‹ Histoire de l'église [microforme]Chapitre 121 sur 159 · TETE · texte numérisé non relu

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542 (AN 258.) HISTOIRE pensa plus qu'à se tenir prêt lui-même, Cependant grand nombre de personnes de marque, des sénateurs même, le venoient trouver , et le pressoient de mettre ses jours à couvert en changeant de retraite. Mais il préféroit à un restant de vie les devoirs de la sollicitude pastorale, si essentiels en de pareilles circonstances, et il ne perdit pas un moment de vue les desseins du Seigneur sur sa personne,

Cependant le proconsul ayant fait partir des gens de guerre pour le prendre et le lui amener à Utique, il céda aux conseils de ses amis, etse retira de ses jardins dans un endroit plus caché; non pour éviter une mort dont il sayoit le temps déterminé, mais pour ne pas mourir hors de Carthage, et afin que la conversion du pasteur servit d'exemple au troupeau. En effet, le proconsul étant revenu à Carthage, le saint docteur retourna dans ses jardins, où il ne tarda plus à être pris, et d’où on le conduisit au proconsul, dans une maison de campagne près de la ville. Celui qui avoit arrêté le saint l'ayant retenu chez lui la première nuit, le logis fut aussitôt environné de personnes de tout âge et toute condition, qui accouroient pour voir ce que deviendroit ce père chéri, On n'empêcha point ses amis de lui parler, pas même de manger avec lui. La multitude des fidèles passa la nuit tout entière dans la rue, et dans une appréhension continuelle de ce qui pouvoit arriver durant les ténèbres, Quant à lui, ils’occupa beaucoup plus de ses ouailles que de lui-même ; et il se montra surtout attentif à prévenir les dangers que pouvoit courir la pudeur des vierges qui, plus sensibles que personne à la commune désolation, se trouvoient entrès-grand nombre dans Ja troupe. Le matin étant venu, on le conduisit au proconsul, qui sans préambule , ni aucune de ces sollicitations dont il sentoit l'inutilité, l'interrogea, le trouva inébranlable, et le condamna à périr par le glaive. Quand il entendit la sen- ‘ence : Grâces, dit-il, soient rendues à Dieu qui daigne me tirer de la prison de mon corps. Les fidèles qui l'accompagnoient s'écrièrent : Allons, et faisons-nous décapiter avec lui,

Les gardes le firent avancer dans la campagne, en un liey ombragé de plusieurs arbres, qui en un moment furent couverts de mille personnes. Le saint se prosterns pour prier,

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DE L'EGLISE. (AN 258.) 345 montra un visage gai en se relevant, mit bas son manteau, puis sa dalmatique, ainsi nommée du pays où 6e vêtement avoit commencé d'être en usage, fit voir en un mot dans son air et toutes ses démarches quelquechosede si grandet desi extraordi+ naire, que le bourreau demeura interdit ét tremblant. Le mar tyr l’encouragea, en lui faisant compter vingt-cinq pièces d’or, se banda lui-même les yeux , et ne se pouvant lier les mains, ille fit faire par ses gens; tandis que le reste des fidèles qui. l’entouroient, étendoient du linge pour recueillir son sang. En cet état, il eut la tête tranchée, le 14 septembre 258, le jour même précisément qu'en 257 il avoit annoncé qu il consommeroit son martyre dans un an. Il fut regretté par les païens mêmes, qui pouvoient bien s'emporter contre Jui dans les excès de leur fanatisme, mais qui se souvinrent bientôt les larmes aux yeux, que toujours il les avoit confondus dans ses libéralités charitables , avec ses ouailles les plus chères. Les fidèles rendirent les derniers devoirs à son corps d'une manière vraiment religieuse, allumèrent autour de lui une multitude de cierges, lui adressèrent des vœux, le canonisèrent, pour ainsi dire, à l'envi, en exaltant ses vertns, et en souhaitant de mourir avee lui.

Nous avons grand nombre d’écrits de ce saint docteur, outre ses lettres. Ce qui les caractérise encore plus dignement que les traits d'esprit dont ils étincellent et que leur admirable éloquence, ce sont ces vives et saintes ardeurs de la charité primitive que partout ils respirent. Il ne s’y trouve pas une connoissance aussi profonde de nos mystères, que dans les Pères du siècle suivant : mais aux traités près qui regardent la réitération du baptême, on n'y lit rien que de conforme à la doetrine catholique.

Les vœux des fidèles les plus attachés à leur saint évêque, et qui n'aspiroient qu'à le suivre, ne tardèrent point à être remplis. Cette ardeur se communiqua par toute l'Afrique. Le nombre des confesseurs fut si grand à Utique, que les bourreaux ne suffisant pas aux exécutions particulières, on remplit une fosse immense de chaux vive; etle gouverneur adressant la parole aux chrétiens détenus : Choisissez, leur dit-il, ou d'offrir de l'encens, ou d'être jetés dans cette fosse ; sans délibérer

344 (An 255.) HISTOIRE ils s’y précipitèrent tous ensemble. On retira leurs os; et comme ils ne faisoient qu'une masse avec la chaux; on les appela la Masse-blanche. Les auteurs qui en comptent le moins, disent qu'ils étoient plus de cent cinquante; d’autres rapportent leur sacrifice à la persécution de Dèce; d'autres encore prétendent que le nom de Masse-blanche ne leur vint que de leur multitude, et d’avoir souffert pour la pureté de la foi : mais personne ne varie sur leur courage ni sur le grand nombre. /

Le proconsul Maxime, qui avoit condamné saint Cyprie», mourut peu de temps après lui. La persécution ne laissa pas de continuer, et il y eut quantité de martyrs, du sexe même et de l'âgele plus foible. On vouloit faire brûler vifs Lucius, Montan, Flavien, Primole et Victor. On se contenta de les Jaisser dans un cachot pendant six semaines, où peu s'en fallut qu'ils ne mourussent de faim et soif. Après quoi ils eurent la tête tranchée :

Le carnage des saints fut encore plus grand en Numidie. Près de Lambès, on en fit une affreuse boucherie sur le bord du fleuve, entre des collines qui sembloient disposées pour ce sanglant spectacle. Ils étoient en si grand nombre, que pour prévenir la confusion et suffire à cette tâche affreuse, on en avoit formé une longue haie, que les bourreaux parcouroient rapidement en leur abattant la tête. La multitude des morts fut telle, ajoutent les historiens, qu'elle suroit arrêté le cours de la rivière, si l'on y eût précipité tous ces corps au même endroit, Les plus renommés sont les saints Jacques et Marien, celui-ci lecteur, et l’autre diacre. Ils souffrirent d’horribles tortures

avant le coup dela mort. Marien fut suspendu par les pouces,

avec des poids très-lourds aux pieds.

A Césarée de Mauritanie, Arcade, un des premiers de la ville, tant par sa religion que par sa naissance, étoit recherché depuis long-temps. Les émissaires ne le pouvant trouver, prirent dans la maison un de ses amis, et jurèrent qu'ils ne lui rendroient pas la liberté, qu'Arcade ne füt decouvert. Le confesseur le sut, et vint se livrer lui-même. On vit bientôt qu'il n’avoit pas disparu par crainte, Il confondit tellement le gouverneur, que celui-ci n'écoutant plus qu’une fureur aveugle

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DE L'EGLISE. (AN 258.) 345 et une basse vengeance, lui fit éprouver le supplice tout à la fois le plus long et le plus cruel. On lui trancha le corps pat petits morceaux et à diverses reprises, sans toucher aux endroits qui font le principe de la vie. D'abord on lui coupa les doigts l’un après l'autre, et même, article par article, puis les bras à la jointure du poignet, ensuite au coude, et enfin à l’épaule: On lui coupa de même, pièce à pièce, les pieds, les jambes, les cuisses, sans que la douleur lui arrachôt un mot de plainte. Il disoit au contraire, en considérant avec un air de satisfaction tous ses membres épars autour de lui, que c’étoit ainsi qu'il falloit perdre son corps, pour le retrouver plus sûrement dans l’immortalité.

Le pape Sixte, second du nom, qui n'’avoit gouverné l'Eglise que onze mois et quelques jours, eut la tête tranchée dans la même persécution, le 6 août de l’année 258, et le siége vaqua environ un an : preuve nouvelle du caractère épouvantable de la persécution de Valérien. Sixte avoit transféré, le 29 juin précédent, les corps des apôtres saint Pierre et saint Paul aux catacombes, c’est-à-dire en ces vastes souterrains, près de Rome et dans la ville, où les premiers chrétiens, comme on l'a vu, enterroient les martyrs, et se cachoïent eux-mêmes contre les recherches des tyrans. C’est démentir les auteurs les plus accrédités, que de confondre ces lieux saints avec les cimetières creusés par les idolâtres , pour l'usage de leurs esclaves. La seule prévention contre le culte des rei:ques, ou le seul esprit d'irréligion , a pu mettre en avant ce propos sans fondement et sans preuve; et l'imposture est manifestement confondue par les marques empreintes surles tombes antiques; telles que la croix et la palme, et par les fioles teintes de rouge ou du sang des martyrs qui yavoient été mis : témoignages permanents et sacrés qu'on retrouve encore journellement dans ces tombeanx.

Laurent, le premier des sept diacres, ou comme le qualifie saint Augustin, l'archidiacre de l'Eglise romaine , suivit, les larmes aux yeux, le pape saint Sixte, lorsqu'on le conduisit au martyre. Sixte lui prédit qu’il auroït le même bonheur dans trois jours. Aussitôt Laurent distribua aux pauvres tous les trésors de l'Eglise, et même les vases sacrés dont il craignoit

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346 CAS 255.) HISTOIRE la profanation. Le préfet de Rome voulut avoir part à ces richesses ; et dans l'espérance de tout obtenir d'un homme aussi désintéressé que Laurent, il le traita d'abord avec beaucoup de douceur. Lesaint lévite promit de lui découvrir les trésors de l'Eglise. Au jour marqué pour cela, il rassembla le multitude immense d'indigents que nourrissoit l'Eglise ro-. maine, et qui cette année-là montoit à plus de quinze cents, sans compter les vierges sacrées ni les veuves ; et les montrant au préfet : Voilà, dit-il, les dépositaires de nos trésors, que j'ai chargés de les transporter au ciel, afin qu'ils fussent en sûreté, Incapable de la grande et belle leçon que prétendoit lui donner le saint, l'avare préfet devenu furieux le fit étendre sur un gril ardent. Laurent parut inaccessible à la douleur ; et après quelque intervalle, il dit autyran : Faites-moi retourner; je suis assez rôti de ce côté-là. Quand on l’eut retourné, le morceau, ajouta-t-il, est assez cuit ; il esttemps que vous en mangiez. Cette fermeté, soutenue jusqu'au dernier soupir, devint si célèbre par toute l'Eglise, et Dieu fit si bien connoître le principe d'où elle partoit, qu'on y célèbre encore la fête de cet illustre diacre, avec plus de solennité que celle de plusieurs apôtres. Sous le même règne, l'Espagne recueillit les prémices de ses martyrs, dans saint Fructueux, évêque de T'arragone, qui fut brûlé vif, avec les deux diacres Augure et Euloge. Les fidèles qui les assistèrent en allant au supplice, leur ofrirent quelque liqueur capable de les soutenir. Maïs comme c’étoit un vendredi ; il n'est pas encore trois heures, dit l'évêque, pour rompre le jeùne ; et j'espère auparavant me trouver en

la compagnie des prophètes et des saints martyrs.

Les Gaules eurent aussi un grand nombre d'illustres victimes de leur foi ; et c'es! à cette époque qu'on rapporte communément le martyre de saint Saturnin de Toulouse, de saint Denys de Paris, et de plusieurs autres ministres de l'Evangile, qui furent immolés avee un très-grand nombre de fidèles. Aurélien, le plus grand homme de guerre de son temps, et qui fut depuis empereur , étoit alors gouverneur des Gaules; et l'on peut juger du traitement qu'il dut faire aux chrétiens par sa hoïne contre leur religion, jointe à sa dureté martiale, ou plutôt soldatesque , qui dégénéra souvent en cruauté. Etant

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DE L ÉGLISE. (AN 259.) 347 à Troyes, on lui dénonça un homme de qualité, nommé Patrocle , qui ferma généreusement l'oreille à toutes les sollicilations. Aurélien lui fit serrer les mains de chaînes rougies au feu, et l'envoya ainsi en prison. Trois jours après il je fit de nouveau comparoître; le martyre n'en fut queplus courageux, et il eut la tête tranchée.

L'Orient ne marqua pas moins de constance dans la foi. À Césarée en Cappadoce, le jeune Cyrille donna le plus édifiant spectacle, glorifiant publiquement le nom de Jésus- Christ, méprisant, et les dérisions des enfants de son âge, et les duretés de ses proches. Il fut chassé de la maison paterpelle, et destitué de tout secours, sans rien perdre de sa foi ni de sa ferveur. Le juge entreprit alors de l'épouvanter, et ne le rendit que plus intrépide. Il tenta la voie des caresses, se portant pour médiateur entre l'enfant et son père, et se fit fort de le retablir dans la maison et les biens paternels. Je ressens une vraie. joie, répondit ce bienheureux enfant, de souffrir les rebuts et les mépris; je suis bien aise d'être banni de ma maison : une autre infiniment plus désirable m'est réservée; et la mort, que vous regardez comme le dernier malheur, est Ja porte qui me conduit à cette félicité suprême. On le lia publiquement comme pour le traîner au supplice; mais le juge avoit sous main donné ordre qu'on se contentât de lui faire peur. Le jeune héros ne jeta pas une larme, ne changea point de couleur, s’empressa de tout son pouvoir vers le feu où l'on feignoit de le vouloir jeter. Et quand on l'en eut éloigné et qu'il reparut devant is juge :. Tyran, lui dit-il d'un air insviré, tu m'as fait injure, en me rappelant du trépas. Le fer et le feu sont les seuls dons que je te demande. J'aspire à des richesses bien supérieures à ta foible puissance. Ne m'en prive pas plus long-temps par tes jeux et tes fourberies. Les assistants fondoient en larmes en l’entendant ainsi parler. Mais il leur dit : Vous devriez plutôt vous réjouir et prendre part à mon triomphe. Vous ignorez quel royaume m'est ouvert, el le bonheur ineffable qui m'y attend, Il souffrit la mort dans ces admirables dispositions,

À Césarée de Palestine, trois hommes de distinction, Prisque, Malc et Alexandre furent condamnés aux bêtes. À An-

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343 (AN 260.) tioche, il y avoit deux chrétiens, le prêtre Saprice et son ami Nicéphore, qui, après s'être aimés comme deux frères, se haïssoient aussi avec toute la fureur de deux frères divisés, et scandalisoient horriblement les fidèles, peu accoutumés à ces excès. Nicéphore, quoique laïque, rentra le premier en lui-même et il employa par plusieurs reprises des amis communs pour se réconcilier, mais toujours inutilement. Il alla faire ses soumissions lui-même, se jeta aux genoux du prêtre en demandant grâce : il ne put rien obtenir. Cependant Saprice fut arrêté pour cause de religion, et confessa généreusement, non-seulement qu'il étoit chrétien, mais encore prêtre. Le gouverneur le fit jeter dans une espèce de pressoir, où il éprouva de longs et d'affreux tourments; et comme il persévéroit, il fut condamné à perdre la tête. Nicéphore accourut tout en larmes ; etse jetant de nouveau à ses pieds : martyr de Jésus-Christ, lui ditil, pardonnez-moi, comme il a pardonné à ceux qui l'ont offensé. Saprice détourna les yeux, et ne répondit rien. Nicéphore fit de nouvelles instances, et supplia avec tant d'empressement, que les païens se moquèrent de lui comme d'un insensé, ne concevant pas qu'on pôt solliciter avec cette inquiétude les bonnes grâces d'un homme si près de périr. Enfin

le moment de l'exécution étant arrivé, le bourreau dit à Saprice

de se mettre à genoux pour recevoir le coup de la mort. À l'instant, ce malheureux renia Jésus-Christ, et promit de sacrifier. Non, mon frère, lui dit Nicéphore, non, il ne faut pas abandonner la couronne déjà teinte de votre sang, et qui vous est due pour tant de tortures. Ne renoncez pas ainsi le Sauveur qui la tient sur votre tête. Mais Saprice n'écouta rien. Nicéphore inconsolable, s’écrie : Je suis chrétien moi-même; je confesse ce que le prêtre Saprice abjure. Qu'il me soit donné de réparer le scandale de son impiété, et de mourir à sa place. On n'osa rien faire sans l’ordre du gouverneur, à qui l'on courut dire ce qui se passoit. La réponse vint sur-le-champ d'élargir le renégat et de faire périr Nicéphore par le glaive. Ainsi la couronne fut - elle enlevée à l’indigne et malheureux prêtre, pour être donnée à l’humble charité du laïque.

Mais l'honneur de l’état ecclésiastique se trouvant ainsi flétri, un autre prêtre, nommé Félix, lui rendit tout son lustre, et

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DE L EGLISE. (AN 260.) 349 releva spécialement la charité chrétienne qui venoit d’essuyer un opprobre si déshonorant. La meilleure partie de la vie de ce nouveau confesseur ne fut qu'un tissu de souffrances pour le nom de Jésus-Christ. Elles furent si longues et si multipliées, qu’il est impossible d'en marquer les différentes époques, et qu'on ne peut qu’en rapporter le terme à la persécution de Valérien. Félix étoit prêtre de la ville de Nole en Campanie, lieu de sa naissance. Le vieillard Maxime, son évêque, l’aimoit comme son fils, et le destinoit à devenir son successeur. La persécution de Dèce ou de Gallus fit fuir Maxime en des lieux inconnus et déserts. On prit Félix, comme le principal ministre des chrétiens après l’évêque, et on le mit en prison. On le chargea de chaînes, on lui mit les ceps aux pieds, et on l’étendit sur des têts de pots cassés.

Cependant le vieil évêque manquant de tout, sur une mongne sauvage où il s'étoit réfugié, alloit périr de faim ou de froid. Un ange apparut à Félix pendant la nuit, et lui ordonna de courir au secours de son pasteur. Félix, à qui sa prison sembloit rendre l’obéissance impossible, prit ce commandement pour l'ouvrage de son imagination vivement affectée pendont le sommeil de ce qui l'occupoit tout le jour. Mais l'ange insistant et lui disant de se lever, les fers tombèrent des mains du prisonnier, ses pieds se dégagèrent, les portes s’ouvrirent devant lui, et à travers ses gardes endormis, il alla comme au hasard, mais invisiblement guidé, par des chemins qu’il ne connoissoit pas. Il arriva sur la montagne où l'évêque privé depuis quelques jours, de toute nourriture, étoit près de

rendre le dernier soupir, et déjà dans une défaillance toute

semblable à la mort. Félix n’avoit rien pour remédier à cette mortelle foiblesse. Il se met en prière, il aperçoit une grappe de raisin pendue à des ronces, il la presse entre ses mains, et la fait distiller dans la bouche du vieillard qui reprit un peu de sentiment. Aussitôt 1l le chargea sur ses épaules, et le reporta à son église, comme l'évêque le demandoit. Le saint pasteur étoit logé pauvrement, et n’avoit pour son service qu'une vieille domestique. Félix frappe à la porte, la vieille s’éveille avec surprise, elle ouvre en tremblant, et reconnoît son maître, que Félix, comblé de mille bénédictions par le saint vieillard,

350 (AN 260.) HISTOIRE quitte peu après pour s'aller cacher lui-même dans sa propre maison.

Après quelque temps de tranquillité, on rechercha Félix, apparemment sous l'empire de Valérien. Un jour qu'unetroupe de gardes le poursuivoit, ils passèrent à côté de lui sans s’en apercevoir, quoiqu'ils le connussent parfaitement. Quelqu'un cependant remarqua la méprise, et les en avertit. Ils retournèrent sur leurs pas. Félix se cacha promptement dans une masure qui se trouvoit sur le chemin. Il alloit être pris ; car les émissaires étoient prévenus qu'il venoit d'y entrer : mais une ouverture par laquelle il avoit passé pour se cacher dans ces bâtiments ruineux, se trouva tout à coup bouchée de toiles d'araignée fort épaisses. Les gardes ne purent se figurer qu'un homme se füt coulé par-là sans rompre ces toiles, ou qu elles eussent été tissues en si peu de temps, et ils allèrent chercher plus loin. Quand ils furent éloignés, le confesseur se retira dans une vieille citerne, où pendant six mois il fut nourri par une femme chrétienne.

La paix étant rendue à l'Eglise, il reparut dans la ville de Nole, qui le reçut comme un homme revenu de l’autre monde. Après la mort de Maxime, tous les citoyens lui vouloient donner Félix pour successeur; et il fit déférer cet honneur à Quintus, parce que ce prêtre avoit été ordonné avant lui. Il n'y avoit que sept jours de différence : mais c'en étoit assez pour fournir un prétexte à la modestie d'un saint. Avant la persécution, Félix possédoit des biens considérables, où il pouvoit rentrer depuis qu'elle étoit finie. Il ne les estima point assez pour entreprendre un procès, quoique juste et facile. C'est pourquai louant une pièce de terre, et la cultivant laborieusement de ses propres mains, outre ea subsistance, il fournit encore de son travail à celle de plusieurs pauvres. C'est ainsi qu'il termina le reste de sa carrière, attentif dans la paix à ne pas ternir l'éclat de Ja couronne qu'il avoit méritée par la persécution.

Ce fut l'empereur Gallien qui rétablit le calme dans l'Eglise, en révoquant, lorsqu'il se vit seul maître de l'empire en 260, tous les édits portés contre les fidèles. Son père Valérien , qui s'engagea imprudemment dans une conférence après une

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DE L'EGLISE. (An 260.) 351 bataille malheureuse, étoit tombé entre les mains de Sapor, roi des Perses ; et l'on observe que Macrien, qui l’avoit porté à tyranniser les chrétiens, fut aussi cause, soit par malice, soit par imprudence, qu'il vint au pouvoir de l'ennemi. Le Perse insolent, quoi que pussent lui représenter les rois ses voisins, fit enchaîner l'empereur, en lui laissant les ornements impériaux pour l'humilier davantage. Quand il vouloit monter à cheval, il le forçoit de se prosterner devant lui, et mettoit le pied sur le cou au lieu d'user de l’étrier. Enfin il commanda qu'on l’écorchât vif et qu'on salât son corps. La peau teinte en rouge fut conservée, pour servir de monument éternel à l'opprobre des Romains. Les sujets idolâtres de Valérien s’étonnoient de son malheur; car ils le comptoient au nombre de leurs meilleurs maîtres : mais les chrétiens connurent aisément le bras de Dieu, d'autant plus justement :rpesanti sur la tête de ce prince, qu'il étoit devenu leur persécuteur contre ses lumières et ses propres inclinations. Macrien son séducteur eut part à son châtiment. 1l s'étoit fait proclamer empereur avec ses deux fils. 11 fut défait et massacré par l'armée d'Illyrie : revers des plus frappants dans un mortel le plus heureux peut-être qui ait jamais existé, et en qui l'on a observé que la plus grande opulence, le plus grand succès dans les entreprises, le plus vaillant courage, la plus fine politique, l'expérience la plus consommée dans les affaires , en un mot, tous les avantages humains s'étoient trouvés réunis avec la plupart des talents. La race de ce scélérat si long-temps fortuné, et parvenu à l'empire du rang obscur de mage égyptien, périt peu après lui.

L'empire fut alors plongé dans les plus funestes troubles. On vit jusqu’à trente tyrans se dire presque tous à la fois empereurs des Romains. Enfin Gallien prévalut. Aussitôt après, il expé= dia un rescrit qu'il adressa aux évêques d'Egypte, pour réparer en quelque sorte les maux de la persécution, et particulière ment pour remettre les chrétiens en possession de tous les lieux sacrés qui avoient appartenu à l'Eglise. Voici en quels termes il étoit conçu : L'empereur César-Publius-Licinius Gallien, pieux, heureux, auguste : à Denys, à Pinnas, à Démétrius et aux autres évêques. Ma volonté est qu'on se retire des lieux consacrés à la religion, et que sans craindre d'être troublés par

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352 (An 26r.) HISTOIRE

personne, vous y rentriez en vertu de la grâce que j'ai accordée depuis long-temps. Qu’Aurélius-Cyrénius, intendant général, observe ponctuellement ce rescrit. J'ai de même ordonné, ajoute l'empereur, que l'effet de ma faveur s’étendit par tout le monde.

Nous trouvons pourtant sous ce règne un martyr distingué par sa naissance et par sa fortune, à Césarée en Palestine. On l'appeloit Marin. Il devoit, selon le cours ordinaire, monter à un grade fort élevé qui venoit de vaquer parmi les troupes. L'officier qui le suivoit immédiatement, et qui ambitionnoit la même place, allégua que son concurrent étoit chrétien, et par-là exclus de tout rang d'honneur et de confiance. Le gouverneur interrogea Marin, qui confessa sans déguisement. On ne lui donna que trois heures pour prendre son parti. Dans cet intervalle, l’évêque Théotechne le visita, et mettant devant lui, d'un côté, le livre des Evangiles, de l’autre, une épée; choisissez, lui dit-il ce que vous aimez le mieux de deux choses si différentes. Marin porta sans délibérer la main droite sur l'Evangile. Partez, reprit l'évêque, Dieu vous soutiendra ; et on ne vous enlèvera point ce que vous avez choisi. Le confesseur retourna plein d'assurance au tribunal, et fut exécuté sur-le-champ, en présence du patrice Asture.

Ce patrice étoit encore plus distingué par sa foi et sa piété, que par la faveur des princes et les autres avantages terrestres. Le martyr n'eut pas plutôt expiré, que l'illustre Asture, quoique vêlu magnifiquement, prit le corps sur ses épaules, et alla l'enterrer. C'est le même patrice qui fit cesser par un miracle la superstition usitée depuis long-temps aux sources du Jourdain, où les infidèles précipitoient des victimes qui ne reparoissoient plus, à ce qu'ils prétendoient, parce que la divinité du fleuve s’emparoit incontinent de ces oblations. Asture s'étant rencontré dans cette cérémonie, pria à haute voix le Dieu tout-puissant, au nom de Jésus-Christ, de confondre l'imposture des démons. La victime revint à l'instant sur la surface de l'eau, et le faux miracle tomba pour toujours. On cite mille autres traits de la sainteté merveilleuse de cet illustre chrétien.

Les fidèles d'Alexandrie donnèrent dans le même temps le spectacle de la charité la plus intrépide et la plus généreuse.

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DE L'ÉGLISE. (An 262.) 353 Emilie, -‘fet d'Egypte, ayant été forcé dans une sédition de prend: ‘etitre d'empereur, le trouble fut si grand dans la ville, qu'il n’y avoit point de commerce d’un quartier à l’autre, et que le rapport eût été moins difficile de l'Orient au fond de l'Occident. On couroit plus de péril dans les rues qu’au milieu des déserts et des monstres de la Libye. Plusieurs fois dans le port, les flots furent tout rouges de sang. Emilien avant de succomber, s'étant rendu moître des greniers publics, ajouta la disette au meurtre, et à la famine succéda la peste : ce fut bientôt un deuil universel. Il n'y avoit pas unie maison qui ne fût pleine de morts. Les idolâtres abandonnoïent ceux qu'ils avoient le plus chéris, désertoient la ville, ou jetoient les cadavres dans les rues; ceux mêmes qui respiroient eicore. Il n’y avoit que les chrétiens qui parussent accessibles aux sentimetits de l'humanité ; et ils se regardoient comme chargés de tous les devoirs que l’effroi faisoit trahir aux païens. Fidéles, et infidèles, ils assistoient indistinctement tous les malheureux, les consoloient avec tendresse, leur rendoientles plus pénibles ét les plus dégoûtants services, recueilloient les mslades abandonnés, et inhumoient les morts. Bientôt plusieurs d'entr'eux même se trouvèrent atteints de la contagion; et leur mort, si précieuse dans les principes de la foi, ne fut qu’un motif plus engageant de magnanimité pour une infinité d'autres. L'Eglise honore, comme d'’illustres martyrs, ceux qui moururent dans ces exercices de charité.

L'épidémie ne se concentra point dons l'Egypte. Elle gagna le cœur de l'empire et les plus Belles provinces de la (rèce. La peste fut si terrible à Rome et dans l'Achaïe, qu'elle emportoit jusqu'à cinq mille personnes par jour. Les ouragans, les inondations, les tremblements de terre ne furent pas moins effroyables en Italie, en Afrique, et surtout en Asie. Une multitude de femmiès expirèrent d’épouvante, dans un tremblement qui dura plusieurs jours avec des ténèbres continuelles et d’affreux mugissements sortis des entrailles de la terre, qui s'entr'ouvrit en plusicurs endroits. Au fond de ces gouffres, on vit les vagues de la mer forcer leurs barritres souterraines, puis s'élancer en écumant, et submerger des villes entières,

Outre ces fléaux et les suites d'une guerre civile, où chaque a3

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