CHAPITRE XVII
^ De Chazel , conseiller , lieutenant principal en la sénéchaussée et siège présidial de Nîmes, y fut introduit en qualité de commissaire du roi; il fit un discours sur la commission qu'il y venait remplir pour la première fois , et donna ensuite connaissance d'une déclaration du conseil, portant que ceux de la religion prétendue réformée ne pourraient, à l'avenir, tenir leurs consistoires qu'une fois en quinze jours , en présence d'un juge royal , qui parapherait le procès-verbal constatant les délibérations qui seraient prises*
Après cette communication officielle, le modérateur Gheiron fit bien , pour la forme , une protestation soumise et respectueuse , et décrivit, avec une animation factice, l'embarras où allait se trouver le consistoire , pour examiner les oppositions aux mariages, secourir les familles honteuses, réconcilier les personnes désunies, reprendre les pécheurs, juger les scandales, soulager les veuves, protéger les orphelins, consoler les affligés, etc. Mais le commissaire ayant répondu qu'il était venu pour faire exécuter une ordonnance et non pour recevoir des plaintes , encore moins des protestations, la séance fut levée, et peut être considérée comme la dernière dans laquelle se débattirent des objets importants (1).
(i) Les meml^res qui y assistèrent furent : Gheiron et Paulhan , pasteurs; de SaintrCômes , de Ledignan, Baudan, Richard, Ducros et Guiraud , diacres ; Viala , Estor , Rousset , Pradel , Lariviére , Gombes , Bniguier, Alier, Farelle et Pellet, anciens. Le consistoire continua h se réunir tous les quinze jours, jusqu'au li septembre suivant, en présence de Ghazel , qui parapha les procès- verbaux.
308 mSTOUB DB lltStâBÈ itFOIMfiB DB lOMB.
Ce fut l'assemblée générale du clergé , tenue à Versailles au commencement du mois de mai, qui porta à l'Eglise de Nimes le coup décisif et fatal. Dans son cahier de demandes nouvelles dirigées contre les réformés et composé de vingt-huit articles, le premier portait, en effet, qu'on leur défendit la célébration de leur culte dans les villes épiscopales , dans leurs faubourgs et à une lieue à la ronde , requête qui fut transformée en un arrêt le 30 juillet suivant, par lequel c Sa Majesté, étant en son conseil , interdit pour toujours l'exercice de la religion prétendue réformée dans les villes de Grenoble , Die , Saint-Paul-Trois-Châteaux, Le Mans et Nimes, comme en toutes les autres villes épiscopales , et ordonna que les temples qui y étaient seraient démolis jusqu'aux fondements dans l'espace de deux mois. »
Ce terme n'était pas encore expiré , lorsque , le 22 septembre , le marquis de Montanègre , lieutenant du roi de la province , vint faire exécuter en personne les dispositions rigoureuses de cet arrêt, à la tête de deux compagnies de dragons. Par une condescendance qu'on n'attendait pas de son caractère , il permit aux protestants de s'assembler une dernière fois dans le temple. Cheiron occupa la chaire; il fut véhément et pathétique dans son discours , qui avait pour texte le verset 20 du chapitre III de la première épître catholique de saint Pierre; il exhorta ses auditeurs à l'amendement
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85 de la vie et à la persévérance dans la foi , faisant Tapplication des circonstances du déluge aux malheurs qui fondaient sur TEglise de Jésus-Christ. Il protesta qu'il avait toujours prêché la vérité, et que Dieu la faisait encore entendre par sa bouche pour la dernière fois : « J'en atteste le Seigneur, s'écria-t-il avec une voix entrecoupée de sanglots , devant lequel je paraîtrai aujourd'hui peut-être , car la mort et la ruine planent sur nos têtes. Mais , ô brebis d'Israël ! quel compte lui rendraisje de vos âmes? que lui dirais-je de vos résolutions? Aurais-je à vous accuser à cause du reniement de votre foi ou à mentionner avec joie votre fidélité à l'Evangile? Ah I jurez ici, dans son temple , dont la voûte ne retentira plus , ni du chant de nos louanges , ni du son plus onctueux de nos prières, que vous persévérerez, quoi qu'il en coûte , quelque sacrifice qu'il faille faire , jusqu'à la mort pour obtenir la couronne des martyrs glorifiés dans le ciel!.... — Nous le jurons! j^ s'écrièrent une multitude de voix oppressées par la douleur la plus vive , au milieu d'une explosion de soupirs et de larmes , de cris pitoyables et de lamentations déchirantes (1).
Le lendemain matin , le marquis de Montanègre et le président de Rochemaure, entourés d'une garde nombreuse et suivis d'une foule de peuple , arrivèrent sur la place de la Calade; les deux pas-
Ci) Benoît , Histoire de Védit de Nantes, i. III , p. 815. Peyral, Histoire des pasteurs du désert ^ t. 1 9 p. 144. M»'* Du Noyer , Mé~ moires de sa vie.
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leurs et les membres du consistoire se trouvaient ^ déjà sur le perron du temple. Paulhan , à l'approche du cortège , s'étant écrié avec le ton du désespoir : « Plus de temple, plus de vie! » Tofficier du roi lui répondit, avec ce ton sec et sévère qui terrifie les cœurs palpitants d'émotion et d'espérance, qu'il ne s'agissait ni de gémir ni de se plaindre , mais de se conformer docilement et sans résistance aux volontés du monarque , et qu'il se trouvait là pour les notifier à tous les habitants de Nimes qui professaient la religion prétendue réformée, dans la personne de leurs ministres et de leurs anciens. Après cela, il fit évacuer le perron du temple et apposa lui-même les scellés sur sa porte principale , qui fut , par cela même , con* damnée à ne plus s'ouvrir pour donner accès aux fidèles dans ce sanctuaire du Dieu vivant, qui, ayant été consacré à son service le 27 janvier 1566, avait , par conséquent, retenti de ses louanges et de la prédication de sa Parole l'espace de cent dix-neuf ans. c Les missions bottées de Louvois, fils du chancelier Michel Letellier, ayant porté leur fruit dans le reste de la France, comme à Nîmes, c'est-àdire plus de deux cent cinquante mille conversions forcées , on parvint à faire croire à Louis XIV que ses lois avaient détruit le calvinisme dans son royaume et que dès-lors il ne fallait plus qu'empêcher les convertis de retourner à leurs erreurs en bannissant tous les ministres. La chose ne pouvait se faire qu'en révoquant l'édit de Nantes (1). Louis
(1) Charles du Rozoir, Dictionnaire de la conversation.
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85 ne céda finalement qu'aux obsessions de Louvois et du père Lachaise, qui lui donnèrent l'assurance que la mesure qu'ils proposaient ne coûterait pas une goutte de sang. Le chancelier Letellier, sentant la mort s'approcher, pressa l'édit de révocation, et le roi le signa le 18 octobre; Colbert le contresigna. Quand on l'apporta à Letellier pour le sceller du grand sceau de cire verte sur lacs de soie rouge , s'appliquant les paroles du vieillard Siméon , il s'écria avec componction : « Tu laisses maintenant, Seigneur, ton serviteur aller en paix, selon ta parole , car mes yeux ont vu ton salut I » Ce fut le dernier acte de sa vie ; il ne voulut plus s'occuper de rien, et mourut content six jours après.
L'évêque de Meaux prononça son oraison funèbre ; en épanchant son cœur sur la piété de Louis XIV, il appliqua à ce nouveau Constantin , à ce nouveau Théodose , à ce nouveau Marcien , à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoîne : « Vous avez affermi la foi , vous avez exterminé les hérétiques ; c'est le digne ouvrage de votre règne , c'en est le propre caractère. Par vous, l'hérésie n'est plus ; Dieu seul a pu faire cette merveille. Roi du ciel, conservez le roi de la terre, c'est le vœu des Eglises , c'est le vœu des évoques (1)1 »
Quand Bossuet parlait ainsi avec tant d'emphase, Rome gardait le silence de la stupeur
(i) Bossuet, Oraison funèbre de Le TeUier , 25 janvier i686.
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