‹ Histoire de l'église [microforme] (volume 3)Chapitre 82 sur 178 · SO DT · texte numérisé non relu

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DE L'ÉGLISE. (AN 1692.) 175 de tous les gens sensés? De plus, votre majesté n'ignore pas que le seul motif de la religion engage ces vertueux étrangers à venir de si loin dans vos états. Ils ne cherchent ni les richesses, ni les honneurs, ni les dignités; ce qui charme les autres hommes, ne touche point ceux-ci. Comme ils n'ont d’ailleurs ni famille, ni personne qui puisse tirer avantage des services qu'ils rendent à cet empire, si on leur refuse la seule chose qu'ils désirent avec passion, ce n’est pas le moyen de les engager à venir de si loin nous servir. »

Tous avez raison, répondit l'empereur : ‘is l'arrêt est : t je l'ai confirmé; que puis-je fair: : : Yous êtes toutre, reprit le prince. Quant à ia marière d'user de uvoir, ilne m appartient pas de vous la prescrire. » L eur réfléchit quelques moments, puis se retournant avec un air décidé : «Eh bien, dit-il, je vais ordonner àla Cour des rites de reprendre la sentence qu'elle a portée, et de procéder à un nouveau jugement ; mais il faut que vous alliez parler aux mandarins, et que vous leur fassiez bien sentir, comme vous venez de m'en convaincre, l'injustice de leur première sentence. » Le prince promit de le faire, et remplit si bien sa promesse, que tous les membres du tribunal revinrent ou parurent revenir de leurs préventions. L'empereur avoit d'abord ordonné que les seuls mandarins tartares, comme les plus disposés à le satisfaire, procéderoient à ce nouveau jugement : mais les Chinois marquant les mêmes dispositions, protestèrent de plus qu'ils n'en vouloient ni aux Européens, ni à leur religion; que si jusque-là ils avoient été d'avis de ne la pas permettre hautement, c’est qu'après tout elle étoit étrangère àla Chine, et que si unefois on la permettoit légalement, il étoità craindre qu’en peu de temps on ne la vit embrassée par tous les sujets de l'empire. À quoi le prince Sosan ne manqua point de repartir, que c’étoit là tout ce qui pourroit arriver de plus avantageux pour la Chine, puisque tous les crimes et les troubles en seroient bannis dès lors, et que la nation deviendroit la plus vertueuse et la plus heureuse de l'univers, comme elle en étoit déjà la plus sage et la plus puissante. Ainsi tout sujet de murmures fût-il dté aux Chinois, en même temps qu'on donnoit la forme la plus légale et la plus

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grande authenticité à l'édit, dont voici la teneur. « Nous avons délibéré sur l’aflaire des Européens, et nous avons trouvé qu'ils ont traversé des mers immenses, pour venir des extrémités de la terre dans cet empire. Ils y ont présentement l'intendance de l'astronomie et du tribunal des mathématiques. lis se sont appliqués avec beaucoup de soin à construire des machines de guerre, et à faire fondre des canons, dont on a tiré grand service dans les dernières guerres civiles. Quand ils unt accompagné nos ambassadeurs à Nipchou, pour y traiter de Ja paix avec les Moscovites, ils ont trouvé le moyen de faire réussir cette négociation. En un mot, ils ont rendu à l'empire des services importants. On ne les a jamais accusés dans nos provinces d'avoir fait aucun mal, ni commis aucun désordre. La doctrine qu'ils enseignent n'est pas mauvaise; elle est incapable de séduire les peuples et de causer des troubles. On permet à tout le monde de fréquenter les temples des lamas, des hochans, des tassoès, et l’on défend d'aller aux églises des Européens, cela paroît déraisonnable. I] faut donc laisser toutes les églises de l'empire dans l’état où elles étoient ci-devant, et permettre à tout Je monde d'y aller adorer Dieu, enns inquiéter désormais personne à ce sujet, Fait par les officiers du tribunal en corps, le troisième jour de la seconde lune de la trente-unième année du règne de Cam-hi, (c’est-à-dire, le 20 mars 1692.) » Dès le lendemain, l'empereur confirma ce jugement, qui prit dès lors force de loi dan: tout l'empire :.

Les missionnaires, après avoir remercié Dieu du triomphe de son Evangile, allèrent tous ensemble au palais pour témoigner à l'empereur la reconnoissance dont ils étoient pénétrés. Leur air et leurs transports, beaucoup mieux que leurs paroles, lui marquèrent qu'ils avoient obtenu la plus grande faveur qu'il leur pôût accorder. Rien en effet n'importoit davantage

‘ Comme un grand ennemi de la foi chrétienne n'a pas rougi de blämer cet édit ( Bayle }, il est bon de remarquer avec d'Avrigny qu'un des plus célèbres philosnphes des temps modernes, quoique protestant, en a porté un témoignage bien différent. Suivant Leibnits , l'empereur de la Chine n’a autorisé la religion chrétienne dans son empire , contre le se:11iment de ses tribunaux , qu'après en avoir examiné la sainteté. En quoi, ajoute-t-il, il fit paroître qu'il étoit beaucoup plus éclairé que son conseil. Memoires chron., an. 169a.

DE L'ÉGLISE. (AN 1692.) 177 au solide progrès duclristianisme dans la Chine. Lessuccesseurs de Cam-hi pouvoient bien changer de dispositions, et quelquesuns en ont effectivement charigé; mais il reste à jamais dans cet empire untitre authentique à la vraie religion; etla qualification de nouvelle, d'étrangère, de barbare, espèce d’anathème la plus repoussante pour cette nation, étant abolie d'une manière légale, le plus grand obstacle à sa conversion est levé à jamais. Que de progrès aussi l'Evangile, depuis cette heureuse époque, n'a-t-il pas fait en Chine? Aussitôt après la première publication de l'édit, qui fut ensuite publié dans tous les départements des provinces, c’est-à-dire, dans près de deux mille tribunaux, quantité de païens que les lois avoient arrêtés jusqu’alors, se firent instruire, et reçurent le baptême. Des mandarins, aussi considérables par leurs talents que par leurs emplois, suivirent ces exemples. On vit dans toutes les provinces des conversions extraordinaires, et le nombre des personnes qui se présentuient pour embrasser le christianisme, devint si grand, que les missionnaires du pays n’y pouvant suffire, il fallut envoyer de toute part à leur secours.

Le bruit de ce qui se passoit à la Chine, nation réputée la plus sage de l'Orient, produisit des effets merveilleux dans les royaumes de Cochinchine, de Tunquin, de Siam, et jusque dans l'Inde proprement dite. L'Evangile se trouvoit établi depuis long-temps sur les côtes de Malabar et de Coromandel, sans presque avoir pénétré dans l'intérieur des vastes contrées qu'elles renferment. Le père de Nobilibus, neveu du cardinal Bellarmin, et petit-neveu du pape Marcel II, avoit à la verité porté la foi jasqu'au centre de cette vaste presqu'île dans le royaume du Maduré :, ouvrant le premier cette pénible carrière aux prédicateurs enflammés du même courage ; mais il avoittrouvé des obstacles presque invincibles à l'établissement de la vraie religion, dans la suflisance imaginaire des brames ou brachmanes, qui sont tout à la fois les nobles et les docteurs du pays, entêtés, au-delà de tout ce qu'on peut dire, de leur prétendu savoir. Il en convertit néanmoins plusieurs : en s insinuant auprès d'eux sous les vêtements et la forme de

1 Vie du P. de Britto, p. 48 et suiv.

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vie des sanias ou brames pénitents, que la rigueur de leurs austérités fait écouter comme des saints, et comme les maîtres de la loi. Leur nourriture n’est qu'une poignée de riz cuit à l'eau seule, et ils n'en prennent qu'une fois par jour au coucher du soleil.

Cependant le fondateur de cette mission ne fit proprement que défricher et ensemencer, laissant à ses successeurs la satisfaction de faire la récolte, qui fut très-abondante, lorsque la foi chrétienne, rendue vénérable à tout l'Orient par l'état qui J'autorisoit dans le plus puissant et le plus sage deses empires, prévint les Indes en sa faveur, ou du moins en déconcerta les faux sages. Ces nouveaux missionnaires, suivant la méthode de celui qui leur avoit tracé la route, continuèrent à pratiquer, avec toute la bonne foi que leur prescrit l'Evangile, l’austérité qui n’étnit le plus souvent qu'apparente dans les zélateurs de l'idolâtrie. C'est ce qui a rendu cette mission la plus dure peutêtre de toutes. Les ennemis les plus déclarés de ces œuvres de Dieu, font eux-mêmes une exception en faveur de celle-ci dans les calomnies qu'ils vomissent contre la plupart des autres.

Les missionnaires n'ont pour vêtement qu'une grande pièce de toile jaune dont une extrémité couvre la tête, et le reste enveloppe le corps !. Ils ont pour chaussure des soques ou semelles de bois, sans couvertures, sans liens ni courroies, afin que le sabl. àlant du peys n'y puisse pas séjourner. Elles ne tiennent ., : par une cheville à la tête, qui passe entre les deux premiers doigts du pied; ce qui fait au moins dans les commencements une des plus rudes macérations des mission naires. Ils en ont les pieds enflés et ensanglantés pendant des cinq et six mois, c'est-à-dire, jusqu’à ce qu'à force de souffrir et de braver la souffrance, il se soit formé un calus. Pour ce qui est de la nourriture, ils s'abstiennentabsolument de viande, de poisson, de tout ce qui a eu vie, du pain même et du vin, qui sont inconnus dans l'Inde : ce n’est pas une petite peine que d'en avoir ce qu'il en fant pour la messe, Ils ne peuvent se nourrir que de riz cuit à l'eau, de légumes sans assaisonnement,

t Lettr, édif. tom. XIII, pag. 6, etc.

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d'herbages, ou fades, ou amers, et de fruits qui n’ont la plupart aucune saveur. Leur plus grand régal est un peu de lait cru. L'eau même, qui fait toute leur boisson, est dégoûtante quand on est éloigné des rivières, peu communes dans ces terres arides. Si l'on creuse des puits, on n'y trouve que de l'eau salée : il faut recourir à celle des étangs et des mares bourbeuses. Les missionnaires sont d’ailleurs obligés, comme les sanias, à un jeûne perpétuel, qui consiste en un repas unique. Ils peuvent tout au plus prendre le soir quelque fruit, ou des confitures du pays, c'est-à-dire, un mélange de farine de riz, de poivre et de sucre noir, ou de sucre brut et terreux. Trois ou quatre vases de terre font tout leur ameublement. Dans l’un on met tout ce qui sert à l'autel ; les autres servent à mettre le riz et le reste des provisions. Les feuilles de certains arbres tiennent lieu de table, de napes , de serviette et d’assiettes, C'est sur ces feuilles qu'on pétrit le riz avec les herbes, sans qu'il soit question de cuillers ni de fourchettes. Les missionnaires couchoient autrefois sur la terre nue, dans une cabane de boue désséchée, couverte de paille ou de jones. Les maladies fréquentes, causées par l'humidité, les ont contraints d'étendre une peau de tigre sur quelques planches, pour obvier à cet inconvénient, et à des dangers encore plus prochains : mais il s’en faut bien que cette précaution se soit toujours trouvée suffisante.

Les serpents et les reptiles venimeux de toute espèce fourmillent dans les Indes, et s’insinuent de préférence dans les cabanes, où ils trouvent un abri contre les ardeurs du soleil. Le père Bouchet, non moins célèbre pour les talents dont ses lettres savantes font foi, que pour ses travaux et ses succès apostoliques, rentroit dans sa cabane après avoir passé la moilié de la nuit à confesser une troupe de néophytes venus de fort loin ; heureusement il avoit laissé par inadvertance , et contre sa coutume sa lampe allumée. Il aperçut sur les planches où il alloit se coucher, un gros serpent noir comme du jais : ce sont les plus dangereux. La morsure en est si mauvaise, qu'elle fait quelquefois périr un homme en moins d'un quart d'heure. Il appela ses catéchistes, qui le tuèrent; mais il

étoit perdu s'il n’y avoit pas eu de lumière dans sa chambre. 12,

Les Indiens ont à la vérité d'excellents remèdes contre ces morsurés ; mais il est bien difficile d'y remédier assez promptement, au moins pour en prévenir toutes les suites.

Une autre fois, le même missionnaire étant déjà couché, entendit du bruit dans le chaume qui formoit tout à la fois le toit et le plancher de sa cabane. Il s'endormit néanmoins dans la pensée que c’étoit des rats, aussi communs dans les 1ndes que les autres insectes; mais il fut surpris, lorsque le jour commençant à luire, il aperçut un de ces serpents les plus redoutés suspendu à mi-corps sur l'endroit où il avoit passé la nuit. Une autre fois encore l'un de ses catéchistes lisant à ses vôtés, un serpent tomba sur le livre, et ne leur fit aucun mal. On citeroit bien d’autres exemples semblables, s’il ne suffisoit pas de ceux-là pour reconnoître l'accomplissement de la promesse faite par le Seigneur aux ministres de son Evangile, que les serpents et les poisons ne leur nuiroient point. Eneffet, depuis tant d'années que les ouvriers évangéliques parcourent les Indes où ces reptiles sont en si grand nombre, il est inouï qu'un seul en ait été mordu.

Les tigres également nombreux, et si carnassiers dans ces contrées, qu'ils y viennent dévorer les hommes jusque dans les habitations champêtres, jusqu'aux portes des villes; les léopards, les éléphants sauvages, les monstres de toute espèce paroissent de même respecter les hommes apostoliques toujours en course pour gagner de nouvelles âmes à Dieu, ou du moins pour soutenir la foi et nourrir la picté de dix mille, de vingt et trente mille fidèles répandus au loin, et qui n’ont souvent que le même pasteur. 1] lui faut parcourir à pied des sables brûlants sous un ciel si enflammé, qu'il est tel missionnaire dont le visage surtout a changé quinze et vingt fois d'épiderme; ou dans la saison des pluies, marcher dans la boue jusqu'à mijambe, traverser, dans l'eau jusqu'aux aisselles, des mares et des torrents; et s'il se rencontre des rivières dans un pays où il n'est pas question de ponts, et rarement de bateaux, il les faut passer, ou sur quelque morceaux d'un bois semblable au liége, ou en embrassant un grand vase de terre vide et sans ouverture, avec un danger continuel de briser et de périr. Bien souvent encore on ne peut voyager que de nuit, de peur

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DE L'ÉGLISE. (AN 1692.) 181 de tomber entre les mains des persécuteurs du christianisme, ou dans celles des voleurs, dont il y a des tribus tout entières, ou parmi les troupes etles partis des gouverneurs et des petits princes, qui, dans un pays sans police et sans politique, se font perpétuellement des guerres inhumaines, sans que le souverain prenne aucune part à leurs querelles. Il ne se passe point de mois où il n'y ait de ces guertes dans quelques endroits des missions. Alors on est obligé de quitter les routes, de se jeter dans les forêts, ou halliers si fourrés et si embarrassés d'épines, qu'ils semblent impénétrables même aux bêtes sauvages; et parmi tant de fatigues, on n'a pour se soutenir que quelques boules d'une pâte de riz desséchée, et le plus souvent aigrie. Le terme de la course n’est encore bien souvent qu'une prison, dont la description seule feroit horreur : si le missionnaire n'y laisse pas la vie, il en sort si défiguré, quelle que soit la force de sa complexion, qu'il ressemble moins à un homme vivant qu'à un mort déterré. Et rien de plus commun que ces emprisonnements ; il se trouve à peine un missionnaire qui ait eu le bonheur d'y échapper. On en cite qui ont été emprisonnés deux fois dans un an.

Ces périls et ces travaux considérés seuls, effrayeroient sans doute le plus ferme courage; mais les fruits qu’on en recueille sont si consolants, que la peine même en paroît douce. Le moins qu'un missionnaire gagne d'âmes à Jésus-Christ dans cette pénible mission, est un millier par année. Le père Bouchet, dans le cours de l’année 1699, en baptisa deux mille pour sa part, cttrois cents en un seul jour; en sorte que les bras lui tombant de lassitude, il fallut les lui soutenir :. Dans les cinq dernières années du même siècle, il en baptisa plus de onze mille, et près de vingt mille depuis environ douze ans qu'il étoit dans cette mission, On ne saurait dire le nombre des confessions qu'il y a entendues; il passe vraisemblablement cent mille. Îl prenoit soin de trente petites églises, qui comprenoient environ mille chrétiens chacune; et l'église entière de Maduré en comprenoit dès lors plus de cent cinquante mille. Au reste, ces conversions ne se font pas à la légère, au

1 Lettr édif. du pére Martin, t, x, p. 42, ete. ; du pére Bouchet, ibid, p 151.

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