‹ Histoire de l'église [microforme]Chapitre 93 sur 159 · DRE · texte numérisé non relu

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Enfin le jour du combat étant arrivé, tous nos saints athlètes , excepté Secondule, que Dieu avoit appelé à lui dans Ja prison, parurent dans l'amphithéâtre avec un visage épanoui, où l’on voyoit la gaieté peinte au lieu de la terreur. Perpétue marchoit d’un pas tranquille et les yeux modestement baissés, dérobant aux regards tout-ce qu’elle pouvoit de ses agréments et de sa beauté. Malgré cela, on découvroit un air de satisfaction consolant pour les spectateurs fidèles, et on l'entendoit chanter d’une voix douce, quand on prétoit attention. Félicité ne marquoit pas moins de contentement de ce qu'elle étoit suffisamment rétablie pour mourir avec les autres, À la porte de l'amphithéâtre, on voulut donner aux martyrs les ornements 'accoutumés dans ces sortes de spectactes, savoir, l’habit des prêtres de Saturne, c’est-à-dire, un manteau rouge pour les hommes , et pour les femmes une bandelette autour de la tête, marquant les prêtresses de Cérès. Ils refusèrent ces ornements, comme autant de symboles d'idolâtrie, et Perpétue dit : Nous ne sacrifions notre vie que pour nous soustraire à cet opprobre criminel; en prononcçant notre jugement, vous avez ratifié cette convention ; on ne juge pas deux fois sur le même objet. Le tribun céda, et on les laissa tous entrer comme ils étoient vêtus. En regardant le peuple, ils le menacèrent encore des divins jugements ; et en parvenant sous les yeux d'Hilarien , ils lui dirent avec un ton et un air d'autorité : Vous nous condamnez. aujourd'hui ; mais l'Eternel sera bientôt votre juge. Le peuple irrité demanda qu'ils fussent fouettés par les veneurs, c’est-à-dire, par ceux qui avoient soin des bêtes de l’'amphithéätre. Ces sortes d'exécuteurs se rangeoient en ligne, et donnoient chacun leur coup aux prisonniers condamnés, nommés bestiaires, que l’on faisoit passer devant eux. Ravis d'acquérir ce nouveau trait de ressemblance avec le Sauveur souffrant, nos saints n’en témoignèrent que plus d’allégresse.

Le Tout-Puissant leur accorda le genre de mort que chacun d'euxavoit souhaité. Car, s'entretenant tous ensemble de la fin glorieuse à laquelle ils aspiroient, Saturnin avoit demandé de servir de jouet à la füreur de toutes sortes d'animaux, pour souffrir davantage. Il fut attaqué. aussi-bien que Révocat, par

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DE L'ÉGLISE. (AN 205.) 249 un furieux léopard ; püis ils furent trainés l’un et l’autre par un ours, sans néanmoins en être mis à mort. Sature au contraire ne craignoit rien tant que l'ours, et il aimoit beaucoup mieux la fureur impétueuse de quelque léopard quile tuât du premier coup de dent. Il fut d'abord abandonné à un sanglier; mais l'animal tourna. sa fureur contre le veneur qui l’avoit lâché, et qui mourut de ses blessures quelques joursaprès. Pour Sature, on l’exposa de nouveau à la vue d'un ours ; mais l’ours ne sortit point de saloge. Le martyr fut retiré pour la seconde fois, sans avoir encore reçu de blessure; et il en prit occasion d'affermir dans la foi le geôlier Pudent. Après quoi il prédit expressément qu'un léopard lui arracheroït tout d'un ‘coup la vie, comme il l'avoit désiré. En effet, étant exposé pour la troisième fois sur la fin du spectacle, un léopard monstrueux s’élança sur lui avec une telle férocité, que de la première morfure il le rougit tout entier de sonsang. À cemoment, parlant encore au geôlier fidèle; adieu, lui dit-il, mon cher Pudent; souvenez-vous du triomphe de la foi ; et que ma mort vous encourage au lieu de vous troubler. Il demanda l'anneau que Pudent avoit au doigt; et l'ayant trempé dans sa plaie, il le lui rendit tout sanglant, comme un gage de sa foi et de sa sainte amitié, puis tomba roide mort , au lieu même que l’on nommoit spoliarum, et où l'on égorgeoit ceux que les bêtes n’avoient pas achevés.

Les saintes Perpétue et Félicité furent exposées toutes nues, dans un filet, à une vache furieuse. Mais la délicatesse de Perpétue, et l'état de Félicité accouchée depuis deux jours, ayant blessé les yeux de tout le monde, on les retira pour leur donner quelque vêtement. De cette manière, on les exposa toutes deux ensemble. Cependant Félicité , qui n’avoit pu retenir ses cris en accouchant, ne témoigna que de la joie à l'attaque de l'animal farouche qui l’étendit par terre, toute froissée de ses blessures. Perpétue tomba sur le dos. Elle se releva aussitôt sur son séant ; et voyant son habit déchiré par le côté, elle eut soin de l’arranger de façon que la pudeur n'en souffrit pas. Elle renoua aussi sa chevelure; parce que des cheveux épars étoient une marque de tristesse qu’elle ne vouloit pas donner dans ce qu'elle appeloit son triomphe. Puis elle se leva tout-à-fait, et donna la main à F'élicité extrêmement affoiblie

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de ses blessures ; et elles marchèrent de ie vers une porte de l'amphithéitre, où il y avoit un catéchumène de la connoissance de Perpétue. Ces mouvements naturels s'étoient faits dans une extase qui absorboit ses sentiments et tout son esprit; de sorte qu’à l'approche de ce fidèle revenant comme d'un profond sommeil : Quand est-ce donc, luidit-elle, qu’on nous exposera à cette vache? Elle fut très-surprise d'entendre ce qui s’étoit passé, et ne le crut qu'en t'sur son corps les preuves sanglantes de ce qu'elle avoit souffert. Elle fit appeler:son frère par le moyen du catéchumène, Les exhorta l'un et l’autre à la constance dans la foi et à la ferveur. Alors le peuple demanda que les martyrs fussent ramenés au milieu de l'amphithéâtre pour y recevoir le coup de la mort. Ils y revinrent d'eux-mêmes , et furent égorgés sans faire le moindre moüvement. Néanmoins, comme ces sortes d’exécutions servoient d'apprentissage aux jeunes gladiateurs, nommés en ce cas confecteurs, pour les accoutumer sans péril au sang, Perpétue tomba à un confecteur maladroit, qui la fit souffrir et lui artacha quelques cris. Mais elle reprit sa tranquillité sur-le-champ, montra elle-même l'endroit où il falloit frapper, et couronna ainsi toutes ses actions héroïques.

On voit que les Gaules eurent grande part à la persécution de Sévère. I périt de plus à Lyon une quantité prodigieuse de

fidèles. Une ancienne inscription qu'on y voit encore porte que, sans compter les femmes ni les enfants, dix-neuf mille hommes la vie en cette occasion, et que le sang couloit par ruisseaux dans les places publiques : ce qui parottroit incroyable, si l'on ne trouvoit également consignées dans tous les autres monuments les énormes vengeances que Sévère exerça quand ileut battu le parti d’Albin son concurrent à l'empire, et qui avoit commandé dans les Gaules. Le sang des plus illustres ruissela sans ménagement. On immola jusqu’à

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istinguées par leur mérite et leurs vertus, sans égard même au sexe, furent enveloppées dans le carnage. Il est vrai que les chrétiens n'étoient pas plus im se oi à Lyon, qu'en tout autre lieu , dans les affaires de la rébellion. On en étoit généralement persuadé; mais leur sang n'étoit pas réputé assez pré-

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DE L'ÉGLISE. (An au1.) 251 cieux pour devoir gêner la politique par un discernement long à faire dans une si grande confusion. D'ailleurs ils ne prenoient aucune part aux réjouissances du triomphe de Sévère, parce qu’elles étoient mélées d’idolâtrie. L'empereur se trouvoit en personne dansle pays, d'où il devoit passer dans la Grande-Bretagne, pour quelques affaires qui demandoient encore sa présence. Contre l'innocence destituée d'appui, l'adulation etl'impiété se prétèrent réciproquement la main. Le saint évêque Irénée fut pris et conduit au persécuteur, qui lefitmettre à mort, en s'applaudissant d'avoir immolé le pasteur avec les ouailles 1. Un saint prêtre, nommé Zacharie, qui échappa au carnage, prit soin de sa sépulture, et fut, à ce qu'on croit, son successeur. La persécution s’étendit aux villes voisines, où saint Irénée avoit réparti un grand nombre d'ouvriers évangéliques. A Valence, le prêtre Félix, secondé par les diacres Fortunat et Achillée, exerçoit son ministère avec le plus étonnant succès. Déjà la troisième partie de la ville professoit le christianisme, et les louanges du vrai Dieu s’y célébroient avec salennité. Le président Corneille qu’on y envoya n'eut pas mis le pied dans la ville, qu'il entendit ces chants religieux. Ilen parut fort étonné, après l'exemple de sévérité qu'on venoit de donner dans le voisinage. D'abord il fit emprisonner les trois inissionnaires, et après les interrogatoires et des tortures redoublées, illes condamna à perdre la tête. On les corduisit hors de la ville pour l'exécution ; et comme ils étoient suivis d'une grande foule de peuple, ils ne cessèrent, jusqu'au dernier instant, de précher le Dieu pour lequel ils mouroient. | Les saints Ferréol et Ferjeux travailloient à Besançon, où ils avoient aussi été envoyés par saint Irénée. Leurs corps furent horriblement étendus par le moyen des poulies, déchirés à coups de fouet, ensuite, ayant eu la langue coupée, et ne laissant pas de précher, par un miracle qui n’excita qu'un aveugle dépit dans les ministres de la persécution, on leur enfonça des alênes sous les ongles des mains et des pieds, puis dans la poitrine ; après quoi on leur trancha la tête. Quelques fidèles intrépides les enterrèrent dans une caverne peu éloignée

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252 (An 211.) HISTOIRE de la ville, où saint Agnan , évêque de Besançon, les découvrit dans le quatrième siècle. Ces deux saints apôtres de Franche- Comté sont plus connus sous les noms de saint Fargeau et de saint Fargon. Saint Ando, sous-diacre , fut arrêté par des gens de la suite de Sévère , comme ce prince passoit dans le pays du Rhône. On prétend qu'il lui fit fendre la tête en quatre avec une épée de bois, afin que le supplice fût plus douloureux. Son culte devint très- célèbre, et il existe sur les bords du Rhône une bourgade qui porte son nom. LAON Dans la capitale de l'empire, les chrétiens souffrirent étonnamment de l’avarice et de l'impiété de Plautien. Cet homme, de très-basse naissance, mais extrêmement riche, avoit une fille mariée au fils même de l'empereur Sévère, qui le chargea du gouvernement de Rome, quand il marcha en Orient contre les Parthes. Elevé à de tels. honneurs, Plautien n'avoit rien perdu des bas sentiments de son origine. Il sembloit au contraire n'avoir augmenté sa puissance que pour grossir en même temps , par les confiscations, son énorme fortune. Ilne manqua pas de s’essayer sur les fidèles, les plus pacifiques et les plus désintéressés des Romains. Sous prétexte qu ils ne rendoient pas à l’empereur les mêmes hommages que ses sujets idolâtres, on fit souffrir une mort cruelle à plusieurs d’entr'eux. Les vieilles calomnies , aussi souvent et aussi fortement détruites que rebattues , furent tout de nouveau remises en usage; et, sans nulle autre charge, le seul nom de chrétien faisoit un crime digne des derniers supplices. On attachoit les uns à la croix, on faisoit servir les autres à la férocité des lions et des tigres. On comptoit leur faire grâce, en ne les condamnant qu'aux mines et à la servitude. Rome regorgeoit de sang , et les bourreaux ordinaires ne pouvoient plus suffire. Les vieil lards ne trouvoient point d'indulgence pour la foiblesse de leur âge, ni la timide pudeur aucun égard. On traînoit les vierges aux lieux infâmes ; et par la plus honteuse contradiction, on condamnoit à la prostitution, comme au comble de tous les, maux , des personnes qu'on accusoit de se livrer par goût et par principes à toutes sortes d’infamies. ue Dans une oppression aussi effroyable, l'Eglise avoit besoin d’une protection toute particulière, ou tout au moins d’une

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DE L'ÉGLISE. (AN arr.) 253 ‘justification éclatante , qui la fit bien connoître, et la défendit ‘efficacement ; T'ertullien fut l'apologiste qu'employa la Providence : génie vif, ardent, subtil, d'une vaste érudition, d'une éloquence à la vérité aussi dure que nerveuse, et défectueuse à différents égards. Mais dans ces défauts mêmes, tant de sa personne que de son siècle ou de sa nation, et dont son Apologétique se ressent infiniment moins que ses autres ouvrages, on ne sauroit disconvenir qu'il n'ait le don d’instruire et de persuader ; qu’à l'égard même de certaines raisons plus spécieuses que solides , moins lumineuses qu'éblouissantes, il n’ait encore l'art de les présenter avec une force, une impétuosité et une véhémence qui entraînent les suffrages. | Il étoit né à Carthage, d’un centenier ou capitaine des troupes proconsulaires ; il fut élevé dans le paganisme, et se livra, comme il nous l'apprend lui-même, aux désordres de la jeunesse. On voit par tous ses écrits combien il se rendit habile dans les sciences, spécialement dans la jurisprudence et dans la littérature des Grecs. On remarque aussi qu'il avoit beaucoup lu saint Justin .et saint Irénée. Il étoit marié, et fut cepéndant élevé au sacerdoce, à cause de ses lumières et de sa vertu. Mais la sévérité de ses mœurs répondoit de sa fidélité à observer la chasteté parfaite. 11 composa son Apologie ou son Apologétique, pour me servir de la dénomination la plus ordinaire, au commencement du troisième siècle , etil l'adréssa , sans se faire connoître , aux gouverneurs des provinces. Cette pièce est d'un style supérieur à tout ce qui avoit encore paru én ce genre; et jamais depuis on n'a mieux fait sentir les iniques procédés des infidèles à l'égard des chrétiens, l'innocence admirable de ceux-ci, les absurdes préjugés de ceux-là, avec toutes les honteuses contradictions de leur théologie. C'est tout ce que nous pouvons dire ici de ce long et beau discours , dont il est impossible de donner une idée juste, par des extraits qui ne pourroient que le défigurer, qu’altérer son caractère essentiel de force et d’impétuosité, que rendre toute la pièce méconnoissable.

Dans le même temps, T'ertullien écrivit ses deux livres aux me , et celui du témoignage de l'âme, dont la matière est même que dans] Apologétique. I signala sa plume, nonseule-

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