‹ Histoire de l'Église réformée de MontpellierChapitre 6 sur 253 · CHAPITRE PREMIER H · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER H

leur conscience. Il paraît aussi qu'à Montpellier et dans la contrée, comme au nord de la France, on mettait beaucoup de zèle à se procurer ces petits écrits de circonstance qui pouvaient être considérés comme une véritable prédication muette des principes de la Réformation. Il est dans la nature de cette prédication de se faire sans bruit et de ne pas attirer l'attention. Une brochure est plus facile à cacher qu'un auditoire et qu'un prédicateur. C'est de la sorte que la Réforme fut propagée presque partout. Nous avons la preuve qu'il en fut ainsi à Montpellier ; l'eau filtrait sous le sol , elle devait sortir en source jaillissante. Nos deux allégations sont mises hors de doute par un récit que nous empruntons à Théodore de Bèze.

Un des hommes qui remplissaient la mission périlleuse de répandre ces petits écrits, apparut à Montpellier; il était né à Montauban et s'appelait Guillaume d'Alençon. Commit-il quelque imprudence dans le pla cernent de ses livres? se porta-t-on vers lui avec trop peu de ménagements , ou bien ses livres acquirent-ils trop vite une circulation compromettante? Nous ne saurions le dire; mais par quelqu'une de ces causes, peut-être par toutes, la police, qui se tenait sur ses gardes, futavertie, et le colporteur arrêtéet mis en prison. Dans le même cachot se trouvait aussi un pauvre tondeur de draps, dont il est regrettable que le nom ne nous ait pas été conserve. Il y était détenu pour cause de religion. Il est facile de comprendre que bien des moyens devaient avoir été mis en usage pour le faire

rentrer dans le giron de l'Église ; et, en pareille circonstance, que ne peuvent faire les caresses et les menaces habilement employées ? En effet, la foi de ce tondeur de draps avait faibli sous les verroux ; il était ébranlé : une chute paraissait probable et prochaine. Guillaume fut pour lui comme un ange de Dieu envoyé afin de ranimer ses forces défaillantes. Il le releva si bien par ses exhortations et par son exemple , qu'il préféra la mort à une mise en liberté acquise au prix du reniement de ses convictions. Le marchand de livres fut conduit au supplice, et, trois jours après lui, le tondeur de draps reçut à son tour la couronne du martyre. Leur sang fut probablement le premier que le mouvement religieux du xvr3 siècle fit répandre dans la ville de Montpellier. Hélas ! il ne devait pas être le dernier.

Une lettre du roi Henri H , donnée à Compiègne , le 11 juillet 1557 , contre les hérétiques des Cévennes et conservée par Dom Vaisselle , dans [Histoire générale du Languedoc , nous apprend officiellement qu'à cette époque il existait dans ces contrées des assemblées fort nombreuses. Un document authentique, qui les estime à 3,000 personnes, énumère aussi les moyens qui devaient être employés pour en avoir raison. Or, les Cévennes, très-rapprochées de notre cité, ont toujours eu des rapports avec elle ; quelque chose d'analogue devait se passer dans son sein. Il faut d'ailleurs se souvenir que, pour les Cévennes comme pour Montpellier, les historiens regardent l'année 1 560 comme celle de

l'apparition du Protestantisme. Mais il est certain qu'il existait dans ces contrées bien auparavant.

La maison«Desandrieux fut le premier lieu du culte des prolestants de Montpellier. Elle était située à l'endroit où se trouve maintenant la place Louis XVI ; il est difficile d'en indiquer l'emplacementavec précision, vu les nombreux remaniements que cette partie de la ville a subis. Dutertre ' nous dit bien que celte maison était située à côté du couvent des Capucins , mais ce renseignement ne nous est pas d'une grande utilité. Le cloître des Capucins ne fut construit qu'en 1 624 ; il n'en reste plus de traces aujourd'hui. Là , pendant la nuit , dans des caves à peine éclairées , se donnaient rendez-vous un certain nombre de personnes, pour prier, lire la Parole de Dieu, et se communiquer tout ce que l'on avait pu recueillir des progrès de la Réforme.

Il serait peut-être facile de se faire une idée de la physionomie de ces assemblées nocturnes et des sentiments qui animaient les sectateurs . Les cœurs y étaient partagés entre la crainte et le devoir. On y craignait les hommes dont on trompait la vigilance ; on s'y sentait soutenu par le regard de ce Dieu que l'on avait à cœur de servir.

Les progrès furent rapides. Les nouvelles idées, se répandant de proche en proche, minèrent peu à peu les vieilles croyances , qui s'affaissèrent comme un

1 Histoire du calvinisme de Montpellier.

I | MVRE PREMIER

meuble ?ermoulu, D'Aigrefenille reconnaît la réalité de ces progrès, qu'il explique par l'ignorance et les mauvaises mœurs de beaucoup de gens d'église et aussi par l'affranchissement de certaines pratiques incommodes à ceux qui voulaient selivrer sans contrainte aux plaisirs de la vie. Nous lui empruntons la constatation du fait, tout en lui laissant la responsabilité de l'explication: «Les nouveaux sectaires, dit-il, se firent alors dans Montpellier beaucoup de partisans secrets, et, dans l'espace de dix-huit mois , ils y grossirent considérablement leur nombre. »

En l'année 1559, des prédications jugées fort étranges retentirent dans l'église Saint-Denis. A quoi tenait cette étrangeté ? Les prêtres qui les donnaient compromettaient-ils la cause catholique par quelques tendances novatrices , ou bien faut-il les regarder comme des hommes arriérés qui prêchaient les anciennes superstitions, sans se douler des répugnances qu'elles rencontraient? Le champ est ouvert aux conjectures. Ce qui n'est nullement douteux, c'est que les directeurs de l'église trouvèrent fâcheux l'effet de ces prédications , et firent donner du haut de la même chaire de tout autres enseignements. Un moine fougueux fut appelé , et il ne négligea rien pour fanatiser le peuple et battre en brèche les idées nouvelles. Son éloquence eut un effet opposé à celui qu'il en attendait. Tandis que le prédicateur s'échauffait dans un sens, les auditeurs s'exaltaient dans un autre. Tout à coup, au milieu du sermon, une femme se

leva brusquement , accusa le prédicateur d'imposture, et se retira , secouant contre lui la poussière de ses vêtements. (Bèze.)

Nous ne justifions pas cet acte , dont nous reconnaissons la haute inconvenance ; mais personne n'ayant pris la défense du prédicateur, il est naturel de penser que la protestation de cette femme n'était pas individuelle et que, à la forme près, bien des gens étaient du même sentiment. Ce qui l'établirait au besoin, c'est la résolution que cet événement inspira aux habitués de la maison Desandrieux. Ils virent là une circonstance favorable dont il fallait profiter, et, comme si le courage de cette femme avait été une accusation pour leur timidité, ils décidèrent qu'une Réputation serait envoyée à l'Église de Nimes, qui était constituée depuis quelques mois, et lui demanderait l'assistance d'un pasteur. A leur prière , Guillaume Mange t se rendit à Montpellier et y fonda notre Église. C'était, dit Ménard . un homme vif, plein d'esprit, assez éloquent, mais surtout ardent et zélé au dernier point pour sa doctrine.

«Le 8 février 1559', dit un vieux manuscrit cité

1 Cette date de 1559 correspond en réalité à l'année 1560. Par un édit de Charles IX, rendu en 1504, le commencement de l'année fut fixé au lcr janvier, tandis qu'auparavant elle commençait à Pâques. Le 9 février 1559 est donc le 9 février 15G0.

Le mot piauler, dont le manuscrit se sert, ne désigne pas les premiers commencements de l'Église, il est clair qu'elle avait commencé avant , mais sou organisation : cette expression doit

par d'Aigrefeuille, fut plantée l'Église de Montpellier, par le sieur Guillaume Mauget , ministre de Nimes. Il constitua pour diacre François Maupeau, son parent, avec Claude Formy, et pour surveillant ' George Crouzier, écolier de médecine, auquel ils donnèrent pour adjoint un nommé Bonnail , bourgeois de la ville.»

Voilà donc l'Église constituée avec deux diacres, deux surveillants, mais sans pasteur. Mauget ne pouvait la visiter que de temps en temps.

être considérée comme synonyme de celle-ci : dresser les Eglises, c'est-à-dire les soumettre à une règle , comme le fait remarquer M. Henri Lutterot, dans sa brochure sur la Ré formation en France pendant sa première période.

1 Les noms d'ancien et de surveillant sont deux expressions différentes qui désignent les mêmes fonctions. Voici comment les attributions du surveillant ou ancien , et celles du diacre , sont définies dans deux citations faites parle même auteur: « Les anciens ou surveillants étaient adjoints aux ministres de la Parole de Dieu pour veiller sur les scandales , mettre ordre que chacun vive saintement , recueillir les aumônes et les distribuer, servir de conseil aux affaires de l'Église et faire que le peuple oye la parole de Dieu. » (Histoire des persécutions de l'Eglise de Paris, pag. 73. ) « Les diacres allaient toutes les semaines par les maisons des fidèles recevoir les aumônes et admonester chacun du devoir envers les pauvres , en sorte que chacun , en son endroit, s'étudiait en bonnes œuvres. » (Histoire des martyrs, feuillet 385. )

Quelquefois les consistoires avaient aussi des intendants; c'étaient des hommes d'affaires chargés par ces corps de l'administration de leurs biens ou de la défense de leurs droits. On les appelait aussi syndics.

Le premier soin du Consistoire , après sa constitution, fut de chercher un pasteur qui pût fixer sa résidence à Montpellier, et Claude Formy partit pour Genève, afin de le demander.

En attendant que cette métropole du Protestantisme pût leur fournir le ministre si désiré, Mauget institua régulièrement pour en tenir la place Claude Formy et François Maupeau. Par leurs soins, leurs lumières et leur piété, le troupeau s'accrut considérablement.

Enfin, Genève put venir au secours de l'Église de Montpellier : Jean Chassanion ou de La Chasse fut envoyé. Les assemblées se tenaient encore nuitamment dans les caves de la maison Desandrieux, mais elles avaient déjà un certain caractère de notoriété. Chassanion y prêchait devant un nombreux auditoire. Ses prédications avaient nécessairement un côté polémique : il devait à la fois démolir et édifier. Il attaquait le pape, que, selon la coutume de l'époque, il appelait l'Antéchrist , et poussait fortement à la lecture des Livres saints. Secouez, disait-il aux assistants, secouez le joug rude et pesant de Rome. On a mis des ronces et des épines autour de l'Évangile, comme autour d'un arbre dont on veut défendre l'accès; écartez les épines et cueillez les fruits. On s'est attaché à faire croire que l'Évangile est une lettre morte, un livre inintelligible sur lequel les hommes doivent bien se garder de porter les yeux ; écartez ce nuage d'idées fausses , et l'Évangile fera resplendir devant vous les rayons de sa vérité.

|g LIVRE PREMIBB

Le succùs de la prédication de Chassanion fut immense; "ii venait l'entendre de la ville et de la campagne, roule dissimulation était impossible. A quoi bon célébrer dans les ténèbres de la nuit et dans des caves souterraines, des assemblées qui atliraienl si fortement 1'atlention? Le Consistoire délibéra que les services seraient célébrés de jour, à sept heures du matin, et qu'ils auraient lieu dans la maison Didier- Baudier.

C'était là une résolution hardie. Le culte protestant refusait de se cacher plus longtemps, et revendiquait une place au grand soleil de la publicité. Ces assemblées furent vues de très-mauvais œil, on le conçoit, et l'on ne se faisait pas faute de les troubler. A l'heure du culte et quelque soin que l'on prît de la changer, toutes les cloches des églises étaient mises en branle.

Ces tracasseries firent sentir aux protestants le besoin de se rendre respectables par le nombre, et ils appelèrent dans la ville des amis et des coreligionnaires du dehors. C'était sans aucune intention d'hostilité , disaient-ils ; ils ne voulaient qu'imposer à leurs adversaires un peu de retenue. Us faisaient comme un homme qui prend ostensiblement des armes, non pour attaquer, mais pour empêcher qu'on l'attaque.

La position devenait critique ; de nuages ainsi chargés, la foudre pouvait facilement jaillir. Heureusement, un homme de bien et d'autorité, Guillaume de Chaume, seigneur de Poussan , fut nommé premier consul et viguier. Par ses soins et ceux de son capitaine de guet,

François Guichard , les mutins furent contenus et les assemblées continuèrent sans trouble.

Les partis renoncent difficilement à leurs rancunes. On essaya de frapper du glaive de la loi ce qu'on ne pouvait pas empêcher par la violence. Des dénonciations prirent !e chemin du parlement de Toulouse, et des mesures de rigueur intervinrent. L'effet de ces mesures fut un moment retardé par une circonstance qui mérite d'être mentionnée. À son retour de Toulouse, le solliciteur qui portait les ordres du parlement tomba entre les mains de quelques gentilshommes protestants, qui l'emmenèrent dans les Cévennes. Il vil de près les persécutés, apprit à les connaître, et embrassa leur foi. (Bèze.)

Les rigueurs ajournées s'accomplirent pourtant, et le 28 juillet les religionnaires célébraient paisiblement leur culte dans la maison Didier-Baudier , quand le juge-mage Pierre de Lacoste, ennemi juré des protestants, s'y présenta. Il était accompagné de plusieurs ecclésiastiques, dont la présence fait suffisamment connaître d'où était partie la dénonciation. L'assemblée fut dissoute et le local interdit. Le nouveau diacre Favy se sauva parles toits. Talard, greffier du consistoire, Baudier, propriétaire de la maison et Bergeiron furent arrêtés et mis en prison. Leur captivité ne dura guère, car on les relâcha dans l'après-midi , par ordre de l'autorité.

La cause première de cette prompte mise en liberté se trouve probablement dans la sagesse du premier con-

sul, Guillaume de Chaume, et peut-être aussi dans le fait que nous allons raconter. Ce fait prouve du moins que les protestants se sentaient forts de leur nombre et de la sympathie qu'ils avaient inspirée.

Le soir môme, sans aucune gêne, les portes ouvertes et avec grand éclairage de flambeaux, ils installèrent leur culte dans la Maison-Mage, située rue de la Blanquerie, à l'endroit où se trouve aujourd'hui l'hôpital SaintÉloi. «Cette maison confrontait du côté du Nord une rue existant encore , et dont le nom est le seul vestige de la destination de l'ancien local ; c'est la même maison que d'Aigrefeuille suppose, à cause de ses fenêtres gothiques, avoir été édifiée par la libéralité des rcis de Majorque. Un jardin complanté d'arbres fruitiers , avec un puits , y était attenant. L'immeuble appartenait à plusieurs propriétaires, qui le cédèrent à la ville, en 1 461 , par deux actes séparés : le premier porte pour les deux tiers le prix de soixantecinq livres tournois ; l'autre tiers fut payé trente-deux livres dix sols. Cet établissement devint YËcole- Mage : nom imposant, qui, ne paraissant dans aucun document antérieur, est pour la première fois dans un inventaire des objets mobiliers de la commune, fait enlSOS1.»

Ce fut dans ce local que les protestants se réunirent au nombre de I ,200 personnes, et François Maupeau leur fit une excellente exhortation sur un passage de

1 Faucillon , La Faculté des arts de Montpellier.

l'Apocalypse où il est parlé de ceux qui ont été tués pour le témoignage de Jésus-Christ et de la Parole de Dieu. Le sang de ces martyrs demande vengeance à Dieu contre leurs persécuteurs, et néanmoins ils sont exhortés à la patience et reçoivent des vêtements blancs. L'application était facile , et le prédicateur la fit : ses paroles furent des paroles de paix et d'espérance. C'est dans ces sentiments que la sainte Cène fut distribuée à la fin du service.

Le culte continua d'être célébré dans le même local avec un concours immense d'auditeurs. Nous en trouvons la preuve irrécusable dans une délibération du Conseil de ville du 17 septembre 1560. Cette séance eut lieu par-devant le juge-criminel, Charles de Barges, dans la salle haute du consulat. Guillaume de Chaume, seigneur de Poussan , premier consul et viguier , y rendit compte de ce qu'il avait fait pour l'exécution des ordres du Roi. Il reconnut que les assemblées avaient lieu de jour et à huis ouverts ; qu'on y baptisait les enfants h la mode de Genève ; qu'elles étaient suivies par trois ou quatre mille personnes ; et il déclara que, vu ce nombre et la faiblesse des moyens dont il disposait , les voies de rigueur étaient impraticables. Il ajoutait que souvent il avait fait des remontrances; mais qu'à ces remontrances les religionnaires répondaient : nous ne croyons en rien offenser le roi ; ces assemblées n'ont d'autre but que la prédication de l'Évangile ; nous prions Dieu par ordre de Dieu.

Le premier consul terminait son discours en prenant avis sur la marche qu'il convenait de suivre. Il lut déi idé que toutes les autorités agiraient de concert pour faire cesser les assemblées.

En effet, le 24 du courant , sept jours après la séance dont nous venons d'analyser le procès- verbal, le juge-criminel, accompagné des consuls et des prin cipaux de la ville, se rendit à l'École-Mage. L'assemblée était formée, mais le sermon n'était pas encore commencé. Le cortège fut reçu respectueusement, et chacun se pressa pour lui faire place. Le juge-criminel prit alors la parole, et fit un long discours où il parlait des sectes des Libertins et des Nicolaïtes; il rappela l'édit du Roi qui défendait de s'assembler et de porter des armes. Son allocution se termina par les trois questions que voici : 1° Ne reconnaissez-vous pas François II pour votre souverain légitime ? 2° Ne vous croyez -vous pas tenus d'obéir à ses lois et à ses ordonnances ? 3° Les magistrats de Montpellier ne sont-ils pas, à vos yeux, régulièrement institués par Sa Majesté ?

Le ministre Chassanion fit immédiatement la réponse suivante : Quant aux Nicolaïtes et aux Libertins, Dieu merci ! cela ne nous regarde pas. S'il y a dans l'assemblée des gens coupables de sédition, nous n'en prenons pas la défense, qu'on s'en empare; toutefois, nous conjurons respectueusement les magistrats qu'ils n'écoutent pas légèrement toutes les accusations ni tous les accusateurs. Et, répondant directement aux trois

points clairement formulés par le juge-criminel, Chassanion ajouta : Nous tenons tous François II pour notre souverain légitime, depuis qu'il est monté sur le trône de France; nous reconnaissons les magistrats de Montpellier pour nos supérieurs , et nous leur sommes soumis : mais, quant aux assemblées, il n'y a aucun édit qui puisse nous défendre de prêcher l'Évangile clans la pureté du temps des apôtres et sans aucun mélange des superstitions qui le défigurent. Pour ce qui est du port des armes, ajouta Chassanion, depuis que je suis de retour à Montpellier, personne ne peut se plaindre d'avoir été offensé par ceux de la Religion, et nous y tiendrons la main plus que jamais. Cette réponse fut acclamée par l'assemblée entière ; chacun leva la main et prolesta vouloir obéir à Dieu, au roi et à ses magistrats. (Bèze et d'Aigrefeuille.)

Le cortège se relira et le culte fut continué.

Les écrits de l'époque font mention d'une tentative que firent les protestants sur l'église Saint-Matthieu, dont ils s'emparèrent, et où ils firent une prédication. Celle église fut rendue sur l'injonction du juge-criminel, Charles de Barges. C'est sans doute à cette obéissance tardive (pie fait allusion un paragraphe du procès-verbal du Conseil do ville que nous avons donné par extrait: «Les ordres méconnus de l'autorité furent enfin obéis, et, sur les menaces du juge-criminel, les assemblées cessèrent le 15 octobre. »

Les magistrats n'avaient été que médiocrement satis-

laits des résultais de leur démarche. Il était évident , en effet , que si les protestants , selon le précepte de l'Évangile, voulaient rendre à César ce qui lui appartenait, ils étaient bien décidés aussi à s'acquitter de leurs devoirs envers Dieu.

Dans cette résolution énergique il y avait tout à craindre pour un pouvoir qui ne voulait pas reconnaître les droits de la conscience et entendait s'assujétir lame aussi bien que le corps de ses sujets. En sortant de l'assemblée des religionnaires , les magistrats allèrent conférer de l'affaire avec Guillaume Pellicier, évêque de Montpellier, et il fut résolu qu'une lettre serait écrile'à la reine.

Voici celte lettre; elle émane de la plume de Pellicier.

Madame ,

La ville de Montpellier, qui avoit esté durant tant de siècles le throne de la dévotion et les chères délices de la Reine du ciel, est maintenant tombée, par le courroux de Dieu, dans un épouvantable goufre de mal-heurs, L'hérésie qui dévore ce pauvre royaume, et qui vous donne tant de peines et de soins, s'y est rendue la plus forte par l'infidélité de quelques apostats, et sa rage est venue jusqu'à ce point, que tout ce que l'histoire barbare a de plus noir, est trop peu de chose pour l'exprimer. Je ne vous diray point, Madame, ses sacrilèges , ses meurtres , ses impudicitez, ses parjures et ses blasphèmes. Vous n'aurez que trop souvent les oreilles battues et le cœur percé du récit de ces crimes , et ce n'est pas seulement icy qu'ils se commettent. Je ne vous diray point aussi les maux que mon clergé a soufferts, ni les funestes appréhensions qui se sont formées

dans nos âmes : vos espines sont bien plus piquantes que les nôtres , et quelques exposez que nous soyons à la gueule des tygres, nous n'avons pas tant d'ennemis à craindre ou à combattre que vous. Seulement, Madame , je vous supplieray très bumblement , et s'il est permis de vous parler ainsi, je vous conjureray par votre zèle à la foy, par votre affection envers le roy et la couronne, par votre compassion envers les affligés et par votre charité envers tous les pauvres catholiques , je vous conjureray, dis-je , Madame , de vous souvenir de nous et de procurer un ordre exprès à ceux qui ont l'honneur de commander les armées du roy en province, afin que nous puissions réprimer les fureurs de ces monstres qui se promettent d'esteindre la vraye religion, et d'enfermer dans un même tombeau tous les religieux, pour mettre en nostre place des grenouilles de Genève ou des serpents de Zuric. Je prends la hardiesse d'en écrire à Sa Majesté ; votre intercession peut tout , Madame ; vous êtes notre refuge ; si vous ne nous donnez quelques-unes de vos pensées, nous ne pouvons que périr, et ce serait peu de chose que notre perte , si la foy ne courait la même fortune. Faites, Madame, que nous soyons humainement redevables de notre salut à votre piété, et que vos veilles rendent à Dieu ses autels, aux catholiques leurs maisons , et à tout le diocèse le repos qu'il a perdu, depuis que les nouveautés de l'ange exterminateur s'y sont glissées. (Gariel; L'Origine, etc., pag. 428.)

Le zèle de Catherine de Mëdicis ne manqua pas d'être ému par un langage si pathétique; elle intercéda auprès du roi, et le cardinal de Lorraine fit la réponse suivante à l'évêque de Montpellier:

Monsieur de Montpellier,

Je n'ay failly de faire entendre très bien au roy ce que vous m'avez écrit touchant les scandales et les illicites assemblées de

ces malheureux hérétiques. A quoy, pour vous y avoir été amplement respondu par Sa Majesté, je ne vous feray autre discours par la présente, sinon que je vous prieray avoir égard que c'est à nous maintenant de nous défendre, et à n'espargner aucuns de nos moyens et facultez, pour essayer à repousser les injures et les insolences de ces malheureux séditieux; et pour cette cause adviserez de suivre et accomplir ce que Sa Majesté vous a commandé par ses lettres, vous priant sur toutes choses d'avoir l'œil ouvert à ce que telles assemhlées illicites et prédications défendues ne se fassent en votre diocèse, dont advertirez d'heure à autre M. le comte de Villars, qui aura la force et le moyen d'y remédier, et qui a commandement de Sa Majesté de tailler en pièces tous ceux qui se voudront oublier en cet endroit. Et sur ce, je prieray Dieu de vous conserver en santé.

Vostre bon frère Charles , cardinal de Lorraine.

Écrit à Argeville, l'an 15GO.

Cette lettre, extraite du Séries prœsulum de Gariel, se trouve aussi dans ['Histoire des Églises réformées, de Bèze , tom. T , pag. 209, et y porte la date du 14 octobre.

L'évêque de Montpellier avait sollicité de la cour des ordres sévères contre les hérétiques; la cour, répondant à cette demande par la plume du cardinal de Lorraine, l'assurait que M. de Villars avait reçu des ordres précis et possédait les forces nécessaires pour tailler en pièces tous ceux qui voudraient lui résister. II fallait donc s'y attendre, la persécution allait commencer; c'est ce qui arriva.

Le comte de Villars était retenu à Beaucaire par la

tenue des États. Ne pouvant commencer immédiatement lui-même l'exécution de ces ordres, il en chargea le baron de Saint-André, qui, avec quelques compagnies, marcha droit sur Montpellier. A son approche, le ministre Chassanionet tous les membres du Consistoire sehàtèrentde sortir de la ville et prirent le chemin des Cévennes. Cette fuite du ministre Chassanion était la troisième. Il avait quitté la ville une première fois lors de la recrudescence occasionnée par le complot d'Amboise; une deuxième fois, il en était sorti devant l'injonction du juge-criminel dont nous avons déjà parlé, mais chaque fois son absence avait été de courte durée. Maintenant il se retire devant les troupes du baron de Saint-André, lieutenant du comte deVillars, pour n'y rentrer qu'après la mort prochaine de François II.

Quand le comte de Yillars fut débarrassé de la tenue de ses Etats, il s'en vint à Montpellier où il mit garnison , la réduisant en forme de ville frontière ; et cette ville , ajoute un vieux manuscrit, qui soûlait être libre , aisée et de tout plaisir, fut dès-lors asservie pour longues années.

Bientôt après l'arrivée de Villars à Montpellier, on y vit aussi entrer Pierre Daisse, gouverneur d'Aigues- Mortes , connu pour être très-favorable à la Réforme, qu'il y faisait prêcher avec un grand succès par le ministre Élie du Bosquet, connu aussi sous le nom d'Hélie de Laval-Boisset, natif de Périgueux. C'était une ruse du comte de Villars. Il avait mandé Daisse pour l'éloigner d'Aigues-Mortes, et le fit arrêter. Par

l'ordre du comte, Joyeuse dut partir immédiatement pour Aiguës-Mortes avec de la cavalerie et s'emparer du ministre, qui fut enfermé dans la grosse tour, d'où il ne sortit que pour aller au supplice. D'après Crespin et Bèze, il fut pendu le 14 novembre 1560 devant le terple d'Aigues-Mortes , en présence de sa femme et de ses enfants, que l'on contraignit d'assister au supplice. D'Aigrefeuille raconte, au contraire, que du Bosquet fut conduit dans les prisons de Montpellier, pendu et brûlé devant la porte de la citadelle le 1 1 novembre. L'exactitude ordinaire de Crespin et de Bèze, et la négligence reconnue de d'Aigrefeuille, nous font donner la préférence à la première version.

Les troupes que le comte de Villars avait introduites dans la ville de Montpellier n'y étaient point venues sur la demande ni pour l'agrément des protestants ; néanmoins , ce fut à leurs frais qu'elles durent être entretenues, et, dans ce but, des contributions furent frappées sur tous ceux qui étaient connus pour fréquenter le nouveau culte. La solde du gouverneur et gens de pied nécessaires à Montpellier pour défendre l'ancien culte, qui ne pouvait pas se défendre lui-même, dut être prélevée sur les religionnaires, et à cet effet le comte de Villars frappait des contributions dont le chiffre était fixé par lai et dont la répartition entre les religionnaires , au marc la livre , était faite par les consuls. Cette répartition donna lieu à différentes difficultés qui durent être vidées par l'autorité.

Nous possédons à ce sujet quelques pièces impor-

tantes : 1 ° un arrêté rendu à Montpellier le 27 novembre 1 560 , et 2° la répartition d'une contribution de 11, 341 112*6* , payée, sur l'ordre du comte de Villars et d'après le contrôle des consuls , par ceux des habitants de Montpellier qui avaient assisté aux assemblées défendues. Cette dernière pièce est trèsintéressante, vu qu'on y trouve le nom des protestants de la ville, avec leur profession et leurs sobriquets, en regard du chiffre qui fait connaître leur position de fortune, et, par induction, leur position sociale. Les à comptes payés sur ces amendes, souvent notés en patois , contiennent des dates qu'il est possible d'utiliser. Dans cette liste figurent tous les noms protestants connus de l'époque, entre autres Bonnau, Vcrchand , Formy, Rey, Maupeau, Tremolet, Rondelet, de Rodes, un chanoine du nom deQuauvet, Boiseron, Testonis, de Saussan, Talard, de Combes seigneur de Combas, Hilaire notaire, Pons, Ramond chanoine, Pascalis, Régis, Raymond de la Farelle, Vibrac, et, chose étrange, le barbier de l'évêque et Jehan de la Coste, frère de ce juge-mage si acharné contre les protestants.

Le décret du comte de Villars nous faisait déjà connaître d'une manière sommaire à quel but les fonds provenant de cette cotisation étaient affectés. D'après ses termes mômes, ils devaient servir à payer un gouverneur et une garnison de gens de pied, dont la mission était de défendre la religion catholique, à laquelle les séditieux et rebelles contrevenaient. Les comptes

"Il LIVRE PREMIER

de l'emploi de cet argent nous fournissent quelques détails de plus qu'il importe de recueillir.

Nous y voyons que ces fonds étaient versés entre les mains de noble Guillaume de Tufïuny, receveur du diocèse de Montpellier, et qu'ils étaient affectés : 1° à divers travaux de serrurerie ou de menuiserie ayant pour but de consolider les portes de la ville; 2° aux frais de procédure pour la poursuite des assemblées. Cette dépense était soldée entre les mains du jugecriminel Charles de Barges. Le premier consul Guillaume de Chaume touchait aussi , sur celte caisse, le remboursement des frais des voyages qu'il était obligé de faire auprès du comte de Villars, pour lui rendre compte de l'état de la ville. Mais la plus grosse part , la presque totalité, était versée à M. le capitaine Saint-André pour l'entretien des troupes.

Au comte de Yillars appartient donc l'honneur d'avoir inauguré, dans la ville de Montpellier, un système d'impôts dont il fut fait plus tard une si inique et si générale application aux populations protestantes.

C'est ici le cas de faire remarquer le changement qui s'opéra dans les convictions de trois de ces hommes dont nous venons de parler, comme remplissant un rôle plus ou moins actif dans les persécutions organisées contre les religionnaires.

Guillaume de Chaume , contrevenant bientôt luimême aux ordres qu'il avait voulu faire exécuter comme premier consul, se déclarait ouvertement protestant et suivait les assemblées.

Le juge-criminel , Charles de Barges, celui même qui, à la tête de la magistrature, était allé sommer les protestants de cesser leurs réunions et leur avait adressé ce discours auquel Chassanion répondit , ce môme juge-criminel allait devenir une colonne de l'Église réformée. Ce fut lui, en effet, qui, en 1562, du 2 au 1 1 novembre, présida cette célèbre assemblée deNimes qui choisit Antoine de Crussol pour gouverneur et protecteur du pays. Les persécutés n'ont-ils pas un avocat dans la conscience même des persécuteurs?

Les rivalités entre les princes de la maison de Bourbon et les Guise avaient rendu un peu d'espoir aux protestants. La mort de François 11, survenue le 5 décembre 1 560, et la démission du comte de Yillars, furent des motifs suffisants pour ramener dans la ville de Montpellier les protestants qui s'en étaient éloignés. Le culte était devenu pour eux l'expression d'un besoin auquel il fallait une satisfaction. Ils soupirèrent après leur ministre, et Nicolas Talard fut député à Genève avec la mission de ramener Chassanion. Celui-ci se hâta de revenir auprès de ses chers paroissiens, et les assemblées recommencèrent. D'abord elles furent secrètes, et puis après manifestes, à cause de la multitude du peuple.

Des luttes douloureuses inaugurèrent a Montpellier le règne de Charles IX. Pendant les premiers mois de l'année 1561, les assemblées étaient tenues d'une

manière fort paisible et n'avaient pas été dérangées. Quand le carême commença, il y eut une émulation marquée, pour ne pas dire une rivalité passionnée , dans la manière dont les deux partis manifestèrent leurs sentiments religieux. Les catholiques se portaient en foule dans les églises, et les prolestants se livraient avec ardeur au chant des psaumes et â la prière. D'abord quelques enfants protestants s'assemblaient sous le couvert et parvis du consulat, et là, les chandelles allumées , chantaient les Psaumes de David en français. L'un d'eux faisait ia prière dans la même langue. Ces assemblées devenant extrêmement nombreuses , Pierre de Bourdic , seigneur de Villeneuve, gouverneur de la ville, fit ce qu'il put pour les faire cesser; mais, n'osant en venir à la force, il temporisa.

Les choses marchèrent ainsi jusqu'à la fin du mois de mars, où le vicomte de Joyeuse, qui avait succédé à M. de Villars comme lieutenant général , vint à Montpellier pour y tenir les États de la province. Sa présence et celle des autres seigneurs suspendit quelque temps les assemblées et les chants. Mais, après leur départ , les religionnaires reprirent ouvertement leurs réunions dans des maisons particulières. La Cène fut distribuée dans la maison Maupeau, et le premier dimanche de mai dans celle de Claude Formy , qui, ce jour-là, fut reçu ministre de Montpellier.

Le même dimanche 4 mai, et les dimanches suivants, les catholiques se livrèrent à des provocations d'un

caractère très-agressif. Au dire de Dom Vaissette, ils se réunirent au nombre de douze ou quinze cents pour promener le pain bénit dans toutes les rues de la ville. Ils faisaient cela au son des instruments et avec des danses auxquelles les femmes mêmes n'avaient pas honte de prendre part.

Nous ne faisons ici que copier Dom Vaissette : «Un auteur contemporain, témoin oculaire et calviniste modéré, prétend que les catholiques de Montpellier donnèrent occasion à ces désordres en affectant, pendant quatre ou cinq dimanches de mai et de juin, de porter le pain bénit précédé d'une enseigne de guerre déployée, d'une grande croix de bois et d'une crosse;le tout porté par des femmes et des filles dissolues , suivies d'hommes armés de dagues et de sachets pleins de cailloux, sous leurs manteaux; que, marchant par cet équipage dans les rues, au sondes hauts-bois, des trompettes et des tambours , ils criaient tout haut : Nous danseronsen dépit des huguenots. Ils insultaient les religionnaires en passant devant leurs maisons. L'évêque, le gouverneur, le juge-mage les encourageaient et les faisaient boire. »

Il est facile de comprendre que les protestants ne voulurent pas obtempérer à l'ordre qu'on leur donnait de suspendre leurs travaux et de fermer leurs boutiques lors du passage de ces processions. Il en résulta plusieurs altercations, dont une très-vive , le dimanche 1 5 juillet. La police intervint, des arresta-

tions eurent lieu, et la conclusion finale de tout ceci l'ut l'interdiction des assemblées.

Quelques jours auparavant, une rixe avait aussi eu lieu à l'occasion d'un enterrement. M. Bocaud, docleur-régent de la Faculté de médecine, était mort le 8 juillet 1501 . 11 avait fait les recommandations les plus expresses au sujet de son enterrement: il voulait êlre inhumé à la manière des calvinistes, sans aucune des cérémonies de l'Église romaine. Ses parents et amis regardèrent comme un devoir sacré de se conformer aux dernières volontés du défunt. Le gouverneur et le juge-mage s'y opposèrent, et des gens armés commandés par M. de Terrides durent attaquer le convoi, qui se défendit. Dom Vaissette, qui nous raconte l'histoire, nous laisse ignorer le résultat du combat. Qui fut battu, qui eut le dessus? Nous l'ignorerions, sans doute, si le manuscrit de la Bibliothèque impériale que nous avons déjà cité (supplément latin, 84 bis) ne renfermait celte phrase laconique : « Le 8 juillet 1 5Gi , mourut M. Bocaud, docteur en médecine, et voulut être enterré à la façon de l'Église réformée. Le gouverneur et gens de M. de Terrides y voulurent donner empêchement et furent bien battus. »

Ces désordres n'avaient pas lieu à Montpellier seulement, ils se reproduisaient dans toute la France. Pour y remédier, Catherine de Médicis rendit l'Édit de juillet, dans lequel le roi défendait « toutes assemblées publiques, avec armes ou sans armes, comme aussi les assemblées privées où l'on prêcherait ou admi-

nislrerait les sacrements autrement qu'il netait ordonné par l'Église catholique. »

Cet édit, publié à Montpellier le 30 août, n'y produisit aucun effet. Les huguenots', prenant l'expression dans le sens étymologique, soutenaient qu'ils étaient catholiques.

Le 24 septembre au matin, les protestants se saisirent de Notre-Dame-des-Tables, qu'ils appelèrent* le Temple de la Loge, et Claude Formy y fit sa première prédication. C'est ici que nous sommes appelé à examiner soigneusement comment se passa cette affaire. Ce détail est de la plus haute importance ; il commande en quelque sorte la position, car il est le point de départ de toute une campagne.

Le chanoine d'Aigrefeuille, qui n'a écrit que longtemps après l'événement, présente le fait d'une manière burlesque. D'après lui, le Consistoire aurait député ses surveillants, qui, par un coup de main, se seraient emparés de l'église au moment où les prêtres en ouvraient les portes pour la première messe, et ils auraient dit : Nous ne voulons pas vous déposséder , l'église nous servira aux uns et aux autres, et nous l'occuperons alternativement ; nous aurons la chaire

1 Sur la date et l'étymologie du mot huguenot, on peut consulter l'ouvrage spécial de .M. le pasteur E. Gastel, les Huguenots, etc., et les études que II. Charles Read a insérées en plusieurs endroits du Bulletin de l'histoire du Protestantisme français, année 1859. Tous les documents propres à éclairer la question sont relatés dans ces savants articles.

que vous laissez moisir, et nous vous laisserons l'autel dont nous n'avons que faire. Les violences auraient suivi les plaisanteries , et, à un signal donné par le Consistoire, le sanctuaire aurait été envahi.

M. J.-P. Thomas dépouille ce récit de ce qu'il a de burlesque et le conserve au fond. D'après lui , le 24 septembre, de grand matin, trois surveillants envoyés par le Consistoire, proposèrent aux prêtres de Notre- Dame de laisser prêcher leurs pasteurs dans cette église pendant une heure, tous les jours après l'office. Cette proposition fut rejetée comme ridicule. Les surveillants allèrent rendre compte de ce refus au Consistoire, et, par son ordre, l'édifice fut enlevé de vive force.

D'après Théodore de Bèze et d'après un manuscrit cité par Dom Vaissette, les choses se seraient passées bien autrement. Un grand tumulte aurait été occasionné par une provocation fort insultante de l'évêque, et l'enlèvement de l'église aurait été une représaille. Voici les propres paroles reproduites par l'historien du Languedoc : «L'évêque de Montpellier, abusant de sa supériorité et de ses forces, ainsi que de la faiblesse des religionnaires , alla les insulter un jour qu'ils étaient assemblés chez un avocat pour entendre prêcher leur ministre. » D'après Bèze, moins explicite, mais au fond concordant, l'évêque Pellicier, accompagné de ses gens, se serait présenté à la maison François Maupeau où le culte était célébré , et une rixe aurait éclaté entre les religionnaires et les gens

de la suite de l'évêque. Le lieutenant particulier aurait aussitôt parcouru la ville en criant qu'on tuait le bon évèque, et que le moment était venu de défendre la sainte Église. Le peuple ne se serait pas fort ému : Que les battus se défendent! aurait-il dit; qui a la terre, qu'il fasse guerre. L'assemblée se serait alors considérablement accrue, et, d'un commun consentement, on serait allé s'emparer du temple de Notre- Dame, proche de la Maison de Ville '.

Ce temple était entretenu par les marchands et les bourgeois, et ne procurait aucun revenu aux prêtres, de sorte qu'il appartenait à la ville. C'est ce qui donna occasion à l'assemblée de s'en emparer comme d'un .bien lui appartenant. Ce n'est pas , disaient-ils , la propriété du clergé, c'est celle des paroissiens. Quand les croyances changent, l'édifice ne change pas pour cela de propriétaire, sans cela les paroissiens pourraient être dépourvus de lieux de culte , quand les temples eux-mêmes demeureraient sans paroissiens.

1 Nous avions espéré trouver quelques renseignements de plus, sur cette importante affaire, dans le livre que M. le chanoine J.-F. Vinas, curé de Notre-Dame, vient de publier. Notre espoir nous paraissait d'autant plus fondé, que l'ouvrage paraît annoncer l'intention d'être complet; c'est une histoire détaillée de ce sanctuaire, lisons-nous dans le titre, au double point de vue du culte et de l'édifice. M. Vinas aborde, en effet, la question dont nous venons de nous occuper, mais il ne met à contribution que d'Aigrcfeuille et J.-P. Thomas, et ne semble pas se douter que Dom Vaissette, l'auteur de la célèbre Histoire du Languedoc, a traité en détail cette importante question.

Jacques David, seigneur tic Montfcrrior , premier consul , évidemment favorable aux protestants , ne s'émut pas du tout de ce qui se passait. Il n'intervint tpie pour faire dresser un inventaire fort exact des ornements, meubles et reliquaires de l'église. Tout fut renfermé très-soigneusement à l'Hôtel de Ville.

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