CHAPITRE III
On renverse un parti, on ne détruit pas une opinion. A peine l'arbre était-il abattu, qu'il repoussait par ses racines. Le sang de tant de victimes cessait à peine de fumer, qu'il fallait encore en immoler d'autres. Le célèbre prédicant Salomon Couderc et ses associés Vignes et Veirac, qui revenaient de Genève pour prêter à leurs frères le secours de leur parole , furent saisis au passage du Rhône et conduits à Montpellier, où ils périrent dans le mois de mars 1706 ; le premier par le feu, les deux autres par la corde. Les prophètes Daniel et Lafleur furent encore exécutés à Montpellier , vers la fin de la même année.
D'autres tentatives d'indépendance eurent lieu dans notre ville, vers la fin du mois de juillet de l'année suivante : elles furent découvertes et n'eurent point d'effet. Pour stimuler le zèle des consuls et empêcher les assemblées, on prit le parti de mettre à la charge de ces fonctionnaires la nourriture des prophètes et prophétesses qui auraient échappé à leur vigilance, et qui se trouveraient en prison sans qu'eux-mêmes les eussent fait arrêter.
Le même esprit, qui fermentait toujours, se manifesta d'une manière très-pacifique pendant l'hiver si rigoureux de 1709. Les protestants, profitant de l'habitude qu'on avait de se réunir pendant les longues soirées, eurent la pensée d'employer ce temps à des lectures de la Bible et à des services religieux. Une ordonnance du 11 janvier, publiée et affichée en ville, défendit aux protestants de s'assembler, sous prétexte
de veillées, au nombre de plus de quatre personnes, non compris la famille du maître de la maison. Nous n'avons pas appris que l'exécution de cette mesure ait donné lieu à de nouveaux supplices.
Le feu du zèle religieux des protestants, étroitement comprimé à Montpellier par la mesure dont nous venons de parler, fit une explosion d'autant plus subite pendant la disette qui avait succédé aux rigueurs de l'hiver; les protestants, sentant vivement le besoin de l'assistance divine, reprirent hardiment leurs assemblées. Ce mouvement correspondit avec celui que le ducdeRoquelaure et M. deBasville allèrent comprimer dans le Vivarais. Les assemblées avaient continué pendant leur absence ; à leur retour, ils en surprirent une dans un bois du lieu de Boisseron. 60 personnes y furent arrêtées. Les hommes prirent le chemin des galères, les femmes celui de la tour de Constance, et les filles furent dirigées sur la citadelle de Carcassonne.
Les prisons de Montpellier étaient remplies des prisonniers faits dans une assemblée surprise sur la montagne de Lirou, près d'Alais. Ils furent exécutés à l'Esplanade, au moment même où l'on voyait du Peyrou la flotte anglaise qui venait porter du secours aux réformés. On sait que les Anglais furent battus par les troupes de M. de Noailles.
L'année 1710 fut celle de l'exécution de Claris, qui avait été arrêté près d'Uzès par M. de Lalande, et qui, comme tant d'autres, vint mourir sur la roue à Montpellier.