‹ Histoire de l'église [microforme] (volume 3)Chapitre 44 sur 178 · EE D · texte numérisé non relu

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92 (AN 1665.) HISTOIRE réfugitrent principalement en Angleterre, en Hollande et en Prusse : mais ni la multitude, ni l'opulence fugitives ne furent aussi considérables que l'ont voulu persuader de prétendus patriotes, moins zélés au fond pour la patrie, que malveillants ou du moins indifférents à l'égard de la religion.

Que les calculateurs de cette espèce aient porté à plusieurs millions le nombre des religionnaires fugitifs, c’est une exagération non moins suspecte par la manière dont elle s'est formée, que par le caractère de ceux qui cherchent à l'autoriser et à s'en prévaloir. Et comment s'est-elle formée? On n'en vint pas d'abord à cette multiplication exorbitante; on fit une première hyperbole, on y ajouta successivement, on la répandit de toute part, et semblable à la renommée qui lui donnoit l'être, toujours elle s’accrut en se répandant. Enfin quand la prévention se fut convertie en opinion publique, au moins dans la classe populaire si nombreuse en ce genre, on ridiculisa tellement l'opinion contraire, que peu de personnes eurent le courage de la soutenir. Tel est trop souvent le pouvoir du ridicule, aussi méprisable à la raison que terrible à la frivolité française ; et telle est encore parmi nous l'origine aussibien que la tyrannie des opinions factices : mais cet artifice misérable peut-il étouffer la vérité en d'autres bouches que dans celles des lâches? Après tout, que faut-il de courage pour la produire tout entière, quand on n'a rien à dire qui ne porte, comme en cette rencontre, sur la déposition des témoins les plus intéressés même à dire le contraire.

C'est des écrivains calvinistes seuls que l’on prendicile nombre des calvinistes réfugiés!.Orest-il que Basnage, le moins retenu entre les auteurs des premiers calculs, ne porte cependant ce nombre qu'à trois ou quatre cent mille ; la Martinière, à trois cent mille simplement, et Larrey, à deux cent mille. Benoît, contemporain de l'émigration, dit généralement d'abord qu'il passa deux cent mille; reprenant ensuite la chose en détail, et assignant à chaque lieu de refuge sa part de réfugiés, à l'exception de quelques articles faciles à évaluer par les autres, et

t Basn. Unité de l'église, p. 120. La Martin. Histoire de Louis XVI, liv. 63 , p. 325. Larr. Hist. d'Angl. t. 1v, p. 664. Ben. Hist. de l'édit. de Nantes, tom. 111, part. 3, pag. 1015.

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DE L'ÉGLISE. (AN 1685.) 93 que d'ailleurs on a soigneusement vérifiés, il ne peut pas même parvenir à son capital de deux cent mille. On peut voir, dès ce premier rapport, comment l'exagération s'est accrue avec le temps, ou, ce qui revient au même, comment elle décroît à mesure que l'on remonte au temps où elle s’est faite, quatre cent mille, suivant Basnage, trois cent mille au compte de la Martinière, deux cent mille selon Benoît leur ancien et le contemporain des fugitifs : voilà déjà une réduction de moitié, en faisant même grâce à celui-ci sur son peu d'accord avec lui-même.

Quant aux points de détail omis par cet écrivain, et que nous disons avoir été vérifiés avec soin, la vérification de l'article de Berlin en particulier se trouve parfaite dans l'histoire des réfugiés français de Brandebourg. L'auteur calviniste de cet ouvrage, Ancillon, qui l'écrivoit immédiatement après les établissements divers des fugitifs dans cet électorat, ne peut être soupçonné ni d'en avoir ignoré le nombre, ni de l'avoir diminué. Or, il dit en termes exprès que la colonie francaise de Berlin, la plus considérable de toutes, étoit de deux mille communianis : ce qui, à raison de cinq têtes par famille, dont trois communiants à peu près, donne trois mille trois à quatre cents personnes ; et ce nombre ajouté à celui des réfugiés des autres lieux du Brandebourg, ne fournit, suivant le même Ancillon, qu'un total de neuf mille six cents et quelques personnes. Admettons néanmoins, nous le pouvons sans conséquence, les mémoires dressés à ce sujet sous le règne du célèbre Fréderic, par une plume dont on ne sauroit méconnoître le coloris, ni dissimuler le goût pour la fiction; encore la totalité que nous aurons admise ne montera-t-elle qu'à vingt

mille ; et en nous relâchant de même à l'égard des autres pays

de refuge, toujours nous restera-t-il une différence de plus de moitié entre la somme avérée du nombre des transfuges, ct celle de deux cent mille marquée par les religionnaires contemporains. Que devons-nous donc penser du front avec lequel on l’a si prodigicusement enflé de nos jours? Mais sans qualifier les calculateurs qui nous égarent, prenons des guides plus sûrs. Déjà l'on a pu reconnoïitre, ou du moins présumer la justesse de l’état donné dans les commencements de ce

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siècle par le Marcellus de la France, c'est-à-dire, par le duc de Bourgogne, qui ne porte le nombre des huguenots déserteurs qu à suixante-sept à huit mille personnes de tout âge et de tout sexe.

Ce prince, d’un génie, d'une sagesse et d’une candeur également renommées, est sans doute digne de foi, au moins sur un fait qu'il étoit plus à portée d'approfondir, que l'historien poële et romancier qui les fait monter à huit cent mille : exagération cependant encore bien éloignée du délire anti-catkolique qui le porte à plusieurs millions, c'est-à-dire, à une quantité plus grande que celle de tous les religionnaires qui se trouvoient en France avant leur émigration. Ils ne faisoient compte eux-mêmes que d'un seul million, lorsque invoquant Ja protection de la reine Elisabeth d'Angleterre, et lui offrant Jeurs bras contre leur patrie, ils lui disoient par leur député, le sieur de Saint-Germain, qu'elle obligeroit un million: de per-sonnes de toute qualité, dont le service ne lui seroit peut-étre pas inutile. Depuis cette époque jusqu'à l'année 1680, qui ne précéda leur fuite que de cinq ans, leur nombre ne s'étoit point accru, puisqu'en se plaignant des atteintes qu’alors on portoit à leurs monstrueux priviléges, ils ne comptoient encore qu'un million d'âme privées de ces concessions2. Ce n'est donc plus une simple présomption , mais une conclusion exacte et cer-

‘taine, que le nombre des soixante et quelques mille est le plus

vrai, ou du moins le plus vraisemblable. Et quel vide ce nombre peut-il faire dans un royaume de vingt-quatre milkHons d’âmes?

Mais le tort fait au commerce et à l’industrie, fut, dit-on, dans une proportion beaucoup plus forte. Sur quoi l'on fait encore des exagérations visiblement absurdes, et même contradictoires à celles de la dépopulation qu'on dit avoir eu la même cause. Je n'en relèverai qu'un trait, par où l'on pourra juger des autres. Sur le rapport de l'intendant de Tours, on soutint qu'avant la révocation de l’édit de Nantes, il y avoit dans cette ville, pour les manufactures de soie, huit mille mé-

t Proés verbal de l'assemblée de Chatelleraut, année 16y7. — 2 Histoire de l'é< dit de Nantes, t. 1V, part. 3, 1. 16, p. 414.

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