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Au premier concile de Lyon, par exemple, où l'attentat sur la souve-
raineté fut porté à son comble, par les termes seuls de la sentence de déposition portée contre Frédéric, vous pourrez vous convaincre qu'elle fut uniquement l'ouvrage d'Innocent IV, et non pas du corps des pasteurs. Malgré toute la chaleur de ce pontife, malgré le dévouement généreux des prélats qui lui avoient ouvert un asile chezeux, ils en méconnoissent l'étrange décret, ils ne témoignent en aucune maniere qu'ils l'aient approuvé, ils se gardent bien d'y attester, comme dans les autres, qu'il a été rendu avec l'approbation du saint concile (*). Avant cela, quand à la conférence de Venise, Frédéric 1, dit Barberousse, fit sa paix avec le pape Alexandre III et l'Eglise, on n'exigea de cet empereur que l'abjuration du schisme, sans qu'il fût question en aucune maniere de le réhabiliter pour l'empire, malgré toutes les sentences d'excommunication et de déposilion prononcées contre lui (ee). Dans l'affaire de Philippe le Bel avec Boniface VIII, vous verrez encore mieux ce que la cour de Rome elle-même pensoit de ces sortes d'entreprises. Rome si ferme à soutenir les constitutions de ses pontifes, et à les donner pour irréformables en ce qui touche aux principes de la foi et des mœurs , vit avec applaudissement réformer celles de Boniface, tant par la conduite diamétralement opposée de Benoît XI, son successeur immédiat : que par les bulles expresses de Clément V. Vous entendrez Clément déclarer de nul effet les décrets de Boniface contre les droits temporels du roi et du royaume de France. Il ne craindra point d'alléguer pour motit de sa conduite , les scandales qu'avoient causés et pouvoient causer encore les démarches de son prédécesseur (###),
En général, les troubles et les al:rnics qn'excitoit dans toutes les nations chrétiennes cet usage étrange du pouvoir pontifical, démontrent invinciblement combien il s'écartoit des notions universelles et invariables de la foi. La première réponse des princes lésés, c'éloit de crier à l'abus de ce pouvoir , à l'indignité du pasteur qni en faisoit un pareil usage, à la nécessité de donner un chef plus digne à l'Eglise. Aussi vit-on presque autant d'anti-papes créés, que de souverains déposés par des papes. Les princes voisins, à la vérité, gardoient ordinairement le silence : c'est que les anathèmes, si multiplies alors, et si terribles dans leurs effets de tout genre, arrêtoient les murmures et les réclamations. Chacun d'eux, attentifs à se tenir personnellement en garde, se montroit spectateur indifférent des combats qui écartoient le péril de sa propre tête. Si quelques-uns donnerent des applaudissements et fournirent des secours, c'étoit l’inimitie,
() V. tome 6, p. 482—504. Le récit que l'historien faisoit sur ce concile, l'un des plus im portants de l'Histvire de l'Eglise, a été remplacé par un autre quatre fois plus étendu; et nous l'avons encore augmenté de plusieurs notes qui serviront à réformer ce qui se trouve ici répété sans fondement et contre toute vérité.
(°°) Il y a encore ici fausse supposition. ( Voir les notes, tom. 6, p.273 ct 410.)
(**) Déjà, dans son récit sur ce démèlé, l'historien a supposé que toujours les rois avotenf raison, et les papes tort. Ici, c'est encore le mème système ; ce qui l'oblige de se torturer l'esprit pour expliquer cominent les papes ont défait ce qu'ils avoient fait, et comment l'Eglise assem-
lice en concile ne faisoit pas ce qu'elle eroyoit faire. Voir, sur Philippe-le-Bei e1 Buniface VIII, les notes, tome 7, pages 37—65.
l'ambition, les liaisons ou les intérêts particuliers qui les faisorent agir et parler ; c'étoit la bouche ou la main qui trahissoit la conscience.
Il y eut cependant des plaintes formées par des bouches augustes et magnanimes, qui ne prirent d'autre impression que celle de la religion et de la vertu. Des princes du siecle donnerent des avertissements à ce sujet aux chefs de l'Eglise. Ainsi verrez-vous saint Louis en user à l'égard de Grégoire IX, au moment qu'on lui offroit pour son propre frere, de la part de ce pape (®), les dépouilles de l'empereur déposé. Vous le verre: adresser encore ses avis généreux au formidable Innocent IV, et n'ayant pu lefléchir, lui en marquer un ressentiment qu'un auteur contemporain qualifie d’indignation (#*). S'il y eut peu de réclamations semblables de la part des princes et des peuples, c’est que l'assemblage des sentiments élevés et des lumiéres transcendantes fut toujours un prodige, tant parmi les peuples que parmi les princes.
Les faits, considérés sans préoccupation, obligeront encore toute âme honnête et droite à reconnoître que les évêques et les souverains pontifes qui entreprirent sur les droits de la souveraineté, s'autorisoient communément de titres particuliers et tout-à-fait distingués du pouvoir spirituel. Ainsi les papes fondoïent principalement leurs prétentions contre les empcreurs, sur ce qu'ils avoient rétabli l'empire, sur ce que le titre d'empereur étoit attaché à la cérémonie du couronnement qui se faisoit par leurs mains. Des idées bizarres de féodalité, des comparaisons vicieuses achevoient de brouiller les principes, d’où l'on tiroit des conséquences plus fautives encore. La Sicile étoit réellement feudataire du saint Siége, et les papes, en ôtant la couronne aux rois de cette île et de ses dépendances, les traitoient comme des vassaux coupables de félonie. Les îles Britanniques s'étoient rendues en quelque sorte tributaires de l'église romaine. En général, et qui dira sur quel fondement? Rome s'arrogeoit la souveraineté de toutes les îles. (Voir la note, t. 7, p. 231). Pour la couronne de France, maintenue constamment dans son indépendance naturelle, un pape eut néanmoins la témérité d'en disposer en vrai suzerain; mais il fut désavoue, de son vivant mème, par la meilleure partie de son auguste clergé, et aussitôt aprés sa mort, par ses propres successeurs (##%), Quant aux attentats des évêques, de différentes nations contre leurs souverains particuliers, n'est-il point encore de l'équité d'observer quelle étoit la constitution de ces états, quel étoit alors le systeme, bon ou mauvais, de l'administration publique? Les prelats, comme seigneurs temporels et trés-puissants, n’y prenoient-ils pas une part essentielle? On a pu remarquer dés le premier âge, que Clovis les y avoit admis comme les peres des peuples, comme les dépositaires de leur confiance et les arbitres de leurs résolutions, comme les plus sûrs appuis de sa domination nouvelle. Bien long-temps apres, l'erupereur Otton E, le grand Otton n'en jugea pas différemment. Comptant beaucoup plus sur eux que sur les seigneurs laïques, afin de contre-balancer la puissance de ceux-ci, il investit les évêques et bon nombre d'abbés, de ces domaines privilégiés qui les constituoient grands vassaux de l'empire, et modérateurs
(°) Ge fait est controuvé, (Voir, tome 6, la noic , p. 462.)
(**) Voir la note teme 6, p. 499.
(°°) Voir tome 4 p. 2 où nous avons placé dans le texte l'explication de ce qui concerne Les rois Vambo et Suintilla, déposés par les seigneurs et les évèques d'Espagne (633 e1 681.)
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naturels de son gouvernement. Il y eut d'ailleurs un temps assez long, où l'on tint généralement pour maxime, et en quelque sorte pour axiome de droit public, de couronner , de deux prétendants, celui qu'on jugvoit le plus capable de gouverner : maxime dangereuse sans doute , mais à laquelle les prélats ne tenoient que comme princes temporels, non pas comme princes dé l'Eglise, et moins encore comme ses organes. Les défauts de l'ordre politique ne sont pas ceux de l'ordre hiérarchique, et les vices ecclésiastiques mêmes ne doivent pas s'imputer à l'Eglise qui ne cesse de les condamner.
Il en est des superstitions qu'on attribue au règne de l'ignorance, ainsi que des autres abus. Elles durent leur origine, non pas au défaut d'instruction, mais à lindocilité présomptueuse qui la dédaignoit, et prétendoit enchérir sur la simplicité de l’enseignement ordinaire. Qu'on y fasse attention, la superstition, celle au moins qui fait secte et se perpétue, provient de la même source que l'hérésie et l'impiété de système, c'est-à-dire, de l'orgueil et de l'obstination. De là vient que les observances les plus superstitieuses sont bien souvent le partage de ce qu'on appelle esprits forts. Mais sans sortir de notre genre, que de preuves de fait nous fournissent encore ici les canons des conciles, les avertissements et les décrets des papes : les écrits d'une foule de docteurs du temps contre les superstitions régnantes. Qu'il vous souvienne en particulier de ce qu'écrivoient Hincmar de Reims et Amolon de Lyon contre les différentes manières de tenter Dieu , décorées du nom spécieux d'épreuve ou de sort des saints. Tous les vices, tous les travers, toutes les erreurs, dans tous les genres et dans tous les siècles, ont été marqués du signe qui leur convient, en traits assez noirs, pour qu'ils ne surprissent que ceux qui vouloient bien l'être.
Non, non, il n’est aucun genre de reproche que l'homme ingrat puisse, avec la moindre apparence de raison, faire à l'Eglise, la divine institutrice et la bienfaitrice universelle du genre humain. Ici, quel vaste champ s'ouvre encore devant nous, et que n'aurions-nous pas à dire tout de nouveau, si déjà nous n'avions rempli les bornes d'un discours! Combien de connoissances, combien d'avantages et d'agréments même, dont l'ordre civil et la société tout entière sont redevables à l'ordre hiérarchique, considéré jusque dans ses jours les plus sombres? N'est-ce pas dans les écoles des cathédrales et des cloîtres que se sont conservés, avec les écrits des Péres et des saints docteurs, que se sont transcrits, et multipliés les institutions des législateurs et des philosophes, les fastes des peuples et des empires, les chefs-d'œuvre de l'éloquence et de la poésie, les éléments de toutes les sciences et de tous les arts, les langues mêmes, les chiffres et les calculs divers, l'écriture et l'usage de la lecture? Que Gerbert de Reims ait puisé à cette source ou dans les livres arabes, n'est-ce pas toujours à une école chrétienne du dixième siècle, que l'Europe par-là doit l'origine ou l'usage des procédés mathématiques, et tant d'autres connoissances comprises sous
ce nom? L'usage des hymnes et des cantiques sacrés dans nos temples , ne conserva-t-il pas aussi dans les plus mauvais temps, sinon les grâces de la poésie, du moins son mécanisme, ses renseignements ultérieurs, et dans quelques pièces telles que le Dies iræ et le Stabat mater, plus de sentiment, plus d'énergie et d'élévation qu'on n'en trouve dans le poëme séculaire, par exemple, du premier lyrique de l'ancienne Rome? La musique ne dut sa
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culture et ses progrés modernes qu’à nos chants d'Eglise, qu'à ces chœurs augustes où les rois ne dédaignoient pas de mêler leurs accords, et dont les chœurs profanes s'empressent encore aujourd'hui à s'approprier les talents. Îl n'est pas moins indubitable, c'est un point de fait, que l’art de la parole doit son existence aux instructions, aux exhortations solides au moins par le fond des choses, qui ne cessérent jamais de retentir dans le lieu saint, Que dirai-je de l'architecture, si florissante au commencement du onzième siècle, qui nous a laissé nos plus belles cathédrales, et plus encore, au temps de la construction de ces superbes églises de Pise et de Florence, d'où Michel- Ange s'est fait gloire de tirer ses plus riches desseins pour Saint-Pierre de Rome.
L'art même de la législation (#), et de la politique , la science du gouvernement a trouvé ses principes et ses modèles dans les décrets des conciles, a eu pour berceau ces assemblées mixtes de prélats et de seigneurs , où les affaires de l'état se traitoient en commun avec celles de la religion. Les négociations entre les états divers et l'harmonie entre les différents membres d’un même état, la police, le commerce, la facilité de la substance , l’exercice des arts de premiere nécessité, en un mot, tous les avantages de la vie saciale et le corps même de la société, dans un temps où la barbarie devoit comme nécessairement la ruiner sans ressource, ont subsisté par le moyen des fêtes et des assemblées religieuses, qui formoient presque le seul lien qui restât entre les hommes. Et sans cela, que seroit-ce que l'Occident, depuis les irruptions et les ravages des Goths, des Vandales, des Huns, des Sclaves, des Normands, des Sauvages de toute figure et de tout genre de férocilé? Ce seroit une terre semblable à celle des Cannibales et des Hottentots, épars dans les forêts avec les tigres et les léopards, ou comparable tout au plus aux côtes de la Barbarie et de l’Indostan. Les Barbares du Nord devoient naturellement faire de l'Europe, ce que les Arabes et les Tartares ont fait de l'Inde et de l'Afrique : et l'Europe chrétienne a communiqué à ces hommes qui n'en avoient presque plus que la figure , un degré de police et de vertu, que toute la puissance et l'habileté romaine n'avoient pu lui donner à elle-même. |
Mais, sans approfondir davantage une matiére que le temps ne nous permet pas de développer, n'en pouvons-nous pas conclure, ainsi rue de tous les autres objets que nous venons de vous mettre sous les yeux, que les siècles nommés si généralement ténébreux, ne l'ont pas été à beaucoup près autant qu'on l'a voulu persuader ? C’est la conséquence du plus circonspect et du plus judicieux de nos historiens ecclésiastiques. Ajoutons avec lui, qu'il faut chercher la lumière et la vertu là où elles se sont trouvées en chaque temps.
€°) Les pontifes romains ont rendu , pour la législation ot la jurisprudence , les plus grands sere vices à la société : c'est à eux surtout qu'on doit la forme des jugements contradictoires, sauve garde de l'innocence opprimée. Sans répéter qu'Innocent IV fut surnommé le père du droit, on a pu remarquer le zèle et les lumières d'Innocent JI1, « Lui-mème , trois fois par semaine, tenoit le consistoire , dont l'usage étoit presque aboli. L'attention qu'il apportoit à l'examen des aflaires , la sagacité avec laquelle il débrouilloit les plus embarrassées, la marche régulière qu'il obscrvoit dans la procédure , l'équité qu'il faisoit paroître dans ses jugements, lui attirèrent tant et de si grandes causes, que depuis long-temps on n'avoit rien vu de semblable à Rome. Les plus savants jurisconsulles vinrent l'entendre pour se former dans ses consistoires , et le regardoient comme le restaurateur de la jurisprudence, » ( Art de vérif. les dates.)
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Dans le cours du septième et du huitième siècle, la religion s'affoiblit en France et en Italie : mais elle montra toute sa force en Angleterre. Dans le neuvième siecle, elle refleurit en France, d'où elle porta, durant le dixième, les rayons les plus vifs jusque dans les contrées sauvages de la Germanie. Tandis que sous les Musulmans elle éprouvoit les revers les plus déplorables en Orient, en Afrique, en Espagne, elle faisoit en revanche d'immenses conquêtes en Saxe, en Danemarck, en Suède et en Norwége, en Russie, en Pologne et en Hongrie. L'Espagne elle-même, au milieu de ses ruines et de ses angoisses, renouvela le grand spectacle des premiers martyrs, avec un éclat digne de ses plus beaux jours. Malgré tous les assauts et les triomphes de la barbarie, malgré le renversement des trônes et le bouleversement de la terre, l'Eglise, fondée sur le roc, est demeurée inébranlable, toujours servant designe et de phare aux peuples, toujours rayonnant de splendeur et fixant tous les regards, toujours majestueuse dans l’ordre de son culte, dans la dignité de ses cérémonies, dans la célébration de cet auguste sacrifice, dont le spectacle imprimoit un religieux effroi à l’impiété même.
Toujours elle eut ses pasteurs, ses docteurs et ses apôtres, ses martyrs au besoin, une succession continue de vierges et de pauvres volontaires, des exemples frappants de vertu dans tous les genres et dans tous les états, des modèles d'autant plus multipliés et plus éclatants, que les autres sources de lumière devenoient moins fécondes. On ne peut tirer à conséquence les déréglements particuliers, ni les abus regardés et condamnés comme abus, Jamais ils n'empêchérent de former la foi commune et les mœurs publiques sur l’Ecriture et la tradition, d'étudier l’une et l'autre avec fruit, d'enseigner et de professer non-seulement les principes fondamentaux, mais tous les articles de la croyance et de la morale chrétienne. Tout ce qu'on avança jamais de contraire, porta manifestement l'empreinte de l'irréligion et de la corruption. Car enfin l'Eglise tombe en ruine, ou n'a plus qu'une existence précaire et fortuite, si l'on peut assigner un temps où la science de la religion y füt anéantie. C'est ce qui devroit seul nous tenir en garde contre les allégations intéressées de l’hérésie, quand d'ailleurs elles ne se trouveroient pas démenties par les faits et les monuments de tous les siècles. Mais eût-elle réussi à changer toutes les idées, ce renversement éphémere, dex qu'on en sait l’histoire, n'a rien qui puisse faire illusion à uu jugement sain. N'oublions jamais qu'un fourhe, quelques lâches ct certain nombre d'enthousiastes , peuvent operer seuls ces surtes de revolutions.
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