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avoient laissé rebâtir, le trouble augmenta par les factions des nicolaïtes, et d’un essaim d’autres faux docteurs, beaucoup plus juifs que chrétiens. Dans leur attachement passionné pour ce qu'ils appeloient toujours la ville sainte, ils continuoient de faire corps avec les fidèles, trouvant plus de sûreté sous le nom de chrétien que sous celui d'Israélite, toujours si suspect au gouvernement. Mais leur amère et cruelle émulation alla si loin, qu'ils produisirent leur saint évêque par devant le proconsulaire Attique, gouverneur de la Syrie. Les délateurs ayant été convaincus d'être eux-mêmes du sang de David , furent punis les premiers. Le saint vieillard Siméon n’en fut pas moins cruellement traité. On le tourmenta durant plusieurs jours, au grand étonnement de spectateurs, et d’Attique luimême, qui ne pouvoit assez admirer tant de force dans un homme de six-vingts ans. Enfin, n'ayant pu le contraindre à sacrifier aux dieux de l'empire, il le condamna à être crucifié. Ainsi le dernier témoin oculaire du Rédempteur subit-il le même genre de mort que le divin maître auquel il rendoit témoimage.
Ce fut pour la religion une perte que le plus digne successeur qu’on put lui donner ne répara qu'imparfaitement. Il étoit encore juif d’origine, et se nommoit Juste.
Thébutis, d'autant plus indigne de cette -e qu'il y aspiroit avec plus d'ardeur, se fit hérétique de dt Il s’éleva braucoup d’autres sectaires à cette époque précise où prennent fin tous les disciples revêtus de ce caractère d'autorité que leur donnoit l'avantage d'avoir conversé avec le Fils de Dieu. Nous n'entreprendrons pas d'exposer les visions de ces fanatiques, ou, pour mieux dire, les modifications différentes qu'ils donnoient aux mêmes erreurs,
Entre tant de sectes, une des plus remarquables par sa bizarrerie, étoit celle des osséniens ou osséens, nommés encore esséniens. Ils infestoient l'Arabie et les confins de la Palestine. Un mauvais juif, nommé Elxaï, se joignit à eux, et enchérit sur leurs extravagances. Il exaltoit beaucoup le Christ ; mais on ignore s’il reconnoissoit le même que les chrétiens. 1] en faisoit une peinture monstrueuse, et mettoit une partie de sa vertu dans les forces et la grandeur démesurée de son corps,
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La morale du sectaire étoit assortie à ses dogmes. Ennemi déclaré de la virginité et de la continence, apologiste de la dissimulation et de l'hypocrisie, ilétoit libre, selon lui, de professer à l'extérieur toutes les religions que l’on jugeoit à propos, d’offrir même de l’encens aux idoles, pourvu que le cœur n’y prit point de part. Les disciples d'Elxaï s’unirent avec les ébionites et les nicolaïtes, au moins par la pratique de la circoncision et de l’observance du sabbat. Ces derniers tiroient leur nom de Nicolas, l’un des sept premiers diacres de Jérusalem, et qui donna lieu à l'hérésie par quelques démarches et quelques expressions déplacées, sans être lui-même hérétique. Tous ces novateurs également superbes et corrompus, furent beaucoup plus connus par la suite sous le nom général de gnostiques, qui signifie des hommes versés dans les choses de Dieu. {ls se l'attribuoient avec l’arrogance de tant d'autres sectaires, à qui dans la suite le seul masque de la réforme a fait prendre le titre de réformés. Après avoir été long-temps réduits au silence, du moins à la réserve, par la présence des premiers disciples de Jésus-Christ, ils levèrent le front avec audace, dès qu'on manqua d'un frein si propre à les contenir.
Leurs dogmes et leurs maximes impies firent un tort infini à la religion. Comme ils prenoient tous le nom de chrétiens, les païens confondoient souvent les vrais enfants de l'Eglise avec ces visionnaires sans pudeur, et concevoient les idées les plus désavantageuses, et la plus furieuse aversion du christianisme. Les impressions furent telles, que les esprits du premier ordre ne purent entièrement s'élever au-dessus des préjugés popuhires.
Pline 1[, dit le Jeune , qui avoit trouvé dans son gouvernement de Bithynieuntrès-grandnombre de fidèles, prit la peine de les observer avec une grande attention ; mais, selon la lettre qu'il en écrivit à Trajan, il ne les trouva coupables d'autre chose, que de s’assembler à certains jours pour chanter les louanges du Christ, et s'engager à ne commettre ni larcin, ni adultère , ni parjure. Il les condamnoit néanmoins à la mort, quand on les lui dénoncçoit, et qu'ils persévéroient dans leur religion.
L'empereur avoit prescrit cette inconséquence tyranuique.
Une des plus anciennes lois des Romains défendoit de reconnoître aucun dieu, à moins qu'il n'eût recu, pour ainsi dire, son investiture du sénat orgueilleux qui s’arrogeoit le droit de faire les dieux aussi-bien que les rois. Or, jamais Jésus-Christ n'avoit été mis aunombre des dieux de Rome, quoique Tibère en eût fait la proposition, et qu'aucun empereur n eût depuis inquiété ses adorateurs, par la seule considération de cette loi. Mais ‘T'rajan se piquoit d'un zèle plus exact. Il avoit d’ailleurs interdit toutes les assemblées extraordinaires, et faisoit un crime aux chrétiens de se réunir pour la célébration des louanges divines. Toutefois depuis les remontrances de Pline, il défendit de dénoncer personne pour le seul fait du christianisme : ce qui nu empêcha ni le peuple, ni les magistrats, de tendre des piéges multipliés à la constance ingénue des fidèles, et l'on vit encore des persécutions violentes, quoique peu durables, dans une multitude de provinces. On trouve même des martyrs condamnés personnellement par cet empereur.
Ignace, évêque d’Antioche, fut de ce nombre. Successeur d'Evode, établi sur ce siége par le prince des apôtres, il faisoit depuis quarante ans l'édification et le bonheur de son troupeau, qu'il avoit su conserver sain et sauf durant la rigoureuse persécution de Domitien. Le mérite d'Tgnace influoit, du sein de son église , sur tout l'Orient; et son autorité prémunissoit toutes les sociétés chrétiennes du voisinage, contre les tentatives des faux:-frères. Mais , au comble de la gloire, il avoit les plus bas sentiments de lui-même. Il se jugeoit indigne du martyre, qui faisoit néanmoins l’objet de ses vœux depuis le premier moment de sa conversion , et surtout depuis les exhortations qu'il avoit faites à une multitude de confesseurs pendant deux persécutions consécutives.
Trajan, après avoir réduit les Daces etles autres barbares du Nord, voulut subjuguer les Parthes. La huitième année de son règne, qui répond à la cent sixième de Jésus-Christ, il passa en Orient. Comme on connoissoit son attachement à ses dieux, dont il croyoit le secours fort nécessaire dans une expédition si critique, Ignace trembla pour son église, l’une des plus renommées (le l'empire, et d'où le nom chrétien s'étoit communiqué à toutes les autres. Dès que l'empereur füt arrivé à Antioche,
de reconainsi dire, le droit de sus-Christ que Tibère ’eùt depuis e cette loi.
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DE L'EGLISE. (AN 106.) 199 le charitable pasteur prit la résolution de s’immoler lui-même pour épargner son troupeau. Il se persuadoit volontiers que le prince naturellement humain , en privant les chrétiens de leur chef, croiroit l’expiation ou la précautio suffisante, du reste useroit de clémence pour le peu de temps qu'il avoit à rester en Syrie. Dans cette pensée, il ne voulut ni s'éloigner, ni se cacher ; et bientôt le bruit de son nom parvint à l'empereur, qui le fit comparoître en sa présence.
Dès qu'il l'aperçut : c’est donc vous, misérable, lui dit-il d'un ton assez peu cnnvenable à la majesté de l'empire, et à sa propre douceur ; c’est vous qui, tel qu'un mauvais démon, séduisez les citoyens, et les engagez à se perdre par la transgression de nos ordres. Ignace répondit en ces termes : Personne n’a encore donné le nom de démon à Théophore qui met les démons en fuite, à l'exemple de tous les vrais serviteurs de Dieu. Que si vous m'appelez mauvais démon, parce que je suis insupportable aux démons, je me ferai gloire de ce titre. Par la vertu de Jésus-Christ que je porte dans mon cœur, quoiqu'il soit au plus haut des cieux, nous dissipons en effet tous les prestiges de l'enfer. Et qui est ce Théophore, reprit Trajan ? C’est, répondit Ignace à qui l’on donnoit souvent ce nom si conforme à la ferveur de sa foi et desa charité, c'est celui qui a dans le cœur Jésus-Christ, vrai Fils de Dieu. Vous persuadez-vous, répliqua le prince, que nous ne ressentons pas aussi dans notre âme l'impression de ces grandes divinités qui nous rendent vaiaqueurs de nos ennemis? C’est une erreur pernicieuse, dit le saint, de prendre pour des dieux les démons qu'ont divinisés les Grecs. Il n'en est qu’un seul, qui a créé le ciel et la terre, et dont Jésus-Christ est le Fils unique. Par ce Fils de Dieu , dit Trajan, n'entendez-vous pas ce Jésus crucifié à Jérusalem par sentence de Ponce-Pilate? Lui-même, dit Jgnace; mais il a crucifié avec lui le péché, et le démon auteur du péché. Trajan dit: Vous faites donc gloire de porter le crucifié dans votre cœur. Je m'estime heureux, répondit Ignace, d'être compté parmi les hommes dontilest écrit dans les livres divins : J'habiteraï au milieu d'eux, et me reposerai dans leur cœur.
L'empereur ne pouvoit être mieux convaincu de la croyance
156 (Ax 106.) HISTOIRE et de la persévérance de l'accusé. Il parut néanmoins, par la longueur de son colloque avec lui, que la liberté du docteur des chrétiens n’offensoit pas le prince philosopher. Mais il fal- .oit a cette affaire un dénouement où le souverain ne parût pas avoir fait une fausse démarche. Trajan ne le trouva que dans le pouvoir suprême, et finit par prononcer cette sentence : Vous . srdonnons qu'Jsnace qui se vante de porter en lui le crucifié, soit mis aux fers et conduit à la grande Rome, pour y étre donné en spectacle au peuple et en proie aux bétes. C’étoit la coutume d'envoyer ainsi à la capitale les criminels les plus fameux des provinces; et les chrétiens faisant déjà une trèsgrande sensation dans l'empire, on dut regarder comme un personnage de conséquence le chef qu'ils avoient dans la capitale de l'Orient. Dès qu'Ignace eut entendu son arrêt, il s’écria : Je vous rends grâces, Ô Dieu d'amour! de ce que vous m'accordez la même faveur qu’à vos saints apôtres, en m’admettant au partage de leurs souffrances. Il fit une courte prière pour l'Eglise, et présenta ses mains aux gardes qui l'enchatnèrent.
On le conduisit à Séleucie, où il devoit être embarqué , et de Rà à Smyrne, par une navigation très-lente et très-pénible, le long des côtes de l'Asie-Mineure. Le reste de la route et toutes les autres cireonstances du voyage furent si fâcheuses, qu'on regarda les préludes de ce sacrifice comme une épreuve plus rude que sa consommation. Il semble queles puissances des té nèbres se plaisoient à tirer les premiers pasteurs du sein de leurs frères et de leurs enfants en Jésus-Christ, pour les priver les uns et les autres des grands avantages qu'ils pouvoient retirer de leurs secours mutuels. Ignace fut commis à la garde de dix soldats, dont la brutalité les lui faisoit envisager, malgré sa patience héroïque, comme autant de léopards. Ce qui n’empêcha pas trois de ses disciples, Réus, Agathopode de Syrie, et Philon, diacre de Cilicie, de l'accompagner. Plusieurs autres fidèles orientaux , prenant le plus court chemin, l’allèrent attendre à Rome. On croit Agathopode et Philon auteurs des actes de son martyre.
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Il eut la consolation de retrouver à Smyrne saint Polycarpe, qui en étoit évêque, et qui avoit été comme lui, disciple de saint Jean. Les autres pasteurs , établis dans les églises voisines, vinrent avec empressement lui rendre leurs hommages, comme s’il eût été conduit au triomphe. Les plus connus sont Onésyme d'Ephèse, Damas de Magnésie, et Polybe de Tralles, qui vinrent, tant en leur nom qu'en celui des fidèles de toutes ces contrés. Nous l’apprenons par les trois excellentes lettres où le saint confesseur témoigne sa reconnoiïssance à ces peuples, et qui sont un monument des plus précieux de la sainte antiquité. Quoique les impressions de la grâce s’y rendent plus sensibles que les règles de la réthorique et de la grammaire, on y remarque cependant une élévation, une force et une beauté unique de génie. Mais tout y est plein d’un sens profond, qui a besoin de méditation pour être pénétré. C’est cette qualité du style, ainsi que l’emphase et la quantité des épithètes , la longueur des adresses et des titres, en un mot, toute la manière orientale, qui fait croire saint Ignace plutôt syrien que grec d'origine. Par-tout il témoigne une horreur extrême des doctrines particulières et des divisions. Il recommande sur toute chose le respect pour les écrits et lestraditions
apostoliques. La vénération due au caractère d’apôtre ou d’é-
vêque, il en parle en termes si énergiques et si précis, qu'ils semblent dictés pour confondre les acéphales detcuslestemps, c’est-à-dire, tous les sectaires sans épiscopat et sans \ rai sacerdoce. Aussi quelques-uns d'entr'eux, des plus obscurs à la vérité et démentis par leurs savants, ont voulurévoquer en doute, dans ces derniers siècles, l'authenticité de ces épîtres si justement et si constamment révérées. Mais si l'esprit de parti et de prévention a produit cet effet dans quelques censures subalternes, les docteurs du premier ordre, dans tous les partis, ne trouvent rien de plus respectable, après les divines Ecritures, que les lettres écrites au nombre de sept, par le saint martyr, dans le cours de son voyage.
À Smyrne, où on le fit arrêter, il trouva quelques fidèles d'Ephèse qui alloient à Rome en droiture, et qui devoient y arriver avant lui. Il leur donna pour l'Eglise romaine cette lettre précieuse qu'on admire encore pour la noblesse des senti-
158 (AN 106.) HISTOIRE ments qu'elle respire, pour l’esprit de foi et de ferveur, l'humilité la plus profonde, et surtout pour l’amour ardent et en quelque sorte passionné du martyre. 11 conjure les frères de Rome de ne point mettre d'obstacles à son bonheur; c’est ainsi qu’il regardoit sa mort. Il craint que, par argent, ou par sollicitation, ils ne viennent à gagner le peuple, ou que, par la vertu de leurs prières, ils ne dépouillent les bêtes de l’amphithéâtre de leur férocité naturelle, comme il étoit arrivé pour différents confesseurs. Puis, par une humilité qui met le sceau à toutes ses autres vertus, il se prémunit lui-même contre l'instabilité des volontés humaines, et leur dit : Si par hasard je vous marque moins de courage quand je serai au milieu de vous, n’écoutez nullement la voix de ma foiblesse. Conformezvous invariablement à ce que je vous demande mûrement et par écrit. Et leur suggérant des motifs capables de les faire entrer dans ses vues; j'ai reconnu, ajoute-t-il, que tous les avantages de la vie n’en seroïent pas pour moi. Tel est le fond de ma pensée et de mon inclination. Je ne m'en départirois que par un mouvement aveugle d'effroi et de lâcheté, que je désavoue d’avance. Plus j'y pense, plus je me persuade, et sans doute vous en conviendrez avec moi, qu'il vaut mieux mourir avec Jésus-Christ, que de régner sur tout l'univers.
Il partit de Smyrne, et relâcha sur les rives de l'Hellespont, au port de ‘Troade. Là, il apprit l’heureux effet des prières qu’il avoit demandées à tous les fidèles, pour l’église d’Antioche. La dissension y avoit cessé, et avec elle la persécution causée par les faux-frères, plus que par la malignité des païens. Cette nouvelle le combla de joie. Rien ne troubla plus l'idée du parfait bonheur qu'il attachoit à sa mort prochaine : il en écrivit aux fidèles de Philadelphie et de Smyrne, qu'il pria en même temps d'envoyer quelques-uns de leurs frères à Antioche, pour la consolation de ses ouailles. C’étoit la coutume de faire ces sortes de députations, et elles s’exécutoient avec une affection et une promptitude qui faisoit l'admiration des infidèles, comme on l'apprend par les écrits de Lucien. L’épître aux Philadelphieos rend à leur évèque, l’un de ceux qui étoient venus voir Ignace sur sa route, un témoignage digne de l'idée que nous conservons de ces premiers prélats.
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L'épître au saint évêque de Smyrne, car il y en eut une pour lui personnellement, outre celle qui fut adressée à son église ; cette épître peint Polycarpe, disciple immédiat des apôtres, de couleurs encore plus avantageuses que ses collègues. Ignace met en lui sa principale confiance, non-seulement pour son église d’Antioche qu il lui recommande instamment, mais pour toutes les églises de l’Asie, auxquelles il se croyoit redevable jusqu’à son dernier soupir. Il le conjure de leur écrire et les consoler à son défaut, parce qu'on l'oblige de partir précipitamment. On le fit en effet aussitôt sortir de Troade. On alla débarquer à Zaples de Macédoine, et l’on se rendit incontinent à Philippes.
Dans le peu de temps que le confesseur séjourna chez les Philippiens , il leur inspira une si haute estime de sa doctrine, qu'ils envoyèrent sur-le-champ vers Polycarpe, tant pour tirer copie de la lettre qu'il avoit reçue d'Ignace, que pour recueillir, par son moyen, toutes celles que cet illustre docteur pourroit avoir écrites. Ils ne doutoient point qu'en sa qualité d’ancien et constant ami du saint évêque d'Antioche, il n’eût communication, ou du moins connoissance de ses écrits. Telle étoit dans ces beaux temps la faim et la soif de la justice, si recommandée par le Sauveur. Polycarpe se trouva effectivement en état de remplir ces vœux ; et c'est ainsi que cette partie inestimable de l’ancienne tradition est parvenue aux âges postérieurs. Les lettres de saint Ignace furent en si grande vénération, qu'on les lut long-temps dans les églises comme celles des apôtres.
Il y en avoit un bien plus grand nombre que les sept dont nous venons de parler ; mais on ne peut regarder que celles-ci comme authentiques. Elles furent même altérées assez longtemps par l’infidélité ou la négligence des copistes. Enfin elles ont été rétablies dans toute leur pureté, d'une manière d'autant moins suspecte aux ennemis de l'Eglise, qu'elle doit ce bon office à deux docteurs protestants, quoiqu'elle en tire de si bonnes preuves en faveur de la perpétuité de sa foi sur le sacrement de l’ordre, et sur d’autres points également combattus par les sectes modernes. Usserius ayant découvert en Angles terre deux copies d’une ancienne traduction latine de ces épi-
160 (AN 106.) HISTOIRE tres, et Isaac Vossius, un manuscrit grec dans la bibliothèque de Florence, le texte original s’est trouvé parfaitement conforme aux versions britanniques, et en même temps aux citations faites de saint Ignace par les anciens.
De Philippes, on conduisit ce saint évêque par terre jusqu’à la ville de Duraze, située sur la mer Adriatique. 1 s’y embarqua , gagna la mer de Toscane, et le vent secondant l'empressement du martyr, le rendit en fort peu de temps à l’embouchure du Tibre. C’étoit un contraste bien touchant que les dispositions d'Ignace et celles de ses compagnons de voyage, ainsi que de tous les fidèles. Ceux de Rome étant venus en foule au devant de lui, sur le premier bruit de son arrivée, ils lui témoignèrent une joie sensible de le voir parmi eux : mais bientôt ils ne continrent plus leurs gémissements et leurs larmes, en pensant qu'ils ne le recevoient que pour le perdre aussitôt. Le saint les consola et les encouragea, comme si ce n’eût pas été lui, mais eux-mêmes qui fussent en péril. Il en réprimanda même assez vivement quelques-nns, qui ne prenoiïent conseil que de leur tendresse, et proposvient de gagner ke peuple idolâtre, afin qu’assemblé pour le spectacle, il cria de l’amphithéâtre, comme il étoit quelquefois arrivé, pour conserver la vie à ce vieillard vénérable. 1] les conjura d’avoir pour lui une amitié moins terrestre et plus éclairée, de ne point lui ravir ainsi la félicité suprême au moment d'y atteindre. Il leur en dit beaucoup plus de vive voix qu'il ne leur en avoit écrit de Smyrne; et, sans leur laisser le temps de revenir de leur surprise, il se jette à genoux au milieu d'eux, prie pour la prospérité de l'Eglise et la fin de la persécution, pour la charité fraternelle, qu'il avoit des raisons si particulières de bien apprécier; puis se relevant promptement, il excite ses gardes, marche à grands pas, et gagne l'arène.
Il n’étoit pas entré, qu'il entendit les lions pousser d’horribles rugissements. La proximité du péril ne lui ôta rien de sa fermeté ni de son ardeur. Son visage et sa contenance annonçoient au contraîre le contentement et la joie, mais une joie modeste et paisible. Sans braver la mort, il la méprisoit. Il ne l’attendit pas long-temps. En un moment les lions l’eurent dévoré ; et il ne resta presque rien à recueillir de son corps. C'est
liothèque nt conforx citations
‘re jusqu'à ’y embarl'empres- Jl’embouit que les le voyage, us en foule , ils lui témais bienrs larmes, e aussitôt.
> n'eût pas réprimanoient conle peuple Le l'amphinserver la pur lui une it Jui ravir leur en dit it écrit de > leur surla pro-
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DE L'ÉGLISE. (AN 107.) 161 ce qu'il avoit demandé à Dieu, en se comparant dans la prière à un blé qui devoit être moulu sons la dent des bêtes féroces, pour devenir un pain digne d’être incorporé avec le Christ. On ne relrouva que ses plus gros os, qu'on reporta à son église. Ce martyre arriva l’an 107, le 20 décembre, jour où J'on célébroit la fête que les Romains appeloient Sigillaria , et pour laquelle le saint fut donné en spectacle. « Nous fûmes nous-més nes les spectateurs de cette morthéroïque, disent les écrivains » de ses actes; mais ce ne fut qu'en versant des torrents de lar- » mes, et en suppliant le Seigneur durant toute la nuit de sou- » tenir notre foiblesse. »
Héron succéda au saint martyr dans le siége d'Antioche, dont il étoit diacre, et qu'il occupa vingt ans. Au temps de son élection, saint Evariste, successeur du pape saint Clément, remplissoit encore la chaire de saint Pierre. Quelques écrivains ecclésiastiques attribuent à ce souverain pontife l'établissement des paroisses de Rome. Saint Alexandre le remplaça. A saint Alexandre succéda saint Sixte ; el à saint Sixte, saint T'élesphore, qui mourut martyr, suivant le témoignage exprès de sainit Irénée, Cet ordre de successions est incertain : mais on ignore la durée de chacun de ces pontificats.
Dans l’église de Jérusalem on trouve une suite de six évéques en treize années, sans qu’on sache mieux les époques de ces épiscopats. Tant de changements de pasteurs en un si court espace detemps font connoître le caractère de la persécution de Trajan, dont l'humanité ou la politique, ménageant le sang du peuple, sévissoit avec d'autant plus de rigueur contre les chefs de ces assemblées religieuses, ou contre les preniiers prélats. On rapporte à cette même persécution le martyre de saint Onésime , évêque d'Ephèse, et disciple de saint Paul.
Quoique l'Eglise eût alors souffert principalement dans les provinces orientales où se trouvoit l'empereur, les autres contrées ne laissèrent pas de fournir bien des martyrs. C'est à ces années qu'on rapporte la mort de saint Crescent, disciple des
-apôtres, et martyrisé à Vienne, dans les Gaules; de saint Za-
charie, son successeur dans le même siége; et aux environs de
Rome, celle de l’illustre vierge Domitille, que le respect du
sang impérial, qui couloit dans ses veines, n'empêcha point le 1. ji
162 (AN 111.) HISTOIRE peuple de faire mourir tumultuairement, en haine de la foi. N est vraisemblable que saint Césaire, diacre célèbre de Taragone, fut martyrisé dans le même temps, aussi-bien que les saints Zozime et Ruffe, compagnons de saint Ignace, et dont il est parlé dans l’épitre de saint Polvcarpe aux Philippiens. On dit que saint Parmenas, l’un des sept premiers diacres institués par les apôtres, et qui vivoit encore sous T'rajan, endura la mort à Philippes. Le soldat Zozime, fort exalté dans tous les martyrologés grecs et latins, fut condamné dans la province de Pisidie, par le président Domitien. Enfin Pline nous apprend dans ses lettres, qu'il fit lui-même plusieurs martyrs dans la Bythinie, tandis qu'il en étoit le gouverneur.
Mais ce fut en Syrie que le sang chrétien coula avec le plus d'abondance. Saint Barsimée, évêque d'Edesse, souffrit la mort, avec saint Barbèle et sainte Barbée, que le saint évêque avoit tous deux convertis. Sainte Eudoxie l'endura à Héliopolis en Phénicie. Les Grecs en racontent une infinité de merveilles, ainsi que de plusieurs autres martyrs de ce temps; . entr'autres, d’une armée entière de chrétiens relégués en Arménie, pour n'avoir pas voulu sacrifier aux dieux de l’empire. Mais le zèle indiscret de ces auteurs a tellement mêlé la fable à la vérité, qu'il est souvent difficile d’en faire le discernement. Tout ce qu'on peut assurer en général, c'est que le faux zèle de Trajan immola dans les provinces orientales, une infinité d’innocentes victimes, avant que Tibérien gouverneur de la Palestine, eût fait ses remontrances à cet empereur. 1] lui écrivit qu’il ne pouvoit plus suffire dans son gouvernement à imprimer la crainte de la mort aux adorateurs du Christ, pas même à condamner dans les formes ceux qui s’offroient d'euxmêmes aux supplices.
Trop sage pour dépeupler ainsi ses provinces, lesouverain fit d'abord ralentir, puis cesser tout-à-fait ces criantes vexations, autant néanmoins que le comportoit l'ordre autrefois donné aux gouverneurs de ne pas rechercher Îles chrétiens, et de se borncer à punir ceux qui seroient dénoncés. Cette indulgence ne commença que sur la fin du règne de Trajan. Il avoit couru
8 Lib. 10, ep. 97,
la foi. 1 de Taraa que les , et dont ens. On institués endura la s tous les ovince de s apprend
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ec le plus ouffrit la nt évêque Héliopo- : de merce temps; légués en de l’emnt mêlé la
une infiuverneur eur. ]] lui nement à hrist, pas
DE L'ÉGLISE. (AN 114.) 163 un de ces dangers singuliers et ménagés par une disposition marquée de la Providence, pour rappeler aux princes du siëcle l'idée d'un premier moteur, qui tient dans sa main le sort des maîtres de l'univers ct de l’univers même.
Comme il passoit l'hiver à Antioche, pour se reposer avec son armée au retour de ses expéditions glorieuses contre les Parthes, il survint un affreux tremblement deterre qui ne causa que peu de dommage aux villes voisines, mais qui renversa de fond en comble la capitale de Syrie. Il y avoit dans sa vaste enceinte un concours prodigieux , soit des gens de guerre qui partageoient la gloire du triomphateur de l'Asie, soit des députés des nations et des ambassadeurs des princes étrangers, soit enfin des curieux de toutes parts attirés par la magnificence des fêtes et des spectacles. Ainsi, dit Dion-Cassius, à QUE y eut-il une province, ou seulement une place, dont les iabitants n’eussent part à la funeste catastrophe qui changea si inopinément cette scène de plaisirs en un deuil universel.
D'abord l'horizon tout en feu, et des tourbillons de vent d'une violence sans exemple, causèrent les plus vives alarmes. Bientôt après un bruit effroyable retentit dans les entrailies de la terre, la mer se bouleversa, les vagues s’élevèrent avec une furie qui redoubloit à chaque instant. Le mont Casius, peu éloigné d’Antioche, fut si violemment ébranlé, qu’on n’attendoit que le moment de le voir renversé sur les habitations voisines. Les édifices les plus solides, agités en des sens contraires, sc heurtèrent, se fendirent, s’écroulèrent, rentrérent dans leurs fondements. Les eaux écumantes du fleuve blanchirent au loin ; la terre, aux endroits où elle n'étoit pas chargée de bàtiments, parut s'élever et s’affaisser tour à tour comme les flancs d'un animal qui palpite en expirant. En un mot, le ciel, la mer et la terre, tout présenta un spectacle affreux. Bientôt la poudre et la fumée, changeant le jour en une nuit profonde, dérobèrent tout à la vue; et l'on ne put plus juger de l'horreur de la scène, que par les cris lamentables, ou plutôt par les hurlements des malheureuses victimes que la terre engloutissoit dans son sein entr'ouvert, ou de ceux qui, croyant trouver le salut dans la fuite, se précipitoient des plus hauts étages, et demeuroient ensevelis sous les ruines. Ceux qui furent assez heureux
pour éviter la mort, demeurèrent estropiés ou dangereusement blessés ; et de tant de milliers d'habitants qu'il yavoit dans Antioche, on ne compta que deux personnes échappées saines et sauves.
Le consul Pédon, qui avoit eu la poitrine enfoncée, vomit quelque temps le sang à gros bouillons, et mourut peu après. Pour comble de malheur, les blessés et ceux qui comptoient avoir trouvé un asile sous des voûtes, ou en d’autres lieux qui leur paroissoient à l'abri du danger, y périrent de faim et de misère, par l'impossibilité où l'on fut de leur porter du secours, ce terrible fléau ayant duré fort long-temps, sans interruplion, le jour ni la nuit. Les secousses apaisées, on commença à fouiller sous les débris, pour sauver ceux qui n'avoient été ni étouffés, ni écrasés. Entr'autres objets attendrissants, on trouva un petit enfant collé sur le sein de sa inère expirée, suçant encore sa mamelle , et disputant à la faim une vie échappée à tant d'autres périls. L’empercur regarda comme un prodige d'avoir pu, dans ce malheur général, se sauver par une fenêtre de son palais. Il avoit été blessé au bras, et il passa le reste du temps que durèrent les alarmes, ou sur la place de l'Hippodrome, en plein air, ou sous une mauvaise tente, dressée à la hôte, au milieu des cadavres et des ruines de cette ville infortunée, la troisième de son empire.
Tout, dans un désastre si terrible, porte le sceau de la vengcance divine. Les historiens, dans le peu d’écrits qui ont échappé au naufrage des temps, ne nous apprennent rien en particulier du sort des chrétiens d'Antioche. Mais on a tout lieu de présumer qu'ils furent instruits prophétiquement de ce péri, et qu'ils s’y dérobèrent par une sage retraite, à l'imitation de leurs frères de Jérusalem, retirés quelque temps auparavant à Pella, Au moins est-il constant qu Héron, évêque d'Antioche, survécut à tant de morts, et qu'il gouvernoit encore son église plusieurs années après cet événement.
Sur la fin de l'empire de Trajan, l'erreur des millénaires commença à prendre faveur. Des hérétiques déclarés l'avoient mise au jour beaucoup plutôt; mais ils ne purent l'accréditer parmi de vertueux chrétiens. Papias, évêque d'Hiéraple en Phrygie, lui cancilin une tout autre autorité, par son ouvrage
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la mêle avec une quantité de choses excellentes. C’étoit un homme d’une vertu rare, mais d’une simplicité encore plus extraordinaire, d’un esprit au-dessous du médiocre, au jugement d'Eusèbe, et de peu de sagacité et de discernement : ce qui lui fit confondre les paraboles et les sens mystiques des apôtres avec le sens littéral de l'Ecriture. Il marquoit un rcspect extrême pour les discours des anciens. S'il trouvoit quelqu'un qui les eût fréquentés, il l’interrogeoit avec empressement. Que disoit, lui demandoit-il, André, ou Pierre, ou Matthieu, ou le prêtre Jean, l'ancien disciple du Seigneur ? Lui-même avoit été disciple de ce prêtre Jean, que l’on croit être Jean-Marc, le parent de saint Barnabé, dont il est question en plusieurs endroits des Actes des apôtres, et d’une manière bien plus honorable dans les épîtres de saint Paul. L'attachement de Papias à la tradition, sa piété, son grand âge, lui acquirent beaucoup de considération, et servirent à autoriser son erreur.
Saint Irénée, qui avoit été son disciple, cet illustre docteur adopta une si étrange opinion : non précisément par cette prévention respectueuse qu on a quelquefois pour un maître que l'on surpasse en capacité; mais parce qu'il avoit cru voir, dans les écrits de saint Jean cette doctrine qui fut ebras: ‘e pour la même raison par plusicurs autres docteurs. Mais elle étoit bien différente dans les écrivains soumis à l'Eglise, et dans ses ennemis. Les catholiques abusés croyoient seulement qu'après la venue de l'Antechrist, il se feroit une première résurrection pour les seuls justes décédés, et que tous les hommes alors en vie bons ou méchants, seroient conservés sur la terre : les bons, pou. vbéir aux justes ressuscités, comme à leurs princes; les méchants, pour devenir les esclaves des bons; que la ville et le temple de Jérusalem seroicnt rétablis avec une magnificence convenable à ce nouveau règne. Ils appliquoient à cette ville la description allégorique que l'apôtre saint Jean fait dans l’Apocalypse de la Jérusalem céleste, et ils publioient que Jésus- Christ descendroit alors sur la terre pour y régner mille ans, durant lesquels les saints des deux T'estaments vivroient avec lui dans un contentement parfait : première résurrection qui, se-
- 166 (AN 116.) HISTOIRE lon ces préceptes trop attachés à la lettre des divines Ecritures, devoit être comme un essai de l’immortalité, afin de s’accoutumer insensiblement à la vue de Dieu.
Les hérétiques prenoïent la chose dans un sens beaucoup plus grossier, et qu'on ne peut regarder comme excusable dans aucun temps. Ils soutenoient avec opiniâtreté que les saints passeroient le même espace de mille ans en de continuels banquets et en toutes sortes de voluptés charnelles. En rejetant l'une et l’autre de ces imaginations, l'Eglise nous apprend qu'il est un choix à faire dans les traditions mêmes, et qu'il en est quelques-unes de particulières qu'on ne doit adopter, surtout quand elles sont contredites par d’autres, qu'après qu'elle leur a apposé le sceau de son approbation. Papias ne laisse pas d'être compté au nombre des saints. Il avoit erré par une simplicité que le temps et bien d’autres conjonctures rendoient excusable,
Trajan vivoit encore quand , sous la conduite d’un certain Andrias ou‘André, les Juifs, poussés tout à coup par un esprit de sédition et de frénésie, firent main-basse dans Alexandrie et dans les contrées voisines, sur tout ce qu'ils purent surprendre de Grecs et de Romains. Ils ne se contentoient pas de les faire mourir ; mais ils employoient ce que la cruauté a de plus odieux et de plus révoltant. Après le massacre, ils mangeoient les chairs de leurs ennemis, se couvroient de leurs peaux, et se ceignoient de leurs entrailles encore fumantes. Ils firent périr plus de deux cent mille personnes dans l'Egypte seulement. Dans l'île de Chypre, ils en immolèrent à peu près un pareil nombre, c'est-à-dire, qu’ils en exterminèrent presque tous les habitants, sous la conduite d’Artemon. Ils s’y rendirent si odieux, qu'on les chassa enfin de l'île, et qu'on porta une loi qui défendoit à toute personne de leur nation d'y aborder sous peine de la vie : ce qui fut exécuté dans toute sa rigueur contre ceux mêmes qui y étoient jetés par la tempête.
L'année suivante, dernière de T'rajan, les Juifs livrèrent encore une bataille réglée, où ils demeurèrent vainqueurs. Les vaincus se réfugièrent à Alexandrie, dont ils restoient maîtres, et y massacrèrent tout ce qu'ils purent découvrir de Juifs. Il y
8 Epitom. Dion. ad Traj,
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