‹ Histoire de l'église [microforme]Chapitre 74 sur 159 · LT SES · texte numérisé non relu

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veuve avancée en âge, dont le mari avoit tenu un rang distingué dans la capitale de l'empire dès le temps de Vespasien. Sérapie ; vierge chrétienne, originaire d'Antioche, que Sabine avoit chez elle sous le règne d’Adrien, eut, quoique fort jeune, assez d'ascendant sur l'esprit de cette illustre romaine, pour l’engager à embrasser le christianisme. La vierge zélée fut le premier objet de l’inhumanité de Bérille, préfet de la province d'Ombrie , où les deux saintes s'étoient retirées. On décapita Sérapie , après toutes sortes d’indignités et de cruautés. Pendant quelque temps, on marqua des égards pour le rang de Sabine. Mais elle fut emprisonnée à son tour, et décapitée sous le successeur de Bérille.

Tant de poursuites de tous les genres obligèrent les fidèles à prendre le soin de se justifier. La première apologie qui parut en leur faveur , fut celle de saint Quadrat. Il avoit été disciple des apôtres; et il étoit du nombre de ceux que l'antiquité nomme évangélistes , parce qu'ils portoient l'Evangile de contrée en contrée , et qu'après avoir établi la foi dans un lieu , ils y instituoient des pasteurs ordinaires , et passoient aussitôt à de nouvelles missions. L'empereur Adrien, en visitant les provinces de l'empire, se trouva dans la Grèce en même temps que Quadrat. Cet homme vraiment apostolique, et doué du don d'écrire aussi-bien que d'évangéliser, crut ne pouvoir faire un meilleur usage de ses talents , qu’en s’efforçant d’épargner aux chrétiens nouvellement formés, des épreuves toujours censées dangereuses. 11 présenta lui-même à l'empereur une apologie, qu'on dit avoir été fort touchante. Par le peu qui nous en reste, nous voyons qu'il insistoit beaucoup sur les miracles de Jésus-Christ, moins pour établir des faits qu'on révoquoit rarement en doute, que pour faire distinguer ces divines merveilles , des prestiges de la magie, dans un temps où l'on n'avoit rien de plus plausible à reprocher à nos saints Thaumaturges. Les malades guéris par Jésus, dit l'apologiste, et les morts ressuscités n’ont pas seulement paru tels dans une assemblée d'appareil et de peu de durée; mais ils sont demeurés dans le même état de vigueur, long-temps après la mort et la résurrection de leur adorable médecin. Quelques-uns d'eux sont parvenus pleins de vie jusqu’à nos jours. Dans toute

176 (AN 126.) HISTOIRE la suite de cette pièce, fort exaltée par les anciens, on admiroit la solidité et la beauté du génie de Quadrat.

Un autre orateur ,Athénien de nation, nommé Aristide, qui faisoit tout à la fois profession de la philosophie et du christianisme, présenta une seconde apologie, encore plus éloquente et beaucoup plus remplie d'érudition que la première, si nous en croyons ceux qui l'avoient lue : car il n’en est rien du tout parvenu jusqu’à nos jours.

Serenius-Granianus, proconsul d'Asie, avoit auparavant et assez librement remontré à l'empereur le peu d'équité et de politique qu'il avoit à condamner les chrétiens en si grand nombre, sur les cris d'un peuple échauffé, le plus souvent sans aucune forme légale, et sans autre crime que leur nom. Adrien se laissa fléchir par ces remontrances; loin de s’en tenir offensé, il écrivit à Minutius-Fundanus, successeur de Granianus, et statua deux choses : l’une, qu’on ne procéderoit plus désormais contre les adorateurs du Christ, autrement que par des accusatons articulces en bonne forme, et non sur des clameurs ou des plaintes vagues; l'antre, que l'accusateur, suivant le droit commun, seroit tenu de le convaincre de quelque forfait contre les lois ordinaires, sous peine d'être châtié lui-même en qualité de calomniateur r. Il est à croire que ces ordres furent envoyés aux autres provinces, puisque la persécution se ralentit de toute part depuis cette époque.

Ce ne fut plus un crime précisément d'être chrétien, quoique la religion chrétienne, comme étrangère aux Romains, fût toujours en ce sens contraire à leurs lois. Autrement la constitution d'Adrien eût été parfaitement inutile. L'empereur étoit véritablement changé à cet égard. Les historiens de son temps assurent qu'il forma le dessein de mettre Jésus-Christ au nombre des dieux de l'empire , et qu'il fit construire différents temples dans cette intention. Mais s’il ne consomma point son entreprise, retenu, dit-on , par les oracles qui annonçoient que ce culte nouveau feroit tomber tous les autres cultes , il apprit du moins à discerner les adorateurs de Jésus-Christ, toujours tranquilles et soumis aux puissances , des Juifs indo-

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DE L'EGLISE. (Ax 126.) 177 ciles et de jour en jour plus séditieux. Un dernier incident, en achevant de lui faire sentir cette différence, consomma le malheur d'Israël, et rendit sa réprobation sensible à tout l'univers.

Depuis les sanglantes dispositions du dernier règne contre les enfants de Jacob, ils excitoient la compassion bien plus que la défiance et la crainte. Il n’étoit plus question de les affoiblir , mais seulement de veiller à ce qu'ils ne pussent se rétablir dans leur capitale , où ils sembloient ne pouvoir respirer que l'air contagieux de indépendance. Cependant l’empereur ne vouloit pas laisser Jérusalem en ruines , à cause de sa situation extraordinairement avantageuse , et de son ancienne renommée. Il envoya une colonie pour la réédifier ; mais dans

une forme de police et de religion, qui ne ressentit en rienle

judaïsme. 1] avoit changé jusqu'au nom de la ville, qu’il faisoit appeler Elia, du surnom de sa famille, On bâtit un temple à Jupiter, dans la place où avoit été l’ancien temple; et il étoit défendu, si l'on vouloit rester dans le pays, de se faire circoncire. Les enfants d'Israël ne purent se résoudre à devenir ainsi étrangers dans l'héritage de leurs pères. Ils se continrent néanmoins ; et le temps nécessaire à l'exécution du plan d'Adrien, ils l'employèrent à pratiquer une quantité de souterrains et de retraites ignorées , pour se rassembler furtivement, et s'évader au besoin. Le gouvernement méprisa long-temps les bruits qui en coururent. On ne pouvoit se persuader que les Hébreux, réduits à la plus déplorable foiblesse, eussent la volonté non plus que la faculté de rien entreprendre. Bientôt on s’aperçut qu'en ce qui concerne la tranquillité publique, on ne sauroit porter trop loinles précautions et la défiance. La partie étoit liée non-seulement entre les Juifs qui restoient dans la province, mais avec ceux de toutes les régions. Partout ils causèrent des embarras et des désordres infinis. Il fallut envoyer des renforts nombreux à Tinnius-Rufus, gouverneur de la Judée, qui avec tant de forces nouvelles ne se trouva point encore en état de se commettre en rase campagne avec ces furieux. Ua déluge de peuples avides, tant voisins que barbares éloignés, se confondirent avec eux, dans l'es-

pérance du pillage , en sorte que cette guerre bouleversa lout aa ,. ‘

178 (An 134.) HISTOIRE l'Orient. Rufus les attaqua par pelotons. Il prenoit si bien son temps contre les attroupements tumultueux et incapables de discipline, qu’il ne manquoit pas de les battre. I] traitoit avec la dernière rigueur tous ceux qui tomboient entre ses mains. Il en fit mourir un nombre infini, sans épargner les femmes ni les enfants : caractère spécial des calamités de cette nation, depuis que tous , sans exception , avoient pris sur eux la malédiction attachée à leur déicide. Toutes leurs terres furent confisquées au profit du peuple romain ; et Israël se vit, suivant l'expression littérale des divins oracles, sans vignes et sans moissons , comme sans temple et sans pontife.

Ils n’avoient à leur tête qu'un brigand , nommé Barcochéba, sorti de la plus vile populace, et méprisable pa” ous les endroitst. Mais, dans le vertige universel, le nom seu] de l'aventurier suffit pour lui donner l'autorité la plus absolue. Comme ce nom signifie en syriaque f£ls de l'étoile, il se disoit le fils de cette étoile de Jacob dont il est fait mention dans la prophétie de Balaam; c'est-à-dire, qu'il se donnoit pour le conducteur qui devoit faire triompher les enfants d'Israël et tous les gentils , ou pour le Messie, tel qu'ils se le figuroient. Ce premier antechrist prétendit grossir sa faction , en offrant d'abord aux chrétiens la faveur de devenir ses sujets ; mais ceux-ci s'étant refusés à ses offres, il ne cessa plus de les poursuivre avec une atroce barbarie.

Cependant Adrien avoit extrêmement à cœur la fin de cette guerre. Ne regardant pas encore Rufus comme un général capable de la terminer , il envoya de nouvelles troupes, sous la conduite de Jules-Sévère, qu'on fit passer en diligence des Iles Britanniques à l'autre extrémité de l'empire, et dont le rare mérite parut tout entier nécessaire pour cette expédition. Sévère, ainsi que son prédécesseur, ne voulut point engager d'action générale. Selon le plan de Rufus, qu'il étoit plus en état de remplir, ayant plus de forces , il forma beaucoup de détachements qui prenoient les rebelles par autant d'endroits, les resserroient et leur coupoient les vivres. Par cette méthode peu éclatante, mais d'autant plus sage et plus efficace,

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DE L'EGLISE, (AN 137) 179 il réussit à les ruinérentitrement. Cinquante forteresses eonsidérables, et près de mille places de moindre importance furent détruites. Cinq cent quatre-vingt mille hommes tombès rent sous le tranchant des armes. Le nombre de ceux qui périrent par la faim, par le feu, par toutes sortes d'accidents et de misères, ne peut s'évaluer. On mit dans les chaînes, on vendit comme des bêtes de somme, et à pareil prix, ceux que les marchands daignèrent acheter : car on méprisoit et l'on haïssoit ces misérables , au point de ne les vouloir pas même pour esclaves. Cette vente se fit dans la vallée de Mambré , au lieu même qu'avoit habité Abraham , le père et la souche de tout Israël, et où l'on tenoit annuellement la foire du T'érébinthe , pour la vente des animaux. On y montroit encore un de ces arbres, d’une grosseur extraordinaire , et que les habitants du canton disoient avoir subsisté du temps d'Abraham.

Ainsi cette malheureuse nation, tombée dans un aveuglement qui tenoit de la stupidité ; trouva la consommation de sa ruine, avec les circonstances les plus humiliantes, au lieu même qui lui avoit servi de berceau, Les Juifs qui ne purent être vendus furent transportés en Egypte , et la Judée demeura presque déserte. Ce peuple se trouva dès lors comme anéanti dans sa patrie. Jamais les Hébreux ne se rassemblèrent depuis en corps de nation. Ils se dispersèrent parmi tous les autres peuples, sans se confondre avec aucun d'eux, et sans ÿ acquérir aucun droit d'indépendance ou de vraie liberté, sans propriétés même et sans lois, sans autel , sans sacrifice, portant partout, avec le spectacleunique d'un peuple qui n’a plus aucune forme de peuple, le signe frappant de leur réprobation et de la substilution des gentils en leur place.

Cependant Adrien rétablit encore la capitale de la Judée ; mais il défendit aux Israélites , sous peine de la vie, d'y mettre le pied ; et l'on usa de la plus grande vigilance pour tenir la main à l'exécution. 11 falloit que tous les hubitants fussent gentils, au moins d'origine. Par cette disposition du prince, ou plutôt de la Providence, qui fait souvent servir la politique des rois à des usages tout différents de ce qu'ils se proposent, l'église de Jérusalem se trouva tout à coup purgée du levain de divi-

sion qui l'avoit tant de fois troublée pendant la vie et depuis

la mort des apôtres ; c'est-à-dire, de cette inquiète et jalouse obstination des chrétiens judaïsants, beaucoup plus dangereuse que le judaïsme. Avant cela, cette église n'étoit guère composée que d'Israélites convertis, qui observoient toujours la circoncision et les cérémonies de la loi mosaïque. Chacun même de ces évêques avoit té scrupuleusement élu entre les fidèles circoncis. Mais depuis cette entière réduction de la Palestine, il n’y eut plus de chrétiens dans la ville sainte qui ne provinssent de parents gentils. On en ordonna Marc évéque, le premier de ce siége qui fût chrétien de la gentilité, et en tout le seizième depuis l'établissement du christianisme. Ainsi arriva, sur la fin de l'empire d’Adrien , l'an 137 de Jésus- Christ, et la ruine irréparable du corps de la nation Juive, et la pleine tranquillité de l'Eglise du côté de ces jaloux ennemis. Pour le désespoir éternel des Hébreux, les Romains placérent ‘un pourceau de marbre sur la porte d'Elia ou Jérusalem, du côté de Bethléem. On érigea aussi une statue de Vénus à l'endroit du Calvaire où Jésus étoit mort, et l'idole de Jupiter sur le tombeau d’où il étoit sorti plein de vie. Mais ce profane étalage, en donnant lieu de faire la comparaison des deux cultes, ne servit qu'à décrier l'idolâtrie, et à établir sur ses ruines avec plus d'éclat la majesté du culte chrétien.

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