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204 (Au 1694.) HISTOIRE
templation commune aux enfants même de quatre ans, que pour l'atteinte qu'ils portoient à des vérités essentielles de Ja religion , et à l'intégrité des mœurs dont elles sont la base. Ces contemplatifs abusés se prétendoient affranchis de toute pénitence extérieure, de tout exercice de piété, de toutes les règles, de tous les moyens même les plus capables de contribuer au salut.
Quels que soient ces écarts, c'est peu de chose en comparaison de ce que renfermoient les manuscrits de la nouvelle illuminée , et surtout celui qui est intitulé les Torrents. Elle y enseigne que la clef de tout l'intérieur est l'abandon parfait, qui ne réserve rien, ni mort, ni vie, ni perfection, ni salut, ni paradis , ni enfer; que l'âme vaut si peu, que ce n’est pas la peine qu’elle s'inquiète si elle se perd ra ou ne se predra point; que Dieu ôte quelquefois à l'âme parfaite toute grâce, tout don, toute vertu , et pour toujours, en sorte qu'elle devient un objet d'horreur pour tout le monde ; que la fidélité de cette &me consiste pour lors à se laisser écraser et pourir, sans chercher à éviter la corruption ; que dès qu’elle commence ainsi à ne plus sentir son infection, et à y demeurer contente, sens espérance ni pouvoir d'en jamais sortir, dès là aussi commence l'anéantissement, en quoi consiste la vraie perfection ; qu'au lieu d'avoir encore horreur de sa misère extrême, et de craindre, comme autrefois, de la porter à la sainte communion, elle y va comme à une table ordinaire; qu'elle n’a point de peine, qu'elle est même ravie que Dieu ne la regarde plus, et qu'il donne toutes ses grâces à d’autres ; en un mot, qu'elle est tellement perdue en Dieu, qu'il n'y a plus en elle ni remords, ni conscience. Ce n'est là qu'une petite partie de ce qui est contenu dans le livre des Zorrents, dont un extrait plus long ne seroit pas supportable. C'est l'état visible d'une âme abandonnée de Dieu, livrée au désordre, et absolument endurcie dans le crime, et voilà ce qu'on donnoit pour l'état le plus sublime où la grâce pût élever une âme. Les autres manuscrits de madame Guyon sont au moins remplis d'extravagances.
Quant à l'explication de l'Apocalypse, écueil fameux par tant de naufrages, dont elle ne fut point effrayée, son moindre
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DE L'EGLISE. (AN 1694.) 105 égarement, c'est d'y faire la prophétesse. Elle y conte des visions de telle nature, qu'on ne pourroit les rapporter sans salir l'imagination. Cependant elle proteste, sans que sa conduite l’ait jamais démentie, qu'il ne lui restoit après cela que des pensées aussi pures que le ciel qui les lui inspiroit. À l'exemple de sainte Thérèse, à qui son directeur la comparoit, elle écrivit encore par obéissance l’histoire de sa propre vie; là, nouvelles révélations et nouvelles impiétés, ou plutôt nouvelles extravagances. Elle voyoit clair dans le fond des âmes; elle avoit sur elles, aussi-bien que sur les corps, une autorité miraculeuse. Ce que je lierai, disoit-elle, sera lié, et ce que je délierai sera délié : je suis cette pierre fichée par la croix sainte, et rejetée par les architectes. Elle étoit parvenue à un tel point de perfection, qu'elle ne pouvoit plus prier les saints, pas même la sainte Vierge. Elle étoit si remplie de grâces pour elle et pour les autres, qu’elle couroit à tout moment un danger prochain d'étouffer. 11 falloit promptement la délacer, et si on ne l’eût fait un jour, elle en seroit morte sur-le-champ. Cependant le remède le plus efficace étoit de s'asseoir en silence à ses côtés. Alors du réservoir divin de son cœur, il se faisvit un dégorgement qui la dégageoit avec suavité ; et ses acolytes, enfants de sagesse, recevoient de leur mère la mesure d'aliment qui convenoit à chacur d’eux.
Ce qu'il y a de plus étrange, ce qui doit paroître dans l’ordre moral un phénomène égal aux plus grands prodiges de l'ordre physique, c'est que cette femme inconcevable, malgré des écrits dictés en apparence par un libertinage outré, n'a jamais donné le moindre sujet de soupçonner ses mœurs ; c'est que par un prodige encore moins concevable, et non moins incontestable, elle ait conçu et mis au jour tant d’extravagances, douée d'autant d'esprit que jamais femme en ait montré. Tous ceux qui l'ont connue assurent qu'il est difficile d'en avoir davantage, et que personne ne parloit mieux des choses de piété. Un trait unique, savoir, la haute estime où elle fut auprès de l'un des plus beaux génies du plus beau de nos siècles, forme ici une preuve qui n'en laisse point d’autres à désirer. Aussi gens de bien qu'éclairés, ceux qui la préconisoient , et qui ne revinrent de leurs préventions qu'avec beaucoup de peine,