‹ Histoire de l'église [microforme]Chapitre 80 sur 159 · FE · texte numérisé non relu

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secours, Enfin il amassa beaucoup d'argent, par le moyen de la persécution, Le gouverneur de Syrie, qui faisoit cas des mœurs philosophiques, crut les reconnoître dans Pérégrin , au mépris qu il faisoit de la mort ; et il lui rendit la liberté, en lui défendant néanmoins de rester dans son gouvernement. Il se mit donc à voyager, faisant une profession éclatante de la philosophie qui lui avoit si bien réussi, et portant, à l’imitation des philosophes de ce temps-là, le manteau, les cheveux longs, le bourdon et la besace.

Il comptoit sur la charité libérale des chrétiens qu'il trompoit encore. Mais ils reconnurent enfin, sous son extérieur affecté, une âme sans religion, et un hypocrite sacrilége qu'ils abandonntrent avec horreur. Privé de cette ressource, et libre de toute contrainte , il chercha une autre route de fortune dans ses voyages. En Egypte, il s'exerça dans toutes les pratiques des cyniques les plus effrontés. À Rome, il se répandit en injures contre tout le monde, et même contre l'empereur, jusqu’à ce qu'il en fût chassé par le préfet : ce qui lui fit encore honneur dans l'esprit des dupes. De là il se retira dans la Grèce, où tout sophiste pouvoit s'assurer d’un bon accueil, et “1 acquit de la réputation à Athènes, en se logeant, avec un air de détachement, dans une cabane près de la ville. Se voyant vieux, et ayant épuisé tous les moyens de se faire valoir, il lui prit fantaisie de s immortaliser par un expédient tout nouveau. Dans l'assemblée des jeux olympiques, la plus nombreuse de la Grèce , il déclara que, dans quatre ans , à pareille cérémonie et à pareil jour , il se brüleroit publiquement. Il voyoit le terme fort éloigné, et se flattoit peut-être que, dans l'intervalle, il surviendroit quelque incident propre à le dégager de sa promesse. Cependant il en retira les fruits anticipés, par l'admiration qu'un peuple frivole et amateur des choses extraordinaires, croyoit devoir à ce courage insensé. Mais enfin le jour fatal arriva, les conjonctures demeurant les mêmes. Les disciples de Pérégrin se partagèrent dans leur avis : quelques-uns opinoient à prolonger, le plus long-temps qu'il seroit possible , les jours d'un homme si précieux; les autres vouloient absolument qu'il y allât de son honneur de donner l'exemple du mépris de la vie, avec tout l'éclat qu'il avoit pro-

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DE L'EGLISE. (AN 165.) 20) mis ; etcette opinion prévalut tellement, que ce fut pour lui une sorte de nécessité de la suivre. La veille du jour marqué pour cette bizarre tragédie, il harangua publiquement sur la mort; mais le très-grand nombre des auditeurs marquant beaucoup plus d'empressement pour l'exemple que pour les moralités de l’orateur qui commençoit à trembler, on lui cria de touté part qu'il étoit temps de procéder à son sacrifice. 11 laissa passer le jour donné, sous quelque prétexte qui ne satisfit point. Cependant il tomba malade, et, comme il marquoit beaucoup d’impatience dans la douleur, son médecin railla cette foiblesse dans un homme qui avoit témoigné tant d'envie de mourir. Mais quelle gloire, répliqua Pérégrin, de finir par une maladie, comme le commun des mortels ? Et le reproche faisant prendre le dessus à sa vanité, il protesta qu'il se brûleroit la nuit suivante, Tout le monde accourut. Pérégrin dresse un grand bûcher, paroît après minuit, une torche à Ja main, et suivi de tous ses disciples. Il allume luimême son bûcher , quitte sa besace, son manteau et son bâton, prie les dieux à haute voix de se rendre propices; et ayant jeté de l’encens dans le feu, il s'y précipite. En un moment il fut étouffé. L’enthousiasme qu'il avoit communiqué aux spectateurs étoit si grand , que Lucien, le témoin et l'historien de toutes ces particularités, en ayant voulu faire des plaisanteries, manqua d'être assommé par la multitude.

Le même Lucien nous a conservé l’histoire d'Alexandre de Paphlagonie, que nous rapporterons encore, comme plus capable que toutes les réflexions, de faire sentir la différence de nos martyrs et de nos thaumaturges, à leurs vains antagonistes. Alexandre fit d’abord le magicien, et courut le monde avec une vieille femme, à qui il ne s’'attachoit que pour ses richesses , et qu'il abandonna dès qu'elle fut ruinée. Il revint alors dans sa province, et de magicien s'érigea en prophète, au moyen de quelques oracles des sibylles, vrais ou supposés, qu'il arrangeoit à sa fantaisie. Il avoit de l'esprit, du savoirfaire et de l'intrigue, et surtout l'avantage d'une taille ct d'une figure imposante , qui n’étoit pas son moindre mérite aux yeux du vulgaire abusé. 11 annonça l’avénement prochain du dieu Esculape. Quelques jours après, il montra un petit

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serpent qu'il tenoit caché dans un œuf, en fit, ie lendemain, voir un autre beaucoup plus grand qu'il donna pour le même. Cet animal étoit d'une privauté admirable, et faisoit mille tours amusants. Il n’en fallut pas davantage pour en faire un dieu. On lui offrit des sacrifices, des dons précieux; on lui éleva des statues d'argent; on accourut de toute part pour entendre ses oracles : car il falloit bien qu’on rapportât quelque chose pour tout ce qu'on lui présentoit.

Le préfet du prétoire eut la foiblesse d'y envoyer lui-même, afin de consulter sur le sort d’une bataille. Le nouvel oracle promit la victoire, à condition qu'on jetteroit un lion dans le Danube. La condition fut remplie et la bataille perdue. Le prophète ne se démonta point, pour une prédiction qu'il prétendit avoir été mal entendue. Il ne fallut rien de moins que sa mort pour arrêter la superstition; d'autant plus qu'il avoit assuré qu'il vivroit cent ans, et qu il mourut à soixante et dix, de la manière Ja plus triste et la plus humiliante , ayant été mangé tout vivant des vers.

L'extravagance impie de Montan, quoiqu'instruit dans la foi chrétienne, nc fut guère différente. Cet eunuque du bourg d'Ardabam en Phrygie, désiroit ardemment la prélature, malgré son défaut naturel, et sa qualité de néophyte qui l’en excluoient. Par là il donna entrée au démon, dont il fut réellement possédé. Transporté hors de lui, sans savoir par quelle impulsion , il se mit à proférer des choses tout-à-fait extraordinaires. Ses admirateurs, qui étoient de grossiers Phrygiens, l’encourageoient, en criant que le Saint-Esprit pouvoit seul parler de la sorte. Au séducteur se joignirent deux femmes débauchées et possédées aussi-bien que lui. Elles se nommoient Prisque ou Priscille, et Maximille. Elles étoient riches, et se servirent avantageusement d'un moyen toujours efficace sur tout prosélyte sans principes. Comme leur maître, elles parloient hors de sens et de propos, avec un enthousiasme plein de fanatisme. Le premier usage qu'elles firent des dons prétendus de l'Esprit-Saint, ce fut de violer la loi divine en quittant leurs maris.

Montan se préféroit, avec ses prophétesses, à tous Îles anciens prophètes et aux saints apôtres. Il sc vantoit seul d'avoir

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DE L'ÉGLISE. (AN 172.) 20$ reçu la plénitude de l'Esprit de Dieu , ou le Paraclet promis par le Rédempteur. Ses sectateurs lui donnoïent même le nom divin de Paraclet, et le faisoient passer pour la troisième personne dela Trinité. Ils portoient l'impiété jusqu'à soutenir que Dieu, n'ayant pu sauver le monde par Moïse, parles prophètes, ni même par l'incarnation du Verbe, étoit descendu, par le Saint-Esprit, dans Montan , Priscille et Maximille,

Affectant une sévérité de morale conforme à l’orgueil de ses prétentions , les montanistes poussoient en tout la rigueur audelà des préceptes évangéliques, et n'admettoient presque point de pécheurs à la pénitence. Ils avoient donné le nom de Jérusalem à la petite ville de Pépuse en Phrygie, où ils attiroient un monde infini. Là ils avoient des receveurs quilevoient de véritables impôts sous le nom d'oblations , et l’on soumettoit à ces exactions les veuves mêmes et les orphelins d’une indigence à être exempts des charges de l’état. Tout étoit justifié, parce que cet argent passoit aux docteurs de la secte, dont on avoit grand soin de fortifier le zèle par la bonne chère. Plusieurs saints évêques voulurent chasser les malins esprits qui possédoient Priscille et Maximille; mais leurs partisans intéressés ne le souffrirent jamais. Il se tint donc, en divers endroits de l'Asie , des assemblées ecclésiastiques, où , après un mûr examen , les réfractaires opiniâtres furent solennellement condamnés, Montan déclaré coupable d'hérésie, et chassé de l'église avec tous ses sectateurs. Il passe pour constant que lui et Maximille, cédant aux impulsions du malin esprit, s'étranglèrent de leurs propres mains. Leur mort ne mit pas fin à la secte, quisubsista lung-temps après ses auteurs.

Elle séduisit des génies du premier ordre, à qui nous allons bientôt voir remplir dans l'Eglise les offices les plus importants, et signaler même leur zèle contre les hérésies. Mais à quels écarts l'esprit humain n'est-il pas exposé, quand il juge de la doctrine, moins par les règles fixes de l'autorité ecclésiastique , que sur l'appareil toujours si suspect d'un rigorisme imposant |! Comme cette secte avoit pris naissance en Phrygie, onla nomma l'hérésie phrygienne , ou cataphrygienne, c’est-àdire, selon les Phrygiens; et elle se divisa en une multitude de branches, comme tout ce qui n'a rien defixe dansses principes.

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Il y avoit des montanistes attachés à Proculus ou Proclus, d'eutres à Esquine, d'autres encore à une certaine Quintille, prophétesse dans le goût de Priscille et de Maximille. Ceuxci poussoient l'artifice dela séduction jusqu'à admettre les femmes à la prêtrise et à l'épiscopat; ne voulant pas qu'on eût aucun égard , pour les ordres, à la différence des sexes. Plusieurs se distinguoient seulement par un cérémonial ridicule, par les noms bizarres d'Artotyrites , de Passalorynquites : dénominations analogues à leur rit, qui consistoit à offrir dans leurs mystères du fromage avec du pain, ou à mettre le doigt sur le nez et dans la bouche en priant. Les esquinistes ajoutoient, aux erreurs de Montan, la confusion des personnes de la Trinité, que Sabellius répandit ensuite avec beaucoup plus d'éclat et de scandale, et dont un certain Praxéas avoit été le premier auteur. C'est précisément en cesens qu'il faut prendre ce que dit saint Patien , que cet hérétique fut le docteur des cataphryges : car ni Praxéas, ni Théodote, comptés aussi par Patien entre les docteurs montanistes, ne paroïissoient pas avoir été de. cette secte, dont quelques partisans pouvoient combattre d’ailleurs la divinité de Jésus-Christ.

Pour Théodote de Bysance, dont il est ici question, il renouvela les impictés de Cérinthe et d'Ebiou contre le Verbe incarné; et, quoique simple corroyeur , ses erreurs eurent de grandes suites, parce qu'en effet il étoit savant. Arrêté pendant la persécution, avec plusieurs autres chrétiens qui endurèrent le martyre, il se déshonora par une lâche apostasie. Après quoi , ne pouvant supporter les reproches qu'on lui en faisoit, il s'enfuit à Rome, où il comptoit se cacher. Mais on le reconnut, et on lui demanda de toute part, comment un homme si bien instruit avoit pu trahir la vérité. Jaloux d'un malheureux point d'honneur, il inventa un moyen de défense encore plus misérable, Il publia qu'il n'avoit pas renié Dieu, mais seulement un homme. Quel homme, lui dit-on ? Jésus-Christ, répondit-il, qui n'est, comme nous, qu'homme par nature. Il trouva des gens qui l'appuyèrent, et à qui l’on donna le nom grec d'Aloges , comme À des sectaires qui rejetoient le Verbe. Îls avançoient que les plus anciens maîtres de la religion, et même les apôtres, avoicnt reçu et transmis cette doctrine, et

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DE L'ÉGLISE. (AN 153.) 207 qu'elle s'étoit conservée jusqu'au temps du pape Victor, le treizième des souverains pontifes ; mais que Zéphirin , son successeur , avoit corrompu la vérité. C’est ce que dit un auteur de ce temps-là ; au rapport d'Eusèbe, témoin non suspect en cette matière. Cet ancien , dont on ne sait pas le nom, ajoute qu'ils avoient contre eux , outre les divines Ecritures , les écrits d'un grand nombre de frères plus anciens que Victor; et, à cette occasion, il établit contre les hérétiques et les Gentils, que Jésus-Christ est Dieu et homme tout ensemble. Combien, dit-il, avons-nous de cantiques et d’hymnes composés dès le commencement par les fidèles, qui chantent que Jésus-Christ est le Verbe de Dieu et Dieu lui-même? Comment donc est-il possible que le sentiment de l'Eglise se trouvant enseigné depuis tant d'années, on ait prêché jusqu'à Victor ce que nos adversaires prétendent ? Et comment ne rougissent-ils pas de faire cette imputation au pontife même qui excommunia le corroyeur Théodote, le maître et le père de ces apostats ? Mais aelle fin citent-ils les anciens monuments et les divines .‘utures, eux qui méprisent ces règles de foi, et qui font beaucoup plus de cas d'Euclide, d’Aristote, de T'héophraste, au même de Gallien? Ils se servent des inventions païennes pour établir leurs opinions , et de la subtilité des impies pour corrompre la simplicité des Ecritures, sous prétexte de les corriger. Or, pour les convaincre de ce que je dis, il ne faut que comparer ensemble leurs divers exemplaires. Qu'auront-ils à répliquer, puisque ces différentes copies sont écrites de leurs mains? Ce n'est pas ainsi qu'ils ont reçu les Ecritures de la main de ceux qui les ont instruits dans le sein de l'Eglise. Ils ne sauroient montrer les originaux d'où ils ont tiré ces copies. Ainsi confondoit-on dès-lors les dogmatiseurs téméraires, qui prétendoient que la foi chrétienne n’avoit pas été constamment la même depuis son origine.

I] y eut un autre Théodote, postérieur à celui de Bysance, et de la même opinion touchant Jésus-Christ, dont il ne faisoit aussi qu'un pur homme. I] le disoit même inférieur à Melchisédec, parce qu'on lit dans les psaumes : Tu es prêtre selon l'ordre de Melchisédec. Là-dessus bâtissant tout son burlesque système, il érigeoit Melchisédec en une vertu cé-

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leste, l'avocat et l'intercesseur des anges, comme Jésus-Christ l’étoit des hommes. 11 le mettoit encore au-dessus de Jésus- Christ, conçu néanmoins, selon cet hérétique, du Saint-Esprit et de la Sainte-Vierge, parce que Melchisédec est sans père, sans mère, sans généalogie: Il lui appliquoit en conséquence ce que le prophète dit du Fils de l'Eternel, qu'on ne peut comprendre ni son commencement ni sa fin. On nomma Melchiséditiens ; les sectateurs de ce secnnd Théodote ; qui étoit changeur de profession. Praxéas, dont nous avons déjà dit un mot , fut l’auteur de la secte des Patripassiens , ainsi nommés, de ce qu'ils attribuoient au Père comme au Fils, la passion et les souffrances de la croix. On les appela aussi Monarchiques, parce que, pour n'admettre qu'un principe, ils ne mettoient en Dieu qu’une seule personne.

Hermogène, peintre aussi-bien que philosophe, donna plus de carrière encore aux saillies de son imagination. Il avoit professé la doctrine de l'Eglise; mais il la quitta pour celle des stoïciens qu'ilenlumina de toutes ses idées pittoresques. Il soutint que la matière étoit non-seulement éternelle, mais incréée : que les démons seroient un jour réunis à ce genre de substance , peu différent des esprits ; et, par une extravagance tout-à-fait originale, que le corps de Jésus-Christ étoit dans le soleil. Il dogmatisa en Afrique. En Galatie, Hermias et Seleucus soutinrent la même opinion de la matière co-éternelle à Dieu, avec toutes les conséquences qui en dérivent nécessairement. La folle impiété que nous avons vu reproduire de nos jours avec une effronterie encore moins concevable , savoir : que l'âme de l'homme n'est qu'un feu ou un air subtil, ils en faisoient un des points capitaux de leur système, à quoi ils ajoutoient que les anges l’avoient créée: cette création improprement dite , qui ne consistoit plus à faire quelque chose de rien, mais seulement à varier les inodifications d'une substance préexistante, ne passant point dans leur système le pouvoir ou l’industrie de ces premières intelligences. À des âmes d'air ou de feu , ils ne trouvoient pas qu'un baptême d’eau pût convenir. C'est pourquoi ils rejetoient notre baptême, et ils s’autorisoient pour cela de cette parole de saint Jean : Il vous bapt'. era par l'esprit et par le feu. 1ls disoient encore que ce

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DE L ÉGLISE. (AN 193.) 209 monde était l'enfer, et qu'il n’y avoit point d'autre résurrection que la génération naturelle.

Tant d'impiétés et de folles erreurs animèrent lezèle des pieux et savants hommes, capables d'empêcher les progrès de la séduction, Il paroît que c’est à l'hérésiedes montanistes, ou à l’envie de prévenir les suites de leur séduisant rigorisme, que nous sommes redevables de l'épitre de saint Denys, évêque de Corinthe, adressée à l’église d’Amastride en Paphlagonie. M y exhorte les évêques du Pont, dont la Paphlagonie faisoit partieen ce temps-là, à recevoir avec bonté tous les pécheurs qui voudroient faire pénitence ; et il tâche de communiqner par une autre lettre tout son esprit de douceur et de condescendance à saint Pynite, évêque de Gnosse, dans l’île de Crète. Ces deux grands hommes, très-éloquents, très-éclairés l’un et l’autre, ne convenoient pourtant pas absolument dans les conséquences tirées des mêmes principes, Pynite répondit ; et, après avoir témoigné beaucoup d'estime pour Denys et sa lettre, il l'exhorta de son côté à donner à son peuyle une nourriture plus solide, c'est-à-dire, des instructions d’une perfection plus relevée, de peur qu’en leur administrant trop long-temps le lait de l'indulgence, jamais il ne les vit sortir de leur enfance spirituelle, La Providence, en faisant rendre un culte public à ces deux saints, a voulu mettre également en recommandation, et la sage douceur qui craint d'autoriser l’austère hypocrisie des hérétiques, et le zèle qui appréhende qu’on ne manque aux vertus indispensables et nécessaires, si l'on ne s'efforce d'atteindre à celles qui sont éminentes : marches différentes, mais qui ont l’une et l’autre l'Esprit de Dieu pour guide, lorsqu'elles se contiennent dans les bornes posées par l'Eglise.

Sant Denys écrivit d’une manière également édifiante, non seulement aux fidèles de Gortyne, aux églises de Lacédémone et d'Athènes, qui faisoient un objet propre et direct du zèle pour un évêque de Corinthe, en sa qualité de métropolitain d'Achaïe, qu'il semble avoir eue dés lors; mais il emrploya sa plume à prémunir contre les erreurs de Marcion , les fidèles de Nicomédie, ville capitale de Bithynie et des plus importantes par sa position, où l'on verra, dans le siècle suivant, les

empereurs établir leur séjour. Enfin la septième des épitres de 1. 14

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210 (AN 273.) HISTOIRE | saint Denys, nommées catholiques pour les distinguer d'une lettre particulière écrite sa sœur sainte Chrysophore, est adressée aux Romains et au souverain pontife saint Sotère, qu'il remercie des aumônes envoyées aux Corinthiens, ainsi que de l'instruction pontificale qu'il y avoit joirte. Denys la compare à l'épître anciennement reçue du pape saint Clément, et dit que ces deux monuments respectables sont en une vénération qui ne finira jamais. Les plaintes amères que fait le saint évêque de Corinthe, sur ce que les hérétiques corrompoient ses propres écrits pour accréditer leurs erreurs, sontun témoignage Je la réputation dont jouissoient dans l'Eglise, et les écrits et l’auteur. Saint Jérôme dit qu'il montra avec autant d’érudition que d’éloquence, de quels philosophes chaque hérésie avoit tiré son venin, On peut également voirici d’où tirent le leur, lesincrédules parésaujeurd'hui du nom de philosophes : et tel est l'avantage que doit procurer au vrai fidèle l'exposition de tant d'erreurs ou d'absurdités, qui ne produiroit que l'ennui sans ce point de vue. Saint Méliton, évêque de Sardes, ne s’illustrapas moins dans l'Asie par une multituc'e d'ouvragesdont il ne nous reste malheureusement que des fragments. Il dressa un catalogue des Livres sacrés, le premier qu'on trouve dans les écrivains ecclésiastiques : dénombrement exact, quant à l’objet de l'auteur, qui se proposoit de faire connoître aux chrétiens de son temps, quel étoit le canon des Juifs, et non pas quel étoit celui des différentes églises par rapport aux livres de l'ancien T'estament. Méliton adressa aussi à l'empereur une requête , tendant à défendre les chrétiens contre les emportements tumultueux des peuples, qui, sans ordres précis, faisoient souvent une multitude de martyrs. Il y réclame l’humanité et la sagesse de Marc- Aurèle, en faveur d’une portion aussi précieuse de ses su- Jets, que les sincères adorateurs du vrai Dieu; et il lui fait observer qu'entre les maîtres de Rome, il n'y avoit que deux tyrans odieux, Néron et Domitien, qui eussent encore publié des édits contre la religion chrétienne.

Dans le même temps, Apollinaire, évêque d'Héraple en Phrygie, et Athénagore firent chacun l'apologie du christianisme. Celle d'Athénagore fut la plus célèbre. C'étoit un sa-

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DE L'ÉGLISE. (AN 174.) 211 vantAthénien qui avoit passé, comme tant d'autres, de la philosophie au christianisme , et qui profita de la réputation acquise à ses talents, pour rendre les vertus chrétiennes recommandables, nonobstant la calomnie la plus effrénée. Cette pièce, ainsi que le beau traité du même auteur sur la résurrection des morts, est pleine d'esprit et de raison, d’une éloquence noble, d'une érudition bien ménagée, et l’on y trouveun développement également exact et profond de nos plus sublimes mystères. On ne sauroit dire si tant. de lumières firent une grande impression sur l'esprit de l'empereur. Mais il arriva peu d’années après un fait singulier et merveilleux, dont l’effet n’est pas incertain. Marc-Aurèle faisoit la guerre aux Germains et aux Sarmates 1, Les Quades, l’une de ces nations, l’engagèrent dans les montagnes arides de la Bohême, où son armée se trouvant comme bloquée, durant la chaleur la plus insupportable, elle covrut risque de périr tout entière par la soif. Il y avoit beaucoup de chrétiens dans l’armée romaine, la plupart de Mélytine en Arménie, ou des environs. Ils se mirent en prière , à la vue de l'ennemi qui en plaisanta, et crut ce moment favorable pour livrer la bataille, Mais bientôt il concut d'autres pensées. Le ciel se couvre de nuages , une pluie abondante tombe du côté des Romains; tandis que les barbares sont en butte à une grêle meurtrière et aux traits redoublés de la foudre qui écrase des bataillons entiers. Le trouble et l’effroi en firent passer plusieurs du côté des Romains. L'armée barbare fut entièrement dissipée ; et tout le monde, sans exception, regarda cet événement comme un miracle. On en voulut perpétuer le souvenir par un monument magnifique; et l'on voit encore aujourd’hui la représentation de ce prodige dans le bas-relief dela colonne antonienne érigée en ce temps R. Ilest vrai que le vulgaire en fit honneur aux faux dieux : mais l’empereur , plus équitable, donna à la légion de Mélityne, qui avoit obtenu cette faveur du ciel, le nom de légion fulminante ; et il attribua formellement ce bienfait aux prières des chrétiens, dans des lettres qui existoient encore du temps de Tertullien, et que Marc-Aurèle avoit écrites au sénat. Il

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212 (AN 176.) HISTOIRE défendit très-sévèrement pour la suite les délations contre les sectateurs de la religion chrétienne.

Cela n’empêcha point que trois ans après il ne s'élevât contr'eux des émotions populaires en plusieurs contrées, principalement dans les Gaules, où l’on voyoit dès lors des églises florissantes. La foi y avoit été portée dès le premier siècle par Jes disciples des apôtres. En effet, on ne sauroit croire que ces belles régions, contiguës à l'Italie où se trouvoit établi le siége pontifical, aient échappé au zèle de Pierre, qui envoyoit de tous côtés prêcher l'Evangile. On ne le présume pas davantage de l’activité del'Apôtre des nations, ce coopérateur fidèle du prince des apôtres. Aussi saint Epiphane assuroit-il expressément que les disciples de Paul, entr autres Crescent et Luc, préchèrent dans le pays des Gaulois : ce qui ne peut s'entendre de la Gaule cisalpine, qui ne portoit plus ce nom du temps de cePère, ni des colonies asiatiques des Gaulois, comme il s'en explique clairement, ainsi que Théodoret.

Saint Crescent fut le premier évêque de Vienne, suivant les traditions respectables de cette église, où l’on ne trouve ni anachronisme, ni contradictions, ni aucuns faits démentis par des monuments sûrs, rien enfin qui ne porte l'empreinte de la vénérable antiquité, et ne soit digne d'être cru. On douteroit avec encore moins de raison que saint Trophime eût été envoyé dans les Gaules par saint Pierre, et y eût fondé l’église d'Arles, même avant celle de Vienne. ‘Toute la Gaule sait (disoient les évêques suffragants de ce premier siége, du temps du pape saint Léon, en écrivant à ce docte pontife), et l'Eglise romaine ne l’ignore pas, qu'Arles, la première ville de nos contrées, a mérité de recevoir du prince des apôtres, saint Trophime pour évêque , et que de cette illustre cité le don de la foi s'est communiqué aux autres provinces.

Voilà tout ce que nous avons de positif sur la première ancienneté du christianisme dans notre nation. On ne prétend pas pour cela que la foi n'ait été prêchée ou établie, dès le premier siècle, que dans les provinces d'Arles et de Vienne. Elle ne fit, disent les meilleurs écrivains, que des progrès assez lents parmi les Gaulois dans ce premier âge : ce qui suppose qu'elle y fut au moins annoncée,

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Dès le temps de saint Irénée, selon le témoignage même de cet illustre docteur, il y avoit déjà plusieurs églises établies parmi les Celtes, et dans les deux Belgiques; mais, avant le troisième siècle, on en trouve très-peu de particularités qui méritent l'attention d'un lecteur judicieux, et rien qui prête au fil d’une histoire suivie, si ce n’est pour l’église de Lyon.

Vers le milieu du second siècle, une troupe illustre d’ouvriers évangéliques fut envoyée dans les Gaules par le saint Siége. Saint Pothin en étoit le chef. Disciple de saint Polycarpe qu'il accompagna sans doute à Rome, dans le voyage qu'y fit ce docteur apostolique l'an 158, il passa d'Italie en Gaule, et se fixa à Lyon qui en étoit dès lors une ville des plus considérables. Il y annonça Jésus-Christ avec succès, et y forma en peu de temps une église nombreuse, dont il fut le premier évêque. Ses compagnons travaillèrent en même temps à Vienne, dont l’église, fondée par saint Crescent, se retrouvoit dans un besoin pressant de secours. Les progrès éclatants de la parole du salut attirèrent l'attention, et bientôt allumèrent la jalousie des 1dolâtres. Ils n’attendoient qu’une occasion pour éclater avec avantage, quand les jeux qu’on célébroit à Lyon tous les cinq ans le fournirent.

On commença par rendre les chrétiens odieux, en leur imputant les crimes les plus exécrables. En conséquence, on leur interdit l'entrée des édifices publics et même des maisons particulières autres que les leurst. Ces vexations furent accompagnées de sanglants outrages. On insultoit les fidèles partout où ils paroissoient, on les frappoit avec une brutalité grossière, on pilloit leurs fonds et leurs effets. Mais comme ils n’opposoient que la douceur et la patience, leurs ennemis trouvèrent peu de goût à provoquer des gens qui ne se défendoient pas, ct ils crurent mieux satisfaire leur malignité en les traduisant devant les tribunaux. Ceux qu'on interrogea sur la religion, la confessèrent avec courage, et on les resserra étroitement jusqu'à l’arrivée du président de la province, qu'on attendoit. Aussitôt qu'on les lui eut présentés, il les fit tourmenter, sur le seul soupçon des crimes dont on les chargeoit.

3 Ep. Mariyr, Vien. et Lugd. ; us. Hist, TV, init,

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Un jeune chrétien, nommé Epagathe, plein de ferveur et

de génie , entreprit de les justifier. La multitude qui environnoit le tribunal, jeta un cri furieux, et le président lui demanda s’il étoit lui-même chrétien. Il fit sa confession de la manière

k la plus intrépide , et fut rangé parmi les autres confesseurs,

sous le nom de leur avocat. Il y eut cependant quelques frères

imparfaits et timides, qui, par leur chute, scandalisèrent et

affligèrent sensiblement la troupe sainte. Mais ils furent rem-

placés avec avantage par les nouveaux athlètes qui entroient

journellement en lice.

La fureur du peuple et du magistrat se déploya surtout

contre le diacre Sancte, le néophyte Mature, Attale, et une

jeune esclave, nommé Blandine. On craignoit particulière-

ment pour cette jeune personne, extraordinairement avantagée

des dons de la nature, et d'autant plus intéressante par ses sen-

timents, qu'elle ne les devoit point à sa condition. Sa mai-

tresse, qui étoit du nombre des martyrs, et qui connoissoit la

délicatesse extrême de Blandine, sembloit s’oublier elle-même

pour ne s'occuper que de sa domestique. Mais cette généreuse

fille étonna tout le monde, et lassa les bourreaux, qui se rele-

vèrent pour la tourmenter depuis le matin jusqu'au soir : ils

vouloient tirer de sa bouche quelque déposition flétrissante +

pour les mœurs des fidèles. Elle ne dit jamais autre chose que

ces deux mots : Je suis chrétienne, et il ne se passe rien de cri-

minel parmi nous.

Le diacre Sancte ne signala pas moins sa constance. Il ne dit

pas même son nom , ni sa condition, ni sa patrie , répondit in-

distinctement et invariablement aux interrogations diverses :

Je suis chrétien. Sa fermeté irrita également le président et les

exécuteurs. Après avoir épuisé les tortures ordinaires, on fit

rougir au feu des lames de cuivre, et on les lui appliqua aux

F endroits du corps les plus sensibles. Plus indifférent que si

ME: l'on eût tourmenté le dernier des étrangers , le saint martyr

K, sentoit brûler sa chair, sans faire le moindre mouvement, sans

donner le plus léger signe de douleur. Les bourreaux le laissè-

«rent quand tout son corps ne fut plus qu'une plaie. Toutefois

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rl après quelques jours, voyant que l'inflammation de ses bles- ! 1: sures les rendoit si douloureuses qu'il ne pouvoit soutenir le À AU LP,

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