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M. Tronson, qui tous deux avoient été commissaires dans les conférences, et qui n'y trouvèrent rien à reprendre ; mais il ne jugea pas qu’il convint de la communiquer au troisième commissaire, c'est-à-dire, à Bossuet, après avoir refusé sa propre approbation à un ouvrage de ce prélat. Ce fut là une source nouvelle de mécontentement et d'aigreur. M. de Cambrai ne s’en disposa pas moins à publier son livre. Déjà il le révisoit à ce dessein, et il ne le trouva pas suffisant pour remplir ses vues ; il lui donna plus d’étendue, et en même temps plus d'ordre; plus de liaison, plus de nerf et de solidité. Dans cette forme nouvelle, qui ne s’écartoit pas plus du fond que la première , qui du moins en conservoit l'idée prinripale, toute la doctrine des mystiques étoit réduite à uu cer.ain nombre de maximes, dont chacune étoit appuyée de l'autorité des écrivains célèbres en ce genre , tant anciens que modernes. Ces passages servoient tout à la fois de preuve et d'explication à la maxime sous laquelle ils étoient rangés. L'ouvrage ainsi rédigé fut communiqué de nouveau à M. de Nozilles, qui le trouva trop long, trop chargé de citations, et qui engagea l’auteur à l'abréger, vu plutôt à le mutiler et à l’énerver.
Ainsi la docilité de M. de Cambrai lui fit gâter son ouvrage. Le retranchement qu’il y fit en particulier des autorités d'une foule d'auteurs respectables, le dépouilla de ce qui en faisoit la force principale, et, pour ainsi dire, la sauve-garde. Avant cette suppression, on ne pouvoit l’attaquer, sans attaquer en même temps les plus profonds et les plus saints mystiques de tous les âges, au lieu qu'après le dépouillement où on l’avoit réduit , il prétoit le flanc à tous les traits , sans plus rien avoir qui lui servit de bouclier. Ce n'est pas que l'Eglise, toujours éclairée par le Saint-Esprit, n'” eût découvert l'erreur sous toutes ces enveloppes, si les maximes ainsi remparées, pour ainsi dire, eussent eu le même sens que présentées à nu; mais comme le sens de l’auteur, ou le sens littéral et naturel d’une proposition, qui est le seul dont juge l'Eglise, dépend suriout de ce qui l'accompagne, de ce qui la précède et la suit, en un mot de Ja contexture générale d’un écnt, ce qu'on jugea erroné dans le livre des Maximes, après sa réduction, eût peut être été jugé tout différemment avant des suppres-
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DE L'ÉGLISE. (Am :1696.) 241 sions qui lui avoient ôté cette contexture, et toute son enchaînure.
Quoi qu'il en soit, l'ouvrage ainsi défiguré fut encore communiqué à M. de Noailles, qui le garda trois semaines, pendant lesquelles il l'examina soigneusement avec deux habiles théologiens, les docteurs Beaufort et Piruot, dont le dernier étoit fort attaché à M. Bossuet. Ils marquèrent à l'auteur quelques endroits qu'ils jugeoient devoir être retouchés ; et M. de Cambrai poussant la docilité ou la déférence aussi loin qu’elle pouvoit aller, fit sur-le-champ, et sous les yeux de M. de Paris, tous les changements que l'on désiroit. M. de Noailles exigea de plus que cet ouvrage ne parût point avant celui de M. Bossuet; et la simplicité généreuse de Fénélon le fitencore déférer à cette demande. Il y engagea sa parole, et comme il repartoit pour son diocèse, il recommanda fortement à des amis qu'il chargeoit de son manuscrit pour en diriger l'impression, d'observer religieusement sa promesse : mais par un concours de circonstances qu'il est au moins inutile de rapporter, ces amis se crurent obligés à être plus défiants qu'il ne l'étoit lui-même; ainsi l'ouvrage de M. de Cambrai , sous le titre d' Explication des Maximes des Saints sur la vie intérieure, fut mis au jour quelques mois avant l'instruction de M. de Meaux sur les états d’oraison ( 1697 ).
Mais à peine il parut quelques exemplaires des Maximes, que ce furent des clameurs épouvantables, et un déchaînement universel contre cet ouvrage. Ce qui suit en présente la preuve et en fait au moins entrevoir la cause. « La ville et la cour, dit M. Bossuet:, la Sorbonne, les communautés, les savants, les ignorants, les hommes, les femmes, tous les ordres sans exception, furent indignés du raffinement d'expressions, de la nouveauté inouïe , de l'entière inutilité et de l’ambiguité de cette doctrine. En effet, mille et mille bouches crièrent à la fois, que le nouvel ouvrage étoit le quiétisme tout pur, masqué néanmoins et si insidieusement déguisé, que c'étoit une justification scandaleuse d’une femme et d’une doctrine justement diffamées ; qu'il ne faisoit que revêtir de belles couleurs l'exclusion
1 Relat. du Quict, PE 16
de l'espérance chrétienne, et de l'indifférence pour le salut, » Mais si le fracas fut horrible, fut-il également naturel ou fortuit? Est-il raisonnable de croire qu'il n'y eut pas des ressorts cachés qui firent parler jusqu'aux automates ? que les ignorants, vraies machines dans cette pièce, crièrent sans qu'on les fit crier ? que la haute et abstruse spiritualité qui régnoit dans cet ouvrage, n’imposât pas plutôt aux simples, qu'elle ne les scandalisât ?
Mais après qu’on eut entendu l'oracle du clergé s’écrier que la nouvelle Priscille avoit tronvé son Montan1, qui put craindre autre chose dans l'expression de ses alarmes, sinon de manquer d'énergie ? Et quand on vit un si grand homme se jeter aux pieds du roi, en fondant en larmes, et en demandant pardon à Sa Majesté de ne lui avoir pas révélé plus tôt les pratiques des nouveaux molinosistes , quelle dut être l'horreur et l'indignation d’un monarque si vif sur les intérêts de la religion, dont on lui montroit l'ennemi capital dans le précepteur des princes ses petits-fils? La plupart des courtisans partagèrent , ou feignirent de partager les alarmes du monarque. Les prélats les plus assidus à la cour , ou les plus ambitieux, parlèrent avec toute la véhémence que peut inspirer la jalousie de la faveur. Bien des seigneurs qui portoient envie à ceux qui étoient connus par leur attachement pour M. de Cambrai, et particulièrement aux ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, manœuvrèrent pour les faire envelopper dans sa disgrâce.
Cependant quoique M. de Meaux se soit trouvé à la tête d'un parti abandonné à ces odieuses passions, nous nous garderons bien de les lui attribuer. Nous présumons bien plus volontiers qu’un évêque si ardent pour la foi qu'il avoit défendue toute sa vie, ne fut emporté que par son zèle, et qu'il vit les choses telles qu'il les représenta ; mais il est clair aussi, par la dureté de ses expressions , et par l'appareil qu'il mit dans ses démar-. ches , que son zèle eut trop de chaleur, et ne fut rien moins qu’exempt d'amertumes. Aujourd'hui qu'on envisage de sang:
1 Ibid. Relat. de Boss, sur le Quiét.
2 Suivaut M. de Bausset , l'évêque de Meaux demanda pardon au roi de ne loi avoir pas revele plus tot le fanatisme de son frère. Sur quoi il ajoute : « Il faut ici plaindre le graud homme , qui « pu laisser échapper une si tersible expression
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DF. L'ÉGLISE. (An:697.) 243 froid ces misères, comment regarde-t-on sa supplique Jarmoyante aux pieds de Louis XIV, sinon comme une parade aussi ridicule par son objet, que messéante au personnage qui se donnoit en spectacle ? Scène au reste qu'il n'est pas possible de révoquer en doute, après qu'elle lui a été reprochée par un écrit publie de M. de Cambrai, sans que jamais il se soit mis en devoir de la désavouer. Comment encore l’entendroit-on aujourd'hui comparer les rapports de madame Guyon et de M. de Cambrai, avec ceux de Priscille et de Montan, ou seulement rapprocher du nom de Montan celui de Fénélon, c’està-dire, donner lieu à la malignité d'imputer aux mœurs angéliques de Fénélon les infamies de Montan?
Toute la modération de M. de Cambrai ne put tenir contre des traits si déchirants. Il éclata lui-même, et se plaignit vivement que le soulèvement général qui se faisoit tout à coup contre lui, étoit l'effet des ressorts que M. de Meaux avoit mis en jeu. Il savoii que les personnes incapables d'entendre son livre, et qui ne l'avoicn pas lu, élevoient la voix encore plus haut que les autres. 11 assure que M. de Meaux lui avoit fait dire qu'il lui everroit ses remarques sur les Maximes, et qu'il s'étoit disposé à les écouter sans prévention; d’où il conclut, que si au lieu de se lamenter aux pieds du roi, M. Bossuet avoit averti Sa Majesté qu'il avoit pris des mesures avec l'auteur pour retoucher l'ouvrage, elle auroit été tranquille, et le soulèvement seroit tombé.
Soit par le procédé contraire, soit par l’aigreur réciproque des deux partis, le mal ne fit qu'empirer. Le roi, qui avoit singulièrement estimé Fénélon avant qu'on l'accusät de quiétisme, en conçut une aversion pour le moins égale à l'estime dont il l'a: tit honoré. Ce prince, revenu des égarements de sa jeunesse, et plus vif que jamais sur l’article de la religion, s'était fait une idée effroyable du quiétisme : il ne se pardonnoit point
contre un confrère respectable par tant de vertus. Pouvoit-on accuser de fanutisme un archevêque qui avoit été le premier à soumettre sa doctrine à l'autorité du saint Siége , et à promettre l’obéissance la plus entière à son jugement. Un livre que l'auteur avoit présenté avec confiance à l'examen du cardinal de Noaïiles et de ses theulogiens , et qui avoit reçu les plus grands éloges du théologien de Bossuet lui-même (M. Pirot}), pouvoit-il meriter une telle qualification avant méme d'avoir ét$ jugé et condamné par l'autorité suprême ? » (Vie de Bossuet, £. 3, p. 104.)
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