d'Ausbourg, dont les vertus à toute épreuve le firent placer le premier avec les solennités nouvelles au nombre des saints: saint Bernouard d'Iildesheim, saint Bardon de Mayence, saint Gérard de Hongrie, avec une infinité d’autres. La chaire même de Pierre, si énormément profanée dans ce malheureux siécle, on lui vit aussitôt aprés cette fatale éclipse, qu'interrompit même Benoît V, honoré comme saint à Hambourg où il mourut, on lui vit, dis-je, reprendre toute son antique et sainte splendeur. Quelles taches, en effet, qui ne fussent effacées par la pureté de vie et les grands exemples du saint pape Léon IX : par son activité, sa vigilance, sa fermeté inébranlable, par le mépris de tout respect humain, de tous les préjugés, de toutes les contradictions , de tous les périls.

Sur le trône enfin, dans le rang auguste où Tertullien sembla douter qu'on pût être chrétien, Henri, duc de Bavière, puis empereur, montra qu'on pouvoit être grand saint, s'illustra par des vertus dignes de l'émula- ‘ion des plus parfaits solitaires. Sainte Cunégonde son épouse, après une longue suite Paniés de mariage, porta dans une communauté de vierges une intégrité d'innocence qui fut encore pour elles un sujet d’admiration. Les impératrices Richarde, Mathilde, Adélaïde, trouvèrent pareillement leur sanctification dans un rang funeste a l'innocence de tant d'autres. Les saints rois Edouard d'Angleterre, Harold de Danemarck, Olaf de Nor-wège, recueillirent dans ce champ ingrat la palme du martyre. En Hongrie, saint Etienne vous a moins paru le roi que l'apôtre de son peuple, et vous avez cependant vu la vie tout angélique de saint Eineric, son fils et son héritier, renchérir encore sur la vertu de son père. Nous ne finirions point même en ne présentant que les prodiges et les phénomènes : mais la légére esquisse que nous venons de tracer, suffit à nos vues. Qu'on juge à présent si c'est de l'ignorance qui étouffe les dons de Dieu , ou de l'heureuse simplicité qui les rend féconds , que le second âge de l'Eglise doit prendre sa qualification. Laissons néanmoins à l'hérésie son triomphe imaginaire, et supposons cette ignorance telle qu'il lui a plu de la dépeindre. Qu'en interera-t-on, avec un sens droit et quelque reste de principes, sinon que le miracle de la Conservation de l'Eglise n'en devient que plus sensible ?

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IV. Après tout, les vérités fondamentales du salut, c'est à-dire, tous jes articles vraiment de foi et la discipline strictement évangélique, n'ont jamais varié. Les décisions portées dans le premier âge ont encore la même autorite dans le dernier. Les symboles de Nicéeet de Constantinople se retrou vent tout entiers dans les saints décrets de Trente. 1l en est de même des principes essentiels de la morale et de: la discipline , du régime ecclésiastique, de la forme de la hiérarhie, de la distinction et de la subordination entre les ordres divers de la cléricature , du culte public, des cérémonies et des décorations sacrées, de la célébration des saints mysteres, du fond de la liturgie et de tous ses points capitaux, de la prière pour les morts, du respect des reliques et des sainies images, de la nécessité des œuvres de pénitence , de la virginité même et des autres vœux monastiques ; en deux mots, soit en matière de dogme, soit en principes de morale, tout ce que l'Eglise, en quelque position qu'elle se trouvât, tout ce qu’un seul concile œcuménique a jamais déclaré necessaire ou utile pour le salut, est demeure dans la même estime jusqu'à nos jours. Comparez l'état présent de l'Eglise où vous avez le bonheur de vivre, à ce que vous avez lu jusqu'ici de l'histoire du dogme et de la discipline , aux décisions des conciles, aux décrets reçus des souverains pontifes, aux instructions unanimes des Peres, aux anciennes liturgies, à celle de saint Jean-Chrysostôme, par exemple; n'y trouverez-vous pas la plus exacte conformité, ou du moins, car nous aimons à écarter jusqu'à l'ombre de contention, n'y verrez-vous pas une conformité suffisante pour rendre notre argument irréfragable, pour vous assurer que l'Eglise d'aujourd'hu* est encore celle des Léon, des Augustin, des Jérôme, des Chrysostôme, des Basile, des Ambroise, des Athanase ?

Quant aux régles des mœurs, comme plus familieres à tous les fidéles , comparons-en plus particulièrement les institutions primitives à l'enscignement de nos jours, de tous les temps, et plus spécialement encore des siecles décriés par tant de malignes hyperboles. Les préceptes évangeliques , la loi de l'abnégation chrétienne, du détachement des choses terrestres, de l'estime unique des biens invisibles, du crucifiement de la chair avec ses concupiscences , de l'unité et de l'indissolubilité du lien conjugal, du pardon des injures ct de l'amour des ennemis; ces lois, mieux observées dans les temps primitifs que dans les siècles suivants, ne furent pas moins connues dans ceux-ci, ne furent jamais réputées moins indispensables. Les commandements de la loi appelée naturelle et divine, qui, tout gravés qu'ils sont dans nos cœurs, n'y tiennent pas contre nos penchants, furent dans tous les siècles chrétiens les éléments de la premiere instruction , et sont encore aussi familiers au simple peuple qu'aux docteurs consommés, Les commandements mêmes de l'Eglise, ou, pour parler plus exactement, ses droits divins sur notre obéissance, étendus, resserrés, modifiés selon les besoins des temps et lesreègles d'une administration sage, se sont toujours maintenus, quant à leur substance, dans le même degré d'activité et de vigueur. Si nous rentrons dans le détail des lois canoniques et cléricales, nous retrouverons dans tous les âges le même régime pour tout ce qui touche à la discipline vraiment évangélique, et même à la dignité de l'état clérical.

Il ÿeut, on ne le sait que trop, des espaces de temps extraordinairement nébuleux, dont les épaisses et maligues vapeurs ternirent jusque anx vases

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du sanctuaire, jusqu'à l'intégrité des mœurs sacerdotales, qui sont la premiere leçon des peuples. Dans les commencements du onzième siecle, la simonie et l'incontinence des clercs monterent à un point où la correction ne parut pas moins dangereuse que l'impunité. Vous y avez vu les princes, les protecteurs naturels des canons, et à leur tête l'empereur Henri IV, mettre les dignités ecclésiastiques à l'enchère, et au moyen des sommes qu'ils en retiroient, se rendre indulgents sur la dissolution des vils mercenaires qu'ils en avoient investis. De là tant de contradictions et de revers, qui mirent le courage de Grégoire VII à de si longues épreuves, sans jamais l'écarter du plan de réforme qu'il avoit conçu, ou du moins perfectionné d'après quelques-uns de ses prédécesseurs, et principalement Léon IX. S'il n'eut pas le temps de consommer cette grande entreprise, s'il n’extermina pas entiérement la simonie et l'incontinence, il porta du moins le coup mortel à ces deux monstres, qui ne firent plus que languir depuis, ct n'opposérent que des mouvements convulsifs, que d'impuissants efforts, aux justes vengeurs des canons. Ainsi, dans l'âge même qui vit naître les corrupteurs de cette discipline immuable , ils trouverent leur diffamation et leur ruine.

Cependant en vengeant l'honneur de l'Eglise, et en la rétablissant dans la possession de ses droits inaliénables, Grégoire VII en méconnut les limites , et anticipa sur ceux de l'empire (#). C'est ici, nous ne le dissimulerons pas plus que nous n'avons fait dans le cours de l’histoire, c'est ‘ci qu'on reproche le plus plausiblement au second âge son ignorance et ses innovations. Nous n'avons pas pallié davantage les suites fatales de cet égarement inconcevable, c'est-à-dire, les dissensions et les fureurs civiles, l'ebranlement et le renversement des états, la dévastation des provinces, la profusion du sang fraternel , les horreurs du sacrilege, les crimes et les malheurs de toute espèce. Ils s'étendirent bien avant encore dans le troi: sième âge, où les entreprises et l'inflexibilité d'Innocent ITT, d'Innocent IV, de Boniface VIII, de Jean XXII et de quelques autres papes, comparées à celles de Grégoire, ont pu faire passer celui-ci pour un modele de douceur et de modération. Toujours est-il vrai qu'il leur avoit tracé cette route dangereuse , et qu'on en doit regarder le plan comme la plus étrange production des siècles de ténebres. Voyons toutefois à quoi ce reproche, màûrement examiné, doit se réduire.

Qu'on sache d'abord que cette sorte d'ignorance ou plutôt d'inadvertance particulière à quelques papes et à un plus grand nombre de canonistes, ue fut jamais celle de l'Eglise enseignante , ou du corps des premiers pas- Leurs. Jamais ses paradoxes ne furent revêtus d'autre caractère que celin de système et de pure opinion. Où sont en effet les constitutions apostoliques universellement reçues? où sont les décisions de conciles æcumeéniques qui puissent les tirer de cet ordre subalterne et réformable? Nous allons vous

représenter , avec toute la simplicité et l'ingénuité confiante qui nous a guidés dans le choix des monuments primitifs, nousallons, par anticipation même sur l'âge suivant, rassembler sous un seul point de vue tous les titres nou-

4") Le langage ct les opinions de l'auteur se trouvent réfutés dans les notes sur le pontificat de saint Grégoire VIE ( Voir le tome 5, pages 347 et suivantes, mais surtout les notes p. 370, 373 «1 374: Voir aussi, tome 6, la note p. 640, sur les empittements et les provorations des princes )

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