CHAPITRE IV
« J'ai l'honneur de vous proposer qu'un homme s'est offert à moi pour veiller jour et nuit, afin de faire surprendre les prédicants qui courent le pays, et les assemblées qui se feront. Il me paraît bien intentionné et très-propre pour réussir ; il me demande pour sa sûreté qu'on lui donne deux pistolets, pour se défendre au cas où il fût attaqué en agissant pour le service du roi. Il s'appelle Jacques Fonlanès, il est de la paroisse de Saint-Sébastien. Si vous jugez h propos, Monsieur, de lui accorder sa demande, ayez la bonté d'écrire à M. le brigadier d'Iverny de me faire remettre par le sieur Pérot, commissaire d'artillerie, les deux pistolets que je donnerai à cet homme; il me paraît sage et de bonne volonté, et son ancien curé, homme de bon sens, qui me le procure, veut m'en répondre. Il est nouveau converti, mais marié et assez commode, ayant un bien assez considérable. Je comprends qu'il a envie de gagner cinq ou six cents livres. C'est la seule personne que j'aie pu gagner dans cette paroisse, qui est une des plus suspectes des Cévennes.
»Il s'est fait depuis quinze jours deux ou trois assemblées dans la paroisse de Saint- Sébastien ou dans celle du Pin, mais la plus nombreuse n'a pas été audelà de vingt-cinq personnes. La misère des paysans, qui est très -grande cette année, les empêche de penser à faire des suttises, et je crois qu'il n'y a rien à craindre, et que toutes les menaces que Durand et les autres prédicants avaient faites de faire remuer le pays, se réduiront à rien.
» Je vous remercie de la bonté que vous me témoignez par la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je ne négligerai rien pour en mériter la continuation.
» J'ai l'honneur, etc.
» Signé : Lafont, chanoine. »
L'intendant avait mis de la lenteur à répondre. Le chanoine Lafont craint que son espion ne soit rebuté par ce peu d'empressement, et il écrit de nouveau à l'intendant, le 28 du même mois :
«Cet homme est bien intentionné et on ne risque rien avec lui. Les bons espions sont si rares, qu'il ne faut point les rebuter quand ils se présentent. »
Nouveaux renseignements : « Le prédicant dont je vous ai envoyé le portrait n'est pas seul, il mène avec lui deux hommes étrangers qui ne le quittent point.
» Bourbonnoux et Jalaguier ont passé à une lieue d'Alais, ainsi que Pierre Durand, deSauzet, dit la Moustache ; ce dernier est malade quelque part. J'en ai informé M. d'Ivemy ( gouverneur d'Alais ) , et lui ai indiqué depuis deux jours un nombre de lieux et de maisons où cet homme pouvait être. Je crois qu'il a mis le sieur Odonelly, Irlandais, en mouvement pour en faire la recherche. »
Lafont continue :
« Samedi au soir, il se fit une petite assemblée où le nouveau prédicant prêcha; ce fut dans le bois de Lyonais, entre Arènes et Saint-Sébastien. Ce prédicant