CHAPITRE III
le Père Bourdaloue , et l'envoya dans cette cité. Il y arriva le 16 février et prêcha tout le carême de 1G86. L'église de Saint-Pierre , dans laquelle il donnait quatre prédications par semaine , à dix heures et demie du matin , ne pouvait contenir les auditeurs. L'après-midi, il faisait des leçons de controverse dans l'église des Jésuites. Les curés des paroisses imitaient ce grand zèle , et faisaient aussi des instructions publiques trois fois par semaine, pour préparera la communion pascale. Le roi porta la complaisance envers les nouveaux convertis jusqu'à faire expédier de Paris vingt ballots de bons livres : ces ballots contenaient huit mille exemplaires du Nouveau Testament du père Amelote ; autant d.'exemplaires d'un petit livre contenant de courtes prières pour dire pendant la messe; des Imitations de Jésus-Christ et les Psaumes de David en latin et en français. La distribution de ces livres était gratuite et remplaçait les livres protestants , dont on avait dépouillé les convertis.
Pour l'éducation des jeunes filles, le roi envoya aussi de Paris, et à ses frais, trois demoiselles. Tout cela ne réussit que fort médiocrement. Le plus grand nombre éprouvait pour le catholicisme une répugnance insurmontable. Les plus opiniâtres se dispensaient , sous divers prétextes , d'assister aux assemblées des catholiques et refusaient la visite des prêtres pendant la maladie. Quelques-uns même poussèrent la chose jusqu'à faire des déclarations publiques qu'ils voulaient mourir dans leur ancienne religion. Pour l'exemple ,
on fit bien à quelques-uns l'application des peines portées contre les relaps , mais il y aurait eu trop à faire: on prit le parti de fermer les yeux.
Serre , qui termine ici son histoire , fait l'aveu que les huguenots de Montpellier étaient mal convertis ; il a bien appris aussi que la vigilance de M. de Basville avait eu quelque peine à les contenir; néanmoins il pose la plume avec la conviction que ce ri étaient là que les derniers efforts d'une religion qui allait à sa fin. Nous, qui tenons encore la nôtre, nous aurons à montrer que sa prophétie ne s'est pas réalisée.
DE LA RÉVOCATION DE LEDIT DE NANTES A LA DÉLIVRANCE DES CAPTIFS ( 1685-1770)
DE LA RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES A LA DÉLIVRANCE DES CAPTIFS (1685—1770).
La révocation de l'Édit de Nantes est maintenant un fait accompli. La France portera longtemps la peine de cet acte aussi injuste qu'impolitique, et le monarque qui avait cru s'acquérir plus de gloire par la destruction de l'hérésie que par la victoire de ses armes, aura la douleur de reconnaître avant de mourir qu'il n'a pas atteint son but. Heureuse la postérité si elle savait enfin comprendre que tous les combats livrés à la liberté de conscience ne peuvent aboutir qu'à des défaites !
.Mais cet acte, qui doit en porter la responsabilité? Nous répondons, sans hésiter, qu'une bonne part revient à ceux qui le conseillèrent avant qu'il fût accompli, et s'en réjouirent après, c'est-à-dire au clergé. Ce qu'il Ut avant pour pousser le monarque dans cette voie, les détails déjà fournis le disent suffisamment. Ce qu'il lit après? il loua la piété de Louis XIV ; et d'intention, si ce n'est en réalité, il se joignit au ministre fanatique qui, après avoir apposé sa signature
sur le décret de révocation, s'écria, en faisant une application indigne des paroles du vieillard Siméon : Seigneur, tu laisses maintenant aller ton serviteur en paix! La défense de servir Dieu selon sa conscience, comparée à la venue de ce Sauveur qui déclarait vouloir affranchir les hommes de tout joug humain , pour ne les assujétir qu'à l'Évangile de la Grâce divine : quelle aberration d'esprit !
L'adulation revêtit toutes les formes; les discours et les monuments unirent leurs voix. A Montpellier, sur un des écussons de l'arc de triomphe de la porte du Peyrou, on représenta Louis XIV une croix à la main, le monstre de l'hérésie terrassé sous ses pieds, et la Religion reconnaissante lui montrant du doigt le Ciel, qui devait être sa récompense !... Et le grand Bossuet, l'aigle de Meaux, dont la part aux persécutions de son temps et aux enlèvements d'enfants de son diocèse ne peut plus être mise en doute aujourd'hui ' ; Bossuet, qui a porté plus loin que personne cette méthode déplorable de controverse dont l'habileté consiste à attirer sur ses adversaires toutes les rigueurs du pouvoir, en les lui dénonçant comme des perturbateurs de l'ordre public ; Bossuet n'a-t-il pas écrit ces lignes qui, si elles ne projettent aucune ombre sur son génie, sont une tache pour son caractère : «Épanchons nos cœurs sur la piété de Louis.
1 Voir le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, tom. IV, pag. 113 et 213; tom. IX, pag. 62 et 350.
Poussons jusqu'au Ciel nos acclamations , et disons à ce nouveau Constantin , à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent-trente Pères disaient autrefois dans le concile de Chalcédoine : Vous avez affermi la foi ; vous avez exterminé les hérétiques : c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le propre caractère. Par vous l'hérésie n'est plus : Dieu seul a pu faire cette merveille. Roi des Cieux, conservez le roi de la terre : c'est le vœu des églises ; c'est le vœu des évêques1. »
Ces protestants dont le nom n'est plus écrit dans les codes et qui ont perdu toute existence légale, que sont-ils devenus ? Quelques-uns sont allés sur la terre étrangère chercher celte liberté de conscience que la patrie leur refusait absolument ; les autres sont demeurés dans leur pays, en conservant pour la Réforme une affection dissimulée qui n'est pas moins grande que celle qu'ils ont pour le sol qui les vit naître.
Les protestants ne sont plus aujourd'hui que des fugitifs, ou ce que l'on appelle improprement de nouveaux convertis.
L'Église dont nous écrivons l'histoire a été dispersée, comme les autres, par le vent de la persécution ; pour en retrouver les débris, il faut les chercher, car ils se cachent. Ici, notre sujet se généralise forcément et se confond, pour un temps, avec l'histoire de la province, presque avec l'histoire de la nation.
1 Bossuet; Oraison funèbre de Michel Le Tellier.
-274 L1VKE TROISIÈME
Après une période d'éparpillement cl de fermentalion, quand les éléments dispersés du protestantisme se seront concentrés de nouveau et qu'un culte régulier aura pu se former sous l'empire môme des lois persécutrices non encore abolies, alors , mais alors seulement, nous pourrons rentrer dans l'unité de notre sujet.
Nous allons nous occuper un moment des fugitifs, afin de pouvoir consacrer ensuite tout notre temps aux nouveaux convertis.
Fugitifs. — Affaiblissement de la population de Montpellier. — Ce que nous savons des pasteurs exilés. — Famille Dubourdieu. — Fugitifs de la ville et des contrées environnantes. — Verduron de Rabieux et les biens des fugitifs. — Annotations curieuses.— Régie et amendes; Écoles et assemblées.— Appauvrissement de la province en hommes et en argent.
Dans ses rapports officiels, Basville fait connaître que 4,000 protestants quittèrent la province à la suite delà révocation de l'Édit devantes. Ce chiffre, que nous avons lieu de croire fort inférieur à la réalité , ne s'applique, dans tous les cas, qu'aux fugitifs des premières années !.
Pour quelle part la ville de Montpellier entra-t-elle dans cette émigration ? Il n'est pas facile de le dire d'une manière précise, mais elle dut être considérable. D'Aigrefeuille nous apprend 2 qu'un dénombrement fait par les consuls, à la fin de 1 689, ne s'éleva qu'au
1 M. Gaberel établit , d'après des recherches basées sur des documents authentiques, que plus de 00,000 proscrits traversèrent la Suisse romande ou s'y établirent, de 1682 à 1720. Le quart de ces proscrits appartenait au Languedoc. (Voir la brochure intitulée : La Suisse romande et les réfugiés de l'Edit de Nantes.)
- Tom. I, pag. 469.
chiffre total de 21,397 habitants , non compris les faubourgs, et il indique comme une des causes de cet abaissement sensible du chiffre de la population, la diminution à/ habitants qu'avait causée la fuite des relifjionnaires.
Après avoir fait remarquer : 1° qu'il est probable qu'il n'exista jamais une liste complète de tous les fugitifs ; 2° que plusieurs de ces documents incomplets ont pu s'égarer , nous analyserons ici , et donnerons à la fin de l'ouvrage, les pièces qui nous sont tombées entre les mains.
L'émigration avait commencé à Montpellier avant la révocation de l'Édit de Nantes. Plusieurs protestants étaient partis en 16825> à la suite des pasteurs, quand Bertheau y était resté seul comme ministre de l'intendant. Nous ne savons absolument rien de Sartre, de ce qu'il devint et du lieu où il porta ses pas. Son nom figure sur la liste des fugitifs ; il était donc probablement à l'étranger. Quant à Gautier, dont un registre du consistoire nous apprend qu'il avait épousé Judith de Bonneil, qui le rendit père, le 9 mai 1681 , de Guillaume Gautier, et dont une autre pièce nous fait connaître qu'il était propriétaire de moulins à Balaruc, nous savons que sa femme et ses enfants le suivirent en exil. Banni de Montpellier pour le motif que nous avons déjà fait connaître, il paraît qu'il put encore exercer son ministère quelque temps dans le royaume, et peut-être est-il le même que celui dont Brousson nous parle en 1684 comme étant pasteur aux Vans. Un Gautier
figure aussi dans la pièce la plus importante du procès de ce martyr. Il est certain toutefois qu'il dut quitter la France en vertu d'un nouveau décret de prise de corps, rendu en IG8-4, et nous savons que ses biens étaient détenus par le sieur Fabre, assesseur, demeurant près des Carmes.
Isaac Dubourdieu avait quitté Montpellier en vertu de l'arrêt du parlement de Toulouse. Les propriétés qu'il avait laissées dans cette ville étaient détenues par le sieur Gadrelle. Sur l'ordre de M. de Basville, elles furent confisquées le 1er octobre 1699, à la diligence du sieur Loys , conseiller au présidial. Cette circonstance nous permet d'affirmer que Dubourdieu vivait encore à cette époque. Il était déjà fort âgé et dut mourir bientôt après.
Son fils Jean , plus connu sous le nom d'Armand , à qui fut signifié l'arrêt de quitter Montpellier avec les autres pasteurs, ne doit pas être confondu avec un autre Armand Dubourdieu, docteur en médecine, dont la veuve, Isabeau Despuech , est portée sur la liste des fugitifs.
Le mérite de Jean-Armand Dubourdieu avait vivement fait désirer sa conversion ; on pensait que c'était là une belle capture à faire , et le cardinal de Bonzy ne s'y épargna pas. Il écrivait : «J'ai découvert que Bordieu (Dubourdieu) le fils, ministre, a icy des liaisons et des attachements qui faciliteront sa conversion , si on peut luy faire appréhender, ou un exil fort éloigné d'icy, ou un ordre pour sortir hors du royaume.
Si vous jugez à propos de m'envoyer une lettre de cachet pour cela, on me fait espérer qu'en la hiy faisant voir, on le disposerait à escouler des propositions, et qu'ensuite, moyennant une charge de conseiller à ce présidial dont le roy le gratifierait , y en ayant aux parties casuelles , il ne serait pas impossible de le gagner. » Dubourdieu sut résister à toutes ces séductions, et passa en Angleterre avant la révocation. Il y fut rejoint par beaucoup de membres de son Église, dont il continua de nourrir la piété dans le temple de la Savoie.
Jean-Armand Dubourdieu avait des propriétés à Montpellier ; elles consistaient en une maison que la régie affermait 200 livres, et en une métairie qui lui en rapportait 2G0. Il avait épousé Marguerite Voisin, dont il eut plusieurs enfants. L'extrait de naissance de sa fille Anne , qui fut baptisée par le pasteur Bertheau, en 1684, nous fait connaître que J.-A. Dubourdieu habitait alors la ville de Londres, et que M. Barbo, marchand , mari de sa belle-sœur Anne Voisin , résidait aussi en Angleterre. Après la mort de Jean- Armand Dubourdieu, qui eut lieu le 3 août 1720, Anne et Elisabeth, ses filles, étaient encore à Montpellier, où elles recevaient des secours sur les produits des biens en régie. Il est dit d'elles, en 1729, dans une note relative à la continuation de leur pension : « Elles sont filles d'un ministre mort en Angleterre , où elles n'ont pas voulu passer pour y recueillir des legs considérables qui leur ont été faits, à condition d'abandonner la religion catholique. »
Sur la liste des réfugiés, nous lisons : «Jean Dubourdieu , sa femme et deux enfants » ; et dans deux notes qui accompagnent et qui sont de dates différentes, nous trouvons ces détails : « Les deux filles sont chez la dame Dumerny, qui jouit d'une maison vis-à-vis du loueur , demeurant à Sainte-Anne » ; et dans l'annotation postérieure : « Elles sont dans le couvent de Sainte-Ursule. » Il est donc clair qu'à l'époque où cette liste de fugitifs fut dressée, Jean-Armand Dubourdieu était père de quatre enfants, dont deux étaient à Montpellier, et les deux autres vivaient en Angleterre auprès de leur père et de leur mère.
Elisabeth Dubourdieu se maria avec un marchand de musique appelé Mallet. Sa femme et lui moururent à peu d'intervalle l'un de l'autre. Les deux filles qu'ils laissèrent vivaient dans une position misérable. On réclama aussi pour elles une pension sur les fonds de la régie ; voici comment était motivée cette demande : « Elles sont dans le besoin et elles ont refusé d'aller joindre leur oncle en Angleterre; aussi il paraît juste de leur continuer la pension dont leur mère jouissait, et on les a proposées dans les états dressés pour 1 730 et 4731.»
D'après la France protestante, Jean -Armand Dubourdieu aurait eu le malheur de perdre sa fille Charlotte-Élisa, en 1705. Il est probable que celle-ci était née en Angleterre, ou qu'elle serait un des deux enfants que l'on parvint à faire sortir du royaume avec leur mère. Il y avait encore un quatrième enfant tout au
moins. C'est par celui-ci sans doute, ou par quelque autre du sexe masculin arrivé plus tard, que la famille Dubourdieu se serait continuée en Angleterre. Il résulte de ce que nous avons dit, qu'un oncle des demoiselles Mallet vivait dans ce pays, et les pièces consultées par MM. Haag nous apprennent qu'en 1812 un des descendants de Dubourdieu publiait, en Irlande, un ouvrage de statistique. Ces données s'harmonisent parfaitement.
Les pasteurs de Montpellier ne furent pas les seuls à prendre le chemin de l'exil ; beaucoup d'autres protestants les y suivirent. Les diocèses d'Alby, Castres, Lavaur, bas Montauban et Toulouse, fournirent un ample contingent ; mais l'on comprend que nous avons un intérêt particulier à signaler le mouvement d'émigration qui s'opéra à Montpellier ou dans les contrées environnantes, telles que Sommières, Lunel, Bédarieux, Béziers et les villages protestants qui nous avoisinent. Chacun est représenté par des noms honorables, dans celte phalange de fugitifs qui préférèrent à tout le bonheur de servir Dieu selon leur conscience , et qui ne craignirent pas de payer cetavantage par la perle de leurs biens et de leur pays. Le patriotisme du Ciel fut encore plus fort chez eux que le patriotisme de la terre. Mauguio est représenté par Jean et Daniel deBelcastel; Saint-Jean-de-Védas, par Jean et Louis de Sarret, seigneur dudit lieu; Cournonterral, par les sieurs de Vignoleset de Saint-Bonnet; Pignan, par Jean Dumas,
Jean Fauquier et Jean Hier. Enfln , parmi les fugitifs de Montpellier, il faut citer les noms si connus de ce David Planchut que les prolestants députèrent à Paris pour plaider la cause du grand temple, et qui fut enfermé à la Bastille ; David Barbut , dont M. Athanase Coquerel fils nous a fait connaître des lettres si édifiantes1, et que nous réclamons pour Montpellier, bien qu'il en ait fait, honneur à Lunel. La liste de nos émigrés que nous possédons pour Lunel comme pour Montpellier, nous le donne incontestablement. David Barbut s'était marié deux fois. Sa première femme avait fait une mort très-édifiante , comme il a soin de le rappeler à son fils aîné qui, après l'avoir suivi dans son exil , ainsi que son frère Isaac, était rentré en France. Ce retour avait brisé le cœur du père ; il ne pouvait voir, sans le plus profond déplaisir, les actes auxquels celui-ci était obligé de souscrire pour conserver ses biens. L'attachement du fils aux choses périssables lui paraissait un énorme péché. « Votre péché est si grand, lui écrivait-il, que je doute s'il y en a de plus grands. Quoy! abandonner laschement le bon parti, pour se jeter dans le camp de l'ennemy, c'est-à-dire faire la guerre à Dieu ! » Il faut voir les instances dont usait le père pour arracher son fils de Babylone et l'attirer auprès de lui , ainsi que sa famille. Il lui parle de son frère Isaac, qui apprenait l'allemand pour se livrer au commerce. Quelles in-
1 Lien du 4 août 1860 et du 12 janvier 1861.
stances! et comme elles sont grandes les sollicitudes de sa charité et les marques de sa tendresse ! Quelle joie pour le vieillard s'il pouvait voir autour de lui , et dans une même communion de foi , toute sa petite famille ! Cette joie, son fils aîné ne la lui donna pas ; mais, du moins, s'il resta dans son pays, en s'y conformant, comme tant d'autres, à certaines pratiques, la foi que ses pieux parents lui avaient inculquée ne sortit pas de son cœur. Un jugement du 3 mars 1698 nous apprend qu'il fut condamné à un bannissement de trois ans et à 100 livres d'amende pour être allé, sans permission, dans la principauté d'Orange, avecAnglas, Bonnet et Olivier, tous de Marsillargues comme lui. Barbut père épousa, en secondes noces, Dauphine Peyre, qui le suivit en exil et eut pour les enfants de son mari toute la tendresse d'une mère. M. Coquerel nous semble avoir confondu le père avec le fils. Celui-ci, en effet, habitait, non Lunel, mais Marsillargues , et devait, en vertu de la loi , être détenteur des biens de son père. Ces propriétés étaient situées à Mudaison , à Saint-Laurent et à Marsillargues.
Sur la même liste que les précédents nous trouvons encore: Jean-Scipion Pérols qui fut rompu , et Hippolyte son frère ; David et Isaïe Paravisal , alliés à cette famille Romilly qui figure si fréquemment dans les registres de notre Église, et dont les descendants occupent une si haute position en Angleterre1; le
1 France prolestante, article Romilly.
baron de Tremelac, beau-père de M. de Sénégas. On le comprend , nous ne pouvons pas transcrire ici ces longues listes, elles trouveront ailleurs leur place Pour Montpellier seul, nous avons compté plus de 200 noms ; les documents officiels en accusent 460 pour Nimes ; tel de nos plus petits villages, Faugères, par exemple, était représenté par 8 fugitifs; Montagnac en avait 24, Bédarieux 27, au nombre desquels se trouvait Magdelaine Pégourier, veuve du pasteur Roux. Quelques autres localités, Agde, Gignac, Portirargues, Montblanc , Florensac , Lodève , où il n'existe , pour ainsi dire, plus de protestants aujourd'hui, fournissaient leur contingent à la phalange de l'exil.
Le soin que l'on prit pour s'assurer des biens des fugitifs, fit dresser des listes où nous trouvons des renseignements du plus grand intérêt. Ils nous sont fournis par le compte que rend à Monseigneur de Basville, intendant du Languedoc, le sieur Verduron de Rabieux, commissaire subdélégué pour la régie des biens des fugitifs de la ville et du diocèse de Montpellier.
Afiu de s'acquitter de sa tâche, Verduron se fit remettre par les greffiers du sénéchal et de l'Hôtel de Ville des extraits du compoix; ensuite, sur l'ordre de M. l'Intendant, il nomma deux commis, qu'il chargea de l'administration desdits biens. Ces deux commis furent Raymond Margouét, notaire, et François Campinal, marchand, l'un et l'autre approuvés par M. de Basville.
Les biens des fugitifs consistaient principalement en maisons , marchandises, meubles ou débets échus. A l'égard des maisons , il fit faire des saisies et banniments entre les mains des locataires, et loua celles qui se trouvaient vides par la fuite des propriétaires. Pour ce qui est des meubles et marchandises, il en dressa des inventaires. Les livres des marchands furent soigneusement examinés ; les billets, lettres de change et autres actes de toute nature, devinrent l'objet d'une attention très-scrupuleuse. Afin de ne rien laisser en arrière et de connaître avec précision toutes les créances des fugitifs , il rechercha dans les actes des notaires les dispositions qui pouvaient exister en leur faveur, et s'en procura des extraits, dont il fit un état sommaire.
Quand il eut pris toutes ces mesures dans la ville de Montpellier, il en fit accomplir de semblables dans toutes les autres villes et villages du diocèse, surtout dans les localités où il y avait eu des personnes faisant profession de la religion prétendue réformée.
Il usa du même procédé pour les biens de la campagne, et en nomma séquestres les fermiers, comme étant plus capables de les régir.
Deux étals furent ensuite remis par lui à M. l'Intendant. L'un contenait d'une manière détaillée le nombre, la valeur et la qualité des biens saisis; l'autre, un extrait sommaire des actes servant à découvrir les créances des fugitifs.
Quant aux marchandises el aux meubles, ils étaient
suffisamment spécifiés dans les inventaires précédemment dressés, qu'il remettait à M. l'intendant avec le présent compte.
D'après les ordres de l'intendant , il fit vendre les marchandises , meubles et fruits provenant des biensfonds ; ceux de Montpellier par les officiers des encans et ventes , ceux de la campagne par le ministère d'un huissier. Vingt-huit procès-verbaux furent dressés de toutes ces ventes.
Les fonds provenant de ces marchés étaient versés entre les mains des sieurs Margouët et Campinal, sauf ceux résultant de quelques denrées qu'on vendit en divers lieux de la campagne ; il en fut fait un compte a part que le sieur Yerduron remit à M. l'Intendant.
Toujours d'après les ordres de M. de Basville , on afferma à prix d'argent et aux enchères tous les immeubles pour lesquels on put trouver des fermiers.
Le détail de ces opérations, fort curieux d'ailleurs, ne pourrait avoir d'intérêt pour la généralité de nos lecteurs, mais donnera lieu à des remarques dont ils pourront profiter.
Cette gestion des biens des fugitifs dut paraître trop compliquée ; car nous trouvons que le 28 mai 1688, il y eut une adjudication en faveur d'Audiffret. Elle était faite en vertu de ledit du mois de janvier' de la
1 Voici un fragment de cet édit :
Que les biens immeubles qui ont appartenu aux consistoires , aux ministres de la religion prétendue réformée et à ceux de nos sujets de ladite religion qui sont sortis et sortiront de
même année. Audiffret donna pour la ferme des biens des réfugiés des généralités de Toulouse et de Montpellier, G4, 500 livres. Précédemment, il avait offert pour la généralité de Montpellier seule 40,000 livres; son offre fut préférée à celle du sieur Arnoux, qui ne put fournir caution. Audiffret eut pour répondants
notre royaume au préjudice de nos Edits et Déclarations, soient et demeurent réunis à notre domaine , pour être lesdits biens immeubles dorénavant administrez et régis en la même forme et manière que nos autres domaines, et en être fait des baux aux fermiers des domaines de chacune généralité, ou autres particuliers, au plus offrant et dernier enchérisseur, parles sieurs intendans et commissaires départis dans les provinces et generalitez de notre royaume , à la diligence des receveurs généraux de nosdits domaines, le prix desquels baux sera payé par les adjudicataires, entre les mains desdits receveurs généraux, pour être employé suivant et ainsi qu'il sera par nous ordonné , tant à fonder et entretenir des maîtres et maîtresses d'école pour enseigner gratuitement tous les enfans des lieux où l'établissement en sera jugé nécessaire , et des villages des environs , sur les avis qui nous seront donnez par lesdits sieurs intendans et commissaires départis, après avoir conféré avec les archevêques et evêques des diocèses de leur département, sur lesquels il sera par nous pourvu, qu'au rétablissement des églises , fondations des hôpitaux, et à toutes autres destinations utiles et nécessaires pour l'avantage des nouveaux convertis et le bien de la religion, suivant et ainsi qu'il sera par nous ordonné ; lesquels baux seront faits à condition de payer les charges réelles qui se trouveront bien justifiées , et les tailles dont lesdits biens sont chargez par les fermiers ou arriers-fermiers qui les exploiteront , du prix desquels baux lesdits receveurs généraux de nos domaines feront recette et dépense pas chapitres séparez, dans les comptes qui seront par eux rendus de leur maniement pour chacune année.
Samuel Verchand, conseiller, secrétaire du roi, maison et couronne de France, conseiller-général de la chancellerie de Montpellier; et Jacques Marcha, avocat à Montpellier.
L'adjudication, fermée le 28, avait été ouverte le 21 . Nous donnons aux Pièces justificatives le feuillet des charges nulles, afin que d'après les offres on puisse se faire une idée du produit des autres généralités du Languedoc.
La convention avait été passée pour trois ans, et partait du 1er janvier 1688: elle aurait donc dû se prolonger jusqu'au 31 décembre 1691; mais un nouvel édit intervint en décembre 1689, par lequel étaient déclarés nuls tous les baux généraux et particuliers qui ont été faits desdits biens par Nos ordres , et les fermiers devaient rendre leurs comptes le 1er mars suivant, par-devant les intendants. L'intention du roi était que ces biens retournassent à leurs légitimes héritiers, sur des certificats faisant connaître le degré de leur parenté et leur catholicité.
Ces renseignements fournis par les édits sont en parfait accord avec le résultat de nos recherches aux archives de l'Intendance ; nous y trouvons en effet des tableaux où, à côté du nom du fugitif, se trouve celui du détenteur de ses biens, et quelquefois ces tableaux sont très-intéressants par les annotations dont ils sont couverts et les réclamations auxquelles ils donnent lieu.
Disons tout d'abord que, à la honte des sentiments
les plus sacrés et les plus respectables, il y eut des parents qui dénoncèrent les combinaisons par lesquelles des fugitifs avaient obtenu de leurs amis que, à l'aide de donations ou de ventes, ceux-ci géreraient leurs propriétés, et leur en feraient passer le produite l'étranger. La ville de Montpellier nous fournit un de ces tristes exemples. Olivier N . . . , porté sur Ja liste des fugitifs, avait laissé ses biens, d'une valeur de 7,000 livres, entre les mains d'un nommé Claude Castan ou Castaing, notaire. Celui-ci lui en transmettait exactement les revenus. Mais le sieur Jean-Jacques N. . . , bourgeois, frère du fugitif, présenta à l'intendant, le 30 août 1G8G, une requête contre le notaire Castan. Il l'accusa de gérer fictivement les propriétés d'Olivier N. . . , pour le compte du fugitif. D'après l'accusation etd'après la vérité, le notaire Castan, ami d'OlivierN.. ., aurait accepté une donation que celui-ci lui avait faite de tous ses biens quelques jours avant son départ; il aurait purgé quelques hypothèques placées sur la propriété du sieur Olivier N . . . , et fait exécuter des réparations à ladite campagne, sans autre but que de se faire passer pour légitime propriétaire. En se rendant le dénonciateur de ces transactions fictives, le sieur Jean-Jacques N. . . dirigeait des poursuites contre, le notaire Castan, et cherchait à le faire condamner aux peines portées contre ceux qui favorisaient la fuite des religionnaires. La possession des biens de son frère, dont il devenait l'héritier légitime, devait être la récompense de cette lâche conduite. Honte éternelle à ceux
qui sont capables de pareilles turpitudes! mais aussi, que faut-il penser d'une législation qui provoque ces cupidités?
L'inspection des listes, dans lesquelles se trouvent les noms de familles notables et de plusieurs ministres, nous présente de curieuses annotations. A côté du nom du fugitif se trouve celui du possesseur de ses biens, et l'on ne néglige jamais de dire quel est le cas que l'on peut faire de sa catholicité. Le plus souvent il y a deux annotations, de dates probablement différentes, et à coup sûr d'écritures diverses. Nous en indiquerons quelques-unes, et nous les choisirons parmi celles qui nous paraissent les plus caractéristiques.
A côté des noms du baron de Tremelac, de la dame sa mère et de sa sœur puînée, portés comme fugitifs, nous lisons, première annotation : « M. deSénégas, son gendre, possède les biens. » Nous lisons ensuite, deuxième annotation : « Je lui ai écrit et n'ai point de réponse. Le sieur Tresfons, procureur, mauvais catholique, régit les biens ; il m'a promis de faire faire son devoir à sa famille; »et un peu à côté, d'une écriture évidemment plus récente : « Tresfons vient souvent à la messe les dimanches et fêtes, mais sa famille n'y paraît pas.»
Fugitif : David Roumier , épicier; sa femme jouit d'une chambre à l'Argenterie. — Première note : « Elle m'a répondu qu'elle était trop vieille pour aller à l'église.» Deuxième note -.«Bonne huguenote. Dans une maladie qu'elle fit il y a quelque temps, ni Monsei-
gneur l'évoque ni le curé ne purent jamais rien gagner sur son esprit, dans plusieurs visites qu'ils lui firent; ensuite elle se faisait gloire de son opiniâtreté, qu'elle appelait fidélité. »
Fugitifs : Jacques Bruguière, marchand de laine, et sa femme; détenteur, le sieur Boudou, quincaillier, près le sieur Coustille. — Première note : « Il a répondu froidement qu'il irait à l'église. » Deuxième note : « Il est près de l'église, mais on ne l'y voit jamais. »
Fugitifs: Pierre Monteils, marchand de fer, sa femme et une de ses filles ; détenteur, le sieur Cazalet, près la croix des Cévenols. — Première note : « Il m'a répondu qu'il avait baillé ses enfants, qu'ils allaient à l'église, mais que pour lui il fallait que cela vint de Dieu. » Deuxième note : « Il ne donne. aucune marque de catholicité. »
A qui faut-il attribuer les annotations dont nous venons de donner un échantillon? Quant à la première, elle ne peut provenir que d'un laïque: nous avons examiné, aux archives de la Mairie, de nombreuses pièces qui prouvent que les îliers étaient chargés de faire des recherches à cet égard. Pour ce qui est de la seconde, la nature des réponses indiquerait suffisamment qu'elle est d'une main ecclésiastique; mais sur ce point nous ne sommes pas obligé de recourir à la voie des conjectures, et nous avons trouvé une lettre de M. l'Intendant, dans laquelle il demandait ces renseignements à Messieurs les ecclésiastiques, et une pièce
du curé Redon, qui répondait pour la paroisse de Saint- Anne. .
L'intendant Basville dut être très-mécontent de la catholicité de ceux qui étaient en possession des biens des fugitifs; car par deux arrêtés, dont l'un est du 1G septembre 1G99, et l'autre du 16 octobre de la même année, il fit saisir lesdits biens, possédés par de nouveaux convertis qui ne remplissaient pas leurs devoirs de catholiques. Le premier arrêté est relatif aux nouveaux convertis de la ville de Montpellier, et le second se rapporte à ceux de tout le diocèse. La liste en est fort longue; on la trouvera aux Pièces justificatives.
Le sieur Loys, conseiller au présidial de Montpellier, fut commis à la régie de ces biens ; il afferma ceux qu'il put, et fit gérer les autres.
Les fonds de la régie provenaient, comme on vient de le voir, de l'administration des biens confisqués aux fugitifs. Ces confiscations eurent lieu pendant toute la durée delà persécution. Cette caisse, qui se confondait avec celle des amendes, était grossie de toutes les contributions frappées sur ceux qui négligeaient de se conformer aux édits.
Les amendes étaient de deux sortes : 1° celles qui provenaient des écoles; et 2° celles qui étaient relatives aux assemblées, baptêmes, mariages, et autres délits.
D'après les édits , tous les enfants des nouveaux convertis étaient tenus de fréquenter les écoles. Il leur était aussi expressément ordonné de ne manquer, ni les
messes, ni les instructions ou catéchismes, jusqu'à l'âge de vingt ans. Pour l'exécution de cette mesure, les instituteurs devaient dresser, tous les mois , une liste des absents; les curés en faisaient autant pour ce qui concernait leurs instructions et les messes. Les parents étaient tenus de payer dix sols pour chaque classe , instruction ou messe manquée par leurs enfants. Les consuls tenaient la main à l'exécution de la mesure, et envoyaient les rôles dans la première huitaine d'avril. La moindre négligence à cet égard était punie d'une amende de 25 livres pour les consuls, et de 20 livres pour les instituteurs. Ces listes étaient ensuite rendues exécutoires par décision de l'intendant, et le montant devait être payé au receveur dans le délai de huit jours, sous peine de garnison. Il y avait aussi une amende pour le comptable, s'il mettait de la négligence dans le recouvrement.
Oa trouve aux archives de l'Intendance un nombre infini de ces feuilles. Les noms des parents des enfants qui se sont montrés négligents et le lieu de leur résidence, y sont soigneusement indiqués pour toutes les communes où résidaient des protestants, et il est facile d'y reconnaître des familles qui les habitent encore aujourd'hui. On conçoit que le total de ces amendes devait être considérable. Il est pourtant juste de dire que l'intégralité des fonds portés sur ces listes n'entrait pas dans la caisse des receveurs. Bien souvent elles étaient modérées, à la suite de pétitions adressées par les délinquants ; mais fort rarement elles étaient
entièrement supprimées, même pour des motifs bien légitimes. Ces perceptions furent souvent très-difficiles ; dans le Vivarais, on ne put jamais les opérer régulièrement.
La seconde classe d'amendes provenait des assemblées. Personne n'ignore que si les religionnaires étaient surpris priant ou faisant leur prêche, indépendamment des violences et des emprisonnements qu'ils pouvaient avoir à souffrir, ils étaient aussi contraints au paiement de sommes en rapport avec leurs facultés.
Différents moyens furent employés pour empêcher ces assemblées. On essaya d'en rendre responsables les principaux habitants. On pensait que ceux qui seraient ainsi menacés de payer l'amende parviendraient, par le seul mobile de leur intérêt, à empêcher ces réunions ; mais on finit par introduire la pratique d'une méthode plus régulière. Les diocèses furent partagés en un certain nombre de départements , et, quand il était établi qu'une assemblée avait été célébrée dans l'un d'eux, le département était frappé en bloc d'une amende qui variait de 500 à 3000 livres. Nous en avons même trouvé quelques-unes de 4000 , non compris les frais de poursuite. Cette somme était ensuite répartie, au marc la livre, sur tous les habitants protestants, en prenant pour base les rôles de la capilation. Ces listes sont on ne peut plus précieuses; elles nous donnent les noms, prénoms et professions de tous les protestants, et nous font connaître leur position de
fortune, d'après le chiffre de leurs impositions. Il existe de ces listes pour un nombre infini de localités du Languedoc. Quanta Montpellier, nous en avons relevé d'époques différentes ; elles ont ceci de particulier , qu'elles sont faites quartier par quartier, ou plutôt île par île1. Les listes de Nimes et d'Alais, dressées sur le même modèle, renferment les mêmes détails.
Quand il s'agissait d'un ménage mixte, le mari ou la femme en contravention ne payait que la moitié.
Bien que ces listes fussent dressées par un délégué de l'intendant et rendues exécutoires par son jugement, des erreurs étaient fréquemment commises. Il s'y en trouvait même d'étranges. En 1 750, Rouzier, seigneur de Boutonnet, fut compris dans une répartition pour la somme de 62 livres, bien qu'il fût mort depuis près de deux mois lorsque fut tenue l'assemblée pour laquelle il était condamné. Son fils, qui avait eu à payer sa quote-part, fit écrire par son secrétaire Imbert une lettre d'un ton un peu haut, et feu son père fut déchargé.
Pour qu'on puisse avoir une i'dée des sommes variables que les assemblées faisaient affluer dans la caisse des amendes, il nous suffira de dire que, dans les années 1745 et 1 746, pour lesquelles nous avons trouvé des tableaux réguliers, le diocèse de Montpellier produisit : en 1745, pour deux assemblées tenues
1 On appelle île , à Montpellier, un pâté de maisons enfermé par des rues.
à Lunel et à Ganges, 2,000 livres, plus 36G livres de frais; en 1746, pour une assemblée à Pignan, 3,000 livres et 246 livres de frais. Le diocèse de Nimes eut pour 13,500 livres d'amendes et 2,043 livres 4 sols de frais en 1745; et 19,500 livres d'amendes et 3,412 livres 4 sols de frais pour 1746.
Les diocèses réunis du Puy, Viviers, Uzès, Nimes, Alais, Montpellier, Saint-Pons, Castres, Mirepoix et Lavaur versèrent, en 1 745, dans la caisse des amendes 50,900 livres , et il y eut 9,398 livres 2 sols 4 deniers de frais.
En 1746, les diocèses de Nimes , Uzès , Alais , Montpellier, Castres , Lavaur, Alby, Mirepoix et Béziers produisirent réunis 50,500 livres d'amendes et 10,063 livres 6 sols 6 deniers de frais.
On connaît maintenant les affluents qui venaient grossir la caisse des amendes. Ces affluents coulèrent sans interruption jusqu'en 1764. Vers cette époque , ils tarirent tout à fait , après avoir considérablement diminué pendant les années précédentes.
Quelque richement qu'elle fût alimentée, cette mer n'était pas inépuisable. Nous avons fait connaître l'origine des ressources ; nous aurons à dire comment elles étaient employées.
Avant de terminer ce chapitre , il convient de répondre à ces deux questions , qui en sont comme le résumé : L'émigration fut-elle nombreuse? L'État en lut-il considérablement appauvri?
Quand on considère que cette émigration dura près de cent ans ; que la tendance à sortir du royaume était telle, que des mesures incessantes étaient prises pour empêcher les départs; qu'il fallait sans cesse garder les passages et mettre obstacle à la vente des biens des religionnaires , qui ne pouvaient rien aliéner sans permission de l'intendant ou du roi ; quand on lit les correspondances et les rapports des résidants en pays étranger qui disent qu'il arrive sans cesse des fugitifs et qui recommandent de faire mieux garder les passages; quand on voit l'État, confessant l'inefficacité des mesures qu'il a prises, en adopter de nouvelles , on ne peut s'empêcher de reconnaître , avec M. de Saint-Priest, intendant de la province du Languedoc, que «si l'on faisait une recherche exacte en chaque diocèse, on verrait avec surprise ce que l'État perd d'argent et de sujets.» D'après cette même lettre, écrite en 1 751 , «cinq personnes seulement, au diocèse de Montpellier, ont emporté en argent comptant 480,000 livres \
Le 29 novembre 1742, le sieur Félines, ancien marchand drapier, fit sortir du royaume , avec sa femme et sa fille, 400,000 livres.
Quelques années auparavant, le sieur Arnoux, passé à Genève avec sa fille, avait emporté 75,000 livres.
Rulhière nous apprend , dans ses Éclaircissements historiques, qu'en 1689 le nombre des fugitifs croissait
1 Rulhière.
de jour en jour, et qu'à cette époque le fisc se trouvait possesseur des héritages de cent raille citoyens.
Le mouvement qui poussait les protestants à sortir du royaume et à en faire sortir leurs biens, quand ils le pouvaient , ne se ralentit pas. Au mois d'octobre 1744, Daniel Farel, de Montpellier, voulut épouser la demoiselle Olympe de Possac, de Nimes. Ils refusèrent de se soumettre aux épreuves auxquelles on voulait les assujétir pour les marier à l'église, et prirent le parti de passer en Hollande : le mariage fut contracté à Maëstrich. La fortune que cette famille était parvenue à faire sortir de France est appelée immense, dans une dépêche officielle, et nous pouvons en donner une idée. Daniel Farel mourut sans postérité, après quelques années de mariage. Mme Vernède, qui était elle-même une demoiselle Farel, de Montpellier, et qui avait marié son neveu Daniel avec la nièce de son mari , Olympe de Possac , institua pour son héritier Claude Farel son frère, de Montpellier, et distribua le bien qu'elle tenait de son mari à quatorze de ses parents. Ce qu'il importe de dire ici, c'est que l'ensemble de ces legs s'élevait à la somme totale de 283,200 livres. Que laissa-t-elle de son chef à son héritier? Nos documents ne nous l'apprennent pas avec précision; mais , quelle que fût sa fortune personnelle, jointe à celle de son mari elle constituait une somme qu'on n'a pas eu tort d'appeler immense, et que l'intendant évaluait à 400,000 livres.
De telles saignées , faites pendant un si long inter-
valle de temps à la fortune de la France, ne pouvaient que l'affaiblir, comme aussi ces sorties incessantes durent élever très-haut le nombre des réfugiés protestants.