‹ Histoire de l'Église réformée de MontpellierChapitre 81 sur 253 · DE L'ÉDIT DE GRACE A LA RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES · texte numérisé non relu

DE L'ÉDIT DE GRACE A LA RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES

Affaiblissement du parti protestant. — Ses deux ennemis : le fanatisme et la politique. — Assemblées du clergé. — Édits tendant à affaiblir le protestantisme sans l'attaquer de front. — Composition du Consistoire à cette époque. — Soins qu'il prend de ses archives. — ■ Il fait recueillir ses titres de propriété , et pourquoi. — Le pasteur Baux succède à Michel Le Faucheur. — David Eustache. — Le chantre Legarez, sa réforme du Psautier. — Synode de Montpellier, question de la grâce. — Isaac Dubourdieu. — Discussion d'un synode avec le commissaire du gouvernement, au sujet du ministre Labarre. — Les

annexes. — Sébastien Bourdon. — Orner Talon et les temples.

Roussillon et Carcenat persécutés à Pignan. — Les consuls seront tous catholiques à Montpellier. — Bertheau et Brun , pasteurs. — Délégation auprès de M. de Bezons. — Jean-Armand Dubourdieu.

L'histoire du Protestantisme entre ici dans une phase nouvelle. Jusqu'à la réduction de La Rochelle et à la soumission du duc de Rohan, il a lutté à armes égales; désormais, nous le verrons s'affaiblir de plus en plus sous le poids d'une oppression continue et systématiquement organisée.

Les deux ennemis du protestantisme, à cette époque,

sont le fanatisme et la politique. La politique se traduit par une suite d'actes émanant de la couronne, et le fanatisme excite sans cesse le bras séculier à l'anéantissement de la Réforme.

Il faut suivre avec un peu de soin les assemblées du clergé, et prêter l'oreille aux discours des orateurs qui parlent en son nom, pour se faire une idée de ces provocations incessantes.

En mai 1628, pendant le siège de La Rochelle, le clergé de France, assemblé à Fontenai , en Poitou, avait voté trois millions de subsides au roi, pour qu'il achevât son œuvre.

En 1636 et le 7 février, l'évêque d'Orléans, dans une harangue qu'il adresse à Louis XIII, au nom du clergé , accuse les réformés de violer les édits , de ne plus prier pour Sa Majesté, et de blasphémer contre les choses saintes. Ses paroles violentes étaient un appel aux moyens de rigueur contre ceux qu'il nommait des forcenés, des furieux.

En 1645, l'archevêque de Narbonne haranguant la régente au nom de l'assemblée, cite l'exemple de Valentinien II, qui refusa de rendre aux païens les temples que son frère leur avait ôtés, quoiqu'ils leur eussent été laissés par son père. La leçon est facile à tirer: il faut suivre les errements de Louis XIII, et oublier l'édit donné par Henri IV.

En 1656, l'archevêque de Sens appelle les temples réformés des synagogues de Satan, élevées sur le pa-

trimoine du Fils de Dieu. Et, pour exciter le roi à les renverser, il parle de saint Ambroise, qui aima mieux se voir exposé cà toutes sortes d'extrémités, que de céder un seul édifice à l'hérésie arienne. Moralité : les protestants ne doivent pas avoir de temples. Terminons cet exposé par la citation de quelques fragments de la Remontrance du clergé de France, faite aii Roi par Monseigneur l'éminentissimeet révérendissime Jacques Adhémar de Monteil de Gignan, évêque et comte d'Uzès, assisté de tous les Messeigneurs les archevêques, évoques et autres députés de l'assemblée générale qui fut tenue à Paris, en 1665; c'est une provocation des plus violentes à la persécution.» J'aurai l'honneur, y dit l'évêque au roi, d'être l'interprète de la douleur de l'Église. Votre Majesté aura la gloire d'en être le médecin. » Et quels sont les remèdes que l'illustre évêque, si bien au courant de l'état de la malade, croit utile de lui appliquer? Avant d'indiquer la nature du topique, faisons connaître la puissance du médecin. « Ceux qui ont vu avec quelle fermeté d'esprit et de courage Votre Majesté a fait des choses si belles, si importantes et si glorieuses pour l'honneur de la Religion,. . . n'ont-ils pas raison de croire que le Ciel vous a donné le pouvoir de commander aux vents et aux tempêtes, et que depuis cet heureux moment où vous avez résolu d'imiter la conduite de Dieu, qui agit toujours par lui-même, et qui ne se sert du ministère de ses anges que pour exécuter ses desseins, on vous doit regarder comme le héros in-

vincible destiné, dans les conseils éternels, pour détruire le monstre redoutable, et pour lui dire, avec la même autorité que Dieu l'a dit à la mer: Tu iras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin?»

Le médecin est grand, le mal est enraciné, le remède sera énergique. « Achevez donc, grand prince, mais achevez sans interruption ce que vous avez commencé avec tant d'honneur. . . Ceux que Dieu a retirés des ténèbres de l'erreur et de l'ignorance, réclament aujourd'hui votre puissante protection pour abolir le faux culte qui les afflige, et pour démolir les temples profanes qui les scandalisent. -

S'il faut frapper les hérétiques opiniâtres, il faut surtout redoubler de rigueur envers les prêtres amateurs de nouveautés. «Que dirons-nous de ces personnes consacrées à Dieu, lesquelles par leur désertion mettent dans le dernier mépris les sacrés vœux de la religion et la sainteté du caractère des prêtres? Ce sont des plaies, Sire, sur lesquelles Votre Majesté a commencé de mettre le premier appareil, par sa Déclaration; mais, en cette occasion, il est nécessaire que la sévérité l'emporte sur la miséricorde, et que nous vous disions à ce sujet, avec un Père de l'Église, que c'est un effet et une marque d'une grande piété, d'être sévère et d'être impitoyable quand il s'agit de guérir un mal enraciné qui accrédite les libertins et qui déshonore l'Église.

» Le mal est ancien, en effet; il remonte à plus d'un siècle. Aussi, quoique l'Église ait donné aux évêques

toute l'étendue de son pouvoir pour la défendre par les censures, comment pourrons-nous en venir à bout, si Votre Majesté ne nous accorde sa protection ? Sire ! nous vous la demandons avec une fermeté toute respectueuse , pour la décharge de nos consciences. »

Voilà le bras séculier appelé à la défense de la vérité.

La sollicitude du médecin ne se borne pas à guérir le malade , il veut conserver la santé à ceux qui se portent bien. « Faites cesser, grand prince, les gémissements et les larmes de l'Épouse de Jésus-Christ. Apaisez la violence de sa douleur. Otez-lui son opprobre et sa confusion, par la défense solennelle que vous ferez, s'il vous plaît, à vos sujets catholiques, sous des peines très-rigoureuses, de quitter cette sainte religion dans laquelle ils sont nés, pour en prendre une autre qui ne peut leur être inspirée que par le libertinage, parce qu'elle est plus commode et plus indulgente à tous les sentiments de la nature corrompue. »

Si l'assemblée du clergé demandait beaucoup à ce grand roi, elle lui faisait en retour de magnifiques promesses : « Celui de la bonté duquel vous tenez le sceptre et la couronne, vous vengera des ennemis de votre État et de votre personne , autant que vous le vengerez des ennemis de l'Église et de la religion. . . . Entrez dans tous ses intérêts comme il est entré dans les vôtres; et nous protestons à Votre Majesté que, tandis que vous combattrez pour achever de tailler en

pièces les ennemis de Dieu , nous lui demanderons incessamment, par nos vœux et par nos sacrifices, que la gloire de vos triomphes ne soit jamais interrompue ' . »

Nousvenonsde voir quels conseils la religion donnait à la politique; nous allons essayer de montrer par quels moyens la politique voulut servir la religion. Pour cela, il faut que nous parlions d'un ensemble de mesures dont le but était de vexer les protestants et de tuer peu cà peu le protestantisme.

Déjà, en 1622, dans le traité qui suivit la paix de Montpellier, toutes les assemblées politiques avaient été interdites, et les consistoires, colloques et synodes ne devaient s'occuper que de questions religieuses. Pour l'exécution de cette mesure, et par suite d'une défiance fondée ou non, des commissaires du gouvernement furent nommés, avec la mission d'assister à ces assemblées , afin de veiller à ce que personne ne fît la moindre excursion dans les sujets qui leur étaient interdits. Ces commissaires étaient protestants, cela est vrai ; mais il est facile de comprendre que le Gouvernement nommait des hommes dont il était parfaitement sûr, et qu'il leur donnait des instructions tellement précises , qu'il devenait impossible à ces fonctionnaires de ne point blesser au dernier point ces

1 Remontrance du clergé de France, faite au Roy, etc., à Paris chez Antoine Vitré , imprimeur ordinaire du roy et du clergé de France, 1665, avec privilège de Sa Majesté.

assemblées , à moins qu'ils ne voulussent s'exposer eux-mêmes à être poursuivis pour cause d'infidélité.

Nous possédons quelques-unes de ces instructions; il sera utile d'en faire connaître les principales dispositions.

Les commissaires doivent s'entendre avec le seigneur du lieu de la réunion du synode, et celui-ci leur prêtera main-forte en cas de besoin.

Ils examineront soigneusement les lettres de délégation, afin de s'assurer : 1° qu'il n'y ait aucun délégué qui ne soit originaire du royaume. Ceci était relatif aux ministres venus de Genève ; on sait que depuis la Reformata, il y avait toujours eu des étrangers en exercice dans les Églises. 2° Le ministre désigné pour occuper la chaire pendant la tenue du synode enseignera au peuple , par la Parole de Dieu , l'obéissance au roi, sans ajouter la réserve : moyennant que le souverain empire de Dieu demeure en son entier. 3° Tout échange de relations avec l'étranger est interdit. L'instruction est de 1644. Déjà, à cette époque, des ministres étaient sortis du royaume sous divers prétextes: ils seront tenus pour criminels ,• ennemis du roi et perturbateurs du repos public , s'ils ne rentrent immédiatement. 4° Pendant la tenue du synode , le commissaire ne permettra dans le lieu de la réunion le séjour d'aucun ministre qui ne soit député. On voit que cet article a pour but d'empêcher que les ministres se trouvent réunis en trop grand nombre et confèrent entre eux. 5° Les procès-verbaux seront rédigés exac-

tement et signés chaque jour. 6<> Le commissaire devra veiller à ce qu'aucune collecte ne soit faite sans la permission du roi ; il ne souffrira aucune innovation dans la paroisse, comme, par exemple, l'établissement de nouvelles églises ou l'augmentation du nombre des ministres. Il est surtout curieux de lire l'article relatif aux proposants qui se présentent devant les synodes pour être reçus ministres. Rien n'égale les perquisitions faites à cet égard ; il ne dépendait que du commissaire et, en définitive, du Gouvernement, de rendre toute réception impossible. Les synodes n'ont plus le droit de députer à la cour pour faire entendre des plaintes ou des remontrances; le député-général les représente suffisamment.

Ces instructions sont pour les commissaires des synodes provinciaux. Il yen a de tout à fait semblables pour ceux des synodes nationaux. Nous n'en ferons remarquer que les traits suivants, qui nous paraissent avoir quelque chose de plus accentué. Le roi y défend très-expressément toute critique des croyances de la religion catholique romaine. Cette défense est faite à l'occasion de la lecture de l'article 24 de la Confession de foi. Les protestants n'étaient donc pas libres de lire, dans leurs assemblées, le formulaire qu'ils avaient dressé de leurs croyances; de plus, les consistoires avaient ordre de sévir contre ceux qui ne rendraient pas hommage au Saint-Sacrement! Un autre article défend très-expressément que les autorités réformées mettent obstacle à ce que les familles de leur culte

fassent élever leurs enfants dans les collèges catholiques, et l'article qui suit interdit aux réformés d'avoir des collèges protestants !

Les instructions dont nous venons de parler étaient publiques ; que doit-on penser des articles secrets à Nosseigneurs les ministres d'Etat , tendant à ce que ceux de la religion prétendue réformée ne fassent aucun progrés dans ce royaume, soit pour le temporel ou pour le spirituel ?

Ces articles commencent par un aveu : c'est que, depuis cent ans, les Églises réformées ont pris de telles racines dans le royaume , que les plus sages pensent qu'on ne peut agir contre elles ouvertement sans compromettre le repos de l'État. Il faut donc se servir des édits faits en leur faveur , pour les entraver et les arrêter sans secousse.

Parmi les moyens employés , nous mentionnerons les suivants : Ne leur accorder jamais d'assemblée générale et leurôter peu à peu les synodes; substituer des ofûciers catholiques aux protestants ; les écraser par des levées et le logement des gens de guerre; affaiblir ceux de la religion prétendue réformée et soulager les catholiques ; éloigner des provinces ceux qui pourraient devenir chefs de parti ; intéresser la noblesse pour la ramener à l'Église catholique ; favoriser les conversions; ne faire jamais de gratifications aux synodes; isoler les protestants les uns des autres en leur défendant de se visiter par députés de synodes, colloques ou consistoires; ne point permettre de fondations pour

l'entretien de ceux de la religion prétendue réformée; avoir des ministres gagnés et gagés dans les provinces, qui remplissent le rôle d'espions; obtenir que le députégénéral des Églises communique sa correspondance aux conseillers de la couronne; amoindrir la compétence des chambres mi-partie , pour accroître celle des intendants ; enfin , on voulait que , dans chaque province où il y avait des protestants , les évêques établissent un syndic spécialement chargé de faire les poursuites.

Il y a là tout un programme de conduite. Ce programme fut si bien suivi, qu'il serait très-facile d'en soupçonner et d'en reconnaître l'existence, alors même qu'il ne nous aurait pas été conservé.

La connaissance de ces dispositions générales était nécessaire pour nous permettre de comprendre la succession des événements qui s'accomplirent à Montpellier, pendant cette période.

Le consistoire était alors composé des pasteurs Michel Le Faucheur, dont nous avons déjà parlé, et qui ne tarda pas à quitter cette Église pour celle de Paris; Jean Védrines, que nous voyons figurer dans plusieurs délibérations du consistoire , mais sur le compte duquel nous n'avons rien découvert; Jean Gigord, déjà bien connu, et enfin Jacques Carcenat, qui, après un long ministère , demanda au synode de la province , assemblé à Montpellier, le 23 avril 1 670, de le décharger de ses fonctions, vu son âge et ses infirmités. «Les

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