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CHAPITRE XVII

83 Peyrol, après être demeuré une quinzaine de jours dans la maison du chanoine Rozel, qui s'était fait un devoir de conscience et de religion de le recueillir sous son toit, où il lui céda son lit, put à son tour s'évader travesti en lavandière. Icard eut le même bonheur , sans que nous puissions dire par quels moyens ; et les trois amis se retrouvèrent plus tard sur la terre hospitalière de THelvétie, où ils établirent leur demeure.

Pendant Thiver de cette année , qui fut extrêmement rigoureux , les dragons de Barbézières , qui demeurèrent en garnison à Nîmes, y commirent les excès les plus odieux. Ils commencèrent par ôter aux habitants tout moyen de s'opposer à leurs cruelles entreprises; dans ce but, le l^r novembre, après avoir désarmé les notables, ils continuèrent, le mercredi 3, à aller de maison en maison, fouillant partout, ne respectant personne, ouvrant tous les meubles , s'emparant des mousquets , des fusils , des pertuisanes et des hallebardes, dont ils chargèrent treize charrettes pour les envoyer à la citadelle de Montpellier; la spoliation des objets précieux fut si complète et si générale , que l'académie , qui s'était assemblée ce jour -là comme à l'ordinaire , fut obligée de se séparer , à cause de la perturbation qui régnait dans la ville, où l'on n'entendait dans toutes les rues que les cris déchirants des femmes au désespoir. Les

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officiers marchaient en lête de leurs soldats, et *^ s'ils ne participaient pas personnellement à ce pillage , ils l'encourageaient par leur approbation , ou du moins ne faisaient rien pour en réprimer les excès. Ces excès devinrent si nombreux et si horribles , que notre plume se refuse à les décrire ; un seul trait pris entre mille suffira pour en donner une idée. — Un malheureux vieillard , nommé de Lacassagne , eut à loger cinquante dragons , qui , après l'avoir empêché de dormir pendant plusieurs nuits consécutives , lui firent payer 10 écus comptés d'avance une heure de sommeil, au bout de laquelle ils le réveillèrent par leurs vociférations. Aussi , exténué de fatigue et de soufirance, il consentit à faire abjuration; il fut aussitôt présenté à l'évéque Séguier , qui lui ayant fait signer la formule de réception dans le sein de l'Eglise , lui dit : « Vous voilà maintenant en repos. — Hélas ! monseigneur , répondit le vieillard , je n'attends de repos que dans le ciel, et Dieu veuille que ce que je viens de faire ne m'en ferme pas les portes pour toujours (1). »

Le consistoire, n'étant pas en nombre suffisant, s'adjoignit quelques notables pour l'aider dans la direction des affaires ecclésiastiques , et l'une de celles qui l'occupa sans retard fut d'envoyer une députation à l'évéque Séguier et à de Barbezières , commandant des dragons , pour leur représenter que la conduite des protestants de la ville ayant toujours été bonne et régulière, il n'était pas

(i) Mémoires de M"» Du Noyer.

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683 juste qu'ils fussent châtiés et foulés à cause des fautes de quelques turbulents. Ceux-ci s'en rapportèrent à la décision du duc de Noailles, qui, ayant été averti de cette démarche par ses subdélégués, envoya aussitôt un commissaire des guerres pour faire loger les dragons dans les cabarets , toutefois , aux frais des protestants ; ils s'élevèrent à 7,426 livres, qui furent prélevés par capitation sur tous les chefs de famille. Mais le duc fit plus encore; car, après un entretien secret qu'il eut avec Saint-Cômes, dans lequel ce dernier lui promit de se faire catholique et d'entraîner avec lui, dans cette démarche, la plupart, si ce n'est la totalité de ses collègues , il exempta , par la publication d'un sauvegarde , donné à Montpellier le 26 novembre, du logement militaire et de toute contribution les membres du consistoire et de la direction des affaires ecclésiastiques de la ville de Nîmes qui avaient été en charge pendant cette année, en considération de leur fidélité au roi.

Les conversions changèrent alors de caractère ; de forcées qu'elles étaient, elles devinrent vénales ; la fameuse boîte de Pandore, dans laquelle Louis XIV, qui venait de contracter un mariage secret avec È^^ de Maintenon , avait versé le tiers de ses économats, fournit d'abondantes ressources aux Dames de la Miséricorde^ qui offrirent de l'argent aux obstinés hérétiques qui avaient échappé à la violence des dragons. Plusieurs l'acceptèrent avec empressement , parce qu'il était accompagné d'un certificat écrit sur le dos d'une carte à jouer qui devait les mettre à l'abri des poursuites des

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soldats. A ceux qui auraient rougi de se livrer <^ argent comptant , on leur offrit des places , des honneurs, des pensions, des grades, des bénéfices, des cordons, ce qui en fit tomber un grand nom* bre dans le piège si adroitement tendu dans tout le royaume par le chancelier Letellier , ce vieillard au sourire ironique, au regard faux et au cœur froid, dont le comte de Grammont disait, en le voyant sortir d'un entretien avec le roi : « Je crois voir une fouine qui vient d'égorger des poulets, se léchant le museau plein de sang (1). »

Tout n'était pas détruit pourtant encore; l'édifice de l'Eglise tremblait sur ses fondements , mais il se trouvait debout; une de ses institutions même, la plus utile et la plus sacrée, restait intacte : c'était la caisse de l'assistance des pauvres ; mais la main spoliatrice de la dévastation ne devait rien respecter, puisque, en conformation de l'ordonnance rendue le 15 janvier précédent, sommation fut faite au consistoire de remettre l'état des biens , meubles et immeubles des pauvres , ainsi que les comptes-rendus de ceux qui les avaient administrés depuis 1662, afin qu'ils fussent cédés aux hôpitaux : « C'était, dit M. Charles Drion, une confiscation rétroactive , prononcée sans condamnation préalable, qui dépouillait les pauvres et

(1) De Félice, Hist. des protest de France y p. 899 , édit. in-So.

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