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DE L'ÉGLISE. (AN 270.) 361 avoit environ six mois et l’avoient laissé maître d'un bien considérable, à l’âge de dix-huit ans, avec une sœur encore trèsjeune , dont il prit les soins que la nature et la prudence chrétienne demandoïent. Il la confia à des vierges pieuses, qui la formèrent sur leur modèle. Pour lui, ilse retira hors de la ville , près d’un vieillard exercé dès la jeunesse à la vie érémitique , avec une piété peu commune dans ces temps mêmes de ferveur.
Jusque-là les âmes privilégiées que le Seigneur appeloit à une pratique plus parfaite del'Evangile, avoient habité seules en quelques lieux écartés, assez près des villes et des bourgades, sans s'être encore résolues à pénétrer dans le grand désert. L'Esprit saint, qui se rendoit visiblement le directeur d'Antoine, ne le borna point à imiter son vieillard. Poussé d'une pieuse émulation , le disciple d’un si grand maître n’entendoit pas parler d’un saint, qu'il ne voulût aussitôt recevoir de lui quelque exemple ou quelque leçon qu'il pût réduire en pratique. Il observoit avec une curiosité religieuse les vertus où chacun d'eux excelloit, la mortification de celui-ci, l’assiduité à la prière de celui-là, dans un autre l’humeur douce et affable , la patience, l'inclination à obliger. Il reportoit au lieu de sa retraite toutes ces saintes images, empreintes dans sa mémoire comme dans un livre ineffaçable:; et là, méditant à loisir, priant avec effusion de larmes, il enrichissoit son âme de tous les trésors de la grâce et de la vertu. Surtout il s'étudioit à être le plus humble et le plus prévenant de tous les solitaires, en sorte que les anciens ne l'appeloient pas autrement que du tendre nom de fils, leur frère bien-aimé, et il étoit également chéri de Dieu et des hommes. |
L'ennemi du salut ne put voir sans un violent dépit ce qu présageoient de si heureux commencements. Il l'attaqua par toutes sortes de tentations, lui remit sous les yeux les biens qu’il quittoit, la distinction de sa naissance, avec les prétentions qu’elle lui donnoit dans le monde, les soins mêmes qu'il devoit à la jeunesse de sa sœur. Il lui remplit l'esprit de l'image de tous les ohjets des passions, et fit toutes sortes d'efforts pour allumer dans son sein les ardeurs de la volupté. Le jeune solilire surmonta tout par la prière et la pénitence. Son lit n'étoit
j ‘une nalte, encore le trouvoit-il trop doux, et il ne se cou- Lt choit le plus souvent que sur la terre nue; il passoit même des | 1 F nuits entières sans vouloir dormir. Il ne mangeoit qu'une fois | le jour, après le coucher du soleil, et seulement un peu de pain avec du sel; il ne buvoit que de l'eau. Pour le vin et la viande, c'étoit déjà la coutume de tout ce qu'il y avoit de solitaires, de s’en abstenir,
Avançant toujours de vertu en vertu, il trouva bientôt cette vie trop commode, et désira une plus grande retraite, qu'il alla chercher dsns un sépulcre éloigné de toute habitation. Ces monuments, chez les Egyptiens, étoient d'assez grands corps d’édifice, où, en différents souterrains, ils enterroien: et conservoient les morts de leur famille. Pénétré de la seule
FC \ crainte du Seigneur, qui l'élevoit au-dessus des craintes pué-
Ib 4 riles de morts et de fantômes, Antoine choisit un de ces tom-
| j j: beaux le plus écarté, et s'y renferma, après avoir prié un de
Lt ses amis de lui apporter du pain de temps en temps. Les ma-
LR lins esprits se regardèrent comme bravés, et pressentirent tout
HE ce qu'ils avoient à craindre de cette âme forte, dont l'exemple
LH en formeroit tant d'autres. Ils l’attaquèrent par toutes sortes de
1 straltagèmes, et cherchèrent à le décourager en toutes ma-
EU nièrest. Suivant le récit de saint Athanase, qui l'avoit appris
Hi de la propre bouche du saint solitaire, il vit un jour les quatre
RE murs de son habitation s'entr'ouvrir de tous les côtés, une
À he multitude de lions, de dragons et de monstres de toutes les é HE espèces prêts à s élancer sur lui. Il se mit en prières, et mé- r HE prisa toutes ces illusions. Le moment d'après, un rayon de c RE lumière pénétrant jusqu'à lui, tous ces fantômes disparurent. 1 gp af Seigneur, s'écria-t-il, où étiez- vous il n'y a qu'un moment P ] à Ici ménie , répondit une voix céleste; mais i: vaulois être spec- ï HU tateur d'un si généreux courage, d Ë 41 Antoine se sentant plus de force que ;:1:::, partit dès le [ Fe Ki lendemain pour le grand désert de la Thébaïde. Il avoit passé € 1 “4 quinze ans dans sa première retraite : il en passa vingt dans d MES celle-ci, c'est-à-dire, dans les ruines d'un vieux château, où, € Dee ‘naré du commerce de tous les humains, il recevoit deux f 1 SUXTS S
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DE L'EGLISE, (AN 275.) 363 fois l’année seulement quelques pains qu’on lui jetoit pardessus, les murs. Ce fut là qu'il commença à poser les premiers fondements de la vie cénobitique.
L'empereur Aurélien reçut enfin la punition deses cruautés, en pc rdant la vie et le diadème qu'il avoit ceint le premier des empereurs. Son propre secrétaire et quelques officiers du premier rang, qui le craignoient, se jetèrent sur lui et le massacritrent, au commencement de l'année 275 , comme il marchoit en Thrace. Après sa mort, l'armée et le sénat, par une déftirence bien étonnante, se renvoyèrent pendant plus de sept mois l'honneur de faire un empereur. Enfin, le vingt-cinquittme jour de septembre de cette même année, le sénat élut Tacite, Mais six mois après, il fut tué en Orient par les soldats. Il exicita les regrets de tout l'empire, à qui dans un règne si couirt il avoit fait concevoir les plus grandes espérances.
Ce fut sans doute de ces dispositions que partirent les arus pices , pour rendre sur la grandeur à venir d'un prince du sang de Tacite, un oracle mémorable, qui ne parut clair et bien ‘articulé contre l'ordinaire, que pour être plus manifesmen: convaincu de fausseté. Mais les prophètes avoient eula prudence d'en fixer l'accomplissement futur à un terme si éloigné, qu'ils ne fussent plus en péril de subir la honte due à leur imposture.
Uri mois après la mort de Tacite, les troupes d'Orient élure nt, au grand contentement du peuple et du sénat, Probe, né en Pannonie, d’un tribun militaire. La seconde année de cet empereur, Manès auteur de la plus durable et de la plus mons trueuse hérésie qui eût encore afiligé, et qui afiligea peut-être jamais l'Eglise, commença à en répandre les premières semences. Get infâme hérésiarque étoit né en Perse, dans l'esclavage, d'où il fut retiré par une veuve, qui n'ayant point d'enfants, l'adopta, le fit élever comme son propre fils, et lui donna tout son bien. Pour faire oublier sa première conditior, il changea son nom véritable, qui étoit Coubric, en celui de Manès, que les Grecs rendirent par Mamchée, en faisan t un jeu de mots propre de leur langue; et voulant désigne: un sot discoureur. Manès avoit néanmoins une extrême facilité à s'énoncer, et il étoit versé dans toutes les sciences des
364 (AN 277.) HISTOIRE Perses; mais il avoit appris des choses bien plus étrange: dans les livres d'un arabe nommé Scytien, qui lui étoient pa:renus avec le reste de l’héritage de sa mère adoptive. Là-dessus il ss crut un homme divin, se dit le Paraclet ou la lumière du genre humain , et alla jusqu'à prétendre au don des mirales.
L'insensé discaureur osa se vanter qu'il guériroit lefils d'eson roi, qui setrouvoit dangereusement malade. L'enfant mourut, et l’imposteur fut emprisonné. Iltrouva le moyen des’échapiper, et sortit du royaume. Ses gardes furent punis de mort. Pour lui, s'étant retiré en Mésopotamie, il tenta des’y faire des disciples et nomma Jésus-Christavec honneur, pour surprendre les chirétiens. C'étoit à peu prèstout ceque cette secte avoit decomrnun avec le christianisme. Manès eut une conférence publique avec Archclaüs, évêque de Césarée; ensuite avec un saint prêtre, qu'onnommoit Tryphon: ettoujoursonlecouvrit deconfusion, sans pouvoir lui inspirer de repentir. Lepeupleirrité deses blasphèmes, menaçoit delelapider. Il prit la fuite, se rejeta en Perse, et retomba entre les mains de son roi, quile fit écorcher vif. Son corps futjetéaux bêtes, et sa peau attachée à une portedela ville.
Ses disciples ne laissèrent pas de répandre en tout lieu son affreuse doctrine, qui rassembloit non-seulement le venin de la plupart des anciennes hérésies, mais, comme dit le pape saint Léon, ce que l'obstination judaïque a de plus dur, ce que le paganisme a de plus profane ; ce que la magie a de plus exécrable , en un mot, toutes les impiétés et les extravagrinces dont l'esprit humain est capable. Les puissances ont sé vi de tout temps, et quelquefois avec la dernière rigueur, contre ces sectaires, ennemis de tout ordre; et quand elles prascrivoient les hérétiques en général, par ce mot, elles entendoient spécifiquement et proprement les manichéens. Xls se multiplièrent toutefois sans nombre et sans fin. On a retrouvé une partie de leurs erreurs parmi les Albigeois, dans le douzième siècle : et beaucoup plus tard encore, en des réformes hautaines et nombreuses, quine pouvant produire une autre succession de doctrine, n’ont pas rougi de remonter à de pareils auteurs.
La base du manichéisme étoit la fausse persuasion qu'avoit cette secte ignorante, que le mal est un être réel, et non pas
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DE L'EGLISE. (Ar 278.) 365 une simple privation du bien. Comme il faut une cause réelle, pour produire un effet réel, et que Dieu ne sauroit être la cause du mal, ces malheureux sophistes établissoient deux dieux, ou deux principes, dont ils faisoient l’un auteur du bien , et l’autre du mal. Ils donnoient aussi deux âmes à l'homme, l’une bonne et l’autre mauvaise, anéantissoient la liberté, ne se croyoient pas coupables de leurs actions les plus désordonnées et les plus infâmes , qu’ils attribuoient à l'âme mauvaise.
Le péché originel , la nécessité des bonnes œuvres, le mystère de la rédemption, ils rejetoient également tous ces arti-
cles de foi , incompatibles avec leurs maximes. On ne pouvoit
à leur sens rien faire de bon avec la chair et la matière, qui étoit l'ouvrage du mauvais principe. En conséquence, ils condamnoient la génération et le mariage, sans toutefois s’interdire le commerce des femmes, blâmoient séditieusement l'administration civile ainsi que toute puissance extérieure, attribuoient l’ancienne loi au même principe, traitoient d'idolâtrie le culte des reliques et des saintes images, regardoient comme apparentes seulement, mais au fond indignes de Jésus- Christ, son incarnation et ses souffrances, quoiqu'ils n'eussent pas une idée bien relevée de cet Homme-Dieu, ni des autres personnes divines. T'antôt ils n'en faisoient qu'une seule, sous trois noms différents ; tantôt ils les incorporoïient, en vrais idolâtres, à l'air, à la lumière , au soleil et à la lune, qu'ils adoroient comme les Perses. Ils admettoient aussi, comme ces peuples et comme les Indiens, la transmigration des esprits en différents corps d'animaux , et mille autres chimères pareilles, tant dans les observances que dans la croyance, Ils soutenoient, par exemple, que celui qui tuoit un animal, ou arrachoit une plante, seroit changé en cette plante ou en cet animal. Dans cette appréhension, ils se croyoient obligés d'user de certaines formules de protestation avant de prendre leur nourriture. Ils jetoient en l'air le pain qu'ils alloient manger, maudissoient celui qui l’avoit fait, et lui souhaitoient d'être moulu, d’être pétri, d'être cuit et traité en tout comme cet être malheureux.
Les manichéens composoient deux classes, la première des
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auditeurs, qui devoient s'abstenir du vin, de la chaïr, et de tout ce qui provenoit de la chair; la seconde des élus qui, outre la même abstinence, faisoient profession de ps.uvreté et du plus grand détachement. Mais en dédommageuient, ces élus avoient seuls le secret de tous les mystères du parti : c'est-à-dire que, dans leurs conventicules, ils se: livroient avec une pleine licence à des infamies qui excitérent l'horreur et l'indignation des païens mêmes. Ils conservoient ur: baptême, mais tout-à-fait défiguré et profané par des sacriléges horribles. Ils célébroient l’eucharistie d’une manière si exécrable, qu'on rougiroit de la retracer. Entre les élus, il y en avoit douze qu'on appeloit maîtres , et un treizième qui , en qualité de successeur direct de Manès , se faisoit révérec comme le chef de tous les autres, et comme lui, se disait le Paraclet. Au-dessous de ceux-ci étoient soixante-dou.e évêques, or-
donnés par les maîtres, et qui ordonnoient à leur tour des
prêtres et des diacres. Avec ce simulacre de christianisme , accompagné d'un langage extraordinaire, d'un grand air de spiritualité et de rigorisme, cette abominable secte réussit à faire un nombre infini de sectateurs , ou de dupes. Le manichéisme fut condamné dès l'an 277, dans un concile de Mésopotamie,
Cette hérésie ne faisoit pas encore grand bruit en Occident. où saint Eutychien occupoit toujours dignement la chaire de saint Pierre. Il mourut à Rome, l'an 283, le 7 ou le 8 décembre. Caius fut élu le 17 du même mois, et siégea plus de douze ans.
Il y avoit environ un an que l’armée d’Illyrie avoit massacré l’empereur Probe. Pendant son règne, qui fut de six ans, et pendant celui de son prédécesseur Tacite, il n'y eut point de persécution déclarée. L'Eglise n'eut alors à souffrir que de la part de certains magistrats, qui s'autorisoient de: anciens édits, pour satisfaire leur haine ou leur faux zèle. Ainsi arriva le martyre de Sabace, qui avoit été traduit pardevant Héliodore, juge d'Antioche. Il confessa courageusement Jésus-Christ : mais les tourments lui faisant répandre beaucoup de larmes, le juge, avec une impiété cruelle, insulta à sa sensibilité. Oui, lui dit Sabace , je sens vivement la dou-
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