‹ Histoire de l'église [microforme] (volume 3)Chapitre 166 sur 178 · LE TROISIÈME AGE DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

LE TROISIÈME AGE DE L'ÉGLISE

L'anvs ou le relâchement etant la production naturelle de l'ignorance, les ténebres du second âge de l'Eglise ne pouvoient aboutir qu'aux écarts et aux désordres qui l'ont désolée durant le troisième, et qui vont faire la matiere de ce discours : champ immense, où à la vérité nous ne manquerions pas de guides, si à la suite de ces nombreux essaims d'observateurs et de censeurs sans retenue, nous voulions hasarder une critique audacieuse, et nous livrer aux saillies de l'humeur , ou de la présomption applaudie.

Après tout ce qu'on a déjà vu des entreprises des papessur la souveraineté des princes, que n'aurions-nous pas encore à dire touchant la liberté mal entendue de l'Eglise, les immunités exagérées des clercs, tous les abus vrais ou faux de la juridiction ecclésiastique? La difficulté de juger les évéques, et l'impunité qui en est la suite, la rareté et l'abolition légitimée, pour ainsi dire, des conciles, la multiplication presque infinie des appels et des citations à Rome, l'invention des légats à latere, l'extension indéfinie du pouvoir pontifical, présentoient un champ plus avantageux encore. Quel fonds n'offroit pas surtout l'inquisition, indifférente au corps de l'Eglise, et dont lestableaux chargés ont fourni tant de tirades pathétiques et sublimes à nos panégyristes oiseux de l'humanité et de la bienfaisance ? Mais, outre que nous envisageons ces fantômes d'un œil plus froid que ne le font ces nouveaux Héraclites, la nature et l'étendue des objets qui nous restent à traiter, nous font un devoir plus étroit que jamais, de la briéveté, de l'ordre, du sang-froid et de la réserve.

Assez long-temps on a crié au fanatisme, pour qu'il ne soit plus contagieux : e* dans les siècles même les plus décriés, ce danger fut beaucoup moindre qu'on n'entreprend de le persuader tant d'années aprés. Car enfin, les maximes contraires à celles de la sainte antiquite, ne sortirent jamais de l'ordre des problèmes; jamais du moins aucune décision du corps de l'Eglise ne les marqua du sceau de la certitude. Le principe de la réformation demeuroit toujours, en ce que l'on convenoit de part et d'autre que la discipline des premiers siecles étoit la seule règle à suivre : les méprises particulieres ne provenoient que des préventions introduites en faveur des maximes nouvelles, qui sur la foi et la seule garantie de Gratien (8®) passoient

(°) Ce Discours peut-être lu après le Livre quarante-cinquième.

(7) Voir sur ces meximes nouvelles, ce que nous avons inséré dans le texte, £. 4, p. 100 et suiv. et sur Gratien, voir les notes t. 6, p. 200 et suiv. Avancer que les conceptions d'un particulier ont pu devenir, pendant plusieurs siècles, le droit de l’univers catholique, ne seroit-ce pas admettre

que l'Eglise fut alors abandonnée de celui qui a promis d'être avec elle jusqu'à la consommation des siècles ?.....

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pour tirer leur origine des temps primitifs. Le remède étoit plus difficile, plus enveloppé et moins présent : mais toujours il subsistoit: et en écartant le voile du préjugé dont il étoit couvert, des là même on rendoit à sa vertu toute son activité. Le régime étoit moins parfait : il n’étoit pas ruineux. Aussi ne disconvenons-nous pas que la discipline ne puisse être plus ou moins recommandable; mais elle ne peut jamais devenir radicalement vicieuse ; ni éprouver un dépérissement entier. La foi seule, immuable de sa nature, comme l'éternelle vérité dont elle émane, ne reçoit ni accroissement, ni diminution, ni aucune altération véritable. Mais si elle communique cette divine prérogative à la discipline fondamentale, qui fait partie de l'Evangile, elle n'imprime pas le sceau de son immutabilité et de sa perfection suprême aux établissements divers qu'exige la diversité des personnes, des temps, des lieux, et qui ne sont pas moins susceptibles de variation, que ces objets changeants d'où ils tirent leur origine.

Cette réfutation générale, la seule que les bornes d'un discours nous permettent de faire à un détail infini d’objections minutieuses, suffit pour remplir nos engagements, c'est-à-dire, pour faire apercevoir à toute me droite la merveille de la conservation de l'Eglise contre ces abus, quels qu'ils aient été. Qu'on remarque cependant que nous éeartons précisément les questions qui présentent le moins de difficultés, et que nous nous arrétons à celles qui prêtent infiniment plus à une critique raisonnée. Les croisades , la pénitence canonique, la résidence des papes à Avignon, voilà sur quoi vont rouler nos observations. L'omission ou la concision des autres chefs de dispute ne nous fut donc pas commandée par une réserve pusillanime.

Tout ce qu'il nous importe d'établir touchant les croisades, se réduit à une seule proposition. Ces guerres étoient-elles justes ? Si l'affirmative peut se démontrer, dés lors l'Eglise qui les approuva, est justifiée pleinement. Qu'elles aient été conformes ou contraires aux maximes de la politique, qu’elles aient été bien ou mal conçues et conduites ; qu'il en ait résulté des calamités ou des avantages, ce ne sont là que des questions subalternes, étrangères à l'honneur ainsi qu'à l'enseignement de l'Eglise, et dont la décision, comme dans tous ces objets à double face, sera toujours en faveur de chaque parti, dans la bouche de ses partisans respectifs. Pour l'Eglise, il s'agit uniquement d'enseignement pur , de morale exacte , de régles sûres de conduite, c'est-à-dire, de devoir et de justice.

Furent-elles donc justes, ces guerres de religion, ces ligues si extraordinaires de toutes les nations chrétiennes, cette conspiration soudaine et genérale de l'Europe contre l'Orient? Avant de répondre à cette question, ou à ce doute affecté, j'en pourrois rechercher l'origine, et la lui trouver commune avec cette classe de chrétiens, prévenus pour les sectes , d'une prédilection graduce sur le plus ou le moins d'éloignement que chacune d'elles marque pour le christianisme. Répondons cependant, sans nous prévaloir de ce tres-fort préjugé; mais aussi sans aspirer à l'honneur dangereux de plaire indistinctement à tous les partis , ou du moins, sans user d’une complaisance, ou plutôt d'une connivence qui seroit ue notre part une vraie trahison à l'égard de l'Eglise, et qui deviendroit nuisible à ses ennemis euxmémes.- Instruits par l'expérience et par une étude sérieuse de l'histoire ecclésiastique, nous sommes pleinement convaincus qu'on ne leur a jamais

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cédé sans que la religion eût à en gémir, sans même les en éloigner davantage, au lieu de les en rapprocher.

Si la vraie philosoph4 cherche la lumicre dans les sources analogues à la matiere qui se doit traiter, si la règle et le compas mesurent les sur faces, et la science des idées se tire des idées mêmes; les choses de fait doivent se puiser dans les fastes des peuples et des temps. L'histoire donc, les monuments sacrés de l’histoire; voilà ce que nous prétendons opposer aux préjugés philosophiques et aux préjugés populaires, qui sont ici les mêmes. Or, si les empereurs de la nouvelle Rome, toute méconnoissable qu'elle étoit, conservoient le droit d'en défendre les apanages, et de faire à cette fin des ligues offensives et défensives, tant avec l’empereur de l'ancienne Rome qu'avec tous les augustes chefs de la république chrétienne, des là il n'est plus de doute à élever sur la justice de la guerre sainte, et il ne s'agit plus que d'ouvrir les monuments de l'histoire.

Rappelez-vous donc comment Alexis - Cormnène , empereur dépouillé chaque jour de quelque province impériale par les Musulmans, et tremblant pour sa capitale même, tourna ses espérances vers les princes et les peuples chrétiens de l'Occident. Des qu'il s'étoit vu sur le trône de Grèce, il avoit sollicité l'alliance de l'empereur latin, des princes français, et spécialement de Robert-le-Frison, comte de Flandre, prince en grande réputation de valeur, et d'un poids à imprimer le mouvement à bien d’autres. Il leur écrivit, au rapport de tous les historiens (*), une lettre pathétique, où, aprés leur avoir peint les excès révoltants de l'impiété, de la cruauté, de la lubricité mahométane, il les conjuroit de lui prêter leurs armes et leurs bras, afin d'arrêter des conquérants si superbes et si odieux. Pour les presser davantage, aux motifs de zele et de vertu, il joignit ceux de l'intérêt, et leur fit envisager des ruisseaux d'or et d'argent, où il leur seroit permis de puiser à discrétion. Le comte de Flandre partit aussitôt pour le pelerinage de Jérusalem, afin de reconnoître, sous ce prétexte, l'état de l'Orient. A son retour, il passa par Constantinople, s'aboucha avec Alexis, et lui promit cinq cents cavaliers, qu'il lui envoya dés qu'il fut de retour dans sa patrie. Îls menérent avec eux cent cinquante chevaux, outre ceux qu'ils montoient : genre d'approvisionnement si nécessaire aux Grecs, que l'empercur démonta encore ces cavaliers, en leur payant leurs montures; puis les envoya garder Nicomédie, fort menacée par les infideles. L'empereur Alexis écrivit au pape lui-même, qu'il étoit dans l'impossibilité d'arrêter par scs propres forces le torrent qui inondoit l'Asie, et le supplia d'user de l'éminent pouvoir que lui donnoit sa dignité, pour engager tous les fidèles d'Occident à le secourir.

Enfin, au mois de mars de l'an 1095, comme le pape Urbain II tenoit à Plaisance un concile, où se trouvoient quatre mille clercs et trente mille laïques, arrivèrent les ambassadeurs d'Alexis, qui, au nom du Rédempteur adoré par les Grecs ct les Latins, imploroïent le secours de ceux-ci contre les usurpations et les violences toujours croissantes des Musulmans. Les princes , les prélats, le souverain pontife, tous les orilres de la société chrétienne et politique, souscrivirent à ses vœux : on alla jusqu'à lui promettre expressément trente mille hommes: et telle fut la cause de la premiere croi-

(*) Alex. An. Comn, Guib. Abb. Rob, monach. Anecd. t 1. Ampliss. Collect.t. 4,

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sade, publiée dans le cours de la même annee au concile de Clermont. Alexis, à la vérité, ayant reçu un secours trois ou quatre fois plus normbreux qu'on ne lui avoit promis, parut craindre des défenseurs si puissants; et les desordres de plusieurs d'entre eux les lui firent regarder comme des ennemis non moins dangereux que les infidèles : mais on ne laissa pas de

passer un traité réciproque, où le Grec s'obligeoit à joindre ses troupes aux

croisés, et ceux-ci à lui remettre les conquêtes qu'ils feroient sur les Turcs. Aprés ce qu'on a vu dans cette histoire, il n’est rien à désirer pour la preuve de ces faits.

Vous y avez pu voir de même , qu'Aboul-Casem-Mostali, calife fatimite d'Egypte, avoit recherché l'alliance des princes croisés contre les Turcs attachés à Mostader, calife de Bagdad, et déjà maître d’une partie de la Syrie. On conclut un traité par lequel il étoit stipulé, que les Francs aideroient le calife a chasser les Turcs, et qu'en reconnoissance il leur céderoit Jérusalem et les saints lieux, que les Turcs avoient enlevés à son père Moctadi, trente-huit ans auparavant. Le calife artificieux profita de la diversion et des victoires de l'armée chrétienne, reprit lui-mêrne Jérusalem, et déclaraque, les choses ayant changé de face, il prétendoit garder cette ville.

Quand les chrétiens, par des prodiges de valeur contre cet allié perfide, et par un droit de conquête si bien établi, eurent fondé ce nouveau royaume et

différents autres états, leurs chefs, devenus souverains, entrérent danstoutes

les prérogatives du droit de majesté et de monarchie. Dés lors ils purent en leur propre et privé nom, c'est-à-dire, indépendamment de la Grèce et de l'Occident même, contracter des alliances, former des ligues offensives et défensives, traiter de la guerre et de la paix, et à bien plus juste titre réclamer et employer les secours de leurs frères d'Europe. Cette patrie nouvelle qu'on s'étoit faite justement au centre de l'infidélité et de la barbarie, on eut un titre également juste pour la défendre par toutes les voies de droit public eontre des ennemis irréconciliables, dont la ruine seule pouvoit ctouffer le ressentiment. Aprés cette justification de la premiere croisade qui entraîna toutes les autres, nous les pourrions également regarder comme justifiées dans leur principe, et tenir dès la pour certain tout ce que nous avons à prouver. Mais, comme en fait d'histoire les détails et les inductions sont les preuves les plus satisfaisantes, parcourons les croisades principales, avec beaucoup de célérité néanmoins, et en abrégeant plus encore que pour la premiere. Ce quenous venons dedire concernant celleci, reflue de soi-même sur toutes les autres.

La perte que les premiers croisés firent d'Edesse, denna lieu à la seconde croisade( 1147 ). Sanguin, sultan de Mosul, le plus puissant prince d'Asie, fit un horrible massacre des habitants tous chrétiens de cette ville qui jusque-là n'étoit jamais tombée au pouvoir des infideles : il en profana d'une manière affreuse les églises. L'évèque de Gabale, qui avoit le plus contribué à soumettre cette contrée aux Latins, prit le parti de passer les mers, et d'aller demander du secours aux Occidentaux. Tout fondé qu'il était en justice, comme représentant d'une ville libre qui avoit pu choisir les croises pour maîtres a i'exclusion des mahométans, il fut encore appuyé auprès du pape Eugène IT par des envoyés d'Arménie, autre pays libre, qui avoit le même interèt à réprimer la rapacité musulmane. Ce fut sur ces demandes qu'Eugeuc commit a saint Bernard, son ancien maître,

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le soin de prêcher la croisade, en France et en Allemagne, et qu'on vit ensuite le roi Louis le Jeune et l'empereur Conrad III conduire en Orient une grande partie des forces de l'Europe. Que cette expédition, mal exécutée, n'ait eu aucun succès; que sur le saint enthousiasme du prédicateur, et sur ses miracles mêmes, on ait pris témérairement pour absolues des promesses essentiellement conditionnelles pour des hommes instruits à ne jamais tenter le Seigneur : ce seroit prendre le change, que d'entrer dans cette discussion. Ce qui nous importe uniquement, et ce qui est fort indépendant du succès, c'est que l'entreprise, comme on l'a vu, étoit juste dans son principe.

La troisième croisade ( 1188) fut accordée aux vœux du roi de Jérusaiem, Gui de Lusignan, à qui Saladin avoit enlevé cette capitale et presque tout le royaume, sur lequel il n’avoit lui-rême que des droits tres-équivoques, n'étant pas du sang des califes auxquels il s’étoit substitué. L'empereur Frédéric, qui partit le premier pour cette expédition, avoit d'ailleurs fait alliance avec le sultan d'Iconie, de la race des Seljoucides. S'il lui prit ensuite sa capitale, après l'avoir battu deux fois, c'est que le turc perfide avoit tenté de le faire périr dans les défilés des montagnes. Les rois Philippe-Auguste et Richard d'Angleterre arrivés ensuite, et dont les efforts se bornérent à peu prés à la réduction de Ptolémaïde, purent sans doute reprendre de même cette ancienne possession aux infideles qui l'avoient enlevée aux Latins de Palestine, et qui d'ailleurs y tenoient ceux-ci assiégés depuis prés de deux ans.

Frédéric If, dans la quatrième croisade ( 1228 }), put à plus forte raison remettre les chrétiens en possession de la ville sainte, en la maniere dont il recouvra ce foible avantage. Ce ne fut qu'après avoir fait, comme vous l'avez vu dans cette histoire, un traité en forme avec le sultan Mélic-Camel qui aima mieux céder une partie de la souveraineté sur un pays ruiné, que de prodiguer le sang de ses troupes, que de mettre au hasard des conquêtes plus avantageuses. fl est vrai que le patriarche, et la plupart des évêque: latins de Palestine improuvéerent ce traité; mais parce qu'ils le trouvoient honteux, contraire en différents points à la foi ou à la piété chrétienne, et surtout parce qu'ils ne vouloient rien avoir de commun avec Frédéric, alors sous l'anathème qui excita tant de troubles et de désordres dans l'Eglise.

Au reste, nous n'avons pas à justifier chaque entreprise particuliere, soit des princes, soit de quelques prélats qui, dans leurs dispositions personnelles et leurs procédés arbitraires, ne représentoient pas le corps de l'Eglise. Tout ce qu’elle autorisoit, c'étoit la guerre sainte, faite d'une manière qui répondit à la dignité de son objet. Que le roi Richard, par exemple, ait enlevé l'île de Chypre à Isaac-Comnéne , qui l'avoit usurpée lui-même sur l'empereur Andronic; que l’empereur Frédéric, de son côté, ait ravia Jean de Brienne, son beau-père, le titre même de roi de Jérusalem; que bien des indignités pareilles, des cruautés barbares, des trahisons contre leurs propres freres aient été commises par les guerriers qui combattoient sous l'étendard de la croix : c'est ce que l'Eglise, par l'organe de ses pontifes, ne cessa de blèmer, et de punir autant que l'éloignement et les autres circonstances le permirent.

Il peut vous souvenir en particulier des efforts que fit le pape Innocent 111, pour emoêcher les croisés de tourner leurs armes contre Constan-

tinoplé. Toutefois jamais entreprise parut-elle plus plausible, et même plus digne d'éloges? Le fils de l'empereur Isaac, le jeune Alexis l'Ange, qui avoit tout à la fois les injures d'un pére et la majesté de l'empire a venger, avoit imploré le secours des Français et des V:nitiens, armés contre les infidèles d'Asie. En quels termes néanmoins le souverain pontife leur écrivit-il con tre un projet si spécieux? « Que personne de vous, leur dit-il, ne s'imagine qu'il lui soit permis de faire la guerre aux Grecs, sous prétexte que l'empereur régnant a usurpé l'empire sur son frère Isaac, ou qu'ils ne sont pas soumis, comme ils le doivent, au saint Siége. Quelques erimes que lui et ses sujets aient commis, ce n’est pas à vous qu'il appartient d'en faire justice. Nous vous conjurons donc, et vous ordonnôns expressément, de ne pas vous ingérer ; sous apparence de piété, dans ce qui ne peut tourner qu'à la verte de vos âmes. » Les craintes et les sollicitudes d’Innocent ne cesserent que quand Constantinople ayant été prise d'assaut par les croisés, et l'empereur Isaac rétabli sur son trône avec son fils Alexis, on crut pouvoir traiter avec eux, comme avec des princes possesseurs tranquilles de la souveraineté, sans plus entrer dans la discussion des droits de ceux qui n'ont que ie ciel pour juge.

Les croisés, en leur nom, s'emparèrent enfin de la ville et de l'empire de Constantinople, mais sur le tyran Mursuphle, qui n'y avoit d'autre droit que celui du parricide commis sur la personne du jeune Alexis qu'il avoit étranglé de ses propres mains. En qualité d'alliés de ce malheureux prince, dont ils ne laissoient pas d'avoir à se plaindre, ils se crurent autorisés, et obligés en quelque sorte à venger sa mort, à précipiter son bourreau de son trône. Si l'on fit à ce sujet une foule de mauvais raisonnements; si Constantinople , réduite sous l'obéissance de l'église romaine, parut la meilleure apologie aux yeux d'une multitude imbue des préjugés du temps, ce vice de raisonnement n'ôta rien, dans la réalité, à la justice d'une conquête conforme à toutes les maximes du droit des gens.

Nous faut-il encore justifier les entreprises du roi saint Louis, dont l'équité scrupuleuse fit l'admiration des mahométans même? Serions-nous moius frappés de l'exemple à jamais mémorable qu'il leur donna dans sa captivité d'Egypte, lorsque ces vainqueurs infidéles, s'étant mécomptés de deux mille livres sur le prix convenu de sa rançon, il leur fit reporter cet argent, malgré leurs propres contraventions au traité? Observateur si religieux des seules apparences de la justice, Louis ne l'auroit-il pas consultée pour une expédition qui alloit bouleverser des empires entiers? Génie transcendant d'ailleurs, qui, malgre tous les préjugés de son siecle, distingua si bien, dans les démélés des papes avec les empereurs, les droits respectifs des deux puissances, et qui n'imagina jamais que la religion püût fournir des motifs de troubler le repos des états. Ici néanmoins, selon notre plan et uotre marche accoutumée, consultons encore les monuments de l'histoire. Louis prit la croix, à la nouvelle que les Corasmiens, chassés de leur pays par les l'artares, s'étoient jetés dans la Palestine, et avoient pris Jérusalem, où ils commettoient des cruautés et des horreurs qui faisoient frémir ia nature autant que la religion. Le sultan de Damas, et d'autres princes inusulmans, s'étoient alliés avec leschrétiens d'Asie Toutefois d'autres sultans, moins exposés à la fureur des Corasmiens, soit par crainte de les attirer chez eux, soit par une haine absolument aveugle du nom chrétien,

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tes favorisoient plus ou moins secrètement. De ce nombre fut le sultan d'Egypte, chez qui le sage et saint roi crut devoir porter la guerre, afin de tarir les secours à leur source. À peine arrivé en Orient ( 1248 ), il reçut encore une ambassade des Tartares Mogols, qui recherchoient son alliance contre des ennemis communs, et qui fournirent de nouveaux motifs à une politique équitable.

Enfin, la derniere croisade se forma pour arrêter les progrès de Bondocdar, sultan d'Egypte, contre les chrétiens et les Tartares leurs alliés (1270 ). Il avoit pris et ruiné Césarée, avec une multitude d'autres places de moindre importance; il avoit dévasté le territoire de Tyr, de Tripoli, de toutes les villes où les chrétiens en plus grand nombre avoient le plus à craindre de la famine; il avoit pris à composition le château de Saphat, la meilleure de leurs forteresses ; et, contre la foi du traité, il en avoit fait égorger les défenseurs au nombre de plus de six cents, pour avoir refusé de renoncer à Jésus-Christ ; il menaçoit enfin Joppé, Antioche, et jusqu'au dernier refuge que les Occidentaux eussent en Palestine. Saint Louis dirigea sa marche vers Tunis en Afrique, contrée qui, n'ayant pas encore été le théâtre de la guerre, fournissoit aux Sarrasins du Levant leur meilleure cavalerie, avec une infinité de richesses. Vous savez que le roi musulman de Tunis entretenoit des relations avec le saint monarque, et témoignoit n’attendre que son arrivée pour embrasser le christianisme, sans avoir rien à craindre de ses sujets. Les Français furent trompés dans leurs espérances; et peut-être que le zéle de la religion fit pécher contre les règles de la prudence : mais ce qui nous importe encore uniquement ici, on ne viola point les lois de l'équité. Ainsi donc le feu de la guerre, l'enthousiasme des croisades, examiné froidement d'après les preuves de fait que présente toute la suite de l’histoire, et non pas sur les vagues reproches de fanatisme, non pas sur les déclamations injurieuses d’un philosophisme plus fanatique et plus intolérant que ce qu'il appelle ainsi; l'exhibition des faits, dis-je, fait seule évanouir ici toute idée d'injustice.

Des vues peut-être fautives, mais légitimes, de politique, la nécessité de la propre défense , et la convenance de la diversion, furent un nouveau motit de ces guerres, et fournissent un nouveau jour pour les justifier pleinement, aux yeux de toute personne tant soit peu versée dans le droit de la paix et de la guerre. Rappelez-vous un moment quel fut le génie de l'islamisme à son origine, et quel système d'oppression il ne cessa point de suivre avec acharnement, tant qu'il eut en main la force oppressive et la prépondérance du pouvoir : le but constant du premier auteur de cette absurde religion, fut d'y soumettre les trois parties du monde connu, non par la voie engageante de la persuasion, qu'elle ne pouvoit soutenir, mais par le poids meurtrier du cimeterre, l'abrogation des lois , la dégradation du genre humain, et le mépris de toute humanité. Tout étoit sanctifié par le zele de l'Alcoran; et pourvu qu'on tendît à cette fin, il n'étoit plus de moyen, soit séditieux , soit tyrannique, soit meurtrier et barbare, qui ne devint légitime. Les peuples qui couroient au-devant du joug, qui se faisoient un mérite de la révolte et de l'apostasie, entroient en communauté de nation et de priviléges, avec

la secte monstrueuse qu'ils grossissoient de jour en jour : on faisoit impitoyablement tomber le reste sous le tranchant des armes; ou, par un traitement encore plus déplorable , on les réduisoit, sous les asser la con- 12,

dition des hêtes de somme. Nul peuple , nul empire, nul droit de cité ni de majesté, nulle de ces lois primitives et sacrées parmi les nations même en guerre, n'étoit révérée par ces violateurs enthousiastes de tout droitet de toute religion. Ne seroient-ce donc pas ces infracteurs brutaux de tout lien social, qui enflammeroient toute la véhémence philosophique, si les termes vagues de fanatique et de fanatisme, exprimoient autre chose dans son jargon, que la haine de l'Evangile et de la vertu.

Le conducteur des chameaux de Gadigha entraîna d’abord les hordes stupides de l'Arabie, dont il souleva quelques tribus, et subjugua le reste (622). Il passa incontinent en Syrie, sur les terres romaines, où il donna de même pour fondement à son empire, les soulévements, le massacre et l'usurpation, Imbus de ses maximes, ses généraux et ses successeurs, dans l'espace de vingt ans , eurent envahi tout ce que les Romains possédoient de meilleur en Asie et en Afrique; et bien au-delà des limites de l'empire, ils s'emparérent des possessions presque aussi étendues des Perses.

Des côtes de Barbarie, ce torrent impétueux se précipita sur l'Espagne, dont il renversa du premier choc le trône et l'Eglise. Il surmonta les Pyrénées, et porta ses ravages au centre de l'empire français. Vous les avez vus remonter, d’une part, le long du Rhône et de la Saône, jusqu'au cœur de la Bourgogne, marquant toute leur route d'incendies et de massacres ; et de l’autre côté, inonder les plaines de Poitiers, où la valeur de Charles, surnommé le Marteau des infidéles , put seule préserver nos pères de leur joug abhorré.

Dans l'Italie, plus mal défendue que la France, que d'alarmes n'ont-ils pas données, que d’horreurs n'ont-ils pas commises, durant des siècles entiers! Ceux qui avoient dévasté l'Afrique, aussi ardents à la proie que les lions avec lesquels ils partageoïent ces déserts, s’'emparérent de la Sicile, en même temps que ceux d'Espagne subjuguoient la Crète ; et, ce qui ajouta la note d'infamie au crime de l'usurpation, c'est que la connivence au rapt

sacrilége d'une vierge consacrée à Dieu, fait par le commandant de cette derniere île, fut le moyen qui leur en ouvrit la route. De là, ils se jetérent en Calabre, en Pouille, en Lombardie, dans tout le continent d'Italie, sans nulle distinction de l'empire grec, ou de l'empire français. Frénétiques agités, pour ainsi dire, par les vapeurs convulsives de l'Alcoran, ils méconnoissoient tout droit de souveraineté ; ils ne retenoient pas la moindre teinture du droit des gens. Ils n'envoyoient, ni hérauts, ni manifestes ; ils ne déclaroient la guerre à aucune puissance ; ils la faisoient à toutes celles qu'ils pouvoient accabler , et avec une barbarie particulière à tout ce qui portoit le nom de chrétien. Îls massacroient ce qui leur tomboit d'abord sous la main, ou qui faisoit résistance, et jetoient les autres dans les fers, sans excepter ceux même que leur condition, leur àge, leur sexe, avoient empêché de prendre part à la défense publique. Ainsi les vit-on désoler à vingt reprises différentes, tantôt le pays de Naples, tantôt la campagne et les faubourgs de Rome; enlever au Mont-Cassin les dons inestimables et sacrés des papes et des empereurs; dépouiller et profaner les sépuleres même des saints apôtres ; ruiner tout ce quartier de la ville au-delà du Tibre, et faire trembler les Romains jusque dans l'enceinte de leurs remparts. On les vit derechef alarmer l'empire français, et forcer l'embouchure du Rhône, aussi-bien que celle du Tibre; puis établir à Fressinet, dans les

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détroits des Alpes, ce repaire de brigands, qui, pareils à des bêtes féroces échappées par intervalle de leurs cavernes, tenoient tous les passages en de perpétuelles alarmes, et rompoient la communication entre Ve églises diverses et leur pére commun; se fortifier à l’autre bout d'Italie, dans la ville de Nocera dite des païens, d'une manière à n'en pouvoir plus être délogés : bloquer ainsi le centre du monde chrétien, jusqu'au moment propre à le subjuguet ; et cependant le ruiner peu à peu, ÿ fomenter la discorde, et le consumer par ses propres mains.

Qui peut donc crier à l'injustice contre ?:s ligues formées par les nations chrétiennes, afin de parer à la fureur si bien dévoilée de leur ennemi naturel? Qui peut leur faire un crime d'avoir porté la guerre au cœur de son empire, pour y fixer son inquiétude et ses efforts, et l'empêcher de brouiller au loin? Qui ne manifeste son penchant odieux pour ces nations conjurées contre le christianisme, en usant contre leurs vainqueurs d'un rigorisme contraire à toutes les règles, non-seulement des plus justes représailles, mais de la plus indispensable défense à toutes les maximes de la prudence et de la saine politique? Or , que ces considérations aient dirigé les chefs de la république chrétienne, c'est ce qui ne sauroît plus nous paroitre douteux, depuis que nous avons entendu le pape Urbain IL, au concile de Clermont, et ses successeurs en tant d'autres rencontres, exhortant les princes et les peuples à réprimer l'insolence des Musulmans, alléguer, en termes exprès,

le dessein qu'avoient ces infidéles de subjuguer tous les royaumes, tous les a y ,

empires, d'anéantir toute puissance chrétienne.

« Vous Germains et Saxons, disait Urbain dans sa véhémence très-rélléchie (®), vous Polonais, Hongrois, Bohémiens, si vous n'avez pas encore éprouvé la fureur de ces barbares, à quoi en êtes-vous redevables? À quelques fleuves, à quelques détroits qu'ils auront bientôt franchis, à moins que vous ne leur opposiez, sans aucun délai, des barrières moins impuissantes. Et vous Îtaliens, ne vous souvient-il plus qu'ils ont déjà pénétré jusqu'au siége de votre empire, au siége de la foi chrétienne, qui ne s'est préservé qu’en partie de leurs pillages et de leurs profanations? Vénitiens, Dalmates, vous tous habitants des bords Adriatiques, dites-nous combien de combats vous avez rendus, combien de sang il vous en a coûté, nour vous dérober à leur joug honteux. Reconnoissez qu * Constantinople est !:; seule digue qui a jusqu'ici arrêté ce torrent , et qui a défendu l'Occident d'une inondation générale. Mais la tempête qui depuis si long-temps dévaste la Palestine, si vous ne vous hâtez de la conjurer, va bientôt fondre sur vos têtes. Bientôt vous verrez arracher vos epouses de vos couches, vos filles et vos sœurs de vos bras; et vous-mêmes dates, avec vos fils, de chaînes indignes, vous serez témoins de l'infamie de personnes si cheres, si vous ne la partagez personnellement avec elles, d'une manière encore plus infâme. » Les Drhetus, de leur côté, ne cessoient de représenter aux Latins, que le sort dont gérissoit l'Asie, menaçoit l'Europe, et qu'à travers les ruines de la Grèce, les zélateurs effrénés de l'Alcoran se frayoient la route à l'asservissement de toute la chrétienté. Cette manie en effet fut toujours celle de l'islamisime. Quand les Turcs préparent une guerre contre les chrétiens , ils ne manquent jamais d'en faire un point de religion. Des hérauts, en annon-

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çant dans toutes les villes la levée des troupes, y peignent le massacre et ke 36 pillage, des que les chrétiens en sont l'objet, comme des actions agréables d'a à Dieu et au prophète de la Mecque. Telle fut en particulier la proclamation du sultan Mahomet II, pour la guerre qui le rendit maître de la qui Morée (#). Il fit même généralement vœu d'exterminer tous les chrétiens, | cbim et l'accomplit, autant qu'il fut en son pouvoir. gan Avouons néanmoins que différents promoteurs des croisades mirent en l'oul avant bien des principes sans solidité, et firent bien des raisonnements sans pre justesse. A s’en tenir à ce qu'ils exaltoient avec les expressions les plus em- seme phatiques, on eût dit que le salut de la religion , et la gloire de Jésus-Christ où de méme, consisloient dans la possession des lieux consacrés par son sang. On nién sembloit oublier que ce Dieu fait-homme tient à plus grande injure la vie chtré corrompue des chrétiens qui sont ses membres, que la profanation de quel- mên ques monuments insensibles ; et que sa religion est si peu attachée à la terre de promission des Hébreux charnels, qu'il nous a prédit lui-même, que, de PAS l'aurore au Lenchant, il seroit adoré en tout lieu, et non plus seulement à * ts Jérusalem. Mais esi-il étonnant qu'un peuple échauffé par des prédicateurs vs U tels que Pierre l'Hermuic, témoin oculaire et délateur enthousiaste des ty- des J 3 rannies sacriléges du mahométisme, ait porté le zele jusqu'a la fureur is contre les mahométans, les ait regardés comme une race maudite, qu'il | Qu étoit de la religion et du devoir d'exterminer ? Ces conséquences pratiques, ua n'en doutons point , étoient outrées et vicieuses ; mais les mauvais raisonne- TASER ments n'ôtoient rien aux bonnes raisons. On appliquoit mal les idées de reli- sL selo gion et de devoir ; mais les applications défectueuses de la religion et de ses VORUS maximes laissoient aux principes d'équité, sur quoi portoient foncièrement LS les confédérations chrétiennes contre les infideles, toute leur solidité et leur Et, des énergie. Que la religion même ait eu la principale influence dans la résolu- de défe tion de ceux qui prencient la croix: que leurs chefs, tant ecclésiastiques que FOUT politiques, aient surtout fait sonner ce motif aux oreilles du vulgaire, comme roi de le mieux assorti à sa capacité, ou comme le seul nécessaire à sa simplicité, déclarer qui ne formoit pas le premier doute sur la justice de la guerre sainte, nous N ete ne voyons pas, ni que ce motif secondaire, ajouté au motif capital et direct, animées le vicie dans sa substance, ni qu'on puisse faire un crime aux conducteurs linpie q des peuples, de leur avoir proposé le plus souvent les raisons les plus effi- cette pi caces pour le temps, quoique les moins concluantes en elles-mêmes. fin. Eh! On iles animoit surtout par la vive peinture de ce qu'avoient à souffrir femmes leurs freres d'Orient, sous des maîtres durs, fantasques, qui les vexoient et bienti dans leurs biens et leurs personnes; qui à chaque instant mettoient dans le marqué! dernier péril leurs propriétés, leur vie, le sort de leur famille; qui insul- désordr toient à leur foi, s'approprioient, profanoient, incendioient leurs églises : dont ils qui rendoient en un mot leur état semblable à celui des anciens confesseurs métans, sous les persécuteurs idolâtres. Nous n'avons pas oublié quelle fut la pa- de leurs tience invincible de ces premiers héros du christianisme, quelle fut leur devoient invariable soumission aux empereurs romains, durant trois cents ans de en ceci q persécution : mais quelque opposition que l'on ait prétendu trouver entre rigueur cette conduite et celle des chrétiens de Syrie à l'égard de leurs tyrans turcs regles de etsarrasins, il est certainement échappé une disparité essentielle aux par leur.

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(°) Paul. Luc t. 1, p. 274.

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DISCOURS. 597 sombres penseurs qui, dans la témérité de leur censure, source de tant d'autres écarts, ont osé comprendre saint Jean Damascène, et tous les plus saints prélats du Levant. Que cet illustre Pere de l'Eglise, avec tant d'autres qui brilloient encore de son temps dans ces contrées, ait regardé les Césars comme les souverains légitimes de provinces usurpées sur eux par les brigands de l'Arabie environ cent ans auparavant; est-ce là le cas de crier à l'oubli de l'ancien esprit du christianisme, ou de la soumission paisible des premiers fidèles à l'égard des empereurs, maîtres de Rome avant l’établissement même de l'Eglise? Eh! qui a donc marqué le terme fixe et précis, où des oppresseurs barbares ont acquis le droit de prescription, d'une maniere incontestable ? Qui oseroit encore juger, dans cette grande querelle, entre différents princes de notre Europe, possesseurs ou dépossédés de la même couronne? Nous nous garderons bien de pénétrer plus avant dans une matière si délicate ; ce que nous en avons touché, suffit pour inspirer la réserve convenable , tant sur la conduite des chrétiens du Levant au temps des croisades, que sur celle de saint Euloge de Cordoue, et de tant d'autres martyrs immolés avec lui par les mahométans d'Espagne, dans le neuvième siecle.

Quoi qu'il en soit des particuliers soumis aux lois des Musulmans, au moins les souverains divers des états chrétiens n'étoient pas obligés aux rmêmes régles. Ils traitoient au moins d'égat à égal avec ces princes infidèles ; et selon saint Thomas (®), qui écrivoit dans le temps des croïsades, ils pouvoient leur déclarer la guerre, non pour les contraindre à embrasser la foi qu'on ne doit que persuader, mais pour les empêcher de nuire à la religion. Et, dés le premier âge de l'Eglise, les princes chrétiens se sont crus en droit de défendre les chrétiens étrangers opprimés à raison de leur foi par leurs souverains. Ainsi avons-nous vu Théodose le Jeune refuser de rendre au roi de Perse les chrétiens persans refugiés sur les terres de l'empire, et lui déclarer la guerre pour faire cesser la persécution (®®).

Ne tentons pas cependant de justifier tout ce qui s'est fait dans ces ligues animées de l'Occident contre l'Orient. Si l'on doit éviter cette censure iinpie qui blâme tout ce qui intéresse la religion , il ne faut pas donner dans cette prévention superstitieuse qui approuve tout ce qui a la religion pour fin. Eh! qui pourroit applaudir à ces attroupements confus d'hommes, de femmes et d'enfants, de prêtres et de moines guerriers , qui firent le fléau, et bientôt après, le scandale des régions qu'ils prétendoient affranchir ; qui marquérent leur passage, dans leur propre patrie, par le pillage et les désordres de toute espece ; qui se firent abhorrer par les Grecs même. dont ils se disoient les libérateurs; qui scandalisérent jusqu'aux mahométans, par la dissolution de leurs mœurs, par l'infraction de leurs traités et de leursserments, par les violences et les cruautés exercées sur ceux qu'ils devoient édifier et convertir ? Le plus souvent, à la vérité, ils ne faisoient en ceci qu'user de représailles ; mais toujours inexcusables d'oublier que la rigueur même des droits, et le succès des armes, ne les dispensoient pas des regles de la douceur évangélique. Au reste, les papes et quantité de prélats, par leurs plaintes et leurs remontrances fréquentes, ne cessérent point de les rappeler au véritable esprit de l'Eglise.

()2.2:q: 10.8 8. —("") Socr. vij, 18.

Urbain IE en particulier, des la publication de la premiére croisade, donna des ordres précis pour prévenir la confusion et les désordres que pouvaient occasioner de si grands mouvements. « La voie sacrée, dit-il en termes expres (®), ou la route de la Terre-Sainte, n’est ouverte qu'à ceux que leur sexe au leur âge ne rend point inhabiles à cette expédition. Vieillards, infirmes, femmes et enfants, tous peuvent contribuer a son succés, par leurs prières et par leurs aumônes : mais ils ne s'engagercnt paint en personne dans ce voyage dangereux. Les femmes surtout n'y serant point admises, à moins qu'ellesne soient accompagnées de leurs maris, deleursfrères, ou d'autres parents qui en répondent : il vaudroit incomparablement mieux encore qu’ellesn'y parussent pointdu tout. Nous enjoignons la même réserve, continue le pape, aux moines, aux prêtres, à tous les clercs, et nous leur défendons au moins de partir sans la permission de leurs prélais. Les laïques même doivent être munis de la bénédiction et de l'approbation de leurs évêques. » Si ces ordres eussent été suivis de l'exécution, le succès eût vraisemblablement répondu à l'entreprise : on eût au moins écarté la plupart des abus.

Nous n'entreprendrons pas non plus de pallier les suites malheureuses qu’eurent ces guerres étrangères. L'Europe s'épuisa de combattants et de finances ; l'absence des princes donna lieu aux factions et aux saulevements: le schisme des Grecs, animés tout de nouveau contre les Latins, surtout par la prise de Constantinople, devint sans reméde; la conversion des mahométans passa dans la classe, où elle est encore, des choses impossibles, ou du moins de ces entreprises téméraires que l'intérêt même du christianisme défend de tenter. Mais les promoteurs de la guerre sainte n'ayant pu prévoir ces effets, il seroit inique de les leur imputer. En procédant ainsi dans la censure des croisades, on raisonneroit aussi mal qu’en établissant leur justification sur les avantages imprévus qui en ont résulté : eh! que n’aurions-nous point à dire sur cet article, s’il avoit un rapport moins indirect à notre cause? Contentons-nous de faire entrevoir en passant une surabondance de droits et d'avantages, qui prouve plus que nous n'avons promis.

En premier lieu, le commerce et la navigation durent leurs principaux progres, ou, pour mieux dire, leur création et leur véritable existence, a ces transmigrations perpétuelles des Occidentaux vers l'Orient. Les croises ne furent pas long-temps à se dégoûter des incommodites et des périls sans nombre qui se rencontroient dans leurs longs voyages par terre. Aprés le récit de tout ce qu’avoient eu à souffrir en Allemagne et en Hongrie ceux qui avoient suivi Pierre l'Hermite et Godefroi de Bouillon, les armées qui se croisérent ensuite prirent le parti de faire le trajet par mer. Il fallut des lors se procurer des flottes proportionnées à ces troupes innombrables, se mettre au fait des approvisionnements, desarmements, de l'attaque ainsi que de la défense, des descentes et de toutes les manœuvres; et l'on y apporta d'autant plus d'application, que les navires devenoient le seul refuge en cas d'échec, avec un ennemi maître de presque tout le continent d'Asie, c'està-dire, du théâtre ordinaire de la guerre. Ce fut par-là que les Vénitiens, les Génois, les Pisans, les Floreutins, choisis pour le transport comme les

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moins inhabiles de l'Occident , prirent de l'expérience en ce genre, et des connoissances toutes nouvelles, qu'ils communiquérent ensuite au reste de l'Europe.

Avec la science de la marine, ils acquirent des richesses immenses, tant par le fret des navires, que par la fourniture des provisions et des munitions de toute espèce, par les priviléges et les immunités qu'on leur accordoit dans les places conquises, par la cession qu'on leur faisoit d'une quantité de maisons, de rues entieres et de quartiers, par le droit de propriété qu'ils acquirent sur les meilleuresiles de la Méditerranée. Jusque-là Constantinople avoit été l'unique entrepôt de l'Occident, pour les rares productions des Indes Orientales. d’où cette ville, quoique si resserrée par les infidèles, qui cependant ne l':voient jamais prise, se trouvoit encore la plus riche et la plus flori : ante de l'Europe. Mais depuis, et surtout après la conquête de l'empire de € rèce par les Latins, ce précieux commerce fut transporté en lialie, où il amena l'opulence , et affermit l'indépendance que l'affoiblissement de l'empire germanique y avoit ébauchée. La liberté des Italiens devint aussitôt l'objet des vœux et de l'émulation des peuples divers de l'Europe, sans en excepter les Français, qui se tirérent de la servitude par l'achat des affranchissements, et par l'établissement des communes.

Les arts, les mœurs, la civilisation repassèrent aussi en Europe, par le

moyen des courses fréquentes et du long séjour des Européens en Gréce et én Asie. Quoique la plupart des Occidentaux n'eussent ni le goût, ni le talent de l'observation, il étoit impossible que, durant deux siècles entiers, ils y eussent des rapports continuels, sans en remarquer les lois, les coutumes, les découvertes, les chefs-d'œuvre dans tous les arts, et les écrits mêmes ; sans que leurs propres vues s'étendissent , que de nouvelles idées germassent dans leurs têtes, que leurs préventions s’affoiblissent, et qu'ils conçussent quelque honte de leur grossiéreté et de leur imperfection. C'est par-là qu'a cette époque précise, les différentes nations de l'Occident sortirent, si l'on peut s'exprimer ainsi, de l'état d'enfance où elles avoient croupi jusqu'alors. Elles prirent , au douzième siècle, un essor si vif et si général vers les arts et les sciences, elles prirent tellement leur forme et leur être social , que la plupart des prétentions qu'on fait remonter plus haut, ont toujours éte mises depuis au rang des chimères. Souvenons-nous cependant de ne pas trop nous prévaloir de ces effets des croisades, très-avantageux il est vrai, mais trés-fortuits ou trés-imprévus : ils ne doivent servir qu’à fermer la bouche aux censeurs injustes qui établiroient leur attaque sur les effets malheureux qui s’en sont pareillement suivis contre toute attente.

Pour les effets même qui avoient été prévus par les chefs de ces expéditions comme ils sont également étrangers à la fin principale de ce discours, et d’ailleurs en trop grand nombre, nous nous bornerons à les indiquer. Telle fut l'abolition des guerres particulières et des hostilités intestines qui déchiroient le sein d’un même état, et qui faisoient le malheur de tous les peuples. Dés là première exhortation que fit le pape Urbain fI, dans le concile de Clermont, pour exciter les fidèles à marcher contre les Musulmans, ce motif est exprimé en termes formels. « Tournez, leur dit-il, contre l'ennemi du nom chrétien, les armes que vous employez injustement les uns contre les autres : rachetez par cette guerre, aussi sainte que juste, les pillages, les incendies, les homicides dont vous vous faisiez mutuellement les

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victimes. » Mais, sans incidenter sur les termes, les vues de ce pontife etde toute l'Eglise ne se montrent-elles point avec éclat dans l'acte solennel de protection accordée à tous ceux qui prenoient fa croix ? Leurs personnes et leurs biens se trouvoient par-là dans une entiere sûreté. Aussi vit-on cesser alors les violences que n’avoient pu arrêter, ni la paix, ni la trêve de Dieu, établies pour cela bien des années auparavant. Or deseffets sinaturels étoientils bien difficiles à prévoir? Falloit-il la finesse et toute la pénétration que la présomption de notre siècle s'attribue d’une maniére exclusive, pour juger que, la cause des troubles et des factions cessant par l'absence des seigneurs et de tous les hommes inquiets, pour qui les aventures du Levant ne 1nanqueroient pas d’avoir le plus d'attraits, ces factions et cestroubles cesseroient de même? Ces fiers et formidables vassaux, ayant besoin d'ailleurs de sommes si considérables pour les frais de ces expéditions lointaines , pour y figurer avec un appareil assorti à leur hauteur; quelle ressource plus naturelle avoient-ils que la vente de leurs terres ?

Autre avantage qu'offrirent les croisades, tant au corps de l'état qu'à ses chefs légitimes, et qui n'échappa, ni à la prévoyance, ni à l’activité de leur politique. Aucun des souverains de l’Europe ne s'étant engagé dans la premiere croisade, tous saïisirent avec empressements une occasion si favorable, pour acquérir à peu de frais, et réunir à leurs couronnes les grands domaines qui en avoient été démembrés. C'est ainsi que le roi Philippe Idonna l'exemple à tous les autres, en achetant d'Eudes Arpin, pour soixante mille écus, la vicomté de Bourges (#). Comme ensuite il périt dans la guerre sairse un grand nombre de seigneurs , sans laisser d'héritiers , leurs fiefs retou rnérent de plein droit à leurs suzerains. Ainsi la puissance monarchique s'accrut de tout ce que perdoit une aristocratie destructive, sans compter la prépondérance que lui donna lieu de reprendre, dans l'administration générale, l’éloignement de ces vassaux puissants et séditieux, qui faisoient bien souvent trembler leurs propres souverains. Sur cette seule indication, on sent tout ce que la sûreté et la tranquillité publique eurent à gagner dans les croisades. Or , que cet avantage, facile à prévoir , ait été réellement prévu, c'est ce qui parut clairement, quand le goût des voyages d'outre-mer saisit les rois à leur tour, et qu'ils prirent tant de soin d'emmener avec eux les vassaux dont la puissance ou l’humeur inquiète leur donnoit quelque ombrage. Bien souvent encore, sans partir eux-mêmes, après les avoir soumis les armes à la main, ils ne les recevoient en grâce, que sous la condition d'aller faire la gucrre aux infidéles. On a vu le roi saint Louis lui-même en user de la sorte avec le comte séditieux de la Marche.

Mais que tous ces avantages éloignés aient échappé à la prévoyance des hommes, et ne leur laissent que le blâme des dangers présents qui les ba- Fançoient ; au moins les vues du ciel ne nous sont plus cachées depuis l'événement, et telle est peut-être la meilleure apologie des thaumaturges, dont les promesses ne parurent pas d'abord suivies de l'effet. L'esprit de l'homme put se tromper , et se trompa réellement sur le genre particulier d'avantage qui flattoit son espoir ; mais l'esprit de foi, pour un bienfait refusé, obtint beaucoup plus qu'il ne demandoit.

Au lieu des succés attendus en vain de la seconde croisade, et de chacune

(°) Abrég. Chron. du Prés. Hen,

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DISCOURS. Got

des autres en particulier, la continuité de tant d'attaques successives procura insensiblement la décadence , puis }- ruine entiere de la puissance arabe. H est vrai que celle des Turcs tui a succédé; maïs le califat, en sortant de 1a race de Mahomet, perdit beaucoup de cette autorité que le fanatisme donnoit pour divine ; et le fanatisme lui-même, par une révolution si propre à ralentir sa premiére chaleur, se trouva bientôt en butte aux assauts du temps, que soutiennent si mal toutes ces violentes effervescences. Aussi la puissance ottomane, moins inquiète que celle des Sarrasins, beaucoup plus traitable à l'égard des Occidentaux, et surtout des Francs qui lui ont à jamais imprimé la terreur de leur nom, est devenue peu à peu un état réglé, reccanut des limites fixes, et les ouvrit même, pour le commerce, aux enuemis de sa religion. Si depuis elle alarma par intervalles les nations chrétiennes, c’est que le Seigneur eut ses desseins sur son peuple en déchaînant de loin en loin ces Philistins de la loi nouvelle. Mais qui sait si à leur tour ils ne rendront pas leurs hommages à l'arche sainte ? Qui dira même si ces mahométans abhorrés, et cependant ennemis irréconciliables de l'idolâtrie, amis de la priere et des bonnes œuvres, persuadés de l'immortalité de nos âmes, des récompenses et des peines éternelles, panégyristes de la loi mosaïque et de l'évangile, prévenus d’un respect religieux pour Jésus-Christ inème ; qui dira s'ils ne sont point les instruments destinés à le faire adorer un jour dans l'immense étendue de l'Afrique et de l'Asie, où, avec leur domination, Üs ont déjà établi la connoissance du vrai Dieu? De là concluons que s’il est juste et même expédient de réprimer les ennemis du nom chrétien, on ne doit pas les exterminer; qu'il faut détruire l'infidélité; et pour les infideles, qu'on ne doit que les convertir, sans même les contraindre. Mais que l’on consulte bien les monuments de l’histoire et de la doctrine de l'Eglise, et l'on y verra que, dans les temps même des croisades, tels furent les seuls enseignements et les seuls procédés qu'elle ait véritablement avoués.

L'examen des croisades nous conduit naturellement à celui de la pénitence canonique, qui se relàächa considérablement depuis ces expiations militaires, et qui tomba insensiblement dans une entière désuétude. Le puissant ressort qui mit les peuples en mouvement pour des expéditions si pénibles et si périlleuses, ce fut l'indulgence que leur accordérent encore le pape Urbain et le concile de Clermont. « N’en doutez point, mes trèschers frères, leur dit ce pontife en plein concile ; ceux d'entre vous qui mourront à la guerre sainte, recevront le pardon de leurs péchés et la couronne éternelle; nous leur remettons les pénitences qu'ils méritent, quelque rigoureuses qu'elles puissent être. » Après cette indulgence plenière, la première qui ait été accordée, on se montra tout prêt à affronter les périls, à prendre sur soi les frais de ces campagnes dispendieuses, et à fournir encore la subsistance à ceux qui n'’avoient point d'autre fonds. La

remière et la seconde croisade se firent au moins de la sorte ; puisqu'avant [A troisième , qui donna lieu a l'établissement de la dime saladine, il n'y eut point d'imposition pour l'entretien de ces armées innombrables. On sacrifioit tout pour une œuvre qui seule déchargeoit le pécheur de toutes les en canoniques dont il se connoissoit redevable ; il étoit bien difficile que es lois pénitentielles n'en souffrissent pas. Il n'en seroit pas moins téméraire de traiter de prévarication l'ouvrage

d'un concile des plus nombreux , présidé par le pape en personne. On étoit fondé en droit, et l’on se crut autorisé par de justes causes. Jamais orthodoxe n'a contesté à l'Eglise le pouvoir d'accorder l'indulgence dans toute sa pléuitude, compris dans la promesse divine et illimitée de délier dans le ciel ce qui auroit été délié sur la terre. Qu'importe donc le temps où l'on a commencé à donner des indulgences plénières, puisque l'Eglise eut ce pouvoir dans tous les temps.

Elle n'a point acquis d'autorité nouvelle à ce sujet, depuis que nous la voyons ouvrir si souvent, dans ce dernier âge, les trésors inépuisables des satisfactions du Christ. Ajoutons que les travaux immenses des voyages et des guerres d'outre-mer valoient bien les stations et les prières imposées de nos jours, à l'effet de rédimer les peines canoniques. Si ce nouveau genre le pénitence n'etoit pas préservatif, il avoit certainement tout ce qui pouvoit le rendre expiatoire. Jusque-là cependant on n'avoit pas encore vu séparer ces deux qualités dans la pratique de la pénitence. Toujours on avoit cmployé l'éloignement du monde, le recueillement, tout ce qui peut inspirer de sérieuses réflexions sur la rigueur de la divine justice et les autres vérités terribles de la religion, afin d'écarter les occasions du péché, et de prévenir le rechute : maïs ces règles sages, et nécessaires quand elles sont praticables, pouvoient-elles s'appliquer à des guerriers qui se trouvoient dans un danger continuel de mort? Ne rentroient-ils pas dans la classe des pécheurs qu'il est quelquefois à propos de dispenser des lois communes?

Quoi qu'il en soit, cette sorte de dispensation facilita la pénitence à une

infinité de pécheurs qui ne l'eussent jamais faite sans cela, et qui se préparérent à la guerre sainte, en payant leurs dettes, en r'estituant les biers mal acquis, en satisfaisant à tous ceux qu'ils avoient lésés. C'est ce qu'observérent saînt Bernard et le pape Innocent III (#), qui bénirent le Seigneur d'avoir présenté aux hommes cette occasion de se convertir , et de satisfaire à sa justice : moyen visiblement analogue aux mœurs d'un âge où l'on ne respiroit que la guerre et les hasards, que le tumulte et les incursions. En fournissant un aliment légitime à ce goût général pour les armes, en le dirigeant contre l'ennemi commun, on en délivroit le sein de la patrie; et le mauvais sang dont elle étoit purgée, se vendoit encore bien cher aux infideles qui le répandoient. Mais pour sanctifier les services rendus ainsi à la république, il fut déclaré expressément par le concile même de Clermont (#*), qu'ils ne tiendroient lieu de pénitence qu'à ceux qui seroient guidés par la dévotion, et non par aucun désir de gloire ou de lucre temporel.

Cependant on n'établissoit aucun titre de prescription contre les péni tences canoniques. Soit dans ce temps-là, soit en tout autre temps, il n'y eut contre elles ni constitution d'aucun pape, ni décret d'aucun concile, ni même aucune délibération sérieuse. Si elles n’ont pas laissé de recevoir une atteinte mortelle par l'indulgence des croisades; dans le temps même que l'abus commença, le douzième concile général eut soin de le réprimer , et d'arrêter la profusion de ces sortes de grâces, comme énervant la pénitence, ce sont ses expressions (®®#), et rendant méprisable le pouvoir des

clefs. Les évêques du douzième et du treizième siècle s'étant mis dans l'usage

(°) Bern. ep. 365. Inn. II, ep. 16, 28. — (*”) Can. 216. — (**”) Can. 62.

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seurs les li e oubli

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DISEOURS. 604

d'accorder des indulgences , non-sculement pour les œuvres pies, telles qe la construction d'une église, ou l'entretien d'un hôpital, mais pour la réparation des ponts, des grands chemins, et pour tous les ouvrages publics, comptés avec raison au nombre des bonnes œuvres; le concile ordonna qu'a la dédicace d’une église par exemple, l'indulgence ne fût pas de plus d'un an, quaud même il s'y trouveroit. plusieurs évêques, dont chacun voudroit accorder la sienne. Le vœu de l'Eglise, manifesté en bien d’autres occasions, fut toujours que les lois anciennes de la pénitence reprissent toutc leur vigueur aprés les croisades, et que, durant les eroisades même elles n'en perdissent rien, hors des cas d’une sage dispense, Ce fut contre son gré et ses réclamations continuelles, que par une longue interruption, par la négligence qui la suivit, par la mollesse de quelques évêques, et surtout par la dureté des pécheurs, elles tombérent insensiblement, sans avoir jamais été abrogées.

On nous dira peut-être que cette décadence future devoit être envisagée camme une suite inévitable du nouveau genre de satisfaction qu'on introduisoit, et que la prudence exigeoit dans tous les cas, qu'on ne dérogeût point aux régles constantes de la sainte antiquité. Mais qui sont ces censeurs , plus habiles que l’Eghse à juger de ce qui convient, selon les temps, les lieux et les mœurs, au sage gouvernement du peuple chrétien ? Ont-ils oublié que, dirigée par le Saint-Esprit dans son régime comme dans ses décisions, elle doit avoir la sagesse en partage, aussi-bien que l'infaillibilité? Assurée de cette assistance divine jusqu'a la consommation des siècles, n’at-elle pas dans tous les âges réglé diversement selon les rencontres diverses, cette discipline relative, qui ne tient pas au fond immuable de l’évangile?

Dans le premier et le plus beau siècle de l'Evangile, il est certain que les règles de la satisfaction n'étoient pastelles qu’elles ont été depuis ; que l’imposition des œuvres satisfactoires y dépendoit absolument des évêques, et que la pénitence, au moins pour l'ordinaire, n°y duroit pas aussi long-temps que dans la période suivante. Vers le temps de saint Cyprien, on n'admettoit pas à la pénitence cauonique, comme il le témoigne de ses prédécesseurs, les pécheurs coupables d'idolâtrie, d'homicide, ou d’adultére: non que ces crimes fussent estimés irrémissibles, puisque le pouvoir des clefs est sans bornes; mais pour en donner plusd'horreur aux fidéles. Bientôt néanmoins ont crut voir de grands inconvénients à cette rigueur, et quelques prélats d'Espagne qui l'adoptérent et l'étendirent encore, donnérent lieu à des plaintes que l'on crut devoir écouter. On se relächa de cette sévérité : à l'exemple de saint Paul, qui craignit que l’'amertume de la componction ne précipitât l'incestueux de Corinthe dans le désespoir, on abrégea la pénitence, en considération des marques extraordinaires du repentir. Le saint evêque de Carthage en particulier jugea à propos de réconcilier les libellatiques, comme on l'a vu dans les commencements de cette histoire, sans les faire passer par toutes les épreuves anciennes, de peur qu'elles ne fussent pour eux une occasion d’apostasie. Nouvel inconvénient, qui s'ensuivit aussitôt : cette indulgence fut étendue sans discernement et sans réserve, par les martyrs mêmes, qui prétendirent, sur leurs propres suffrages et sans le concours des œuvres de pénitence, les faire admettre à la communion. L'abus fut réprimé , et l'indulgence maintenue.

Depuisles hérésies de Novat et de Montan, qui refusoient la pénitence à certains pécheurs, et leur ôtoient toute espérance de rentrer jamais en grâce avec Dieu, l'Eglise, tout en réprouvant cette impitoyable doctrine, uss d'une sévérité qui pût mettre quelque proportion entre l'énormité de l'offense et la gràce du pardon. On institua les quatre degrés de pénitence : on dressade toutes parts des canons pénitentiaux, et l’on rangea sous différentes classes les pêches plus où moins griefs, afin d'en proportionner l'expiation à la griéveté. Cette méthode eut encore ses inconvénients : de peur d'énerver et d'avilir la pénitence canonique, on ne l'accordoit qu'une fois dans la vie. On la refusoit absolument aux clercs, soit qu'on les crût assez punis par la déposition, soit que l’on craignîit, du moins pendant plusieurs siècles, de déshonorer leur état, en les confondant avec les pécheurs publics.

Il y eut beaucoup d’autres variations dans la pratique de la pénitence. Tantôt elle se faisoit dans les monastères , ou en des retraites encore plus ignorées, assignées par l'évêque ou le confesseur , au lieu de s'acquitter en pleine Eglise, sous les yeux du clergé et du peuple. Tantôt elle s'étendit à des péchés occultes; de telle manière cependant, qu'encore que les œuvres satisfactoires s'accomplissent en public, la confession se faisoit en secret , et l'absolution se donnoit de même. Tantôt encore on n'étoit absous qu'à la fin de la pénitence: tantôt apres en avoir acquitté une partie, quelquefois même en la commençant , et par une consequence naturelle , on étoit admis à la participation de l'eucharistie, tantôt dans le cours, tantôt à la fin des satisfactions.

Cependant l'Eglise , guidée par une sagesse invariable tout en variant dans res usages, se contentoit du droit rigoureux quand la perfection lui paroissoit impossible ; et que voulant soustraire ses enfants à un long purgatoire, elle risquoit de les précipiter dans le désespoir et l'abime éternel. Elle fit, selon les rencontres et les situations, tout le bien qu'elle put faire ; et quant à l'avenir, quant aux inconvénients inévitables en des choses qui offrent tant de faces différentes, elle se reposa sur cette Providence inépuisable en ressources, qui ne lui a manqué dans aucun temps. Mais toujorrs elle tint en vigueur les règles essentielles, et autant qu'il lui fut possible, la sévérité même des règles anciennes. Ainsi la verrons-nous encore à Trente anathématiser les contempteurs impies des satisfactions canoniques, et prescrire pour le sacrement que les Pères nomment un baptème laborieux, des observances qui respirent toute la sévérité des temps les plus saints. Nous l'y verrons enjoindre que les pécheurs scandaleux soient soumis à la pénitence publique, et que les évêques seuls les en puissent dispenser pour de fortes raisons (®); ce qui est encore observé par ceux de ses ministres qui sont vraiment animés de son esprit. saint Charles Borromée , qui avoit pris tant de part à l'heureuse célébration de ce concile, dans les instructions qu'il

publia aussitôt après, tant sur l’injonction de la pénitence , que sur les délais et le refus de l'absolution, ordonna aux confesseurs d'apprendre les canons pénitentiaux, afin de se conformer à l’ancienne pratique, autant qu'il se pourroit.

Mais ne prévenons pas le cours des temps. Dans le troisième âge dont nous avons à traiter, la pénitence reçut son principal échec, des longs et

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nombreux voyages de religion, de la profusion des indulgences , des relaxations, des rachats, des commutations de toute espèce. Long-temps auparavant, à la vérité, et dés le huitième siècle , les pélerinages avoient commencé à être reçus en compensation des peines canoniques. On fut d'abord épris du mérite de ces longs voyages, où il y avoittant de peines et de périls à essuyer de la sainteté de leur terme, si propre à réveiller la foi, à inspirer l'horreur du péché, à ranimer tous Îles sentiments de la religion. Ce ne fut qu'avec le temps et par l'expérience, qu’on se convainquit que ces pélerinages militaires conduisoient encore moins que les autres à la pureté de la conscience et à la sanctification des mœurs. Des lors la vigilance pastorale s'empressa de retrancher au moinsles sources principales de distraction et les occasions de rechute. Ainsi vit-on Raban de Mayence abroger en concile les pénitences vagabondes des prêtres, qui déposés pour certains crimes alloient sans cesse de pelerinage en pélerinage, afin de les expier , et celles des parricides qu’on réduisoit à passer le reste de leur vie, errants par le monde, à l'exemple de Caïn. Le concile ordonna qu'ils demeureroient dans un lieu fixe, pour y satisfaire par des œuvres plus conformes aux anciens canons. Dés le temps de Charlemagne, les évêques, en différents conciles, convinrent d'implorer le secours de l'empereur, afin de réformer les abus qui s'étoient glissés dans les pélerinages de Rome et de Tours, les plus renommés alors, et d'obliger les pécheurs publics à faire la pénitence publique, selon la méthode ancienne.

Les prélats de l'empire français poussérent les choses plus loin, pour le pélerinage de Rome en particulier, tout accrédité qu'il étoit. Grand nombre de pécheurs ne l'entreprenant que pour se soustraire à la sévérité de leurs propres pasteurs, on régla dans le concile de Selingstadt près Mayence, que l’absolution qu'ils pourroient obtenir à Rome , ne leur serviroit de rien, s'ils n’avoient accompli préalablement la pénitence imposée par l'ordinaire ; après quoi, s'ils vouloient aller aux tombeaux des saints apôtres, on les obligeoit encore à prendre des lettres de leur évêque. On défendit même généralement de faire, sans la permission de l'évêque, ces voyages devenus trop fréquents. Les papes eux-mêmes secondérent ces vues sages des pasteurs divers. Nous en avons présenté un exemple mémorable dans la dispense accordée au saint roi Edouard, qui, touché des bienfaits éclatants de la Providence envers lui, avoit en reconnoissance voué le pélerinage de Rome. Dans la crainte que l'absence du roi n'occasionât des troubles dans le royaume, le souverain pontife, en le dispensant de l'obligation qu'il s'étoi imposée, lui écrit d'exercer sa piété parmi les peuples qu'il avoit à régir Et ne doutez point, lui ajouta-t-il, que Dieu ne soit proche de tous ceux qui l'invoquent sincérement, en quelque lieu qu'ils se trouvent.

L'usage s'introduisit cependant de racheter ou commuer les pénitences canoniques. Le pénitent qui, suivant les canons , devoit jeûner tant de jours, s'en rédimoit par tant de priéres vocales, par tant de messes qu'il faisoit célébrer , par telle ou telle aumône, par telle somme d'argent qu'il consignoit pour bâtir ou réparer une église, pour construire un pont ouun chemin qui y conduisoit. D'abord ce rachat ne s’obtint qu'en partie, et non pas sans peine, après des années entières de satisfactions canoniques, pour des causes très-particulières et rares. Ensuite on ne fit plus cette distinction de temps et de cas : les pénitents s'arrogcrent le droit de racheter la pénitence

entière; et les évêques, pour éviter de plus grands abus, n'eurent plus rien de mieux à faire, que de dresser dans leurs pénitentiaux les règles de compensation que nous avons retrouvées dans les œuvres de Bouchard de Worms, d'Ives de Chartres, du vénérable Bede, et de l'abbé Réginon. En plusieurs endroits, on ajouta aux satisfactions canoniques, des amendes pécuniaires qu'on exigeoit avant de donner l'absolution ; et pourvu qu’elles fussent payées, quelques pastears, tels qu'il s'en rencontre toujours, passoient facilement sur le reste de la satisfaction. Il fut moins question, pour ces mercenaires, de s'assurer de la conversion que du paiement ; et comme le pénitent , de son côté, n'avoit guère à cœur que de se soustraire aux effets temporels des censures, il commençoit , quand il étoit puissant, par se faire absoudre , en jurant de satisfaire pour un terme donné; aprés quoi, il ne s'occupoit que des expédients qui pourroient le tirer de gêne à l'expiration du terme.

Mais s'il y eut des évêques négligents , ou bornes dans leurs vues aux intérêts temporels, il s'en trouva aussi à a les motifs les plus spécieux ne purent jamais faire prendre ie change. Tel fut, entre beaucoup d'autres, saint Hugues de Lincoln, qui défendit expressément à ses archidiacres d'exiger des pécheurs aucune amende pécuniaire. Comme on lui représenta que les méchants craignoïent plus la diminution d'une fortune terrestre que la perte des biens éternels: ne m'alléguez pas pour excuse, leur répondit-il, ce qui aggrave notre faute ; la dureté du pénitent fait la condamnation du ministre. L'église britannique s'éleva même en corps contre ce genre d'abus, au concile national de Clive. Dés qu'elle vit commencer l'usage de rédimer les satisfactions enjointes par le prêtre, elle proscrivit dans les termes les plus forts cette corruption de la discipline, et marqua toute son indignation contre ces lâches pécheurs qui, pour acquitter leur propre pénitence, chargeoient des gens gagés de prier et de jeûner à leur place. Rien ne lui parut plus injurieux à l'Evangile, que de donner ainsi lieu d'imaginer que la porte du ciel s'ouvroit plus facilement aux riches qu'aux pauvres.

On retrouve le même esprit dans les canons pénitentiaux qui furent confirmés par les lois du roi Edgar. Des sept années de pénitence qu'on imposoit encore à l’homicide et à l'adultere , et dont trois de jeûne au pain et à l’eau, on permit, il est vrai, d'en racheter une partie ; mais seulement aux malades et aux personnes de complexion foible, dont les aumônes devoient encore suppléer à ces macérations impossibles. Les quatre dernières années de cette pénitence demeurant d'ailleurs à la discrétion du ministre sacré, il pouvoit selon l'usage ou l'esprit constant de l'Eglise, alléger le fardeau , en considération de la ferveur avec laquelle on le portoit. Si les personnes de rang distingué et de santé foible purent aussi abréger l'épreuve, en faisant remplir par d'autres jusqu'à une intégrité littérale le nombre des jeûnes imposés, ce ne fut qu'à condition de joindre à l'aumône différentes œuvres pénibles qui leur étoient spécialement et indispensablement prescrites. Le concile tenu à Tribur, en présence du roi Arnoul, uous montre dans l'église d'Allemagne le même esprit que dans celle d'Angleterre. En permettant aux pénitents de racheter certain nombre de jeûnes par des aumônes, ila soin de spécifier que ce ne sera qu'en cas de maladie ou de voyages, et

seulement pour les dernières années de la pénitence. Cette matière est encore mieux écl: rcie par Bouchard de Worms, très-versé dans ce genre

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