CHAPITRE V
voulurent s'associer à la joie de leurs frères; les liens intimes qui existaient entre les religionnaires des deux pays leur en faisaient un devoir. Il est vrai, d'ailleurs , qu'ils y furent sollicités par des invitations parties de Genève même. Les pasteurs à qui les lettres étaient adressées , les communiquèrent à leurs troupeaux , et beaucoup de fidèles se mirent en devoir de passer la frontière. M. de Bernage de Saint-Maurice écrivait à M. de Saint-Florentin , à ce sujet : «Les ministres ont répandu dans cette province des lettres-circulaires pour inviter les coreligionnaires, et j'appris, à mon passage àNimes, qu'un grand nombre de nouveaux convertis en partaient journellement pour s'y rendre.» (15 août 1 735. ) Des arrestations eurent lieu à ce sujet ; elles durent être nombreuses. Nous savons seulement que la nommée Valescure, femme du sieur Sauvan, fut enfermée pour ce motif à la tour de Constance, et le nommé Selon au fort Brescou. Il faut toujours se souvenir qu'on ne sévissait pas à l'égard de tous les coupables, et qu'on se bornait à en frapper quelques-uns pour intimider les autres.
Quoique le Pouvoir ne se ralentît pas trop dans ses rigueurs, il paraît cependant que la nécessité où s'était trouvé Louis XV d'envoyer des troupes en Pologne , pour y soutenir les droits de son beau-père Stanislas Leczinski à la couronne de ce royaume, avait un peu dégarni les provinces méridionales. Aussi, lorsque ces troupes durent rentrer, selon l'usage on se proposa de les tourner contre les nouveaux convertis, et une
ordonnance de l'intendant dut leur faire comprendre « qu'on n'aurait pas pour eux la même indulgence qu'on avait eue pendant les dernières années. Ils ont, en effet, abusé des circonstances de la guerre. » De quoi se sont-ils donc rendus coupables? «Quoiqu'ils n'aient point fait de démarches d'éclat, poursuit la lettre, ils se sont très-mal comportés, tant dans le général que dans le particulier ; ils font même encore actuellement des assemblées qui ne sont que trop fréquentes et trop publiques, mais ils ne font rien au-delà. Aussi il n'y a aucune inquiétude à prendre, malgré les menaces que le curé de Saint-Martin de Bobaux prétend qu'ils lui ont faites, dont je doute pour moi trèsfort, et, dès que les troupes dont nous avons effecti vement besoin seront rentrées, le bon ordre sera bientôt rétabli, et nous pourrons alors punir ceux qui se seront les plus mal comportés. » (Lettre de l'intendant à M. de Saint-Florentin, du 13 mai 1736, n° 93 des Lettres de Cour. )
La modération apparente du Pouvoir n'était pas toujours le signe de meilleures dispositions.
Les ministres qui travaillaient à l'instruction et à la conversion des âmes, étaient peu nombreux à cette époque ; mais leur zèle suffisait à tout , et ils poursuivaient leur œuvre au milieu de difficultés sans fin. Généralement , ils passaient leur temps en longues tournées, ce qui leur permettait de tenir en haleine tous les protestants, de porter des encouragements et