CHAPITRE VI
M. de Saint-Priest n'était certainement pas de cet avis lorsque, voyant que ies émigrations se multipliaient considérablement, il écrivait à M. de Saint- Florentin, le 2 juin 1752, pour combattre l'opinion de ceux qui seraient lentes de les imputer à sa trop grande sévérité.
Il y eut, il est vrai, de la part des protestants exaspérés, quelques représailles terribles : des curés avaient été assassinés, et l'on avait craint un moment de voir se renouveler toutes les horreurs de la guerre desCamisards. Ces craintes, et surtout les nombreux départs des religionnaires, préoccupèrent sérieusement le Pouvoir. Il connaissait, en effet, la valeur de ces hommes que, par ses rigueurs, il éloignait du sol natal, et il n'ignorait pas que les puissances étrangères prenaient toutes sortes de mesures pour les attirer chez elles et s'enrichir de leur industrie. M. de Saint-Florentin écrivit à ce sujet à M. de Saint Priest une lettre très-intéressante; il faut la donner en entier.
«A Versailles, le 21 may 1752.
» A Monsieur de Saint-Priest.
»Je suis très-fâché, Monsieur, d'apprendre par votre lettre du 8 de ce mois , les mesures que les puissances étrangères prennent pour attirer nos religionnaires et pour nous enlever les ouvriers de nos manufactures. Il est de la dernière importance que vous tachiez de prévenir par toutes sortes de moyens la perte que l'État
en peut souffrir. Les ministres et les prédicants étant les agents dont les puissances se servent , c'est une nouvelle raison pour ne rien négliger afin de les arrêter ou de les obliger à sortir du royaume. L'indulgence envers les protestants et tous les soulagements qu'il sera possible de donner, tant à eux qu'aux ouvriers et autres habitants de la province , sont les moyens les plus sûrs de les fixer; et enfin, on les détournera de passer en pays étranger, si l'on peut surprendre quelques gens apparents lorsqu'ils s'évaderont, et si l'on peut leur faire leur procès suivant la rigueur des ordonnances; je vous prie de n'épargner ni dépenses ni soins pour veiller sur un objet d'une aussi grande conséquence. Je viens d'écrire à M. le comte d'Argenson pour le prier de donner de nouveaux ordres dans les villes et places frontières, afin qu'on ne laisse sortir aucuns sujets du roi sans des passe-ports en bonne forme.
«On ne peut, Monsieur, vous honorer plus parfaitement que je le fais.
« Saint-Florentin.»
D'après cette lettre, le départ des ouvriers protestants serait un malheur pour la patrie ; il faut l'empêcher à tout prix , et les moyens indiqués pour s'y opposer efficacement sont les suivants : 1° arrêter les ministres ou les obliger à sortir du royaume ; 2° surprendre quelques gens apparents lorsqu'ils s'évaderont et les traiter rigoureusement ; 3° user d'indulgence envers la masse des protestants.