‹ Histoire de l'église [microforme]Chapitre 75 sur 159 · LIVRE TROISIÈME. k · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. k

DEPUIS LA DISSOLUTION DU CORPS DE LA NATION JUIVE, EN 137, JUSQU'A LA FIN DE LA CINQUIÈME PERSÉCUTION EN 211. ‘

L'sureneu Adrien survéeut peu à ses terribles exploits contre les Juifs; et dès l’année qui suivit la réédification de Jérusalem sous le nom d'Elia, c’est-à-dire, l’an 138 de Jésus- Christ, il mourut âgé de soixante-deux ans, le 10 de juillet, en sa maison de Tivoli, où quelques années auparavant, il avoit si cruellement traité l'illustre martyre Symphorose, avec sa nombreuse et sainte famille, Il souffrit prodigieusement dans sa dernière maladie, qui ne paroissoit cependant qu'une hydropisie ordinaire. L'’excès de ses souffrances lui aigrit le caractère. Il s’abandonna à une humeur atrabilaire, qui lui fit commettre les plusodieuses cruautés. Il fit mourir quantité de personnes de la première distinction, et de sa propre famille ; et il en eût immolé un bien plus grand nombre, si le digne successeur qu'il s'étoit désigné, Arrius-Antonin , n'eût fait cacher la plupart de ceux qu'il condamnoit. Il voulut plusieurs fois attenter à sa propre vie, ou se faire tuer, pour mettre fin à ses souffrances , se plaignant avec des cris de désespoir de ne pouvoir disposer de sa propre personne, lui qui avoit droit de vie et de mort sur tant d’autres. Enfin il se mit à,boire et à manger immodérément ; et, dans l’état d’affoiblissement où il se trouvoit, il fut bientôt étouffé par l'excès de la nourriture. Antonin, son fils adoptif, surnommé le Pieux, fut sur-le-champ proclamé empereur avec applaudissement , et tâcha de faire oublier les vices et les travers dont l’auteur de son élévation avoit terni le mérite de beaucoup d'esprit, d'une pénétration extraordinaire et d’un grand nombre de talents. Comme le nouvel empereur étoit duué de toutes les vertus

morales et religieuses qu'on honoroit dans ces temps-là , les peuples aveuglés par leurs préventions, imaginèrent que c'étoient là autant de titres pour persécuter les adorateurs du vrai Dieu. Ainsi vit-on recommencer, contre les chrétiens, les emportements calmés avec peine dans les dernières années du règne précédent. Mais Antonin étant vraiment philosophe, et ayant de l’Etre suprême une idée plus juste que la plupart des sages du paganisme , les erreurs publiques nel’empêchèrent pas d’estimer la pureté du culte chrétien, et les éclatantes vertus qui en étoient le fruit.

Il ne blâmoit en eux que leur fermeté inébranlable , ou leur attachement exclusif à la religion qu'ils professoient sans nul respect humain ; incapable, avec toute sa philosophie et ses connoissances, de pénétrer et d'apprécier convenablement la plus salutaire de toutes les vérités.

Saint Justin , philosophe aussi-bien que cet empereur , mais qui avoit eu le bonheur de passer de l’infidélité à la foi la plus sincère et la plus fervente présenta au prince, en faveur de la vraie religion, une apologie qu'Eusèbe dit avoir été composée à Rome. Ce philosophe chrétien , natif de Naples en Palestine, colonie romaine avec droit de bourgeoisie, avoit reçu une éducation distinguée , et il étoit versé dans toutes les sciences cultivées alors. Quoiqu'élevé dans les ténèbres du paganisme, il marqua toujours un amour ardent pour la vérité, qu'il cherchoit sans cesse et dans toutes les écoles. Après avoir essayé d'une multitude de sectes philosophiques, sans pouvoir rien trouver de propre à le fixer, il se livra à la lecture des prophètes ; et voici comment il nous apprend lui-même, dans son dialogue avec le juif Triphon, les particularités de sa conversion. D'abord, dit-il, je me mis entre les mains d'un stoïcien. Mais voyant , après un certain cours de lecons, que je n'apprenois rien de l’Etre créateur, parce que ce maître n’en savoit rien lui-même, et qu'il estimoit pen ce genre d'étude, je le quittai pour m'attacher àun péripatéticien. Celui-ci m'eut à peine souffert quelques jours, qu'avec une avidité sordide, il me parla de présents et de rétribution. Cette vénalité d'âme me parut indigne d'un sage de profession, et me le fit laisser avec mépris. Je vis un pythagoricien qui avoit beaucoup de

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DE L'EGLISE. (AN 138.) 183 célébrité, et plus encore de sufisance. Il me demanda si je savois la musique etles autres parties des mathématiques, qu'il regardoit comme un prélude nécessaire à dégager notre esprit des objets grossiers et terrestres, et à lui faciliter la perception des choses intellectuelles. J'ignorois ces arts, et ne pouvois les apprendre qu'avec beaucoup de temps; ce qui m'engagea à tenter si je ne réussirois pas mieux avec les platoniciens. L'un des principaux d’entr'eux s’étoit habitué dans mon voisinage. Je prenois un plaisir infini à ses lecons , et je crus m’apercevoir que j'y gagnois. Dans cette prévention, je cherchois la solitude pour méditer plus tranquillement. Un jour que j'étois dans un lieu écarté, sur le rivage de la mer, je me vis suivre par un vieillard de fort bonne mine. La douceur et la gravité, mêlées l'une avec l’autre dans son air et toutesses démarches, me frappèrent extraordinairement. Je m'arrêtai pour le considérer avec plus d'attention, mais sans lui rien dire. Il m'en témoigna sa surprise. Bientôt la conversation devint intéressante. Il la fit tomber sur ce que j'avois tant à cœurd'apprendre. Mais, après avoir donné quelques éloges à mon émulation, il me reprocha d’aimer plus lesspéculations que les œuvres , et me fit entendre que la science à laquelle j'aspirois étoit toute pratique. Je lui demandai respectueusement ce qu'il me convenoit de faire. 11 faut , me répondit-il, méditer les livres des prophètes, les seuls véritables sages , et demander avec instance à l'Etre suprême, de vous ouvrir les portes dela lumière et les routes de la vérité.

Tant de candeur et de bonne volonté dans Justin - fut suivi de l’accomplissement de ses désirs. L'étude des Livres saints lui eut bientôt fait connoître la folie du paganisme, qu’il mettoit en parallèle avec la sainteté de la religion des chrétiens. Les calomnies atroces dont on les noircissoit, reprend-il, cessèrent de faire impression sur moi, quand je remarquai, non sans admiration, le mépris qu'ils faisoient des douceurs de la vie, et de la vie elle-même. Quel est, me demandois-je, l'homme, ou intéressé, ou voluptueux, ou livré à toute autre passion, qui ne craignît la mort et ne s'estimât heureux de pouvoir , par un désaveu facile, sauver une vie qu'il regarderoit comme Ja base et le terme de sa félicité?

Justin, en changeant de religion, conserva le manteau de

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philosophe, moins par attachement à cette profession indifférente en elle-même, que par son goût pour la modestie et Ja simplicité, pratiquée d’ailleurs en ce point par la plupart des maîtres en tout genre de sciences et de beaux arts. Il voyagea beaucoup en Orient, pour y répandre la doctrine salutaire dont il s'étoit rempli, et que la vivacité de son zèle ne lui permettoit plus de tenir renfermée dans son cœur. À Rome, où il espéroit faire plus de bien, il ouvrit comme une école de religion, pour quiconque vouloit conférer avec lui et s’instruire, Jl enseignoit sans nulle crainte des hommes; et jamais il ne dissimula rien dela vérité , soit avec les Juifs, soit avec les gentils; car sa charité lui faisoit rechercher les uns et les autres. Eu adressant son apologie à l'empereur , au sénat et au peuple romain, loin de se cacher, il fit connoître, avec son nom celui de son père, le lieu de sa naissance, et tout cequi pouvoit le faire découvrir. Et soutenant cette noble fermeté dans la suite de l'apologie : Seigneur, dit-il en adressant la parole à à) Antonin et à ses successeurs présomptifs, Marc-Aurèle et Luce- Vère, on vous nomme de toute part pieux et philosophe , c'està-dire, amateurs de la vérité et de l'équité, votre conduite va montrer à l'univers, à quel point l'exercice de la vertu vous est

. Cher ; car nous venons demander justice, suivant les règles de la plus exacte raison, moins pour notre propre défense , que

pour vos vrais intérêts. Quant à nous , on ne sauroit nous nuire véritablement, quoiqu'on nous ravisse la liberté ou la vie. Mais vous flétririez votre gloire; et tout maitres du monde que vous êtes , vous seriez condamnés au tribunal de l'Eternel, si vous punissiez par passion ou par prévention. La forme légitime des jugements demande que les sujets accusés, ou suspects, rendent un compte exact de leurs actions, et que les souverains en ordonnent sur les règles invariables de Ja sagesse, non sur de frivoles présomptions, ni sur Îles caprices dela puissance arbitraire. C’est donc à nous d'exposer au plus grand jour , et notre manière de vivre, et notre doctrine; sinon pour éviter la mort, qui n'est qu'un bien pour le chrétien, au

moins pour n'être pas complices d’une criminelle ignorance

que nous aurions négligé d'éclairer.

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DE L ÉGLISE. (AN 15 18b fidèles, la pureté angélique de leursmœurs , et plus eucore les règles de morale qui leur sont prescrites ; enfin la sainteté , la simplicité et la dignité de leurs observances religieuses. On les accusoit d’athéisme : le saint orateur fait sentir que l’athéisme

ne consiste point à refuser son encens à une multiplicité de

génies mauvais ou fantastiques; qu'à l'égard de ces dieux imaginaires et de tous les vains simulacres, les chrétiens ne se défendoient point d’être athées : mais qu'envers le Dieu suprême, le seul grand, le seul véritable, l'Etre créateur et conservateur, éternel, indépendant , connu et célébré par les poëtes mêmes, les chrétiens sont les plus religieux de tous les hommes; qu'ils s'efforcent de l'honorer comme il mérite de l'être , et de la manière qu'il nous l’a enseigné par le moyen de son Fils, ou de son Verbe, éternel et tout-puissant comme lui, mais revêtu de notre chair et de notre humanité, pour nous instruire immédiatement et plus efficacement. Ici, pour prouver aux païens l'existence d’une révélation, le saint emploie le témoignage des prophètes, des sibylles , ou des vers qui couroient sous leur nom, avec les autres preuves accommodées à la nature des choses ouà la circonstance destemps. Il s'étudie surtout à lever les préjugés de son siècle , qui formoient le plus grand obstacle aux progrès du christianisme. C'est pourquoiil ne craint pas d'entrer dans l'explication denos cérémonies religieuses, de nos sacrements même, quoique régulièrement cela fût défendu. Il s’énonce très-clairement touchant la sainte eucharistie. C’étoit sur ce mystère ineffable, que les ennemis du christianisme avoient fabriqué leurs principales calomnies contre les chrétiens.

Ne vous laissez pas abuser , dit-il, en ouvrant unc oreilleimprudente à des contes absurdes. Voici au juste la manière dont nous admettons parmi nous ceux que vous appelez nos initiés. Après que l'admis a été lavé dans l’eau, en signe de la purification intérieure qui s'opère dans son âme par la céleste vertu, nous l'amenonsau lieu où les frères se trouvent assemblés pour y prier en commun. La prière finie, nous nous saluons par le baiser de paix. Puis on présente à celui qui préside, du pain et une coupe où il y a du vin mêlé d'eau. Il l'offre au Père céleste , par le Fils et le Saint-Esprit ; et les diacres distribuent

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186 (An 138.) HISTOIRE à chacun ce pain et ce vin, qu'on ne reçoit pas ainsi qu’une nourriture ordinaire. Mais comme il nous est connu que le Verbe de Dieu s’est revêtu de chair et de sang, nous savons aussi que la nourriture sanctifiée par les formules sacrées qu'il nous a transmises, devient la chair etle sang de ce même Christ, fait homme pour l'amour de nous. Car les apôtres nous apprennent dans leurs écrits, que Jésus-Christ leur ordonna d'en user comme il avoit fait, lorsqu’après avoir pris le pain en disant : Ceci est mon corps, et le vin en disant : Ceci est mon sang ; il ajouta : Faites la méme chose en mémoire de moi. |

Mais à quoi bon tant de discours pour nous justifier? On ne croit pas sérieusement les imputations dont on nous noircit, et qu'on allégue pour nous opprimer. On souffre toutes les religions les plus insensées et les plus corrompues, tandis qu’on nous persécute opiniâtrément. Punit-on les adorateurs du bois, de la pierre, des chats, des rats, des crocodiles? Punit-on même les mauvais chrétiens , ceux qui ne le sont que denom ? Les partisans , par exemple , de Simon , de Ménandre, de Marcion ? Ils anéantissent l'idée et le culte du premier Etre; on ne Jes accuse de mille abomination: qu'avec trop de fondement ; et vous leslaissez tranquilles. Que vous fait la sainteté de notre doctrine? Voulez-vous être appelé, et vous convient-il de vous rendre les ministres des démons malfaisants qui ne peuvent nous souffrir? Si elle vous paroît absurde, laissez-la tomber d'elle-même ; si elle est pure et sainte, si elle est divine et céleste, que ne risquez-vous point à la combattre? Princes et maîtres des peuples, ordonnez de notre sort, à présent que vous êtes instruits. Quoi que vous prescriviez, nous dirons paisiblement : Que la volonté de Dieu s’accomplisse. Ainsi nous le dicte ce respect, cet attachement sincère que notre religion nous impose pour nos maîtres légitimes. Mais nous devions préalablement vous déclarer, et cela au nom du maître qui du haut des cieux règne à jamais sur tous les maîtres de la terre, que vous n’échapperez point à la rigueur de ses arrêts, si vous persistez dans une injustice que l’on vous rend manifeste.

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DE L'ÉGLISE. (AN 138.) 187 apprend que ce discours fit impression sur Antonin, et Je rendit favorable au christianisme. L’apologie de Justin avoit été appuyée par les chrétiens d'Asie. Ils s'étoient plaints de leur côté à l’empereur, des traitements inouis que leur faisoient leurs concitoyens. Il y eut même quelques gouverneurs de provinces, moins inhumains que les autres, qui en éerivirent à ce bon prince. Il ne put résister à tant de justes sollicitations et il porta des édits pour qu'on cessât de persécuter les chrétiens. Il écrivit en leur faveur à plusieurs villes de la Grèce, spécialement à celles de Larisse, de Thessalonique et d'Athènes, et défendit en général à tous les Grecs d’exciter contre eux aucun troubler. Pour satisfaire aux plaintes particulières des fidèles d'Asie, il envoya des ordres précis aux états de cette province. On verra avec plaisir l'éloge qu'un empereur , philosophe païen , fait de nos pères, dans ce précieux rescrit, conservé par saint Méliton et par Eusèbe 2.

Les infidèles, selon leur coutume et leurs anciens préjugés, rejetèrent sur les chrétiens les fléaux qui afligèrent l'empire sous le règne d’Antonin. Ce prince avertit ses sujets païens, à l’occasion des tremblements de terre qui ruinèrent quelques-unes de leurs villes, de se comparer à ceux qu'ils poursuivoient avec tant d’animosité. Quand ces malheurs arrivent, leur dit-il, vous perdez honteusement courage. Eux au contraire ne témoignent jamais plus de fermeté , ni plus de confiance en Dieu. Aussi semble-t-il que, hors le cas de ces calamités frappantes , vous ne connoissez pas seulement la divinité. Ce qui concerne la religion vous est indifférent, et vous ne vous souciez nullement du culte de l'Eternel. Parce que les chrétiens l'honorent, vous en concevez une indigne jalousie, qui vous les fait poursuivre jusqu'à la mort. N'appréhendezvous pas que ce procédé ne rende encore plus durs ou plus fermes ceux que vous nommez athées, et qui ont moins d'attache à la vie, que d'ardeur à la sacrifier pour Dieu? Que si ces représentations ne suffisent point, je statue, en conformité et en confirmation des ordres de mon père Adrien, de glorieuse mémoire, que quiconque est accusé pour la seule cause

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