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Les conjonctures ne lui pouvoient être plus favorables. La haine publique contre Jean de Giscale étoit montée à son comble. Outre ses hauteurs et sa dureté naturelle, il ne pouvoit maintenir son autorité sur les bandits, qu'en permettant tous les crimes. Cruels à l'excès, ils n’étoient pas moins voluptueux, et s’abandonnoïient à la plus honteuse mollesse. Après avoir déshonoré les femmes les plus qualifiées, ils prenoient leurs vêtements, leur fard, tous leurs ajustements; les contrefaisoient dans leur maintien, leurs artifices, dans tout ce que la pudeur ne permet pas de retracer. Le peuple de Jérusalem, outré de mépris et d’indignation contre de pareils monstres, crut beaucoup gagner à prendre Simon pour son général, lui ouvrit les portes, et se mit à la discrétion des brigands qu'il commandoit.
Alors il y eut trois partis à la fois dans la république, deux des zélateurs divisés entr'eux, et celui des sicaires amenés par Simon de Giora. Ils se firent les uns aux autres une guerre ruineuse, brûlèrent la plupart des dehors du temple, et consumérent, avec ces édifices, les blés qu'on y avoit amassés en abondance, et qui leur devenoient si nécessaires pour soutenir un siége opiniâtre. Ils joignoient cependant leurs efforts quand il s’agissoit de faire tête aux Romains; et, par une dévotion convenable à Jeur fanatisme, ils se réu::issoient même pour les sacrifices, dont les victimes fournissoient de quoi vivre à une partie d’entr’eux. Mais ce concert passager ne servit qu’à profaner davantage un culte que l'Eternel ne regardoit plus avec complaisance. Souvent la fureur des partis s’allumant au milieu des exercices de la religion, il arrivoit que les sacrificateurs, et
ceux pour qui l'an sacrifioit , étoient immolés eux-mêmes, ou !
grièvement blessés. Chaque jour les saints parvis régorgeoient de sans humain.
Les Romains, informés de ces désordres et de ces divisions, ne s'étoient pas pressés d'attaquer la capitale. Ils avoient laissé les citoyens s’affoiblir et se consumer par eux-mêmes ; pillant cependant le plat pays, pour leur retrancher tous les moyens de subsistance. Peu avant la Pâque, Tit* forma enfin le siége de Jérusalem, avec quatre légions romuines, soutenues des troupes du roi Agrippa, d’Antiochus roi de Comagènes, de Sohen, roi d'Emesse, et de Male, roi d'Arabie, Cette multitude d'as-
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DE L'ÉGLISE. (AN 70.) 127 saillants vint aussitôt camper à un quart de hieue de la place, qui se trouva extrêmement resserrée. Il y eut une quantité prodigieuse d'Israélites renfermés dans son enceinte. On en peut juger par le nombre des agneaux qui furent consumés à cette dernière Pâque, et que les Romains vérifièrent : il passa deux cent cinquante mille. Or, on étoit au moins dix personnes pour manger chaque agneau : ce qui fait plus de deux millions cinq cent mille personnes purifiées selon la loi, sans compter celles qui ne l’étoient pas, ou que leur âge dispensoit de l'observance. Ainsi les vivres ne tardant point à manquer, la famine exerça ses ravages ; et la peste, causée par l'infection des cadavres qui demeuroient exposés de toute part, y joignit ses horreurs.
Le jour des azimes, qui, cette année soixante et dix de Jésus- Christ, tomboit au quatorzième d'avril, la faction des zélateurs, établie dans l'intérieur du temple, en ouvrit les portes au peuple qui venoit adorer. Jean de Giscale, chef de la faction cantonnée dans la première enceinte, glissa furtivement parmi le peuple un multitude de ses gens avec des armes cachées. Ils firent main-basse sur le parti d'Eléazar , lui tuèrent une bonne partie de ses troupes, soumirent les autres , et se rendirent maîtres de l’intérieur aussi - bien que de l'extérieur de ce vaste édifice. Ainsi, les zélateurs ne formèrent plus qu'un parti, sous les ordres de Jean. Mais les sicaires, plus animés que jamais par l'ambitieux Simon, perpétuèrent la discorde et la désolation.
Tite se détacha avec six cents chevaux, afin de reconnoître la place. Ii comptoit que les citoyens , ennuyés de leurs maux, lui ouvriroient les portes. Les tyrans avoient pris detropbonnes mesures : personne n'osa risquer de leur déplaire. On fit au contraire une sortie, où le prince romain fut enveloppé et manqua de périr. Il s’approcha le lendemain avec plus de circonspection , et il établit ses quartiers presque sous les murs.
La situation de Jérusalem étoit extraordinairement avantageuse, et l'art y avoit ajouté tout ce que l’on connoissoit alors de meilleur en fortification. La ville occupoit deux montagnes; elle avoit une triple muraille partout où l'on pouvoit s'approcher pour l'attaque; elle étoit munie d'une excellente citadelle, connue suus le nom de tour Antonienne; et le palais, ainsi que le temple, en faisoient deux autres qui ne lui étoient
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128 (AN 70.) HISTOIRE pas inférieures : d'ailleurs on avoit eu le temps de tout mettre en état de défense. Les Romains ne laissèrent pas de forcer le premier rempart dès le quinzième jour du siége, qui étoit le troisième de mai , et ils entrèrent par une large brêche faite avec le bélier, à la vue des assiégés. Par-là ils se trouvèrent maîtres de la partie septentrionale de la ville jusqu'à la vallée du Cédron, au-delà de laquelle il y avoit encore deux remparts. Espérant toujours que les citoyens se rendroient sans attendre les dernières extrémités, ils s’abstinrent de toute violence. Cinq jours après, Tite força le second rempart, où il y eut plusieurs combats très-sanglants avant qu'il pût s’y établir. I] y laissa reposer ses troupes , et ne profita de son avantage que pour exhorter de nouveau les rebelles à la soumission , son âme sensible et bienfaisante ne pouvant se déterminer à les détruire.
11 leur envoya Josèphe , l'ancien gouverneur de Jotapat, dans l’idée qu’un homme de leur nation, qui se trouvoit si bien de la clémence du vainqueur, les engageroit plus facilement à faire le même essai. Mais tout ce que ce médiateur éloquent put dire de plus persuasif, ne fit aucune impression sur les chefs. Il ne persuada que des particuliers, en assez bon nombre , à qui même il convint de dissimuler, et quiserendirent secrètement au camp des Romains, où on les reçut avec humanité. Les deux tyrans Jean et Simon redoublèrent leur cruelle vigilance, faisant massacrer tout homme qui approchoit seulement des portes de la ville sans être muni d'un ordre de leur part ; usant même de ce prétexte pour accuser de trahison quiconque leur déplaisoit.
Cependant la famine devenoit intolérable. On ne voyoit plus de grains d'aucune espèce sur les marchés , ni partout ailleurs. Les factieux, s’embarrassant fort peu du reste des habitants, faisoient dans tous les logis les recherches ies plus rigoureuses, afin de tout mettre en réserve pour eux-mêmes. Ils maltraitoient cruellement ceux chez qui il se trouvoit des vivres qu’on n'eût pas déclarés. Ils jugeoient, à l'inspection du visage et dela corpulence, la manière dont on étoit nourri ; et ils appliquoient à la question ceux qui parbissoient vivre avec quelque aisance. Mais la misère fut bientôt si extrême, que plusieurs vendirent leur héritage pour une mesure d'orge; puis, s'enfermant dans l'endroit le plus caché de leur maison, ils en faisoient du pain à
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la hâte, ou mangeoient le grain tout cru, en attendant une mort désormais inévitable. Si l’on pouvoit avoir quelque viande, on la dévoroit, sans prendre le temps de la cuire. On se l'arrachoit des mains dans la même famille, le mari à son épouse ou à l’enfant qui languissoit entre ses bras. La force décidoit du droit. Le péril et ie besoin plus pressant encore avoient étouffé tout sentiment naturel.
Mais on ne pouvoit se cacher long-temps aux factieux. Dès qu'ils voyoient une porte fermée , ils l'enfonçoient sur-lechamp ; prenoient aux cheveux les femmes qui tenoient du pain; traînoient les enfants avec le morceau auquel ils s’attachoient ; les fouloient aux pieds ou les froissoient aux murs, pour le leur faire lâcher. On arrachoit aux plus malheureux quelques méchants herbages qu'ils alloient cueillir la nuit hors de la ville, au péril de leur vie : car Tite faisoit enlever ceux qui sortoient à ce dessein ; et, comme ils étoient presque toujours suivis par les émissaires des tyrans, ceux-ci les forçoient de combattre avant de se rendre.
Or, tous ceux queles assiégeants prenoient les armes à la main, ils les crucifioient sans pitié, pour épouvanter les rebelles, et il y eut des jours où l'on en fit périr jusqu'à cinq cents par ce supplice ; en sorte qu'on manqua de croix et de places pour les dresser:. Ainsi cette nation déicide éprouva-t-elle un chàtiment analogue au forfait qui faisoit la première cause de ses calamités. En crucifiant ces misérables, la soldatesque idolôtre leur rendoit encore tous les outrages et les raffinements de cruauté, dont eux-mêmes avoient usé envers le Fils de Dieu. On exposoit ces suppliciés à la vue de leurs procis et de leurs amis, qui du haut des murs poussoient des cris de rage et de désespoir. Il y eut quelques-uns de ces infortunés captifs qu'on leur renvoya, les mains, le nez et les oreilles coupés, ou mue tilés d’une manière plus affuse, sans que rien püt jamais vaincre leur obstination.
Le général fut obligé d'employer tout l’art des siéges. Il fx élever quatre terrasses ou plate-formes en terre, pour attaquer la citadelle. Il y avoit dix-sept jours qu'on y travailloit, quand
! Josèphe, vir, 12.