CHAPITRE IV
Dans une lettre écrite à l'intendant de Bernage le 17 février 1721, M. d'Aguessean s'exprime ainsi :
«On me donne avis qu'il y a, dans les Cévennes et dans le diocèse de Mende, un grand nombre de prédicants qui ne se cachent presque plus et qui pervertissent tellement les peuples, qu'il ne reste presque plus de trace de religion dans certaines paroisses où les curés se trouvent quelquefois seuls dans leurs églises ; que les assemblées des religionnaires sont fréquentes et publiques ; que le signal de la cloche pour la messe, le jour du dimanche, sert pour convoquer les assemblées des prédicants, et que souvent le prêtre sortant de l'autel entend de la porte de son église chanter les psaumes de Marot ; qu'on baptise plusieurs enfants dans ces assemblées; que l'on y fait beaucoup de mariages, et que les juges aussi bien que les autres officiers des lieux ne gardent aucune mesure pour la religion. » (Lettres de Cour, n°89.)
Le grand nombre des assemblées est donc un fait bien établi.
Que faisait le clergé en présence de cet abandon? Hélas! il faut bien le dire, il dénonçait.
Le chanoine Lafont, d'Alais, mérite une place distinguée parmi ces ecclésiastiques qui s'étaient mis au service des intendants, pour la poursuite des protestants; mais il n'était pas le seul. En 1718, la citadelle de Montpellier renfermait huit détenus pour
cause de religion '; presque tous avaient été arrêtés sur la dénonciation des curés.
Déjà en 1716, nous trouvons ce chanoine Lafont à la poursuite de Durand, qu'il traque de son mieux. Il écrit le 21 septembre que le prédicant, dont il avait perdu la piste, a reparu depuis quelques mois aux environs d'Anduze.
Durand n'était pas seul, un autre prédicant s'était montré en même temps que lui. Lafont n'avait pas pu en connaître le nom, mais il s'était procuré son signalement. Vous trouverez ici son portrait 2, écritil à l'intendant.
Nous pouvons voir, par une de ses lettres, comment ce chanoine organisait l'espionnage :
1 Voir aux Pièces justificatives.
2 Ce mot de portrait est ordinairement employé pour signalement. Nous pensons qu'il a été cause d'une méprise qui, selon nous, a été commise par plusieurs historiens. Ils se sont persuadé qu'on envoyait aux agents de l'autorité publique le portrait de ceux qu'on leur donnait ordre d'arrêter. Depuis la découverte du daguerréotype, cela se conçoit, et nous savons qu'on le pratique quelquefois. Avant cette innovation , la chose était à peu près impossible, ou du moins n'aurait été praticable que pour des personnages très-connus, dont on aurait pu se procurer des portraits , qu'il n'y aurait plus eu qu'à faire reproduire par des copies. Quand la locution dont nous parlons est employée d'une manière à peu près générale, le sens qu'on lui attribue ne peut être qu'une fausse interprétation d'un mot qui a vieilli. Il nous est passé entre les mains un nombre assez considérable d'affaires, et les signalements y sont appelés portraits ; nous n'avons aucun motif de penser qu'il ait jamais été question, dans ce cas, d'un portrait véritable.